Pleut-il davantage en ville qu’à la campagne ? Oui, mais pas autant qu’on ne le croyait

Source: The Conversation – in French – By Shankar Sharma, PhD student, Climate Change Research Centre, UNSW Sydney

Chaleur urbaine, aérosols, bétonisation : les villes semblent favoriser la pluie. Henry Chen/Unsplash, CC BY

Il pleut davantage en ville que dans la campagne environnante, mais peut-être pas autant qu’on le pensait. Des chercheurs montrent que les changements intervenus dans les réseaux de satellites influencent aussi les tendances observées.


Comme d’autres pays, l’Australie a été touchée, sur sa côte est par un épisode de mauvais temps, marqué par des orages, de fortes pluies et des crues soudaines à Sydney et dans certaines régions de la Nouvelle-Galles du Sud et en tant que chercheurs, nous nous sommes demandés si les villes influencent elles-mêmes les précipitations qui s’abattent sur elles.

La question est importante, car la majorité de la population vit désormais en milieu urbain. Si l’urbanisation modifie les précipitations, même légèrement, les conséquences peuvent toucher un grand nombre de personnes à travers les risques d’inondation, la conception des réseaux d’évacuation des eaux pluviales, l’approvisionnement en eau et la planification des infrastructures.

Les données satellitaires montrent de manière constante que de nombreuses villes connaissent davantage d’épisodes pluvieux que les zones rurales qui les entourent. L’explication la plus courante est que les villes elles-mêmes jouent un rôle : la chaleur urbaine, la rugosité accrue des surfaces, les aérosols et les modifications de l’occupation des sols peuvent tous influencer le développement des tempêtes et la répartition des précipitations.

Notre nouvelle étude, publiée dans la revue Environmental Research Letters, pose une question centrale : ces observations reflètent-elles de véritables modifications des précipitations ou dépendent-elles de la façon dont nous les mesurons ?

Pourquoi les satellites sont indispensables

Comprendre les précipitations au-dessus des villes est une tâche complexe.

Les pluviomètres mesurent avec précision la pluie en un point donné, mais leur répartition est irrégulière et ils ne permettent pas de rendre compte pleinement des variations des précipitations à l’échelle d’une grande agglomération. Les modèles climatiques peuvent simuler avec finesse la météo urbaine, mais effectuer des simulations à l’échelle du kilomètre pour de nombreuses villes et sur plusieurs décennies demeure extrêmement coûteux en puissance de calcul.

Les observations satellitaires permettent de combler cette lacune.

Le système Integrated Multi-satellite Retrievals for GPM, ou IMERG, développé par la NASA, fournit des estimations des précipitations à haute résolution sur la quasi-totalité du globe. Il est aujourd’hui largement utilisé pour étudier les pluies en milieu urbain.

Ce que révèlent les données satellitaires

Nous avons analysé les données de précipitations d’IMERG dans 15 des plus grandes villes du monde, dont Sydney et Melbourne. Ces villes couvrent une grande diversité de climats et de contextes géographiques, comprenant à la fois des régions côtières et des régions de l’intérieur des terres.

Un schéma clair s’est dégagé. Les épisodes pluvieux étaient plus fréquents au-dessus des zones urbaines que dans les zones rurales voisines. Le signal le plus marqué n’était pas que chaque tempête devenait plus intense, mais que les satellites comptabilisaient davantage d’heures de pluie au-dessus des villes. Les épisodes individuels sur les centres urbains déversaient souvent moins d’eau que ceux observés dans les zones environnantes.

Autrement dit, le principal signal urbain observé dans les données IMERG n’est pas une pluie plus abondante, mais une pluie plus fréquente.

Des capteurs différents, des récits différents

Les données satellitaires modernes sur les précipitations combinent des observations infrarouges et micro-ondes.

Les capteurs infrarouges estiment les précipitations de manière indirecte à partir de la température au sommet des nuages. Ils offrent une couverture étendue, mais peuvent passer à côté des pluies faibles, peu profondes ou associées à des nuages chauds, car celles-ci peuvent survenir même lorsque le sommet des nuages n’est pas particulièrement froid.

Les satellites équipés de capteurs micro-ondes évoluent sur des orbites basses et détectent des signaux plus directement liés aux gouttes de pluie et aux cristaux de glace présents dans les nuages. Ils sont donc particulièrement utiles pour déterminer si des précipitations sont réellement en cours.

Lorsque nous avons séparé les données IMERG selon le type d’observation utilisé, nous avons constaté que le signal urbain provenait principalement des observations micro-ondes, tandis que les estimations fondées sur l’infrarouge ne révélaient aucun schéma urbain particulier.

Cela ne signifie pas que le signal détecté par les micro-ondes est erroné, mais cela soulève un problème potentiel pour les études à long terme : les observations micro-ondes ont évolué au fil du temps. De nouveaux satellites ont été mis en service tandis que d’autres ont été retirés, et, dans les villes que nous avons étudiées, la fréquence d’échantillonnage par micro-ondes était presque deux fois plus élevée en 2023 qu’en 2001.

C’est un point important, car plus un capteur micro-onde survole fréquemment une zone, plus il a de chances de détecter des épisodes pluvieux. Une averse légère passée inaperçue en 2002 peut aujourd’hui être enregistrée par l’un des nombreux satellites susceptibles de survoler la région dans l’heure.

Évaluer l’impact des outils de mesure

Pour déterminer si cette évolution de l’échantillonnage influençait les tendances observées au niveau des précipitations, nous avons comparé les observations micro-ondes et non micro-ondes à leurs moyennes de long terme. Cette méthode nous a permis de distinguer ce qui relevait des changements dans l’échantillonnage satellitaire de ce qui résultait de véritables évolutions météorologiques.

Les variations de l’échantillonnage micro-onde expliquaient jusqu’à environ 20 % des tendances de long terme observées pour les précipitations dans les 15 villes étudiées. Concernant la fréquence des pluies, des villes comme Lagos, Londres, Melbourne, Pékin, Berlin, Mexico City et Paris présentaient des zones où plus de 40 % de la tendance apparente pouvait être attribuée à l’évolution du système d’observation lui-même.

Les satellites n’expliquent donc pas à eux seuls le schéma de précipitations observé au-dessus des villes. Après correction des effets liés à l’échantillonnage, ce signal subsiste, mais la tendance de long terme apparaît moins marquée. En d’autres termes, il semble bien qu’il pleuve plus souvent au-dessus des villes, mais probablement dans une moindre mesure que ce que les premières estimations laissaient penser.

Et maintenant ?

Pour Sydney, nous avons également comparé les données d’IMERG à celles de CMORPH, un autre dispositif satellitaire consacré aux précipitations, ainsi qu’aux mesures des pluviomètres du Bureau of Meteorology australien. CMORPH a mis en évidence un schéma urbain similaire, même si les deux jeux de données ne sont pas totalement indépendants puisqu’ils reposent en partie sur les mêmes observations micro-ondes.

Les pluviomètres constituent un moyen de vérification plus indépendant. Toutefois, à Sydney comme dans la plupart des villes, le nombre de stations situées en dehors du cœur urbain est trop limité pour confirmer avec certitude, à partir des seules observations au sol, l’ampleur réelle du phénomène.

Les données satellitaires sur les précipitations sont aujourd’hui utilisées dans de nombreux domaines : sciences du climat, évaluation des risques d’inondation, agriculture, assurance ou encore gestion des ressources en eau. Dans de nombreuses régions du monde, elles constituent même la seule source cohérente d’observations pluviométriques sur de vastes territoires. Nos résultats invitent toutefois à la prudence : une partie de tendance relevée peut provenir de l’évolution des systèmes d’observation plutôt que d’un changement réel du climat.

Quant aux raisons pour lesquelles les villes connaissent des pluies plus fréquentes, les explications les plus plausibles sont bien connues : la chaleur urbaine qui favorise l’ascension de l’air, les surfaces plus rugueuses qui dévient les vents vers le haut, ainsi que les aérosols qui modifient la formation des gouttelettes dans les nuages. Le phénomène est réel. Le défi consiste désormais à le mesurer correctement.

The Conversation

Shankar Sharma a reçu des financements de l’Australian Research Council.

Andy Pitman a reçu des financements de l’Australian Research Council.

Jason Evans a reçu des financements de l’Australian Research Council.

ref. Pleut-il davantage en ville qu’à la campagne ? Oui, mais pas autant qu’on ne le croyait – https://theconversation.com/pleut-il-davantage-en-ville-qua-la-campagne-oui-mais-pas-autant-quon-ne-le-croyait-284507

« Backrooms » : pourquoi l’angoissant labyrinthe du film ressemble à la vie moderne

Source: The Conversation – in French – By James Cronin, Professor in Marketing and Consumer Culture Studies, Lancaster University

Chiwetel Ejiofor est le personnage de Clark, dans Backrooms. (A24)

Dans « Backrooms : les arrière-salles », le plus récent film d’horreur de la société de production A24, Chiwetel Ejiofor incarne Clark, un architecte raté qui glisse accidentellement hors de la réalité. Il se retrouve piégé dans un labyrinthe sans fin composé de pièces aux murs jaunes, (les « Backrooms »), peuplé de bruits inquiétants et désincarnés, où prédomine le vrombissement des néons.

Le film se veut l’adaptation d’une de ces légendes urbaines effrayantes très populaires sur Internet : l’existence de « backrooms », d’immenses et interminables labyrinthes situés dans une réalité alternative, d’une taille invraisemblable, dont l’architecture oppressante et étrangère, apparaît néanmoins étrangement familière.

De fait, le film fait écho à la source bien réelle d’angoisses très profondes dans notre monde moderne : l’expérience vécue par ceux qui tentent de survivre dans une économie qui ne tient pas les promesses qu’elle avait fait miroiter.

Les spectateurs ne se retrouveront jamais (espérons-le) piégés dans le sinistre labyrinthe du film. Mais ils comprendront peut-être l’expérience de Clark, qui doit faire face aux promesses non tenues, au déclin de ses aspirations, à la précarité, à l’isolement social et à la crainte constante de devenir obsolète.

Beaucoup comprendront aussi — même s’ils ne s’y identifient pas complètemement — le ressentiment lancinant de Clark, son sentiment d’être privé de ce qu’il mérite, sa frustration croissante, et son amertume envers les autres, qu’il blâme pour son isolement et son manque de progrès. La réflexion, plus profonde, que le film fait émerger, c’est que le cauchemar de Clark a sans doute débuté bien avant qu’il ne se retrouve dans les « backrooms ».

Bande annonce de Backrooms : les arrière-salles.

Piégés bien avant

Clark s’éloigne de plus en plus éloigné de la vie qu’il espérait mener. Au lieu de concevoir des gratte-ciel, il dirige un magasin de meubles à rabais, perdu au cœur d’un centre commercial. Son entreprise est en déclin. Les clients sont rares, les factures s’accumulent et Clark, complètement fauché, dort sur un des lits en démonstration dans son magasin, avant de reprendre ses interminables journées de travail. Sa vie lui semble de plus en plus confinée et restreinte.

