Source: The Conversation – in French – By Thierry Viale, Professeur associé en management, ESSCA School of Management
Depuis des siècles, les communautés autochtones à travers le monde subissent marginalisation, spoliation de leurs terres, assimilation forcée et exclusion politique. Pourtant, au Canada, la nation Wendat transforme ces obstacles en force, faisant de l’estime de soi un levier d’émancipation.
Comment une communauté autochtone transforme-t-elle l’estime de soi en moteur d’émancipation ? À Wendake, en périphérie de la ville de Québec, les Wendats prouvent qu’il est possible de concilier réussite économique et résurgence culturelle. Malgré une histoire marquée par la colonisation et la perte de repères identitaires, les Wendats ont su développer des stratégies originales pour panser les plaies du passé, restaurer leur identité et renforcer leur autonomie.
Leur parcours illustre une lutte pacifique pour affirmer une identité forte qui contraste avec la fragilité endémique de bien des Premières Nations au Canada. Ce parcours montre comment, à partir de l’estime de soi, le développement économique peut devenir un levier pour restaurer la fierté collective et repenser les rapports entre culture ancestrale et modernité.
Contexte historique et enjeux identitaires
Les Wendats reçurent de la part des Français le surnom de « Hurons » vers 1609, au moment de la colonisation du Saint-Laurent par Samuel de Champlain. Ce nom fait référence à leur coiffure traditionnelle, censée rappeler la hure d’un sanglier. Le roman le Dernier des Mohicans de James Fenimore Cooper (1826), adapté par la suite à de multiples reprises au cinéma, a bien sûr contribué à leur renommée. Mais loin des histoires romancées, la réalité est plus tragique. Après avoir aidé les premiers colons français dans leurs luttes face aux Anglais, ils ont progressivement perdu leurs terres et leurs droits, notamment sous le régime britannique avec l’Indian Act de 1876, qui a imposé des restrictions sévères à la propriété et à la gouvernance autochtones.

Jules-Ernest Livernois/Wikipedia
À cela s’ajoutent les politiques d’assimilation, qui ont tenté d’effacer les langues et les pratiques culturelles des peuples autochtones. Ces traumatismes ont fragilisé de nombreuses Premières Nations, entraînant honte de soi, chômage, suicides, dépendances et isolement. Mais la communauté Wendat s’illustre par une étonnante résilience. En dépit des vicissitudes, elle a préservé une forte estime de soi en s’appuyant sur des traditions transmises de génération en génération.
Une étude de terrain au cœur de Wendake
Notre étude intitulée « “Taking Wendake Beyond Wendake:” Economic Development and Legal Tenacity in the Wendat Community » repose sur une observation participante menée de 2012 à 2019 au sein de la communauté Wendat, qui rassemble environ 2 200 habitants sur le territoire de Wendake. Cette étude combine ethnographie, entretiens semi-directifs, analyse de données socio-démographiques et historiques. Les résultats montrent que les Wendats n’ont jamais renoncé à leurs marqueurs culturels en s’adaptant au capitalisme. Au contraire, leurs savoir-faire pluriséculaires en matière d’organisation politique et d’échanges économiques ont été réinvestis dans l’économie de marché contemporaine, elle-même transformée en un levier d’affirmation et de reconnaissance identitaire.
Cette stratégie peut être analysée à la lumière des trois sphères définies par la théorie de la reconnaissance d’Axel Honneth (1992) :
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la reconnaissance affective nourrit l’estime de soi, la fierté culturelle et la transmission des savoirs traditionnels ;
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la reconnaissance juridique résulte de la lutte pour la reconnaissance des traités, des droits territoriaux et, plus largement, de la reconnaissance politique des peuples autochtones ;
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la reconnaissance sociale se traduit par la capacité à prendre part à l’activité économique d’une société donnée, notamment à travers une meilleure intégration au sein de la société québécoise environnante, y compris en créant des emplois profitant aux non-Autochtones.
L’économie comme « outil » de reconnaissance
À rebours de l’idée qui associe la réussite économique à une perte d’identité ou à une soumission culturelle, les Wendats démontrent qu’elle peut constituer un vecteur de résurgence culturelle. La communauté a ainsi choisi de soutenir des projets porteurs de sens, tels que la création de l’hôtel-musée des Premières Nations, consacré à la préservation et à la valorisation des civilisations autochtones, plutôt que la construction d’un casino pourtant plus lucratif.

