Coupe du monde 2026 : une nouvelle ère pour le football africain

Source: The Conversation – in French – By Wycliffe W. Njororai Simiyu, Professor and Chair of Allied Health Studies, Stephen F. Austin State University

La Coupe du monde de football masculin de 2026 marque un tournant majeur dans le paysage footballistique mondial. La décision d’élargir la phase finale du tournoi de 32 à 48 équipes a considérablement profité à la Confédération africaine de football (CAF).

En 2018 et 2022, l’Afrique était représentée par cinq nations ; cette année, un nombre record de 10 équipes prendront part à la compétition. Il s’agit, par ordre de leur classement mondial de la FIFA : le Maroc (8e), le Sénégal (14e), l’Algérie (28e), l’Égypte (29e), la Côte d’Ivoire (34e), la Tunisie (44e), la République démocratique du Congo (46e), l’Afrique du Sud (60e), le Cap-Vert (69e) et le Ghana (74e).

En tant que spécialiste des sciences du sport, j’ai consacré des décennies à étudier le football africain, notamment les performances du continent lors de la Coupe du monde. Je considère cette expansion à la fois comme un avancée durable et une récompense méritée. Elle reflète le plaidoyer soutenu du continent, son activisme dans les instances dirigeantes et ses solides performances sur le terrain. Il ne s’agit pas seulement d’avoir plus d’équipes. C’est un changement structurel majeur.

Le discours autour du football africain a évolué depuis les prédictions formulées par la star brésilienne Pelé au XXe siècle.

Après avoir parcouru le continent en 1977 et constaté l’incroyable talent des joueurs ainsi que le vivier bien établi vers le football européen, il avait prédit qu’une nation africaine remporterait la Coupe du monde avant l’an 2000. Il a par la suite repoussé son échéance à 2010. En 2026, c’est une possibilité concrète grâce à la maturité tactique du football africain.

Je m’intéresse ici à cinq tendances et défis auxquels sont confrontées les 10 équipes africaines alors qu’elles se rendent aux États-Unis, au Canada et au Mexique pour participer à la compétition, et à la manière dont cet événement pourrait se dérouler pour elles.

1. L’importance des 10 équipes

Jusqu’à présent, le processus de qualification de l’Afrique pour le tournoi était sans doute le plus impitoyable du football mondial. Des équipes solides se voyaient souvent privées de cette vitrine mondiale en raison d’un système qui ne laissait aucune marge d’erreur. Le passage à neuf places garanties – plus une dixième obtenue par le Cap-Vert grâce aux barrages intercontinentaux – reflète enfin le véritable niveau de compétitivité du continent.




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Cette expansion résout un « goulot d’étranglement géopolitique » de longue date. En doublant sa présence, la CAF permet à la Coupe du monde de mieux refléter toute la richesse du football africain.

Les supporters assisteront au retour de géants historiques comme l’Afrique du Sud et la RDC, aux côtés de prétendants de longue date comme l’Égypte et l’Algérie, et de favoris contemporains comme le Maroc et le Sénégal, créant ainsi une mosaïque tactique diversifiée.

2. L’« effet Maroc »

La Coupe du monde 2022 au Qatar a marqué un tournant. Le parcours du Maroc jusqu’en demi-finale a brisé le « plafond des quarts de finale » qui freinait les ambitions africaines depuis la campagne du Cameroun en 1990. Cette réussite a fondamentalement modifié les attentes en matière de performance des 10 équipes qui se rendront en Amérique du Nord.




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Les équipes africaines ne viennent plus à la Coupe du monde avec pour objectif principal d’éviter l’humiliation. Il règne un sentiment palpable de légitimité quant à leur présence dans les dernières phases du tournoi.

Le Maroc aborde le tournoi non pas comme un « petit poucet », mais comme l’une des têtes de série. Ce passage du statut de « participant » à celui de « prétendant » est l’évolution la plus importante du football africain au cours des quatre dernières années.

3. La vieille garde rencontre la nouvelle

La liste des participants pour 2026 est un mélange fascinant d’héritage et de nouveauté. Le retour de l’Afrique du Sud (Bafana Bafana) – après une absence de 16 ans – et de la RDC (les Léopards) – qui font leur première apparition depuis 1974 – confère un immense poids historique à cette cuvée. Ce sont des nations dotées d’une culture footballistique profondément ancrée qui ont passé des années dans le désert de la compétition.

À l’inverse, la toute première qualification du Cap-Vert (les Blue Sharks) incarne la « nouvelle garde ». Une nation comptant un peu plus de 500 000 habitants a surpassé les grandes puissances du continent. Son succès témoigne de l’efficacité du recrutement au sein de la diaspora lusophone et d’une identité tactique sophistiquée. Leur présence nous rappelle que, dans le football moderne, la stabilité organisationnelle et la clarté technique peuvent compenser le manque de moyens.

4. L’essor des tacticiens locaux

Une révolution silencieuse s’est également produite sur le banc de touche. Au cours des décennies précédentes, les fédérations africaines étaient critiquées pour leur approche consistant à « recruter un entraîneur européen à la dernière minute » – en recrutant des managers européens peu avant les grands tournois. Aujourd’hui, la tendance s’est inversée.

Le succès de Walid Regragui (Maroc) et d’Emerse Faé (Côte d’Ivoire) a validé le modèle local. Huit des dix équipes africaines sont dirigées par des entraîneurs locaux ou des membres de la diaspora qui partagent un lien culturel et émotionnel avec leurs équipes.

Cette « décolonisation » technique a conduit à une meilleure gestion des joueurs et à une expression tactique plus authentique. Ces entraîneurs comprennent la dynamique transnationale des joueurs qui évoluent dans les ligues européennes d’élite mais qui reviennent avec des attentes différentes lorsqu’ils revêtent les couleurs de leur nation.

5. Naviguer dans l’immensité nord-américaine

Bien sûr, les défis sont nombreux. L’un des obstacles majeurs est d’ordre logistique. La Coupe du monde 2026 s’étend sur quatre fuseaux horaires et des climats très différents. Les distances considérables entre Vancouver, Mexico et Miami constitueront un test d’endurance. Les équipes africaines, dont l’administration et l’organisation ont toujours suscité des critiques pour leurs difficultés organisationnelles, devront se montrer à la hauteur.




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Il existe toutefois un avantage caché : la diaspora. L’Amérique du Nord abrite d’importantes communautés d’immigrants africains.

Dans des villes comme New York, Toronto, Houston et Atlanta, les équipes peuvent compter sur un soutien local important. Malgré les obstacles potentiels liés aux visas et aux déplacements pour les supporters venant directement du continent, la diaspora locale a le potentiel de transformer les stades en véritables centres animés de la culture du football africain.

Ce qu’il faut attendre des équipes

Le succès de la délégation africaine se mesurera dès le premier tour. Le tirage au sort offre à la fois des chocs à fort enjeu et de réelles opportunités.

L’Afrique du Sud devra faire face à un test difficile sur le plan psychologique dans le Groupe A, avec un match d’ouverture contre le co-organisateur, le Mexique, à Mexico – une rencontre qui exigera une immense force mentale. De même, le Sénégal et l’Algérie devront se mesurer très tôt à des poids lourds, respectivement la France et l’Argentine, des matchs qui serviront de premiers tests.

Mais le format à 48 équipes ouvre davantage de chemins vers les phases à élimination directe. L’Égypte, tirée au sort avec la Belgique, et le Maroc, qui affrontera le Brésil, disposent de la profondeur technique nécessaire pour se frayer un chemin dans leur groupe, même s’ils concèdent des points face aux favoris. Pour des débutants comme le Cap-Vert, un groupe comprenant l’Espagne et l’Uruguay représente une montagne à gravir, mais la possibilité de se qualifier parmi les meilleures troisièmes équipes permet de garder le rêve vivant.

Si ces 10 équipes parviennent à maintenir la discipline tactique dont elles ont fait preuve lors des qualifications, le tournoi de 2026 fera de l’Afrique un acteur majeur, prêt à bousculer l’ordre établi.

The Conversation

Wycliffe W. Njororai Simiyu does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Accusations d’agressions sexuelles : pourquoi certains fans resteront toujours fidèles à leur idole

Source: The Conversation – in French – By Gabriel Segré, Professeur des universités – Sociologie de l’art, culture et médias, Université Paris Nanterre

Mis en cause par une trentaine de femmes pour des faits de violences sexuelles qu’il conteste et par une douzaine de plaintes déposées à son encontre, et visé par quatre enquêtes ouvertes en France et en Belgique, Patrick Bruel a annulé une partie de ses dates estivales de concert dans l’Hexagone ainsi qu’en Suisse et au Québec-Canada. Les fans de l’artiste français, amenés à réagir, sont nombreux à invoquer la présomption d’innocence et à le soutenir contre vents et marées malgré la gravité des faits mentionnés. Quels sont les mécanismes complexes de la relation qui unit les célébrités à leurs fans, et quel est l’impact d’une telle situation sur celle-ci ?


Abondamment commentée dans les médias et sur les réseaux sociaux, l’« affaire Bruel », comme il est aujourd’hui convenu de l’appeler, conduit quantité de personnalités, vedettes, artistes, journalistes, mais aussi responsables politiques, à se prononcer et « choisir son camp », du côté de l’artiste ou des plaignantes.

Elle conduit aussi et surtout le public du chanteur et notamment ses fans à réagir. S’il en est qui, la mort dans l’âme, se sentent trahis et renoncent à le voir au théâtre ou en concert, d’autres le défendent contre vents et marées. La presse se fait l’écho de cette division, largement étayée et documentée, relayant les témoignages de fans abattus et dévastés ou, au contraire, affichant un soutien inconditionnel.

Travaillant depuis de longues années sur les fans de chanteurs (Roch Voisine, Elvis Presley, Johnny Hallyday, Claude François…) et la relation à la vedette, une relation qui les engage profondément, dont la complexité, la force, l’importance m’ont souvent surpris et impressionné, je voudrais ici proposer une rapide analyse des effets et conséquences de la « chute de l’idole » pour ses fans.

La force de la relation affective

J’ai appris de mon travail de recherche auprès des fans que beaucoup d’entre eux développent avec la vedette une relation affective parfois très forte – bien qu’à sens unique. Le fan, d’abord admirateur, séduit par la voix, les chansons, l’œuvre, la beauté de l’artiste, acquiert ses disques, ses vidéos, achète livres et magazines sur la vedette, fréquente ses comptes Instagram, Facebook, Twitter…

Ce faisant, il peut devenir tout à tour collectionneur, archiviste, spécialiste, expert, exégète. Il accumule et consomme quantité d’informations sur l’œuvre comme sur l’existence privée de la vedette. Il en fait un élément central de son quotidien, rendant omniprésent (dans son domicile, sa voiture, sur son lieu de travail…), l’image, la voix, le nom, la vie de cette vedette. Celle-ci devient confidente (le fan peut lui écrire des mots envoyés ou non, s’adresser à elle, imaginer rencontres et interactions). La célébrité devient surtout un intime, un proche, un ami, un grand frère, un amoureux idéalisé, un complice, un membre du quotidien, investie affectivement, aimée, protégée, défendue… en somme un membre du foyer, dont le visage, la voix, les goûts et préférences, les épisodes biographiques, les petits détails du quotidien comme les grands fait d’armes, sont parfois mieux connus que ceux d’un parent, du fils, du frère ou du père, de l’ami d’enfance, ou du conjoint.