Pendant des décennies, l’éducation, le travail acharné et l’ambition nous ont été présentés comme le chemin presque assuré vers une carrière stable, un travail porteur de sens et une ascension sociale. Maintenant cependant, on retrouve de plus en plus de personnes hautement qualifiées, mais sous-employées, incapables de se payer un logement et exclues des professions pour lesquelles elles ont été formées.

La tragédie de Clark reflète l’expérience qui a été décrite par le théoricien social Steve Redhead comme le « claustropolitanisme » : le sentiment d’être des « citoyens enfermés » — otages de circonstances auxquelles ils ne peuvent rien changer, de rêves compromis avant même de pouvoir être poursuivis, et d’un avenir qui semble seulement pouvoir être pire que le présent.

Devoir mettre de côté ses ambitions personnelles pour accepter des emplois peu épanouissants et endurer des conditions de travail difficiles sont des réalités de plus en plus courantes dans l’économie actuelle, encombrée, où les pressions sont intenses. Pour Redhead, ils sont symptomatiques de « la condition culturelle contemporaine, où, plus que jamais, nous nous sentons piégés : on aurait envie d’arrêter la planète pour pouvoir en descendre ».

Déjà privé de liens sociaux stables, Clark éprouve un ressentiment croissant face à sa mobilité économique limitée, ce qui le freine encore davantage et alimente les tensions entre lui et son entourage.

Il finit par entraîner avec lui les employés de son magasin, payés eux aussi un salaire de misère dans les mystérieuses « backrooms », les mettant en danger et les traitant comme s’ils étaient largement sacrifiables. Quand son ex-femme veut quitter son travail pour poursuivre des études supérieures, il lui en veut, avec le sentiment cuisant et malsain d’être privé de ce qui devrait lui revenir. Il utilise sa thérapeute (jouée par Renate Reinsve) comme souffre-douleur, déversant sur elle ses propres émotions,sans égard aux difficultés qu’elle affronte de son côté.

Ce dernier aspect reflète d’ailleurs une caractéristique importante de l’expérience « claustropolitaine ». Dans le contexte actuel d’insécurité économique croissante, d’atomisation sociale, d’impression de perte des choix, d’une vie quotidienne marquée par l’incertitude existentielle et le sentiment général de perte de contrôle, la frustration est souvent détournée de ses véritables causes structurelles et projetés sur des groupes vulnérables.

Le plus grand danger qui menace Clark provient de sa colère mal placée, qui vient dévorer quiconque essaie l’aider. Dans ce cauchemar où le monde semble se refermer sur lui, Clark apparaît à la fois comme une victime et un bourreau.

La véritable horreur des backrooms

La prémisse de « Backrooms : les arrière-salles » nous offre l’occasion de réfléchir aux angoisses personnelles et économiques bien tangibles dans nos vies — des angoisses qui s’expriment par une impression générale d’enfermement, où les sensations de mouvement et d’immobilité se succèdent de façon irrégulière. Dans le film, les personnages se déplacent sans cesse, dans une monotonie cauchemardesque, mais ne vont nulle part.

Ils dérivent, avec avec un désespoir variable, à travers un labyrinthe de couloirs qui s’étendent à l’infini, sous le bourdonnement répétitif des néons au-dessus de leurs têtes, mais ne trouvent jamais rien de mieux. Il ressentent une envie irrépressible de tout fuir, mais toutes les issues sont bouchées — tout comme les options s’avèrent bloquées dans une économie « claustropolitaine ».

Peut-être encore plus que la légende Internet dont il s’inspire, « Backrooms : les arrière-salles » soulève des réflexions pertinentes sur notre société marquée par l’insécurité, les opportunités limitées et les possibilités qui s’amenuisent. Avec, comme message ultime, le fait que le labyrinthe le plus effrayant est peut-être celui dans lequel nous vivons déjà.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. « Backrooms » : pourquoi l’angoissant labyrinthe du film ressemble à la vie moderne – https://theconversation.com/backrooms-pourquoi-langoissant-labyrinthe-du-film-ressemble-a-la-vie-moderne-284382

La frontière entre éveil et sommeil est bien plus floue que l’on ne le pensait : on peut rêver en étant éveillé

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Decat, Doctorant, Sorbonne Université

Ce soir, en fermant les yeux dans votre lit, il vous arrivera quelque chose d’étrange. Vous passerez d’une pensée ordinaire à un rêve. Vous ne sauriez dire quand exactement. On imagine que la frontière est nette : éveillé, on pense ; endormi, on rêve. Pourtant, dans notre étude, publiée dans Cell Reports, nous montrons que cette frontière n’existe pas vraiment. On peut rêver avant de s’endormir, et planifier sa journée de demain en plein sommeil.


Pensez à ce que signifie être éveillé. Là, maintenant, en lisant ces lignes : des bruits vous parviennent, une lumière vous éclaire, un tissu touche votre peau. Vous êtes ancré dans le monde. Dormir, c’est un peu l’opposé. Vous êtes immobile, coupé de l’extérieur et habité par des expériences construites de l’intérieur : les rêves.

Entre les deux, il y a un laps de temps. On ne bascule pas d’un état à l’autre comme on éteint une lumière. C’est une transition graduelle où l’activité cérébrale ralentit, les muscles se relâchent, la respiration s’approfondit. Et l’esprit, lui, ne disparaît pas, il prend d’autres formes : des pensées liées à la journée écoulée ou à celle de demain, des images fugaces, quelques bribes de musique, des fragments de rêves… Les chercheurs appellent ça les « hypnagogies ».

Le problème, c’est que ces expériences sont fugaces et changeantes, difficiles à rapporter, encore plus à classifier. Comment passe-t-on de « Qu’est-ce que je mange demain » à « Je suis assis dans un train qui roule sous l’eau » ? Jusqu’ici, les chercheurs tentaient de les ranger dans des cases en fonction de ce qu’elles sont (« Celle-ci semble bizarre, donc c’est un rêve ») ou selon le moment où elles apparaissent (« J’exclus tout ce qui arrive à l’éveil »). Résultat : on savait qu’une multitude d’expériences traversent l’esprit pendant l’endormissement, mais sans être sûrs desquelles ni de quand ou comment le cerveau les fabrique. C’est exactement ce qu’on a voulu comprendre.

Laisser les données parler

Pour y voir plus clair, il fallait abandonner les catégories toutes faites et laisser les données parler. Nous avons enregistré l’activité cérébrale de 103 participants pendant qu’ils faisaient la sieste au laboratoire, par électroencéphalographie ou EEG : des électrodes sont placées sur la tête pour capter les signaux neuronaux et permettent de distinguer l’éveil (ondes rapides alpha) du sommeil léger (ondes plus lentes, thêta et sigma, avec de soudaines ondes très lentes et de brèves bouffées d’activité intense).

À plusieurs reprises, nous les avons interrompus avec un son pour leur poser une question toute simple : « Qu’est-ce qui vous traversait l’esprit juste avant l’alarme ? » Puis on leur a demandé de noter leur expérience sur quatre dimensions : à quel point elle était bizarre (et non ordinaire), fluide et continue (ou, au contraire, fragmentée), spontanée (sans contrôle volontaire), ainsi que leur impression d’être éveillés ou endormis.

Au total, nous avons récolté 375 expériences à l’endormissement. Plutôt que de décider nous-mêmes ce qui relevait du rêve ou de la pensée d’éveil, nous avons confié les expériences à un algorithme de Machine Learning. Sa tâche était de regrouper ces expériences en « états mentaux » sans qu’on lui dise à l’avance ce qu’ils devaient être.

En prenant en compte les notes des participants sur les quatre dimensions simultanément, l’algorithme cherchait des groupes d’expériences qui se ressemblent – un peu comme s’il cherchait des « familles » sur une carte à quatre coordonnées. Grossièrement : des fragments de souvenirs (« Une image de mon père m’est venue à l’esprit »), des pensées liées à l’environnement (« J’écoutais les bruits de la rue »), des imageries oniriques (« Je voyais des petits extraterrestres »), et des réflexions volontaires (« Je pensais à ce que j’allais faire demain »).

La question suivante s’imposait d’elle-même : à quel moment chacun de ces états surgit-il, entre l’éveil et le sommeil ?

Rêver éveillé, réfléchir en dormant

C’est là que les résultats deviennent surprenants. On s’attendait à un scénario simple : les pensées rationnelles à l’éveil, les imageries bizarres dans le sommeil. Et certains schémas allaient dans ce sens : en s’enfonçant dans le sommeil, l’état mental lié à l’environnement et celui lié aux réflexions volontaires se raréfiaient.

Mais voilà le cœur de notre découverte : les quatre états apparaissaient partout – à l’éveil, aux premiers instants de l’endormissement (stade N1) et dans un sommeil plus installé (stade N2). Ce qui nous traverse l’esprit n’est pas dicté par le fait d’être éveillé ou endormi.

En pratique, certains cas se sont révélés franchement paradoxaux. Une participante, parfaitement éveillée (ondes alpha sur l’EEG, signature de l’éveil) rapportait : « Des fourmis grimpaient sur moi avec des mots croisés en arrière-plan. » Un participant endormi en stade N2 (soudaines ondes amples sur le tracé, marqueur classique du sommeil) disait simplement : « Je pensais au travail. » On rêve avant de dormir, on réfléchit en dormant.

Il restait un point à élucider : le cerveau ne fonctionne pas de la même façon à l’éveil et dans le sommeil ; pendant le sommeil, il ralentit, il se synchronise. Alors comment une expérience onirique peut-elle survenir à la fois à l’éveil et au sommeil ? Pour le comprendre, nous avons zoomé : des fenêtres de temps plus courtes pour capter les changements rapides des ondes cérébrales, 64 électrodes pour couvrir le cortex de façon précise, des métriques de signal plus fines que celles utilisées traditionnellement.

Nous avons trouvé des signatures cérébrales des états mentaux. L’imagerie onirique, par exemple, s’accompagnait d’une communication plus faible entre régions cérébrales, comme si ces zones du cerveau parvenaient moins à dialoguer. Le point clé : ces signatures étaient les mêmes, que la personne soit techniquement éveillée ou endormie. Autrement dit, le cerveau peut produire le même type d’expérience mentale indépendamment de l’état de vigilance.

Et vous, qu’est-ce qu’il vous passe par la tête en vous endormant ?

Ces résultats ouvrent une question tout aussi intéressante. Ces expériences mentales, est-ce que tout le monde les traverse ? Dans le même ordre ? Et est-ce que cela dit quelque chose de qui nous sommes ?

Pour le savoir, nous avons conçu Drifting Minds, un questionnaire en ligne d’une vingtaine de minutes qui explore vos expériences mentales à l’endormissement. Plus de 4 500 personnes sur les cinq continents y ont déjà participé. L’objectif est d’identifier des profils d’endormissement dans la population et de voir si s’ils dépendent de l’âge, du sexe, de la culture, mais aussi s’ils sont liés à des traits comme la créativité, l’anxiété, la capacité d’imagerie mentale ou la qualité du sommeil.

