La caméra au service de la recherche : l’expérience d’un documentaire à Madagascar

Source: The Conversation – in French – By Quentin Grislain, Chercheur en géographie politique, Cirad

Scène de tournage du film « Histoires paysannes des Hautes Terres de Madagascar », réalisée au sein d’une parcelle agricole.
© Mathilde Le Graciet, Fourni par l’auteur

Et si la caméra était bien plus qu’un moyen de présenter des résultats scientifiques ? En réalisant un documentaire auprès d’agriculteurs des Hautes Terres de Madagascar, le chercheur Quentin Grislain, a découvert que sa caméra influençait aussi son enquête. Elle a fait émerger des échanges inattendus et transformé son rapport au terrain.


Dans les sciences sociales, le terrain se raconte le plus souvent par l’écriture. La réalisation d’un documentaire auprès d’agriculteurs dans les Hautes Terres de Madagascar m’a amené à reconsidérer ce postulat.

En effet, certaines dimensions de l’expérience vécue se laissent difficilement saisir par le texte. J’ai constaté que la caméra ne se contentait pas de rendre visibles les pratiques agricoles, les évolutions du paysage et les savoirs paysans : elle transformait aussi la manière d’enquêter, de dialoguer avec les personnes rencontrées et, plus tard, de restituer les résultats de la recherche.

Affiche du film « Histoires paysannes des Hautes Terres de Madagascar ».
Cliquer pour zoomer, Fourni par l’auteur

Bien plus qu’un simple support de diffusion scientifique, le film est ainsi devenu un véritable outil de production et de circulation des connaissances qui a ouvert un espace inédit de dialogue entre chercheurs et habitants.

Quand le terrain appelle une mise en image

À l’origine, rien ne prédestinait cette enquête à devenir un documentaire. Mon travail portait sur les transformations des territoires ruraux dans une commune des Hautes Terres malgaches. Comme de nombreux chercheurs en sciences sociales, je menais des observations de terrain et des entretiens approfondis avec les habitants.

Mais au fil des semaines, une évidence s’est imposée. Les récits recueillis étaient indissociables des paysages dans lesquels ils s’inscrivaient. Les agriculteurs commentaient l’évolution des collines cultivées, montraient les parcelles héritées de leurs parents ou expliquaient les difficultés d’accès à l’eau directement au milieu des rizières. Certaines réalités semblaient difficiles à restituer à travers une écriture académique. Le projet de documentaire est né de cette volonté de montrer le terrain afin de mieux le comprendre.

Paysage des Hautes Terres de Madagascar (commune de Mandritsara).
Sergio Castro Pacheco, Fourni par l’auteur

Des moyens de tournage modestes

Le documentaire a été réalisé sans financement spécifique, avec un équipement léger et une équipe réduite à trois personnes : le chercheur, sa compagne et une traductrice-interprète.

Réalisé en 2024, le tournage s’est déroulé dans une commune rurale enclavée, dépourvue d’accès à l’électricité. Chaque jour, il a fallu composer avec l’autonomie limitée des batteries et s’assurer du stockage des images. Mais ces contraintes ont fini par avoir un effet inattendu. En restant discret et peu intrusif, le dispositif de captation s’est intégré plus facilement au quotidien des habitants. La caméra a progressivement cessé d’être un objet étranger pour devenir un outil à part entière de l’enquête de terrain.

Scène de tournage du film.
Quentin Grislain, Fourni par l’auteur

Ce que la caméra donne à voir

L’un des principaux intérêts du documentaire réside dans sa capacité à saisir des dimensions du réel, que la seule écriture peine à retranscrire.

Les paysages agricoles, par exemple, occupent une place centrale dans la compréhension des dynamiques rurales. Une image permet de percevoir immédiatement l’organisation des parcelles, les systèmes d’irrigation ou l’extension des cultures sur les versants. Là où plusieurs pages seraient parfois nécessaires pour décrire un territoire, quelques secondes de film donnent accès à une compréhension sensible de l’espace.

La caméra permet également de documenter les gestes. Le travail du sol, l’entretien des canaux d’irrigation ou les pratiques quotidiennes des familles agricoles s’expriment à travers des savoir-faire et des interactions avec l’environnement. Le film rend visibles ces dimensions souvent absentes des publications scientifiques classiques.

Entretien filmé en extérieur avec un agriculteur expliquant les pratiques d’entretien des canaux d’irrigation (extrait du film « Histoires paysannes des Hautes Terres de Madagascar »).
Quentin Grislain, Fourni par l’auteur

L’entretien filmé capte, en outre, davantage que des mots. Il enregistre les silences, les hésitations, les regards ou les émotions. La parole apparaît alors incarnée, replacée dans le contexte matériel et social qui lui donne sens.

Le regard des enquêtés sur leur histoire filmée

Deux ans après le tournage, en juin 2026, le documentaire a été projeté dans la commune où il avait été réalisé.

La projection a réuni plusieurs dizaines d’habitants venus découvrir leur territoire, leurs voisins et parfois eux-mêmes sur grand écran. Certaines séquences ont suscité des réactions immédiates. Les vues aériennes du village ont provoqué l’étonnement, tandis que l’apparition de lieux familiers ou de figures locales a déclenché sourires et commentaires.

Projection collective du film dans la commune rurale de Mandritsara.
Quentin Grislain, Fourni par l’auteur

Surtout, les spectateurs ont largement reconnu les situations décrites dans le film. Les témoignages consacrés aux difficultés d’accès à l’eau, aux transformations du paysage ou aux contraintes foncières ont été spontanément validés par de nombreuses personnes présentes. Ce moment a nourri une discussion animée des résultats de la recherche, rarement possible à travers les supports académiques.

Le documentaire comme espace de dialogue et de circulation des savoirs

La projection n’a pas été qu’un exercice de validation. Elle a aussi donné lieu à des critiques, des compléments et de nouvelles interrogations.

Plusieurs habitants ont estimé que le film insistait davantage sur les difficultés rencontrées que sur les solutions développées localement. D’autres ont évoqué des problèmes peu abordés dans le documentaire, comme l’augmentation du coût des intrants agricoles ou les difficultés d’accès au financement.

Ces échanges ont produit de nouvelles informations et permis de réinterroger certaines interprétations effectuées lors du montage. En ce sens, la projection a prolongé l’enquête au lieu d’y mettre un terme.

Cette expérience rappelle que le documentaire peut occuper une place singulière entre recherche et espace public. Parce qu’il est accessible à des publics variés, il facilite la circulation des savoirs au-delà du monde académique. Les habitants ne sont plus seulement des personnes enquêtées : ils deviennent aussi spectateurs, critiques et parfois coproducteurs du sens donné aux résultats.

Échange avec les participants à la suite de la projection du film.
Mathilde Le Graciet, Fourni par l’auteur

Cette dynamique de circulation dépasse le cadre de la projection locale. Au-delà des échanges immédiats suscités par le visionnage, une attente forte s’est exprimée autour de la diffusion future du film. Pour plusieurs participants, le documentaire ne devrait pas seulement être vu localement. Ils souhaitent qu’il soit diffusé auprès des décideurs politiques — notamment des ministères et services déconcentrés de l’État — afin de mettre en lumière des réalités qu’ils jugent largement méconnues de ceux qui élaborent les politiques de développement agricole.

À l’heure où les chercheurs sont de plus en plus invités à dialoguer avec la société, le documentaire apparaît comme un outil précieux. Non pas pour remplacer l’écriture scientifique, mais pour la compléter en ouvrant de nouveaux espaces de rencontre et de partage des connaissances.

The Conversation

Quentin Grislain est accueilli au FOFIFA (Centre national de la recherche appliquée au développement rural) à Madagascar. Il a bénéficié d’un financement de l’initiative DeSIRA DINAAMICC (UE) pour mener une recherche sur l’évolution de l’occupation territoriale, qui a servi de base à cet article.

– ref. La caméra au service de la recherche : l’expérience d’un documentaire à Madagascar – https://theconversation.com/la-camera-au-service-de-la-recherche-lexperience-dun-documentaire-a-madagascar-287405

Les limites de l’économie, au-delà des caricatures

Source: The Conversation – in French – By Olivier Bargain, Professeur, Directeur du magistère de sciences économiques, Université de Bordeaux

Les critiques d’une science économique hors sol et technocratique méritent d’être entendues, mais elles ignorent souvent la transformation profonde de la discipline. Devenue largement empirique, celle-ci mobilise l’identification causale pour analyser les politiques publiques et les comportements, tandis que ses approches normatives interrogent les choix éthiques qui fondent nos décisions collectives. Encore faut-il la critiquer pour ce qu’elle est devenue, et non pour ce qu’elle a été.


Dans une récente tribune, Gaspard Kœnig reproche aux (micro)économistes de se comporter « comme s’ils pratiquaient une science exacte », d’énoncer des conclusions « bien connues » et de s’être « déconnectés de toute réflexion éthique ». Si la charge séduit, c’est en partie parce qu’elle flatte une méfiance diffuse envers l’expertise et l’abstraction mathématique. Mais elle repose en partie sur une représentation dépassée de l’économie contemporaine, tout en invitant à reformuler les bonnes critiques.

Depuis trente ans, la discipline s’est profondément transformée. L’attention s’est déplacée des grands modèles à vocation universelle vers l’identification rigoureuse des effets causaux. La science économique est ainsi devenue largement empirique : il s’agit désormais moins de construire une explication générale que de déterminer les effets d’un phénomène donné, comme une pandémie ou un choc climatique, ou d’une politique publique, qu’il s’agisse d’une réforme fiscale, d’une politique éducative ou d’un programme d’aide à l’emploi.

Les effets étudiés ne se limitent plus aux comportements traditionnellement qualifiés d’« économiques », tels que l’investissement, la consommation ou l’emploi. Ils concernent aussi la santé, les performances scolaires, les comportements environnementaux, le bien-être ou encore la confiance. Cette extension à des questions sociétales plus larges, et les empiètements qu’elle peut entraîner sur le terrain des autres sciences sociales suscitent parfois des réticences. Elle traduit pourtant une ambition féconde : mobiliser les outils de l’inférence causale dans des domaines toujours plus nombreux.