« Fan, ça veut dire qu’on aime, qu’on aime, qu’on aime ! On aime la personne. Enfin pour moi, je me sens reliée à Johnny, je me sens une appartenance à Johnny, à sa musique. » (Marie, entretien avec l’auteur.)

Cette relation si forte, affective, émotionnelle, sensible, éminemment subjective, peut parfois conduire à des formes de résistance, de déni et interdire la critique, la réserve, la distance et, plus encore, le rejet ou la condamnation. Elle peut appeler au contraire, et parfois entraîne en effet, le soutien inconditionnel, la dévotion sans limite, la solidarité aveugle et définitive – à l’instar des solidarités qui peuvent exister au sein de familles ou de communautés soudées, qui quelquefois protègent leurs membres auxquels des liens très forts les unissent, quelles que soient les actes ou les accusations.

La relation de dette : trahir

La relation à la vedette et l’engagement dans le club ou la communauté de fans sont sources de beaucoup de joies. Ces communautés apportent souvent aux fans aide, soutien et réconfort. Dans la relation à la vedette comme dans son œuvre, ou encore dans le club ou le groupe de pairs, les fans peuvent puiser énergie et consolation.

La célébrité apparaît souvent comme une « planche de salut », un rempart aux vicissitudes de l’existence, un important soutien moral, affectif et psychologique, une présence, un compagnon objet d’une relation idéale, un guide.

Les fans trouvent également beaucoup de réconfort dans la relation à l’œuvre, dans l’écoute des disques, des chansons de l’artiste. Ou dans la contemplation de l’image du chanteur.

« Moi, je dis toujours, dans les pires moments de la vie, quand j’ai perdu mon père, quand j’ai perdu ma mère, je pouvais écouter que Johnny, quoi. Johnny me fait du bien. Voilà. Il m’a toujours fait du bien. Dans les bons moments comme dans les mauvais. ». (Marie, entretien avec l’auteur.)

Enfin, la passion des fans pour la vedette, l’intégration d’un groupe, d’un club, d’une communauté qui lui sont consacrés constituent une source de profits divers. Beaucoup de ces fans y trouvent des objectifs, un sens à l’existence, une utilité sociale, une identité individuelle et collective, des joies, des plaisirs, des formes de solidarité et du lien social, des ressources pour l’estime de soi…

De sorte que la relation à la vedette se prolonge très souvent en une relation de gratitude et de reconnaissance. Beaucoup de fans désirent « rendre » à la vedette une partie du bonheur que celle-ci leur a procuré ou leur procure encore. Rendre, remercier, procéder au contre-don, régler une infime partie de sa dette, c’est là souvent un des devoirs, une des ambitions, un des objectifs des fans, dont certains affirment « tout devoir, jusqu’à leur vie », à la vedette.

« Je le soutiens, car il a fait beaucoup pour moi, même s’il ne le sait pas », explique ainsi Rose-Marie, une fan de Bruel, à une journaliste de BFM.

Cette obligation contractée (certes, à sens unique et de façon symbolique), ce devoir de gratitude conduisent souvent à tous les sacrifices et à une constante célébration de la vedette ou de sa mémoire. À leur tour, ils interdisent la « trahison », le dédain, la réserve, la critique ou la condamnation.

Admettre la culpabilité de la star, lui tourner le dos, c’est oublier cette obligation, abandonner ce devoir aussi bien que ce besoin de remercier et de donner à son tour.

Une raison d’être à préserver

Enfin, beaucoup de fans font de la vedette le pivot de leur existence, et de leur passion pour cette vedette, le socle de leur vie.

« Des fois, je me disais “Qu’est-ce que je préférerais ? Plus jamais de soleil ou plus jamais de Johnny ?” Je suis pas certaine de la réponse, mais j’ai l’impression que je préfère peut-être me passer de soleil, voyez un peu ! » (Marie, entretien avec l’auteur.)

Il n’est pas rare qu’existence et quotidien soient consacrés à la vedette et à cette passion. L’ensemble de la vie est parfois construit autour de celles-ci. Les activités, les gestes du quotidien, les loisirs, parfois un pan de l’activité professionnelle, les sociabilités, les échanges et rencontres, le temps libre, les voyages peuvent avoir pour objet la vedette et lui être consacrés.

Comme peuvent lui être consacrés des pans importants de la vie intime, affective, sentimentale, spirituelle, psychique, et non seulement sociale ou culturelle.

La perte de la vedette, sa disparition peut provoquer un désastre émotionnel et psychique, des formes de dépression, parfois générer un vide difficile à combler, et donner lieu à des formes de déni. La peur de la perte est grande, car la vedette, en disparaissant, peut emporter avec elle la raison d’être et de vivre de ses fans.

C’est une autre raison de la volonté farouche que l’on peut rencontrer chez ces fans de protéger cette vedette et de lutter contre sa condamnation, sa mise au ban, sa déchéance, son oubli ou sa disparition.

Un destin partagé ?

J’ajouterais en guise de conclusion que les qualités (réelles ou fantasmées) de la vedette rejaillissent sur ses fans. En protégeant son image, en promouvant sa grandeur, en célébrant sa singularité, les fans se protègent, se grandissent et se célèbrent eux-mêmes. Plus la vedette mérite d’être célébrée, plus ces fans ont de mérite de la célébrer. Plus la vedette est grande et reconnue, plus ces fans (et leur passion, leur action de protection et de célébration de la vedette) sont ou se sentent dignes d’être eux-mêmes célébrés et reconnus.

Condamner Bruel ou participer à l’entreprise de condamnation et de disqualification revient, pour ces fans, à confesser une faute – ils se sont trompés d’objet à célébrer et ont bien mal investi affect et admiration ; leur erreur est d’autant plus grande et manifeste que sont grandes et manifestes l’indignité et la culpabilité de la vedette.

Condamner la vedette revient à rompre avec son passé comme avec son présent, avec sa jeunesse, passée aux côtés de la vedette et qui a fait à cette vedette une place si importante. C’est admettre que l’engagement d’une vie est une faute davantage qu’une gloire ou une bravoure, souvent revendiquées (Cf. la fierté éprouvée et exprimée d’être fan de telle vedette, parfois contre les autres, « aveugles et ignorants »). C’est en effet, aussi, pour ces fans, abandonner ou détruire et voir disparaître, avec l’amour, l’admiration et la défense de la vedette, une identité – individuelle et collective – valorisante à leurs yeux, source d’estime de soi, et parfois construite de haute lutte, contre les sarcasmes, les disqualifications, les moqueries, les rejets, tout au long d’une vie vouée à la personnalité aimée.

The Conversation

Gabriel Segré ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Dans la peau des décideurs : en Colombie, un jeu de rôle pour comprendre les arbitrages de la transition énergétique

Source: The Conversation – in French – By Annabelle Moreau Santos, Chargée de projets de recherche médiation scientifique, Agence Française de Développement (AFD)

La Colombie dispose d’un mix électrique déjà largement décarboné, mais reste très dépendante du charbon et du pétrole qui représentent 55 % de ses importations. Projet LEAF

En matière de transition énergétique, gare aux décisions hâtives et aux modélisations simplistes : chaque choix politique nécessite des arbitrages entre coûts et opportunités économiques, sociaux ou climatiques. La crise française des gilets jaunes, en 2018, en a fourni une illustration marquante. Pour mieux anticiper les points de frictions et éviter les impasses, un jeu de rôle développé en Colombie propose aux joueurs de se mettre dans la peau des ménages, des acteurs économiques ou des décideurs. Une manière originale de mieux appréhender la complexité des arbitrages à réaliser.


La transition énergétique ne se résume pas à la mise en application des politiques d’atténuation d’un État. Elle touche aussi à des enjeux de souveraineté et de stabilité économique, comme l’ont rappelé les crises énergétiques récentes, de la guerre en Ukraine à la crise actuelle au Moyen-Orient.

Pourtant, malgré des outils d’analyse toujours plus sophistiqués – modèles macroéconomiques et énergétiques, scénarios climatiques et technologiques… –, la mise en œuvre de ces transitions reste difficile. En cause : des décisions collectives complexes, impliquant des acteurs aux intérêts souvent divergents. Les responsabilités sont éclatées entre de nombreuses institutions qui peinent à se coordonner et les espaces de dialogue entre acteurs demeurent limités, fragmentés, voire inexistants.

En Colombie, un dispositif original – un jeu de stratégie conçu par des chercheurs et baptisé PowerShift – explore une autre voie : mettre les acteurs en situation afin de les aider à mieux comprendre les arbitrages propres à la transition.

Un jeu pour passer de la modélisation macroéconomique au dialogue

En Colombie, le développement d’outils de modélisation macroéconomique des transitions écologiques et de dispositifs de dialogue entre acteurs a ainsi pu montrer comment les approches quantitatives et qualitatives pouvaient se renforcer mutuellement pour accompagner la transition énergétique.

Leur mise en œuvre s’inscrit dans un contexte spécifique : le pays dispose d’un mix électrique déjà largement décarboné, reposant à près de 70 % sur l’hydroélectricité. Il s’est, par ailleurs, engagé dans des objectifs climatiques ambitieux : réduire de 51 % d’ici 2030 ses émissions de gaz à effet de serre et atteindre 19 gigawatts (GW) de capacités en énergies renouvelables non conventionnelles d’ici 2050.

Toutefois, ces objectifs coexistent avec des contraintes économiques fortes. La Colombie reste très dépendante du charbon et du pétrole, qui représentent plus de 55 % de ses exportations, tandis que l’industrie pétrolière contribue à hauteur de 8 % des recettes fiscales totales.




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Dans ce cadre, un premier outil quantitatif a été déployé : le modèle macroéconomique GEMMES, que nous avons co-développé à l’Agence française de développement (AFD), avec les institutions colombiennes.

Il vise à appuyer les autorités dans l’analyse et l’anticipation des vulnérabilités et des opportunités susceptibles d’émerger dans le cadre de la transition bas carbone, en cohérence avec les objectifs climatiques du pays. À la demande du ministère des finances et du crédit public (MHCP), GEMMES est aujourd’hui officiellement intégré aux outils de modélisation quantitative du pays.

