Montée des eaux, météo extrèmes : comment de nouveaux systèmes d’IA peuvent aider les villes à mieux se préparer

Source: The Conversation – in French – By Andrea Ficchì, Postdoctoral Research Fellow, Hydrologist and Data Scientist, AXA Research Fund; Polytechnic University of Milan

Notre nouveau modèle d’intelligence artificielle permet de prévoir les ondes de tempêtes extrêmes – ces rehaussements importants du niveau de la mer sur le littoral causés par les vents d’une grande dépression – avec une grande précision, y compris dans les conditions climatiques futures. Ce modèle d’IA fonctionnant rapidement, il peut aider les chercheurs et les professionnels à mieux évaluer les risques d’inondation côtière, et à mieux planifier les mesures d’adaptation.


Le niveau de la mer monte, et avec lui, les risques liés aux événements côtiers extrêmes tels que les ondes de tempête – des élévations temporaires du niveau de la mer causées principalement par des tempêtes, qui comptent parmi les principaux facteurs à l’origine des inondations côtières. Alors que plus de 10 % de la population mondiale vit dans des régions côtières de faible altitude, la combinaison d’une élévation progressive du niveau moyen de la mer et d’événements extrêmes de plus en plus intenses représente une menace croissante.




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Pour les urbanistes et les décideurs politiques chargés des zones côtières, l’enjeu principal ne réside pas seulement dans l’élévation prévue du niveau moyen de la mer, mais aussi dans l’évolution des événements extrêmes, que ce soit en matière de probabilité ou de gravité. En effet, la conception des infrastructures, l’urbanisme et la préparation aux catastrophes reposent sur des scénarios, établis scientifiquement, de tels événements extrêmes.

Cependant, la projection d’événements extrêmes liés au niveau de la mer reste un défi scientifique majeur, car ceux-ci sont le résultat d’interactions complexes et non linéaires entre les marées, les forçages atmosphériques, la dynamique océanique et les caractéristiques côtières locales.

Cela signifie que les incertitudes dans les projections de ces événements extrêmes restent en grande partie non quantifiées. Par exemple, de petites différences dans les hypothèses des modèles peuvent entraîner de grandes différences dans les résultats prévus, en particulier pour les événements extrêmes. Ces incertitudes ont des implications importantes pour les planificateurs, la protection civile et, en fin de compte, la protection des vies humaines et des biens.

À l’heure actuelle, l’efficacité des modèles d’IA ouvre de nouvelles possibilités. En effet, comme ceux-ci peuvent générer des prévisions beaucoup plus rapidement que les modèles basés sur les lois physiques, ils permettent d’explorer de vastes ensembles de scénarios futurs, ce qui serait d’un coût prohibitif si l’on utilisait uniquement des modèles traditionnels (basés sur la physique). Considérer de nombreux scénarios est particulièrement important pour évaluer les risques, car il s’agit de comprendre la probabilité d’événements rares mais catastrophiques.

Une approche combinant IA et physique pour un risque en mutation

Les modèles traditionnels fondés sur la physique, qui utilisent les lois physiques pour représenter le mouvement des eaux côtières, peuvent simuler ces processus en détail, mais ils sont coûteux en matière de calcul, ce qui rend difficile l’exploration d’un large éventail de scénarios futurs et d’incertitudes.

Parallèlement, les systèmes d’intelligence artificielle sont de plus en plus utilisés en sciences du climat, car ils offrent de nouvelles possibilités pour surmonter ces défis.

Cependant, leur fiabilité reste incertaine dans ce contexte, notamment en raison de deux défis majeurs : la représentation limitée des événements extrêmes rares mais à fort impact dans les données d’apprentissage, et la nécessité de généraliser les résultats – de manière robuste – à des conditions climatiques futures qui pourraient différer considérablement de celles observées historiquement.




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L’IA et la modélisation physique sont des outils complémentaires : les modèles physiques restent essentiels pour représenter les processus sous-jacents et pour générer les données de haute qualité nécessaires à l’entraînement et à la validation des modèles d’IA, et, en fin de compte, pour instaurer la confiance dans leur homologue IA.

En combinant le réalisme physique des modèles traditionnels avec l’efficacité et la flexibilité de l’IA, les scientifiques développent une nouvelle génération d’outils pour l’évaluation des risques côtiers.

Ces outils seront essentiels pour éclairer les stratégies d’adaptation, aidant les sociétés à mieux se préparer à un avenir où les événements extrêmes liés au niveau de la mer pourraient devenir plus fréquents et plus graves.

Nos résultats suggèrent que l’IA peut être utilisée de manière fiable pour prévoir des événements extrêmes liés au niveau de la mer, rares mais à fort impact. De plus, les modèles d’IA, en permettant la génération rapide de scénarios et des tests de sensibilité, fournissent un nouvel outil pour mieux caractériser ces incertitudes.

Un nouvel « émulateur » d’IA pour la prévision des ondes de tempêtes extrêmes

Dans notre récente étude publiée dans Earth’s Future, nous avons cherché à déterminer si des modèles d’IA peuvent prédire avec précision des événements extrêmes liés au niveau de la mer, lorsqu’ils sont entraînés à émuler les résultats de simulations et de projections fondées sur la physique. En d’autres termes, nos modèles d’IA visent à apprendre à reproduire les résultats de ces modèles plus complexes, mais beaucoup plus rapidement.

Nos résultats montrent que les émulateurs d’IA parviennent à appréhender la dynamique complexe sous-jacente aux ondes de tempête et à reproduire les événements extrêmes avec une grande précision, y compris dans des scénarios futurs, par rapport aux projections disponibles jusqu’au milieu du XXIᵉ siècle.

Pour le démontrer, nous avons développé un cadre permettant d’améliorer la capacité des modèles d’IA à représenter les ondes de tempêtes extrêmes et de vérifier si leurs prévisions restent fiables dans des scénarios futurs.

Nous nous sommes concentrés sur la zone côtière de New York comme étude de cas, car elle est très exposée aux inondations côtières, avec une population dense, des infrastructures critiques et des actifs économiques majeurs – et parce qu’elle a connu des ondes de tempêtes dévastatrices dans l’histoire récente, comme lors de l’ouragan Sandy en 2012, qui a causé de nombreux décès et plus de 60 milliards de dollars (51,9 milliards d’euros) de dommages économiques.

Notre émulateur d’IA s’appuie sur des simulations fondées sur la physique (qui sont issues du Global Tide and Surge Model (GTSM), librement accessibles) non seulement pour l’entraînement, mais aussi pour évaluer sa fiabilité dans différentes conditions climatiques, y compris des scénarios futurs.

Limites actuelles et prochaines étapes

La prochaine étape consiste à tester plus en profondeur la robustesse de ces outils d’IA sur un éventail plus large de scénarios climatiques et à les intégrer dans des cadres opérationnels d’évaluation des risques ainsi que dans des services mondiaux de données climatiques fournissant des informations hydroclimatiques et côtières aux décideurs, tels que l’Aqueduct Flood Risk Analyzer et le Copernicus Climate Data Store.

Plus largement, les modèles d’IA ont le potentiel de répondre à plusieurs besoins critiques en matière d’analyse des risques côtiers, mais d’importantes lacunes subsistent.

Il s’agit notamment d’améliorer et de quantifier rigoureusement leur transférabilité à travers un large éventail de scénarios futurs, de mieux représenter les incertitudes associées aux paramètres physiques intégrés dans les données d’apprentissage, et d’évaluer dans quelle mesure ces modèles se généralisent à différentes localisations géographiques.

Il sera essentiel de clarifier les limites de leurs capacités d’extrapolation pour renforcer la confiance dans leur utilisation à des fins de prise de décision, en particulier dans des conditions inédites, dues au changement climatique et à la non-stationnarité (c’est-à-dire les changements de régimes climatiques et des phénomènes extrêmes plus intenses que ceux observés auparavant), et qui se situent donc en dehors de la fourchette couverte par les observations passées ou les simulations fondées sur la physique que nous avons utilisées pour entraîner les modèles d’IA.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’assurance Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Andrea Ficchì a reçu une bourse de recherche postdoctorale du Fonds AXA pour la Recherche (aujourd’hui Fonds Axa pour le progrès humain) dans le cadre de l’appel à candidatures lancé conjointement par le Fonds AXA pour la Recherche et la Commission Océanographique Intergouvernementale de l’UNESCO à l’occasion de la Décennie de l’Océan.

Emiliano Longo est membre de la CMCC Foundation (Euro-Mediterranean Center on Climate Change). Il a reçu des financements de Politecnico di Milano.

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L’article L214 fête ses 50 ans : la sensibilité animale reconnue par la loi mais ignorée dans les faits

Source: The Conversation – in French – By Émilie Dardenne, Professeure des universités, Université Rennes 2

Cinquante ans après l’article L214 qui reconnaissait les animaux comme sensibles, le développement de l’élevage intensif est désormais de plus en plus facilité. Mark Stebnicki/Pexels, CC BY

Il y a cinquante ans, la loi française reconnaissait la sensibilité animale avec le désormais célèbre article L214-1 du Code rural.

Cet article a depuis été régulièrement mobilisé contre l’élevage intensif et ses dérives, car il reconnaît la nécessité pour chaque animal d’évoluer dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce.

Un demi-siècle plus tard, cependant, les dernières loi Duplomb et loi d’urgence agricole s’éloignent de plus en plus de l’esprit de l’article L214 en facilitant le développement de l’élevage intensif. Comment expliquer cette évolution ? La chercheuse Émilie Dardenne, autrice de Penser la condition animale, Outils critiques (Presse de Sciences Po), nous offre plusieurs clefs de réponse.


En 1976, l’article L214-1 du Code rural considérait les animaux non humains comme des êtres sensibles et établissait que « tout animal étant un être sensible doit être placé par son propriétaire dans des conditions compatibles avec les impératifs biologiques de son espèce. » Ce principe inédit ouvrait une nouvelle ère. Toutefois, cinquante ans plus tard, on ne peut faire qu’un constat accablant : non seulement cet article n’a jamais été réellement appliqué, mais l’État s’éloigne de plus en plus de la reconnaissance de la sensibilité animale.

De la sensibilité animale en 1976 à la loi d’urgence agricole de 2026

La loi Duplomb, dont les décrets d’application ont été publiés en février 2026, a déjà relevé sensiblement les seuils à partir desquels une évaluation environnementale (une étude d’impact favorisant la prise en compte des enjeux environnementaux dans l’élaboration de projets) est requise pour les élevages : de 40 000 à 85 000 poulets, de 2 000 à 3 000 cochons, de 750 à 900 truies.

