Soins de longue durée : qu’est-ce qui influence le choix des enfants pour leurs parents âgés?

Source: The Conversation – in French – By Marie-Louise Leroux, Professeure titulaire en Sciences Economiques, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Qui s’occupera de nous en vieillissant, et à quel prix pour ceux qui restent ? Entre obligations familiales et contraintes professionnelles, les choix des futurs proches aidants sont loin d’être évidents. Dans un contexte de vieillissement rapide de la population, cette question devient centrale.


Qui prendra en charge les personnes âgées en cas de perte d’autonomie ? Si les systèmes publics jouent un rôle essentiel, ils ne peuvent répondre seuls à la demande croissante de soins de longue durée. Actuellement, une large part des soins repose sur les proches.

Comment les individus envisagent-ils ce rôle ? Qui sont-ils prêts à aider, de quelle manière et à quel prix ?

À partir d’une enquête que nous avons menée en 2023 auprès de 2300 personnes âgées de 45 à 58 ans au Québec et en Ontario, nous avons pu mettre en évidence des tendances dans les choix envisagés par les proches aidants potentiels.

L’enquête s’appuie notamment sur des questions visant à mieux comprendre leurs intentions futures en matière de conciliation entre travail et famille, dans l’éventualité où un parent ou un beau-parent perdrait en autonomie. Nos résultats montrent que ces décisions relèvent d’arbitrages complexes, qui ne sont pas uniquement déterminés par l’affection ou les ressources financières.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.





À lire aussi :
À l’aide! Les proches aidants sont épuisés et nous en payons tous le prix


Aider ses parents… plutôt que ses beaux-parents

Premier enseignement : les liens familiaux jouent un rôle déterminant et la solidarité familiale reste fortement structurée par la filiation directe. Lorsqu’on demande aux répondants s’ils seraient davantage enclins à aider leurs parents ou leurs beaux-parents, une majorité nette privilégie ses propres parents : 79 % des femmes et 68 % des hommes aideraient prioritairement leurs parents.

Cette préférence est encore plus marquée chez les personnes qui ne sont plus en couple. Lorsque le lien conjugal disparaît, les obligations envers la belle-famille s’effacent presque entièrement, avec plus de 90 % des répondants qui aideraient leurs parents.

Rester à domicile… ou entrer en établissement ?

Dans un deuxième temps, l’enquête demandait aux futurs aidants quels types de soins ils souhaiteraient privilégier entre des soins à domicile assurés par la famille ou les proches, des soins à domicile assurés par des professionnels ou un placement en CHSLD.

Parmi les répondants ayant exprimé une préférence claire (environ 74 %), près de la moitié anticipent un recours aux CHSLD, tandis qu’environ 30 % privilégieraient les soins familiaux à domicile.

Ces choix semblent fortement liés à des contraintes concrètes auxquelles font face les proches aidants. En particulier, les personnes travaillant à temps plein sont plus susceptibles de vouloir recourir à des soins professionnels à la maison plutôt que de prendre en charge ces soins eux-mêmes. De même, lorsque les répondants anticipent une espérance de vie de la personne dépendante plus longue, et donc si la perte d’autonomie est perçue comme durable, les solutions institutionnelles sont plus souvent envisagées.

Un engagement souvent limité par le manque de temps

Enfin le troisième volet de l’enquête abordait le temps que les personnes interrogées seraient susceptibles de consacrer à leur proche. Parmi les personnes ayant exprimé une préférence stricte pour un nombre d’heures donné (environ 83,5 % d’entre eux), 8 % envisagent un engagement de moins d’une heure, et environ 41 % un engagement entre une heure et dix heures par semaine. À l’autre extrême, environ 15 % des répondants déclarent vouloir donner plus de 20 heures par semaine.

Les 54 à 58 ans déclarent plus souvent vouloir offrir une aide minimale (moins d’une heure par semaine) plutôt qu’un faible volume d’heures (1 à 10 heures), surtout lorsque l’état de santé du bénéficiaire est jugé très bon ou excellent, ce qui suggère que l’aide s’ajuste aux besoins perçus.

À l’inverse, plusieurs facteurs diminuent la probabilité d’un engagement aussi limité : le fait d’avoir un diplôme secondaire, de disposer d’un niveau d’épargne plus élevé, ainsi que le fait que le bénéficiaire soit un parent plutôt qu’un beau-parent.

Pour une aide intensive (plus de 20 heures par semaine), plusieurs facteurs ressortent clairement. Ce type d’engagement (par rapport à un nombre d’heures faible) est plus souhaité chez les répondants femmes et ceux âgés de 54 à 58 ans.

Elle est également fortement liée aux besoins du bénéficiaire, notamment lorsque son état de santé est jugé passable ou mauvais. L’anticipation d’un départ tardif à la retraite est associée à une plus forte probabilité d’engagement intensif. Le lien filial joue ici encore un rôle central, en augmentant significativement la probabilité de fournir un volume d’aide élevé.

En revanche, le fait d’occuper un emploi à temps plein constitue un frein majeur, en réduisant fortement la probabilité d’un tel engagement, ce qui souligne le rôle contraignant des obligations professionnelles.

Somme toute, les résultats de cette étude démontrent clairement que les décisions d’aide ne relèvent ni d’un altruisme pur, ni d’un simple calcul économique. Elles résultent essentiellement d’arbitrages où interviennent les contraintes professionnelles, les normes de genre, la relation filiale et les besoins perçus du proche. Mais leur poids varie selon les situations.




À lire aussi :
Alzheimer : la réalité virtuelle, dernière bouée pour les proches aidants ?



Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Anticiper aujourd’hui pour mieux vieillir demain

Cette étude met en avant que les décisions d’aide se construisent en amont des situations de dépendance. Elles reposent sur des anticipations, des contraintes perçues et des normes sociales. Mieux comprendre les mécanismes à l’origine des décisions prises par les proches aidants permettra d’anticiper les besoins futurs et d’adapter les politiques publiques en conséquence.

Si les proches aidants doivent jouer un rôle central, encore faut-il leur en donner les moyens. Plusieurs pistes apparaissent essentielles : faciliter la conciliation entre emploi et rôle d’aidant ; offrir un soutien financier pour limiter les pertes de revenus ; développer une offre de services professionnels accessible et complémentaire à l’aide familiale.

Dans un contexte de vieillissement accéléré, la reconnaissance de ces enjeux et la mise en place de politiques efficaces sont nécessaires afin de garantir à la fois le bien-être des personnes proches aidantes et de leurs parents, ainsi que la viabilité des systèmes de soins.

La Conversation Canada

Marie-Louise Leroux a reçu des financements du FRQSC- Société et Culture.

Raquel Fonseca et Witnie Compère ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Soins de longue durée : qu’est-ce qui influence le choix des enfants pour leurs parents âgés? – https://theconversation.com/soins-de-longue-duree-quest-ce-qui-influence-le-choix-des-enfants-pour-leurs-parents-ages-279043