Gazprom et les stratégies de l’artwashing et du sportwashing

Source: The Conversation – France in French (3) – By Oriana Jimenez, Doctorante en études slaves, Université Bordeaux Montaigne

Publicité de Gazprom mettant en avant son association avec la Ligue des champions de football, 2020. Capture d’écran issue d’un spot publicitaire de Gazprom

L’« artwashing » et le « sportwashing » représentent deux formes contemporaines de soft power. Ces stratégies, dont les dénominations sont inspirées du plus fréquent « greenwashing », consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques controversés. L’entreprise Gazprom, géant russe du gaz, s’est largement impliquée dans ce genre d’activités au cours des vingt dernières années pour tenter de donner à la Russie la réputation d’un État moderne, bienveillant et constructif. Des efforts auxquels l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en 2022 a mis fin presque partout en Occident, mais qui ont depuis été réorientés vers les pays des BRICS.


Depuis quelques années, les notions d’artwashing et de sportwashing se sont imposées dans le débat public pour désigner de nouvelles stratégies d’influence. Ces pratiques consistent à mobiliser l’art, la culture ou le sport afin d’améliorer l’image d’acteurs étatiques ou économiques – souvent dans un contexte de controverses politiques ou éthiques. Elles s’inscrivent dans une logique de soft power, en agissant non sur les gouvernements, mais directement sur les opinions publiques.

L’artwashing désigne une utilisation de l’art, de la culture ou du mécénat artistique pour améliorer l’image publique d’un acteur. Le terme apparaît sous la plume de Mel Evans, dans Artwash : Big Oil and the Arts (2015), où il est employé pour dénoncer les liens entre une compagnie pétrolière (BP) et le financement de la culture (le musée Tate de Londres). Le sportwashing, quant à lui, renvoie à l’usage du sport comme outil de communication et de légitimation politique. Il s’agit, pour un État ou une entreprise, d’associer son image aux valeurs positives du sport. Selon Stephen Crossley et Adam Woolf, la première mention du terme daterait de 2012.

L’analyse de ces campagnes met en lumière un élément central : elles reposent sur une représentation précise du public visé. Chaque opération suppose une connaissance fine des imaginaires sociaux, culturels ou moraux mobilisables pour susciter l’adhésion. L’artwashing s’adresse principalement à un public plus restreint. Le sportwashing, à l’inverse, s’adresse à un public de masse. Ces deux logiques ne s’opposent pas, elles se complètent. Ensemble, elles forment les deux faces d’un même projet : redéfinir l’image d’une entreprise ou d’un État dans un langage accessible à tous.

C’est dans cette perspective que le cas de Gazprom, leader mondial du gaz naturel, mérite une attention particulière.

Gazprom et le « sportwashing »

L’industrie gazière Gazprom – abréviation de Gazovaïa Promychlennost – est contrôlée par le « clan Poutine » depuis le début des années 2000. L’État russe en détient une participation majoritaire et lui a accordé le monopole de l’exportation de gaz. Dans le domaine sportif, l’entreprise a multiplié les investissements stratégiques. En 2012, elle signe d’abord un contrat avec l’UEFA (Union des associations européennes de football, ndlr) jusqu’en 2015, estimé à 40 millions d’euros annuels, pour sponsoriser la principale compétition continentale de clubs : la Ligue des champions. Cet accord a été renouvelé à plusieurs reprises jusqu’à sa rupture en 2022, au lendemain de l’invasion à grande échelle de l’Ukraine en février 2022.

En finale de la Ligue des champions 2017, le Croate Mario Mandžukić marque un but spectaculaire pour la Juventus de Turin contre le Real Madrid, qui sera finalement victorieux 4-1. Derrière le gardien du Real Keylor Navas, les panneaux publicitaires de Gazprom sont parfaitement placés.
Uefa.com

L’année suivante, Gazprom conclut un accord avec la Fifa (Fédération internationale de football association, ndlr) pour la période 2015-2018. Ces investissements constituent à la fois un moyen de compenser une image dégradée par l’annexion de la Crimée et un outil de promotion dans la lignée de l’expansionnisme russe du XIXᵉ siècle. En sponsorisant ces compétitions internationales, Gazprom devient une « entreprise-monde », captant une partie de la valeur symbolique des événements sportifs auxquels son nom est accolé. L’un des rapports publics de la compagnie sur son financement de la Coupe du monde 2018 ne laisse pas de doute sur l’efficacité de cette campagne publicitaire. Elle se reflète dans les enquêtes d’opinion menées par Gazprom : plus de la moitié des Européens interrogés perçoivent Gazprom comme un fournisseur de gaz fiable, notamment parmi les amateurs de football.

À l’échelle locale, Gazprom développe dès 2005 un lien étroit avec le Zénith Saint-Pétersbourg – club situé à proximité du point de départ du gazoduc Nord Stream, à Vyborg – dont le stade est d’ailleurs renommé Gazprom Arena. En 2007, elle devient le sponsor principal du club allemand Schalke 04 de Gelsenkirchen (Rhénanie-du-Nord-Westphalie) pour environ 9 millions d’euros par an – un prix bien supérieur à la moyenne du marché. Ainsi, Schalke se place au sixième rang des clubs les mieux financés, juste après des géants comme l’AC Milan, Chelsea ou encore le Real Madrid – ce qui ne correspond pas à son niveau sportif ni à sa notoriété. Ce choix est symbolique : Gelsenkirchen est l’un des centres historiques du marché énergétique allemand.