Cette loi a ceci de remarquable qu’elle encourage ce que la loi de 1976 réprouve, et ce qu’une large majorité de Françaises et des Français déclarent vouloir interdire. En effet, selon un sondage Ifop conduit en janvier 2026, 82 % sont hostiles à l’élevage intensif, qui pousse à l’extrême les densités, génère des douleurs intenses ou chroniques, sépare les petits d’avec leur mère et empêche l’expression de comportements essentiels tels que l’exploration de l’environnement ou la possibilité de se reposer dans un endroit approprié. Les bâtiments sont souvent inadaptés au changement climatique, où, sans possibilité de se mettre à l’abri, les animaux subissent des coups de chaleur mortels.

Les pratiques de l’élevage intensif s’opposent ainsi aux besoins fondamentaux des animaux et à leur bien-être, ce qui est en totale contradiction avec l’article L214. Comme le souligne l’association du même nom dans son rapport Insensibles. 1976-2026, 50 ans de mépris de la loi en élevage intensif :

« En un demi-siècle, l’élevage n’a pas seulement changé d’échelle, il a transformé les animaux. Plus productifs, plus gros, plus prolifiques. Au lieu de respecter les besoins d’êtres sensibles, la sélection génétique a poussé leurs corps aux limites du possible. »

Un poulet dit de chair « produit » aujourd’hui presque deux fois plus de viande qu’il n’en produisait en 1978. Ces poulets, notamment ceux de la variété Ross 308, ont été sélectionnés génération après génération pour avoir une croissance maximale en un minimum de temps. L’accélération est telle que leur corps ne parvient pas à suivre : leurs muscles se développent si vite que leurs os, leur cœur et leurs poumons défaillent.

Adopté en première lecture le 2 juin à l’Assemblée nationale, le projet de loi d’urgence agricole (qui sera examiné au Sénat à partir du 29 juin) va pourtant encore plus loin que la Loi Duplomb. Son article 17 habilite le gouvernement à créer un régime spécifique pour les élevages, en assouplissant les règles : relèvement des seuils réglementaires, allègement des autorisations, réduction de certaines obligations de consultation ou d’évaluation.

Sur tous ces points, il permet au gouvernement de réformer par simple ordonnance. Le texte fragilise également le travail des lanceurs d’alerte en rendant les enquêtes dans les élevages plus risquées. Derrière le terme « simplification », c’est en réalité l’expansion de l’élevage intensif que le gouvernement peut ainsi administrer directement, sans passer par le parlement. Ce faisant, le modèle agroindustriel s’impose encore davantage, et la prise en compte de la sensibilité animale devient une variable encore plus distante, malgré son inscription dans la loi de 1976.

Mais comment expliquer que le sort de centaines de millions d’êtres sensibles soit quantité négligeable ?

De l’anthropocentrisme à l’« anthroparchie »

Une première clef d’explication est sans doute à trouver du côté de l’anthropocentrisme, que l’on peut définir comme une simple propension des êtres humains à se voir comme le centre de l’univers, mais qui peut être aussi mobilisé de façon idéologique pour justifier une supériorité humaine sur le reste des êtres sensibles.

L’anthropocentrisme s’est constitué historiquement, depuis la grande chaîne des êtres d’Aristote, qui affirmait que tous les animaux non humains ont été conçus par la nature pour servir l’être humain, jusqu’aux religions monothéistes qui placent Homo sapiens au sommet des créatures terrestres.

La grande chaîne des êtres.
CC BY

L’anthropocentrisme se déploie alors sous différentes formes.

Le primatologue Frans de Waal, qui n’a cessé d’explorer dans ses travaux la richesse des émotions et des sociétés de grands singes a nommé « anthropodéni » la tendance humaine à s’octroyer certains attributs, se positionnant ainsi comme espèce spéciale, unique, niant partager avec les autres animaux des capacités émotionnelles, cognitives et comportementales comparables.

Quand l’anthropocentrisme cesse d’être un simple point de vue pour devenir une doctrine, il engendre ce que la politologue Erika Cudworth appelle une « anthroparchie » : un régime politique et un système social d’attitudes, de pratiques et d’institutions qui privilégient les êtres humains et leur permet d’exercer une souveraineté sur le reste du monde. Ce régime repose sur cinq structures imbriquées : relations de production industrialisée, domestication, politique institutionnelle, violence systémique et humanisme exclusif. C’est dans ce cadre que la Loi Duplomb et la loi d’urgence agricole de 2026 trouvent leur légitimité.

Elles la trouvent aussi dans le spécisme, qui caractérise notre société, et qui permet à l’exploitation intensive des animaux non humains de se développer sans entrave.

Le spécisme institutionnalisé

Le spécisme a été théorisé par le psychologue britannique Richard Ryder puis popularisé par le philosophe australien Peter Singer dans les années 1970. Il dénote un préjugé ou parti pris en faveur des intérêts des membres d’une espèce. La forme la plus connue et influente du spécisme est celle qui favorise les intérêts de l’espèce humaine sur les autres espèces animales.

Si l’anthropocentrisme permet sur le plan politique l’hégémonie humaine, le spécisme, lui, signale un traitement différencié fondé sur l’espèce. Autrement dit, là où l’anthropocentrisme dit « l’humain est au centre ou en surplomb de tout », le spécisme dit « traitons différemment les êtres en fonction de leur espèce », que cette espèce soit Homo sapiens ou non.

C’est le spécisme, par exemple, qui explique que des familles contemporaines intègrent des animaux non humains avec qui leurs membres entretiennent des relations privilégiées (chien et chat, en particulier), mais que, dans le même temps, les animaux dont nous nous nourrissons, comme les cochons, soient traités avec mépris et cela bien qu’ils aient des capacités cognitives et des comportements équivalents à ceux des chiens.

Comme l’écrit la philosophe Sarah Zanaz, le spécisme fait système, c’est-à-dire que l’institution permet, perpétue et légalise la maltraitance des animaux en vertu de leur non-appartenance à l’espèce humaine. L’exploitation animale et la violence exercée contre les animaux maintenus captifs dans les productions intensives ne sont pas de simples accidents administratifs : elles sont l’expression d’une cohérence systémique. Sous l’influence des filières agroindustrielles, les gouvernements successifs ont ainsi régulièrement bloqué les évolutions réglementaires et entravé la remise en cause du modèle intensif, pourtant réclamée par l’opinion publique et également appelée par des scientifiques spécialistes de bien-être animal.

L’invisibilisation du spécisme est un mécanisme central de son existence et de son déploiement continu. Les abattoirs et les élevages sont relégués loin des villes, hors de la vue des citoyennes et citoyens. Le langage lui-même participe de l’occultation : on ne « tue » pas les animaux, on préfère dire qu’on les « abat », tels des arbres. Le jargon technique présente les cochons comme vivant dans des « bâtiments d’engraissement », ils deviennent des êtres dont la seule valeur est économique et qui ont, une fois mis à mort, des « rendements de carcasse ». Les expressions courantes liées aux cochons sont d’ailleurs invariablement péjoratives (« se goinfrer comme un cochon », « vivre dans une porcherie », « avoir une tête de cochon »), ce qui entretient à leur égard un profond mépris.

Quel horizon pour les animaux non humains naissant et vivant dans les exploitations intensives ? Tant que l’anthropocentrisme idéologique et le spécisme resteront les piliers invisibles de nos institutions, aucune loi ne suffira à les protéger, eux qui, pourtant, sont sensibles, ont une vie psychique et sociale, et de ce fait, ont des intérêts à ne pas souffrir.

The Conversation

Émilie Dardenne a reçu des financements de l’Institut universitaire de France.

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Les pétitions contre les épreuves de bac, symptômes d’un malaise lycéen ?

Source: The Conversation – in French – By Marie-Sylvie Claude, Professeure en didactique de la littérature, Université Grenoble Alpes (UGA)

Face à des sujets jugés trop difficiles, ou face à des programmes chargés, les candidats au baccalauréat n’hésitent plus à lancer des pétitions. Que nous dit ce phénomène du rapport à l’institution scolaire et aux diplômes ? Dans quelle mesure cela reflète-t-il un malaise lycéen par rapport aux promesses méritocratiques ?


Cette année, le président de la République ou le ministère de l’éducation nationale seront-ils encore, à l’issue des épreuves du baccalauréat, destinataires d’une des nombreuses pétitions qui fleurissent depuis le début des années 2000 ? Une des dernières en date, forte de près de 25 000 signatures, lui demandait une réévaluation du sujet de physique-chimie du baccalauréat général de 2025, dont la difficulté était jugée comme au-delà du niveau attendu par le programme.

Ce type de demande, battant en brèche le principe de souveraineté des jurys d’examen, devient une pratique courante et concerne de nombreuses disciplines. En 2024, le programme de sciences économiques et sociales pour l’épreuve de spécialité était, de la même manière, dénoncé comme trop chargé. Le sujet de français de 2015, tiré de la pièce le Tigre bleu de l’Euphrate (de Laurent Gaudé, 2002), était récusé, car l’extrait proposé n’aurait pas permis de savoir s’il était fait allusion à un animal ou au fleuve du Moyen-Orient.

Les normes de correction des copies font elles-mêmes l’objet de critiques, comme celles exprimées par une pétition de 2008 demandant de la clémence dans la sanction des erreurs d’orthographe, perçue comme risquant de sacrifier toute une génération.




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Cette évocation d’une jeunesse en danger est récurrente dans les textes soumis à signature. On peut y voir une stratégie, celle de donner une portée générale à une protestation qui pourrait ne concerner qu’une partie des candidats. Nous y voyons, pour notre part, un analyseur des rapports de défiance d’une grande partie de la jeunesse, consciente de l’intérêt croissant des diplômes et inquiète de ce que l’école pourrait ne pas tenir la promesse méritocratique qu’elle lui a faite.

Dans un contexte qui a pu être qualifié de « déclin de l’institution », ces jeunes, avec parfois l’appui de leurs familles sur les réseaux sociaux, s’autorisent à ne pas se reconnaître dans les jugements que l’école peut porter sur eux et n’hésitent pas à mettre à l’épreuve, en recourant à une autorité supérieure, un système qui les met eux-mêmes à l’épreuve dans des conditions selon eux contestables.

Présenter une interprétation personnelle

Intéressons-nous au cas d’une pétition adressée au président de la République au lendemain de l’épreuve de français de la session de 2019 et signée par plus de 54 000 jeunes ou parents.

Un certain Jean Valjean dénonce le choix, pour le commentaire, d’un poème d’Andrée Chédid, « Destination : arbre », tiré du recueil Tant de corps et tant d’âme, et jugé trop difficile et trop éloigné des enseignements reçus pendant l’année. Ce sujet, supposé hors programme, aurait coûté aux candidats « plusieurs centaines d’heures de révisions […] pour tomber sur l’inconnu » : les textes de cette autrice contemporaine ne seraient jamais étudiés en classe et elle porterait de surcroît un prénom masculin.

« Le bac français pour les premières ES et J jugé trop difficile » (France 3 Grand-Est, juin 2019).

