Source: The Conversation – in French – By Narcisse Martial Yèdji, Sociologue politiste et enseignant-chercheur, University d’Abomey-Calavi de Bénin
Né dans la ville historique de Ouidah (Bénin) en 1958, Patrice Talon apparaît comme le produit d’une trajectoire sociale marquée par une forte ascension dans le monde des affaires. Président, il a dirigé le pays d’avril 2016 à mai 2026. Le 24 mai, il passera le témoin à son successeur et ancien ministre des Finances, Romuald Wadagni, vainqueur de l’élection présidentielle du 12 avril avec 94 % des suffrages.
Connu pour avoir fait fortune depuis les années 1990 dans le secteur du coton béninois, dont il demeure encore aujourd’hui l’une des figures emblématiques, Patrice Talon est présenté comme un businessman à succès.
Naguère discret, il est longtemps resté dans l’ombre, se contentant de mécénat politique et d’une posture de « faiseur de rois » qui lui valent des opportunités d’accumulation matérielle sur le temps long. Mais, dès 2016, il finit par se mettre sur le devant de la scène politique.
En 2006, le magnat du coton avait soutenu son prédécesseur et ancien ami, Thomas Boni Yayi, dans son ascension au pouvoir, avant que les relations entre les deux hommes ne se dégradent. Mis en cause en 2012 par celui-ci dans une affaire de tentative d’empoisonnement du président de la République et d’atteinte à la sûreté de l’État, il s’exile en France d’où il parvient à opérer un retournement de situation.
En combinant une bataille judiciaire intense, une campagne acharnée de communication politique et des alliances stratégiques au pays, il réussit à se faire pardonner par le chef de l’État qui annule les poursuites à son encontre. Rentré à Cotonou en octobre 2015, il accède à la magistrature suprême en remportant l’élection présidentielle de 2016.
Malgré son engagement à faire du mandat unique un idéal politique national, le président finit pourtant par se représenter en 2021.
Le statut d’entrepreneur-politique de Patrice Talon a favorisé la conversion de sa puissance économique en autorité publique. Cette trajectoire n’est pas sans rappeler les pratiques de financiarisation du pouvoir. Toutefois, sa mandature soulève une question centrale : que retient-on de ses dix années à la tête de l’État ?
En tant que sociologue politique étudiant les transformations du système démocratique béninois ainsi que sa sociologie électorale, j’analyse ici les faits saillants des 10 années du règne de Patrice Talon.
2016 : la promesse d’une gouvernance de « rupture »
Le pouvoir de Patrice Talon est ancré depuis 2016 dans un discours politique fort : celui de la « rupture » (slogan de campagne du candidat). Rupture d’avec un ordre politique et social dit de « pagaille » généralisée, qu’il se destine à redresser par une volonté politique forte et contraignante.
Le projet est unique : transformer radicalement et en un temps record un État jugé inefficace en un pays discipliné, avec une administration transformée et performante, gage de prospérité.
Cette quête affichée de modernité alimente tout au long de ses deux mandats des paquets de réformes aussi ambitieuses les unes que les autres, que le président s’évertue à implémenter. Ces réformes, il avait pris le soin de les consigner méticuleusement dans son Programme d’actions du gouvernement (PAG 1), le « Bénin révélé », qu’il mettra à jour pour son second quinquennat (PAG 2).
Concrètement, cela s’est traduit par la mise en œuvre à tout prix d’innombrables projets multisectoriels, souvent conduits de front, destinés à « révéler » le Bénin au monde entier.
Le bilan du régime sortant comprend sans doute des réussites économiques notables. Le président affiche clairement son intention : relancer durablement le développement économique et social à travers une transformation structurelle de l’économie.
Dans l’espace de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), le Bénin apparaît comme l’un des rares pays à montrer une croissance économique soutenue et plutôt stable, avec des prévisions estimées pour 2026 à 7 %. Ce résultat est associé au boom de l’investissement dans les infrastructures, l’agriculture et l’industrie.
L’un des principaux acquis du régime a consisté en la mise en place d’un ambitieux complexe industriel au nord de Cotonou. Le pays est devenu le premier producteur de coton en Afrique de l’Ouest.
Si une partie des Béninois adhère à la démarche du président, celui-ci est par ailleurs critiqué pour sa précipitation ainsi que pour l’intransigeance – propre aux milieux des affaires – qui gouverne la réalisation de ses choix de politique. Mais, la position du pouvoir demeure limpide et inébranlable : les réformes engagées sont indispensables pour le développement.