Depuis 2010, Gazprom sponsorise aussi l’Étoile rouge de Belgrade, sauvant le club de la disparition, à une époque où le gazoduc South Stream – depuis, abandonné – était en négociation. Ce gazoduc devait traverser sept pays européens, dont la Serbie – alliée historique de la Russie. South Stream s’inscrivait dans la stratégie russe de consolidation d’alliances régionales. Un document officiel du gouvernement serbe de 2025 détaille l’intention de Belgrade de renforcer les liens économiques avec la Russie, notamment dans le domaine de l’énergie. Ainsi, la stratégie de Gazprom semble porter ses fruits. L’accord a été maintenu en dépit de l’invasion de l’Ukraine.

Depuis février 2022, après avoir perdu de nombreux contrats, l’entreprise cherche de nouveau à étendre son réseau d’influence sportive, notamment en Hongrie, où le FC Ferencváros était visé. Cependant, l’accord n’a pas été officiellement conclu, et la récente défaite électorale du premier ministre Viktor Orban – l’un des rares dirigeants européens à soutenir ouvertement Vladimir Poutine et sa politique – ne semble pas laisser présager un quelconque rapprochement entre le géant russe et le club de Budapest.

Gazprom et l’« artwashing »

Parallèlement, Gazprom possède un vaste groupe médiatique, Gazprom-Media, qui contrôle des dizaines de chaînes de télévision, de radios, de plateformes numériques et de salles de cinéma. L’entreprise finance également expositions, festivals et projets artistiques en Russie et à l’étranger.

Gazprom fut notamment mécène, au côté d’Engie, de l’exposition Pierre le Grand, un tsar en France. 1717 au château de Versailles en 2017. Le PDG de Gazprom France déclarait alors que, si les énergies fossiles venaient un jour à disparaître, les grandes institutions culturelles demeureraient et conserveraient le nom de leurs bienfaiteurs. Ce mécénat s’inscrivait dans un contexte diplomatique précis : malgré les sanctions liées à l’annexion de la Crimée, la France et la Russie ont affiché une volonté de rapprochement, incarnée par cette exposition à laquelle Emmanuel Macron et Vladimir Poutine ont assisté côte à côte.

Depuis 2022 et l’exclusion de la Russie des grandes compétitions sportives internationales, Gazprom semble avoir réorienté ses investissements.

À l’étranger, les projets culturels de Gazprom se concentrent désormais majoritairement sur la Chine, les pays des BRICS et le Sud global – une telle initiative qui traduit une volonté de construire de nouveaux relais symboliques hors du cadre occidental.

En 2025, Gazprom-Media a soutenu le film russe Groupe sanguin, présenté au China Film International Festival. Ce film, consacré à la mémoire de la Seconde Guerre mondiale, participe à une relecture historique valorisant la souffrance soviétique et créant des parallèles avec la mémoire chinoise. Cette démarche s’est inscrite dans une stratégie plus large de rapprochement entre la Russie et la Chine, dans un contexte de recomposition géopolitique et de volonté de dissociation du monde occidental.

Du mécénat au soft power

Ces pratiques illustrent l’émergence d’une nouvelle forme de diplomatie qui ne s’adresse plus seulement aux gouvernements, mais directement aux publics.

Le père fondateur du soft power, Joseph Nye, définit celui-ci comme la « capacité d’influencer par l’attraction plutôt que par la contrainte », tandis que Nicholas Cull évoque une « nouvelle diplomatie publique » impliquant entreprises, institutions culturelles et médias. Cependant, comme le rappelle Maxime Audinet, cette diplomatie reste historiquement liée à des formes de propagande.

L’artwashing et le sportwashing apparaissent ainsi comme des avatars contemporains de cette diplomatie du public. Ils mobilisent les émotions et les valeurs culturelles pour influencer les perceptions internationales, tout comme les nouvelles formes de déstabilisation employées par le Kremlin. Ils sont un moyen innovant de faire basculer l’opinion publique sur certains sujets. Ce fonctionnement n’est pas sans rappeler les récentes stratégies d’influence et d’ingérence employées par le Kremlin après 2022, comme celle des étoiles de David peintes en région parisienne, suggérant une démultiplication des stratégies d’influence.

La frontière entre diplomatie culturelle, soft power et propagande demeure cependant fragile. Derrière la valorisation de l’art ou du sport se cachent souvent des objectifs économiques et politiques, soulevant des enjeux éthiques majeurs.

Gazprom apparaît ainsi comme un acteur innovant en matière d’influence et de diplomatie. Le géant russe a été l’un des premiers acteurs étatiques à financer massivement le football européen moderne, ciblant notamment des zones stratégiques liées aux infrastructures énergétiques. Depuis 2022, l’entreprise semble accorder une certaine importance au mécénat culturel et aux collaborations artistiques pour continuer à façonner l’opinion publique étrangère, établissant des ponts émotionnels et culturels qui échappent aux canaux gouvernementaux traditionnels et s’adressant directement aux populations. L’année 2022 marque ainsi un tournant pour Gazprom et la Russie, avec un réajustement stratégique orienté vers de nouvelles opportunités, en particulier la Chine, les BRICS et leurs rares alliés européens.

The Conversation

Oriana Jimenez ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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