Or, ces craintes et les arguments de Jean Valjean peuvent être désamorcés par la simple lecture des programmes de première en français, qui définissent non des auteurs à connaître, mais des objets d’étude. Le poème d’Andrée Chedid est tout à fait compatible avec celui qui s’intitule « Écriture poétique et quête du sens, du Moyen Âge à nos jours ». Quant à la définition institutionnelle de l’épreuve de commentaire, elle stipule que « le candidat compose un devoir qui présente de manière organisée ce qu’il a retenu de sa lecture, et justifie son interprétation et ses jugements personnels. » (BO n°7 du 6 octobre 2011)

Disposer de connaissances préalables sur l’autrice n’est pas nécessaire pour commenter un texte, et que certains l’aient prise pour un homme n’a rien de catastrophique. Par ailleurs, la diversité des interprétations recevables est explicite dans les consignes nationales aux correcteurs de l’épreuve, qui précisent qu’il faut valoriser « un commentaire organisé autour d’un projet de lecture cohérent » et « l’analyse de procédés d’écriture interprétés avec finesse ».

La revendication que les candidats soient notés selon leurs compétences à « expliquer » le texte et à structurer le commentaire, portée par la pétition, recoupe presque exactement ces consignes…

Donc cette pétition a quelque chose de paradoxal puisqu’elle conteste le choix d’un texte qui s’inscrit bien dans le programme et qu’elle émet des exigences qui correspondent à ce qui est, de fait, demandé aux correcteurs par les autorités académiques. Il s’agirait alors seulement d’une mauvaise compréhension de ce qui est attendu à l’examen. Mais le problème nous apparaît bien plus complexe d’après nos recherches.

Postures de candidats, postures de lecteurs

De tels malentendus nous semblent liés aux craintes qu’éprouvent tout particulièrement les élèves français lorsqu’il s’agit de s’impliquer personnellement dans les exercices scolaires. Dans nos différentes enquêtes, nous voyons un groupe important d’entre eux se comporter surtout comme des « candidats » dont l’objectif principal est d’assurer la moyenne en montrant qu’ils savent construire un devoir, restituer des connaissances et, surtout, en évitant de donner un point de vue personnel.

Les « élèves » y voient davantage un moyen d’apprendre à comprendre un texte en repérant les figures de style qu’ils utilisent et en ne s’écartant pas d’une interprétation présumée juste.

Le groupe, beaucoup plus restreint, des « personnes lectrices » est celui de jeunes qui acceptent de s’engager au-delà des angoisses de l’examen et des postures d’élèves. Selon eux, commenter la littérature est une occasion de se nourrir et de valoriser leur propre expérience. Ils voient dans les connaissances littéraires de simples moyens au service de leur rencontre avec le texte.

À l’opposé, les « candidats » disent vouloir éviter toute prise de risque qui pourrait leur coûter des points. Signer une telle pétition est vraisemblablement pour eux un moyen de maîtriser l’épreuve en la rabattant sur un exercice purement restitutif.

Pression évaluative

Nous avons mené des entretiens de recherche avec des candidats qui avaient composé sur le poème d’Andrée Chedid et signé la pétition. Libérés de la pression évaluative, plusieurs s’emparent alors du texte pour lui donner sens de façon personnelle : Oxane, par exemple, interprète l’arbre comme une figure symbolique de l’étranger dans une ville inhospitalière. Elle s’appuie sur sa propre expérience de la discrimination : l’arbre est comme « une personne qui se sent pas à sa place, ça me touche parce que moi, rien que par rapport à ma couleur, des fois on me juge ».

La lycéenne est frappée notamment par la mention, dans le poème, des « feuilles longuement éteintes » parce que c’est « comme si on avait des rêves dans la tête de venir ici et qu’au final, quand on retourne à la réalité, ces rêves, ils sont un peu éteints ». Elle mène ainsi la lecture personnelle qu’elle ne se croyait pas autorisée à faire à l’examen et la met en relation avec une référence au texte, validant alors, sans le savoir, les attendus de l’épreuve.

Signer la pétition, quand bien même le texte l’a beaucoup touchée, lui a vraisemblablement permis de faire état de son incompréhension de ce qui était attendu d’elle. Son cas et de nombreux autres peuvent laisser penser qu’il ne faut pas sans doute prendre au pied de la lettre les points précis dénoncés par ces pétitions, mais les comprendre plus largement comme l’expression, face à la pression des épreuves évaluatives, d’un profond malaise des lycéens.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Les pétitions contre les épreuves de bac, symptômes d’un malaise lycéen ? – https://theconversation.com/les-petitions-contre-les-epreuves-de-bac-symptomes-dun-malaise-lyceen-283998

L’impact invisible des outils de chantier sur la santé des travailleurs

Source: The Conversation – in French – By Quentin Malidain, Doctorant en génie mécanique spécialisé en vibrations et acoustique, Le Mans Université; École de technologie supérieure (ÉTS)

Chaque jour sur les chantiers et dans les usines, de nombreux travailleurs s’exposent au bruit et aux vibrations provoqués par leurs outils. La recherche étudie ces phénomènes pour, à terme, diminuer les risques au travail.


En France, plus de 2 millions de travailleurs sont exposés à des vibrations des bras et des mains, un facteur important de troubles de santé au travail. Les outils de chantier, tels que les cloueuses, les agrafeuses ou les marteaux-piqueurs, couramment utilisés dans les secteurs de la construction et de l’industrie, génèrent de manière répétée des chocs de forte intensité susceptibles d’affecter la santé des personnes qui les manipulent.

Dans ce contexte, je mène une thèse en vibrations et acoustique, dont l’objectif est d’estimer les forces générées lors des impacts produits par les outils percussifs.

Je m’intéresse en particulier aux cloueuses professionnelles, qui enfoncent un clou en quelques millisecondes, en libérant des forces très élevées, et qui exposent les travailleurs à la fois à des vibrations et à un bruit intense. L’enjeu est de mieux comprendre ces sollicitations mécaniques afin d’en évaluer plus précisément les effets sur la santé, encore largement sous-estimés.

Des risques professionnels pour de nombreux travailleurs

Représentation des émissions acoustiques et vibratoires d’une cloueuse
Lorsqu’elle est manipulée, la cloueuse transmet des vibrations au bras et à la main de son utilisateur. Elle émet aussi un bruit fort et soudain en percutant le matériau.
Quentin Malidain/Le Mans Université, Fourni par l’auteur

Du point de vue de la santé et de la sécurité au travail, les chocs répétés générés par les outils portatifs représentent un risque avéré. L’impact produit un niveau de vibration suffisamment élevé pour dépasser les seuils de précaution définis par les réglementations du Parlement européen. L’exposition répétée à ces sollicitations peut entraîner des conséquences graves sur la santé, notamment le syndrome vibratoire main-bras, qui regroupe des troubles vasculaires, neurologiques et musculosquelettiques.

Les premiers symptômes apparaissent souvent sous forme de fourmillements, d’engourdissements ou d’une perte de sensibilité dans les doigts, avant d’évoluer vers des douleurs chroniques, une diminution de la force de préhension ou des troubles circulatoires comme le phénomène des « doigts blancs ». Ces atteintes peuvent devenir irréversibles et compliquer durablement l’utilisation des mains dans les activités quotidiennes et professionnelles.

En plus de vibrer, les cloueuses font du bruit. Leur usage peut atteindre 12 000 tirs par jour, conduisant à un niveau sonore d’environ 101 décibels (dB) pendant huit heures. En France, les enquêtes sur les conditions de travail montrent que plus d’un tiers des salariés sont exposés à des nuisances sonores dans leur environnement professionnel. Parmi eux, une part non négligeable est soumise à des niveaux de bruit dépassant les seuils d’action de 80 et 85 dB définis par le Code du travail. Ces expositions concernent principalement les secteurs industriels et de la construction. Une exposition prolongée peut ainsi conduire à la surdité professionnelle.

Un bruit impulsionnel, c’est-à-dire une forte intensité sonore pendant un temps très bref, est reconnu comme plus dommageable pour l’audition qu’une exposition sonore progressive de même niveau, en raison de la contrainte brutale qu’elle impose à l’oreille. Les protections auditives permettent de réduire fortement cette exposition, mais leur port reste parfois mal appliqué dans les conditions réelles de chantier.

Le port de bouchons d’oreilles provoque également un effet d’occlusion, c’est-à-dire une augmentation de la perception des sons transmis par le corps, pouvant gêner la communication et accroître l’inconfort des travailleurs. Mieux comprendre cet effet et ses conséquences sur l’acceptabilité des protections auditives constitue également un axe de recherche important de notre laboratoire. Les vibrations transmises au corps sont, elles, beaucoup plus difficiles à atténuer.

Comment mesurer la force des outils ?

Lors de chaque tir de cloueuse, le choc se propage dans l’outil, puis dans la main et le bras de l’opérateur, tout en mettant en mouvement la cloueuse et le matériau percuté. Ces vibrations se transmettent également à l’air environnant, produisant un bruit intense. Il existe une grande diversité de technologies de cloueuses, ce qui rend nécessaire une approche comparative pour comprendre leurs spécificités.

Dans ce contexte, la détermination de la force d’impact de la cloueuse constitue un élément central, car elle représente le point de départ de l’ensemble des phénomènes vibratoires et acoustiques. En pratique, il est impossible de placer des instruments de mesure directement sur les interfaces de contact de l’outil, du fait de la puissance du choc. Nous avions envisagé de placer un capteur entre la poignée et la main, mais il modifie la prise en main de l’outil par l’utilisateur et donc les conditions réelles d’utilisation. Du côté de la pièce clouée, l’instrumentation directe est tout aussi problématique : le tir d’un clou dans un capteur de force n’est pas envisageable, et les essais en tir à blanc ne se sont pas révélés représentatifs.

Nous avons donc estimé les efforts mécaniques à partir de mesures indirectes, en captant les vibrations du matériau à proximité du point d’impact. À partir de ces mesures, nos méthodes de calcul permettent de remonter à la force générée lors du choc, afin d’en déterminer l’intensité et son évolution au cours du temps. Les développements récents dans ce domaine ainsi que les travaux menés au cours de la thèse ont permis d’améliorer significativement la reconstruction de l’allure et de l’amplitude des forces d’impact, rendant possible la visualisation de sollicitations extrêmement brèves.

Graphique représentant la reconstruction de la force d’impact d’un marteau et d’une cloueuse en fonction du temps
Comparaison des reconstructions de la force d’impact d’un marteau équipé d’un capteur de force et d’une cloueuse électrique. La méthode de reconstruction de la force fonctionne particulièrement bien, comme l’atteste la quasi-superposition des courbes du graph de gauche (force mesurée VS calculée). On remarque également que la cloueuse a une force d’impact plus élevée et sur une durée plus longue, car elle enfonce le clou en un seul coup.
Quentin Malidain/Le Mans Université, Fourni par l’auteur

Faire évoluer les normes et la conception des outils

Dans le cas des outils de chantier, la connaissance de la force d’impact permet de prédire le bruit généré par n’importe quelle structure percutée, ce qui correspond à l’une des principales sources sonores auxquelles les travailleurs sont exposés. Par ailleurs, l’estimation de la force transmise à la poignée de l’outil aide à mieux comprendre la manière dont les vibrations se propagent dans la main et le bras de l’utilisateur, afin de relier les vibrations générées par l’outil à leurs effets sur le corps humain.