Dans le sillage de ces travaux, un second dispositif a été développé pour répondre à une autre dimension de la transition : la mise en dialogue des acteurs clés à travers un jeu de stratégie, PowerShift, qui place les participants en situation de décision dans une économie simulée.

Fondé sur une méthodologie de modélisation d’accompagnement (démarche ComMod), le jeu les confronte à des contraintes réalistes, tout en laissant une place importante au libre arbitre. Là où les modèles quantitatifs explorent des trajectoires, la forme du jeu de stratégie permet de les incarner et d’en expérimenter collectivement les implications.

Dans la peau des acteurs de la transition : mode d’emploi du jeu PowerShift

PowerShift repose sur un principe simple : plonger les participants dans une économie fictive mais réaliste, fortement inspirée de la Colombie.

Les joueurs incarnent trois types d’acteurs, chacun disposant de ressources, d’objectifs et de contraintes propres : ménages, entreprises et gouvernement. Ils doivent produire, investir, consommer, négocier et décider de politiques publiques, tout en faisant face à des chocs économiques et climatiques.

Les joueurs sont répartis en plusieurs catégories d’acteurs.
Fourni par l’auteur

Chaque session se déroule en plusieurs tours. Les participants évoluent dans un cadre contraint : dépendance aux ressources fossiles, contraintes budgétaires de l’État, vulnérabilité des ménages, pression des marchés internationaux… Leur objectif est de concilier activité économique, bien-être social et réduction des émissions, un objectif difficile à atteindre car les décisions des uns affectent directement les autres.

Les indicateurs suivis (émissions, consommation, déforestation, commerce extérieur) permettent d’observer les effets des décisions de chaque catégorie d’acteurs d’un tour à l’autre. À partir de ces résultats, les participants peuvent ajuster leurs stratégies.

Exemple d’atelier Powershift mené en Colombie.

Ce que montrent les parties jouées : fausses bonnes idées et risques de crise économique

Neuf sessions ont été organisées à Bogotá, réunissant plus de 150 participants issus de ministères, d’institutions financières, du secteur privé et de la société civile, représentant plus de 50 institutions.

Photographie d’un plateau de jeu PowerShift.
LEAF

Cette diversité d’acteurs a permis de confronter des points de vue rarement réunis dans un même espace, faisant apparaître les interdépendances entre politiques publiques, stratégies d’entreprise et comportements des ménages. Elle a également permis d’explorer un large éventail de scénarios, révélant la complexité des dynamiques de transition et des décisions associées.

  • Dans certains cas, les choix des participants ont conduit à des crises économiques rapides. Par exemple, en adoptant des politiques fiscales visant à redistribuer les richesses, ils ont incité des entreprises à investir à l’étranger, ce qui a aggravé les déséquilibres commerciaux.

  • Dans d’autres situations, en réduisant la consommation de pétrole, ils ont parfois fragilisé les ménages, en affectant les revenus issus d’activités économiques dépendantes de cet hydrocarbure. Cela s’est traduit par une perte de souveraineté alimentaire, illustrant les risques d’une transition dite « injuste ».

  • Des dynamiques de déforestation sont également apparues comme stratégie d’adaptation des ménages face à des pressions sur leurs moyens de subsistance.

Vue d’un sablier à côté d’un symbole des enjeux pétroliers au cours d’une partie.
LEAF

Certains scénarios, enfin, ont mis en évidence des arbitrages difficiles.

  • Lors d’un épisode simulant un phénomène El Niño (un phénomène climatique associé à des sécheresses et à une baisse des précipitations), la baisse de production hydroélectrique a conduit à relancer des centrales thermiques, permettant de stabiliser l’économie à court terme, mais au prix d’un recul des objectifs climatiques.

  • Dans d’autres cas, la réduction des émissions a résulté d’un ralentissement économique plutôt que d’une transformation structurelle du système productif.

Ces expériences montrent que les trajectoires de transition ne sont ni linéaires ni optimales, mais marquées par des compromis. Elles n’impliquent pas, pour autant, uniquement des effets négatifs : le temps contraint du jeu tend surtout à faire émerger des situations critiques, tandis que des trajectoires plus viables nécessiteraient davantage d’itérations. Autrement dit : en situation réelle, les crises tendent à être moins fréquentes qu’au cours du jeu.

De la Colombie à la France et à la Suisse

L’expérimentation PowerShift ne s’est pas limitée à la Colombie. Des sessions ont également été organisées en France et en Suisse. Leur comparaison met en évidence un point central : à règles identiques, les dynamiques de décision varient. Les participants projettent dans le jeu leurs cadres institutionnels, leurs pratiques et leurs représentations du rôle de l’État.

  • En Colombie, les contraintes budgétaires liées à la dépendance aux ressources extractives ont pesé fortement sur les arbitrages ;

  • en France, les sessions ont fait davantage apparaître des formes de conflictualité sociale et de blocage ;

  • en Suisse, où les participants étaient exclusivement issus du monde académique, les échanges ont été plus analytiques et délibératifs.

Ces écarts montrent que les décisions de transition ne se déploient pas dans un cadre neutre, mais sont profondément ancrées dans des institutions, des rapports de force et des cultures de l’action publique, qui orientent les arbitrages possibles.

Passer du jeu à la vie : les leçons pour la transition

L’expérience PowerShift permet de dégager plusieurs enseignements pour l’accompagnement des transitions énergétiques. D’abord, elle souligne l’importance de la coordination entre acteurs. Les sessions montrent que l’absence de communication entre secteurs constitue un facteur central d’échec : la transition ne saurait être pilotée de manière fragmentée.

Elle met également en évidence la nécessité de mieux comprendre les représentations des différents acteurs : en prenant conscience des contraintes des autres parties prenantes, les participants développent une forme d’empathie stratégique. Les évaluations confirment cet effet : 66 % déclarent un gain significatif de compréhension, et 81 % indiquent avoir élargi leur vision des trajectoires possibles.

Un auteur du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (Giec) ayant participé à une session en Suisse est même allé jusqu’à souligner que les modélisateurs de scénarios quantitatifs gagneraient à intégrer davantage d’approches qualitatives comme celle-ci. En rendant visibles les hypothèses implicites, les valeurs et les rapports de force, le jeu complète les modèles quantitatifs.

Témoignages de participants.

Un acteur de haut niveau colombien, de son côté, résume :

« C’est une expérience sociale et de prise de décision entre acteurs d’une économie [capable de] refléter la réalité de n’importe quel pays. »

Toutefois, PowerShift présente certaines limites. Il reste exigeant à mettre en œuvre, nécessitant la mobilisation d’acteurs variés et du temps pour permettre une exploration approfondie, avec des difficultés possibles à maintenir l’engagement sur la durée. Le format des sessions, souvent limité à quelques tours de jeu, restreint l’exploration de certains scénarios.

Par ailleurs, comme toute simulation, il repose sur des choix de cadrage qui influencent les dynamiques observées et ne permet pas, à lui seul, de produire des solutions opérationnelles directement transposables dans l’action publique.

En somme, le dispositif ne fournit pas de solution clé en main. Il ne remplace ni les modèles économiques ni les analyses scientifiques. Il propose autre chose, que ces outils ne produisent pas seuls : un cadre pour confronter des points de vue, tester des options et mieux saisir les implications des choix collectifs, rendre visibles les tensions et les interdépendances qui structurent la transition énergétique.

Car, au fond, la transition ne se résume pas à une trajectoire optimale à identifier ou à une équation à résoudre. Elle se construit dans l’interaction, les compromis et les désaccords. Toute la question est alors de savoir qui est prêt à prendre place à la table des négociations… et de jouer le jeu.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Dans la peau des décideurs : en Colombie, un jeu de rôle pour comprendre les arbitrages de la transition énergétique – https://theconversation.com/dans-la-peau-des-decideurs-en-colombie-un-jeu-de-role-pour-comprendre-les-arbitrages-de-la-transition-energetique-282188

Angine de poitrine : pourquoi on aime une musique qu’on ne comprend pas vraiment

Source: The Conversation – in French – By Oliver Serrano León, Director y profesor del Máster de Psicología General Sanitaria, Universidad Europea

Le duo québécois Angine de poitrine en concert (CLICHEK/Angine de poitrine)

On tombe sur la vidéo presque par hasard. À l’écran apparaissent deux personnages masqués, dont l’esthétique oscille entre l’artisanal, l’absurde et l’inquiétant. Ils commencent à jouer. La guitare ne sonne pas comme on s’y attendrait. Certaines notes semblent se loger « entre » les notes que nous connaissons. La batterie avance avec précision, mais pas toujours sur des chemins prévisibles. La première réaction est la perplexité. La deuxième, la curiosité. Et, avant même de l’avoir décidé, on continue à regarder.


C’est en partie ce qui explique le phénomène récent d’Angine de poitrine, un duo expérimental québécois qui s’est particulièrement fait remarquer par sa combinaison de rock mathématique, de masques en papier mâché, d’humour surréaliste et d’utilisation de guitares microtonales. Leur passage à KEXP en a fait une curiosité virale : non seulement pour leur son, mais aussi pour la difficulté de les ranger dans une case connue.

Angine de poitrine sur KEXP.

Du point de vue de la psychologie, ce cas est fascinant, car il nous force à poser une question plus large : pourquoi peut-on aimer une musique qu’on ne sait pas, au départ, comment interpréter ?

Le cerveau n’écoute pas : il prédit

Écouter de la musique, ce n’est pas recevoir des sons passivement. Le cerveau anticipe. Il s’attend à ce qu’une mélodie continue dans une certaine direction, à ce qu’une tension harmonique se résolve, à ce qu’un rythme retombe à un moment donné. Une grande partie du plaisir musical vient de ce jeu délicat entre confirmation et surprise.

Quand tout est trop prévisible, la musique s’aplatit. Quand tout est trop imprévisible, elle bascule dans le chaos. Entre ces deux extrêmes se trouve une zone particulièrement fertile : la musique qui défie nos attentes sans pour autant les détruire. Des études sur la prévisibilité, l’incertitude et le plaisir musical ont montré que nous tendons à préférer des niveaux intermédiaires de complexité : suffisamment d’ordre pour nous orienter, suffisamment de surprise pour nous tenir en haleine.

C’est précisément ce terrain qu’Angine de poitrine occupe. Leurs chansons peuvent sembler étranges, mais elles ne sont pas du pur désordre. Il y a de la répétition, du rythme, des motifs, une énergie physique. La batterie offre une structure reconnaissable tandis que la guitare instille une sensation d’instabilité. Le résultat est un mélange psychologiquement efficace : l’auditeur ne saisit pas tout à fait ce qui se passe, mais il n’est pas non plus complètement perdu.




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Les microtons : quand une note semble être à sa place

L’utilisation des microtons mérite qu’on s’y attarde. Dans la musique occidentale courante, l’octave est divisée en douze demi-tons. Le piano, la guitare standard ou la grande majorité de la pop s’inscrivent dans ce cadre. La musique microtonale, elle, utilise des intervalles plus petits ou différents de ceux qu’impose ce système.

