Source: The Conversation – in French – By Eve Pouliot, Professeure agrégée en travail social, responsable du Comité de pédagogie universitaire, Université du Québec à Chicoutimi (UQAC)
Alors que l’Outaouais fait face à de nouvelles inondations ce printemps, les images de maisons submergées et de routes coupées se multiplient. Mais derrière ces scènes bien visibles, une autre réalité se dessine : celle des jeunes qui grandissent dans un contexte de crises à répétition – et qui en portent les traces, à la fois psychologiques et sociales.
Grandir dans un enchaînement de crises
Pour de nombreux jeunes de l’Outaouais, les catastrophes dites naturelles ne sont pas des événements isolés. Inondations en 2017, 2019 et 2023. Tornade en 2018. Puis, la pandémie de Covid-19. En quelques années à peine, ces jeunes ont été exposés à une succession de bouleversements majeurs, venant perturber leur quotidien, leurs repères et leur sentiment de sécurité.
Cette accumulation n’est pas anodine.
Dans une étude menée en 2022 auprès de plus de 1 200 élèves du secondaire de la région, nous avons observé des niveaux préoccupants de détresse psychologique. Près du tiers des jeunes rapportaient des symptômes dépressifs ou des pensées suicidaires. Un sur quatre présentait de l’anxiété modérée à sévère ou des pensées d’automutilation.
Quand le climat devient une expérience vécue
Ces événements ne laissent pas seulement des traces sur la santé mentale. Ils transforment aussi la manière dont les jeunes perçoivent les changements climatiques. Avant de vivre une inondation ou une tornade, plusieurs décrivent le climat comme une notion abstraite. Un sujet abordé à l’école, parfois difficile à relier à leur réalité.
Puis survient l’événement.
L’eau qui monte, les sirènes, les évacuations : soudain, les changements climatiques deviennent concrets. Tangibles. Personnels.
« Ça m’a fait réaliser c’est quoi, le réchauffement climatique », exprime une adolescente.
Le fait que ces catastrophes se produisent près de chez eux joue un rôle déterminant. Elles ne concernent plus seulement « les autres » ou des pays lointains. Elles peuvent survenir ici, maintenant.
Peur, anxiété… et hypervigilance
Cette prise de conscience s’accompagne parfois d’émotions intenses.
Plusieurs jeunes évoquent un sentiment d’insécurité durable.
Certains développent une forme d’hypervigilance : le bruit du vent, la pluie abondante ou la montée des eaux deviennent des sources d’inquiétude. D’autres parlent d’une anxiété plus diffuse, tournée vers l’avenir : que leur réserve le monde de demain ?
Ces écoémotions, de plus en plus documentées, ne sont pas nécessairement anormales. Elles peuvent, au contraire, traduire une lucidité face aux transformations en cours. Mais elles ne mènent pas toujours aux mêmes réactions.
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Quatre façons de réagir face à la crise climatique
Contrairement à l’idée d’une jeunesse homogène et uniformément mobilisée, notre étude qualitative réalisée auprès d’une trentaine de jeunes révèle qu’ils adoptent des postures très variées face aux changements climatiques.
Quatre profils se dégagent.
Les engagés voient dans ces événements un signal d’alarme. Inquiets, mais convaincus qu’il est possible d’agir, ils modifient leurs habitudes et s’impliquent, individuellement ou collectivement.
Les impuissants partagent cette inquiétude, mais se sentent démunis. Les catastrophes leur apparaissent comme incontrôlables, ce qui alimente un sentiment de résignation.
Les confiants, souvent exposés à des événements répétés, estiment avoir appris à faire face. Ils savent comment réagir, se préparer, s’adapter.
Enfin, les désengagés se sentent peu concernés, établissant peu de liens entre les événements vécus et les changements climatiques.
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L’inquiétude ne suffit pas à mobiliser
Un constat s’impose : ce n’est pas seulement le niveau d’inquiétude qui détermine l’engagement, mais le sentiment de pouvoir agir.
Les jeunes engagés croient que leurs actions – même modestes – peuvent faire une différence. Cette conviction leur permet de transformer leur inquiétude en moteur d’action. À l’inverse, ceux qui se sentent impuissants perçoivent la situation comme hors de leur contrôle. Dans ce cas, l’anxiété tend à se transformer en découragement.
Ce décalage est crucial. Il montre que sensibiliser aux changements climatiques ne suffit pas : encore faut-il offrir des leviers concrets pour agir.
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Le rôle clé des communautés et des écoles
Les expériences collectives jouent ici un rôle déterminant. Dans certaines communautés touchées à répétition par les inondations, des dynamiques d’entraide émergent. Voir ses voisins s’organiser, participer à des actions concrètes, partager des stratégies d’adaptation renforcent le sentiment d’efficacité.
Les écoles constituent également un levier central. Elles ne sont pas seulement des lieux de transmission de connaissances, mais aussi des espaces où les jeunes peuvent discuter, comprendre et s’engager.
Encore faut-il que ces espaces ouvrent sur des pistes d’action, plutôt que de s’en tenir à des constats alarmants. Sans perspectives d’action, l’éducation aux changements climatiques risque d’alimenter l’anxiété plutôt que de soutenir l’engagement.
Mieux accompagner une génération exposée à des catastrophes
Les inondations actuelles en Outaouais rappellent que ces événements ne sont plus exceptionnels. Ils s’inscrivent dans une réalité appelée à se répéter. Dans ce contexte, il devient essentiel de mieux accompagner les jeunes.
D’abord, en reconnaissant qu’ils ne sont pas de simples victimes, mais des acteurs capables de comprendre et d’agir.
Ensuite, en offrant un soutien adapté à leur réalité. Les résultats de nos travaux montrent clairement que les jeunes exposés à un cumul de catastrophes sont plus vulnérables sur le plan de la santé mentale. Des interventions ciblées, en milieu scolaire et communautaire, apparaissent nécessaires.
Enfin, en renforçant leur pouvoir d’agir. Car au-delà de l’information, c’est la capacité à se projeter dans des solutions qui fait la différence.
Au-delà des catastrophes, un enjeu de société
Les catastrophes dites naturelles laissent des traces visibles. Mais leurs effets les plus durables sont souvent invisibles. Ils se manifestent dans l’anxiété d’un adolescent face à une tempête, dans le sentiment d’impuissance d’une adolescente face à l’avenir, ou au contraire dans l’engagement d’une autre qui décide d’agir.
Comprendre cette diversité de réactions est essentiel. Car face aux changements climatiques, le défi n’est pas seulement environnemental. Il est aussi social, éducatif et psychologique.
Et, surtout, il concerne directement celles et ceux qui devront vivre le plus longtemps avec ses conséquences.
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Eve Pouliot a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) et du Réseau Inondations InterSectoriel du Québec (RIISQ)
– ref. Inondations en Outaouais : une génération sous pression face aux crises répétées – https://theconversation.com/inondations-en-outaouais-une-generation-sous-pression-face-aux-crises-repetees-277708