À la fin du questionnaire, vous découvrez votre propre profil d’endormissement et pouvez vous comparer aux autres. Participez ici !

Ce que nous cherchons, au fond, c’est à comprendre ce que le cerveau génère dans cet entre-deux. Et ce que cela raconte de nous. Ce soir, en fermant les yeux, vous traverserez une fois de plus ce couloir étrange. Prêtez-y attention : qu’est-ce qui vous passe par la tête juste avant de sombrer ?

The Conversation

Delphine Oudiette a reçu des financements du programme Horizon Europe de l’Union Européenne (ERC consolidator grant).

Nicolas Decat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La frontière entre éveil et sommeil est bien plus floue que l’on ne le pensait : on peut rêver en étant éveillé – https://theconversation.com/la-frontiere-entre-eveil-et-sommeil-est-bien-plus-floue-que-lon-ne-le-pensait-on-peut-rever-en-etant-eveille-283845

La fusée de Blue Origin a explosé sur son pas de tir. Quelles conséquences pour le programme lunaire Artemis ?

Source: The Conversation – in French – By Wendy Whitman Cobb, Professor of Strategy and Security Studies, Air University

Le 28 mai, lors d’un test de mise à feu statique, la fusée New Glenn de Blue Origin, une entreprise du New Space fondée en 2000 par Jeff Bezos, le créateur d’Amazon, a explosé dans le crépuscule, enveloppant sa rampe de lancement d’une énorme boule de feu. L’incendie spectaculaire a détruit le lanceur, causé des dégâts importants à la seule rampe de lancement de Blue Origin, à Cap Canaveral, en Floride, mais n’a blessé personne.


S’il est encore trop tôt pour connaître la cause exacte de l’explosion, cet incident représente déjà un revers important pour Blue Origin, pour son programme de lanceurs New Glenn et leurs missions prévues de mises en orbite. En effet, l’entreprise dispose d’un seul type de lanceurs capables d’atteindre l’orbite terrestre.

Et, compte tenu de mon expérience d’experte en politique spatiale, je prévois des conséquences importantes des suites de cet échec, non seulement pour Blue Origin, mais aussi pour les ambitions lunaires de la Nasa.

Ce que nous savons pour l’instant

L’explosion s’est produite alors que Blue Origin effectuait un essai statique de son tout nouveau lanceur lourd New Glenn. Ce type de test consiste à maintenir la fusée reliée à l’équipement au sol tout en allumant ses sept moteurs afin de s’assurer qu’ils fonctionnent correctement avant un lancement.

Des explosions comme celle-ci sont assez rares mais elles arrivent. En septembre 2016, par exemple, un lanceur Falcon 9 de SpaceX a explosé juste avant son propre essai statique de mise à feu, détruisant le satellite de communication israélien qu’elle devait mettre en orbite. Il a fallu quatre mois pour déterminer la cause de l’accident, et plus d’un an pour reconstruire la rampe de lancement. À cette époque, SpaceX disposait déjà de deux rampes de lancement, ce qui a permis à l’entreprise de reprendre ses vols dès janvier 2017.

Si ce test de mise à feu de New Glenn avait été concluant, le quatrième lancement effectif de ce puissant lanceur aurait pu avoir lieu. Le programme New Glenn n’a pas été sans embûches jusqu’ici : sur les trois lancements réalisés à ce jour, un seul a été un franc succès. Lors de son précédent lancement le 19 avril, un dysfonctionnement du deuxième étage du lanceur a empêché New Glenn de déployer le satellite qu’il transportait sur la bonne orbite.

Le lanceur qui a explosé fin mai aurait dû transporter, lors de son véritable lancement, une charge utile de satellites Amazon Leo (concurrents de la mégaconstellation Starlink, qui appartient à SpaceX). Ces satellites n’étaient pas à bord lors de l’essai de mise à feu.

Les premiers rapports indiquent qu’outre la fusée détruite, le complexe de lancement a subi des dommages importants. Une installation voisine semble également avoir été endommagée.

Des problèmes pour Blue Origin

Une énorme explosion de flammes, de fumée et d’étincelles
Le lanceur New Glenn, de Blue Origin, explose sur sa rampe de lancement à Cap Canaveral.
@JConcilus/AP

Dans l’immédiat, cette explosion va considérablement entraver les ambitieux projets de Blue Origin. Alors que Blue Origin a suspendu son programme de fusées suborbitales New Shepard l’an dernier pour se concentrer sur New Glenn et ses différents projets lunaires, celui-ci va être cloué au sol pendant un moment.

Ce revers survient alors que l’entreprise cherchait à augmenter sa cadence de lancement, avec des projets visant à lancer non seulement des satellites commerciaux, mais aussi les atterrisseurs lunaires développés par Blue Origin.

En effet, cette semaine encore, la Nasa a annoncé qu’elle avait attribué des contrats à Blue Origin pour plusieurs lancements lunaires, dont un prévu cet automne qui devait transporter l’atterrisseur lunaire Blue Moon Mark 1 vers la Lune. La Nasa a également passé un contrat avec New Glenn pour le lancement de deux véhicules lunaires habités dans les années à venir.

Or, à l’heure actuelle, la rampe de lancement endommagée est le seul site de lancement opérationnel de Blue Origin. Une deuxième rampe de lancement est en cours de construction à Cap Canaveral, mais celle-ci ne sera pas prête à temps pour éviter de sérieux retards. Se rabattre temporairement sur d’autres rampes de lancement de la Nasa ou de la Space Force n’est pas non plus une option, car les installations de lancement doivent être adaptées spécifiquement à chaque lanceur.

Des problèmes pour Artemis, le grand programme lunaire de la Nasa et ses partenaires

Si l’explosion va sans aucun doute affecter considérablement Blue Origin, ce sont peut-être la Nasa et son programme Artemis qui en subiront les conséquences les plus importantes. En effet, la mission d’alunissage Blue Moon devait être lancée cet automne et aurait transporté plusieurs charges utiles de la Nasa afin de préparer le terrain pour de futures missions habitées et non habitées vers la surface lunaire.

Un impact encore plus direct pourrait toucher la mission Artemis-3 de la Nasa. En effet, le lancement d’Artemis-3 est dorénavant prévu au plus tôt fin 2027 : la mission doit rester dans l’orbite terrestre et y tester les systèmes d’atterrissage lunaire ainsi que le véhicule Orion, destiné à l’équipage.

La Nasa a attribué des contrats pour ces systèmes d’atterrissage à la fois à SpaceX et à Blue Origin. Alors que l’agence avait initialement prévu d’utiliser une version modifiée du Starship de SpaceX pour ces premières missions lunaires, les retards pris par ce programme offraient à Blue Origin une opportunité de rattraper son retard grâce à son atterrisseur Blue Moon. Mais l’incapacité de Blue Origin à lancer Blue Moon dans un avenir proche risque de mettre l’entreprise hors course pour Artemis-3.

Illustration d’un atterrisseur cylindrique de grande taille reposant sur quatre pieds métalliques à la surface de la Lune
Illustration de l’atterrisseur Blue Moon que Blue Origin développe pour le programme Artemis de la Nasa.
NASA

Ce revers signifie qu’Artemis-3, et l’ensemble du programme d’exploration lunaire de la Nasa, dépendront probablement de SpaceX pour le moment.

Alors que SpaceX a réalisé un test relativement réussi de sa nouvelle version de Starship, le 22 mai 2026, il lui faut encore faire de nombreux progrès en seulement un an, avant que le système d’atterrissage de Starship ne soit opérationnel. Si SpaceX ne parvient pas à mettre Starship au point à temps, la Nasa devra sans doute reporter Artemis-3 à 2028.

Les accidents arrivent – le lanceur New Glenn n’est pas le premier à exploser, et ne sera pas le dernier. À une époque où les lancements spatiaux sont presque devenus quotidiens, cet incident nous rappelle à quel point l’exploration spatiale est difficile et que le succès des missions ne va pas de soi.

The Conversation

Wendy Whitman Cobb est affiliée à la `Air University’. Les opinions et conclusions sont celles de l’autrice et ne reflètent pas les politiques officielles ni celles de United States Air Force, du Department of War (Defense), ni de tout autre agence gouvernementale états-unienne. Les mentions de noms de marques ou organisations n’impliquent pas un soutien du gouvernement états-unien.

ref. La fusée de Blue Origin a explosé sur son pas de tir. Quelles conséquences pour le programme lunaire Artemis ? – https://theconversation.com/la-fusee-de-blue-origin-a-explose-sur-son-pas-de-tir-quelles-consequences-pour-le-programme-lunaire-artemis-284573

Transformer l’école pour préparer les élèves au monde qui vient : les leçons d’une expérience pédagogique

Source: The Conversation – in French – By Frédérique Alexandre-Bailly, Professeure en management, Centre d’Expertise et de Recherche pour la Transformation de l’Education (CERTE), ESCP Business School

Dans un monde marqué par les crises climatiques, les polarisations politiques et les bouleversements de l’intelligence artificielle, il ne s’agit plus tant d’accumuler des savoirs que d’apprendre à apprendre. Mais comment adapter le modèle scolaire actuel pour l’orienter vers ces enjeux complexes ? Passant en revue des expériences de terrain innovantes, une recherche nous ouvre quelques pistes. En voici un aperçu à l’occasion du colloque « Penser le monde qui vient » du 11 juin 2026, organisé par le collectif Le 106 et dont The Conversation est partenaire.


Des résultats des évaluations nationales ou internationales aux enquêtes sur le bien-être des élèves et leurs enseignants, les signaux sont là pour nous crier qu’il est urgent de transformer un système éducatif qui ne prépare pas aux défis du XXIe siècle.

Actuellement, les réformes régulièrement annoncées par les ministres qui se succèdent correspondent à de petits changements sans remise en question des caractéristiques principales du modèle actuel, elles ajoutent du désarroi à des cadres qui ne savent pas comment les annoncer aux enseignants et leur donner du sens.

Pour inventer l’école qui correspond aux besoins d’aujourd’hui,un projet de recherche du Centre d’expertise et de recherche pour la transformation de l’éducation se propose de documenter des initiatives allant dans le sens d’un autre modèle. Les résultats préliminaires en sont présentés ici.

Un modèle éducatif en silos

Revenons d’abord sur l’organisation actuelle de l’école du point de vue de ses contenus, de la pédagogie ou de l’organisation du système.

L’approche par disciplines invite à l’accumulation des heures et des nouveaux savoirs, sans laisser facilement la place à des compétences complexes devenues critiques à l’ère des polycrises qui nécessitent de mobiliser plusieurs points de vue pour inventer de nouveaux modes d’action. Héritier de la tradition occidentale classique, ce modèle ne jure que par les compétences intellectuelles, hier le latin, aujourd’hui les mathématiques, et met de côté tout ce qui relève du sensible : le corps, la main et la créativité.