Bien au-delà des évidences

On entend parfois que la recherche économique ne ferait que confirmer des évidences. C’est souvent l’inverse. Par exemple, une expérimentation randomisée menée au Kenya par Esther Duflo et ses coauteurs montre que regrouper les élèves par niveau, pratique souvent soupçonnée d’accroître les inégalités, améliore en réalité les résultats des élèves les plus faibles autant que ceux des plus forts.




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Et même lorsqu’un résultat paraît conforme à l’intuition, l’enjeu n’est pas seulement d’en connaître le signe. Il faut mesurer sa taille, son hétérogénéité (quelles sous-populations réagissent le plus à telle mesure ?), ses effets secondaires, etc. Notamment, mesurer la taille relative d’un effet par rapport à celle du dispositif mis en place permet d’anticiper l’ampleur des effets futurs en cas de réforme et de conseiller ainsi le décideur public dans la phase de conception des réformes.

Des outils en constante amélioration

Comme toute science empirique, il ne s’agit évidemment pas d’une science « exacte ». Les comportements humains sont hétérogènes, les anticipations changent les résultats, les données sont imparfaites. Ces limites structurent justement les méthodes empiriques modernes. Les intervalles de confiance, les tests de robustesse ou les analyses de sensibilité ne produisent pas une illusion de certitude ; ils reconnaissent explicitement les limites de nos connaissances. Donner un intervalle de confiance à un décideur public, ce n’est pas affaiblir le message : c’est indiquer honnêtement le degré d’incertitude autour d’un résultat.

Les économistes améliorent aussi leurs outils, à la fois en termes de justesse et de précision. En particulier, les expériences randomisées offrent des résultats plus justes que les vieilles méthodes économétriques tout en reposant sur un principe simple – comparer un groupe traité et un groupe de contrôle – et sur des hypothèses d’identification clairement énoncées et généralement vérifiables. Les données administratives, de leur côté, réduisent les erreurs de mesure et, parce qu’elles portent souvent sur de très grands échantillons, permettent d’estimer plus précisément des effets moyens (loi des grands nombres).

La vraie critique est ailleurs

Les vraies critiques que l’on pourrait faire aux sciences économiques modernes sont d’une autre nature. La première concerne la hiérarchie des sujets. Les grandes revues d’économie valorisent fortement la qualité de l’identification causale, parfois plus que l’importance sociale de la question. Un article étroit, mais doté d’une démonstration impeccable, est généralement préféré à un article sur le chômage ou la pauvreté jugé moins convaincant causalement. Poussée à l’extrême, cette tendance a donné naissance au style « Freakonomics », qui trahit le goût de certains économistes pour des analyses exotiques ou surprenantes, parfois au prix d’un éloignement des enjeux socialement les plus importants. Ce type de biais, combiné à la pression intense exercée sur les chercheurs pour publier dans les meilleures revues, peut conduire les doctorants à privilégier des stratégies expérimentales ou quasi expérimentales offrant une identification causale convaincante, au détriment de la pertinence de la question posée et de son utilité sociale.

On pourrait croire que les recherches portant directement sur les politiques publiques échappent à ces critiques. Un second problème peut néanmoins se poser. Si les évaluations (quasi-)expérimentales ont beaucoup apporté, notamment en économie du développement, elles tendent à privilégier les questions qui se prêtent à une identification causale convaincante, souvent au moyen d’essais randomisés. Incitations scolaires, programmes de vaccination ou dispositifs de protection sociale : les politiques ainsi étudiées sont importantes. Mais certains facteurs plus macroéconomiques ou structurels, comme la fiscalité, les institutions ou le commerce international, sont plus difficiles à analyser selon ces critères, notamment faute de pouvoir construire un groupe de comparaison crédible. Une hiérarchie implicite peut alors s’installer entre les questions de recherche, non selon leur poids explicatif ou leur importance sociale, mais selon leur compatibilité avec une stratégie d’identification causale. Les travaux récents tendent à corriger en partie ce déséquilibre, en étendant l’analyse causale à des phénomènes plus structurels, en intégrant les effets d’équilibre général ou en combinant différentes approches. La forte centralité accordée aux essais « randomisés » demeure néanmoins.

Experts des méthodes plus que du contexte ?

La troisième critique porte sur le contexte. Devenus experts de méthodes (quasi) expérimentales robustes, les économistes peuvent les appliquer à des domaines qu’ils connaissent imparfaitement. Ils peuvent identifier assez correctement l’effet causal d’un dispositif tout en ignorant les institutions et normes sociales qui conditionnent cet effet. Cela peut conduire à surestimer la généralité d’un résultat. La réplication devient alors un passage obligé, car on ne sait pas toujours si un effet observé dans un environnement donné se reproduira ailleurs. Parallèle aux efforts de réplication, un meilleur dialogue avec les autres sciences sociales devrait s’engager et permettre de mieux interpréter et comprendre les mécanismes sous-jacents et le rôle du contexte social et institutionnel.

Il faut toutefois noter que beaucoup de travaux modernes, notamment en économie du développement, partent désormais d’entretiens avec les acteurs de terrain et les personnes potentiellement concernées par le programme étudié. Cette phase qualitative fournit beaucoup d’information sur le contexte. De plus, en ce qui concerne les politiques publiques nationales, plusieurs centres d’évaluation tentent de métisser les outils économiques avec ceux d’autres disciplines. À côté des centres classiques comme l’Institut des Politiques publiques, le centre PRISM de l’Université de Bordeaux croise économie, psychologie et santé publique, tandis que le LIEPP de Sciences Po Paris mobilise la sociologie et les sciences politiques.

Une branche pour expliciter les principes éthiques

Reste la critique éthique. Si Gaspard Kœnig a raison de rappeler que l’économie ne peut se réduire au calcul technique, il est cependant inexact de dire qu’elle serait déconnectée de toute réflexion morale. L’économie n’a jamais cessé de dialoguer avec la philosophie, comme le rappelle l’influence majeure de John Rawls.

Une branche entière, l’économie normative, consiste à expliciter les principes éthiques qui sous-tendent les choix collectifs et les critères d’évaluation sociale. Les travaux d’Amartya Sen, John Roemer ou Marc Fleurbaey montrent que la formalisation mathématique peut prolonger la réflexion morale. L’économie normative part d’axiomes simples qui traduisent des exigences morales élémentaires – efficacité parétienne, priorité aux plus défavorisés, compensation des circonstances subies, responsabilité individuelle – puis examine quels critères d’évaluation sociale sont compatibles avec ces exigences. Elle ne prétend pas découvrir scientifiquement ce qui est juste. Elle rend explicites les arbitrages éthiques qui restent souvent implicites dans le débat public.

CNRS 2025.

Dans ce domaine, le vrai problème est plutôt que l’approche normative est devenue moins visible au sein de la discipline économique. Pour faire carrière, il est difficile de se spécialiser en économie axiomatique. Les revues spécialisées sont peu nombreuses (on peut citer Social Choice and Welfare). Il existe pourtant un champ où ces considérations restent très présentes et donnent lieu à des applications empiriques concrètes : l’économie de la santé. En effet, évaluer une politique sanitaire ou le degré d’inégalité d’accès aux soins nécessite d’expliciter les dimensions normatives des calculs coût-bénéfice ou les critères de justice mobilisés, par exemple le rôle de la responsabilité individuelle (effort) par rapport à celui des circonstances (chance).

En somme, la critique de Kœnig trouve un écho, mais pas exactement là où il le situe. Le problème n’est pas que l’économie produise nécessairement des réponses triviales ni qu’elle prétende être devenue une science exacte. Ses outils modernes sont au contraire extrêmement utiles pour mesurer les effets des politiques publiques et améliorer leur conception.

La difficulté tient plutôt à la hiérarchie des questions qu’instaure parfois la discipline. La recherche économique tend à privilégier les objets qui se prêtent à une identification causale convaincante, quitte à reléguer au second plan des enjeux socialement cruciaux ou des facteurs explicatifs plus structurels. À cela s’ajoute la marginalisation relative des approches normatives, qui peut laisser croire que l’accumulation de résultats empiriques suffit à orienter la décision publique.

Remédier à ces déséquilibres suppose de mieux articuler les différentes approches de la discipline : identification causale, analyse des mécanismes, économie du bien-être et explicitation des choix normatifs. C’est à cette condition que l’économie pourra continuer à contribuer utilement au bien commun.

The Conversation

Olivier Bargain ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les limites de l’économie, au-delà des caricatures – https://theconversation.com/les-limites-de-leconomie-au-dela-des-caricatures-287237

Habiter en hauteur : un immobilier cher et recherché, mais vulnérable aux fortes chaleurs

Source: The Conversation – in French – By Geoffrey Mollé, Chercheur en géographie urbaine, IMT Mines Alès – Institut Mines-Télécom


L’ESSENTIEL

  • Dans les principales zones urbaines françaises, les logements se vendent d’autant plus cher que l’on monte dans les étages : plus de lumière, plus de vue, moins de vis-à-vis.

  • Ces hauts étages sont pourtant les plus vulnérables à la chaleur en période de canicule, selon une enquête geographique récente.

  • Les habitants des étages élevés des « immeubles de belle hauteur », souvent des résidences de standing, ont acheté leur appartement à prix d’or, ce qui ne les empêche pas d’être désemparés face aux canicules.


Alors que la France connaît déjà son quatrième épisode caniculaire – et a connu cet été 2026 le plus intense jamais enregistré – le débat public s’est tout naturellement focalisé sur les « bouilloires-thermiques », mot-valise qui combine le défaut d’isolation thermique des logements et la vulnérabilité aiguë aux fortes chaleurs de leurs habitants.

Une récente étude de la Fondation pour le Logement montre que les quartiers populaires cumulent ces situations délétères. Les habitants des chambres de bonne, sous les toits en Zinc de Paris, sont particulièrement exposés.

Ce cadrage de l’habitabilité des milieux urbains en période de forte chaleur laisse toutefois dans l’ombre la question de la hauteur des logements, et pas seulement du dernier étage. Car en France, l’habitat urbain continue de se verticaliser.




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Depuis 2014, les 30 premières unités urbaines (ce qui correspond aux 30 principales agglomérations du pays) accueillent de plus en plus d’immeubles résidentiels de quinze ou seize étages (96 livrés, 88 en chantier ou en instruction à fin 2022). Ces tours « nouvelle génération », parfois appelées « immeubles de belle hauteur » pour ne pas utiliser le mot « tour », s’adressent à des ménages aisés.