L’enjeu est désormais de structurer et de diffuser ces connaissances afin de comparer les outils, d’alimenter l’évolution des normes de sécurité et d’orienter les pratiques industrielles. Par exemple, une norme internationale ISO, qui encadre l’évaluation des vibrations des cloueuses professionnelles, a déjà été révisée une première fois en 2022 afin d’améliorer la représentativité des mesures.

Les avancées du projet de recherche visent également à développer un banc de test simple à mettre en œuvre et facilement reproductible. Le dispositif de substitution de l’opérateur développé par l’Institut de recherche Robert-Sauvé en santé et en sécurité du travail (Québec-Canada) pourrait permettre aux fabricants de quantifier eux-mêmes l’exposition au bruit et aux vibrations générée par leurs outils. À terme, ces approches, transposables à d’autres équipements, permettront d’étendre cette compréhension à l’ensemble des outils de chantier.

La recherche, en développant des méthodes pour estimer les forces générées lors du clouage, permet de mieux comprendre à la fois le bruit produit par les impacts et les vibrations transmises à l’utilisateur. Ces travaux contribuent ainsi à une évaluation plus précise de l’exposition des travailleurs et participent à l’évolution des méthodes de prévention et des normes de sécurité.

The Conversation

Quentin Malidain a reçu des financements de MITACS & l’IRSST (bourse d’étude).

ref. L’impact invisible des outils de chantier sur la santé des travailleurs – https://theconversation.com/limpact-invisible-des-outils-de-chantier-sur-la-sante-des-travailleurs-284502

Maladies neurodégénératives, maladies inflammatoires chroniques, prévention santé… planifier la recherche pour répondre aux enjeux de demain

Source: The Conversation – in French – By Franck Mouthon, Directeur exécutif de l’Agence de programmes de recherche en santé, Inserm

Planifier la recherche médicale s’impose. D’abord, pour faire face aux enjeux majeurs de demain, comme les maladies neurodégénératives ou les maladies inflammatoires chroniques, dont le poids médico-économique va s’alourdir. Ensuite, pour sortir de la logique de réaction permanente face aux crises sanitaires qui se succèdent. Enfin, pour construire un système de santé gouverné par l’impératif préventif et non curatif. Les missions de l’Agence de programmes de recherche en santé recouvrent ces objectifs.


Penser le monde qui vient est aussi nécessaire qu’évident. Car il est déjà à l’œuvre : acteurs victimes de l’abîme que cause le réchauffement climatique pour nos territoires et nos modes de vie, nous voyons progresser maladies chroniques, troubles psychiques, vulnérabilités sociales et fractures intergénérationnelles. La guerre reconquiert nos priorités stratégiques, nos terres et nos imaginaires. L’inquiétude gagne les jeunesses.




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Dans les réflexions à mener, la santé occupe une place centrale. Dans ce domaine comme dans les autres, le monde qui vient ne sera souhaitable qu’à la condition de ne pas être subi : il doit être anticipé, débattu, construit et choisi ensemble. Ce tournant ne saurait réussir que s’il devient un véritable projet collectif, centré autour d’objectifs de santé partagés et appropriés par chacun.

C’est l’objet de l’Agence de programmes de recherche en santé, créée en 2024 et pilotée par l’Institut national de la santé et de la recherche médicale (Inserm), face aux incertitudes que représentent en particulier le domaine de la santé.

On citera parmi ses thématiques prioritaires la recherche sur les maladies neurodégénératives, les maladies inflammatoires chroniques, la transplantation, mais aussi la prévention en santé, la fin de vie ou encore l’amélioration de l’organisation de la recherche vaccinale en France.

Planifier pour sortir de la logique de réaction permanente

Amiante, maladie dite de la vache folle, Covid-19 hier, Ebola ou hantavirus aujourd’hui, nouvelle pandémie ou crise climatique demain… Depuis plusieurs années, c’est le rythme des crises visibles qui dicte la priorité accordée à la santé dans les agendas politiques. Il y là nécessité de sortir d’une logique politique de réaction permanente et de redonner à la puissance publique sa capacité stratégique.




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Dans cette perspective, la recherche a une immense responsabilité. L’Agence de programmes de recherche en santé se donne ainsi pour mission de contribuer à cette capacité d’anticipation : en structurant une démarche de prospective collective, elle vise à éclairer les priorités scientifiques et les choix publics alignés avec les grands défis sociétaux en cours et à venir.

Son approche illustre un nouvel alignement stratégique entre puissance publique, recherche médicale et industrie, en orientant les investissements vers les grands défis contemporains afin de faire émerger une véritable planification sanitaire. Cela implique aussi de réinvestir la réciprocité science-État : aux décideurs publics de réinvestir le temps long indispensable à toute stratégie sanitaire cohérente, à la recherche de renforcer sa capacité d’anticipation, de surveillance, de réactivité, de programmation et de mobilisation face à l’accélération des transformations contemporaines afin d’éclairer la décision publique.

Un programme pour détecter précocement les maladies neurodégénératives

Mieux comprendre et prévenir les maladies neurodégénératives figure parmi les trois nouveaux programmes stratégiques confiés à l’Agence de programmes de recherche en santé.

Aujourd’hui déjà, les maladies neurodégénératives constituent un enjeu majeur pour notre système de santé et la politique de recherche. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : en France, plus de 850 000 personnes sont touchées par la maladie d’Alzheimer (ou une maladie apparentée), plus de 200 000 sont atteintes de la maladie de Parkinson et plus de 100 000 sont affectées par la sclérose en plaques.

Les maladies neurodégénératives représentent un fardeau médico-économique pour la population. Des déterminants environnementaux contribuent au déclenchement et/ou à l’évolution de ce type de pathologies, sans que l’on connaisse précisément leur poids dans le développement de ces maladies.

L’Agence a impulsé un programme de recherche à l’échelle nationale (PRODROM-ND) d’identification précoce de l’entrée dans ces pathologies avant même que les signes cliniques apparaissent, de manière à pouvoir intervenir de manière plus efficace.

Identifier les déterminants responsables de la chronicisation des maladies inflammatoires

Les pathologies inflammatoires chroniques prises dans leur ensemble constituent également un enjeu majeur, même si les maladies inflammatoires chroniques de l’intestin comme la maladie de Crohn, la polyarthrite rhumatoïde, le psoriasis, le lupus érythémateux disséminé etc. sont moins connues du grand public. Toute intervention qui permettrait d’éviter que la maladie devienne chronique (on parle de chronicisation,) améliorerait considérablement la vie des patients, tout en soulageant le système de santé.

Une quinzaine de maladies inflammatoires vont être étudiées simultanément dans le cadre du programme TRANSCEND-ID et de manière transversale pour une meilleure compréhension des déterminants biologiques associés à la chronicisation de l’inflammation.

Passer du curatif au préventif en France

Enfin, notre modèle français répond à une logique curative, fondée sur la consommation de soins et la facturation des actes médicaux, pensée pour traiter des maladies déjà installées. Il s’agit de construire un système gouverné par l’impératif préventif, pensé pour préserver durablement la santé des populations. Environ 40 % des cancers et 80 % des maladies cardiovasculaires seraient évitables par des trajectoires de prévention adaptées.

Certains pays ont engagé ce tournant depuis plusieurs décennies : la Suède, notamment, a investi massivement dans des actions qui ciblent davantage les jeunes générations à savoir la santé mentale, la nutrition, la lutte contre les déterminants commerciaux de la santé en premier lieu tabac et l’alcool, l’activité physique, l’accès précoce aux soins primaires et la digitalisation des parcours de santé. Les résultats sont visibles : l’écart d’espérance de vie en bonne santé s’est creusé : en 2020, environ 72 ans en Suède contre 64 ans en France. Du reste, cela suppose d’intégrer précocement et pleinement les nouveaux besoins des personnes âgées, des hommes comme des femmes.

Pour sortir de la logique du curatif et entrer résolument dans celle de la prévention en santé, l’Agence de programmes de recherche en santé finalise un grand programme national de recherche en prévention articulé autour de quatre volets :

  • la prévention dite « primaire » avec un focus sur la santé de l’enfant durant les 1 000 premiers jours jusqu’à l’entrée dans la vie active (alimentation, sommeil, comportements à risque, déterminants sociaux, déterminants commerciaux qui visent par exemple à inciter les jeunes à consommer de l’alcool ou à jouer en ligne…) ;



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  • la prévention « secondaire » pour éviter la chronicisation des pathologies, autour du cancer et des maladies respiratoires ;

  • les risques épidémiques à travers le programme France Vaccin, avec une volonté de s’inscrire dans des dispositifs européens ;

  • la fin de vie (organisation des soins, inégalités territoriales autour de la prise en charge des parcours de fin de vie, de la souffrance de la personne concernée et de ses proches).

La santé, vecteur de cohésion sociale

Au-delà des missions de l’Agence de programmes de recherche en santé, préparer aujourd’hui la santé de demain revient donc à identifier précocement les vulnérabilités individuelles et collectives, de personnaliser les parcours de prévention, de capitaliser sur chaque contact avec un soignant, et de détecter des signaux faibles de dégradation sanitaire.

Cela nécessite aussi une implication réelle de l’ensemble de la population, notamment jeune et vulnérable, la santé étant un vecteur autour duquel il est possible de créer de la cohésion sociale et de réinvestir nos solidarités.


Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106, en partenariat avec The Conversation. Si vous souhaitez y assister, vous pouvez vous inscrire en cliquant ici.


Cet article a été coécrit avec Mahaut Chaudouët-Delmas, experte prospective en santé et cohésion sociale, Inserm.

The Conversation

Franck Mouthon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Maladies neurodégénératives, maladies inflammatoires chroniques, prévention santé… planifier la recherche pour répondre aux enjeux de demain – https://theconversation.com/maladies-neurodegeneratives-maladies-inflammatoires-chroniques-prevention-sante-planifier-la-recherche-pour-repondre-aux-enjeux-de-demain-284580

La hausse du prix de l’essence donne un coup de pouce au covoiturage, surtout aux nouveaux utilisateurs

Source: The Conversation – in French – By Dianzhuo Zhu, Associate professor, Université de Lille

La hausse des prix du carburant n’a pas le même effet si vous êtes un nouveau covoitureur ou un ancien. Gorgev/Shutterstock

Logiquement, quand les prix de l’essence augmentent, l’idée est de les partager pour les diminuer. Une étude menée sur 96 itinéraires importants en France de 2017 à 2022 analyse les effets du prix sur le covoiturage et, de fait, sur la baisse des émissions de gaz à effet de serre (GES). Un indicateur est essentiel pour comprendre cette corrélation : le taux d’occupation.