La pédagogie, quant à elle, s’est encore peu adaptée aux attentes et aux pratiques de jeunes qui vont chercher les connaissances sur Internet et posent leurs questions à l’intelligence artificielle. La transmission de connaissances fragmentées et abstraites ne suffit pas à motiver leur désir d’apprendre.




À lire aussi :
La classe : une forme scolaire dépassée ?


Ces deux facettes sont assez bien documentées, ce qui ne dit rien de la façon de les transformer.

Du point de vue de l’organisation du travail, le système éducatif peut être décrit comme une bureaucratie weberienne, très efficiente au moment où elle a été mise en place : tous les enfants reçoivent le même enseignement, dispensé par des enseignants formés de la même façon, payés de la même façon, évalués de la même façon et au même rythme, avec une carrière qui se fait essentiellement à l’ancienneté afin d’assurer l’égalité de traitement. Il s’agit d’une réponse taylorienne à une problématique de passage à l’échelle. Dans la vision de Taylor, il existe une seule bonne façon de faire qui ne prend jamais en compte le contexte de travail. Appliqué à l’enseignement, le taylorisme nie tout besoin de différencier les pratiques en fonction des élèves et des contextes.

L’idéal d’égalité formelle pose que chaque élève doit disposer des mêmes chances de réussite. Cela impose aux organisateurs de doter tout le territoire des mêmes possibilités en termes d’enseignement. Une fois tous les élèves dotés des mêmes enseignements, le système considère qu’ils sont à égalité pour réussir les examens. Ils sont donc mis en compétition et comparés en fonction de leurs notes érigées en juges de paix comme si elles étaient parfaitement objectives alors mêmes qu’elles font l’objet de décisions soumises à de nombreux biais.

Les élèves les plus méritants profitent des meilleures places, les plus étrangers aux codes doivent assumer leur éviction vers des voies moins honorables. Cette compétition, largement biaisée par l’appartenance sociale, contribue à détisser le lien social et n’apporte pas (plus ?) en termes de compétences utiles.

Le temps est employé de façon millimétrée, saucissonné en années et en heures, calculé au plus près pour respecter budgets et programmes.

Ce modèle industriel exige des enfants qu’ils soient tous à la même heure et qu’ils s’adaptent au système plutôt que de prévoir que les enseignants puissent adapter leur pratique à chacun.

Déconstruire les grilles d’apprentissage classiques

Les signaux évoqués plus haut révèlent que ce système a atteint ses limites. Il ne correspond plus ni aux valeurs ni aux besoins socio-économiques actuels. Il est temps de le transformer en analysant ce que sont ces besoins et ces valeurs et en adoptant d’autres façons de faire pour y répondre.

L’analyse d’écoles innovantes peut nous donner des pistes pour entamer le chemin de la transformation.

Le projet de recherche sur lequel s’appuie cet article se concentre sur des écoles publiques, qui doivent faire avec les mêmes contraintes réglementaires et budgétaires que les autres et qui ont plus de cinq ans d’existence et plus de trois promotions d’élèves ayant suivi un parcours complet au sein de l’établissement, pour lequel on dispose des résultats des élèves mesurés selon plusieurs dimensions.

Une première enquête s’est portée sur une cité scolaire publique comprenant 620 élèves répartis dans quatre classes par niveau, de la sixième à la terminale. L’établissement se situe à l’étranger.

En voici une description très schématique.

La visée de cet établissement est de former des citoyens qui sauront user de leur liberté. Tout est pensé pour atteindre cette visée.

Pour redonner le désir d’apprendre aux adolescents, le sens des enseignements est porté par des modules thématiques pluridisciplinaires au sein desquels les programmes sont distillés. Par exemple, le projet « Reggae » en seconde mobilise le programme de trigonométrie pour mesurer les ondes sonores, l’anglais pour travailler à partir du texte des chansons et la sociologie. Cela donne du sens aux apprentissages. Chaque module de trois semaines se termine par la réalisation d’un travail de synthèse qui se fait en équipe et passe par tout type d’expression, par exemple un objet fabriqué dans l’atelier, une scène de théâtre écrite et jouée, ou encore un podcast.

Les enseignements en modules sont donnés le matin. L’après-midi est consacré à des ateliers variés qui peuvent couvrir un approfondissement dans une discipline quand le besoin s’en fait sentir, un projet culturel, la fabrication d’un objet utile pour l’école, un projet artistique, une initiation à une discipline rare…

La classe par âges est conservée pour les enseignements en module, mais peut varier pour les ateliers. Les élèves sont par ailleurs répartis en groupes de 18 adolescents d’âges variés pour faire en fin de matinée leurs devoirs en s’entraidant et pour y discuter de ce qui va et ne va pas à l’école.

Ils apprennent à être libres en pratiquant la démocratie. Ils décident collégialement des sujets qu’ils veulent porter au sein du conseil des élèves puis, dans ce conseil, certains iront ensuite discuter avec le conseil des enseignants, réuni deux heures une semaine sur trois pour décider des évolutions de l’école.

La grille horaire classique est déconstruite au profit d’un système de planning qui adapte les emplois du temps à l’activité du moment. Il faut ajouter à ces éléments descriptifs le fait que l’école accueille environ 30 % d’élèves à besoins particuliers qui sont complètement inclus dans les classes.

Enfin, la relation avec l’autorité académique se caractérise par un appui en compétences et en budget et une liberté laissée dans la mesure où les grandes règles sont respectées.

Privilégier la coopération à la compétition

L’analyse d’une vingtaine d’entretiens avec des enseignants, des élèves, des membres de la direction et des parents, assortie d’une semaine d’observation en classe et dans diverses réunions, fait ressortir les premiers éléments suivants :

  • Les élèves sont heureux d’étudier dans cet établissement. Ceux qui y sont arrivés en cours de scolarité disent y avoir retrouvé le plaisir d’apprendre.

  • Les résultats de l’établissement d’un point de vue académique sont un peu en dessous de ceux de la moyenne, mais sont honorables compte tenu du taux d’enfants à besoins particuliers.

  • Les élèves qui vont jusqu’au bout de la scolarité réussissent bien dans l’enseignement supérieur.

  • Les enseignants sont heureux de travailler là.

  • Ils sont très attentifs aux élèves.

Certes, tout n’est pas rose :

  • L’ambition de faire réussir aussi bien les élèves issus de catégories sociales plus éloignées des codes scolaires que ceux qui proviennent de milieux plus aisés n’est pas encore tout à fait au rendez-vous.

  • Les adultes sont épuisés par une charge de travail très importante et une charge mentale forte.

Néanmoins, cet établissement présente des éléments utiles pour réfléchir à un nouveau modèle de système éducatif : le temps n’y est pas employé de la même façon, les élèves apprennent la coopération plus que la compétition, les enseignants travaillent ensemble et décident ensemble des évolutions de l’école. Les élèves apprennent à réfléchir sur des sujets complexes en mobilisant plusieurs disciplines. Ils savent utiliser leurs mains autant que leur tête. Et ils se disent très heureux d’être là et réussissent pour la plupart dans l’enseignement supérieur.

Quelles leçons en tirer ? Si on s’accorde à penser qu’il vaut mieux une école où les enfants sont heureux et se sentent armés pour poursuivre des études supérieures, reste à travailler sur deux nœuds clés. À quelles conditions le système peut-il laisser l’établissement s’organiser autrement ? Comment aider à construire une relation de qualité entre le chef d’établissement et son équipe pour parvenir à créer durablement l’envie de travailler autrement ?

The Conversation

Alexandre-Bailly Frédérique est membre du CERTE, centre d’expertise et de recherche pour la transformation de l’éducation-Elle a reçu un financement pour cette recherche par l’ESCP.

ref. Transformer l’école pour préparer les élèves au monde qui vient : les leçons d’une expérience pédagogique – https://theconversation.com/transformer-lecole-pour-preparer-les-eleves-au-monde-qui-vient-les-lecons-dune-experience-pedagogique-284101

Britney Spears, Marie Trintignant, Evan Rachel Wood : ces documentaires qui révèlent la mécanique du contrôle coercitif

Source: The Conversation – in French – By Valérie Petit, Full Professor in Management, ESSCA School of Management

Le contrôle coercitif vise à rendre une personne dépendante, notamment en l’isolant de tout soutien, en la privant de toute liberté et en réglementant ses comportements par des microrégulations au quotidien. Une série de documentaires récents, consacrés à des femmes qui en ont été victimes, comme les actrices Marie Trintignant, Evan Rachel Wood ou la chanteuse Britney Spears, permet de mieux comprendre les mécanismes à l’œuvre, et de (re)penser certaines violences faites aux femmes à l’aune de ce concept.


Nombre de spectatrices et spectateurs français font la même expérience devant le documentaire De rockstar à tueur, le cas Cantat : redécouvrir une affaire qu’ils croyaient connaître, mais ne plus la voir de la même manière. Vingt ans après la mort de Marie Trintignant, le documentaire de Karine Dusfour documente le changement du regard et des mots que nous posons sur les violences de genre : le voile du crime passionnel se déchire, révélant le féminicide et la toile relationnelle tissée autour de Marie Trintignant pour la rendre vulnérable. Vingt ans plus tard, le mot existe désormais dans le débat public pour nommer ce système : le contrôle coercitif.

Plusieurs documentaires récents sur des artistes féminines ont produit ce même effet de dévoilement de la sophistication des violences de genre, notamment Framing Britney Spears qui narre le contrôle et les violences exercés sur Britney Spears par son père et son entourage professionnel, et Phoenix Rising, qui explore les violences alléguées par Evan Rachel Wood contre son compagnon.

Nous analysons ici ces documentaires comme des récits publics, c’est-à-dire comme des objets sociaux qu’il faut prendre au sérieux en ce qu’ils contribuent à transformer nos représentations, notamment des violences de genre. Dans ce cas précis, les documentaires permettent au contrôle coercitif, terme encore peu connu du grand public, de devenir progressivement un nouveau cadre de pensée des violences faites aux femmes.

Le contrôle coercitif : nommer le système derrière l’acte violent

Le contrôle coercitif, tel que conceptualisé par le sociologue américain Evan Stark (2007) désigne un système de domination patriarcale fondé sur la violence, combinant des comportements de contrôle et de coercition dont la finalité est de priver une personne, généralement une femme, de sa liberté et de la placer dans une situation d’enfermement.

À la différence de l’emprise, le contrôle coercitif déplace le regard des actes isolés vers les processus, et de la supposée vulnérabilité de la victime vers les stratégies de vulnérabilisation mises en œuvre par l’auteur, ne demandant plus « pourquoi n’est-elle pas partie » mais : « qu’a-t-il fait pour qu’elle ne puisse plus partir ? » Et à la différence du harcèlement, il se définit comme une atteinte aux droits humains, notamment à la liberté et la dignité de la personne, plaçant d’emblée les violences de genre dans une perspective politique.

