Source: The Conversation – in French – By Vincent Pradier Goeting, Docteur en sciences de gestion, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne
En 2025, l’aide publique au développement a connu sa plus forte contraction jamais enregistrée. Mais réduire la situation actuelle à une affaire de volumes budgétaires serait manquer l’essentiel. Ce que traverse la coopération internationale est avant tout une crise politique et paradigmatique – une crise multidimensionnelle qui, de façon révélatrice, affecte en premier lieu les ONG occidentales, aujourd’hui.
Les chiffres publiés par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) en avril 2026 sont d’une rare brutalité. L’aide publique au développement (APD) des pays membres du Comité d’aide au développement (CAD) a chuté en 2025 de 23,1 % en termes réels, soit la plus forte contraction annuelle jamais mesurée depuis la création de l’indicateur en 1969. Les volumes sont revenus à leur niveau de 2015, effaçant ainsi dix années de progression et, avec elles, une partie des engagements pris au moment de l’adoption de l’Agenda 2030. Selon l’OCDE elle-même, une nouvelle baisse de près de 6 % est anticipée pour 2026.
Cette chute historique est très largement imputable à une décision politique unique : le démantèlement de l’United States Agency for International Development (USAID), engagé dès janvier 2025 par la seconde administration Trump. Selon l’OCDE, l’APD états-unienne a été divisée par plus de deux en un an (– 56,9 %), ce qui constitue la plus forte réduction jamais enregistrée par un pays donateur. À elle seule, cette décision américaine est à l’origine des trois quarts de la baisse mondiale de l’APD en 2025. Elle a, par ricochet, accéléré les arbitrages à la baisse déjà engagés par d’autres grands donateurs – Allemagne, Royaume-Uni, Japon et France. Pour la première fois depuis 1995, ces quatre pays ont réduit leur APD simultanément deux années consécutives.
La France participe ainsi à ce mouvement. Après une diminution de 11 % en 2023 et une coupe supplémentaire de 13 % en 2024, le budget français consacré à la solidarité internationale a fait l’objet, depuis début 2024, de cinq coupes consécutives. Selon les estimations de Coordination SUD, la plateforme nationale des ONG françaises, l’APD française pourrait être réduite de 58 % en deux ans – et jusqu’à 64 % pour les lignes budgétaires du ministère de l’Europe et des affaires étrangères qui financent directement les ONG. L’objectif d’atteindre 0,7 % du revenu national brut en 2025, inscrit dans la loi d’août 2021, à défaut d’être officiellement abandonné, semble devenir un horizon lointain.
Une crise qui n’est pas seulement financière
Il serait tentant, face à ces données, de conclure à une « crise de financement » de la coopération internationale. L’analyse serait pourtant insuffisante. Car ce qui frappe, à mesure que l’on observe la succession des coupes, c’est la régularité avec laquelle elles sont arbitrées politiquement, et la faiblesse des résistances qu’elles rencontrent dans l’espace public – y compris lorsque, comme c’est le cas en France, 66 % de la population déclare soutenir l’action internationale de solidarité.
Ce paradoxe – un soutien populaire au principe même de la solidarité, mais un rejet croissant des organisations qui l’incarnent – mérite d’être pris au sérieux. Il tient pour partie à la managérialisation et à la bureaucratisation progressives d’un secteur éloigné, à mesure qu’il se professionnalisait, de l’ancrage militant dont il tirait historiquement sa légitimité. Il ouvre surtout la voie à ce que Félicien Faury nomme une forme de politisation négative – celle qui nourrit les rhétoriques populistes en désignant les ONG comme des acteurs technocratiques, déconnectés, voire complices d’un système dont elles étaient censées être les aiguillons.
Autrement dit, ce n’est pas la décision budgétaire qui pose question en soi. C’est sa faisabilité politique. Pendant des décennies, l’APD a rempli simultanément trois fonctions : une fonction humanitaire et de développement assumée ; une fonction géopolitique, discrète mais réelle ; et une fonction de légitimation démocratique pour les États donateurs, en particulier dans l’espace occidental. Ces trois fonctions sont aujourd’hui particulièrement mises à mal. Dans un nombre croissant de pays, la solidarité internationale n’est plus perçue comme un bien politique valorisable – elle est devenue, dans certains segments du débat public, un argument contre les gouvernements qui la pratiquent.
La crise est donc d’abord celle d’un cadre de légitimation. Elle affecte en premier lieu les ONG occidentales, dont le modèle organisationnel est historiquement adossé à ce cadre.
Des ONG prises dans une triple contestation
Les ONG françaises de solidarité internationale, dont les ressources cumulées avaient connu une croissance de 43 % entre 2016 et 2020, voient aujourd’hui leurs modèles économiques vaciller, en particulier dans le secteur humanitaire. L’APD transitant par les organisations de la société civile représentait 27 milliards de dollars (plus de 22,9 milliards d’euros) à l’échelle mondiale en 2024, soit 12,9 % de l’APD bilatérale – un chiffre en recul de 2,3 %. Les restructurations se multiplient, les plans de licenciements aussi.
Mais la contraction budgétaire n’est qu’une des dimensions du problème. Les ONG occidentales – comme je l’avais analysé dans un précédent article – sont prises dans une triple contestation qui rend leur repositionnement particulièrement délicat.
Au Sud, d’abord, où des États revendiquent une souveraineté renouvelée sur les flux d’aide et les modalités d’intervention. Les reconfigurations en cours en Afrique de l’Ouest, notamment au Mali et au Burkina Faso, en sont l’illustration la plus visible, mais la dynamique est plus large. Elle s’accompagne d’une parole de plus en plus structurée d’organisations locales qui refusent de n’être que des sous-traitantes et portent une critique épistémique des catégories mêmes avec lesquelles le développement a été pensé.
