Source: The Conversation – France in French (3) – By Jean-Daniel Lelièvre, PU-PH Professeur d’immunologie, directeur du département clinique du VRI – Expert vaccin HAS, OMS, EMA, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)
Une épidémie préoccupante du virus Ebola sévit depuis avril 2026 en République démocratique du Congo et en Ouganda. Alors qu’il existe aujourd’hui un vaccin recommandé par l’Organisation mondiale de la santé en cas d’épidémie, comment expliquer cette nouvelle flambée ? On fait le point.
L’épidémie actuelle d’Ebola rappelle à quel point le virus responsable de cette infection reste une menace sanitaire majeure. Ainsi, une nouvelle flambée majeure liée au virus Ebola Bundibugyo (BDBV) est en cours depuis avril 2026 dans l’est de la République démocratique du Congo et en Ouganda.
Selon les derniers chiffres disponibles au 19 mai 2026, plus de 500 cas suspects ont été recensés et au moins 131 décès rapportés.
Une flambée favorisée par plusieurs facteurs
Un retard initial au diagnostic semble avoir joué un rôle important dans la flambée actuelle. Les premières techniques utilisées – qui procèdent par séquençage du matériel génétique du virus (techniques PCR) – sont optimisées pour la détection du virus Ebola Zaïre (EBOV), historiquement responsable de la majorité des grandes épidémies, et se révèlent moins performantes pour identifier rapidement l’espèce BDBV responsable de cette nouvelle épidémie. Ce délai diagnostique a probablement favorisé une circulation silencieuse du virus pendant plusieurs semaines avant la confirmation officielle des premiers cas.
La maîtrise de l’épidémie est également rendue compliquée par le contexte sécuritaire extrêmement dégradé dans l’est de la République démocratique du Congo. Les provinces concernées sont marquées depuis plusieurs années par des conflits armés impliquant de nombreux groupes rebelles, des déplacements massifs de populations, une forte défiance envers les autorités et les acteurs internationaux, ainsi qu’un accès limité aux structures de soins.
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Cette situation n’est pas nouvelle et rappelle les importantes difficultés rencontrées lors des précédentes épidémies d’Ebola dans les régions du Nord-Kivu et de l’Ituri, entre 2018 et 2020, où les violences armées avaient considérablement entravé les efforts de contrôle de l’épidémie.
Depuis la découverte du virus en 1976 au Zaïre, Ebola reste associé à des images d’épidémies fulgurantes, d’isolement des patients et de mortalité très élevée. Il existe pourtant plusieurs vaccins contre le virus Ebola et il semblerait licite de penser que la vaccination pourrait contrôler ces épidémies. La réalité est plus complexe…
Plusieurs virus Ebola avec des impacts différents
Il est important tout d’abord de rappeler qu’il n’existe pas « un » virus Ebola, mais plusieurs espèces différentes, dont la gravité et la capacité à provoquer des épidémies humaines varient fortement, comme l’indique le Tableau 1 ci-dessous « Épidémiologie et mortalité des virus Ebola chez l’humain »).
Les filovirus responsables d’Ebola comprennent ainsi cinq espèces : Ebola Zaïre (EBOV), Sudan (SUDV), Bundibugyo (BDBV), Taï Forest (TAFV) et Reston (RESTV). Ces différentes espèces sont capables d’infecter l’humain. Toutefois, seules trois d’entre elles – EBOV, SUDV et BDBV – ont été responsables d’épidémies plus ou moins importantes.
Si la transmission interhumaine de ces trois espèces est globalement identique, leur létalité, qui reste élevée dans tous les cas, peut varier considérablement (Tableau 1).
Le virus Reston représente un cas particulier. Il a d’abord été identifié chez des singes macaques puis chez des personnes exposées à ces animaux, mais sans provoquer chez l’humain de fièvre hémorragique ni de maladie sévère documentée.
Enfin, le virus Bombali, récemment identifié chez des chauves-souris en Afrique, n’a à ce jour été associé à aucun cas humain, même si son potentiel zoonotique fait l’objet d’une surveillance attentive.