Dans nos propres travaux, nous analysons le contrôle coercitif comme la combinaison personnalisée de 4 comportements de coercition incluant la violence physique, la menace, l’intimidation et l’entrave physique ou chimique et de cinq comportements de contrôle regroupant le contrôle psychologique (manipulation émotionnelle, gaslighting et humiliation), la microrégulation du quotidien, la surveillance, l’isolement social et l’exploitation des ressources économiques et sociales.

Ces comportements sont agencés et raffinés au fil du temps pour assurer le contrôle total et la privation de liberté. L’auteur les légitime par des normes et privilèges de genre : père « protecteur », mari « amoureux » ou autre figure patriarcale abusive. Stark dit ainsi que le contrôle coercitif est un véritable patriarcat en miniature reproduit à l’échelle du couple.

Trois récits de femmes artistes victimes de contrôle coercitif

Dans De rockstar à tueur : le cas Cantat (2025), les comportements rapportés sur le temps long relèvent d’une possessivité envahissante et d’un contrôle relationnel exercé sur Marie Trintignant : appels et messages répétés, surveillance affective, intrusion dans ses liens avec d’autres hommes, présence sur les lieux de tournage, pression autour de ses communications, scènes de crise lorsqu’elle échappe à son contrôle. Le documentaire met ainsi en récit une montée de l’intimidation et de la violence, du contrôle relationnel jusqu’au féminicide de Vilnius.

Dans Framing Britney Spears et Controlling Britney Spears (2021), les comportements décrits relèvent d’un contrôle institutionnalisé de la vie quotidienne : contrôle de l’argent, du travail, des contrats, des déplacements, du téléphone, des fréquentations, de la vie affective, du corps, des soins, de la médication et de la possibilité d’avoir un enfant. Ils rapportent aussi surveillance organisée, exploitation professionnelle massive, isolement de l’entourage choisi, menace de sanctions en cas de refus de coopérer, et rhétorique de protection transformant la dépossession en nécessité.

Dans Phoenix Rising, sorti en 2022 (Phénix : pour la justice dans la version française), les comportements rapportés par Evan Rachel Wood s’inscrivent dans une dynamique de domination graduelle : love bombing (hyperséduction manipulatoire), grooming (mise en confiance à visée prédatrice), asymétrie d’âge, d’expérience et de notoriété, isolement progressif, contrôle psychologique, gaslighting (détournement cognitif), menaces, intimidation, privation de sommeil, contrôle par la drogue, humiliation et scènes où elle devait prouver son amour ou sa loyauté. Le documentaire rapporte aussi des violences sexuelles alléguées, des contraintes physiques et psychiques, un brouillage entre sexualité, performance et domination.

Privation de liberté, normes de genre et réputation : les barreaux de la cage

Ces trois cas mobilisent des combinaisons de comportements contrôle et de coercition toujours uniques et personnalisées, mais ils ont en partage trois logiques organisatrices : d’abord, la logique de la captivité : ces documentaires rendent visible la finalité du contrôle coercitif qu’est la privation de liberté et la captivité.

Le cas Britney Spears rend cette dimension particulièrement explicite : la tutelle organise une captivité réelle, juridiquement encadrée, rentable et justifiée par le vocabulaire de la protection. Le mouvement Free Britney l’avait saisi : il ne s’agissait pas seulement de soutenir une artiste empêchée, mais de nommer une femme adulte privée de sa liberté.

Ensuite, la logique du genre : chaque fois, les normes de genres sont mobilisées pour rendre les violences tolérables, explicables voire romantiques aux yeux de la victime mais aussi de l’entourage. Dans le cas de Marie Trintignant comme dans celui d’Evan Rachel Wood, les violences sont prises dans une grammaire de l’amour excessif : l’amour fou et « trop intense » qui fait mal.

Cette romantisation est renforcée lorsqu’elle concerne des artistes masculins, auxquels les milieux culturels accordent parfois un privilège d’excès en plus de celui du genre. Dans le cas Cantat, le récit du chanteur-poète a longtemps pesé sur la compréhension publique du féminicide. Dans le cas Marilyn Manson, l’image de l’artiste transgressif a brouillé la frontière entre performance, provocation et violence alléguée.

Enfin, la logique de continuum : l’intime et le professionnel ne sont pas disjoints mais articulés pour assurer la continuité et la solidité du contrôle et des violences. Marie Trintignant, Britney Spears et Evan Rachel Wood ne sont pas seulement des filles ou des partenaires, ce sont aussi des travailleuses, des artistes dont le corps, l’image, la voix et la réputation sont des ressources professionnelles.

Or, dans les trois cas, le contrôle s’exerce aussi sur ces espaces-là : le tournage pour Marie Trintignant, les shows, les contrats et les décisions de carrière pour Britney Spears, le clip, la performance et l’image pour Evan Rachel Wood. Le travail n’est donc pas seulement le décor de la violence ; il peut en devenir l’infrastructure, donnant accès à la victime, à son image, à sa valeur et à sa dépendance. Il finit ainsi de forger les barreaux de la cage, sous nos yeux.

Pour être vu, le système sophistiqué de domination qu’est le contrôle coercitif a besoin d’une mise en récit. Cette mise en récit n’est pas toujours possible dans une salle d’audience, dans un commissariat ou sur un plateau de télévision. Voilà pourquoi ces documentaires sont précieux : dans le sillage de Stanley Cavell, Sandra Laugier montre que les films et en particulier les documentaires ne nous apprennent pas seulement de nouveaux faits, ils transforment notre perception morale de faits que nous avions vus, mais mal compris. Leur force est de faire apparaître la cage. À charge pour la société d’en scier, enfin, les barreaux.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Britney Spears, Marie Trintignant, Evan Rachel Wood : ces documentaires qui révèlent la mécanique du contrôle coercitif – https://theconversation.com/britney-spears-marie-trintignant-evan-rachel-wood-ces-documentaires-qui-revelent-la-mecanique-du-controle-coercitif-281576

Pourquoi transformer ses loisirs en sources de revenus est le prototype de la fausse bonne idée. Et peut même être dangereux

Source: The Conversation – France (in French) – By Aly Bailey, Assistant Professor in Recreation and Leisure Studies, University of Waterloo

Faire de ses loisirs une source de revenus. Sur le papier, cela peut sembler une solution intéressante grâce à laquelle cumuler des revenus. Gare à ce mirage, notamment dans le contexte états-unien. Si les loisirs existent, c’est pour qu’une partie de nos vies échappent à la sphère marchande.


Que se passe-t-il lorsque nos activités ludiques deviennent un moyen supplémentaire de gagner de l’argent ? À une époque marquée par la culture du « travailler toujours plus » et avec la hausse du coût de la vie, certaines personnes se sentent poussées à transformer leurs loisirs en activités complémentaires.

L’économie des petits boulots (aussi appelée_ gig economy_) a rendu cette monétisation plus facile que jamais. Une part croissante du travail s’effectue désormais dans le cadre de contrats à court terme, flexibles, à distance et en free-lance. Des plateformes numériques, telles qu’Uber, TaskRabbit, Rover, Skip The Dishes ou encore Etsy, offrent aux gens de monétiser facilement leurs loisirs.

Pour certains, ces occasions offrent une certaine flexibilité ou un moyen de compléter leurs revenus dans une économie où le coût de la vie est élevé. Mais elles peuvent aussi transformer des activités qui étaient autrefois source de détente en une nouvelle source de productivité.




À lire aussi :
L’économie numérique va t-elle nous transformer en « slashers » ?


Quand un hobby devient un travail

Je l’ai appris à mes dépens lorsqu’un passe-temps que j’adorais est devenu mon gagne-pain. Pendant mes études supérieures, alors que je peinais à joindre les deux bouts, j’ai obtenu un diplôme de coach sportif pour gagner ma vie grâce à des activités que j’aimais : le yoga, la course à pied et la musculation.

Ce que je n’avais pas réalisé, c’est que la joie que j’éprouvais autrefois allait rapidement se transformer en épuisement professionnel. Je ne faisais plus d’exercice pour le plaisir. C’était devenu un moyen d’arriver à mes fins, et mon corps s’est épuisé. J’occupais des emplois précaires chez plusieurs employeurs et je parcourais la ville en voiture à toute heure du jour.

Mon expérience reflète une pression culturelle plus large qui consiste à considérer l’hyperproductivité comme une vertu. « La culture du travail acharné » glorifie les longues heures de travail, l’équilibre précaire entre vie professionnelle et vie privée ainsi que la quête incessante d’argent, d’avancement professionnel et de prestige.

L’amplification des réseaux sociaux

Des hashtags populaires tels que #Grindset, #ThankGodItsMonday et #HustleHard promeuvent l’idée que chaque compétence ou chaque moment libre doit être monétisé – une vision approuvée par des milliardaires comme Elon Musk et Kim Kardashian.

Or, les loisirs jouent un rôle important pour atteindre un certain bien-être car ils constituent une activité agréable, régulière et durable, indépendante de toute motivation professionnelle ou financière. La pandémie de Covid-19 a ainsi mis en lumière à quel point les loisirs sont essentiels pour la santé et le bien-être. Pendant les confinements et les périodes d’isolement social, de nombreuses personnes se sont tournées vers leurs loisirs pour lutter contre le stress, l’ennui ou l’incertitude. Les preuves ne manquent pas sur la manière dont les loisirs contribuent au développement personnel ainsi qu’à la santé mentale et physique.

Les activités impliquant tout type d’exercice, comme la musculation, par exemple, peuvent améliorer la tension artérielle et réduire le risque de maladies cardiovasculaires. Les loisirs créatifs tels que le crochet, le tricot, la photographie, la musique et le scrapbooking peuvent également améliorer la santé et le bien-être.

Quand la passion devient un métier

De nombreux loisirs mènent naturellement au développement de compétences. Au fil du temps, les gens acquièrent une expertise, créent des communautés et développent des compétences transférables. Comme les loisirs génèrent souvent des compétences précieuses, il peut être tentant de les monétiser.

Le sociologue Robert A. Stebbins a inventé le terme de « loisir sérieux » pour décrire la pratique d’activités récréatives, de loisirs ou de bénévolat dans le but de trouver une satisfaction professionnelle. Les loisirs sérieux se distinguent des « loisirs occasionnels », qui consistent en des activités joyeuses et agréables, de courte durée, intrinsèquement gratifiantes.

Une forte contrainte

Transformer une passion en source de revenus peut parfois être gratifiant. Mais dans l’économie des petits boulots d’aujourd’hui, monétiser ses loisirs relève moins de la poursuite d’une passion que de la croissance financière ou d’une nécessité. De nombreuses personnes – en particulier celles appartenant aux classes à faibles et moyens revenus – sont contraintes d’enchaîner plusieurs petits boulots pour joindre les deux bouts.

