IA et décentralisation des centres de commandement : les vraies révolutions de la guerre en Iran

Source: The Conversation – in French – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Les contenus fabriqués par des spécialistes iraniens et massivement partagés sur Internet, comme celui-ci, contribuent à éroder le discours des dirigeants états-uniens qui, de plus, peinent à comprendre comment fonctionne l’État iranien et, notamment, qui décide des tirs visant les navires dans le détroit d’Ormuz et les pays du Golfe.
Capture d’écran/X

La République islamique d’Iran ne se contente plus de la guerre asymétrique classique fondée sur l’emploi massif des drones ou le blocage de la voie maritime qu’elle contrôle : elle innove surtout par l’usage massif de l’IA dans sa propagande et par une organisation décentralisée de son pouvoir militaire et diplomatique. Cette stratégie permet au régime iranien de résister durablement à la pression états-unienne tout en exploitant les fragilités politiques et médiatiques des démocraties occidentales.


L’étonnante résilience de la République islamique d’Iran (RII) est souvent présentée comme le résultat d’un art de la guerre asymétrique que le régime de Téhéran déploie avec une redoutable efficacité. Dans le contexte actuel, le temps joue en sa faveur : le coût économique lié à la hausse du prix du pétrole et les dégâts politiques causés à l’administration Trump s’accroissent de semaine en semaine, sapant complètement le soutien populaire à la guerre aux États-Unis, y compris au sein de la sphère MAGA.

Pour tenir dans la durée, l’Iran s’appuie sur un arsenal d’armes asymétriques, dont le drone Shahed et les vedettes lance-missiles sont devenus les emblèmes. Produits en masse, ces armements lui permettent de maintenir un état d’insécurité permanent sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz ainsi que sur le territoire des monarchies du Golfe. Cette prise en otage de l’économie mondiale et des États voisins, y compris ceux qui affichent leur neutralité, comme Oman ou le Qatar, pourrait d’ailleurs devenir la nouvelle arme de dissuasion d’un régime des mollahs privé d’arme nucléaire.

Néanmoins, cette approche abondamment relayée dans la presse ne pointe pas du doigt ce qui, dans la stratégie iranienne, constitue une véritable révolution : l’utilisation massive des drones, la stratégie du temps long ainsi que la désorganisation des flux maritimes internationaux ne sont pas des nouveautés et pouvaient facilement être anticipées, au vu des attaques menées par les houthistes en mer Rouge au cours des dernières années ou encore de l’utilisation massive de drones low cost en contexte asymétrique, déjà observée dans la guerre contre Daech ou à Gaza (ou dans des conflits plus conventionnels comme en Ukraine).

Analyser en détail cet arsenal asymétrique s’impose comme une évidence, mais laisse de côté la vraie révolution que constitue l’utilisation par l’Iran d’outils beaucoup plus récents, comme l’IA, ou la mise en place d’une défense en « mosaïque », décentralisée à un niveau jusque-là inégalé. Au-delà des armes classiques du faible en contexte asymétrique, quels sont les véritables outils stratégiques novateurs utilisés par l’Iran ?

L’IA, nouvelle arme au service d’une guérilla informationnelle

L’idée que l’issue d’une guerre asymétrique se joue dans la sphère informationnelle plus que sur le terrain strictement militaire n’est pas nouvelle : elle a d’ailleurs fait l’objet d’une réflexion active des théoriciens d’Al-Qaida comme Ayman Al-Zawahiri. Là où le régime des mollahs innove, ce n’est pas tant dans les objectifs de la guerre informationnelle, c’est-à-dire la mobilisation des opinions publiques contre l’effort de guerre américain, que dans l’utilisation de nouveaux outils pour développer sa propagande.

À ce titre, il est significatif de s’attarder sur l’utilisation croissante par la RII de l’IA dans l’offensive médiatique qu’elle déploie à destination des opinions publiques occidentales. L’IA permet de produire des vidéos de propagande de façon massive : économiques, faciles à réaliser en grand nombre, les vidéos de propagande iraniennes, comme celles qui mobilisent l’univers des Lego, inondent la toile. Ce qui frappe le plus dans ces vidéos réalisées pour le public occidental, c’est certainement leur capacité à saturer l’espace médiatique et à se disséminer sur les réseaux en échappant à toute forme de contrôle des plateformes sur lesquelles elles se diffusent. Par leur format ludique semblable à un dessin animé, ces vidéos échappent à la censure qui existe sur YouTube ou Instagram, qui interdisent les contenus à caractère violent ou montrant la réalité de la guerre.




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Ici, Téhéran développe une stratégie contraire à celle des groupes terroristes tels que le Hamas ou Al-Qaida. Ceux-ci choisissent de poster des vidéos centrées sur l’expérience de la violence, qui montrent la guerre de façon crue, afin de donner une résonance médiatique à leur combat, quitte à délaisser les plateformes qui censurent ce type de contenu comme YouTube ou Instagram, au profit de réseaux où la censure est nettement moins prégnante, comme X ou Telegram.

De ce fait, les groupes djihadistes disposent d’une certaine liberté, mais limitent l’audience de leur propagande à une niche d’utilisateurs qui suivent les comptes X ou les boucles Telegram qui publient des contenus violents. À l’inverse, Téhéran s’emploie à élargir l’audience de ses vidéos de propagande en investissant massivement les plateformes où la censure est active, comme Instagram ou YouTube, avec des contenus destinés à devenir viraux.