C’est pourquoi une guitare microtonale peut sembler, à la première écoute, « désaccordée ». Mais cette impression ne signifie pas nécessairement qu’elle l’est. Elle signifie que le cerveau compare ce qu’il entend à ses schémas antérieurs. Si une note atterrit là où notre oreille – façonnée par notre culture – ne l’attendait pas, nous l’interprétons comme une bizarrerie, une tension, voire une erreur.

Couverture de l’album Vol. II d’Angine de poitrine
Couverture de l’album Vol. II d’Angine de poitrine.
(Angine de poitrine)

Les recherches sur l’apprentissage d’intervalles microtonaux inconnus montrent que des auditeurs occidentaux sans formation particulière peuvent se familiariser avec des gammes inhabituelles par la simple exposition. Ce qui semble étrange au départ devient progressivement intelligible. Le goût musical n’est pas qu’une préférence spontanée : c’est aussi un apprentissage perceptif.

D’autres travaux sur les accords microtonaux peu familiers suggèrent que notre réponse affective à ces sons dépend autant de propriétés acoustiques internes que d’habitudes acquises par exposition culturelle. Autrement dit : nous n’écoutons pas seulement avec nos oreilles, mais aussi avec toute l’histoire musicale que nous portons en nous.

Le malaise peut aussi être esthétique

Ce qu’Angine de poitrine ne fait pas, c’est éliminer le malaise. Ce qu’ils font, c’est l’intégrer à l’expérience. Cela rejoint une idée centrale de la psychologie de la musique : le plaisir ne vient pas uniquement de ce qui est agréable, doux ou familier. Il peut aussi naître de la tension, de l’ambiguïté et de la résolution partielle d’une attente.

La musique active des circuits cérébraux liés à la récompense, à l’anticipation et à l’émotion. Des études en neurosciences sur le plaisir musical et la prédiction ont suggéré que ce plaisir surgit quand le cerveau détecte des schémas, génère des attentes, puis constate des écarts significatifs par rapport à celles-ci. Ce n’est pas seulement ce qui sonne bien qui nous touche ; c’est ce qui nous oblige à réorganiser ce que nous nous attendions à entendre.

C’est pourquoi une proposition apparemment difficile peut devenir addictive. La première écoute produit l’étrangeté. La deuxième permet de reconnaître un motif. La troisième transforme l’étrange en familier. Au fil de ce parcours, le cerveau récolte une petite récompense : il a partiellement apprivoisé le chaos.

Voir change ce qu’on entend

Angine de poitrine, ce n’est pas que du son. C’est de l’image, du geste, du théâtre, des personnages. Les masques, l’esthétique absurde et la présence physique des interprètes influencent la façon dont on écoute. Des recherches sur la perception musicale en tant qu’expérience multisensorielle ont montré que les éléments visuels d’une performance ne sont pas de simples ornements : ils peuvent modifier l’interprétation émotionnelle, structurelle et esthétique de ce qu’on entend.

Dessin d’une personne portant un masque blanc à pois noirs et d’une autre portant un masque noir à pois blancs
L’apparence de ses membres fait partie de son attrait.
Angine de poitrine

Ce n’est pas pareil d’écouter une pièce microtonale hors contexte et de la voir jouée par deux personnages qui semblent sortir tout droit d’un rituel à la fois comique et artisanal. L’image peut servir de clé de lecture : ce n’est pas une erreur, c’est un jeu ; ce n’est pas de la maladresse, c’est de l’intention ; ce n’est pas du bruit, c’est un langage. Plusieurs études ont d’ailleurs montré que l’information visuelle influe sur l’évaluation d’une performance musicale et que les gestes de l’interprète modifient ce que nous percevons.

Dans un écosystème saturé de musique lisse et de recommandations algorithmiques, cette dimension physique et scénique prend tout son sens. Angine de poitrine semble offrir quelque chose de difficile à simuler : la présence, la singularité manuelle, l’imperfection signifiante. Le sentiment que « ça se passe vraiment » fait partie de l’attrait, surtout dans un contexte où la musique en direct reste associée à l’authenticité, à l’identité et au lien social.

L’étrange comme refuge face au prévisible

Le succès d’Angine de poitrine tient peut-être à un paradoxe contemporain. Jamais nous n’avons eu accès à autant de musique et, pourtant, une grande partie de l’expérience culturelle semble de plus en plus optimisée pour ne pas déranger. Les plates-formes apprennent nos préférences et nous renvoient des variations de ce que nous aimions déjà. La surprise est administrée à dose homéopathique.

C’est pourquoi, quand surgit quelque chose qui brise le moule sans renoncer au rythme, à la virtuosité et à l’humour, le cerveau dresse l’oreille. Non pas parce qu’il comprend immédiatement le code, mais parce qu’il détecte une occasion d’exploration.

Angine de poitrine ne prouve pas que tout ce qui est étrange finit par plaire. La singularité seule ne suffit pas. Ce qui fonctionne, c’est la combinaison : déviation et structure, microtons et groove, masque et précision, déconcertement et plaisir physique.

Au fond, ce n’est peut-être pas malgré notre incompréhension que nous aimons cette musique. C’est grâce à elle.

La Conversation Canada

Oliver Serrano León ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Angine de poitrine : pourquoi on aime une musique qu’on ne comprend pas vraiment – https://theconversation.com/angine-de-poitrine-pourquoi-on-aime-une-musique-quon-ne-comprend-pas-vraiment-284366

« Vieux » et fiers de l’être : retourner le stigmate pour se faire entendre !

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Argoud, Professeur des Universités en sociologie, Université Paris-Est Créteil Val de Marne (UPEC)

« Vieilles » et « vieux » sont des qualificatifs jugés stigmatisants pour désigner les personnes âgées. Et pourtant, ils n’ont jamais autant fait florès. Retour sur les raisons d’un tel phénomène plutôt paradoxal.


En France, les plus âgés ont longtemps été désignés par les termes de « vieux » ou de « vieillards », notamment à travers la figure des « vieux travailleurs », regroupés par exemple en amicales avant la Seconde Guerre mondiale. Cette appellation était empreinte d’une vision misérabiliste de la vieillesse liée à la très grande précarité des conditions de vie de ceux que Simone de Beauvoir désignait comme étant « les parias de la société ».

Avec l’émergence d’une politique de la vieillesse et l’amélioration du système des retraites, vieux et vieillards ont progressivement disparu de la sémantique à partir des années 1970. D’autres termes plus neutres, voire plus positifs, ont pris le relais, comme « troisième âge », « aînés », « retraités et personnes âgées »… La longévité qui caractérise la société amène à une diversification toujours plus poussée des catégories aux contours flous avec, par exemple, « les seniors » ou « le quatrième âge ».

Et voilà que, depuis quelques années, le terme « vieux » semble revenir en grâce. Citons pêle-mêle la mobilisation interassociative « Les Vieux méritent mieux ! », le baromètre annuel des Villes et amis des aînés « Ce que veulent les vieux », le slogan du Conseil national autoproclamé de la vieillesse « Rien sur les Vieux sans les Vieux », le film documentaire de Claus Drexel intitulé les Vieux, le magazine trimestriel Vieux lancé par Antoine de Caunes… En 2026, même la revue académique Gérontologie et Société publie deux volumes sous le titre la Parole des vieilles et des vieux.

Que traduit ce retour fulgurant sur la scène sociale et médiatique d’un terme très largement déprécié ?

Une réappropriation du vieillissement

En sociologie, on peut parler d’un mécanisme de retournement du stigmate. Il s’agit pour les personnes qui utilisent ce terme de se réapproprier une image a priori défavorable pour en faire un élément de fierté et de revendication. Les substantifs « vieilles » ou « vieux » restent aujourd’hui encore très largement stigmatisants, alors que l’adjectif est plus ambivalent, comme en témoignent les vieilles choses qui prennent de la valeur en vieillissant.

Mais s’agissant des personnes âgées, elles sont confrontées à un contexte plus général de dépréciation de la vieillesse. Les valeurs jeunistes qui caractérisent les sociétés modernes (vitesse, réactivité, mobilité, beauté…) s’avèrent peu favorables à ce qu’une place et un rôle soient reconnus aux plus âgés. La seule échappatoire est alors pour ces derniers de… rester jeunes. C’est ce qui explique l’omniprésence du « bien vieillir » dans les politiques publiques et dans le marketing visant les seniors.

L’affirmation du terme « vieux » sur la scène sociale est une manière pour ceux qui le revendiquent de prendre leurs distances vis-à-vis de la figure dominante du senior. Ainsi, depuis 2023, est organisé un contre-salon des vieilles et des vieux, qui se veut une alternative aux traditionnels salons des seniors.

« Les Vieux » (2024), de Claus Drexel, bande-annonce.

Le retour en grâce des « vieux » ne signifie cependant pas un retour à l’approche assistancielle de la vieillesse. Bien au contraire, cette manière de désigner les personnes âgées est plutôt le fruit d’une auto-désignation en tant que sujets vieillissants et d’une stratégie pour échapper à l’emprise marchande de la « silver économie ».

C’est aussi un moyen pour un public plus large, constitué de professionnels, de protester contre les multiples reports du plan gouvernemental « grand âge » et de rendre visible un nouvel espace de revendications vis-à-vis de l’État.

À la recherche d’un contre-modèle

Ce n’est donc pas qu’une affaire de sémantique : les « vieux » sont porteurs d’un contre-modèle de la vieillesse. Le vieux ou la vieille correspond à quelqu’un qui a un vécu ne se réduisant pas à une identité construite en extériorité par des non-vieux. Il donne ainsi à voir un processus plus endogène de l’avancée en âge entendue comme une expérience de vie singulière.

Il en résulte deux conséquences importantes. La première est qu’il incite à la prise de parole de ces nouveaux vieux sur la scène publique. Cette expérience de vie, relativement inédite dans une société de la longévité, les conduit en effet à s’exprimer sur ce qui leur paraît important ou souhaitable. Autrement dit, les vieux ont des choses à dire, en leur nom propre. Et comme les vieux sont majoritairement des vieilles, les femmes âgées ont beaucoup plus souvent le droit de cité qu’auparavant.

Le terme « vieux » ouvre également la voie à des représentations sociales alternatives de la vieillesse. L’affirmation de soi, de son corps, de ses désirs et projets parvient de plus en plus à se frayer un chemin dans une société pourtant âgiste. Elle contribue à revendiquer une identité moins dépendante des normes dominantes, parfois plus provocatrice, comme l’illustre la chaîne YouTube TéléVioc qui se revendique comme la chaîne « des vieux nouveaux ».