Ces emplois sont souvent précaires, sans avantages sociaux, sans congés payés ni retraite, et les revenus sont imprévisibles. Des études montrent également que les travailleurs issus de minorités ethniques sont surreprésentés dans ce type d’emploi précaire, ce qui témoigne des nombreuses disparités raciales qui existent sur le marché du travail. En conséquence, pour beaucoup de personnes, monétiser ses loisirs est une question de survie économique face à des obstacles structurels sans fin.

France 24, 2021.

On ne peut pas performer H24

La prise de conscience croissante de ces pressions et de ces injustices systémiques a donné naissance à des mouvements qui remettent en cause l’obligation de produire et de « performer » sans relâche.

On peut citer, à titre d’exemple, le projet Nap Ministry (ministère de la sieste) de l’artiste de performance américaine Tricia Hersey, promeut le repos comme une forme de résistance à la culture du « grind », au capitalisme et à la suprématie blanche. Tricia Hersey soutient que le repos ne doit pas être considéré comme de la paresse, mais comme un droit humain fondamental qui a été historiquement refusé à de nombreuses personnes, en particulier aux communautés racialisées.

Depuis la pandémie de Covid-19, les personnes touchées par la culture du « travailler toujours plus » remettent de plus en plus en question les pressions qui les poussent au surmenage. Les gens aspirent à un équilibre entre vie professionnelle et vie privée, ce qui implique de consacrer plus de temps à leurs loisirs. Mais pour maintenir cet équilibre, il faut résister à la tentation de transformer ses loisirs en travail et de sacrifier son bonheur.

Préserver votre joie

De nos jours, préserver ses loisirs implique souvent de fixer des limites délibérées dans une culture qui prône sans cesse l’hyperproductivité. Si possible, résistez à la tentation de transformer vos loisirs en travail, ou limitez leur monétisation au strict minimum. Les loisirs sont sacrés. Ils représentent un moment d’évasion par rapport au travail, ce qui est essentiel au bien-être.

Il convient également de porter un regard critique sur les clichés qui promettent que plus d’heures de travail mèneront à une plus grande réussite financière. La vérité est qu’une grande partie de la richesse provient de l’héritage ou d’avantages structurels plutôt que de l’effort individuel. Lorsque les gens sont exploités et surmenés, c’est la classe élitiste qui en profite plus que quiconque.

Enfin, faites du repos une forme de résistance. Le repos peut prendre différentes formes selon les personnes. Pour moi, le yoga est redevenu un répit par rapport au travail plutôt qu’un travail en soi. Pour d’autres, cela peut être le tricot, la baignade dans un lac ou simplement dormir davantage. Quelle que soit la forme qu’il prenne, il est important de protéger votre joie dans une culture qui cherche à l’exploiter.

The Conversation

Aly Bailey ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi transformer ses loisirs en sources de revenus est le prototype de la fausse bonne idée. Et peut même être dangereux – https://theconversation.com/pourquoi-transformer-ses-loisirs-en-sources-de-revenus-est-le-prototype-de-la-fausse-bonne-idee-et-peut-meme-etre-dangereux-281949

Face au cancer, quand le corps devient étranger, comment sauver l’intimité ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Judith Partouche-Sebban, Professeur – Titulaire de la chaire Living Health, membre du département Technology Interaction, strategic Marketing & Customer Experience, PSB Paris School of Business

Le cancer et ses traitements ne se contentent pas de modifier les corps, ils affectent aussi profondément l’image corporelle, ce qui a des répercussions sur la vie intime des malades et sur leur relation de couple. Pour y faire face, certaines stratégies sont plus efficaces que d’autres. Elles gagneraient à être mises en œuvre par le système de soins.


En France, malgré les avancées des plans nationaux cancer, la santé sexuelle des patients demeure le parent pauvre du parcours de soin. Pourtant, l’enjeu est de taille. La sexualité n’est pas un luxe ou une option ; c’est un pilier de la qualité de vie et de l’équilibre psychique.

Au-delà de la toxicité des traitements contre le cancer, une charge émotionnelle écrasante réduit l’intérêt pour l’intimité et la capacité au plaisir.

La dysfonction sexuelle devient alors une épreuve partagée au sein du couple, où la détresse de l’un résonne avec l’anxiété de l’autre. Pourtant, un fossé persiste : malgré l’importance d’un soin holistique, le silence reste la norme.

Peu de patients osent aborder ces sujets avec les soignants, révélant une défaillance majeure de notre système de santé qui peine encore à intégrer ces dimensions intimes pour offrir un soin réellement centré sur l’humain et ses émotions.

Pour comprendre cette fracture entre besoins des patients et offre de soins dans le domaine de la sexualité, nous avons mené une recherche approfondie ancrée dans la Transformative Service Research afin d’analyser comment l’image de son propre corps et les mécanismes de défense mobilisés influencent la satisfaction sexuelle des patients.

Le poids de l’image de son corps

« Depuis la chimio, je ne me reconnais plus dans le miroir. Mon corps me dégoûte. Comment voulez-vous que j’aie envie d’intimité ? »

Cette confidence, recueillie auprès d’une patiente lors de nos travaux, n’est pas un cri isolé. Elle illustre une réalité brutale : si la médecine moderne excelle à sauver les corps, elle reste souvent impuissante face à la détresse émotionnelle de ceux dont l’identité intime est affectée par les traitements.

La chimiothérapie, la radiothérapie et la chirurgie modifient profondément le corps : chute des cheveux, cicatrices, ablation, prise ou perte de poids. Mais au-delà de l’esthétique, c’est le schéma corporel qui est atteint.

Les patients vivent une altération profonde de leur image corporelle (negative body image). Ce n’est pas seulement « ne plus se plaire », c’est ressentir une forme de trahison organique où le corps, autrefois complice, devient une source de honte, de dégoût ou de vulnérabilité extrême.

Pour mieux comprendre les mécanismes en jeu dans l’expérience de la sexualité pendant la maladie, nous avons adopté deux approches complémentaires : une première phase qualitative, menée auprès de 16 patients en oncologie, puis une enquête quantitative, menée auprès de 204 patients.

Nos analyses montrent que ce sentiment de corps défaillant et imprévisible est le point de départ d’une insécurité émotionnelle majeure. Plus l’image corporelle est dégradée, plus le patient se sent illégitime dans son rôle de partenaire désirable et ressent un mal-être sexuel.

Face à ce séisme, comment les patients réagissent-ils ? Nous avons identifié deux grandes familles de stratégies de coping (les stratégies d’ajustement mises en place pour faire face à une situation difficile) aux conséquences radicalement différentes sur la satisfaction liée à sa sexualité.




À lire aussi :
Psychologie : le « coping », ou comment nous faisons face aux stress intenses


La première recouvre des stratégies d’engagement : certains patients parviennent à transformer leur vulnérabilité en un dialogue ouvert avec leur partenaire. En mobilisant des ressources, en cherchant des solutions et en communiquant sur leurs nouvelles limites, ils réussissent à maintenir une intimité de qualité. Cela ne signifie pas que tout va bien, mais plutôt qu’ils choisissent d’affronter la situation. Sur le plan émotionnel, cela demande un courage immense : celui de se montrer vulnérable. En conséquence, ces patients maintiennent un niveau de satisfaction sexuelle plus élevé, car l’intimité se déplace de la performance physique vers une connexion émotionnelle plus profonde.

La seconde famille regroupe quant à elle des stratégies de désengagement : pour se protéger de la peur d’échouer ou de la gêne, le patient s’isole, fuit les contacts physiques et érige un mur de silence. Il préfère alors supprimer toute trace d’intimité plutôt que de risquer une confrontation avec son corps défaillant. L’évitement crée alors une barrière invisible dans le couple.

Si cette stratégie calme l’anxiété immédiate, elle agit comme un poison lent sur la relation, entraînant une chute drastique de la satisfaction sexuelle. En somme, la satisfaction sexuelle ne dépend pas tant de la gravité des symptômes physiques que de la capacité du patient à ne pas laisser une image corporelle négative le pousser vers l’isolement.

En outre, l’autre enseignement majeur de notre étude concerne l’importance cruciale de la qualité de la relation de couple. Le soutien émotionnel du partenaire agit comme un tampon contre les effets dévastateurs de la maladie sur l’image de soi. En ignorant le partenaire, le système de soins se prive alors d’un levier de guérison essentiel. Le couple est une entité qui souffre de concert ; l’anxiété du partenaire fait écho à celle du patient.

Quelles implications pour le système de soins ?

Les résultats de notre étude plaident pour une transformation profonde du management de la santé, où la question de l’intimité ne serait plus une option, mais un indicateur central de la qualité du soin.

Pour les gestionnaires d’établissements, cela implique d’abord de repenser le parcours patient en intégrant, dès le diagnostic, un accompagnement psychosocial axé sur l’acceptation corporelle et l’autocompassion. L’objectif est de court-circuiter les réflexes d’isolement avant qu’ils ne s’installent.

Puisque la qualité de la relation de couple est le moteur de la résilience, le système de soins doit sortir du face-à-face exclusif avec le patient pour proposer des interventions centrées sur le « duo » : thérapies de couple, groupes de parole mixtes ou ateliers de communication.

En fournissant des outils concrets (webinaires, brochures, ateliers) pour apprendre à se reconnecter émotionnellement malgré la maladie, les établissements de santé peuvent aider les partenaires à devenir de véritables cocréateurs de bien-être, transformant une épreuve subie en un processus actif de reconstruction.

Au-delà de l’organisation interne, ces découvertes appellent à une évolution des politiques de santé publique. Une prise en charge réellement holistique devrait reposer sur trois piliers : un accès garanti à des soignants formés aux problématiques sexuelles, des ressources spécifiques à la reconstruction de l’image de son corps et des protocoles de soutien à l’intimité du couple.

Il est crucial de rendre obligatoires des modules de formation sur la santé sexuelle et les dynamiques relationnelles pour l’ensemble du personnel en oncologie. En normalisant ces discussions au sein de l’institution, on réduit le stigmate qui pousse tant de patients vers l’évitement.

En somme, le management de la santé doit opérer un virage vers la cocréation de valeur. Dans ce modèle, le patient et son partenaire se sentent autorisés et outillés pour exprimer leurs besoins les plus intimes, faisant de la satisfaction sexuelle un pilier reconnu de la guérison et de la dignité humaine.

En faisant de la santé sexuelle et du bien-être émotionnel un pilier du parcours de soin, l’objectif est que le patient n’envisage plus son corps comme une défaite, mais le réapprivoise pour en faire le refuge de son intimité et de son identité retrouvée.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Face au cancer, quand le corps devient étranger, comment sauver l’intimité ? – https://theconversation.com/face-au-cancer-quand-le-corps-devient-etranger-comment-sauver-lintimite-282095

Israël : la campagne électorale a déjà commencé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Elizabeth Sheppard Sellam, Responsable du programme « Politiques et relations internationales » à la faculté de langues étrangères, Université de Tours

À l’approche des élections législatives israéliennes, dont la date définitive n’a pas encore été fixée, le paysage politique est en pleine recomposition. L’opposition tente de se structurer tandis que la coalition de Benyamin Nétanyahou est travaillée par divers désaccords. Plus qu’un simple choix de gouvernement, le scrutin à venir pourrait déterminer la manière dont le pays entend se reconstruire après la guerre.