L’épidémie de 2013-2016, un accélérateur du développement vaccinal
Avant 2014, plusieurs vaccins anti-Ebola existaient déjà en laboratoire, mais aucun n’avait été développé à grande échelle. La violence de l’épidémie en Afrique de l’Ouest de 2013-2016, liée à l’espèce Zaïre du virus d’Ebola, avec 28 000 cas et plus de 11 000 décès a profondément modifié la situation.
Les recherches menées chez l’animal et chez l’humain ont montré que les anticorps dirigés contre une protéine située à la surface du virus (la glycoprotéine d’enveloppe) jouent un rôle central dans la protection contre Ebola. Plus le taux d’anticorps neutralisants est élevé, plus la probabilité de survie augmente dans les modèles expérimentaux. Ces anticorps empêchent le virus d’entrer dans les cellules. C’est sur cette base qu’a été développée le vaccin Erbevo.
Le vaccin qui a finalement transformé la lutte contre Ebola est le rVSV-ZEBOV, Ervebo, qui est un vecteur viral qui a été modifié pour exprimer la glycoprotéine de surface du virus Ebola Zaïre (cf. Tableau 2 « Principaux vaccins et candidats vaccins contre les virus Ebola »). (Un vaccin à vecteur viral utilise un virus non pathogène pour déclencher la réponse immunitaire qui permet à l’organisme de se défendre contre la maladie ciblée par le vaccin, ndlr).
D’autres vecteurs viraux ont reçus également des autorisations. Le vaccin Zabdeno est le deuxième vaccin homologué par l’OMS contre le virus Ebola. Toutefois, son autorisation de mise sur le marché repose sur une utilisation combinée avec un autre vaccin – Mvabea. Cette stratégie qui repose sur l’utilisation de deux vaccins administrés de manière séquentielle (56 jours d’écart). A noter que cette combinaison vaccinale est dirigée contre différentes espèce de virus Ebola (Zaïre, Soudan et Thaï Forest) ainsi que celles d’un virus proche, celui de Marburg (le tableau ci-dessous n’indique que sa protection contre le virus Zaïre d’Ebola, ndlr).
Un vaccin recommandé pour réagir vite en cas d’épidémie
Pour pouvoir être utilisés lors d’une épidémie, ces candidats vaccins devaient répondre à des critères contenus dans des documents appelés « Preferred Product Characteristics » (PPC) and « Target Product Profiles » (TPP).
Ceux-ci incluent notamment :
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le délai d’obtention d’une réponse qui dans le cas d’Ebola doit être idéalement de moins de 7 jours et en tout cas inférieur à quatorze jours ;
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un régime vaccinal ne comportant qu’une seule dose de vaccin.
L’efficacité du vaccin Erbevo, qui répond à ces critères, a été démontrée avec l’essai « Ebola, Ça Suffit », mené en Guinée, comportant une stratégie dite de « vaccination en anneau » : lorsqu’un cas était diagnostiqué, les contacts du patient et les contacts des contacts étaient vaccinés rapidement afin de bloquer la transmission. L’utilisation de ce vaccin a contribué au contrôle des flambées épidémiques survenues ultérieurement en RDC. La combinaison Zabedno/Mvabea, elle, ne peut être utilisée dans ce contexte.
Il est important ici de signaler qu’il existe des différences génétiques importantes entre les différentes espèces de virus Ebola. Ces différences expliquent qu’un vaccin dirigé contre les souches Zaïre protège mal contre les souches Soudan ou Bundibugyo. C’est pourquoi les mêmes types de plateformes ont été utilisés pour développer des vaccins espèces spécifiques (Tableau 2). Le niveau de développement de ces derniers n’est toutefois pas aussi avancé que celui des vaccins contre la souche Zaïre (Tableau 2).
Ainsi, si des stocks internationaux de plusieurs centaines de milliers de doses d’Ervebo existent aujourd’hui sous coordination internationale, avec un stockage centralisé pour permettre un déploiement rapide lors des épidémies. Aucun vaccin homologué n’est actuellement disponible contre les souches Soudan d’Ebola SUDV – même si plusieurs candidats vaccinaux (rVSV-SUDV ou cAd3-SUDV) existent sous forme de lots cliniques potentiellement mobilisables dans un contexte épidémique sous coordination de l’OMS. Quant aux vaccins contre BDBV, ils n’ont pas dépassé le stade de la recherche chez l’animal.