T. Viale, Fourni par l’auteur
Avec une remarquable subtilité, les Wendats ont également fait preuve d’innovation en 1992 en fondant la Société de crédit autochtone (SOCCA), un dispositif bancaire alors unique au Canada. Cette initiative leur a permis de contourner les contraintes juridiques et financières résultant de l’Indian Act de 1876. Ces choix témoignent de la volonté des Wendats de libérer leurs forces économiques pour s’affranchir de la dépendance des financements du gouvernement fédéral sans sacrifier la dimension culturelle.

T. Viale, Fourni par l’auteur
Résilience et affirmation culturelle
La réussite des Wendats ne doit rien au hasard. Elle repose avant tout sur l’estime de soi, nourrie par des valeurs et des pratiques profondément enracinées dans leur histoire.
Chez eux, un travail collectif important est mené pour reconnaître et partager ces sources de fierté, là où d’autres communautés peuvent encore percevoir leur singularité culturelle comme un anachronisme voire un stigmate. Ainsi, le programme d’apprentissage de la langue Wendat, conçu pour en éviter la disparition, illustre cette volonté de revitalisation culturelle.
Par ailleurs, le Centre de développement de la formation et de la main-d’œuvre huron-wendat (CDFM) a pour mandat explicite de « veiller à la sauvegarde et à la mise en valeur de la culture ainsi qu’à l’affirmation identitaire ». Les ateliers de savoir‑faire enseignent des techniques traditionnelles comme la fabrication de paniers de frêne, la broderie au poil d’orignal ou la fabrication de mocassins, ce qui actualise des pratiques anciennes. Loin de toute soumission aux diktats de l’histoire, cette dynamique représente une lutte pacifique pour la reconnaissance.
Leur approche invite à dépasser la vision manichéenne qui réduit souvent les peuples autochtones à deux positions antagoniques : d’un côté, une réconciliation parfois teintée de rapports néocoloniaux ; de l’autre, une rupture totale avec l’État au nom de l’autodétermination. Les Wendats esquissent en quelque sorte une voie intermédiaire : une émancipation à la fois discrète et déterminée, fondée sur l’art d’allier tradition et modernité au service de la résurgence culturelle et de la souveraineté pas à pas reconquise.
L’enjeu de la reconnaissance
Ce cas met en lumière un enjeu fondamental : le droit des peuples autochtones à reprendre la maîtrise de leur destin. Depuis l’Europe, on perçoit souvent « les Amériques » comme de « jeunes nations », une vision qui suppose que leur histoire commence avec l’arrivée des colons. Or, les recherches archéologiques et génétiques révèlent une présence humaine bien plus ancienne – entre 15 000 et 20 000 ans – précédant largement les vagues de peuplement venues d’Europe. On comprend alors le profond désarroi ressenti par les Premières Nations lorsqu’on réalise que, sur leur propre terre, elles ne sont plus tout à fait chez elles.
Alors que les discussions autour de la réconciliation entre les descendants des colons et les peuples autochtones s’intensifient au Canada, le cas particulier de la communauté Wendat offre des perspectives. Il démontre qu’il est possible d’allier développement et enracinement culturel au service de l’émancipation – une démarche qui consiste, en définitive, à reprendre la maîtrise de son destin, de son mode de vie, de son territoire et de sa culture.
Ce modèle pourrait inspirer d’autres communautés autochtones au Canada, voire au-delà, notamment celles que l’histoire a laissées dans une profonde souffrance. Toute nation autochtone porte en elle des marqueurs culturels parfois refoulés et enfouis. Il s’agit dès lors de remonter le fil de l’histoire longue – celle d’avant le « premier contact » avec les colons – et d’en exhumer les sources de fierté au service de leur résurgence culturelle. Il existe d’ailleurs, à Wendake même, une instance de représentation de Premières Nations du Québec qui pourrait promouvoir cette approche : l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Fierté wendat : l’estime de soi comme moteur d’émancipation autochtone – https://theconversation.com/fierte-wendat-lestime-de-soi-comme-moteur-demancipation-autochtone-278150
