Sécurité alimentaire : pourquoi la paix se joue aussi dans les champs

Source: The Conversation – in French – By Pape Abdoulaye Seck, chercheur, Académie nationale des sciences et techniques du Sénégal (ANSTS)

Alors que les conflits continuent de faire des milliers de victimes dans plusieurs régions du monde, une question reste largement sous-estimée dans l’analyse des crises contemporaines : le rôle central joué par la sécurité alimentaire dans la construction d’une paix juste et durable.

La paix mondiale ne se joue pas seulement sur les champs de bataille ou dans les salles de négociation diplomatique. Elle se joue aussi dans les champs agricoles et dans la capacité des sociétés à nourrir dignement leurs populations.

Mais une question fondamentale mérite d’être posée : de quelle paix parlons-nous réellement ? S’agit-il d’une paix provisoire, réduite au silence des armes et à l’arrêt momentané des hostilités ? Ou bien d’une paix véritable, enracinée dans la justice, la dignité humaine et la capacité des sociétés à offrir à leurs populations les conditions minimales d’une existence digne ?

Mes travaux portent principalement sur les systèmes alimentaires, la sécurité alimentaire, le développement rural et les transformations des agricultures africaines, entre autres. Ma conviction est que la paix durable ne peut se réduire à une simple absence de guerre. Elle est un processus complexe et multidimensionnel.

Cette réalité renvoie à un principe fondamental du droit international. La Déclaration universelle des droits de l’homme de 1948 affirme, dans son article 25, que toute personne a droit à un niveau de vie suffisant lui assurant notamment l’alimentation, la santé et le bien-être. Ce rappel n’est pas anodin. Il signifie que la dignité humaine commence par la capacité à se nourrir correctement.

La faim, un problème politique

Un peuple qui a faim ne peut ni apprendre sereinement, ni travailler efficacement, ni construire un avenir stable. La faim fragilise les sociétés. Elle nourrit les frustrations, les tensions sociales, les migrations contraintes et parfois même les conflits. L’insécurité alimentaire devient ainsi une fabrique silencieuse d’instabilité.

L’économiste Amartya Sen l’a démontré avec force dans Poverty and Famines (1981). Selon lui, les famines ne résultent pas uniquement d’un déficit de production agricole. Elles sont souvent le produit de défaillances institutionnelles, économiques et politiques qui empêchent certaines populations d’accéder à la nourriture disponible.

La faim est donc bien plus qu’un problème agricole : elle est profondément politique.

Un exemple concret illustre parfaitement cette réalité : celui du Brésil au début des années 2000. Sous l’impulsion du président Luiz Inácio Lula da Silva, le pays a lancé en 2003 le programme Fome Zero (Faim Zéro), fondé sur une approche intégrée combinant politiques sociales, soutien à l’agriculture familiale et amélioration de l’accès à l’alimentation.

À travers notamment le programme Bolsa Família (Bourses familiales), des transferts monétaires ciblés ont permis de renforcer le pouvoir d’achat des ménages les plus vulnérables. Parallèlement, des politiques publiques ont soutenu les petits producteurs en facilitant leur accès au crédit, aux marchés et aux programmes d’achats publics, notamment pour l’alimentation scolaire.

Les résultats ont été significatifs. En une décennie, le Brésil a fortement réduit la pauvreté extrême et la faim. En 2014, le pays est même sorti de la « carte mondiale de la faim » établie par la FAO.

Ce succès confirme que la faim n’est pas une fatalité. Elle peut être combattue efficacement lorsque la volonté politique, la cohérence des politiques publiques et l’approche systémique sont réunies.




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Aujourd’hui encore, les chiffres témoignent de l’ampleur du défi. Le rapport 2023 sur l’état de la sécurité alimentaire et de la nutrition dans le monde, publié conjointement par la FAO, le Fonds international de développement agricole (FIDA), le Fonds des Nations Unies pour l’enfance (UNICEF) et le Programme alimentaire mondial (PAM), estime qu’environ 735 millions de personnes souffrent de la faim.

Ce constat est également souligné par l’économiste Jeffrey Sachs, qui rappelle dans The End of Poverty (La Fin de la pauvreté) que la lutte contre la pauvreté extrême et la faim constitue une condition essentielle de la stabilité mondiale et de la réalisation des Objectifs de développement durable (ODD).

Dans un tel contexte, croire que la paix peut être durable sans résoudre la question alimentaire relève de l’illusion.

La sécurité alimentaire constitue ainsi un pilier stratégique de la paix mondiale. Garantir un accès équitable à une alimentation suffisante et de qualité, c’est renforcer la résilience des sociétés et réduire les facteurs structurels d’instabilité.

Sécurité des personnes et des biens

Cependant, la sécurité alimentaire, aussi fondamentale soit-elle, ne peut à elle seule garantir la paix. Une paix véritable repose également sur d’autres piliers essentiels.

Elle suppose d’abord la sécurité des personnes et des biens. Les citoyens doivent pouvoir vivre, circuler, entreprendre et éduquer leurs enfants sans peur permanente. Là où règnent l’insécurité et la violence, la confiance disparaît et le tissu social se fragilise.

La paix durable exige également des institutions légitimes, transparentes et respectueuses de la volonté populaire. Lorsque les citoyens se reconnaissent dans leurs institutions et perçoivent leur action comme juste et équitable, la stabilité politique se renforce.

L’égalité des chances constitue un autre levier fondamental de cohésion sociale. Une société qui ferme les portes de l’éducation, de l’emploi ou de la mobilité sociale à une partie de sa jeunesse prépare ses propres fractures.

Il en va de même pour l’inclusion des femmes et des jeunes dans la vie économique, sociale et politique. Ces forces vives représentent un formidable potentiel de transformation pour les sociétés.

Une gouvernance responsable

Enfin, la paix durable exige une gouvernance responsable, capable de mobiliser la science, l’innovation et la coopération internationale au service du développement humain.

Dans un monde confronté à des défis majeurs tels que le changement climatique, la pression démographique et les tensions géopolitiques, la question alimentaire devient plus que jamais stratégique.

Produire davantage, produire mieux et garantir un accès équitable à l’alimentation constituent des impératifs essentiels pour l’avenir de l’humanité.

À cet égard, l’expérience de la « révolution verte », portée notamment par l’agronome Norman Borlaug, prix Nobel de la paix en 1970, rappelle combien les progrès scientifiques peuvent contribuer à prévenir les crises alimentaires et à renforcer la stabilité des sociétés.

Au fond, une vérité simple traverse l’histoire des civilisations : un monde incapable de nourrir dignement ses peuples prépare inévitablement ses propres crises. À l’inverse, un monde qui place la sécurité alimentaire au cœur de ses priorités crée les conditions les plus solides d’une paix juste et durable.

La paix mondiale ne se négocie pas seulement dans les enceintes diplomatiques.
Elle se cultive aussi dans les champs.

The Conversation

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