Jeux d’argent : pourquoi on continue à parier dans les bars-tabacs malgré l’essor du jeu en ligne

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Brun, Doctorant, Université Sorbonne Paris Nord

Si les jeux d’argent sont aujourd’hui à portée de clic, les points de vente traditionnels, dans les commerces de proximité, restent des vitrines stratégiques pour les opérateurs. Ce sont aussi des espaces de rencontre importants pour les joueurs eux-mêmes. Car le fait de jouer ne s’arrête pas au pari ou au jeu à gratter mais s’inscrit dans des lieux et une sociabilité générale. Explications.


Le Loto a 50 ans ! Commercialisé pour la première fois en mai 1976 par la Loterie nationale (aujourd’hui FDJ United), le Loto amorce à l’époque le début du renouveau pour les jeux de loterie en France.

Un demi-siècle plus tard, à l’heure de la numérisation croissante des pratiques dans la société, 27 % du produit brut mondial des jeux et 18,5 % de celui réalisé en France se font en ligne. Il est aujourd’hui possible de jouer en quelques secondes, depuis son téléphone, sans contrainte particulière de lieu ni de temporalité.

Dans ce contexte, comment expliquer la persistance des points de vente physiques dans l’organisation du marché des jeux d’argent en France ? Pourquoi est-ce qu’à l’heure du numérique FDJ United continue de disposer du premier réseau commercial de France, avec près de 29 000 commerces partenaires ?

Un levier de visibilité publicitaire

Le réseau physique de la Française des jeux (FDJ) a tout d’abord un poids économique considérable dans les résultats du groupe, puisque, en 2025, 93 % du produit brut des jeux réalisé en France (calcul à partir des données présentées dans les documents financiers de FDJ United), transite encore par ces points de vente. Malgré un réseau moins dense (environ 14 000 points de vente), le constat est similaire pour l’opérateur de paris hippique, le Pari mutuel urbain (PMU).

Mais ce poids économique ne peut être compris indépendamment des stratégies d’implantation mises en œuvre par les opérateurs et des choix de la puissance publique. En effet, dans un marché aussi régulé que le marché des jeux d’argent, ceux-ci « ne sont censés exister que là où ils sont expressément admis ».

La fabrique et le maintien d’un réseau de points de vente ne résultent ainsi pas d’une simple logique de diffusion commerciale uniforme : il est construit de manière ciblée, en fonction des quartiers souvent populaires et défavorisés (Figure 1), des flux de population et des espaces de forte fréquentation.

Figure 1 : La présence du PMU dans l’agglomération parisienne en rapport avec la population vivant sous le seuil de pauvreté.
Nicolas Brun, 2022, Fourni par l’auteur

Dans cette perspective, le choix des emplacements n’est jamais sans conséquences. Il s’agit d’une véritable politique de l’offre, qui vise à maximiser les occasions de contact entre les publics ciblés et les espaces de vente des produits de jeu.

Image 1 : Tabac-Presse affichant fièrement « ICI, un gagnant à 200 000 euros ».
Nicolas Brun, Besançon (Doubs), 8 mai 2026, Fourni par l’auteur

Les points de vente constituent également des vitrines et des rappels de ce qu’il est possible de gagner en jouant (Image 1). Implantés principalement dans des commerces de proximité (bars-PMU, tabacs-presse), les opérateurs de jeux cherchent à être proches des gens et de leurs habitudes. En parallèle, la visibilité du jeu est de plus en plus marquée dans les rues et transports en commun à travers les campagnes publicitaires (Image 2).

Image 2 : De gauche à droite, publicité Winamax à Paris, publicité Unibet à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), publicité Parions Sport en ligne à Stains (Seine-Saint-Denis). Publicité Betclic projetée simultanément sur deux écrans à la gare de Toulouse-Matabiau (Haute-Garonne).
Nicolas Brun, 2025, Fourni par l’auteur

De plus, la pluriactivité des espaces de jeu en France favorise la venue d’une clientèle variée, qui se retrouve alors fortement sollicitée par des messages et des incitations à jouer. Voir le montant de la prochaine cagnotte et des gains réalisés dans ce point de vente, passer devant le présentoir des jeux à gratter (Image 3), devoir ajouter une grille de Loto pour pouvoir payer ses cigarettes avec la carte bancaire sont autant de situations qui facilitent le jeu et incitent à la consommation.

Jouer comme support de sociabilité

Pour essayer de comprendre la place des points de vente dans la pratique du jeu, il faut toutefois dépasser la lecture réductrice qui consisterait à penser que l’on ne joue que dans l’attente très hypothétique de gagner le « gros lot ».

Certes, l’espoir d’un gain financier reste le moteur principal des joueurs. L’imaginaire du jackpot, savamment entretenu par les « Big Gambling », permet de rêver à une vie meilleure. Mais, cette promesse qui n’est qu’exceptionnellement satisfaite ne peut suffire à elle seule à expliquer la persistance des pratiques, en particulier dans les lieux physiques.