Au Nord, ensuite, à travers deux critiques antagonistes qui, bien que non symétriques, convergent dans leurs effets. D’un côté, une critique populiste qui conteste le principe même d’une solidarité internationale financée sur fonds publics. De l’autre, une critique décoloniale qui interroge les rapports de pouvoir que l’aide perpétue et les formes de colonialité qu’elle véhicule. Ces deux critiques, à fronts renversés, participent conjointement à l’effritement de la légitimité publique des ONG. La première, plus agressive, se traduit par une offensive directe contre les libertés associatives elles-mêmes : plusieurs ONG de solidarité internationale – de SOS Méditerranée à La Cimade, en passant par France Terre d’Asile – ont fait l’objet d’entraves, de menaces de retrait de subventions ou de tentatives d’éviction de la commande publique, au nom d’un prétendu manquement à la neutralité politique.
À l’intérieur même des organisations, enfin, où des salariés contestent une inégalité devenue difficile à justifier : celle qui sépare, au sein d’une même organisation, les personnels recrutés localement dans les country offices des Suds et leurs homologues des sièges occidentaux – en termes de salaires, de perspectives de carrière, mais aussi de reconnaissance des savoirs et de l’expérience. À cela s’est ajoutée, depuis le mouvement Black Lives Matter de 2020 et plusieurs scandales publics, une prise de parole de personnels racisés au sein même des sièges occidentaux sur les cultures organisationnelles et les représentations dominantes. Documentée notamment par les rapports de Peace Direct (« Time to decolonise aid ») et les travaux de l’International Development Committee britannique, cette double critique interne constitue aujourd’hui l’une des remises en cause les plus structurées – et les plus difficiles à absorber – auxquelles le secteur ait été confronté.
Ce que le secteur privé ne pourra pas faire
Dans ce contexte, une partie du discours institutionnel s’est réfugiée dans une promesse : celle du secteur privé comme nouveau moteur du financement du développement. Philanthropie, blended finance, obligations à impact, partenariats public-privé. L’idée sous-jacente est qu’une architecture financière hybride pourrait compenser le retrait progressif des financements publics.
Une chose, pourtant, doit être dite clairement : le secteur privé ne remplacera pas l’APD en volume. Ce n’est pas une hypothèse politique, c’est une réalité arithmétique.
Les 32 grandes fondations philanthropiques qui rapportent leurs données à l’OCDE ont mobilisé 11,7 milliards de dollars en 2023, soit environ 5 % du total de l’APD des pays du CAD. Les fonds mobilisés par le secteur privé via les mécanismes de financement mixte, bien qu’en croissance, se concentrent pour l’essentiel sur les terrains où un modèle économique est viable– c’est-à-dire pas sur les contextes de fragilité extrême ni sur les biens publics mondiaux, qui restent entièrement dépendants de la solidarité publique.
Surtout, ces instruments opèrent une transformation de la grammaire de l’aide. Ils substituent progressivement une logique de retour sur investissement à une logique de droits ou d’intérêt général, orientent les priorités vers les contextes solvables, et déplacent le centre de gravité de la décision vers des acteurs dont les finalités ne sont pas (toujours) celles de la solidarité.
Vers une dégradation ou une refondation du secteur ?
Quelles sont les perspectives ? Trois trajectoires, combinables, semblent aujourd’hui envisageables pour le système d’aide.
La première est celle d’une continuité dégradée : le modèle actuel se maintient, sous perfusion, plus fragmenté et davantage dépendant de financements privés géopolitiquement orientés. Les ONG occidentales y survivent, mais au prix d’une réduction progressive de leur capacité transformatrice. C’est, à court terme, le scénario le plus probable.
La deuxième est celle d’une recomposition géopolitique déjà partiellement engagée. Les flux d’aide des pays non membres du CAD qui déclarent leurs données à l’OCDE sont passés de 1,1 milliard de dollars en 2000 à 17,7 milliards de dollars en 2022 – une multiplication par seize en deux décennies. La Chine a engagé 4 milliards de dollars (3,4 milliards d’euros) dans son Fonds de coopération Sud-Sud depuis 2015. La coopération Sud-Sud ne remplace pas, en volume, l’APD occidentale, mais elle construit peu à peu une architecture alternative, fondée sur d’autres présupposés normatifs – non-conditionnalité, réciprocité, non-ingérence – qui entrent directement en concurrence avec ceux du modèle occidental.
La troisième, plus exigeante, serait celle d’une refondation pluriverselle : l’émergence d’un nouveau cadre de légitimation, fondé sur la reconnaissance des savoirs situés, la co-construction des réponses et la remise en cause des asymétries historiques de pouvoir. Elle suppose, de la part des ONG occidentales, la capacité de se défaire de certaines évidences – évidences que leurs propres équipes, notamment dans les terrains d’intervention, questionnent déjà. Elle suppose aussi des acteurs publics capables de réinvestir une conception politique, et non seulement technique, de la solidarité internationale.
C’est à cette seule condition que l’on pourra parler, non pas d’un monde post-APD subi, mais d’un système de coopération véritablement recomposé. La question, au fond, n’est plus de savoir si le modèle actuel peut être sauvé dans sa forme. Elle est de savoir si, collectivement, les organisations de solidarité internationale – au sens large – sont capables d’en penser et d’en construire un autre.
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Vincent Pradier Goeting ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La coopération internationale en crise ? Derrière la chute des budgets, une crise de légitimité – https://theconversation.com/la-cooperation-internationale-en-crise-derriere-la-chute-des-budgets-une-crise-de-legitimite-280948