Même si les comptes assimilés à la RII, comme Explosive Media, sont progressivement bloqués par Instagram et YouTube, les vidéos de propagande iranienne, parce qu’elles se présentent comme des dessins animés où la violence n’est que suggérée, franchissent la barrière initiale de la censure et sont alors abondamment partagées par des internautes partout dans le monde, ce qui rend vaine toute entreprise visant à les censurer. Téhéran met ainsi en pratique les principes de la saturation des défenses ennemies et de la dissémination de la menace chers aux stratégies asymétriques, mais les applique à la sphère numérique.

Pour ce faire, Téhéran utilise l’IA comme un outil de guérilla qui sature les défenses informationnelles des démocraties et capitalise sur le discrédit des médias traditionnels dans des sociétés occidentales de plus en plus soucieuses de s’informer sur les réseaux sociaux plutôt qu’auprès des médias classiques.

Le principe de la défense mosaïque poussé à son paroxysme

En plus d’investir la sphère informationnelle ennemie, Téhéran se montre aussi capable, grâce à son nouvel art de la guerre asymétrique, de mieux résister davantage en interne à l’offensive américano-israélienne. Pour ce faire, le régime met en pratique une stratégie de décentralisation du pouvoir, afin de maintenir l’effort de guerre des différentes provinces de l’Iran même lorsque des personnalités de haut rang du régime sont éliminées.

Cette stratégie n’est pas nouvelle et rappelle celle des groupes terroristes qui privilégient une organisation en cellules assez autonomes comme les émirats de l’État islamique en Syrie et en Irak, qui disposaient de leur propre état-major et de réserves de combattants, d’armes et de munitions associées. Ce qui procède chez les Iraniens d’un nouvel art de la guerre asymétrique n’est pas tant cet effort de décentralisation du commandement militaire mais plutôt l’extension de ce principe à la sphère diplomatique.

Plus qu’une dispersion classique des capacités miliaires, Téhéran a, semble-t-il, délégué le dialogue – et la guerre – avec les puissances régionales à des chefs locaux issus des pasdarans, dotés d’une véritable autonomie comme le montrent les frappes dirigées sur des pays pourtant partenaires de Téhéran, comme Oman, au moyen de drones tirés depuis les provinces de Bouchehr et d’Homozgan.

On peut légitimement émettre l’hypothèse que ces attaques s’apparentent à des initiatives locales, tant elles s’opposent aux efforts diplomatiques de rapprochement de Téhéran avec Oman et à la nécessité, pour l’Iran, de disposer de partenaires diplomatiques régionaux et, surtout, de débouchés pour placer les revenus dégagés par la vente du pétrole.

L’attaque contre un bateau appartenant à un armateur coréen, le HMM Namu, le 4 mai 2026, pourrait elle aussi s’apparenter à une initiative locale puisque l’intérêt de la République islamique consiste bien plus à rançonner le passage du détroit plutôt qu’à l’empêcher purement et simplement. L’attaque de navires procède donc probablement d’initiatives locales illustrant une stratégie de dissémination complète des fonctions traditionnellement monopolisées par l’État central comme la diplomatie.

Cette méthode pourrait relever d’un choix conscient des dirigeants de la RII afin de saborder la stratégie américaine consistant à mettre sous pression l’État iranien par le blocus de ses exportations pétrolières. Pour être efficace, la stratégie de Washington suppose l’existence d’un homologue iranien afin de le contraindre à négocier par l’asphyxie économique. Or, cette stratégie perd toute efficience si chaque province iranienne poursuit une politique décidée à l’échelle locale indépendamment des choix effectués par les leaders de l’État, comme le président de la République Massoud Pezeshkian ou le président de l’Assemblée Mohamed Ghalibaf.

À cet égard, il est intéressant de souligner les interventions dans lesquelles Donald Trump constate la difficulté de négocier et d’obtenir un deal avec un pays dont il est compliqué d’identifier les dirigeants réels et où l’échelle à laquelle se prennent les décisions devient de plus en plus obscure. Qu’il s’agisse d’une stratégie consciente de la part de la RII ou du résultat de l’élimination de ses chefs, cette dissémination iranienne de l’initiative diplomatique rend caduque l’approche de Trump, dont la négociation avec l’Iran prend alors la forme d’un monologue stérile obligeant le président américain à la surenchère pour ne pas perdre la face vis-à-vis de son opinion.

Plier sans rompre

Ainsi, si Téhéran a bel et bien renouvelé, voire révolutionné, la guerre asymétrique, ce n’est pas tant par l’utilisation massive des drones ou par la volonté de faire durer une guerre pour laquelle les démocraties comme les États-Unis ne sont pas préparées, mais plutôt par l’échelle à laquelle les décisions d’utiliser ces armes sont prises. Plus qu’une décision verticale émanant de Téhéran, les frappes sporadiques de drones ou les attaques sur des navires circulant dans le détroit d’Ormuz révèlent que les pasdarans disposent, dans les provinces de l’Iran, d’une autonomie décisionnelle non seulement militaire et stratégique, mais aussi diplomatique.

Dans ce contexte, il semble vain de vouloir faire plier l’Iran et l’obliger à « capituler » comme l’affirme Trump. Capable de plier sans rompre, le régime iranien a également révolutionné les vecteurs de diffusion de sa propagande en utilisant massivement l’IA et en investissant de nouvelles plateformes, déclinant l’art de la guérilla dans le champ numérique et informationnel. Ici, la RII profite d’une tendance de fond des sociétés occidentale : s’informer sur les réseaux au détriment des médias traditionnels, tendance renforcée par le trumpisme. Une fois encore, la République islamique utilise contre l’administration Trump une rhétorique que cette dernière a elle-même popularisée, illustrant combien l’affaiblissement intérieur des institutions démocratiques états-uniennes par l’actuel locataire de la Maison-Blanche favorise ses pires ennemis sur la scène internationale.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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