Image 3 : Présentoir des jeux à gratter de la FDJ dans un point de vente.
Nicolas Brun, Aubervilliers (Seine-Saint-Denis), 20 mai 2022, Fourni par l’auteur

En effet, jouer, « c’est avant tout une manière de faire avec l’existence ». Une façon de se soustraire au « temps ordinaire », d’entretenir un rapport au possible et de se projeter au-delà du quotidien.

De nombreux travaux en sciences humaines et sociales nous montrent également que les espaces de jeu sont aussi des espaces de sociabilité dans lesquels des communautés se forment et se retrouvent (turfistes, amis, collègues…). Bien sûr, ceci est particulièrement vrai pour les aficionados du PMU qui, dans sa pratique, favorise le maintien à l’intérieur des espaces de jeu. Mais cela ne signifie pas que les adeptes des loteries, paris sportifs ou jeux à gratter échappent à cette socialisation au sein des points de vente.

On joue en allant acheter ses cigarettes, son journal, en prenant une pause café, ou encore, en sortant du travail. Le jeu n’est pas forcément central, mais il s’intègre à des pratiques quotidiennes qui impliquent des micro-interactions. Les commerces savent articuler habilement ces routines.

Une matérialité qui compte

On ne joue pas seulement à un jeu : on joue quelque part… et (pour l’instant) ce quelque part est encore généralement un point de vente de la FDJ ou du PMU. L’expérience du jeu est consubstantielle au lieu où elle se déroule.

L’ambiance du commerce, les affiches, les écrans, les discussions ou les habitudes de fréquentation participent pleinement à la pratique. L’espace intérieur des points de vente constitue ainsi un dispositif de mise en jeu, entendu ici comme un ensemble d’agencements matériels, spatiaux et sociaux participant à orienter les comportements et les pratiques. Dans ces espaces, rien n’est laissé au hasard, de la localisation du présentoir de tickets à gratter, toujours placé de façon à être visible depuis l’entrée du commerce, aux micro-espaces structurés autour de chaque expérience en fonction de ses jeux de prédilection (Figure 2).

Figure 2 : Représentation simplifiée de l’organisation interne d’un bar-PMU/FDJ à Aubervilliers (Seine-Saint-Denis).
Nicolas Brun, 2023, Fourni par l’auteur

Cette matérialité du lieu et du jeu compte. Elle introduit ainsi une forme de décalage. Dans ces espaces du quotidien, la pratique du jeu ouvre une parenthèse, le temps du jeu suspend brièvement le cours ordinaire des choses. L’espace mental du jeu, concept avancé par Winnicot, « contribue à bâtir une temporalité » propre au jeu et à ses pratiques dans des lieux spécifiques produits pour cela. En ce sens, les espaces de jeu fonctionnent bien souvent comme des hétérotopies : des espaces à part au sein du quotidien, où les temporalités ordinaires se trouvent momentanément suspendues et où se construit une forme d’illusion collective, celle d’être, face au hasard, toutes et tous égaux dans la possibilité d’une réussite.

Cette suspension du temps est d’ailleurs explicitement mobilisée dans les stratégies de communication des opérateurs eux-mêmes. Dans une récente campagne publicitaire de FDJ United pour sa marque, Parions Sport en point de vente, l’opérateur de jeu met en scène Éric Cantona dans le rôle d’un commerçant. Dans un de ces clips publicitaires, l’ancien joueur de foot et comédien recherche le contact physique avec un parieur en lui serrant la main pendant de longues secondes, qui sont comme suspendues hors du temps. Cette séquence insiste moins sur le résultat du pari que sur l’intensité du moment vécu dans le lieu de jeu lui-même. L’espace socialisé du jeu apparaît ici comme un lieu qui modifie brièvement le rapport ordinaire au temps.

Quand l’espace fait jouer

Les points de vente ne constituent pas de simples relais de distribution de tickets à gratter ou de grilles de Loto. Ils contribuent à organiser les conditions mêmes de la pratique, en inscrivant le jeu dans des lieux connus et parfois fantasmés, à l’intérieur de routines et de sociabilités ordinaires, qui favorisent la pérennité de l’espoir d’un gain important.

Par ailleurs, leur inscription dans l’espace urbain ne relève pas d’une logique neutre de proximité. En effet, il s’agit bien d’une stratégie orchestrée par les opérateurs de jeux, fondée sur le ciblage d’une partie de la population, la captation des flux d’individus et la multiplication des sollicitations aux jeux (pression publicitaire, visibilité dans la rue…). Les points de vente fonctionnent ainsi comme des supports d’exposition permanente du jeu.

L’implantation des espaces de jeu dans des commerces fréquentés pour de multiples raisons, où se superposent consommation (d’alcool), sociabilités et circulations, favorise également la pratique du jeu et en banalise les usages.

C’est cette production organisée de la visibilité et de l’accessibilité du jeu qui permet de comprendre la persistance des points de vente dans un secteur pourtant de plus en plus numérisé.

The Conversation

Nicolas Brun a reçu des financements du Groupement d’intérêt scientifique Jeu et Sociétés.

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