Découverte de centaines de monuments funéraires dans l’est du Sahara

Source: The Conversation – France in French (3) – By Julien Cooper, Lecturer, Department of History and Archaeology, Macquarie University

« Sépultures en enceinte », formées de sépultures individuelles disposées autour d’une sépulture dite « principale », au cœur du désert de l’Atbai, dans l’est du Soudan.
Google Earth, Fourni par l’auteur

Une équipe d’archéologues a mis au jour, dans l’est du Soudan, des sépultures collectives veilles de cinq à six mille ans, dont l’étude permet d’élaborer certaines hypothèses sur l’organisation des sociétés nomades qui vivaient là.


Nous menons depuis plusieurs années une campagne de télédétection par satellite des vastes paysages désertiques de l’est du Soudan. Ce travail a consisté en la recherche systématique et minutieuse, sur des images satellitaires, de vestiges archéologiques dans le désert de l’Atbai, dans l’est du Soudan, qui correspond à la partie la plus orientale du Sahara.

Notre équipe – composée d’archéologues de l’Université Macquarie (Sydney, Australie), du laboratoire Histoire et sources des mondes antiques de l’ENS Lyon (HiSoMA) et de l’Académie polonaise des sciences (Varsovie) – souhaitait retracer l’histoire de cette région désertique située entre le Nil et la mer Rouge, sans avoir à procéder à des recherches sur le terrain.

Un type de vestige archéologique particulièrement intrigant s’est démarqué. Nous avons observé sur de nombreuses images de vastes ensembles organisés autour d’un individu important, placé au centre de plusieurs sépultures. Des travaux de terrain antérieurs sur des sites funéraires similaires ont montré qu’ils contenaient généralement à la fois des ossements humains et animaux.

Probablement construits durant les quatrième et troisième millénaires avant notre ère, tous ces monuments funéraires sont entourés de grands murs circulaires, dont certains atteignent 80 mètres de diamètre, et renferment des humains, ainsi que leurs bovins, moutons et chèvres.

Par nos nouvelles recherches, publiées dans la revue African Archaeological Review, nous avons découvert 260 ensembles de sépultures à enceinte jusque-là inconnues, éparpillées à l’est du Nil sur près de 1 000 km de désert du nord au sud.

Nous avons identifié sur les images satellitaires plusieurs centaines de sites de sépultures à enceintes dans l’est du Soudan.
Google Earth, carte réalisée dans QGIS, Fourni par l’auteur

Qui a construit ces monuments funéraires ?

Déjà connus par quelques exemples isolés mis au jour dans les déserts égyptien et soudanais, ces grands monuments funéraires circulaires intriguent les chercheurs depuis longtemps.

Ce qui semblait autrefois être des cas isolés apparaît aujourd’hui comme un modèle récurrent et cohérent, qui fait supposer l’existence d’une culture nomade commune ancienne s’étirant sur une vaste étendue désertique.

La plupart de ces monuments se trouvent au Soudan actuel, dans les collines de la mer Rouge. Malheureusement, les images satellite ne suffisent pas à elles seules pour écrire toute l’histoire des constructeurs de ces sépultures à enceinte.

Les datations par le carbone 14 et les restes de poteries provenant des quelques monuments fouillés jusqu’ici nous indiquent qu’ils ont vécu – approximativement – entre 4000 et 3000 avant notre ère, peu avant que les Égyptiens ne forment dans la vallée du Nil le royaume que nous connaissons sous le nom d’Égypte pharaonique.

Mais les nomades qui ont construit les sépultures à enceinte de l’Atbai (en anglais, Atbai Enclosure burials) n’avaient pas grand-chose à voir avec les Égyptiens sédentaires et agriculteurs du Nil.

Habitant le désert et y menant leurs troupeaux d’un pâturage à un autre, il s’agissait de véritables nomades sahariens.

Un groupe de sépultures collectives à enceinte, dont certaines ont récemment été vandalisées.
Google Earth, Fourni par l’auteur

Une élite nomade ?

Dans de nombreuses enceintes se trouvent des sépultures « secondaires » disposées autour d’une sépulture « principale » au centre, occupée par un individu se distinguant ainsi des autres – peut-être un chef ou un autre membre important de la communauté.

Pour des archéologues, cette donnée est cruciale car on l’utilise comme indicateur pour discerner des classes et une hiérarchie au sein des sociétés préhistoriques.

La question de l’époque à laquelle les sociétés nomades sahariennes sont devenues moins égalitaires occupe les archéologues depuis des décennies, mais la plupart s’accordent aujourd’hui pour dire que c’est aux alentours de cette période, au quatrième millénaire avant notre ère, qu’a commencé à se distinguer « une élite ».

Cela reste bien éloigné des profondes divisions entre les dirigeants et les dirigés que l’on observe dans des sociétés telles que celle de l’Égypte ancienne, avec ses pharaons et ses cultivateurs. Cependant, ces monuments funéraires marquent, pour le Sahara oriental, l’apparition des premières inégalités au sein d’une société.