Elles vendent précisément ce que les canicules rendent insoutenable : une ouverture paysagère, une exposition atmosphérique à l’air extérieur des métropoles. Or mon enquête dans les tours des agglomérations lyonnaise, stéphanoise et grenobloise montre que dans le neuf, les logements les plus chers, les plus hauts, sont parfois les plus invivables l’été.

La hauteur, ou le prix de l’exposition

En France, le prix de l’immobilier grimpe avec l’étage. Selon une étude du portail MeilleursAgents, un appartement au dernier étage d’un immeuble avec ascenseur se vend 15 % plus cher qu’un rez-de-chaussée en province, 19 % à Paris. Les rares travaux sur le gradient vertical des prix du logement confirment l’existence d’une « prime d’étage » positive, à laquelle s’ajoute celle de l’orientation. À Shanghai, un logement exposé sud vaut en moyenne 14 % de plus.

Ces primes rémunèrent un accès à la lumière, à la vue dégagée, à l’air, au calme supposé des sommets urbains. Les promoteurs des nouvelles tours en ont fait leur argument central : « Prenez de la hauteur, vous verrez la différence », promettait un programme parisien.

Panoptique des hauteurs du 16ᵉ (en haut à gauche) au RDC (en bas à droite) de l’îlot Moderne (Lyon 3ᵉ). L’usage d’une lentille noire et du grand angle accentue les contrastes et la profondeur, mais cette image donne à voir la corrélation entre luminosité de l’habitat et hauteur du logement.
Fourni par l’auteur

Cette hiérarchie est aussi sociale : dans les immeubles neufs, les premiers étages accueillent les logements dits « abordables », les derniers d’onéreux duplex. « Il y a vraiment une fracture sociale à la verticale », résume une chargée de mission habitat de la métropole de Lyon.

Résultat, depuis 2018, plus aucun projet de tour recensé n’intègre durablement de logement social.

« On est cuits », ou le revers de la promesse immobilière

Entre 2019 et 2021, j’ai mené 70 entretiens dans une quinzaine de tours de l’agglomération lyonnaise, anciennes et récentes, sociales et de standing, complétés par des entretiens à Saint-Étienne et à Grenoble.

En haut des tours neuves, la déconvenue thermique a tout de suite été un sujet de discussion.

« On est cuits. Là où on était, on avait un rafraichissement par le sol, là on n’a rien du tout et moi j’ai du 30/33 °C en étant beaucoup plus proche du soleil », raconte Marie-France, 65 ans, depuis son logement au seizième étage acheté 875 000 euros dans une tour livrée en 2019 à Lyon-Confluence.

Chez Marie-France, au 16ᵉ d’une tour de l’éco-quartier de la Confluence (Lyon 2ᵉ), tous les volets étaient baissés quand je suis arrivé, 31 °C à l’intérieur, orage annoncé.
Fourni par l’auteur

Deux étages plus bas, un autre retraité décrit :

« un appartement invivable l’été » ; « quand vous avez des canicules, la chaleur ne s’évacue plus parce qu’elle est bien isolée, et vous dormez dans des chambres à 32 °C ».

Le point décisif est que ces logements ne sont pas des passoires. Ce sont des produits neufs conformes aux réglementations (RE2020).

Chez Jérôme et Lydia, 14ᵉ d’une nouvelle tour dans le quartier de la Part-Dieu (Lyon 3ᵉ), il est midi et il règne un soleil de plomb en ce 31 juillet 2020.
Fourni par l’auteur

Leur surchauffe n’est pas un défaut de fabrication et découle même de ce qui fait leur prix. Les étages élevés bénéficient également d’un ensoleillement « optimal », sans ombre portée. L’absence de vis-à-vis, n’est donc pas seulement une forme de tranquillité vis-à-vis du voisinage : c’est aussi l’absence de masque au rayonnement du soleil et une plus grande distance avec les arbres rafraichissants au sol.

L’isolation haute performance, enfin, qui permet de se couper du bruit du boulevard urbain, retient la chaleur la nuit. Et ouvrir la fenêtre pour aérer, lorsque la vitesse du vent le permet, fait entrer ce que la hauteur n’enraye pas, comme le bruit qui monte.

« Ou je veux le bruit, ou je veux la vue », résume Marie-France. Il faudrait désormais compléter : « ou la chaleur, le bruit, le vent, ou la vue ».

Pourtant, rien de nouveau sous le soleil. En 1957, un inspecteur général de la santé décrivait déjà les étages élevés des grands ensembles comme « de véritables fournaises l’été ». Le problème était connu, mais la vue semble avoir gagné en valeur immobilière avec le renforcement des politiques de densification urbaine.




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Vers une déstabilisation des hiérarchies verticales ?

Dans la même résidence que Marie-France, Ophélie, 34 ans, institutrice, occupe un premier étage ombragé donnant sur le jardin en cœur d’îlot. Elle ironise :

« Ah ben on peut pas avoir un logement lumineux et être au frais ! »

Mais la hiérarchie verticale des étages commence à perdre de son effet graduel.

Chez Ophélie, au 1ᵉʳ d’une tour de l’éco-quartier de la Confluence (Lyon 2ᵉ), la végétation et l’ombre portée maintiennent son balcon relativement au frais les jours d’été.
Fourni par l’auteur

Le couple du quatorzième me dit louer un studio à la montagne « dès que la canicule arrive sur le bulletin météo » et envisagerait même de « faire machine arrière » en déménageant, deux réflexes (la fuite vers une résidence secondaire à l’océan ou à la montagne et/ou un déménagement pur et simple) corroborés par une récente étude de Leboncoin sur l’inconfort thermique.

Pourtant, le marché immobilier ne semble pas suivre l’épreuve des corps. En pleine canicule, les professionnels de l’immobilier constatent que les derniers étages et les expositions sud restent très valorisées.

Pire : les solutions techniques développées par le Cerema pour améliorer le confort d’été des logements collectifs, comme les volets roulants à lame orientable, sont « non préconisés dans les étages hauts et exposés au vent ».

Des recherches récentes suggèrent que les marchés finissent par apprendre. Aux États-Unis, le risque d’inondation non intégré aux prix représente 121 à 237 milliards de dollars de survalorisation immobilière ; face à la montée des eaux, les acheteurs ont fini par exiger une décote, mais la capitalisation d’un risque nouveau n’est « ni instantanée ni automatique ».

Il n’a fallu qu’une quinzaine d’années pour que les urbanistes marseillais revoient à la baisse la hauteur des immeubles sous les effets du mistral. Combien de canicules faudra-t-il encore pour que la vulnérabilité des étages élevés à la chaleur fasse l’objet d’enquêtes, de rapports et de mesures dédiés ?




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L’étagement, dans l’angle mort de l’urbanisme

La variabilité de l’exposition à la chaleur en fonction de la hauteur est avérée. L’effet cheminée, par exemple, peut concentrer chaleur et polluants dans les étages supérieurs. L’épidémiologie a mis en évidence une surmortalité aux derniers étages lors de la canicule de 2003 à Paris.

Ces savoirs ne circulent pourtant pas jusqu’aux enquêtes de géographie sociale qui, depuis quelques années, prennent au sérieux la façon dont les citadins vivent la chaleur. Les enquêtes coordonnées par Guillaume Faburel dans le sud de la France et par Géraldine Molina dans la métropole nantaise montrent que les corps et les logements ne sont pas égaux devant les surchauffes urbaines. Mais ces travaux analysent avant tout l’effet du quartier, du type de bâti ou du profil du ménage, au détriment de l’étagement.

Or l’étagement fait la ville. Habiter en milieu urbain, c’est vivre à un certain endroit du mille-feuille vertical. En exagérant le trait, on pourrait dire que le cas des tours révèle la production, étage par étage, d’inégalités climatiques hautement différenciées selon les coordonnées tridimensionnelles de l’habitant et de son logement.

Cet aspect structurant de l’urbanité contemporaine vis-à-vis de la chaleur pourrait avoir des implications colossales puisqu’il mettrait potentiellement en défaut le renforcement des politiques de densification des métropoles actuellement à l’œuvre.




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Pour l’instant, cependant, pas de changement de cap significatif pour les politiques d’aménagement urbain. Les effets des phénomènes d’îlot de chaleur urbain continuent de s’intensifier et, avec eux, ceux de la dépendance croissante à la climatisation, qui commence à être intégrée par les prix du marché et les balcons des tours.

Cercle vicieux : sur un quartier lyonnais modélisé pendant la canicule de 2019, les climatiseurs de façade ont élevé la température de l’air d’environ 1,75 °C. La réponse individuelle repousse le problème vers le bas, vers la rue, vers les logements modestes des premiers niveaux, vers ceux qui n’ont pas payé la vue, et retarde le moment où il faudra le penser collectivement. Les habitants des tours font déjà rentrer l’étagement dans leurs arbitrages quotidiens. Et vous ?

L’étagement de la ville est longtemps resté dans l’angle mort des enquêtes de géographie sociale sur la chaleur.
Fourni par l’auteur

The Conversation

Geoffrey Mollé a reçu une bourse doctorale de la Chaire “Habiter Ensemble la Ville de Demain” du LabEx Intelligence des Mondes Urbains pour réaliser ses recherches sur les tours résidentielles.

– ref. Habiter en hauteur : un immobilier cher et recherché, mais vulnérable aux fortes chaleurs – https://theconversation.com/habiter-en-hauteur-un-immobilier-cher-et-recherche-mais-vulnerable-aux-fortes-chaleurs-288423

Qu’est-ce que la littérature « jeune adulte » ?

Source: The Conversation – in French – By Lylette Lacôte-Gabrysiak, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communciation, Université de Lorraine

Les romans « jeune adulte » mettent en scène des héros qui font face à des choix de vie, explorent leur identité, vivent leurs premiers amours ou luttent dans des mondes extraordinaires. Pexels, CC BY

Les romans de la littérature dite « jeune adulte » comportent des caractéristiques communes, bien que la catégorie reste encore peu floue sous certains aspects.


