Source: The Conversation – in French – By Adam Tremblay, Candidat au doctorat en sociologie, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
Les récentes controverses autour de la liberté académique, de l’appropriation culturelle ou de la transidentité dans le sport ne sont pas de simples disputes d’opinion. Parler de « controverse sociale » permet de les comprendre comme de nouvelles formes d’affrontement qui redéfinissent, sous nos yeux, les normes de notre vivre‑ensemble
Le 1er août 2024, lors des Jeux olympiques de Paris, la boxeuse algérienne Imane Khelif affronte l’Italienne Angela Carini. Le combat, interrompu après 46 secondes, déclenche une controverse mondiale. Carini, étourdie et en larmes, refuse de saluer son adversaire, déclarant n’avoir jamais encaissé de coups aussi puissants.
Ce geste s’inscrit dans un contexte précis : depuis mars 2023, l’International Boxing Association remet en question l’éligibilité de Khelif à la catégorie féminine, affirmant disposer de tests révélant des chromosomes XY. En quelques heures, l’affaire cristallise une polarisation mondiale autour de l’intersexualité dans le sport et de la définition du « féminin » en compétition internationale.
Concernant l’identité sexuelle de Khelif, les certitudes se dissolvent dans un brouillard de déclarations contradictoires. Le Comité international olympique (2024) affirme qu’elle est une femme, avec un sexe biologique féminin et un passeport féminin depuis sa naissance, tandis qu’un média français publie en novembre 2024 ce qu’il présente comme un rapport médical confidentiel indiquant une différence de développement sexuel avec chromosomes XY, testicules internes et micropénis.
Face à ces informations divergentes, la distinction entre « vrai » et « faux » devient elle-même objet de controverse, d’autant qu’aucun consensus scientifique ne se dégage sur l’ampleur des avantages conférés par l’hyperandrogénie ni sur la légitimité éthique des régulations en place.
Le cas Khelif ne se joue donc pas principalement sur le terrain de la preuve scientifique. Il mobilise des questions morales et identitaires : qu’est‑ce qu’une femme ? Qui a le pouvoir de définir ces catégories ? Ces interrogations restent sans réponse consensuelle, car les coalitions adverses ne partagent ni les mêmes prémisses ontologiques (qu’est-ce qui existe ?), ni les mêmes critères épistémologiques (comment le savoir ?), ni les mêmes priorités normatives (faut-il privilégier l’inclusion ou l’équité sportive ?). Que l’une de ces positions soit, dans l’« absolu », plus solide que l’autre n’empêche pas la coalition qui la défend de subir des revers concrets ni celle qui la conteste d’obtenir des gains institutionnels durables.
Une forme de conflictualité à part entière
La controverse Khelif n’est ni marginale ni anecdotique. On peut penser, au Québec, à l’annulation des spectacles SLĀV et Kanata de Robert Lepage à l’été 2018, ou à la suspension de l’enseignante Verushka Lieutenant-Duval à l’automne 2020 pour avoir prononcé le mot en « n » en contexte pédagogique. Aux États-Unis, on peut penser à la controverse autour de la nageuse transgenre Lia Thomas durant la saison universitaire 2021‑2022.
L’affaire Khelif est venue s’ajouter comme une confirmation additionnelle d’une forme de conflictualité que j’analysais déjà dans mes recherches doctorales, m’intéressant aux nombreuses controverses entourant les revendications de minorités sexuelles, de genre et ethnoraciales dans l’espace public. C’est ce type de conflictualité, récurrent mais encore mal nommé, que j’ai cherché à conceptualiser dans ma thèse.
Le contexte de la controverse sociale
La mutation des médias de masse et l’essor des réseaux numériques ont accéléré et densifié la circulation des prises de parole dans l’espace public. C’est dans ce nouvel environnement communicationnel que les controverses sociales apparaissent.
Ces transformations médiatiques et numériques modifient en effet drastiquement la façon de participer au débat public, les luttes pour la reconnaissance n’y échappant pas. Grâce aux réseaux sociaux, des personnes qui ne se connaissent pas, mais dont les positions convergent ponctuellement se retrouvent comme membres d’une même « coalition » : des regroupements circonstanciels d’acteurs, sans organisation formelle.
Ces transformations connectent de fait des expériences locales (un combat de boxe, un cours universitaire, un spectacle de théâtre) aux trajectoires conflictuelles plus larges des polarisations politiques et morales du moment. Certains cas prennent alors des proportions extrêmes. Celui de Khelif l’illustre bien : l’ampleur qu’il prend tient au fait qu’il cristallise tout en amplifiant les lignes de fracture déjà présentes dans la société.
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Les multiples visages du conflit public
Pour qualifier cette forme conflictuelle, il faut d’abord la situer par rapport aux catégories existantes. Le cas Khelif présente des airs de famille avec plusieurs formes connues, sans se réduire à aucune d’elles.