Les nouveaux vieux sont arrivés

Cette renaissance du terme « vieux » est favorisé par le renouvellement des générations de retraités. Ces nouvelles générations ont bénéficié d’un autre mode de vie que leurs prédécesseurs et sont porteuses de nouvelles valeurs. Le sentiment de résignation qui a longtemps dominé une population âgée issue massivement des classes populaires est de moins en moins de mise. Une partie des retraités actuels cherche à se déprendre des formes traditionnelles de représentation et de participation.

Interview de Laure Adler sur le contre-salon des vieilles et des vieux (Conseil national autoproclamé de la vieillesse, 2023).

À cet égard, une des premières organisations de personnes âgées à s’être constituée autour d’un projet alternatif est l’association Old’up. Cette dernière est née en 2008 à l’initiative de Marie-Françoise Fuchs, ancienne médecin et psychanalyste. Old’up dénote, en effet, au sein de l’univers des associations de personnes âgées en assumant explicitement le recours au terme de « vieux ».

D’autres initiatives sont nées en France dans cette mouvance. La plus connue est sans doute le Conseil national autoproclamé de la vieillesse (CNaV) constitué fin 2021 sous l’égide de quatre personnalités, Véronique Fournier, Nicolas Foureur, Éric Favrereau et Francis Carrier. Le CNaV fait du terme « vieux » le cœur de son identité :

« Le CNaV est un mouvement citoyen qui a pour but d’affirmer l’identité “vieille” et la volonté de s’autodéterminer des “personnes vieilles”. »

Le point commun de ces diverses initiatives associatives est d’avoir été lancées par des personnalités qui disposent d’une notoriété, leur permettant d’accéder à la scène publique et de dénoncer le décalage existant entre les représentations sociales qui sont véhiculées et la réalité telle qu’elles la vivent. Cela les amène à dénoncer plus largement l’âgisme dont fait preuve la société et l’infantilisation qui peut en résulter, au détriment de leur désir d’autonomie.

The Conversation

Dominique Argoud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Vieux » et fiers de l’être : retourner le stigmate pour se faire entendre ! – https://theconversation.com/vieux-et-fiers-de-letre-retourner-le-stigmate-pour-se-faire-entendre-281772

Le regroupement de crédits : un révélateur des disparités contemporaines en matière de « maîtrise de son destin »

Source: The Conversation – France (in French) – By Gaëtan Mangin, Enseignant contractuel en sociologie à l’Université d’Artois, rattaché à l’UMR LEM 9221, Université Bourgogne Europe

Le regroupement de crédits est devenu un fait social majeur. Près de 200 000 ménages français y ont eu recours en 2025. Pourtant, on sait assez peu de choses sur eux. Une étude originale s’est penchée sur cette population. Trois cas types sont apparus, loin des stéréotypes du ménage surendetté.


Les ménages dont l’endettement entrave les capacités à faire face aux dépenses qualifiées d’ordinaires ou à réemprunter sont la cible des offres de regroupement de crédits. Aussi appelée « rachat de crédits », cette opération consiste à faire solder ses emprunts par un organisme bancaire qui devient un créancier unique. Il permet au ménage endetté de faire baisser ses mensualités et son taux d’endettement et/ou d’obtenir une trésorerie supplémentaire.

Un fait social largement inédit

Ce qui pourrait paraître un épiphénomène est en réalité un fait social de grande ampleur. En effet, en 2025, ce sont près de 200 000 ménages français qui ont effectué une simulation de regroupement de crédits sur Internet (Source : données internes à l’entreprise Ymanci, commanditaire de la présente étude).

Contrairement aux idées reçues, il s’agit en majorité de ménages propriétaires de leur résidence principale (64,76 % contre 57,4 % dans l’ensemble de la population française). Ils perçoivent un revenu mensuel médian de 2 200 euros, ce qui est légèrement supérieur au revenu médian des Français qui s’élève à 2 146 euros, et qui est relativement stable puisque 68,6 % sont en contrat à durée indéterminée ou retraités.

Ces constats conduisent à penser qu’il s’agit d’un fait social relativement inédit, et pas si facile que cela à appréhender. Notre recherche se base sur 70 entretiens avec des ménages propriétaires de leur logement (ou en accession à la propriété) ayant sollicité un rachat de crédit. Elle nous mène à différencier trois configurations qui permettent d’expliquer des manières différenciées de faire l’expérience du regroupement.

Le choc de la gestion d’un budget

On retrouve d’abord des ménages ayant souscrit des crédits en nombre important, parfois pour des montants faibles, mais à des taux d’intérêt élevés (frôlant parfois les 30 %). Ils sont bénéficiaires de « réserves d’argent » accordées par leurs banques, soit de montants qu’ils peuvent emprunter librement depuis leurs applications bancaires, mais aussi de « prêts personnels » accordés par divers organismes de crédits, ou encore de cartes de crédit de magasin et autres offres ponctuelles de prêts à faible montant ayant servi à financer des achats de meuble, des réparations de véhicule, des sorties en famille, mais aussi des achats dits de « première nécessité ».




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Il s’agit tendanciellement des ménages les moins bien dotés économiquement : on y retrouve les revenus les moins élevés, mais aussi les contrats de travail les plus précaires, soit des composantes structurelles d’une difficulté à sécuriser sa situation financière et à projeter sereinement son avenir et celui de son ménage. Ils sont plus souvent d’origine sociale modeste et rendent compte d’une volonté de leurs parents de les préserver des inquiétudes liées à l’argent durant leur enfance, ce qui a eu pour effet de les tenir éloignés des questions financières jusqu’au moment où leur parcours les a confrontés à la gestion d’un budget.

Dans cette configuration, l’objectif de l’opération est avant tout de survivre, ici et maintenant, à un moment où s’impose dans les têtes une image négative du futur et même insupportable stricto sensu. Alors qu’on pourrait penser que le regroupement de crédits autorise aussi et surtout à se projeter dans ce qui est à venir, il permet en l’espèce de s’engager à nouveau dans le présent, guère plus. Le regroupement de crédits est perçu comme une solution unique et pressante, et dont ils sont peu à même de négocier les modalités. Il est ainsi vécu comme une épreuve normative, tant la confrontation avec le commercial de l’organisme bancaire, celui qui « juge » et évalue avant de « sauver », renvoie à ses propres sentiments d’incompétence, de honte et de culpabilité.

Regrouper les crédits pour mieux repartir ?

Il est possible d’identifier ensuite des ménages dont la structure d’endettement peut sembler « ordinaire » tant elle correspond aux imaginaires liés au « bon » endettement. Concrètement, ils possèdent un prêt immobilier ainsi que d’un à trois crédits à la consommation ayant été contractés de façon à rénover, entretenir ou aménager leur logement et/ou à acquérir un véhicule de moyenne gamme. Pour ces ménages aux revenus situés autour de la médiane de notre population, la voiture est incontournable pour accéder à l’emploi et/ou aux commodités, notamment parce que leur budget contenu les a menés à privilégier l’acquisition d’un pavillon individuel au détriment de la proximité avec les aires urbaines.

Si le taux d’endettement de ces ménages n’est pas vécu comme excessif ou handicapant, il peut se révéler inquiétant au moment de prévoir de nouvelles étapes de vie. Le regroupement intervient au moment où ils identifient des échéances biographiques relativement certaines (début des études des enfants, passage à la retraite…) dont l’anticipation est exprimée comme étant nécessaire et perçue comme décisive. Ainsi, l’objectif est de modifier durablement l’usage qui est fait de l’argent, parfois en instaurant de nouvelles pratiques de prévoyance et d’anticipation.

L’enjeu exprimé est celui de (re)prendre le contrôle sur le cours de sa vie et plus particulièrement sur son avenir. Le regroupement soutient ainsi un « moment biographique » particulier au cours duquel le ménage engage un processus consistant à objectiver son parcours de vie et à élaborer de nouvelles perspectives. Il est un moment au sein duquel ils s’arrogent le sentiment de (re)devenir les sujets de leur propre vie, ou pour le dire comme certains ménages rencontrés : « à nouveau maîtres de leur destin ».

Construire son emprise

Pour un certain nombre de ménages enfin, la structure de l’endettement traduit à la fois une volonté d’aisance matérielle et une attention apportée aux conditions d’emprunts. Ils font état d’une situation financière exprimée comme viable et satisfaisante, et, parfois confortable, malgré un endettement conséquent. Pour ces ménages, l’accès aux biens de consommation, notamment par l’endettement, permet d’accéder à une position sociale et culturelle valorisée. À cet égard, le rachat de crédits est aussi destiné à entretenir des différences de niveaux de vie ostensibles.

Fédération bancaire française (FBF) – 2014.

Il s’agit là des ménages les mieux dotés socialement (aux professions les plus rémunératrices et/ou qui bénéficient d’un patrimoine conséquent), engagés dans des logiques de pérennisation et de consolidation de leur situation économique, notamment patrimoniale. Leur demande consiste à optimiser leur capacité à s’endetter pour investir dans des possessions matérielles qui hybrident des logiques d’agrément et d’investissement (aménager des dépendances dans sa maison, faire creuser une piscine…). Il s’agit ici d’intensifier le sentiment d’avoir prise sur son destin, en perpétuant sa capacité à accéder à des biens à forte teneur symbolique et en renforçant son patrimoine foncier.

Engagés dans des projets vécus et exprimés comme « privés », ces ménages recourent au regroupement de crédits dans une perspective familialiste et intimiste, de manière à consolider un projet pensé sur le long terme. Ils souhaitent aussi renforcer un sentiment de contrôle sur eux-mêmes, leur vie et leurs proches, autant que sur leur place dans un espace social perçu comme conflictuel et hiérarchisé selon un degré de réussite sociale avant tout définie à partir de critères financiers.

Dans une sorte de prophétie qui participe assez largement à s’autoréaliser, ils considèrent que l’avenir imposera de penser d’abord à ses propres intérêts, loin de la société globale laissée à elle-même. En ce sens, ces ménages appréhendent le regroupement dans une perspective instrumentale, et celui-ci s’insère dans un processus plus large d’autonomisation vis-à-vis d’une société extérieure à laquelle il semble préférable de ne plus appartenir. Pour eux, le regroupement de crédits s’apparente ici à une épreuve de sécession dans la mesure où il s’agit d’affirmer sa différenciation vis-à-vis d’un « autrui » collectif tenu à bonne distance.

The Conversation

Gaëtan Mangin a reçu des financements du groupe Premista (propriétaire de la marque Ymanci).