Le prix à la pompe dépasse les 2 euros par litre partout en France. Alors qu’en décembre 2025, un trajet entre Montpellier (Hérault) et Paris coûtait environ 60 euros de diesel, il faut maintenant débourser plus de 90 euros pour la même distance. Face à cette augmentation, le gouvernement a mis en place des mesures afin de stabiliser le prix et protéger la population la plus touchée.

Ce contexte rappelle à quel point la voiture reste centrale dans nos choix de mobilité. Cette importance n’est pas seulement une question de budget, elle est également au cœur de l’enjeu climatique. En France, les véhicules individuels représentent plus de la moitié des émissions de gaz à effet de serre (GES) dans le secteur du transport, alors que le secteur, lui-même, représente 34 % de GES en France.

Exite-t-il d’autre moyens à court terme, moins coûteux, pour lutter contre la hausse du prix ? Le covoiturage organisé, développé dans les années 1970 lors de la crise pétrolière , semble être une solution intéressante. Dans notre étude publiée en 2025, nous souhaitons quantifier l’impact du prix du trajet sur le covoiturage. Pour ce faire, nous avons récolté les données du covoiturage longues distances sur 96 itinéraires importants en France, de 2017 à 2022.

Coup de pouce au covoiturage

Selon l’article L3132-1 du Code des transports, le covoiturage « se définit comme l’utilisation en commun d’un véhicule terrestre à moteur par un conducteur et un ou plusieurs passagers, effectuée à titre non onéreux, excepté le partage des frais, dans le cadre d’un déplacement que le conducteur effectue pour son propre compte. Leur mise en relation, à cette fin, peut être effectuée à titre onéreux ».

Souvent pratiqué en famille et entre amis de manière informelle, le covoiturage longue distance (entre villes) et courte distance (trajets quotidiens) ont été démocratisés depuis une décennie par les plateformes de mise en relation, telles que BlaBlaCar, Karos, ou Ecov.

Prix à la pompe et volume de covoiturage.
Springer, Fourni par l’auteur

Intuitivement, quand le prix d’un trajet augmente comme l’augmentation du prix de l’essence, le covoiturage devient plus populaire par son partage des frais. Les études l’ont confirmé pour le covoiturage longues distances et courtes distances.

Meilleur remplissage des véhicules

Dans notre étude publiée en 2025, nous souhaitons quantifier cet impact. Avec les données du covoiturage longues distances sur 96 itinéraires importants en France, de 2017 à 2022, nous avons pu estimer l’élasticité-prix, à savoir la sensibilité de l’offre ou de la demande d’un bien ou service à une variation de prix. Nous avons estimé l’élasticité-prix de l’offre du covoiturage, de la sollicitation – trajet demandé mais non effectué, et du trajet effectué.

La hausse actuelle de près de 50 % du prix du carburant devrait entraîner une augmentation d’environ 15 % des sièges offerts, de 20 % de sollicitations envoyées, et de 25 % des trajets effectués. Dans ces résultats, l’offre et la demande ont toutes les deux augmenté, mais la demande augmente plus que l’offre, signifiant un meilleur remplissage des véhicules. Ces effets moyens masquent une forte hétérogénéité : les nouveaux utilisateurs réagissent davantage aux variations de prix que ceux qui sont plus expérimentés.

Le service de covoiturage BlaBlaCar indique, le jeudi 12 mars, avoir vu un doublement des nouveaux inscrits sur la plateforme sur les huit derniers jours. Karos, spécialisée dans les trajets domicile-travail, a remarqué une augmentation de 40 % des places proposées. Cette dernière entreprise dénombre plus de 20 % de nouveaux inscrits et plus de 50 % de trajets par rapport à la même période l’an dernier. Même si l’augmentation des inscrits ne se traduit pas tout le temps en trajets effectués, ces données de Blablacar et de Karos soutiennent l’intuition de nos résultats.

Effet rebond

En plus de son aspect économique et convivial, le covoiturage est souvent présenté comme une réponse pour réduire les émissions liées au transport individuel.

Dans notre étude, nous montrons que la réduction des émissions de gaz à effet de serre (GES) dépend du moyen de transport que les covoitureurs auraient pris en absence de covoiturage, du nombre de covoitureurs ainsi que du coefficient des émissions de la voiture utilisée.

Prenons l’exemple d’un ou une conductrice et d’un ou une passagère. Si nous faisons l’hypothèse que les deux individus, en absence de covoiturage, auraient pris leur véhicule thermique respective, la réduction des émissions est évidente, car nous supprimons un véhicule sur la route.

Néanmoins, qu’en est-il si les deux individus avaient pris le train, qui émet beaucoup moins qu’un véhicule thermique ? Ou s’ils avaient pris le train, mais qu’ils finissent par covoiturer dans un véhicule électrique ? Ou encore si plus de deux individus covoiturent ? Les études scientifiques ont déjà discuté sur l’effet de rebond. En réduisant le coût du trajet pour chaque usager, il peut aussi rendre l’usage de la voiture plus attractif.

Taux d’occupation

Nous proposons un indicateur qui intègre tous ces facteurs : le taux d’occupation.

Afin d’assurer une diminution des émissions, il faut atteindre un nombre minimum de personnes dans les véhicules. En fonction des scénarios, que ce soit le mode choisi en absence du covoiturage ou le coefficient des émissions de chaque mode, le seuil du taux d’occupation varie. Notre simulation démontre que pour la plupart des scénarios, il faut entre un et deux passagers en plus que le ou la conducteur·rice.

Rappelons que dans la section précédente, nous avons montré que la hausse du prix entraîne une augmentation du taux d’occupation. Notre seuil semble facile à atteindre, car les données de 2019 montrent que le taux d’occupation est de 1,45 pour la mobilité locale – distance plus courte, la majorité des trajets – et est de 2,25 pour la mobilité longue distance, avec peu de variation entre 2008 et 2019.

Toutefois, la pandémie de Covid-19 a fortement encouragé l’autosolisme. Une autre étude montre également que le taux d’occupation des trajets domicile-travail reste très faible (1,04) en 2023.

Conclusion : nous avons encore du chemin à parcourir pour que le covoiturage réduise les émissions de GES.

Taxe carbone et aide au covoiturage

Parce que les usagers réagissent rapidement aux prix, les politiques économiques disposent d’un levier d’action direct sur les comportements de mobilité. C’est la raison d’être de la taxe carbone : rendre plus cher les combustibles à l’origine des émissions de CO₂. En France, la taxe carbone est de 44,6 euros par tonnes de CO₂. Elle représente un surcoût d’environ 10 centimes par litre de carburant, un ordre de grandeur modeste au regard des variations récentes des prix à la pompe.

Un autre dispositif est l’aide au covoiturage pour les nouveaux conducteurs, d’autant plus que les nouveaux usagers sont davantage réactifs aux incitations économiques à court terme. Néanmoins, compte tenu de la structure du marché du covoiturage, où l’offre est bien souvent supérieure à la demande, il serait encore plus efficace pour le climat d’inciter les conducteurs à être passagers en remplissant les véhicules déjà présents sur la plateforme. Parmi les bonnes pratiques, un conducteur peut chercher si son trajet existe sur la plateforme avant de le proposer. Le véhicule restant à l’arrêt, les émissions de GES diminuent logiquement.

Les subventions au covoiturage évoluent dans cette direction. Le plan national covoiturage du quotidien, lancé en décembre 2022 et supprimé en janvier 2025, imposait le fait d’avoir covoituré pour déclencher la subvention auprès des usagers. Pour toucher les anciennes aides au covoiturage, il suffisait d’être inscirt·e et d’avoir proposé un trajet, peu importe qu’il y ait de la demande ou non.

The Conversation

Dianzhuo Zhu était, entre 2022 et 2024, l’investigatrice principale à l’Université Paris-Dauphine du projet de recherche BlaBlaModes, financé par l’ADEME.

STEPHAN Maïté est membre de l’Association Française d’Economie des transports.

Alexandre Volle et Isac Olave-Cruz ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. La hausse du prix de l’essence donne un coup de pouce au covoiturage, surtout aux nouveaux utilisateurs – https://theconversation.com/la-hausse-du-prix-de-lessence-donne-un-coup-de-pouce-au-covoiturage-surtout-aux-nouveaux-utilisateurs-280492

Que reste-t-il du réel et de notre capacité à le discerner ?

Source: The Conversation – in French – By Carole Lipsyc, Epistémologue, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Métapolitique, guerre des récits, guerre cognitive, bulles de filtres, complotisme, post-vérité… un arsenal de concepts est déployé au fil de l’actualité comme si, chacun depuis sa discipline, essayait de comprendre une catastrophe globale. Si les prismes varient, tous s’accordent à en retracer l’origine dans notre accès à l’information au travers des nouveaux médias et des technologies numériques : réseaux sociaux, Internet, algorithmes de curation de l’information, outils génératifs de contenu.


La révolution électronique, informatique et médiatique que nous connaissons depuis le siècle dernier aurait fourni au capitalisme et à la propagande l’opportunité de se renouveler et de se décupler, l’un sous la forme de l’économie de l’attention, l’autre de la cyberguerre narrative. Leurs intentions malveillantes fructifieraient grâce à nos biais cognitifs, notre narcissisme spéculaire, notre envie incessante de divertissement et notre abandon addictif aux stimulations sensationnelles.

Toutes ces explications sont amplement documentées. Elles sont justifiées. Cependant, une question reste en suspens : pourquoi en sommes-nous étonnés ? Que continuons-nous de croire de nous-mêmes et de notre prétendue préférence pour la rationalité ? Pourquoi – après Ricœur, Lacan, Castoriadis, Rosset, tant d’autres – oublions-nous que notre rapport au réel est toujours médié par le langage et le récit ? Nous sommes « l’espèce fabulatrice », comme nous nomme l’autrice Nancy Huston.

Fabriquer des récits

Certes, les Lumières ont exprimé l’ambition d’éclairer le réel pour tenter de le connaître, plutôt que d’y chercher la confirmation de nos mythes à la manière de Don Quichotte. Et en cela Foucault avait raison : Don Quichotte est bien le personnage qui pose la question de la modernité. Non pas dans l’abandon du mythe – car comment l’abandonner ? nous sommes humains – mais dans la volonté de le surveiller.

Cet horizon du désir de rationalité que nous avions cru acquis était celui de l’esprit critique : la promesse ou l’intention de révision de nos paradigmes quand le réel les contredit de son choc.

