Changement climatique : une nouvelle étude confirme que la chaleur augmente le risque d’accouchements prématurés

Source: The Conversation – in French – By Dominic Royé, Investigador Ramon y Cajal, Consejo Superior de Investigaciones Científicas (CSIC)

Une nouvelle étude portant sur 36,6 millions de naissances révèle que les chaleurs extrêmes augmentent le risque de naissance prématurées. Les futures mères sont d’autant plus à risque qu’elles sont en situation de vulnérabilité socioéconomique.


Imaginez-vous vivre une journée caniculaire en plein été. Maintenant, imaginez ce que cela peut signifier pour une femme enceinte de huit mois. Inconfortable, c’est le moins que l’on puisse dire… Mais la chaleur n’est pas qu’un simple désagrément : elle peut aussi, dans de nombreux cas, déclencher un accouchement prématuré. Or, le risque de mortalité des bébés nés avant terme – c’est-à-dire avant 37 semaines de gestation – est significativement accru. Ces enfants sont par ailleurs exposés à des complications en matière de santé dont les conséquences peuvent les affecter toute leur vie durant.

Depuis plusieurs décennies, la recherche documente le lien entre exposition à la chaleur et risque de naissances prématurées. Toutefois, jusqu’à présent, la plupart des études se limitaient à l’étude des naissances survenues dans une seule ville ou un seul pays. En outre, les méthodologies mises en œuvre, variables d’une recherche à l’autre, se prêtaient difficilement à la comparaison.

Combien de naissances prématurées la chaleur provoque-t-elle réellement dans le monde ? Toutes les femmes enceintes sont-elles aussi vulnérables les unes que les autres ? Publiée dans la revue Environment International, notre nouvelle étude apporte les réponses les plus complètes à ce jour à ces questions.

Treize pays, 36 millions de naissances

Au cours de nos travaux, nous avons analysé 36,6 millions de naissances survenues durant la période estivale, entre 1979 et 2019, dans 250 villes et agglomérations de 13 pays : Australie, Brésil, Canada, Chili, Équateur, Estonie, Israël, Italie, Japon, Paraguay, Espagne, Suisse et États-Unis. Il s’agit de l’analyse multicentrique (autrement dit portant sur les données de plusieurs sites différents, selon un même protocole, NdT) la plus vaste jamais réalisée sur ce sujet.

Pour estimer la relation entre la température et le risque de naissance prématurée, nous avons eu recours à des modèles statistiques de pointe. Ceux-ci nous ont permis d’identifier les effets différés et non linéaires d’une exposition à la chaleur durant les jours qui précèdent l’accouchement.

Les résultats sont sans ambiguïté : le risque de naissance prématurée augmente de manière linéaire avec la hausse des températures. Lors des journées de chaleur modérée, ledit risque croît de 2,8 %. Lors des épisodes de chaleur extrême, cette augmentation atteint 3,8 %.

Près de 855 naissances prématurées supplémentaires par million

Traduire ces risques en chiffres permet de mieux apprécier l’ampleur du phénomène : selon nos calculs, 1,41 % de l’ensemble des naissances prématurées survenues durant la période estivale est attribuable à la chaleur. En valeur absolue, cela représente 855 naissances prématurées supplémentaires par million de naissances.

Cet ordre de grandeur est comparable à celui d’autres facteurs bien établis. Il dépasse largement, par exemple, la contribution du tabagisme maternel dans les pays à revenu faible et intermédiaire, et se situe au même niveau que celle du paludisme. En d’autres termes, la chaleur constitue d’ores et déjà un facteur de risque environnemental majeur pour la santé reproductive.

À ce sujet, les disparités entre pays sont également éclairantes. Les taux les plus élevés sont enregistrés par le Paraguay, avec 1 347 naissances prématurées par million, tandis que le taux le plus faible est affiché par la Suisse (628 naissances prématurées par million). L’Espagne se situe dans la tranche intermédiaire haute, avec 1 080 par million.

Cette variabilité suggère que le climat, le niveau de développement socio-économique et la capacité d’adaptation de chaque pays influent de manière significative sur la vulnérabilité des femmes enceintes.

Toutes les grossesses ne présentent pas le même risque

L’une des conclusions les plus marquantes de notre étude suggère que la chaleur n’affecte pas toutes les femmes de la même manière. Les jeunes mères célibataires ayant un faible niveau d’éducation et se trouvant en situation de vulnérabilité socio-économique pourraient être exposées à un risque accru de naissance prématurée induite par la chaleur.

