Source: The Conversation – in French – By Olivier Doutres, professeur en acoustique, École de technologie supérieure (ÉTS)
Dans les milieux de travail bruyants, la protection auditive est incontournable. Pourtant, malgré des décennies de réglementation et de progrès technologiques, la surdité professionnelle demeure un problème de santé publique majeur.
Au Québec seulement, plus de 145 000 travailleurs ont eu une surdité professionnelle acceptée par la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail (CNESST) entre 1997 et 2022.
Malgré la réglementation, la perte auditive demeure la maladie professionnelle la plus fréquemment déclarée et la plus coûteuse pour l’État québécois, avec une incidence qui continue d’augmenter.
Derrière ces chiffres, une réalité persiste : les dispositifs de protection auditive sont loin d’être utilisés de façon optimale.
Parmi eux, les bouchons d’oreilles occupent une place centrale. Peu coûteux, faciles à distribuer et efficaces sur le plan acoustique, ils sont omniprésents sur les chantiers, dans les usines et dans plusieurs secteurs industriels. Mais une question fondamentale demeure trop souvent ignorée : que se passe-t-il lorsque ces bouchons sont inconfortables ?
Le paradoxe des protections auditives
En théorie, un bouchon d’oreille bien choisi et correctement porté peut réduire de façon importante l’exposition au bruit. En pratique, de nombreux travailleurs les retirent partiellement, les replacent mal ou cessent carrément de les porter au cours de la journée. La raison est parfois un manque d’information, mais elle est souvent plus prosaïque : douleur, pression, démangeaisons, sensation de compression, sensation d’isolement ou fatigue accrue.
L’inconfort n’est donc pas un détail. Il constitue un facteur clé de non-adhésion, qui compromet directement l’efficacité des stratégies de prévention du bruit. C’est précisément ce constat qui a motivé notre équipe de chercheurs de l’École de technologie supérieure (ÉTS) et de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en Sécurité du travail (IRSST) à s’attaquer à une question longtemps jugée secondaire : comment mesurer objectivement l’inconfort des bouchons d’oreilles, et comment intégrer ce concept dans leur conception et leur sélection ?
Mesurer l’inconfort : un défi scientifique
L’inconfort lié aux bouchons d’oreilles ne se résume pas à une simple sensation de gêne. Il s’agit d’un phénomène multidimensionnel, qui combine plusieurs expériences distinctes.
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La dimension physique regroupe la pression, la douleur ou l’irritation dans le conduit auditif.
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La dimension acoustique renvoie aux changements dans la perception des sons, notamment la résonance accrue de sa propre voix ou l’intelligibilité des alarmes ou de la parole des collègues qui est réduite.
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La dimension fonctionnelle concerne l’usage concret au travail : facilité de communication, compatibilité avec d’autres équipements ou impact sur les tâches à accomplir.
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Enfin, la dimension psychologique touche à l’acceptabilité du dispositif, au sentiment d’isolement ou, à l’inverse, à la perception d’être mieux protégé.
En considérant ces différentes dimensions, la recherche permet de mieux comprendre pourquoi un bouchon efficace sur le plan technique peut néanmoins être peu porté ou mal porté dans la réalité.
Pour documenter le phénomène, nous avons réalisé des tests à la fois sur le terrain et en laboratoire. Les participants de l’étude ont été invités à porter différents types de bouchons d’oreilles sur des périodes prolongées sur leur lieu de travail (pour les tests terrain) ou dans des conditions reproduisant le plus fidèlement possible l’environnement sonore sur un lieu de travail (pour les tests en laboratoire).
Plutôt que de se limiter à une impression générale, nous avons évalué séparément les différentes dimensions de l’inconfort. Pour mieux comprendre ce qui rend un bouchon d’oreille inconfortable, plusieurs de ses caractéristiques ont été étudiées, comme sa forme ou sa rigidité, à l’aide d’appareils spécialisés appelés « testeurs de confort ». En parallèle, certaines particularités des personnes, comme la forme de leur conduit auditif, ainsi que leur environnement de travail, ont aussi été évaluées.
En croisant toutes ces informations, des analyses statistiques ont permis de mettre en lumière les éléments qui influencent le plus l’inconfort ressenti.