Car le réel existe même si c’est toujours « son double », sa « représentation » – la réalité – que nous utilisons pour nous situer dans le monde. Et c’est toujours la réalité que nous partageons avec les autres pour nous mettre d’accord, qu’il s’agisse d’organiser un piquenique, un régime politique ou un voyage sur Mars.

La réalité, n’est pas juste une interprétation ou un récit. C’est une fiction qui ne cesse de se renouveler, au fur et à mesure des événements du réel : un récit variable, un récit virtuel, un récit rendu possible par tout un univers qui le soutient et le génère.

En narratologie, l’univers qui rend possible un récit est désigné par le concept de « storyworld », très littéralement le « monde du récit ».

Faire « comme si »

Un storyworld ne correspond pas seulement à une manière de raconter une histoire – ce qu’on nomme communément le storytelling. Il fonctionne comme une « fabrique de récits » : un ensemble de règles et de repères (un modèle), capable de déployer indéfiniment sa propre cohérence, sa « vérité de fiction ».

Ainsi, personne ne croirait qu’Harry Potter utilise un sabre laser pour combattre Voldemort ou que Luke Skywalker affronte Dark Vador avec une baguette magique. Harry Potter et la Guerre des Étoiles sont deux storyworlds différents. Ils ont chacun leur propre vérité de fiction qui fait foi et loi. Et, quand nous plongeons dans ces storyworlds, nous établissons un pacte de vraisemblance temporaire avec leur vérité de fiction, le temps de la lecture ou du film.

Le philosophe Kendall Walton explique que nous établissons ce type de pacte par processus de « make-believe » : nous faisons « comme si », à l’exemple des enfants qui jouent aux pirates dans un parc. Pour ouvrir leur storyworld, un simple accessoire leur suffit : un toboggan devient une cascade, un bac à sable une île au trésor.

Don Quichotte employait le même procédé : les moulins étaient ses accessoires pour basculer dans son storyworld chevaleresque. Lui cependant ne refermait jamais ses livres ni leur pacte de vraisemblance. La vérité de fiction était devenue la seule qui fît sens. Il utilisait son storyworld chevaleresque pour traiter le réel et générer sa réalité.

Son storyworld chevaleresque était devenu performatif : il impactait et modifiait le réel. La bataille contre des géants était vraie, vraie selon sa vérité de fiction : un fait alternatif.

Et c’est bien ainsi qu’il faut comprendre la notion de « fait alternatif » proposée par Kellyane Conway, conseillère de l’administration Trump 1.

Les dangers très réels du « storyworld MAGA »

Dans le storyworld MAGA, la foule présente à l’investiture de Trump ne pouvait qu’être « la plus grande audience ayant jamais assisté à une investiture », tout comme les élections de 2020 ne pouvaient pas avoir été perdues. Faits alternatifs attestés par la vérité de fiction, acceptés par un pacte de vraisemblance collectif, générés par le modèle du storyworld MAGA, où tout ce que fait Trump est, par essence, toujours ce qu’il y a de plus grand et de plus beau.

Trump l’avait d’ailleurs déjà théorisé dans son livre l’Art du deal. Il y défendait l’« hyperbole véridique » : partir d’un détail vrai pour tisser le récit le plus flatteur possible et faire rêver. L’hyperbole véridique est la vérité de fiction qui s’appuie sur un accessoire pour stimuler la projection sur le réel d’un storyworld fantaisiste. Et si les gens y croient, disait-il, c’est parce qu’ils aiment rêver et voir grand… Ils veulent passer un pacte de vraisemblance avec une réalité plus merveilleuse que réaliste.

Trump et Don Quichotte ont en commun de ne pas prendre le réel comme référent mais comme accessoire pour générer un double du réel irréaliste, une réalité alternative et fictive. À la différence de Trump cependant, Don Quichotte ne partage pas sa vérité de fiction et son pacte de vraisemblance avec des adeptes. Il reste seul dans son storyworld.

Un storyworld performatif fictif qui est adopté par une communauté, c’est dangereux. Au contraire d’un storyworld performatif à ambition réaliste comme peut l’être un storyworld scientifique, il n’est pas confirmé par le réel : il ne tient que par le pacte de vraisemblance collectif de ses adeptes. Toute dissidence est alors réprimée. Et la répression va aussi loin que le pouvoir du storyworld.

Dans la cour de récréation, c’est la mise au ban. Sur les réseaux sociaux, c’est le bashing, la diffamation, le cancelling. À la tête d’un État, c’est la pénalisation et ses conséquences : amendes, emprisonnement, exécution. Pensons au sort des Russes qui ont osé braver l’interdiction de nommer le conflit en Ukraine « guerre », par exemple. Ou encore aux fins de coopération culturelles avec la Chine pour les établissements occidentaux qui refusent d’effacer le nom « Tibet » de leur signalétique et commentaires.

Ainsi, notre rapport au réel est toujours médié par nos storyworlds, de manière individuelle ou collective. Pour autant, tous les storyworlds performatifs ne sont pas équivalents. Certes, ils sont tous fictionnels puisqu’ils relèvent du niveau de la représentation et de la narration. Toutefois, certains prennent le réel comme référent, ils sont réalistes, d’autres sont autoréférentiels et utilisent le réel comme accessoire, ils sont fictifs. La frontière n’est pas totalement étanche. Il serait plus juste de parler de degré de proximité au réel, et surtout de mécanismes d’autosurveillance/autocorrection.

Certains storyworlds autorisent en effet le débat, la controverse et la remise en cause. D’autres non. Par exemple, le storyworld galiléen – pour qui le Soleil est situé au centre de l’Univers, les planètes gravitant autour de lui – soumettait les énoncés à la démonstration mathématique et à la confrontation avec l’expérience, tandis que face à lui le storyworld ecclésial requalifiait la dissidence doctrinale en hérésie et la traitait comme un écart appelant sanction. L’un acceptait les processus de révision, l’autre pas. Cependant, l’un comme l’autre créait des représentations mentales du réel, forcément de nature fictionnelle.

Et c’est justement le caractère fictionnel inévitable de nos représentations du réel, de la réalité, qui apporte une explication à l’appétence pour les faits alternatifs à laquelle nous assistons. Il existe bel et bien un lien entre le succès et la prolifération actuels des storyworlds performatifs fictifs et notre nouvel environnement médiatique et technique.

Jusqu’au siècle dernier, la réalité générée en continu par nos storyworlds performatifs demeurait principalement confinée à l’imaginaire et aux représentations mentales. Désormais, cette réalité issue de nos storyworlds a trouvé une matière pour se manifester directement à nos sens : la matrice médiatique créée par la révolution électronique et numérique.

Cette matrice constitue un véritable lieu de vie où nous travaillons, étudions, commerçons, militons, rencontrons les autres et l’amour, etc. Elle prolonge notre habitat. Ce nouvel habitat est un grand spectacle immersif : un monde-spectacle. Un monde-récit. Le Storyworld, cette fois avec un s majuscule.

Vivre en représentation permanente

Dans le Storyworld, deux phénomènes perturbent notre fragile capacité à accepter la prééminence du réel.

Tout d’abord, dans le Storyworld, on vit quelque part : on vit là où se diffusent nos storyworlds performatifs. Le Storyworld les manifeste à la fois par des mécanismes ordinaires – curation sélective des contenus, écho communautaire, affinités médiatiques – et par des procédés délibérés tels que la désinformation ou les deepfakes. Il existe dès lors une continuité et un renforcement mutuel entre nos storyworlds performatifs et le Storyworld que nous habitons. D’où le recours au même terme.

Or, cette continuité entraîne un changement de régime aux storyworlds et à la réalité qu’ils génèrent : pour la première fois de l’histoire, ils deviennent perceptibles. Nos sens les voient, les lisent, les entendent. Ils ont quitté l’espace mental pour s’incarner dans l’espace médiatique immersif.

Don Quichotte n’a plus des moulins devant lui, il a vraiment des géants. Il n’est plus vêtu d’un attirail de bric et de broc, il évolue vraiment dans une armure. C’est là, sous ses yeux.

Et c’est cela le deuxième phénomène : dans le Storyworld nous fonctionnons en état de représentation permanente, au travers de nos avatars, ces images-miroir de nous-mêmes toujours affichées quelque part sur l’écran. C’est troublant. La distance entre notre présence et notre représentation s’en trouve bousculée. Le miroir déformant remplace l’ontologie première.

Dans cet écrasement entre la présence et la représentation, au sein d’un storyworld que nous habitons vraiment, comment faire la différence entre le réel, sa représentation réaliste et sa représentation fictive ? Pourquoi préférer une réalité qui prend le réel pour référent plutôt qu’une réalité fictive autoréférentielle ? Pourquoi s’astreindre à cet effort, à cette douleur, à ce risque aussi – car notre sociabilité dépend de notre fidélité aux pactes de vraisemblance collectifs auxquels nous avons adhéré.

Il en résulte une crise anthropologique du rapport au réel dont l’enjeu n’est pas uniquement l’avenir de nos démocraties, mais aussi la préservation de notre lucidité, autrement dit de ce qui nous permet d’organiser le réel, de lui donner du sens par le langage – et nous distingue de l’algorithme.


Nous publions ce texte dans le cadre du colloque du 11 juin 2026 « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106, dont The Conversation est partenaire. Si vous souhaitez y assister, vous pouvez vous inscrire en cliquant ici.

Cet article reprend par ailleurs les travaux du livre de l’autrice : La Dérive du réel, Éditions de l’Aube (2025).

The Conversation

Carole Lipsyc a cofondé et dirige la recherche de l’Initiative contributive.

ref. Que reste-t-il du réel et de notre capacité à le discerner ? – https://theconversation.com/que-reste-t-il-du-reel-et-de-notre-capacite-a-le-discerner-284244

Perdre son emploi à cause de l’IA ? Anticiper ne protège pas la santé mentale

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Herault, Professor, Bordeaux Schoool of Economics, Université de Bordeaux

Un homme, ou une femme, averti en vaut-il, ou elle, vraiment deux quand on évoque l’impact d’un licenciement sur la santé mentale des personnes ? Rien n’est moins sûr, selon une étude menée pendant vingt ans en Australie. Si les résultats sont transposables, estimer ou non que l’IA détruira son emploi a peu d’impact. En revanche, retrouver vite un emploi contribue à la restauration du bien-être psychique des individus.


L’idée que l’intelligence artificielle va détruire des millions d’emplois s’est imposée dans le débat public. L’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE) estime que 27 % des emplois sont exposés à un risque élevé d’automatisation, et trois travailleurs sur cinq déclarent craindre de perdre leur emploi dans les dix prochaines années.

Voilà pour les chiffres, mais qu’en est-il de leur impact sur les personnes et leur santé ? Voir venir la perte de son emploi serait, en soi, une source importante de souffrance psychologique. Les mois passés à appréhender l’échéance pèseraient lourd sur la santé mentale, peut-être autant que la perte elle-même.