Les fœtus de sexe féminin semblent également plus sensibles que les fœtus de sexe masculin. Cependant, la plupart de ces analyses de sous-groupes n’ont pas atteint le seuil de significativité statistique, et des recherches complémentaires seront nécessaires pour les confirmer.

Des mécanismes spécifiques sous-tendent ces disparités. Les personnes en situation de précarité économique sont plus susceptibles de vivre dans des zones particulièrement chaudes en raison de l’effet d’îlot de chaleur urbain. Elles sont aussi plus souvent amenées à travailler en extérieur, et disposent plus rarement d’une climatisation ou d’autres moyens de protection contre la chaleur.




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La chaleur influe aussi sur les accouchements à terme

Le résultat le plus inattendu de notre recherche est sans doute celui-ci : l’effet de la chaleur ne se limite pas aux naissances prématurées. Nous avons également observé une augmentation significative du risque d’accouchement dans le cadre de grossesses considérées comme cliniquement « normales », autrement dit survenant entre la 37ᵉ et la 42ᵉ semaine. La chaleur extrême augmente ainsi le risque d’accouchement entre la 37ᵉ et la 38ᵉ semaine de 3,66 %, tandis qu’à 39 semaines et au-delà, ce risque est accru de 2,97 %.

Cela signifie que la chaleur peut agir comme un facteur déclenchant du travail pour des fœtus qui, dans d’autres circonstances, auraient poursuivi leur développement normalement.

La fenêtre gestationnelle la plus sensible s’étend de la 31ᵉ à la 40ᵉ semaine, ce qui signifie qu’elle couvre à la fois des naissances prématurées tardives et des naissances à terme précoces.

Les mécanismes en jeu

Les mécanismes biologiques impliqués sont nombreux. La chaleur peut élever la température corporelle et déclencher des contractions utérines. La déshydratation qu’elle provoque perturbe par ailleurs l’équilibre électrolytique et réduit le débit sanguin placentaire.

La chaleur favorise aussi les processus inflammatoires et le stress oxydatif, lesquels sont susceptibles de compromettre le développement fœtal et d’accélérer la maturation du col de l’utérus.

Les femmes enceintes sont particulièrement vulnérables, car leur organisme produit davantage de chaleur en raison de la croissance fœtale, tout en ayant une capacité réduite à la dissiper, du fait de la prise de poids.

En première ligne du réchauffement climatique

Ces résultats revêtent une dimension particulièrement préoccupante dans le contexte du changement climatique. En effet, au cours des prochaines décennies, les vagues de chaleur deviendront plus fréquentes, plus intenses et plus longues. En cas d’inaction, le fardeau des naissances prématurées attribuables aux fortes températures ne fera que s’alourdir, érodant des décennies de progrès en matière de santé néonatale et infantile.

Une réponse à la hauteur de l’enjeu suppose d’intervenir sur plusieurs fronts. Sur le plan clinique, les systèmes de santé doivent intégrer la chaleur en tant que facteur de risque au cours du suivi de la grossesse, en particulier pour les femmes en situation de vulnérabilité sociale. Sur le plan de l’aménagement urbain, il est urgent de développer des stratégies d’adaptation – espaces verts, îlots de fraîcheur, systèmes d’alerte précoce – pour protéger les femmes enceintes lors des épisodes de chaleur extrême. Enfin, sur le plan politique, ces résultats doivent se traduire par des objectifs ambitieux en matière de réduction des émissions de gaz à effet de serre.

La chaleur extrême n’est plus une simple question de confort. C’est un enjeu de santé publique, d’équité sociale et de justice climatique. Et les femmes enceintes sont en première ligne.

The Conversation

Dominic Royé bénéficie d’un financement du programme Ramón y Cajal (RYC2023-042824-I) et de GAIN, l’agence pour l’innovation de la Xunta de Galicia.

Ana M Vicedo-Cabrera bénéficie d’un financement du Fonds national suisse, de la Coopérative Mobiliar, du Wellcome Trust et de l’Office fédéral de l’environnement (Suisse).

Coral Salvador bénéficie d’un financement de la Xunta de Galicia et reçoit actuellement des fonds du Fonds national suisse de la recherche scientifique (FNS).

Aurelio Tobias et Carmen Íñiguez ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

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