Née aux États-Unis, la littérature pour jeunes adultes est apparue en France au tournant des années 1980 avec la création de collections dédiées. Elle est vraiment devenue populaire avec l’émergence de la série Harry Potter, pourtant publiée en tant que roman jeunesse par les éditions Gallimard mais considérée assez largement par les professionnels du livre et les critiques comme des romans pour adolescents.

Ainsi, aux habituelles mentions d’un âge minimal indicatif (« pour les plus de 13 ans », « pour les plus de 15 ans ») sur les couvertures des livres et dans les outils professionnels, a pu parfois se substituer la mention « young adult » sans plus de précisions même si celle-ci était souvent considérée comme une sous-catégorie des romans jeunesse.

Une catégorie en construction

Depuis peu, la base de données des livres disponibles en France du Cercle de la librairie, Electre, mentionne, au niveau du public visé par une publication, la catégorie « Jeune adulte » au même niveau que la catégorie « Adulte » avec deux sous-catégories « pour les plus de 16 ans » et « pour les plus de 18 ans » mais ces ajouts sont récents et la position des éditeurs n’est pas totalement fixée. On peut penser que ce changement est dû aux polémiques liées à la dark romance et à son public souvent constitué de jeunes filles mineures jugées trop jeunes pour ces lectures inadaptées.

Pourtant, les livres incriminés sont parus dans des collections pour adulte où aucune mention d’âge n’est préconisée. Ils sont considérés outre-Atlantique comme faisant partie du « new adult » contenant des scènes de nature sexuelle explicite et visant des lectrices et de lecteurs majeurs – en France cette catégorie est très peu présente et c’est la « New Romance », marque déposée par Hugo Publishing, le principal éditeur du genre, qui s’y substitue.

Destinée, comme son nom l’indique, à un public de jeunes adultes, ce nouveau genre montre dès l’abord son ambiguïté : qu’est-ce qu’un jeune adulte ? Si la teneur des romans et l’absence de scènes de nature sexuelle explicite permettent de situer la cible visée par les éditeurs dès l’adolescence (elle-même indéfinie en termes d’âge), jusqu’à quel âge peut-on lire ces romans ? A priori, l’une des caractéristiques du genre est de pouvoir être lu, également, par des adultes plus si jeunes, ce qui a été le cas notamment des séries adaptées au cinéma comme Harry Potter mais aussi Hunger Games, Twilight et autres Divergente. Cette littérature fait souvent l’objet d’adaptations audiovisuelles, ce qui participe à son large succès.

Des genres diversifiés, mais des points communs

Les romans de cette catégorie peuvent être aussi bien des romans d’amour (la romance a fait une entrée forte et remarquée dans le jeune adulte), de science-fiction ou de fantasy, des romans policiers ou d’apprentissage voire de la sick-lit (comme le célébrissime Nos étoiles contraires de John Green, dans lequel les deux héros, amoureux l’un de l’autre, sont atteints d’une maladie grave).

Malgré leur diversité de genre, ils ont des traits communs : les héros ont entre 10 et 20 ans, il y a beaucoup de personnages féminins (comme il y a beaucoup de lectrices et d’autrices dans le jeune adulte), la famille est absente ou peu présente. Le cadre peut être réaliste ou pas du tout (le héros peut avoir des pouvoirs, vivre dans un monde totalement imaginaire), l’histoire peut se dérouler dans le passé, le présent ou le futur (y compris dystopique où il s’agit de survivre sur une terre dévastée). Les références (musique, personnes connues, livres, expressions) renvoient à une culture jeune ou scolaire.

Dans l’histoire, on note la présence forte des premières fois (entrée au lycée ou à la fac, premières amitiés, amours, trahisons… ), la présence d’un obstacle à surmonter, la mise en avant du courage du héros et de ses valeurs. Le roman est écrit à la première ou à la troisième personne en focalisation interne (on entre dans la tête du personnage).

Il s’agit de plaire à des adolescents en pleine construction, attirés par des aventures qu’ils peuvent vivre par procuration et susceptibles de les aider à trouver leur voie et leur voix. Tout est fait pour permettre l’identification. On peut y voir une illustration d’une des modalités de l’effet-personnage théorisé par Vincent Jouve : le personnage est souvent perçu comme une personne et un prétexte pour vivre des expériences inédites.

Le style est assez simple, il y a beaucoup de dialogues, l’histoire est vive, prenante, parfois difficile (mais on peut aussi aimer pleurer en lisant une fiction), c’est avant tout une littérature d’aventure et, à ce titre, une littérature populaire. C’est peut-être la raison qui pousse des post-adolescents et des adultes plus mûrs à l’apprécier : non seulement il s’agit de littérature consentante – art d’agrément qui relève de l’artisanat et fleurit à l’écart de la critique, notamment des romans sentimentaux ou historiques, selon Dominique Viart – mais aussi d’histoires sans longues descriptions ou effets de style, ce qui peut être recherché par des lecteurs, et des lectrices, qui trouvent ces ouvrages particulièrement divertissants.

The Conversation

Lylette Lacôte-Gabrysiak ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Qu’est-ce que la littérature « jeune adulte » ? – https://theconversation.com/quest-ce-que-la-litterature-jeune-adulte-288455

Retourner sur la Lune : voici pourquoi le défi parait plus grand qu’en 1969

Source: The Conversation – in French – By Hicham Rahali, Lecturer, HEC Montréal

Pourquoi retourner sur la Lune semble-t-il plus difficile aujourd’hui qu’il y a plus de cinquante ans ? La question revient chaque fois que le calendrier du programme Artemis est repoussé ou réorganisé. Le retour à la Lune ne révèle pas seulement un défi technique : il montre surtout que notre manière d’accepter, de justifier et de gouverner les risques a profondément changé.


En 1961, le président américain John F. Kennedy demandait aux États-Unis d’envoyer des astronautes sur la Lune avant la fin de la décennie. En 1969, Apollo 11 y parvenait.

Aujourd’hui, malgré des technologies plus avancées, le retour humain sur la surface lunaire demeure long, coûteux et incertain.

On peut être tenté de penser que nous avons perdu en capacité, en audace ou en efficacité. Mais c’est sans tenir compte de tout ce qui a changé depuis, notamment en matière de gouvernance du risque.

Enseignant en gestion des risques à HEC Montréal, je travaille avec mon coauteur, qui est Maître d’enseignement en management à cette même université, sur la gestion des risques de projet notamment dans les environnements où les décisions doivent être prises avec des informations incomplètes. Vus sous cet angle, Apollo et Artemis sont deux façons différentes de piloter l’incertitude.

Apollo : une course contre le temps

Apollo s’inscrivait dans le contexte de la guerre froide. L’objectif était scientifique, mais aussi politique, stratégique et symbolique. Les États-Unis voulaient rattraper puis dépasser l’Union soviétique dans la course à l’espace.

Dans un tel contexte, l’appétit au risque était élevé. En gestion des risques, cette expression désigne le niveau général d’incertitude qu’une organisation, un gouvernement ou une société accepte de prendre pour atteindre un objectif. Cela ne signifie pas que la sécurité était ignorée. Cela signifie plutôt que les arbitrages entre vitesse, coût, risque humain et incertitude technique étaient dominés par l’urgence.




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Le drame d’Apollo 1, qui a coûté la vie à trois astronautes en 1967, rappelle que cette course s’est déroulée dans un environnement dangereux. Le programme n’a pas été abandonné. Il a été analysé, corrigé, puis relancé. Deux ans plus tard, Apollo 11 atteignait la Lune. Apollo n’était pas un projet sans gestion du risque. C’était un projet avec un seuil d’acceptation différent de celui d’aujourd’hui.

Artemis : plus qu’un retour

Artemis n’est pas une simple répétition d’Apollo. Il ne vise pas seulement à poser des astronautes sur la Lune, planter un drapeau et revenir. L’agence spatiale américaine (NASA) le présente comme une série de missions de plus en plus complexes, orientées vers le retour durable sur la Lune et la préparation de futures missions vers Mars.

Cette différence change tout. Un projet devient plus complexe quand il dépend de plus d’acteurs, d’interfaces et d’objectifs : véhicules, atterrisseurs commerciaux, partenaires internationaux, systèmes de support de vie, infrastructures au sol et séquences de missions.

Dans ce contexte, un problème de bouclier thermique, de système de support de vie ou de coordination entre partenaires n’est pas seulement une difficulté technique. Il devient une question de gouvernance : faut-il poursuivre, reporter, tester davantage ou revoir la séquence des vols ?


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Ce que les reports veulent vraiment dire

Les reports sont souvent interprétés comme des signes d’échec. C’est parfois vrai. Un retard peut révéler une mauvaise planification, une sous-estimation des coûts ou des problèmes de gestion. Mais dans un programme spatial habité, un report peut aussi signifier qu’un seuil de risque a été atteint.

Le seuil de risque correspond au point à partir duquel une situation ne peut plus être simplement surveillée. Il faut agir. Dans un projet à haut risque, agir peut vouloir dire retarder une mission, refaire des essais, modifier une trajectoire ou demander des validations supplémentaires.




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La NASA a par exemple lié certains ajustements d’Artemis aux analyses du bouclier thermique d’Orion et aux systèmes de contrôle environnemental et de support de vie. Ces éléments semblent techniques. Ils touchent pourtant au cœur du sujet : à partir de quel niveau d’incertitude accepte-t-on d’envoyer un équipage ?

La réponse n’est plus la même qu’en 1969. Les décisions publiques sont plus visibles, les coûts plus surveillés et les agences doivent justifier plus explicitement les risques qu’elles acceptent de prendre.

Avons-nous vraiment perdu en audace ?

La question n’est donc pas seulement de savoir si nous sommes encore capables d’aller sur la Lune. Nous le sommes probablement. La vraie question est : dans quelles conditions acceptons-nous d’y aller ?

Apollo était porté par une logique d’urgence nationale. Artemis est porté par une logique de durabilité, de coopération et de démonstration progressive. Cette logique est plus lente, mais aussi plus exposée aux partenariats industriels, à la surveillance publique et aux exigences de sécurité.

Cela ne veut pas dire qu’Artemis est irréprochable. Les grands programmes publics peuvent souffrir de lourdeurs, de coûts mal maîtrisés ou de décisions trop optimistes. Mais réduire les difficultés relatives à Artemis à une perte de compétence serait passer à côté d’un changement plus profond : nous avons déplacé les frontières de l’acceptable.