Le prestige des troupeaux et la mémoire des lieux

Le bétail semble avoir revêtu pour ces nomades de la fin de la Préhistoire une importance majeure (une hypothèse également étayée par l’art rupestre local de cette époque). En se faisant enterrer aux côtés de leur troupeau, les nomades qui ont construit les sépultures à enceinte témoignent qu’ils tenaient leurs animaux en haute estime.

Des milliers d’années plus tard – parfois près de 4 000 ans après leur construction initiale – les nomades habitant la région ont décidé de réutiliser ces monuments déjà anciens pour y établir leur propre sépulture.

Par la construction des sépultures à enceinte de l’Atbai, des nomades de la fin de la Préhistoire ont ainsi formé des espaces funéraires qui ont perduré durant des millénaires.

Sépultures à enceinte de Bir Asele et tracé des sentiers empruntés par les troupeaux qui pâturaient sur les versants ; a. Photographie au sol (James Harrell). b. Plan du site d’après Murray 1926, redessiné par Marie Bourgeois. c. Sentiers pastoraux autour de Bir Asele, Google Earth, tracés par Marie Bourgeois.
Fourni par l’auteur

Que sont devenus ces nomades ?

Personne ne peut le dire avec certitude.

Les rares datations disponibles pour ces monuments se situent entre 4000 et 3000 avant notre ère, vers la fin d’une période où le Sahara, autrefois moins aride et moins désertique, s’asséchait, et que l’on appelle « période humide africaine ».

La mousson d’été s’est progressivement retirée du nord vers le sud, réduisant les pluies et raréfiant les pâturages. Cette situation a conduit les nomades à abandonner les bovins pour des bétails moins gourmands en eau, à accroître la mobilité de leurs troupeaux, à migrer vers le sud ou à se réfugier vers le Nil.

Les monuments funéraires que nous avons découverts sont très majoritairement situés à proximité de ce qui correspondait à l’époque à des points d’eau : on les retrouve près de mares rocheuses au fond des vallées, de sources, de lits de lacs temporaires et de rivières éphémères. Ce choix récurrent nous indique qu’au moment de la construction de ces monuments, le désert était déjà aride et hostile, et que l’accès à l’eau était déjà crucial.

À une période encore mal datée, alors que l’herbe et les buissons cédaient la place au sable et aux rochers, il est devenu impossible pour ces nomades de conserver leurs précieux bovins.

Posséder de grands troupeaux, dans ce désert et à cette époque, était probablement un moyen de faire étalage d’une possession coûteuse et rare et d’en tirer du prestige – l’équivalent peut-être, à la possession d’une Ferrari de nos jours. Un tel statut du bétail pourrait expliquer pourquoi des animaux étaient fréquemment enterrés aux côtés de leurs propriétaires au sein des monuments funéraires.

Les sépultures à enceinte de l’Atbai se concentrent fréquemment à proximité de sources d’eau, comme ce petit bassin situé dans un ravin.
Julien Cooper, Fourni par l’auteur

Une histoire plus vaste

Les sépultures à enceinte de l’Atbai ne constituent qu’une portion de l’histoire bien plus vaste de l’adaptation humaine au changement climatique et environnemental au Sahara et en Afrique du Nord.

Du Sahara central au Kenya et même à l’Arabie, l’élevage de bovins, de chèvres et de moutons a transformé les sociétés. Il a modifié l’alimentation, les modes de déplacement et les hiérarchies au sein de communautés humaines.

Ce n’est pas une coïncidence si les sociétés ont changé leurs pratiques en même temps qu’elles adoptaient un mode de vie pastoral. Ces enceintes funéraires nous montrent que ces nomades dispersés constituaient des populations organisées et expertes en matière d’adaptation à un environnement particulièrement difficile.

La découverte de ces 260 sépultures supplémentaires – à la vingtaine connue jusqu’alors – redessine ainsi la préhistoire du Sahara et du Nil.

Les sépultures à enceinte de l’Atbai constituent une forme de prologue au monumentalisme des royaumes nilotiques d’Égypte et de Nubie, et offrent une vision de cette région qui va au-delà des pharaons, des pyramides et des temples déjà largement connus.

Malheureusement, nombre de ces monuments funéraires sont actuellement détruits ou saccagés en raison de l’exploitation minière sauvage. Ces sépultures exceptionnelles ont survécu pendant des millénaires, mais elles peuvent à présent disparaître en moins d’une semaine.


Maria Gatto (Académie polonaise des sciences) est l’une des auteurs de notre article. Nous remercions Alexander Carter, Tung Cheung, Kahn Emerson, Jessica Larkin, Stuart Hamilton et Ethan Simpson, de l’Université Macquarie, pour leur contribution au travail de télédétection. Nous exprimons également notre gratitude à la National Corporation of Antiquities and Museums (Soudan).

The Conversation

Julien Cooper a reçu des financements de l’Australian Research Council (Future Fellowship, FT230100067).

Maël Crépy a reçu des financement du CNRS (HiSoMA) et de l’Ifao (programme de recherche NOMADES).

Marie Bourgeois a reçu des financements de l’Ifao (programme de recherche NOMADES).

ref. Découverte de centaines de monuments funéraires dans l’est du Sahara – https://theconversation.com/decouverte-de-centaines-de-monuments-funeraires-dans-lest-du-sahara-283419