À Haïfa, raconte le journaliste Lucas Menget dans un récent reportage de terrain, les terrasses se sont remplies après le cessez-le-feu avec l’Iran. Mais le soulagement a été de courte durée. Très vite, les conversations sont revenues vers d’autres sujets : Gaza, la conscription et l’avenir politique du pays.

À l’approche des prochaines élections législatives, les recompositions de l’opposition, les tensions au sein de la coalition et les débats autour du partage de l’effort de guerre révèlent des transformations profondes de la société israélienne.

Plus encore que l’identité du futur premier ministre, c’est la manière dont Israël entend se reconstruire après le 7-Octobre qui semble aujourd’hui en jeu.

La recomposition du jeu politique israélien

Si Benyamin Nétanyahou, premier ministre depuis décembre 2022 après avoir déjà occupé cette fonction de 1996 à 1999 puis de 2009 à 2021, demeure la figure centrale de la vie politique israélienne, son avenir alimente toujours le débat public. L’opposition lui reproche sa gestion des événements ayant conduit aux attaques du 7-Octobre, son refus d’assumer une responsabilité politique directe dans l’impréparation des forces de sécurité ainsi que sa réticence à mettre en place une commission d’enquête indépendante.

Malgré ces controverses, sa formation, le Likoud, reste l’un des principaux partis du pays (32 sièges actuellement sur les 120 que compte la Knesset, le Parlement israélien) et Nétanyahou conserve un socle électoral solide. Dans un système fondé sur les coalitions, sa principale force réside peut-être moins dans sa popularité que dans les difficultés de ses adversaires à construire une majorité alternative.

Les prochaines élections devraient se dérouler en octobre à moins qu’elles soient anticipées. Le 13 mai, Nétanyahou a demandé un vote de la Knesset sur sa propre dissolution, afin d’organiser les législatives au plus tôt pour éviter une implosion de sa majorité. En effet, les partis ultra-orthodoxes menaçaient de faire tomber le gouvernement en raison du dossier de la conscription. Le 2 juin, les députés en faveur de ce projet de loi de dissolution de la Knesset : ce texte doit de nouveau être débattu et voté à deux reprises au Parlement avant d’être définitivement adopté, ce qui mènera à l’organisation d’élections législatives dans un délai de 90 jours.

Quelle que soit la date des élections, elles prendront sans doute la forme d’un référendum pour ou contre Nétanyahou.

À l’approche du scrutin, le système partisan est en pleine recomposition : retour de figures politiques, nouvelles alliances et débats sur les futures coalitions témoignent d’équilibres encore incertains.

À la recherche d’une alternative à Nétanyahou

L’opposition israélienne partage un objectif : mettre fin à l’ère Nétanyahou. La véritable question est de savoir qui sera capable de réunir les 61 députés nécessaires à une majorité.

Le retour de Naftali Bennett constitue l’un des faits marquants de cette pré-campagne. Ancien premier ministre (2021-2022), historiquement classé très à droite sur l’échiquier politique avant de se recentrer, il apparaît aujourd’hui dans plusieurs sondages comme le principal concurrent de Nétanyahou.

Après avoir créé en 2025 un parti nommé simplement Bennett2026 en vue des prochaines législatives, il a annoncé, en avril dernier, la formation d’une liste commune rassemblant cette formation et le parti centriste Yesh Atid (24 sièges), dirigé par Yaïr Lapid, qui avait été premier ministre quelques mois durant en 2022, juste après Bennett. Cette liste commune, nommée Yachad (« Ensemble »), apparaît dans les récents sondages pratiquement au même niveau que le Likoud.

On retrouve également, au sein de l’opposition, des figures comme l’ancien chef d’état-major Gadi Eisenkot, aujourd’hui à la tête du parti Yashar ! formé en septembre 2025. Eisenkot défend une ligne centriste sécuritaire, alliant fermeté en matière de défense et pragmatisme politique. Il est aujourd’hui l’un des héritiers les plus visibles de Bleu et Blanc, la grande alliance centriste créée en 2019 autour de Benny Gantz pour concurrencer Nétanyahou, mais qui s’est ensuite fragmentée et recomposée. Les sondages accordent actuellement entre 10 et 15 sièges au parti d’Eisenkot, ce qui fait de lui l’une des figures montantes de l’opposition à Nétanyahou. Sa capacité à gouverner dépendra toutefois de sa faculté à s’inscrire dans une coalition plus large avec les autres partis du centre et du centre droit.

Par ailleurs, l’ancien numéro 2 de l’armée Yaïr Golan tente de relancer la gauche israélienne, affaiblie depuis plusieurs années. L’évolution démographique du pays, la seconde Intifada et plus récemment le 7-Octobre ont en effet progressivement déplacé le centre de gravité politique vers la droite. La fusion en 2024 du Parti travailliste et du Meretz pour créer Les Démocrates (4 sièges aujourd’hui) illustre cette volonté de réorganisation.

Aucun de ces acteurs ne semble toutefois en mesure de gouverner seul.

Les faiseurs de rois

Au sein de la coalition actuelle, plusieurs partenaires sont indispensables à Nétanyahou. Les partis ultra-orthodoxes Shas (11 sièges) et Judaïsme unifié de la Torah (UTJ, 7 sièges) continuent de peser sur les équilibres gouvernementaux, comme l’illustrent les tensions autour de la conscription.

À leurs côtés, Otzma Yehudit, d’Itamar Ben Gvir, (6 sièges) et le parti du Sionisme religieux, de Bezalel Smotrich, (7 sièges) restent influents au sein de la majorité. Mais les tensions entre les deux hommes, qui portent notamment sur la stratégie à adopter à Gaza, sur les équilibres au sein de la coalition et sur le positionnement de chacun en vue des prochaines élections, témoignent d’une concurrence croissante entre Ben Gvir et Smotrich pour le leadership du camp national-religieux et de l’extrême droite israélienne.

La participation de Ra’am (5 sièges) à la coalition Bennett-Lapid a démontré qu’une coopération avec un parti arabe était possible, même si elle demeure controversée. Certains responsables du centre et de la gauche estiment qu’il sera difficile de construire une majorité alternative sans un soutien direct ou indirect des partis arabes (outre Ra’am, est également représentée à la Knesset Hadash-Ta’al, alliance de deux partis arabes qui dispose de 5 sièges).

La création récente d’un parti politique druze illustre les débats qui traversent une communauté historiquement intégrée aux institutions de l’État, notamment sur les questions de représentation, de service militaire et de loyauté à l’État.

Au-delà des recompositions partisanes, les élections à venir portent aussi sur des transformations plus profondes de la société israélienne.

La crise de la conscription

La conscription illustre à elle seule les transformations en cours. La guerre a profondément modifié les termes du débat. Alors qu’une partie des étudiants des yeshivot (centres d’étude de la Torah) bénéficient historiquement d’exemptions au service militaire, les besoins de l’armée se sont accrus avec la prolongation du conflit et les décisions récentes de la Cour suprême ont fragilisé le cadre juridique qui permettait leur maintien.

Le chef d’état-major Eyal Zamir a ainsi insisté à plusieurs reprises sur les besoins croissants de l’armée en effectifs. Malgré les succès revendiqués par Israël, notamment au Liban, son message est resté constant : l’armée doit se préparer à une confrontation de longue durée et disposer de ressources humaines supplémentaires. La controverse concerne principalement les hommes haredim (ultra-orthodoxes) : environ 80 000 restent exemptés ou non incorporés, alors que Tsahal compte environ 170 000 soldats d’active et peut mobiliser jusqu’à 450 000 réservistes.

Le débat dépasse désormais le cadre religieux. Le thème de « l’égalité des charges » s’est imposé dans l’espace public, tandis qu’une partie du monde ultra-orthodoxe continue de défendre les exemptions, comme en témoignent les manifestations contre l’arrestation de réfractaires.

Cette crise possède également une dimension politique immédiate. Les partis représentant les haredim (principalement les deux formations ultra-orthodoxes de la coalition, Shas et UTJ, qui font de la préservation des exemptions militaires une priorité politique) ont à plusieurs reprises menacé de quitter la coalition gouvernementale si une législation satisfaisante sur la conscription n’était pas adoptée. Nétanyahou se retrouve ainsi confronté à un dilemme majeur entre cohésion de sa coalition et demandes croissantes de l’armée.

L’après 7-Octobre

La question de la conscription n’est toutefois qu’une partie des transformations en cours. Le 7-Octobre et la guerre qui a suivi ont déplacé le débat public vers des questions de gouvernance, de sécurité et de cohésion nationale.

Les débats portent désormais sur les défaillances ayant rendu possibles les attaques, sur l’opportunité d’une commission d’enquête nationale et sur la responsabilité des différents acteurs.

Les débats sur Gaza, le Liban et les relations avec les États-Unis s’inscrivent dans cette réflexion. Une majorité de la population continue de considérer le Hamas, le Hezbollah ou l’Iran comme des menaces majeures et soutient l’idée d’une politique sécuritaire ferme. Pour une partie de l’opinion, ce soutien relève davantage d’une volonté de restaurer un sentiment de sécurité après les attaques de 2023 que d’un soutien personnel à Nétanyahou.

Ces évolutions traduisent un déplacement des clivages traditionnels. Les élections à venir pourraient ainsi moins opposer droite et gauche qu’incarner différentes visions de la reconstruction du pays depuis le début de la guerre.

La question du calendrier

Les prochaines élections israéliennes ne détermineront pas seulement l’avenir politique de Nétanyahou. Elles porteront aussi sur la manière dont Israël entend préserver sa sécurité, renforcer sa cohésion nationale et préparer l’après-guerre.

Une inconnue demeure : le calendrier. Si des élections anticipées apparaissent plausibles, la politique israélienne a souvent démontré sa capacité à déjouer les pronostics. Entre crises de coalition, évolutions du contexte sécuritaire et recompositions partisanes encore inachevées, une chose paraît néanmoins acquise : la campagne a déjà commencé.

The Conversation

Elizabeth Sheppard Sellam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Israël : la campagne électorale a déjà commencé – https://theconversation.com/israel-la-campagne-electorale-a-deja-commence-284517

La Rochelle : derrière la crise des mégabassines, l’héritage des relations entre industrie portuaire et agriculture

Source: The Conversation – France (in French) – By Louise Bernard, Doctorante en sciences de gestion, La Rochelle Université

En France, les contestations contre les mégabassines ont révélé un lien longtemps invisibilisé : celui qui unit l’agriculture intensive de l’arrière-pays aux complexes portuaires, comme le port céréalier de La Rochelle-Pallice en Charente-Maritime. Derrière la crise de l’eau qui structure désormais le débat public, on retrouve l’héritage d’un modèle agro-industriel façonné par des choix politiques, économiques et logistiques anciens.