Nous n’avons pas nécessairement perdu l’audace. Nous avons changé notre manière de la gouverner. La question est devenue celle de savoir quels risques nous sommes encore prêts à accepter pour accomplir des projets extraordinaires.

La Conversation Canada

Hicham Rahali est membre de l’Ordre des Ingénieurs du Québec (OIQ) et membre de Project Management Institute (PMI).

Miguel Hernandez est membre de Project Management Institute (PMI).

– ref. Retourner sur la Lune : voici pourquoi le défi parait plus grand qu’en 1969 – https://theconversation.com/retourner-sur-la-lune-voici-pourquoi-le-defi-parait-plus-grand-quen-1969-283833

Non, la Cour suprême n’a pas qualifié les Canadiens unilingues d’« inférieurs »

Source: The Conversation – in French – By François Larocque, Full Professor, Research Chair in Language Rights, Faculty of Law | Professeur titulaire, Chaire de recherche Droits et enjeux linguistiques, Faculté de droit, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

La Cour suprême du Canada a récemment rendu une décision historique sur une question constitutionnelle précise, mais importante : le lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick – représentant de la Couronne dans la seule province officiellement bilingue du Canada – doit-il être en mesure d’exercer les fonctions de sa charge dans les deux langues officielles ?

Une majorité de six juges a répondu par l’affirmative. Trois juges ont exprimé leur désaccord. Des personnes raisonnables peuvent débattre du bien-fondé de cette décision. Mais ce débat doit commencer par une compréhension exacte de ce que la majorité a réellement décidé.

Il faut d’emblée écarter l’affirmation erronée selon laquelle la Cour suprême aurait considéré les Canadiens qui ne parlent que l’anglais ou que le français comme des citoyens « inférieurs », moins dignes ou moins compétents. Rien dans l’arrêt ne permet de soutenir une telle interprétation.




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Les exigences propres à une fonction constitutionnelle

Nous sommes professeurs de droit et avocats spécialisés en droits linguistiques au Canada, un domaine du droit qui sert trop souvent de cible aux détracteurs du bilinguisme officiel. À l’instar de la Cour suprême, nous estimons que les garanties linguistiques de la Charte canadienne des droits et libertés contribuent à l’unité nationale, à la tolérance et au respect de la diversité.

La Cour a conclu que la personne nommée lieutenant-gouverneur du Nouveau-Brunswick doit être capable d’exercer les fonctions constitutionnelles de sa charge tant en français qu’en anglais. Cette conclusion ne constitue nullement une condamnation des Canadiens unilingues. Elle reconnaît simplement que certaines charges publiques comportent des qualifications inhérentes à leurs responsabilités constitutionnelles.

Les sénateurs doivent satisfaire à des conditions constitutionnelles relatives notamment à l’âge et à la propriété. Les juges doivent posséder une formation juridique et plusieurs années d’expérience professionnelle. Personne ne prétend que ces exigences rendent les autres Canadiens moins dignes ou moins compétents. Elles définissent les qualifications nécessaires à l’exercice d’une fonction particulière. Le même principe s’applique ici.

Le raisonnement de la majorité repose sur le statut constitutionnel unique du Nouveau-Brunswick, seule province officiellement bilingue du Canada. La Charte y reconnaît non seulement l’égalité du français et de l’anglais, mais également l’égalité des deux communautés linguistiques officielles ainsi que de leurs institutions.

Pour parvenir à sa conclusion, la majorité examine attentivement le texte de la Charte, l’histoire constitutionnelle de la province, l’évolution de la jurisprudence linguistique et le rôle institutionnel du lieutenant-gouverneur.

La décision n’impose donc pas le bilinguisme aux titulaires d’autres fonctions publiques, comme les premiers ministres provinciaux, ni à l’ensemble des hauts fonctionnaires du pays. Elle porte sur une charge constitutionnelle précise, dans une province dont le régime linguistique ne trouve d’équivalent dans aucune autre juridiction canadienne.

Cela dit, le Nouveau-Brunswick devra réfléchir aux enseignements plus larges de l’arrêt pour ses principales institutions publiques. Cette réflexion ne signifie pas que toutes les fonctions seraient désormais assujetties à une exigence automatique de bilinguisme personnel. Elle invite plutôt à se demander, dans chaque cas, si l’institution concernée est véritablement en mesure de servir également les deux communautés linguistiques officielles.

Le contexte historique

Une part importante du raisonnement de la majorité repose sur les exigences de l’égalité réelle : aucune des deux communautés linguistiques officielles ne doit être placée dans une position subordonnée à l’autre.

Au Nouveau-Brunswick, ces communautés doivent jouir d’un statut égal au sein des institutions constitutionnelles établies pour les servir toutes les deux. Exiger que la personne qui est nommée lieutenant-gouverneur puisse communiquer directement avec chacune d’elles ne revient pas à favoriser les personnes bilingues. Il s’agit plutôt de garantir que l’institution que cette personne incarne puisse s’acquitter également de ses obligations envers tous les Néo-Brunswickois.




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Il est tout aussi erroné de présenter le bilinguisme comme une préférence élitiste imposée par des juges militants. Une telle affirmation fait abstraction de la réalité historique qui a donné naissance aux protections linguistiques constitutionnelles.


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Ces garanties n’ont pas été adoptées pour récompenser les professionnels bilingues ni pour créer des possibilités réservées à une classe privilégiée. Elles découlent d’une longue histoire d’inégalités linguistiques et d’exclusion politique vécue par les communautés acadienne et francophone.

Leur constitutionnalisation visait à faire en sorte que les institutions publiques respectent et reflètent le caractère linguistique particulier du Nouveau-Brunswick. C’est à la lumière de cette histoire que le jugement majoritaire doit être compris.

On aperçoit la Cour suprême derrière une banderole rouge et blanche sur laquelle on peut lire « Cour suprême du Canada ».
On voit ici la Cour suprême du Canada à Ottawa, en septembre 2022.
La Presse canadienne/Sean Kilpatrick

L’interprétation de la Charte

Le désaccord entre les juges de la Cour porte ultimement sur l’interprétation de l’article 16 de la Charte canadienne des droits et libertés. Cette disposition proclame que le français et l’anglais sont les langues officielles du Canada et du Nouveau-Brunswick et qu’ils ont un statut ainsi que des droits et privilèges égaux.

La majorité a conclu que l’article 16 possède une force normative autonome : il ne constitue pas seulement une déclaration symbolique, mais impose une exigence constitutionnelle de bilinguisme institutionnel et d’égalité réelle. Les juges dissidents ont plutôt estimé que le texte de cette disposition ne permettait pas d’en tirer une obligation de bilinguisme personnel applicable au titulaire de la charge de lieutenant-gouverneur.




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Que l’on partage l’opinion de la majorité ou celle de la dissidence, le raisonnement majoritaire constitue un argument constitutionnel sérieux, fondé sur le texte, l’histoire, la structure et l’objet de la Charte. Il mérite d’être discuté pour ce qu’il affirme réellement, et non à partir de caricatures sur la valeur ou la compétence des Canadiens unilingues.

Des personnes raisonnables peuvent diverger sur l’interprétation de la Constitution. Les juges eux-mêmes l’ont fait dans cette affaire. Un tel désaccord est non seulement légitime, mais salutaire dans une démocratie constitutionnelle.


Mark C. Power et Darius Bossé, associés au cabinet Power Law à Ottawa, ont rédigé conjointement cette analyse.
Ok

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Non, la Cour suprême n’a pas qualifié les Canadiens unilingues d’« inférieurs » – https://theconversation.com/non-la-cour-supreme-na-pas-qualifie-les-canadiens-unilingues-d-inferieurs-288561

80 milliards de dollars promis à la Côte d’Ivoire : ce que les marchés voient avant les agences de notation

Source: The Conversation – in French – By Florent Kanga Gbongue, Enseignant-Chercheur, Université Félix Houphouët-Boigny. Cocody, Côte-d’Ivoire

Les 8 et 9 juillet 2026, la Côte d’Ivoire a mobilisé près de 80 milliards de dollars d’intentions de financement pour son Plan national de développement (PND) 2026-2030, soit environ quatre fois le montant initialement recherché. Un tel engouement traduit-il une confiance durable dans les perspectives et les institutions du pays, ou simplement une conjoncture financière favorable ? La question dépasse le cas ivoirien et renvoie à une interrogation centrale en économie : comment les marchés évaluent-ils réellement la capacité d’un État à financer son développement ?

Florent Kanga Gbongue, actuaire et enseignant-chercheur en sciences économiques, s’appuie sur ses travaux sur les marchés obligataires africains, présentés à la Conférence économique africaine 2026, qui s’est tenue du 10 au 12 juillet 2026 au siège de la Banque africaine de développement (BAD) à Abidjan, pour proposer une lecture de cet événement à partir des signaux émis par les prix obligataires.


Que révèle cette mobilisation de 80 milliards de dollars sur la confiance des investisseurs ?

Le PND 2026-2030 est la feuille de route par laquelle la Côte d’Ivoire entend accélérer sa transformation structurelle, à travers 199,5 milliards de dollars d’investissements. Il repose sur six piliers : sécurité et stabilité, modernisation agricole, promotion de l’investissement privé, capital humain, infrastructures stratégiques et bonne gouvernance.

La mobilisation de 80 milliards de dollars constitue d’abord un vote de confiance dans cette trajectoire, plutôt qu’un simple succès financier. Ces montants ne sont pas encore décaissés : ce sont des intentions d’engagement. Or les investisseurs ne financent jamais le présent. Ils financent une trajectoire anticipée qui s’appuie sur la qualité des institutions d’un pays, la cohérence des politiques publiques et la capacité à convertir des ressources en opportunités de croissance.

Mes recherches sur les marchés obligataires de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa) montrent que cette crédibilité s’observe, et surtout se mesure. Contrairement à une idée répandue, les marchés ne jugent pas un État à son seul ratio d’endettement ni aux notations des agences.

Les prix des obligations souveraines contiennent leur propre évaluation du risque. J’en extrais un taux de recouvrement implicite : la part de sa créance qu’un investisseur estime pouvoir récupérer en cas de difficulté. Cet indicateur fonctionne comme un thermomètre de confiance, réactualisé à chaque transaction, qui se déplace souvent avant la publication des indicateurs budgétaires traditionnels, ainsi que les décisions des agences de notation.