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Refonte et capture progressive du champ politique
Le mandat de Patrice Talon, fondé sur la modernisation de l’État, a été marqué par une profonde recomposition de la vie politique nationale. Les révisions constitutionnelles de 2019 et 2025 – les premières depuis 1990 – ainsi que la réforme du Code électoral et du système partisan ont réduit la fragmentation de l’espace politique dans le pays.
Avant la loi de 2018 sur les partis politiques, le pays comptait plus de 200 partis ; à la veille de la présidentielle de 2021, ils n’étaient plus qu’une quinzaine.
Si l’exécutif présente ces réaménagements comme utiles à la rationalisation de l’action publique, celles-ci sont par contre perçues par nombre d’analystes comme le signe d’un recul du pluralisme démocratique.
L’opposition, absente des législatives violentes de 2019 et de la présidentielle querellée de 2021 ayant contribué à la réduire à un état de figuration politique, a aujourd’hui perdu toute incidence politique réelle au profit de la majorité présidentielle. Sont mises en cause les nouvelles règles électorales qui compliquent l’accès du camp adverse à la compétition politique.
La réforme de la décentralisation intervenue en 2021 a également pu contribuer à ce resserrement de l’espace politique. La nouvelle loi, en retirant à l’exécutif communal le pouvoir – généralement politisé – d’ordonnancement budgétaire, a eu pour effet d’éroder l’influence politique des maires, accentuant leur exposition à l’allégeance au régime.
Les restrictions drastiques de 2018 sur le droit de grève – interdite dans certains secteurs comme l’armée et plafonnée à 10 jours par an pour la plupart–, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme, ainsi que la loi sur le numérique s’inscrivent dans la même logique de restructuration de l’activité et du champ politiques.
Par un amenuisement des libertés syndicales, un encadrement étroit des pratiques judiciaires et des contenus numériques, ces dispositifs ont contribué à modifier les conditions de la contestation et de l’expression publiques, réduisant notamment les capacités d’opposition au régime.
Instruments de contrôle politique
Les organisations de défense des droits humains voient d’ailleurs dans ces innovations juridiques des instruments de contrôle politique visant les opposants, journalistes et autres voix critiques. De quoi mettre en débat l’état réel des libertés, de l’indépendance judiciaire et des conditions de la compétition politique.
L’évolution du système politique sous Patrice Talon fait ainsi apparaître une vive dynamique de recomposition institutionnelle. Celle-ci est marquée par une recentralisation forte, l’affaiblissement structurel du pluralisme partisan et de l’opposition institutionnelle, ainsi que des controverses autour des libertés publiques.
Par sa maîtrise des réformes initiées, le pouvoir sortant exerce désormais, depuis les élections générales de 2026, un contrôle exclusif sur le pouvoir local et l’Assemblée nationale. Or, l’indépendance des principales institutions électorales fait régulièrement débat.
Les (ré)ajustements politiques survenus semblent ainsi avoir contribué à établir, non sans controverses, les jalons de ce qu’il conviendrait de qualifier d’un ordre politique nouveau, minimalement démocratisé. Celui-ci s’est presque, sans remous social ou politique, radicalement substitué au pluralisme démocratique de février 1990 – fondé sur le consensus –, fort d’ancrages institutionnels favorables à la reconduction du pouvoir en place.
Politiquement, tel est peut-être l’essentiel à retenir du pouvoir Talon : avoir réussi avec une certaine facilité ce que d’aucuns qualifient de coup d’État institutionnel.
Dans la logique de l’éligibilité à la prochaine présidentielle, une formation ne disposant pas présentement d’élus à des fonctions représentatives devra nouer des accords politiques avec le camp au pouvoir pour réunir les parrainages d’élus requis.
Le principal parti d’opposition, Les Démocrates, a déjà été mis en marge des législatives de 2019, de la présidentielle de 2021, ainsi que des élections générales de 2026.
Cette éventualité ne peut être écartée des prochains cycles électoraux. De quoi conjecturer, sous réserve de la stabilité des règles électorales actuelles, sur la possibilité que le système établi puisse se renouveler longtemps à la tête de l’État.
Au-delà des considérations sectorielles, si une interrogation devait résumer les 10 années du règne de Patrice Talon, elle serait sans doute celle-ci : par-delà le mandat populaire, que reste-t-il véritablement à la démocratie béninoise face aux dynamiques actuelles du pouvoir ?
L’analyse s’arrête pour ainsi dire au seuil de l’inachevée. « Le reste attendra », pour reprendre la formule du philosophe Paulin Hountondji.
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– ref. Patrice Talon au Bénin : le legs contrasté d’une décennie de “rupture” – https://theconversation.com/patrice-talon-au-benin-le-legs-contraste-dune-decennie-de-rupture-283150