À l’été 2024, des milliers de manifestants anti-bassines se sont retrouvés à La Rochelle, marchant vers le port de La Rochelle-Pallice (aujourd’hui appelé « Port Atlantique La Rochelle »). Encadrés par les forces de l’ordre, ces derniers ont scandé, en s’approchant du port :

« Tout le monde déteste La Pallice. »

Une façon de révéler le lien entre les mégabassines, tant décriées dans l’arrière-pays agricole, et les activités du deuxième port français d’exportation de céréales. Et pour cause : le rapport entre l’émergence historique des activités agro-industrielles, le débouché portuaire et l’accaparement des ressources hydriques gagne à être explicité.

Dans un article de recherche récent, fondé sur l’analyse d’archives, nous avons retracé l’histoire de la spécialisation du territoire, l’émergence d’un récit modernisateur et enfin l’émergence des conflits et des contestations de ce récit dominant.

Consommation d’eau et cargos, l’envers des « mégabassines »

Le port de La Rochelle-Pallice s’inscrit dans une trajectoire héritée de la « révolution verte » en France. Dès les années 1960, la modernisation agricole est impulsée par l’État, sous l’égide du Commissariat général au plan, et renforcée par des lois visant à intensifier la production agricole et les échanges internationaux.

Mais ce modèle productiviste montre aujourd’hui ses limites. Dans le marais poitevin, les forages agricoles intensifs, engagés depuis les années 2000, ont entraîné une chute critique des nappes phréatiques, provoquant inversions de cours d’eau et intrusions salines.

Pour y répondre, des réserves de substitution, les « mégabassines », largement financées par des fonds publics, sont mises en place à partir de 2007 dans le bassin des Autizes (Vendée). Ces infrastructures stockent l’eau pompée en hiver afin de sécuriser l’irrigation estivale et sont présentées par leurs promoteurs comme un outil d’adaptation au changement climatique.

Leur déploiement s’accélère à partir de 2017 en Poitou-Charentes, notamment dans le bassin de la Sèvre niortaise. Cette stratégie suscite cependant une contestation croissante. Les recours juridiques se multiplient devant le tribunal administratif de Poitiers, opposant associations environnementales, coopératives agricoles et autorités préfectorales.

À partir de 2018, les critiques visant l’agro-industrie se renforcent, tandis que le développement des mégabassines sur le territoire fait face à de nombreuses contestations. En 2023, des militants du mouvement écologiste Extinction Rebellion ciblent alors directement les flux céréaliers du port. Dans l’arrière-pays, le point culminant de la lutte anti-bassines et de ses répressions a lieu lors de la manifestation de Sainte-Soline (Deux-Sèvres).

L’année suivante, le 20 juillet 2024, la mobilisation de La Rochelle marque un tournant. Pour la première fois, les opposants désignent publiquement les infrastructures du port de La Rochelle-Pallice comme un maillon central du système des mégabassines, alimentant un contre-récit qui remet en cause le modèle historique de développement du port et de son territoire.

Comment le lobbying a fait de La Pallice un moteur de modernisation agro-industrielle

Pour comprendre ce contre-récit, il faut d’abord revenir sur la construction du récit dominant, qui est celui de la modernisation en puissance. Il résulte d’un lobbying pro-industriel. Après 1945, la France mise sur la modernisation agricole et industrielle pour relancer son économie. En Poitou-Charentes et ailleurs, le remembrement, la mécanisation et le développement des coopératives transforment les paysages ruraux.

Dans ce contexte, le comité d’action du grand port de La Pallice est créé en 1948 pour promouvoir l’agrandissement du port de La Rochelle-Pallice et inscrire sa modernisation dans la stratégie nationale. Son objectif dépasse le simple aménagement portuaire : il souhaite faire de La Pallice un moteur de modernisation agricole et industrielle, capable de stocker et d’exporter les céréales françaises.

Pour convaincre l’État, le Comité d’action déploie une intense activité de lobbying, multipliant rapports, rencontres et plaidoyers auprès des décideurs. Très vite, ses recommandations se traduisent sur le terrain et le port se modernise : allongement des quais, automatisation du transport des grains, extension du môle d’escale et construction d’un appontement pétrolier pour soutenir la mécanisation agricole.

Parallèlement, la création de la Société d’intérêt collectif agricole (SICA), regroupant coopératives et négociants, illustre ce lien entre port et agriculture. La SICA finance et gère les silos, doublant rapidement leur capacité et dynamisant le trafic céréalier dès les années 1960.

Ces infrastructures transforment en retour le paysage de l’arrière-pays, réorganisant les champs, les routes et les infrastructures du territoire, inscrivant l’agriculture régionale dans une logique exportatrice. Le port et son arrière-pays s’influencent alors mutuellement : l’infrastructure portuaire adapte sa capacité aux besoins agricoles, voire les devance, tandis que l’agriculture régionale bénéficie de débouchés vers l’export et a facilement accès à de nouvelles ressources, notamment en termes d’engrais minéraux.

Cette figure montre l’augmentation conjointe des importations de phosphates du port de La Rochelle-Pallice, utilisés pour la fertilisation des terres, et des exportations de céréales entre 1950 et 1974.
Louise Bernard, Nina Colin, Marc Gustave reproduction tirée de l’ouvrage « Établissement portuaire de La Rochelle, Chambre de Commerce et d’Industrie », 1975., Fourni par l’auteur

Entre 1949 et 1975, cette stratégie conjointe transforme La Pallice en plateforme logistique spécialisée pour l’export, et son arrière-pays en territoire céréalier prospère.

Le discours de modernisation porté par le Comité d’action a ainsi permis la mise en place de politiques publiques favorisant le développement économique d’un système portuaire et agricole intégré. Celui-ci préfigure le modèle de la France exportatrice de céréales que nous connaissons aujourd’hui. Cet ensemble incarne ainsi un exemple précis de co-évolution entre infrastructures portuaires et territoires agricoles.




À lire aussi :
Peut-on se passer d’engrais phosphatés ?


De la modernisation agricole aux premières contestations sur l’eau

Entre 1945 et les années 1960, des tensions existent déjà, mais elles restent localisées et peu structurées. Les risques industriels, les atteintes à la santé ou à la propriété suscitent des inquiétudes, sans pour autant nourrir une critique globale de la dégradation environnementale. Ces constats rejoignent les travaux historiques sur les « Trente Glorieuses », qui rappellent que les luttes sociales et environnementales traversent la société française dès les années 1950-1960.

Les conflits prennent toutefois une autre ampleur à partir des années 1970 avec la montée en puissance de l’irrigation. La spécialisation céréalière de l’arrière-pays, notamment en Poitou-Charentes, rend alors la gestion de l’eau de plus en plus complexe et contestée. Les céréales occupent aujourd’hui plus de la moitié des surfaces agricoles, dominées par le blé et le maïs, culture particulièrement gourmande en eau et en intrants.

Longtemps marginale, l’irrigation se développe fortement après 1970, puis s’accélère dans les années 1980-1990, principalement au profit du maïs. En Charente-Maritime, des associations sont créées pour piloter forages et retenues d’eau, avec un fort soutien public et bancaire, notamment du Crédit agricole.

À la fin des années 1980, la baisse des nappes phréatiques, l’assèchement des rivières et la mortalité piscicole déclenchent une mobilisation citoyenne inédite. Des actions de protestation émergent, par exemple celles du collectif SOS Rivière, qui rassemble 700 personnes à Saint-Jean-d’Angély (Charente-Maritime) en 1988. Des sabotages d’équipements d’irrigation sont également rapportés.

Malgré l’interpellation du gouvernement en 1988 par le député de Charente-Maritime Roland Beix, la réponse de l’État demeure permissive, révélant les limites de la régulation face à un modèle agricole désormais contesté.




À lire aussi :
Sainte-Soline : un tournant pour les mouvements écologistes ?


Du verdissement du discours industriel à l’émergence de contre-récits militants

À partir des années 2000, des démarches de responsabilité sociétale (RSE) sont déployées en France par les milieux politiques et industriels. Ce discours est sous-tendu par l’idée que développement économique et protection de l’environnement sont compatibles. De la même manière, la transition agroécologique s’institutionnalise progressivement.

Le port de La Rochelle-Pallice s’empare du récit de la responsabilité sociale/sociétale et environnementale (RSE), tandis que l’arrière-pays intègre à petits pas les orientations agroécologiques. Toutefois, ces transformations ne visent pas à remettre en cause le récit historique de la modernisation et, par là même, à revoir fondamentalement le modèle économique qui a contribué aux crises environnementales et sanitaires du territoire.

De fait, depuis une quinzaine d’années, des recherches questionnent l’efficacité des approches de RSE, jugées trop instrumentales et centrées sur la réputation des entreprises, au détriment d’autres démarches plus collectives. Ces courants de recherche proposent de réfléchir à la façon dont les entreprises s’intègrent dans l’écosystème territorial, à leurs liens avec les autres acteurs et aux retombées des activités sur le territoire, comme le soulignait dès 2018 un avis de la Plateforme RSE. La focalisation de la RSE sur la performance financière limite l’impact territorial et la durabilité. Certains spécialistes tracent un parallèle avec les sciences économiques, incapables de remettre en cause leurs propres fondements.

Les instances de gouvernance du port de La Rochelle-Pallice ne se posent pas en instigatrices d’un changement de paradigme, mais elles souhaitent anticiper les évolutions sociétales et prendre leurs responsabilités dans leur champ de compétence. Les évolutions récentes du port (intégration à des consortiums territoriaux, anticipation des mutations des filières agricoles et énergétiques…) vont dans le sens de nouveaux récits, qui émergent sous la pression de la société civile organisée.

Mais cela sera-t-il suffisant ? Comment engager une recomposition territoriale efficace quand les acteurs et leurs intérêts sont à ce point interdépendants ?

La reconversion écologique d’une grande infrastructure portuaire ne saurait survenir sans le soutien de tous les acteurs des filières concernées, tout comme des actions isolées ne suffiront pas à infléchir la trajectoire d’un territoire.

D’autres narratifs seraient pertinents dans ce contexte, par exemple l’approche par les communs, davantage tournée vers la coopération territoriale. Celle-ci remet les communs au centre du territoire – dans notre cas, l’eau, la santé publique, la terre, l’autonomie alimentaire. Dans ce cadre, les entreprises sont amenées à réinvestir le territoire en interrogeant leur responsabilité territoriale. Les communs permettent enfin d’interroger la posture des pouvoirs publics, ainsi que les stratégies d’action de la société civile.




À lire aussi :
Comment redonner un pouvoir de décision aux citoyens sur la gestion de l’eau ?


The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La Rochelle : derrière la crise des mégabassines, l’héritage des relations entre industrie portuaire et agriculture – https://theconversation.com/la-rochelle-derriere-la-crise-des-megabassines-lheritage-des-relations-entre-industrie-portuaire-et-agriculture-281895