Dans une nouvelle étude publiée dans la revue Social Science & Medicine, nous comparons les trajectoires de santé mentale de personnes qui ont anticipé leur licenciement à celles qui ne l’avaient pas anticipé. Le résultat surprend : les deux groupes suivent des trajectoires très proches, avant comme après la perte d’emploi.

Il y a donc deux questions bien distinctes : l’effet de la perte d’emploi sur la santé mentale, et l’effet d’anticiper cette perte d’emploi. La première est bien documentée. Perdre son emploi dégrade la santé mentale, à la fois parce que le revenu chute et parce que le travail est souvent source d’accomplissement alors que le chômage reste socialement stigmatisant. La seconde est plus disputée. De nombreuses études observent un déclin de la santé mentale dans les mois précédant un licenciement et l’attribuent à un effet d’anticipation.




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Dégradation des conditions de travail

Faute d’informations sur le niveau effectif des anticipations, jusque-là, ces études ignoraient si les individus anticipaient réellement leur licenciement. Or, le déclin de la santé mentale avant le licenciement peut aussi refléter des dynamiques antérieures – conditions de travail qui se détériorent, restructurations silencieuses, climat anxiogène – qui pèsent sur la santé mentale indépendamment de toute anticipation des individus vis-à-vis de leur propre emploi.

Nous mobilisons 22 vagues annuelles (2001–2022) de l’enquête HILDA, un panel représentatif qui suit les mêmes individus dans le temps en Australie. La santé mentale est mesurée à l’aide de l’indice SF-36, un outil clinique validé qui s’étend de 0 à 100. Notre échantillon comprend 14 195 personnes et 4 251 licenciements. L’enquête enregistre le trimestre exact du licenciement, ce qui permet d’examiner finement les trajectoires sur les trimestres précédant et suivant l’événement.

Surtout, HILDA demande chaque année aux personnes en emploi quelle probabilité, mesurée de 0 à 100 %, elles attribuent à la perspective d’être licenciées dans les douze mois suivants. Cette mesure subjective nous permet de distinguer ceux qui anticipent leur licenciement – c’est-à-dire qui déclarent une probabilité non nulle – de ceux qui ne l’anticipent pas, c’est-à-dire qui déclarent une probabilité nulle.

Notre démarche est comparative et non causale. Les personnes qui anticipent et celles qui n’anticipent pas peuvent différer sur des dimensions non observées, et les déclins observés avant le licenciement peuvent refléter des facteurs partagés, comme une dégradation de la situation de l’entreprise, plutôt que l’anticipation elle-même.

Avant et après : des trajectoires comparables

Dans les mois précédant le licenciement, les deux groupes affichent un déclin de santé mentale. Chez les personnes qui n’anticipaient pas, l’indice SF-36 baisse d’environ 2,1 points dans le trimestre précédant immédiatement la séparation. Chez celles qui anticipaient, la baisse est de 1,2 point sur la même période. Les ordres de grandeur sont proches, et les tests statistiques ne permettent pas de conclure à une différence significative entre les deux groupes.

Ce résultat invite à reconsidérer une interprétation courante : la dégradation de la santé mentale prélicenciement documentée dans la littérature ne traduit pas seulement une anticipation individuelle. Elle apparaît aussi chez des personnes qui, dans les mois précédant la perte, jugeaient leur risque de licenciement nul. D’autres mécanismes sont vraisemblablement à l’œuvre – dégradation des conditions de travail, tensions internes, restructurations précédant licenciement.

Une fois le licenciement intervenu, les trajectoires divergent fortement, non pas selon l’anticipation, mais selon le retour à l’emploi. Les personnes qui retrouvent rapidement un emploi voient leur santé mentale revenir à son niveau habituel en quelques trimestres, qu’elles aient anticipé leur licenciement ou non. Celles qui restent au chômage continuent en revanche à souffrir : leur indice SF-36 reste inférieur à son niveau habituel un an après la perte d’emploi.

Arte, 2026.

Comment préparer la vague de l’IA ?

Là encore, l’anticipation ne change presque rien. Cumulée sur les quatre trimestres qui précèdent et ceux qui suivent la perte d’emploi, la baisse de l’indice SF-36 atteint 14 points pour celles qui n’avaient pas anticipé et 14,4 points pour celles qui avaient anticipé. Cet écart est trop faible pour qu’on puisse y voir une véritable différence. Les conclusions sont les mêmes pour les hommes et pour les femmes, et se retrouvent aussi quand on remplace l’indice SF-36 par une mesure de satisfaction de vie.

Notre étude porte sur des licenciements survenus dans l’Australie des deux dernières décennies, pas sur des licenciements liés à l’IA. Mais ses enseignements éclairent les inquiétudes actuelles. L’idée selon laquelle voir venir la perte de son emploi constituerait, en soi, le principal facteur de détresse psychologique ou, au contraire, serait propice à une meilleure préparation et donc à un rebond plus rapide, mérite d’être nuancée. Dans nos données, ce qui pèse le plus, c’est la perte elle-même et, surtout, la rapidité avec laquelle on retrouve un travail.

Cela suggère que les politiques visant à atténuer le coût psychologique des transformations technologiques gagneraient à mettre l’accent moins sur la gestion de l’angoisse anticipée et davantage sur les trajectoires de retour à l’emploi : formation, accompagnement, intermédiation. C’est dans la trajectoire d’emploi, plus que dans l’anticipation, que se joue la santé mentale des travailleurs licenciés.

The Conversation

Nicolas Herault a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR), du Ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche, de l’IdEx Université de Bordeaux et du GPR HOPE.

Daniel Nettle a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France) ainsi que le National Institute for Health and Care Research (NUHR, UK).

ref. Perdre son emploi à cause de l’IA ? Anticiper ne protège pas la santé mentale – https://theconversation.com/perdre-son-emploi-a-cause-de-lia-anticiper-ne-protege-pas-la-sante-mentale-282760

Autoconsommation collective d’électricité : pourquoi il faut rendre le choix aux citoyens

Source: The Conversation – France (in French) – By Julien Jacqmin, Associate professor in economics, Neoma Business School

La réforme de l’autoconsommation collective, actuellement envisagée en France, vise à faire évoluer les règles de répartition de l’électricité produite par les participants d’un projet collectif d’autoconsommation. Jusqu’alors, ces derniers pouvaient les définir et les faire évoluer comme ils l’entendaient. Demain, il s’agira avant tout de maximiser l’autoconsommation locale. Derrière ce qui semble être une simple question de calcul se joue pourtant une question politique : qui doit décider des règles de partage de l’énergie produite en commun ? La question est d’autant plus importante que le sujet a été récemment discuté à Bruxelles : l’Union européenne ne tire actuellement pas pleinement parti du potentiel de ces communautés énergétiques.


Le Conseil supérieur de l’énergie et la Commission de régulation de l’énergie (CRE), le régulateur français de l’énergie, ont récemment examiné un projet de décret visant à modifier les règles de l’autoconsommation collective.

Rappelons d’abord ce qu’est l’autoconsommation collective. Début 2026, Enedis comptait près de 2 000 opérations en service, un chiffre en forte croissance. L’idée est simple : investir localement dans des dispositifs de production d’électricité, souvent solaire, et la partager entre plusieurs participants proches géographiquement comme une mairie, une école, des commerces ou des habitants, par exemple. L’autoconsommation collective ressemble ainsi à un circuit court de l’électricité.

Qui peut faire partie d’une communauté énergétique et quels sont les objectifs de celle-ci ?
Cour des comptes européenne

L’objectif affiché de la réforme : éviter que certains acteurs ne modifient, après coup, les règles de répartition pour choisir, selon ce qui les arrange, entre autoconsommation collective et vente sur le marché.

Mais l’un des points du projet va plus loin. Il consacre un principe de maximisation de l’énergie autoconsommée, qui donne la priorité à l’utilisation de l’électricité locale par les participants. Ce choix soulève ainsi une question de gouvernance : jusqu’où le cadre réglementaire doit-il orienter les règles de partage, que les acteurs du projet pouvaient jusqu’alors choisir pour eux-mêmes ?

Le partage de l’électricité produite en commun, un enjeu de justice

L’électricité n’est pas un bien comme un autre : on ne peut pas partager pas une production solaire comme un gâteau, pour deux raisons.

  • D’abord parce qu’elle n’est pas produite à la demande mais dépend de l’ensoleillement.

  • Ensuite parce qu’une fois injectée dans le réseau, on ne peut pas suivre physiquement chaque électron depuis le panneau jusqu’au compteur d’un consommateur précis.

L’autoconsommation collective repose donc sur une convention comptable : toutes les quinze minutes, on observe la production et la consommation des participants. Une règle de partage attribue alors virtuellement une part de cette production locale à chacun. Cette règle n’est pas un simple détail administratif. Elle détermine qui bénéficie de l’électricité produite localement, à quel moment et dans quelle proportion.

Or, cette électricité est généralement moins chère que celle achetée auprès d’un fournisseur classique via le réseau. Le mode de répartition influence donc les factures, la rentabilité du projet, l’équilibre entre les participants et, parfois, la possibilité même de faire émerger le projet.

Lorsque les participants d’un collectif qui investit dans la production d’électricité choisissent une règle de partage, ils choisissent donc aussi une certaine conception de la justice.




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En France, un partage au « prorata » par défaut

Dans un article scientifique publié dans la revue Energy Policy, nous avons étudié le cadre français actuel. Aujourd’hui, lorsqu’une opération d’autoconsommation collective ne choisit pas explicitement une autre règle, la production est répartie, par défaut, au prorata de la consommation de chaque participant, tous les quarts d’heure.

Les participants peuvent actuellement, en principe, lui préférer une autre clé de répartition. Mais une règle par défaut n’est jamais neutre. Elle donne l’impression d’un choix ouvert, tout en orientant fortement les pratiques vers l’option préétablie, selon ce que certains ont nommé paternalisme libertarien. C’est ce que l’on observe en France, où cette clé par défaut prévaut dans près des trois quarts des opérations actuellement en fonctionnement.

Cette règle a une qualité apparente : elle maximise mécaniquement le taux d’autoconsommation collective comptabilisé. La réforme conforterait ce principe. Du point de vue des indicateurs, c’est séduisant. Du point de vue de la gouvernance, c’est plus discutable.




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Une règle qui pose problème à plusieurs niveaux

Le premier problème tient à l’équité du dispositif. Imaginons un glacier ouvert en journée et les habitants des logements situés au-dessus de son commerce. Les panneaux solaires produisent surtout lorsque le glacier consomme beaucoup pour ses équipements frigorifiques. Avec une règle au prorata de la consommation, il recevra une part importante de l’électricité locale, tandis que les habitants, qui consomment davantage le matin ou le soir, en recevront bien moins.