Hervé Marchal, en tant que responsable scientifique de la présenté étude, a pu financer cette recherche et surtout recruter un post-doctorat grâce à des financements du groupe Premista (propriétaire de la marque Ymanci).

ref. Le regroupement de crédits : un révélateur des disparités contemporaines en matière de « maîtrise de son destin » – https://theconversation.com/le-regroupement-de-credits-un-revelateur-des-disparites-contemporaines-en-matiere-de-maitrise-de-son-destin-280309

Passage de la vie terrestre à aquatique : un nouveau fossile éclaire l’évolution des dents des premiers cétacés

Source: The Conversation – France in French (2) – By Romain Weppe, Paléontologue, Royal Belgian Institute of Natural Sciences

Vue d’artiste de Kalakocetus aurorae, un ancêtre des baleines. Maëva Orliac, Fourni par l’auteur

Les premiers ancêtres des cétacés – le groupe de mammifères auquel appartiennent les orques et les dauphins – étaient déjà connus pour posséder des dents adaptées à un régime carnivore. Notre découverte récente, publiée dans la revue Nature Ecology & Evolution, permet désormais d’entrevoir ce à quoi pouvait ressembler l’étape intermédiaire entre les dents broyeuses de leurs ancêtres terrestres et les dents tranchantes de ces prédateurs aquatiques.

Dans la région de Kalakot, au Cachemire indien, un nouveau fossile âgé d’environ 48 millions d’années vient d’être découvert : Kalakocetus aurorae.

Les molaires de cet animal de la corpulence d’un petit loup présentent une morphologie inédite, intermédiaire entre celles de ses plus proches parents terrestres et celles des premiers cétacés déjà connus dans le registre fossile. Il apparaît comme le représentant le plus primitif identifié à ce jour parmi les cétacés.

Cette découverte apporte ainsi un nouvel éclairage sur l’une des transitions les plus spectaculaires de l’histoire évolutive des mammifères : le passage progressif d’animaux terrestres herbivores à des prédateurs adaptés à la vie aquatique.

Comment cette découverte a-t-elle été réalisée ?

Le fossile de Kalakocetus aurorae a été découvert dans des roches sédimentaires âgées d’environ 48 millions d’années, dans la région de Kalakot, au nord de l’Inde. Cette région est considérée depuis longtemps par les paléontologues comme le véritable berceau des cétacés, car elle a livré les plus anciens fossiles connus témoignant de l’évolution des mammifères terrestres vers les baleines et dauphins actuels.

L’élément le plus remarquable concerne ses molaires inférieures. Chez les proches parents terrestres des cétacés, les molaires possèdent généralement quatre cuspides principales (les pointes présentes sur les dents), adaptées au broyage des aliments. Chez les premiers cétacés connus jusqu’à présent, ces molaires étaient déjà simplifiées et dominées par deux cuspides tranchantes spécialisées dans le cisaillement. Or, Kalakocetus aurorae présente une configuration intermédiaire originale à trois cuspides.

Mandibule et dentition du nouveau cétacé fossile Kalakocetus aurorae.
Fourni par l’auteur

Pour comprendre sa place dans l’évolution des cétacés, nous avons réalisé une analyse phylogénétique comparant son anatomie dentaire à celle d’autres mammifères ongulés fossiles et des premiers cétacés déjà connus. Cette analyse montre qu’il occupe la position la plus basale dans l’arbre évolutif du groupe.

Nous avons également étudié ses dents grâce à des analyses 3D de surface ainsi qu’à l’étude des traces d’usure dentaires, à différentes échelles. Ces approches permettent de reconstituer le fonctionnement des mâchoires et le régime alimentaire des animaux fossiles.

Les résultats indiquent que Kalakocetus aurorae avait déjà adopté un régime carnivore impliquant principalement des mouvements de cisaillement de la mâchoire, tandis que la fonction de broyage des molaires était déjà fortement réduite.

Pourquoi cette découverte est-elle importante ?

L’adaptation des cétacés à la vie aquatique s’est accompagnée de transformations profondes de leur anatomie, notamment au niveau de leur dentition.

Les cétacés modernes présentent aujourd’hui des dents extrêmement spécialisées. Les dauphins et autres cétacés à dents possèdent des dents coniques presque toutes identiques, tandis que les baleines ont perdu leurs dents au profit de fanons. Les premiers cétacés connus montraient déjà une simplification importante des molaires, avec la disparition des surfaces de broyage au profit de dents plus tranchantes adaptées à la carnivorie. Mais cette transition apparaissait jusqu’ici de manière très brutale dans les archives fossiles, sans qu’aucun stade intermédiaire ne soit clairement documenté.

La morphologie de Kalakocetus aurorae fournit précisément cet élément manquant. Elle montre que l’évolution des dents des cétacés s’est probablement produite de manière plus progressive qu’on ne le pensait. Cette découverte suggère également que les changements alimentaires vers la carnivorie ont commencé très tôt dans l’histoire évolutive des cétacés, probablement en parallèle de leur adaptation croissante aux environnements aquatiques.

Quelles perspectives pour la suite ?

Cette étude ouvre de nouvelles perspectives pour comprendre les premières étapes de l’évolution des cétacés et les mécanismes ayant accompagné leur transition vers la vie aquatique.

La découverte de nouveaux fossiles, ainsi que de futures recherches combinant anatomie fonctionnelle, imagerie 3D et analyses isotopiques, devraient aider à mieux comprendre comment les premiers cétacés capturaient et consommaient leurs proies.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui ont menées ces dernières, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.

The Conversation

Romain Weppe ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Passage de la vie terrestre à aquatique : un nouveau fossile éclaire l’évolution des dents des premiers cétacés – https://theconversation.com/passage-de-la-vie-terrestre-a-aquatique-un-nouveau-fossile-eclaire-levolution-des-dents-des-premiers-cetaces-282794

Au Liban, Israël parti pour reproduire les erreurs du passé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Asher Kaufman, Professor of History and Peace Studies, University of Notre Dame

Alors que Washington et Téhéran négocient, le front israélo-libanais s’embrase : frappes israéliennes intensifiées, tirs du Hezbollah, plus d’un million de déplacés libanais. Et l’Iran, protecteur du Hezbollah depuis la naissance de celui-ci en 1982, conditionne tout accord avec les États-Unis à un arrêt des opérations israéliennes au Liban. Pris en tenaille entre son objectif stratégique, une administration américaine qui tente de la brider et une opinion intérieure à convaincre avant les élections de fin 2026, Benyamin Nétanyahou semble enfoncer Israël dans un bourbier libanais qui lui est familier…


En entrant en guerre contre l’Iran, le gouvernement israélien semblait poursuivre deux objectifs étroitement liés : renverser la République islamique et se débarrasser définitivement du Hezbollah.

La logique voulait que le groupe chiite libanais, qui représente une menace persistante pour Israël depuis 44 ans, finisse par succomber une fois qu’il aurait été privé de son bienfaiteur iranien. Après tout, les tentatives israéliennes visant à détruire le Hezbollah par une action militaire directe n’avaient pas été couronnées de succès, pas plus que les efforts de désarmement du mouvement soutenus par la communauté internationale.

Mais alors que les négociations entre États-Unis et l’Iran en vue d’un accord susceptible de mettre fin à leur conflit se poursuivent, le front israélo-libanais reste plus actif que jamais. Israël a intensifié ses frappes et ses incursions en profondeur au Liban, tandis que le Hezbollah prend pour cible l’armée israélienne déployée dans le sud du Liban et la population civile résidant dans le nord d’Israël.

Pis encore, du point de vue du gouvernement israélien : l’Iran a trouvé le moyen de faire profiter le Hezbollah de sa propre résilience et de l’influence qu’il exerce désormais sur la circulation maritime dans le détroit d’Ormuz. En effet, Téhéran subordonne actuellement tout accord potentiel avec Washington à un arrêt complet des hostilités israéliennes au Liban — une manœuvre clairement destinée à préserver les positions politiques et militaire du Hezbollah, son principal mandataire.

Depuis la reprise des hostilités au Liban le 2 mars 2026, le bilan humanitaire est lourd. Au 1er juin, plus de 1 million de Libanais avaient été contraints de quitter leur domicile, et plus de 3 300 personnes avaient été tuées. Du côté israélien, 24 soldats et 4 civils ont été tués au cours de la même période.

Israël cherche à dissocier le front libanais de l’ensemble du conflit régional, afin de poursuivre sa campagne militaire contre l’organisation chiite indépendamment des négociations américano-iraniennes. Mais il n’est pas certain qu’il y parvienne. L’administration Trump a largement exclu Israël de son dialogue avec l’Iran, tout en tentant de limiter les opérations israéliennes au Liban à des frappes dans le sud du pays et dans la vallée de la Bekaa, et en lui interdisant de mener des attaques contre les infrastructures publiques. L’ordre donné par Benyamin Nétanyahou, le 1er juin, de frapper la capitale libanaise, Beyrouth, met à nu les limites de la pression américaine.

En fin de compte, la résolution de ce conflit dépendra de la manière dont Donald Trump choisira de gérer les exigences iraniennes concernant l’avenir du Liban. Historien spécialiste d’Israël et du Liban, j’ai étudié les cycles de violence ayant opposé Tel-Aviv au Hezbollah depuis la création de celui-ci en 1982 et j’ai observé des schémas récurrents dans lesquels le Hezbollah en est sorti renforcé, conservant sa domination sur la société libanaise en tant que mandataire de l’Iran. Contrairement aux espoirs israéliens, le soutien de l’Iran au Hezbollah n’a pas pris fin avec la guerre en Iran. Et pour compliquer encore les choses, la poursuite de l’occupation israélienne du territoire libanais pourrait fournir au Hezbollah la justification nécessaire pour alimenter le discours selon lequel il représente la principale ligne de résistance. Et une fois encore, c’est l’ensemble de la population libanaise qui est la première victime de la situation.

Un Hezbollah blessé mais pas mort

Bien que considérablement affaibli par plus de deux ans et demi de guerre avec Israël, le Hezbollah continue d’exercer un pouvoir considérable au Liban. Après un cessez-le-feu en novembre 2024 – qui a suivi la guerre totale de septembre-octobre de cette année-là – les combats ont apparemment cessé, un nouveau président libanais a été élu et un nouveau gouvernement a été formé en février 2025.

Ces développements ont mis fin à une impasse politique de trois ans provoquée par le droit de veto effectif du Hezbollah sur les gouvernements libanais successifs depuis 2008. Cependant, même depuis la formation d’un gouvernement en 2025, l’État libanais n’a pas été en mesure de progresser efficacement dans le désarmement du Hezbollah, comme le prévoyait l’accord d’armistice qui a mis fin à la précédente vague de combats.

Au contraire, l’Iran a déployé des efforts considérables pour soutenir son mandataire libanais. Téhéran a même envoyé des officiers supérieurs de ses Gardiens de la révolution peu après le cessez-le-feu de novembre 2024 pour prendre le commandement de l’organisation chiite, qui avait perdu nombre de ses dirigeants tués par Israël. Ces efforts portent aujourd’hui leurs fruits pour Téhéran, comme en témoigne la capacité du Hezbollah à défier Israël sur le plan militaire.