Le succès du Groupe consultatif, rencontre organisée par l’État ivoirien avec ses partenaires techniques et financiers afin de présenter le PND et de mobiliser des financements publics et privés, confirme donc un signal que les marchés envoyaient déjà. Il s’inscrit dans un programme d’investissement de 114 838,5 milliards de FCFA (199,5 milliards de dollars), dont 70,2 % attendus du secteur privé : les capitaux de long terme considèrent désormais la Côte d’Ivoire comme une destination crédible. Ces 80 milliards de dollars constituent un point de départ, non un aboutissement.

Quels défis pour transformer ces engagements en croissance durable et inclusive ?

La disponibilité des capitaux n’a jamais suffi à produire du développement. Le PND ne se jugera pas au volume mobilisé, mais à sa capacité à élever durablement la productivité, l’emploi et le niveau de vie. Trois défis me paraissent décisifs.

Le premier est l’efficacité de l’investissement public. Les infrastructures devront dégager un rendement économique et social supérieur à leur coût de financement, ce qui suppose une sélection rigoureuse des projets, une exécution maîtrisée et une évaluation continue des résultats.

Mes travaux présentés à la Conférence économique africaine 2026 proposent un cadre hybride de courbe des taux, qui ajuste la soutenabilité de la dette par la qualité institutionnelle.

Appliqué à l’Uemoa, ce cadre met en évidence un résultat inattendu : les marchés semblent valoriser une frontière budgétaire implicite, c’est-à-dire le niveau d’endettement à partir duquel ils commencent à exiger une rémunération sensiblement plus élevée pour continuer à financer un État, proche de 62 % du PIB.

Ce seuil est inférieur au plafond communautaire de 70 % du PIB, fixé par l’Uemoa dans son Pacte de convergence pour encadrer l’endettement public de ses États membres. Autrement dit, la marge réelle d’endettement d’un État n’est pas fixée par la règle formelle : elle dépend surtout de la confiance des investisseurs dans le leadership public, ainsi que de la capacité des investissements financés à produire de la croissance durable.

Le deuxième défi est la mobilisation effective du secteur privé, appelé à financer les sept dixièmes du programme. Mes travaux empiriques sur les courbes de taux montrent qu’un marché obligataire régional profond et bien référencé abaisse le coût du capital, oriente l’épargne longue vers l’investissement productif et sécurise le financement des infrastructures. Sans cette architecture de marché, l’ambition privée du PND resterait théorique.

Le troisième défi est l’inclusivité. Une croissance ne se juge pas seulement à son rythme, mais à sa capacité à créer des emplois de qualité, à renforcer le capital humain, à réduire les écarts territoriaux et à ouvrir des opportunités aux jeunes, aux femmes et aux PME. Sans cette dimension, les réformes perdent progressivement leur légitimité sociale, et donc leur durabilité économique.

Cette performance traduit-elle un changement de regard des marchés sur le risque souverain africain ?

Oui, avec une nuance : les marchés ne considèrent pas que le risque africain a disparu, mais ils abandonnent une lecture uniforme du continent. Longtemps, une crise politique ou financière dans un pays altérait la perception de l’ensemble de la région.

Mes recherches sur la contagion financière et la résilience des marchés africains, notamment lors de la crise russo-ukrainienne, montrent que la transmission des chocs mondiaux est fortement hétérogène : certains marchés les absorbent, d’autres les amplifient, selon leurs marges macroéconomiques, la qualité de leurs institutions et leur résilience climatique. Les économies aux exportations diversifiées et à la position extérieure solide résistent mieux.

À l’inverse, la dépendance aux importations de carburants, de denrées alimentaires ou d’engrais, combinée à de faibles marges budgétaires et à l’exposition climatique, accroît l’inflation, les déficits et les primes de risque. L’incertitude mondiale ne nivelle donc pas le risque : elle renforce la sélectivité des investisseurs.

La Côte d’Ivoire illustre ce basculement. Dans un environnement régional de taux durablement élevés et de tensions géopolitiques.

Les marchés ne se contentent plus d’évaluer le risque : ils produisent une information prospective sur la crédibilité des États. Nous passons ainsi d’une logique de “risque Afrique” à une logique de crédibilité des États africains. Pour la Côte d’Ivoire, c’est un avantage compétitif, mais aussi une exigence.

Quels risques à anticiper dans la mise en œuvre d’un programme de cette ampleur ?

Les grands programmes d’investissement échouent rarement faute de ressources. L’expérience révèle qu’ils échouent en réalité à cause des difficultés d’exécution, du relâchement macroéconomique, mais surtout d’un leadership insuffisant. Le risque premier serait donc de croire que le financement garantit le résultat.

Vient ensuite le risque d’exécution : les retards, les dépassements de coûts et les défauts de coordination réduisent mécaniquement le rendement des projets. Le risque macrofinancier suit : dans un contexte de taux élevés et de forte volatilité, toute dégradation des équilibres budgétaires ou de la maîtrise de l’inflation renchérirait immédiatement le coût du financement.

Le risque de dette, lui, tient moins à la quantité qu’à la qualité : la frontière implicite de 62 % rappelle que la marge se referme plus tôt que ne le suggère le plafond réglementaire, dès lors que les investissements ne génèrent pas la croissance et les recettes attendues.

Enfin, le PND devra intégrer les risques structurels qui façonneront les prochaines décennies : changement climatique, transition démographique, mutations technologiques et fragmentation du commerce mondial. Ils imposent d’investir simultanément dans des infrastructures résilientes, le numérique, le capital humain et la diversification productive.

Le véritable risque n’est donc pas d’avoir mobilisé beaucoup, mais de ne pas convertir ce capital de confiance en capital productif. Sur les marchés financiers, la crédibilité se construit lentement et se perd très vite.

The Conversation

Florent Kanga Gbongue does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. 80 milliards de dollars promis à la Côte d’Ivoire : ce que les marchés voient avant les agences de notation – https://theconversation.com/80-milliards-de-dollars-promis-a-la-cote-divoire-ce-que-les-marches-voient-avant-les-agences-de-notation-288623

Cadmium : des laitues peuvent-elles nous aider à dépolluer les sols ?

Source: The Conversation – in French – By Mathieu Pédrot, Maitre de conférences – Géosciences et Environnement

Utiliser des plantes pour dépolluer les sols, c’est ce que propose la phytoremédiation. Cette aire de recherche est en pleine expansion alors que les inquiétudes liées aux métaux toxiques se multiplient. Mais un problème demeure : ces processus basés sur les plantes restent encore assez lent. Pour remédier à cela, une étude inédite aux résultats prometteurs a pu tester les capacités des laitues à absorber le cadmium en ajoutant des nanoparticules de magnétite pour accélérer la dépollution.


La contamination des sols par le cadmium constitue aujourd’hui un enjeu environnemental majeur. Issu notamment des activités industrielles et de l’utilisation d’engrais phosphatés en agriculture. Ce métal toxique peut s’accumuler dans les écosystèmes et perturber durablement leur fonctionnement.

Un élément qui s’accumule dans l’organisme

Le cadmium est en effet un élément métallique ne présentant aucun rôle biologique, aucune fonction physiologique n’étant actuellement connue. Il se distingue ainsi par une toxicité élevée, même à faibles concentrations, affectant aussi bien les microorganismes que les plantes, les animaux et l’humain. Le cadmium peut également être bioaccumulé, c’est-à-dire s’accumuler dans les tissus d’un organisme, les processus d’absorption excédant les processus d’élimination.

Il peut aussi être transféré au sein de la chaîne alimentaire, ce qui soulève d’importantes préoccupations sanitaires et environnementales. Pour remédier à l’augmentation des concentrations en cadmium dans les sols, les scientifiques développent des approches innovantes, dont la phytoextraction, une technique qui utilise les plantes pour extraire les polluants du sol.

Les possibilités de la phytoremédiation

Ce procédé repose sur la capacité de certaines plantes à absorber les métaux présents dans le sol et à les accumuler dans leurs parties aériennes (tiges, feuilles, fleurs, fruits, etc.). Ces parties peuvent ensuite être récoltées, et ainsi extraire progressivement les polluants des sols.

Deux grandes stratégies sont utilisées en phytoremédiation. La première consiste à utiliser des plantes hyperaccumulatrices, capables de stocker des concentrations très élevées de métaux dans leurs tissus biologiques. Parmi les espèces les plus connues figurent le tabouret des bois (Noccaea caerulescens) pour le zinc et le cadmium, ou encore la fougère rubanée (Pteris vittata) pour l’arsenic.

Cette forte capacité d’accumulation permet de concentrer les contaminants dans une quantité relativement limitée de matière végétale, ce qui facilite la gestion des déchets issus de la dépollution et peut, dans certains cas, permettre la récupération et la réutilisation des métaux.

La seconde stratégie repose sur l’utilisation de plantes produisant une grande quantité de biomasse, comme certaines graminées, saules ou peupliers. Bien que ces espèces accumulent généralement moins de contaminants dans leurs tissus, leur forte production de matière végétale permet d’extraire des quantités significatives de polluants au fil du temps.

Des processus assez lents

Dans les deux cas, la quantité totale de contaminants extraite dépend à la fois de la concentration accumulée dans les tissus végétaux et de la quantité de biomasse produite. Les plantes hyperaccumulatrices compensent leur faible production de biomasse par des concentrations élevées en contaminants, tandis que les plantes à forte biomasse compensent leurs concentrations plus faibles par une production végétale importante.

Cependant, ces deux approches présentent une limite commune : la dépollution reste généralement lente et nécessite souvent plusieurs années, voire plusieurs décennies, avant d’obtenir une réduction significative des concentrations dans les sols. L’efficacité de cette technique dépend également de la biodisponibilité des contaminants, c’est-à-dire de la fraction réellement accessible aux plantes.

En effet, un métal toxique peut être présent dans le sol sans pouvoir être absorbé par les racines. Plus un contaminant est biodisponible, plus il pourra être prélevé et accumulé dans les tissus végétaux. La biodisponibilité influence donc directement la concentration de contaminants pouvant être atteinte dans les plantes et, par conséquent, la vitesse de dépollution du milieu.