On y trouve d’abord des éléments du débat public classique, au sens que lui donne le linguiste français Patrick Charaudeau. Une question surgit – est-il juste que Khelif participe dans la catégorie féminine ? – et provoque un emballement médiatique. Des coalitions se forment sur-le-champ : responsables politiques, athlètes, fédérations et commentateurs se rangent rapidement « pour » ou « contre ». Dans cette conception, le désaccord est encadré par un dispositif institué (parlement, plateau de télévision, tribune officielle) et par des règles de discussion qui visent à rendre le désaccord surmontable et à ouvrir la possibilité d’un compromis.
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Or, dans le cas Khelif, le différend déborde ces cadres institutionnels : les coalitions adverses ne reconnaissent aucun cadre de référence commun, et tout compromis apparaît sinon impossible, du moins invraisemblable. Il ne s’agit ni de coopérer pour aboutir à un consensus ni de se contenter d’un dissensus, mais d’enjoindre le CIO de trancher en faveur d’un camp, contre l’autre.
S’agit-il alors d’une controverse scientifique ? Des experts interviennent, des tests sont évoqués, des rapports circulent. Mais le désaccord ne porte pas seulement sur des chiffres ou des seuils hormonaux : il porte sur ce qu’est une femme, sur l’inclusion et l’équité sportive. Même si la science était parfaite, les camps resteraient en désaccord, parce qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs. L’endocrinologiste américain Bradley Anawalt, professeur à l’Université de Washington, doute d’ailleurs que la science puisse un jour trancher définitivement qui doit être admis ou non dans la catégorie féminine.
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Reste la tentation de comprendre l’affaire sous l’angle de la polémique, au sens de la théoricienne du discours Ruth Amossy, professeure à l’Université de Tel‑Aviv. Elle en rassemble plusieurs éléments : déclarations outrancières, indignation en boucle, disqualification, forte présence d’émotions et de composantes affectives. Mais la polémique, telle qu’Amossy la conçoit, suppose d’en rester au dissensus, en s’en satisfaisant : comme elle ne cesse de le rappeler, la polémique est un mode de « coexistence dans le dissensus ».
On s’affronte violemment sur l’immigration ou le climat, mais le discours que l’on tient participe pleinement du débat public : les polémistes cherchent avant tout à convaincre l’opinion publique. Or, à travers le cas Khelif, ce qui se trouve directement mis en cause n’est plus seulement l’issue d’un débat, mais le cadre de la compétition lui-même. Le conflit ne se joue donc pas dans les limites du vivre-ensemble, il porte sur ces limites.
La controverse sociale : une forme émergente
Ce que j’appelle « controverse sociale » pousse cette logique d’un cran. Dans l’affaire Khelif, il ne s’agit plus seulement de dire « j’ai raison, tu as tort », mais de redéfinir qui a le droit de participer à quoi, selon quelles règles, et à quelles conditions on appartient à une catégorie comme « femme » dans le sport. Chaque camp cherche à imposer sa hiérarchie des valeurs comme principe organisateur d’un milieu social. Le conflit porte donc sur les fondations mêmes du vivre-ensemble.
Cette trajectoire conflictuelle ne se limite pas au cas Khelif. On la retrouve dans des affaires touchant à la liberté académique, à l’appropriation culturelle, aux pronoms, aux quotas, au voile islamique ou au retrait de statues. À chaque fois, un incident local devient le point de départ d’un affrontement entre des visions incompatibles de ce qui est juste ou légitime.
L’architecture numérique amplifie ces chocs : le pic est rapide, la polarisation maximale, chaque coalition enregistre victoires et défaites, puis la controverse s’épuise sans véritable résolution, jusqu’au prochain cas qui réactive le même clivage. Dans certains cas toutefois, une valeur cardinale finit par s’imposer comme principe d’arbitrage. La controverse fait alors figure de carrefour où un milieu social choisit, explicitement ou non, une direction normative contre une autre.
Parler en termes de « controverse sociale », ce n’est donc pas rebaptiser des disputes anciennes. C’est insister sur un type de conflit où l’on ne discute plus seulement d’opinions, mais des catégories mêmes à travers lesquelles on voit le monde social, et des valeurs qui doivent les gouverner. Comprendre ces affrontements, c’est se donner les moyens de saisir comment, à travers des cas comme celui d’Imane Khelif, se redessinent aujourd’hui les frontières de nos appartenances et les conditions de notre vivre-ensemble.
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Adam Tremblay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Au‑delà du dialogue rompu : comment les controverses sociales rebattent les règles du vivre‑ensemble – https://theconversation.com/au-dela-du-dialogue-rompu-comment-les-controverses-sociales-rebattent-les-regles-du-vivre-ensemble-282459