Avec le début de cette dernière guerre en mars, le premier ministre libanais a interdit les activités militaires du Hezbollah, tandis que le président reprochait au groupe d’avoir entraîné le Liban dans un conflit que la plupart des Libanais rejetaient. Mais, comme par le passé, le gouvernement s’est révélé incapable de contrôler efficacement le Hezbollah. Cas révélateur : le 24 mars 2026, le ministère libanais des affaires étrangères a déclaré l’ambassadeur iranien persona non grata, lui ordonnant de quitter le pays. L’Iran et le Hezbollah ont défié cet ordre et l’ambassadeur a refusé de quitter l’ambassade à Beyrouth.

Cet épisode suggère également que les espoirs d’une revitalisation des capacités de l’État après l’arrivée au pouvoir en février 2025 du gouvernement libanais actuel – le premier gouvernement depuis 2008 à ne pas être contrôlé par le Hezbollah – étaient peut-être prématurés.

Gaza via le Liban

En recourant à ce que certains ont qualifié de « modèle de Gaza au Liban », Israël a de fait créé une nouvelle zone de sécurité dans le sud du Liban en occupant une partie du territoire libanais, en rasant des villages entiers que le Hezbollah utilisait à des fins militaires et en chassant la majeure partie de la population de la région.

Mais Israël a déjà occupé le sud du Liban par le passé : d’abord en mars 1978, lors de l’opération Litani, puis de nouveau de 1982 à 2000. Aucune de ces occupations n’a abouti à une amélioration durable de la sécurité d’Israël ; elles ont au contraire laissé des cicatrices indélébiles dans la conscience collective israélienne, qui perçoit désormais le Liban comme un bourbier dans lequel Israël a été entraîné à plusieurs reprises. Le gouvernement de Nétanyahou semble en train de mener le pays vers un nouvel embourbement au Liban.

La nouvelle de l’occupation par l’armée israélienne du château de Beaufort, dans le sud du Liban, le 31 mai, devrait raviver de sombres souvenirs chez les Israéliens. Ce château reste ancré dans la mémoire collective comme un symbole de l’échec de l’occupation israélienne du sud du Liban entre 1982 et 2000. Nétanyahou a toutefois présenté cette opération comme un signe de force, déclarant : « Nous sommes revenus plus forts que jamais. » L’histoire suggère le contraire.

Une ancienne fortification se dresse au sommet d’une colline
Un drapeau israélien flotte au-dessus du château médiéval de Beaufort, près du village d’Arnoun, au sud du Liban, le 31 mai 2026.
Getty Images/AFP

L’histoire se répète

Dans son action au Liban, Nétanyahou est largement motivé par la situation politique intérieure d’Israël.

La majorité des Israéliens soutiennent la poursuite de la guerre contre le Hezbollah. Or des élections nationales sont prévues en octobre 2026. Nétanyahou doit donc d’autant plus afficher des résultats positifs sur au moins l’un des multiples fronts militaires qu’il a délibérément maintenus ouverts depuis l’attaque du Hamas du 7 octobre 2023.

En Iran, il peine à atteindre ses objectifs. Dès lors, se tourner vers le Liban et, avant tout, vers le Hezbollah lui offre une raison de maintenir l’état d’urgence en Israël, dont il a besoin pour sa propre survie politique. Mais l’échec en Iran rend d’autant plus difficile la réalisation de l’objectif de Nétanyahou au Liban. Avec la question d’Ormuz, le gouvernement de Téhéran semble avoir trouvé un moyen de pression significatif sur les États-Unis et Israël. Et dans ces conditions, Téhéran n’abandonnera sans doute pas le Hezbollah, qui reste son atout régional le plus important.

La diplomatie est la seule issue à cet imbroglio. Et même si elle ne conduisait probablement pas au désarmement du Hezbollah ni au retrait total d’Israël du sud du Liban, elle reste la seule voie constructive pour aller de l’avant. À la demande de l’administration Trump, les ambassadeurs israélien et libanais se sont rencontrés pour discuter d’un accord diplomatique entre leurs deux pays, qui n’ont jamais entretenu de relations officielles. Et le 30 mai, des représentants des armées des deux pays se sont rencontrés à Washington.

Pour la première fois depuis 1983, le gouvernement libanais a accepté de négocier directement avec Israël au sujet d’un accord politique à long terme, incluant la possibilité de délimiter enfin leurs frontières communes. Le Hezbollah, comme on pouvait s’y attendre, s’est opposé avec véhémence à ces négociations.

Ce à quoi nous assistons actuellement au Liban est une nouvelle preuve de l’échec de la guerre menée par Israël et les États-Unis contre l’Iran. Cette guerre qui a débuté avec de grandes annonces sur l’émergence imminente d’un nouveau Moyen-Orient pacifique et prospère pourrait bien aboutir à une version encore plus sinistrée du Moyen-Orient d’avant : une République islamique enhardie, une nouvelle occupation israélienne du sud du Liban et un Hezbollah qui, bien qu’affaibli, demeurerait ancré en tant que milice armée agissant de concert avec l’Iran et hors de tout contrôle de l’État libanais.

The Conversation

Asher Kaufman ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Liban, Israël parti pour reproduire les erreurs du passé – https://theconversation.com/au-liban-israel-parti-pour-reproduire-les-erreurs-du-passe-284343

Radicalisation des jeunes : la culpabilisation des mères, celles « qui auraient dû voir »

Source: The Conversation – in French – By Amani Braa, Assistant Lecturer, Sociologie, Université de Montréal

Depuis plusieurs années, la radicalisation des jeunes défraie les manchettes. Cette radicalisation peut graviter autour de la mouvance d’extrême droite, comme on l’a vu le 30 mai à Shawinigan, lors d’une manifestation pour un « Québec blanc », ou autour d’autres radicalismes, dont la mouvance islamiste.


À chaque fois qu’un jeune pose un geste de radicalisation, surtout extrême, la société tout entière demande des comptes : où était la famille ? Qu’a-t-elle vu, ou refusé de voir ? Mais dans les faits, ce n’est pas tant la famille qui est dans la ligne de mire. C’est la mère.

Depuis près de dix ans, j’enquête sur les politiques de prévention de la radicalisation en Europe, en Afrique du Nord et en Amérique du Nord. Mes recherches, faites au Québec, en Tunisie et en Italie, m’ont menée auprès de familles, d’intervenants communautaires, de travailleurs sociaux, de membres des forces de l’ordre, d’enseignants et d’autres acteurs engagés dans ces dispositifs. Elles s’appuient sur plus de 160 entretiens, de nombreuses années d’observation de terrain, ainsi que sur l’analyse de politiques publiques, de rapports institutionnels, de formations professionnelles et d’autres documents produits dans le domaine de la prévention.

La maternalisation du politique

Déjà en 2024, la chercheuse Fatima Ahdash, de l’Université Hamad Bin Kalifa, au Qatar, dénonçait ce qu’elle appelle la « familialisation » de la radicalisation et du terrorisme, c’est-à-dire la place croissante accordée aux familles musulmanes dans les politiques de prévention, alors même que leurs expériences demeurent largement absentes de la recherche.

Au fil de ma récente recherche, un autre constat s’est progressivement imposé. Si les discours institutionnels invoquent constamment la « famille », les responsabilités associées à la prévention reposent avant tout sur les mères musulmanes, présentées comme les personnes les mieux placées pour détecter les premiers signes jugés inquiétants, comprendre les changements de comportement de leurs enfants, intervenir au bon moment et, parfois, alerter les autorités.

Derrière l’appel à la famille se dessine ainsi une mobilisation particulière de la figure maternelle, fondée sur l’idée que les mères seraient naturellement plus proches, plus attentives et plus aptes à protéger leurs enfants.

Mes recherches montrent ainsi que l’on assiste à davantage qu’une simple familialisation de la prévention. Un processus plus spécifique émerge, par lequel des responsabilités sociales, politiques et sécuritaires sont progressivement reportées sur les mères. C’est ce phénomène que je désigne par le concept de « maternalisation du politique ».

Les sciences sociales et les études féministes l’ont montré depuis longtemps : la maternité n’est pas seulement une expérience intime ou biologique. Elle est profondément politisée. Elle est traversée par des normes, des attentes et des rapports de pouvoir qui définissent ce qu’une mère devrait être, faire, ressentir et incarner. La figure historiquement construite de la « bonne mère » varie selon les époques, les contextes sociaux, les classes sociales, la race, la religion ou encore le statut migratoire.

Prises dans des injonctions contradictoires

Les recherches féministes montrent, depuis plusieurs décennies, que certaines maternités font l’objet d’une surveillance plus intense que d’autres. Les travaux de la sociologue Coline Cardi, de la juriste, sociologue et théoricienne féministe noire Dorothy Roberts et de nombreuses autres chercheuses féministes ont montré qu’en Occident, les mères issues des classes populaires, de même que les mères racisées, immigrantes ou musulmanes sont plus fréquemment soumises au contrôle institutionnel et à l’obligation de prouver qu’elles sont de « bonnes mères ».

Les mères musulmanes occupent une place particulière dans cette dynamique. Comme l’a montré la chercheuse en études de la maternité et en études féministes Sophia Ahmed, elles sont souvent prises dans des injonctions contradictoires : à la fois perçues comme des femmes qu’il faudrait protéger ou émanciper, mais également comme des figures potentiellement associées à un risque sécuritaire.

Mes recherches montrent que, en plus, les attentes qui pèsent sur les mères musulmanes dépassent largement les seuls contextes occidentaux. Qu’elles vivent en Europe, en Amérique du Nord ou dans des sociétés majoritairement musulmanes, elles sont fréquemment confrontées à des normes exigeantes qui les rendent responsables du comportement, de l’éducation, de la moralité et de l’avenir de leurs enfants.

Les politiques de prévention de la radicalisation ne créent pas cette responsabilité ; elles s’appuient sur une conception déjà bien ancrée de la maternité selon laquelle les mères seraient naturellement les mieux placées pour comprendre, protéger et guider leurs enfants.

« Familles » = mères…

C’est précisément pour cette raison qu’elles occupent une place centrale dans les dispositifs de prévention. Si ceux-ci s’adressent officiellement aux « familles », ce sont souvent les mères qui sont sollicitées en priorité. Elles sont invitées à repérer les changements de comportement, à interpréter les signes jugés préoccupants et à intervenir avant qu’une situation ne soit perçue comme problématique. Ce qui apparaît comme une reconnaissance de leur rôle éducatif devient alors une responsabilité particulièrement lourde à porter, puisqu’elle les place au croisement d’attentes familiales, sociales, religieuses et désormais sécuritaires.

Quel que soit l’acteur interrogé au cours de mes recherches, la figure de la mère revenait constamment au centre des récits.