Des nanomagnétites pour accélérer la phytoremédiation

C’est dans ce contexte qu’interviennent les nanoparticules de magnétite (Fe3O4), des particules de fer de taille nanométrique capables d’interagir avec les métaux et de modifier leur comportement dans l’environnement. Naturellement présentes dans certains sols et sédiments, ces nanomagnétites sont également utilisées dans le domaine biomédical, notamment comme agent vecteur pour le transport ciblé de médicaments, en raison de leur faible toxicité et de leur bonne compatibilité avec les tissus biologiques. Nous avons voulu mettre en lumière le potentiel de ces nanoparticules de magnétite pour améliorer significativement les processus de phytoremédiation.

QU’EST CE QUE LA NANOMAGNÉTITE ?

  • La nanomagnétite est un oxyde mixte de fer, c’est-à-dire composé à la fois de fer ferreux (Fe(II)) et de fer ferrique (Fe(III)). Le rapport théorique dans une magnétite idéale, dite stoechiométrique, est d’être composé d’un atome de Fe(II) pour deux atomes de Fe(III), soit un ratio Fe(II)/Fe(III) de 0,5.
  • Les nanomagnétites utilisées dans cette étude sont dites non stoechiométriques, lié à un rapport Fe(II)/Fe(III) inférieur à 0,5. Cela indique un appauvrissement en atomes de Fe(II), ce qui réduit le potentiel de toxicité cellulaire en réduisant le stress oxydatif potentiel (les atomes de Fe(II) peuvent s’oxyder en Fe(III), entrainant la formation de radicaux libres). Cette caractéristique réduit ainsi leur réactivité chimique tout en préservant leur capacité à fixer des contaminants à leur surface.

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Pour cela, nous avons cultivé des laitues (Lactuca sativa) dans des sols contaminés en cadmium, avec ou sans ajout de nanomagnétites. Nous avons choisi cette plante pour sa croissance rapide, associée à une forte production de biomasse aérienne. Néanmoins, il ne s’agit pas d’une espèce végétale reconnue comme hyperaccumulatrice de cadmium.

Des laitues non-destinées à la consommation

Les résultats sont sans équivoque : la présence de nanomagnétites double la quantité de cadmium accumulée dans les feuilles de laitue ([Cd] >120 mg.kg-1 de masse sèche foliaire). Les concentrations atteignent ainsi des niveaux caractéristiques de plantes hyperaccumulatrices ([Cd] >100 mg.kg-1 de masse sèche foliaire).

Cela signifie que des espèces végétales courantes, comme la laitue, pourraient devenir des outils efficaces de dépollution lorsqu’elles sont associées à ces nanomagnétites. Il est important de souligner que cette approche s’inscrit dans une logique de dépollution, et non de production alimentaire. Les plantes utilisées dans ce contexte ne sont pas destinées à la consommation, mais à être récoltées pour extraire les contaminants du sol. Cette distinction est essentielle pour comprendre l’intérêt de la démarche.


Fourni par l’auteur

Des laitues plus petites mais riches en cadmium

Nous noterons par ailleurs que l’ajout de nanomagnétites s’accompagne d’une diminution de la biomasse foliaire produite, les laitues étant légèrement plus petites. Cet effet ne constitue toutefois pas un frein à la dépollution des sols.

En effet, malgré cette réduction de croissance, la laitue conserve une production de biomasse suffisante pour extraire des quantités significatives de cadmium du sol. Surtout, les feuilles présentent des concentrations en cadmium nettement plus élevées, ce qui permet d’obtenir une biomasse plus riche en contaminants.

Cette combinaison est particulièrement avantageuse dans une stratégie de phytoextraction : elle maintient une extraction efficace du métal tout en réduisant les volumes de végétaux à récolter, transporter et traiter. Une biomasse plus concentrée en cadmium facilite également les étapes ultérieures de gestion ou de valorisation, par exemple dans une perspective de récupération du métal, tout en limitant les coûts associés.

L’étude montre également que les nanomagnétites modifient le comportement du cadmium dans le sol en réduisant sa fraction la plus mobile. Concrètement, en présence de ces nanomagnétites, les quantités de cadmium entraînées par l’eau qui traverse le sol diminuent fortement. Cette réduction limite les transferts du contaminant vers les couches profondes du sol et pourrait ainsi réduire les risques de contamination des eaux souterraines.

Bien que le cadmium soit davantage retenu dans le sol, sa biodisponibilité reste suffisante pour permettre une absorption importante par les plantes. Les nanomagnétites remplissent donc une double fonction : elles favorisent l’extraction du cadmium par les végétaux tout en limitant sa dispersion dans l’environnement.

Quid des escargots et des vers de terre ?

Au-delà des plantes, nous avons également examiné le devenir du cadmium au sein d’une chaîne alimentaire simplifiée comprenant des vers de terre et des escargots. L’objectif était d’étudier les interactions entre le cadmium présent dans le sol et ces deux organismes vivants en considérant deux modes d’exposition distincts. Les vers de terre sont principalement exposés par l’ingestion de grandes quantités de sol lors de leur alimentation, tandis que les escargots entrent en contact avec le contaminant par voie cutanée lors de leurs déplacements à la surface du sol.

Les résultats montrent que les vers de terre accumulent des quantités importantes de cadmium. Toutefois, cette accumulation est principalement liée à la contamination initiale du sol et à l’ingestion de particules de sol. La présence de nanomagnétites ne modifie pas significativement cette bioaccumulation, qui reflète avant tout l’exposition directe des vers de terre au sol contaminé.

En revanche, un effet intéressant est observé chez les escargots. Contrairement aux vers de terre, leur accumulation de cadmium diminue en présence de nanomagnétites. Ce résultat suggère que ces nanomagnétites peuvent réduire la biodisponibilité du cadmium pour certains organismes, contribuant ainsi à limiter son transfert dans la chaîne alimentaire et son impact sur les organismes vivants du sol.

Par ailleurs, les nanomagnétites elles-mêmes sont faiblement retrouvées dans les organismes étudiés, ce qui indique une mobilité limitée dans ce système expérimental. Cela constitue un élément rassurant quant à leur comportement environnemental, même si des études complémentaires restent nécessaires pour évaluer leurs effets à long terme.

Des questions à creuser

Cette étude met donc en évidence le potentiel des nanomagnétites pour améliorer les stratégies de phytoremédiation des sols contaminés. Toutefois, de nombreuses questions demeurent quant aux mécanismes qui contrôlent la biodisponibilité des contaminants dans les sols. Pourquoi certains métaux deviennent-ils plus facilement accessibles aux plantes tout en restant moins mobiles dans l’environnement ? Quelles approches pourraient permettre d’agir sur les processus se déroulant à l’interface entre l’eau, le sol et les plantes afin de modifier les formes chimiques des contaminants, et ainsi leur mobilité et leur biodisponibilité ?

Ces questions sont au cœur de nos futurs travaux qui visent à mieux comprendre les facteurs physiques, chimiques et biologiques qui gouvernent le transfert des contaminants vers les organismes vivants. Une meilleure connaissance de ces mécanismes permettra de développer des stratégies de dépollution plus efficaces, plus ciblées et mieux adaptées à la diversité des sols contaminés.

The Conversation

Mathieu Pédrot a reçu des financements de l’ANR (projet n° ANR-25-CE04-3722), du CNRS, de la région Bretagne et de l’Université de Rennes. Il est membre de l’Université de Rennes.

Francisco Cabello Hurtado a reçu des financements de l’ANR, de l’Université de Rennes et du CNRS. Il est membre de l’Université de Rennes.

Nolenn Kermeur a bénéficié d’un financement du Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Innovation sous la forme d’un contrat doctoral.

– ref. Cadmium : des laitues peuvent-elles nous aider à dépolluer les sols ? – https://theconversation.com/cadmium-des-laitues-peuvent-elles-nous-aider-a-depolluer-les-sols-285419

De India para el mundo: cinco escritoras contemporáneas que muestran los desafíos del mundo ‘glocal’

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Jorge Diego Sánchez, Profesor Titular de Estudios Postcoloniales en el Dpto. de Filología Inglesa, Facultad de Filología, Universidad de Salamanca

Cuatro mujeres caminan por el templo de Veerabhadra (Andhra Pradesh, India). Alexandre Nomad/Shutterstock

India siempre remite a contradicciones, estereotipos e imágenes que se superponen de generación en generación. Contiene muchas Indias y las representaciones culturales sobre y desde las muchas realidades que coexisten en el país muestran alternativas que quedan escondidas en dicotomías como progreso/pobreza o tradiciones/globalización.

Escritores como Rabindranath Tagore, Abdulrazak Gurnah o Asha Miró han mostrado que India es más que un espacio geopolítico o un constructo cultural. Ellos han descrito una realidad compleja que dice mucho de las dinámicas históricas, transnacionales y contemporáneas.

Las últimas obras de Arundhati Roy, Mi refugio y mi tormenta, y de Anuradha Roy, Llamada por las montañas, ocupan los ránquines de obras más importantes a nivel internacional en este último año. Ambas reflejan una corriente contemporánea de escritoras indias que escriben en inglés y son traducidas a multitud de lenguas. Sus historias muestran el día a día en India y también las dinámicas, incógnitas y desigualdades del mundo global actual.

Cinco puntos de vista

Ya antes de estos libros, otras escritoras traducidas al castellano demostraron lo mucho que tenían que contarle las mujeres de India al resto del mundo. Estas autoras nos permiten entender dinámicas de glocalidad. Glocalidad es un neologismo que ilustra las tensiones entre lo “global” y lo “local” para estudiar fenómenos internacionales actuales (comercio, internet, geopolítica, literatura, cine) y sus interacciones con las construcciones locales de saberes, lugares y culturas.

Sus narrativas construyen un mapa cultural y cognitivo que evalúa cómo nacen, conviven y qué problemas desarrollan estas relaciones glocales.

Arundhati Roy

Portada de Mi refugio y mi tormenta, de Arundhati Roy

Penguin Books

Contar historias en primera persona añade y evalúa los efectos y matices de compartir las propias narrativas. En Mi refugio y mi tormenta, Arundhati Roy desvela, a través de la relación con su madre, cambios históricos en India, las diferencias que existen entre el estado de Kerala y la megalópolis de Nueva Delhi, o las dificultades legales con las que se encuentran las mujeres para acceder a la propiedad privada y para desarrollar su propia carrera profesional.