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Comprendre l’inconfort des protections auditives
Les résultats obtenus sont clairs : tous les bouchons ne se valent pas en matière de confort, même lorsque leur performance acoustique est comparable. Les analyses montrent que le confort global ne dépend pas uniquement des propriétés physiques du protecteur, mais d’une interaction complexe entre trois éléments : l’utilisateur, le bouchon d’oreille et l’environnement de travail.
Sur le terrain, les résultats obtenus en administrant des questionnaires auprès d’utilisateurs de bouchons d’oreille dans des milieux de travail bruyants ont montré que les dimensions psychologique et fonctionnelle jouent un rôle déterminant. Le sentiment de bien-être, la perception d’être protégé ou encore la facilité d’utilisation influencent davantage l’appréciation globale que les seules caractéristiques physiques ou acoustiques. Des facteurs comme l’organisation du travail, la température de l’environnement ou encore certaines caractéristiques individuelles, comme l’âge ou la morphologie du conduit auditif, peuvent également modifier l’expérience de port.
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Le type de bouchon utilisé a aussi une influence marquée. Les bouchons sur mesure, adaptés à la forme du conduit auditif de chaque personne, se révèlent généralement plus confortables, tandis que les bouchons prémoulés sont souvent les moins appréciés. Les bouchons en mousse compressible occupent quant à eux une position intermédiaire, leur confort dépendant en grande partie de la manière dont ils sont insérés.
Les travaux subséquents menés en laboratoire permettent de mieux comprendre l’origine de ces différences. Ils montrent que le confort physique est principalement déterminé par les propriétés mécaniques du bouchon – sa rigidité, la pression exercée sur les parois du conduit auditif ou encore les forces de frottement lors de l’insertion et du retrait. À l’inverse, les dimensions fonctionnelle et acoustique sont davantage liées à l’expérience de l’utilisateur et à son contexte de travail.
Ces résultats confirment que l’inconfort physique peut être évalué de manière fiable en laboratoire, même avec des participants novices. En revanche, certains aspects liés à la communication ou à la perception des signaux sonores demeurent fortement dépendants des conditions réelles de travail.
Des retombées concrètes pour l’industrie et la prévention
Les retombées de cette recherche dépassent largement le cadre académique. En proposant des méthodes standardisées pour évaluer l’inconfort, elle ouvre la voie à plusieurs améliorations concrètes.
D’abord, pour les fabricants de bouchons, ces outils permettent d’intégrer le confort dès la phase de conception, au même titre que l’atténuation acoustique. Ensuite, pour les responsables en santé et sécurité au travail, ils offrent des critères supplémentaires pour choisir des protections réellement adaptées aux travailleurs, plutôt que de se fier uniquement aux indices de réduction du bruit.
À plus long terme, cette approche pourrait également favoriser le développement de protections auditives personnalisées, mieux ajustées à la morphologie individuelle, et donc mieux acceptées sur le terrain.
Repenser la protection auditive
La prévention de la surdité professionnelle ne repose pas uniquement sur des normes et des décibels. Elle dépend aussi du vécu quotidien des travailleurs. En mettant en lumière le rôle central du confort, notre recherche invite à repenser la protection auditive sous un angle plus humain, plus réaliste et, ultimement, plus efficace.
Dans un contexte où la surdité demeure la maladie professionnelle la plus reconnue au Québec, améliorer le confort des bouchons d’oreilles n’est pas un luxe : c’est une nécessité. Une protection que l’on porte vraiment, toute la journée, vaut toujours mieux qu’une protection parfaite… laissée dans la poche.
Les auteurs tiennent à remercier Chantal Gauvin et Alessia Negrini de l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (IRSST) ainsi que le professeur Alain Berry de l’Université de Sherbrooke pour leur engagement dans le projet et la relecture de cet article.
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Doutres Olivier a reçu des financements de Institut de Recherche Robert-Sauvé en Santé et en Sécurité du Travail (IRSST) (Reference No. 2015-0014) et de MITACS (programme Acceleration, Reference No. IT10643)
Franck Sgard a reçu des financements de Institut de Recherche Robert-Sauvé en Santé et en Sécurité du Travail (IRSST) (Reference No. 2015-0014) et de MITACS (programme Acceleration, Reference No. IT10643)
– ref. Bouchons d’oreilles au travail : quand le confort devient un enjeu de santé – https://theconversation.com/bouchons-doreilles-au-travail-quand-le-confort-devient-un-enjeu-de-sante-278832