Les vaccins contre Ebola : un défi politique plutôt que scientifique ?
Mais le principal défi des vaccins contre Ebola n’est probablement plus aujourd’hui scientifique mais politique et stratégique. Les vaccins actuellement disponibles contre l’espèce Ebola Zaïre ont démontré leur efficacité, y compris en situation d’épidémie active. Le vaccin recombinant Ervebo induit rapidement une protection après une seule injection, ce qui le rend particulièrement adapté aux stratégies de vaccination en anneau.
L’étude PREVAC a par ailleurs montré des réponses immunitaires détectables dès J14 (quatorze jours après la vaccination) et maintenu au moins jusqu’à douze mois, avec des données suggérant une protection au long cours (mémoire immunitaire cellulaire persistante) notamment chez l’enfant, que ce soit avec le vaccin Ervebo ou la combinaison Zabdeno + Mvabea.
La principale limite de ces vaccins reste logistique. Le vaccin Ervebo nécessite une conservation entre – 80 °C et – 60 °C, ce qui impose une chaîne du froid complexe dans des régions souvent caractérisées par des infrastructures sanitaires fragiles. La combinaison vaccinale Zabdeno + Mvabea présente des contraintes un peu moins importantes, mais reste également difficile à déployer à grande échelle dans certaines zones rurales.
L’histoire récente d’Ebola souligne surtout le retard des investissements internationaux. Alors que les premières épidémies ont été décrites dès 1976, il a fallu attendre la crise majeure de 2014–2016 pour accélérer le développement vaccinal. Pourtant, le candidat rVSV-ZEBOV existait déjà depuis le début des années 2000. Comme souvent pour les maladies émergentes, l’absence de marché stable et le caractère imprévisible des épidémies ont freiné les investissements avec des coûts de développement pouvant atteindre plusieurs centaines de millions de dollars, voire approcher le milliard.
Prévenir demain de nouvelles flambées
La question centrale est désormais celle de l’anticipation. Les vaccins disponibles ciblent les souches Zaïre d’Ebola (EBOV), alors que d’autres souches pathogènes comme les souches Soudan (SUDV) ou Bundibugyo (BDBV) continuent de provoquer des flambées sans vaccin homologué disponible. Il devient donc nécessaire de réfléchir au développement de vaccins couvrant l’ensemble des espèces pathogènes d’Ebolavirus, mais aussi de mettre en place une vaccination hors périodes épidémiques dans certaines zones d’endémie ou chez des populations particulièrement exposées, ce que permet a priori la durée de protection observable avec les vaccins actuels.
L’histoire récente d’Ebola montre néanmoins qu’une maladie longtemps considérée comme quasiment incontrôlable dispose désormais d’outils capables de modifier concrètement le cours des épidémies humaines.
Prévenir demain de nouvelles flambées majeures nécessitera une volonté politique durable, un engagement coordonné de la communauté internationale pour financer la recherche, produire et stocker des vaccins en quantité suffisante, mais également renforcer les systèmes de santé locaux, améliorer les capacités diagnostiques et maintenir une surveillance épidémiologique optimale avant de prévenir les épidémies ou les contrôler rapidement.
Le Pr Lelièvre a été co-investigateur coordonnateur d’un essai clinique visant à étudier les vaccins Ad26.ZEBOV/MVA-BN-Filo en Europe.
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Le Pr Lelièvre a été co-investigateur coordonnateur d’un essai clinique visant à étudier les vaccins Ad26.ZEBOV/MVA-BN-Filo en Europe._
– ref. Ebola : comment expliquer cette nouvelle flambée, malgré les vaccins qui ont amélioré la lutte contre les épidémies – https://theconversation.com/ebola-comment-expliquer-cette-nouvelle-flambee-malgre-les-vaccins-qui-ont-ameliore-la-lutte-contre-les-epidemies-283700