La obra utiliza, a través de las diferencias generacionales que también se veían en su obra más famosa, El dios de las pequeñas cosas, la rabia como cartografía afectiva. Roy invita a que todos, individualmente, reaccionemos para combatir de forma colectiva la brecha de género global, no solo india.

Anuradha Roy

Portada de Llamada por las montañas, de Anurhada Roy

Fiordo Editorial

Esta pulsión de afecto y compromiso está también presente en Llamada por las montañas, en la que Anuradha Roy cuenta su vida en un pueblo remoto del estado de Uttarakhand. La escritora relata un cambio de paradigma en el que no escribe sobre las montañas, su fauna o el bosque, sino que plantea qué y cómo se ha permitido contar (o no) el bosque, la montaña, las flores o los leopardos.

El libro es testimonio de la convivencia entre especies compañeras y los dilemas que el capitalismo y la geopolítica internacional hacen llegar a la ciudad de Ranikhet, al norte del país. Se cuenta, por ejemplo, cómo la irrupción de la covid-19 en un lugar tan alejado reflejó las dinámicas de subsistencia rural y los retos globales que presenta esto y que, en materia de sanidad, renta mínima y alimentación, aún no tienen respuesta.

Anita Nair

Además de ser colaboradora de alto perfil para la Agencia de la ONU para los Refugiados, Anita Nair es una de las escritoras indias más vendidas del mundo. En novelas como El vagón de las mujeres o Las nueve caras del corazón describe estados del sur de India, como Karnakata, y señala el control ejercido por el sistema de castas, la dificultad en el acceso a la educación o la discriminación por clase social. Las descripciones de sus novelas siempre incluyen viajes y contactos entre distintas mujeres que reflejan las prioridades y desigualdades locales y globales.

Tishani Doshi

Bailarina además de escritora, Tishani Doshi vive en un pueblo pesquero del estado de Tamil Nadu. En Los buscadores de placer cuenta los efectos de las dinámicas globales en el cambio climático. Destaca en ella las influencias de lugares y generaciones distintas para establecer un escenario común de emergencia ante catástrofes naturales.

Meena Kandasamy

La necesidad de cambios legales y políticos son descritos en Cuando te golpeo, la autoficción que Meena Kandasamy escribe sobre la violencia de género e institucional que padeció. Recoge en ella las brutalidades sistémicas que sufren las mujeres y, ante un problema global, añade parámetros locales indios que influyen en él, como el sistema de castas y la censura mediática. Estas situaciones también han sido denunciadas por escritoras en la diáspora como Jhumpa Lahiri, Bharati Mukherjee o Kiran Desai.

Lo local y lo global

Nos enfrentamos a desafíos contemporáneos cuyas ramificaciones son tanto globales como locales. Hablamos de la desigualdad de género, cambio climático, radicalización política y racismo de clase y casta. Las escritoras indias mencionadas comparten metáforas y vivencias locales que ayudan a calibrar la magnitud transnacional que exige confrontar estos problemas de manera global y local, aprendiendo de la interconexión de cada lugar y su tiempo.

El faldón publicitario de Mi refugio y mi tormenta la describe como “un acontecimiento mundial”. Su autora, Arundhati Roy, ya ha avisado de que India funciona como un laboratorio de dinámicas de control para el mundo. Las lecturas mencionadas nos advierten desde India para el mundo. Tejen una agenda que enlaza lo global con lo local y alarman sobre las emergencias a las que se enfrenta un planeta en el que deben convivir especies y generaciones compañeras.


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The Conversation

Jorge Diego Sánchez no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

– ref. De India para el mundo: cinco escritoras contemporáneas que muestran los desafíos del mundo ‘glocal’ – https://theconversation.com/de-india-para-el-mundo-cinco-escritoras-contemporaneas-que-muestran-los-desafios-del-mundo-glocal-284042

¿Heredamos los traumas de nuestros padres? No exactamente

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Francisco José Esteban Ruiz, Profesor titular de Biología Celular, Universidad de Jaén

OlhaTsiplyar/Shutterstock

La idea de que los traumas “pasan” de padres a hijos resulta muy atractiva. Sin embargo, a día de hoy la neurociencia no ha demostrado que heredemos el recuerdo de una guerra, de una agresión o de una pérdida sufrida por nuestros antepasados, aunque existen estudios que indican que la biología y el entorno sí que pueden influir.

Dicho de un modo muy general, lo que se transmite entre generaciones no es el trauma en sí, sino una mayor sensibilidad (o una adaptación) de los sistemas que regulan el miedo y el estrés, transmisión que puede producirse a través de la convivencia familiar, del ambiente prenatal y, quizá, de ciertos mecanismos epigenéticos cuya importancia en humanos todavía son motivo de debate.

Además, cuando una experiencia origina un trastorno de estrés postraumático, no queda grabada en una única, digamos, “zona del miedo”.

El trauma deja huella en el cerebro

Hay estudios de neuroimagen que describen alteraciones en regiones tales como la amígdala y la corteza prefrontal. La primera está implicada en detectar amenazas y la segunda en regular las emociones y cancelar las respuestas de miedo que ya no son útiles. También participa el hipocampo, una estructura del cerebro muy importante para situar los recuerdos en su contexto.

Todas estas zonas forman parte de redes cerebrales que se activan para detectar qué estímulos son relevantes y para regular nuestra respuesta en relación con la experiencia (las llamadas redes de saliencia, de control ejecutivo y de procesamiento autorreferencial). Sin embargo, los resultados varían entre personas y estudios: no existe una firma cerebral única del trauma.

Puesto que las redes antes mencionadas están en el cerebro de la persona que vivió el acontecimiento, no en sus óvulos o espermatozoides, y dado que los recuerdos se sostienen mediante cambios de plasticidad en circuitos y en conjuntos de neuronas (engramas), es difícil imaginar —y de hecho aún no lo conocemos— un mecanismo biológico capaz de copiar una escena, una emoción concreta o un recuerdo autobiográfico desde el cerebro de un progenitor hasta el de su descendiente.

Se aprende del peligro

El cerebro infantil se construye en la interacción con otras personas. Las niñas y los niños aprenden por imitación y experiencia qué situaciones deben considerar seguras o peligrosas. Observan la expresión de la cara, las posturas, los silencios y qué nos da miedo, qué rechazamos o evitamos.

En este sentido, un metaanálisis mostró que los bebés, cuando ven a sus progenitores reaccionar con miedo ante algo nuevo, también pueden sentir más temor y evitar ese estímulo. Los efectos observados fueron pequeños o moderados, pero ayudan a entender cómo alguien que ha sufrido un trauma puede transmitir a sus hijos una mayor sensación de peligro o más dificultades para manejar las emociones.

Pero esto no significa que los hijos inevitablemente desarrollen un trastorno. Para que ocurra es necesario que participen otros factores como el temperamento, la influencia de los cuidadores, el apoyo social, las experiencias posteriores o la capacidad del sistema nervioso para seguir cambiando.

¿Y el embarazo?

El estrés intenso durante la gestación puede modificar los niveles de hormonas, producir inflamación y alterar el metabolismo y el funcionamiento de la placenta. Esas señales forman parte del ambiente en el que madura el cerebro fetal, por lo que pueden asociarse con diferencias posteriores en la conectividad cerebral, la regulación emocional y, una vez más, la respuesta al estrés.

Sin embargo, la ciencia indica que los efectos observados en humanos pueden variar y que resulta difícil separar el estrés de otros factores como la salud de la madre, la pobreza, la nutrición o el ambiente después del nacimiento.

En todo caso, sería más preciso hablar de programación prenatal que de herencia entre generaciones. Durante el embarazo, el feto está directamente expuesto a los cambios hormonales, metabólicos e inmunitarios que se producen en el organismo materno. Por eso, si más adelante se observa alguna diferencia en el hijo, no puede afirmarse que una señal biológica se haya transmitido de una generación a otra sin exposición directa.

La epigenética

La epigenética estudia los mecanismos que regulan la actividad de los genes sin alterar la secuencia del ADN como, por ejemplo, la metilación. Existen pruebas en animales que indican que algunas señales ambientales pueden afectar a los descendientes a través los gametos.

Sin embargo, es mucho más difícil demostrarlo en humanos, pues la genética, el embarazo, la crianza, la cultura y las condiciones sociales se transmiten al mismo tiempo, mientras que gran parte de las marcas epigenéticas se reorganizan durante la formación de los gametos y el desarrollo embrionario.

Un estudio publicado el pasado año encontró, en 131 miembros de tres generaciones de familias sirias, patrones de metilación asociados con la exposición a la violencia. Aunque es un resultado cuanto menos llamativo, este trabajo no prueba irrefutablemente que se herede un trauma mental. Entre otras cosas porque se analizaron células bucales, porque el número de sujetos de estudio fue reducido y porque los propios autores indicaron que sería necesario realizar una validación. Una marca epigenética puede ser causa, consecuencia o, simplemente, un indicador de una exposición.

Heredamos posibilidades

Con todo, la conclusión más prudente es que no heredamos los recuerdos traumáticos de nuestros antepasados. Sí que podemos recibir genes que influyen en nuestra sensibilidad al estrés, sobre todo si nuestra madre vivió un embarazo complicado o, desafortunada e injustamente, crecimos en una familia que vivía bajo peligro.

Toda esa transmisión es real, pero también lo es nuestra capacidad de adaptación, tener relaciones seguras, disfrutar de mejores condiciones de vida y poder acceder a terapias eficaces que modifiquen los circuitos del miedo.

La biología transmite posibilidades, no condenas. O, tal y como aparece en un titular de otro artículo en The Conversation, los genes no son el destino.

The Conversation

Francisco José Esteban Ruiz recibe fondos para investigación del Ministerio de Ciencia e Innovación, la Agencia Estatal de Investigación (AEI) y el Fondo Europeo de Desarrollo Regional (FEDER) bajo el proyecto PID-156228NB-I00, y de la Consejería de Salud y Consumo, Junta de Andalucía (PIP-0113-2024).

– ref. ¿Heredamos los traumas de nuestros padres? No exactamente – https://theconversation.com/heredamos-los-traumas-de-nuestros-padres-no-exactamente-286448