Les intervenants communautaires parlaient de son rôle essentiel auprès des enfants. Les enseignants soulignaient sa capacité à détecter les changements de comportement. Les membres des forces de l’ordre la décrivaient comme l’interlocutrice privilégiée lorsqu’une situation devenait préoccupante. Les pères eux-mêmes renvoyaient fréquemment vers elle lorsqu’il était question de comprendre, surveiller ou accompagner les enfants.

Les mères apparaissaient presque systématiquement comme les premières personnes sollicitées lorsqu’émergeait une inquiétude concernant un jeune.

Cette centralité n’a d’ailleurs pas seulement émergé lors de ma récente recherche ; elle traverse l’ensemble de mes dix années de recherche. Au fil des observations, des activités de prévention, des rencontres avec les professionnels du milieu et des échanges avec les familles, la figure maternelle revenait constamment au premier plan. Les programmes de mobilisation s’adressaient aux familles, mais les activités et les conversations étaient souvent pensées pour les mères. Les institutions parlaient de l’entourage, mais les attentes se concentraient sur elles.

« Celle qui sait »

Cette place particulière repose sur une conviction largement partagée : la mère serait celle qui sait. Celle qui connaît le mieux ses enfants, qui remarque les moindres changements, qui comprend ce qui échappe aux autres et qui peut intervenir avant qu’il ne soit trop tard.

Au fil des entretiens, cette représentation apparaissait partout. Les professionnels la mobilisaient. Les membres des familles la reprenaient. Les enfants eux-mêmes décrivaient souvent leur mère comme celle qui portait tout : les inquiétudes, les responsabilités, les conflits et les efforts nécessaires au maintien de l’équilibre familial.

Mais cette valorisation a un prix. Car si la mère est présentée comme celle qui voit tout, elle devient aussi celle qui aurait dû voir. Si elle est celle qui protège, elle devient également celle qui n’aurait pas suffisamment protégé. Plus les attentes augmentent, plus la responsabilité qui pèse sur elle devient difficile à porter.

C’est ainsi qu’une figure idéalisée de la maternité se transforme progressivement en une exigence presque impossible : être capable d’anticiper, de comprendre et de prévenir des phénomènes sociaux, politiques et sécuritaires qui dépassent largement la sphère familiale.

Au-delà de la radicalisation, cette recherche invite à réfléchir à une question plus large : que demandons-nous aux mères ? Pourquoi continuons-nous à attendre d’elles qu’elles portent, presque seules, le poids de problèmes qui concernent pourtant l’ensemble de la société ?

La Conversation Canada

Amani Braa ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Radicalisation des jeunes : la culpabilisation des mères, celles « qui auraient dû voir » – https://theconversation.com/radicalisation-des-jeunes-la-culpabilisation-des-meres-celles-qui-auraient-du-voir-283017

Les fondations philanthropiques négligent le financement des personnes handicapées

Source: The Conversation – in French – By Diane Alalouf-Hall, Docteure en sociologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Le handicap est encore largement considéré comme une « responsabilité de l’État », contrairement à la petite enfance, à la santé maternelle ou à la lutte contre la pauvreté, mieux intégrées aux priorités des fondations philanthropiques.


Malgré une décennie de discours utiles sur l’équité, la diversité et l’inclusion, le handicap reste malheureusement largement invisibilisé et sous-financé. Menée par le PhiLab avec plusieurs partenaires, dont l’organisation Humanité & Inclusion Canada, notre étude « Une cause oubliée » met en lumière cet angle mort persistant.

À l’occasion de la Semaine québécoise des personnes handicapées, cette réalité mérite d’être soulignée.




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27 % de la population, moins de 2 % des subventions

Les chiffres sont éloquents. Au Canada, 27 % des personnes de 15 ans et plus vivent avec au moins une incapacité, soit 8 millions de personnes. Au Québec, ce sont 1,4 million d’individus concernés et le taux d’incapacité augmente avec l’âge. Pourtant, selon les données mises en valeur dans la recherche citée, moins de 2 % des subventions philanthropiques canadiennes ciblent explicitement des causes liées au handicap.

Dans le cadre de l’étude, parmi la trentaine de fondations québécoises qui ont été rencontrées et qui ont répondu à un sondage, seulement quatre ont indiqué disposer de programmes spécifiquement dédiés au handicap.

Les données de l’Agence du revenu du Canada confirment l’ampleur du sous-financement. En 2024, la Fondation J.W. McConnell a consacré 476 500 $ sur 24,5 millions à des organismes liés au handicap, via quatre bénéficiaires. La Fondation Trottier, de son côté, n’y a dirigé qu’environ 75 000 $, répartis entre trois organisations, sur 36,8 millions distribués.

La Fondation Mirella et Lino Saputo fait figure d’exception : sur 45,9 millions versés en 2024, au moins 18 millions ont été consacrés à des causes liées au handicap, à travers plus d’une soixantaine de subventions. Il est important de mentionner que le soutien au handicap est officiellement déclaré comme prioritaire. Du côté des fondations publiques, la Fondation du Grand Montréal y a affecté au minimum 70 000 $ sur 17,4 millions. Fait révélateur : aucune n’intégrait formellement le handicap dans ses cadres d’équité, de diversité et d’inclusion (EDI).

Ces données, tirées des informations publiques de l’Agence du revenu du Canada, doivent toutefois être interprétées avec prudence : elles ne permettent pas toujours de saisir l’ensemble des soutiens accordés. Nos calculs se limitent donc aux dons explicitement destinés à des organismes officiellement reconnus comme liés au handicap. Ils offrent un ordre de grandeur, plutôt qu’un portrait exhaustif.

L’EDI, un cadre peu mobilisé pour le handicap

Les fondations étudiées n’ignorent pas l’EDI, elles l’ont largement adopté dans leur discours. La recherche met en évidence une tension de fond : l’EDI y est défini en termes si larges, si inclusifs, si malléables, que cette notion finit par exclure tout en voulant inclure.

« Nous ne voulions fermer la porte à personne avec une stratégie EDI », explique une personne répondante. Paradoxalement, c’est précisément ce refus d’être exclusif, donc de rendre claires l’ensemble des situations concrètes nécessitant « équité, diversité et inclusion » qui fait en sorte que des populations, comme les personnes handicapées, sont invisibilisées.

En évitant de définir formellement quelles populations sont ciblées, les fondations ne se dotent pas d’un radar exhaustif pour orienter leurs pratiques. L’EDI devient, selon les mots d’une répondante, quelque chose que l’on peut afficher « presque partout et à tout moment » sans que cela contraigne à inclure, à réorienter, et à soutenir de manière significative.




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Ce flou n’est pas toujours involontaire. Comme l’indique un répondant, plusieurs fondations reconnaissent ouvertement préférer une définition flexible, notamment pour éviter d’être liées par les catégories officielles proposées par le gouvernement canadien : « il s’agit de garder la définition flexible, car le gouvernement n’est pas flexible. » D’autres fondations ont fait le choix de développer leur propre « langage EDI », ajoutant le terme justice à EDI pour « JEDI ». Une appropriation réalisée moins pour approfondir les formes de leur engagement que pour prendre des distances avec une définition bureaucratique et apolitique de l’EDI.

Le résultat est le même. Leur prise de distance stratégique laisse entière la question formulée par une répondante à l’étude : « et c’est là qu’il est peut-être temps de se demander : OK, mais que voulons-nous réellement ? »

Cette situation n’est pas propre au handicap. Un rapport récent souligne également que les approches EDI, dans le secteur à but non lucratif, peinent souvent à se traduire en transformations concrètes des pratiques de financement, en particulier pour les groupes historiquement marginalisés.

Une logique qui ne tient pas

Pourquoi les discours et les pratiques s’intéressent peu au handicap ? La réponse la plus fréquente tient à la conception que le handicap relève d’une responsabilité de l’État.

« Le handicap, comme le vieillissement, est étroitement associé au concept de santé, dont il revient au gouvernement de s’occuper », explique une répondante d’une fondation subventionnaire. Une autre ajoute : « Je pense qu’il serait très irresponsable que les coûts de fonctionnement d’une résidence [pour personnes âgées] dépendent de la philanthropie. »

Pourtant, comme le souligne une autre répondante : « Quand il s’agit du handicap, la perception, c’est que c’est au gouvernement de s’en occuper après ça, ils vont quand même donner à la petite enfance. Il y a quelque chose d’imaginaire là-dedans. »

Cette réticence ne tient pas à une question de répartition des responsabilités, mais à une perception tenace : le handicap est vu comme une affaire médicale relevant de l’État, plutôt que comme une réalité sociale à transformer. Or, cette transformation suppose aussi l’engagement des familles, des entreprises et de la société civile.


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Un cercle vicieux structurel

Peu intégrée à l’EDI, la question du handicap subit un effet de sélection : les organisations du secteur accèdent moins facilement au financement. Pourtant, ce milieu, structuré « par et pour » les personnes concernées, repose sur une expertise vécue et une forte légitimité.

Mais ces mêmes organisations se heurtent aux normes implicites de la philanthropie institutionnelle : être doté d’indicateurs de performance quantitatifs, devoir présenter des dossiers étayés pour l’obtention de financement, et faire montre d’une gouvernance formalisée. De telles exigences rendent difficilement accessible le financement philanthropique.

Le paradoxe est cruel ! Plus une organisation est proche des réalités du terrain et des modalités organisationnelles artisanales, moins elle a de chances d’accéder aux financements philanthropiques. Sans financement public suffisant, elle ne peut pas développer la « capacité administrative » requise que nombre de fondations recherchent. Comme le résume une répondante du milieu communautaire : « si nous attendons simplement qu’elles viennent à nous, ça ne fonctionnera pas. Nous devons être intentionnels dans notre approche. »

Ce mécanisme d’exclusion n’est pas nouveau. La recherche rappelle que le mouvement des femmes a traversé exactement la même situation il y a 20 ans. Jugé trop petit, trop militant, pas assez professionnel, le mouvement était faiblement appuyé. La situation a changé à partir du moment où le secteur philanthropique a changé son point de vue et a reconnu l’importance de couvrir le mouvement des femmes. La création de la Fondation canadienne des femmes en est l’exemple le plus évident. Le handicap attend toujours son équivalent.

Des gestes concrets, pas des principes

Les recommandations de la recherche sont claires : consacrer au moins 10 % des budgets au handicap d’ici dix ans — un seuil encore inférieur à son poids démographique —, créer un fonds national gouverné par des personnes concernées et abandonner les politiques de « projets non sollicités » au profit d’approches proactives.

Les personnes en situation de handicap ne demandent pas à être sauvées : elles organisent, innovent, militent. Ce qu’elles attendent, c’est un partenariat réel et durable.

La Conversation Canada

Diane Alalouf-Hall a reçu des financements du CRSH.

Diane Morin et Jean-Marc Fontan ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Les fondations philanthropiques négligent le financement des personnes handicapées – https://theconversation.com/les-fondations-philanthropiques-negligent-le-financement-des-personnes-handicapees-280647