Ce résultat peut être efficace si l’objectif est uniquement de maximiser la consommation locale instantanée. Mais il peut être perçu comme injuste si le projet est financé collectivement à parts égales. À terme, le déséquilibre peut décourager des participants et compromettre l’existence de telles initiatives. En effet, si leur contribution financière est identique à celle des autres, mais qu’ils bénéficient de beaucoup moins d’électricité locale, le projet perd beaucoup de son intérêt financier à titre individuel.

Le deuxième problème touche à la gouvernance. Les communautés d’énergie sont censées donner aux citoyens, collectivités et acteurs locaux la capacité de participer activement à la transition énergétique. Or, une règle préétablie peut ici réduire cette capacité de choix. Elle présuppose qu’un objectif, celui de maximiser le taux d’autoconsommation, doit primer sur d’autres objectifs possibles : répartir les bénéfices plus équitablement, protéger certains ménages vulnérables ou tenir compte de l’investissement initial des participants.

Le troisième enjeu concerne les incitations. On pourrait penser qu’une règle fondée sur la consommation incitera les participants à déplacer leurs usages vers les périodes de production solaire, ce qui peut être souhaitable. Mais l’effet prix est loin d’être évident : le gain associé à un déplacement des consommations dépend aussi de la consommation des autres membres au même moment.

Or, à ce stade, il n’existe pas, à notre connaissance, de travaux empiriques démontrant cet effet. Il serait imprudent de maintenir, et plus encore de renforcer, une règle par défaut dont les effets comportementaux ne sont pas démontrés.

Une approche qui fragilise les projets citoyens

C’est pourquoi ce décret suscite des réserves. Lutter contre les arbitrages après coup est nécessaire. Mais cela ne doit pas conduire à entraver la liberté des participants de choisir des règles de partage adaptées à leur projet. En érigeant la maximisation de l’autoconsommation collective en objectif prioritaire, le texte risque de rendre encore plus difficile le choix d’une règle différente de celle prévue par défaut.

Cette approche risque de fragiliser des initiatives très diverses qui peuvent nécessiter des règles de partage différentes. Une opération portée par une collectivité pour alimenter plusieurs bâtiments publics ne soulève pas les mêmes questions qu’un projet citoyen associant ménages, commerces et associations. Un immeuble, une zone artisanale, un village ou un quartier populaire n’ont pas les mêmes profils de consommation, les mêmes contraintes, ni les mêmes objectifs.

Le paradoxe est que cette réforme intervient au moment où l’Europe affirme vouloir donner un rôle plus important aux citoyens et aux communautés énergétiques. La Commission européenne présente ces initiatives comme un moyen de restructurer le système énergétique en donnant aux citoyens la capacité de porter localement la transition et d’en retirer les bénéfices : efficacité énergétique, baisse des factures, lutte contre la précarité énergétique, indépendance énergétique, emplois locaux verts, etc. En France, cette ambition reste fragile. Les opérations progressent, mais elles demeurent complexes à monter.

Au-delà de la technique, le partage d’une ressource commune

Récemment, les prix de l’énergie ont fortement augmenté. Dans ce contexte, la gouvernance de l’énergie devrait être au cœur du débat public. Les règles de partage ne sont donc pas une simple question technique. Elles déterminent comment les bénéfices de la transition sont répartis, et quelle place est laissée aux acteurs locaux.

Une autre voie est possible. Le rôle de la puissance publique ne devrait pas être de choisir à la place des communautés, mais de leur donner les moyens de choisir en connaissance de cause. Cela suppose de présenter clairement les principales règles de partage possibles, leurs avantages, leurs limites et les types de projets auxquels elles sont le mieux adaptées.

L’autoconsommation collective n’est pas qu’une technique d’allocation d’électricité. C’est une manière locale de partager une ressource produite en commun. Maximiser le taux d’autoconsommation peut être utile, mais cela ne doit pas devenir le seul horizon réglementaire.

The Conversation

Julien Jacqmin a reçu des financements de la Métropole Rouen Normandie à travers le projet de recherche CER@R (Communautés d’Energies Renouvelables à Rouen: Evaluation et soutenabilité).

Isac Olave-Cruz et Marco Gazel ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. Autoconsommation collective d’électricité : pourquoi il faut rendre le choix aux citoyens – https://theconversation.com/autoconsommation-collective-delectricite-pourquoi-il-faut-rendre-le-choix-aux-citoyens-283238

La France du Nord et de l’Est victime de la mondialisation, celle du Sud et de l’Ouest en pleine dynamique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Arnaud Brennetot, Géographie politique, Université de Rouen Normandie

Le centre-ville de Dijon (Côte-d’Or) est à la peine. Entre 1975 et 2022, les emplois ont augmenté de seulement 6 % en Bourgogne-Franche-Comté, contre 69 % en Occitanie sur la même période. Peter Herrmann/Unsplash, CC BY

La fracture entre villes et campagnes s’est imposée comme l’une des principales clés de lecture des inégalités territoriales françaises. Pourtant, les dynamiques régionales dessinent une autre géographie. Héritée de la désindustrialisation, une ligne de partage séparant le Nord et l’Est du Sud et de l’Ouest continue de structurer l’économie et les trajectoires sociales du pays.


L’intégration de la France dans la mondialisation économique a eu pour corollaire une exposition accrue des entreprises et des régions à la concurrence internationale. À partir du milieu des années 1970, comme pour les autres pays membres de la Communauté économique européenne (CEE), cette situation s’est traduite par un ralentissement de la croissance économique, une augmentation du chômage, une réorganisation de la production et un développement sélectif du territoire. La délocalisation des tâches à faible valeur ajoutée vers les nouveaux pays industriels, l’externalisation d’une autre partie des fonctions vers les services et les progrès technologiques ont conduit à un processus de désindustrialisation et de tertiarisation de l’emploi.

En parallèle, l’élévation du niveau de vie a permis l’essor des activités de la sphère présentielle, c’est-à-dire destinées à une clientèle locale (la construction et les services à la personne).

Ces transformations ont entraîné une inversion de l’organisation régionale du pays : alors que les phases de la révolution industrielle avaient entraîné une forte croissance économique de la moitié nord-est du pays, à l’est d’une ligne Le Havre-Marseille, la période de la mondialisation néolibérale s’est traduite par un ralentissement de cette partie du pays et, au contraire, par une forte croissance de la France du Sud et de l’Ouest.


Évolution du nombre d’emplois entre 1954 et 1975

Evolution de l’emploi entre 1954 et 1975 par département
Évolution de l’emploi entre 1954 et 1975 par département.
Données : Insee. Réalisation : Brennetot, avec Magrit (2026), Fourni par l’auteur

Évolution du nombre d’emplois entre 1975 et 2022

Evolution de l’emploi entre 1975 et 2022 à l'échelle des bassins de vie
Évolution de l’emploi entre 1975 et 2022 à l’échelle des bassins de vie.
Données : Insee. Réalisation : Brennetot, avec Magrit (2026), Fourni par l’auteur

En France, une inversion géographique des régions « qui gagnent »

Dans le Nord-Est et dans les régions périphériques du Bassin parisien, le déclin des industries lourdes et de montage a entraîné une baisse importante du nombre d’emplois productifs. Depuis un quart de siècle, cela a eu pour effet le départ d’une partie des ménages, entraînant un ralentissement de la croissance puis un déclin presque généralisé de la population. Cette régression s’est accompagnée d’une réduction de l’offre de services collectifs, une fragilisation des systèmes urbains, une dévalorisation du capital fixe (les logements, les usines, les commerces, les infrastructures…) et des difficultés à amortir les investissements.

Si les grandes villes ont mieux résisté à la récession que les villes petites et moyennes ou les espaces de faibles densités, leur croissance a été bien plus faible que dans les métropoles du Sud et de l’Ouest. Seules les régions parisienne et lyonnaise sont parvenues à compenser les pertes liées à la désindustrialisation par l’essor des fonctions métropolitaines.

Au contraire, la moitié Sud-Ouest, longtemps caractérisée par une économie traditionnelle et un fort exode rural, a connu un rattrapage spectaculaire. La conjugaison de la tertiarisation des activités productives, favorable aux métropoles, et les nouveaux tropismes résidentiels, caractérisés par un attrait pour les littoraux et l’ensoleillement, ont contribué à un afflux continu de nouvelles populations et à la croissance conjointe des emplois des sphères présentielle et productive. Si les métropoles du Sud et de l’Ouest ont bénéficié d’un essor souvent souligné dans le débat public, des territoires plus larges ont également connu une trajectoire de forte croissance : la Bretagne (l’Ouest intérieur excepté), la vallée de la Loire, la Vendée, la Charente, le bassin Aquitain, le Languedoc, le bassin du Rhône, la Corse et la vallée du Rhin. Même le sud de la « diagonale du vide » a connu un modeste regain démographique et économique. Les territoires les plus dynamiques sont confrontés depuis plusieurs décennies aux phénomènes d’étalement urbain, de hausse des prix de l’immobilier et de ségrégation sociorésidentielle.

L’occultation de la question régionale

Cette inversion macro-régionale, observable à partir du milieu des années 1970, n’a jamais été identifiée comme un enjeu public notable (à la différence des considérations légitimes dont ont régulièrement fait l’objet les territoires d’outre-mer). Malgré les difficultés induites pour les populations des régions fragilisées du Nord-Est, elle n’a donné lieu à aucune politique d’accompagnement ou de traitement différencié depuis la fin des années 1990, lorsque les politiques d’aménagement national ont été abandonnées.

Les grands objectifs de politiques publiques concernant le développement durable, la compétitivité et la cohésion des territoires, par exemple, ont été mis en œuvre sans tenir compte de l’inégalité des trajectoires régionales. Les mêmes instruments (transferts de compétences, appels à projets, contrats) ont été déployés, sans considération pour le fait qu’ils ne pouvaient pas générer des effets identiques dans des régions en pleine croissance et dans des régions en déclin.

Ce fut le cas par exemple des contrats de plans État-Régions, des pôles de compétitivité ou des modalités d’accompagnement des établissements d’enseignement supérieur et de recherche. Les différents marchés (emplois, immobilier, services) ont alors produit leurs effets géographiques sélectifs sans garde-fous politiques. Par exemple, entre 1999 et 2022, la croissance de l’emploi a été trois fois plus forte à Toulouse (+ 63 %) qu’à Lille (+ 22 %). Les instruments de coopération interrégionale (comités de massif, contrats de plan interrégionaux, stratégies de façades littorales) sont de leur côté restés faiblement dotés.

Evolution du nombre d’emplois entre 1975 et 2022 (en %)
Évolution du nombre d’emplois entre 1975 et 2022 (en %).
Données : Insee. Réalisation : Brennetot, avec Magrit (2026), Fourni par l’auteur

Ni les gouvernements successifs, ni les associations d’élus locaux ne se sont véritablement inquiétés des possibles problèmes engendrés par de telles divergences régionales, hormis pour les espaces de très faibles densités et les territoires d’outre-mer. Ces écarts ont exposé les populations des différentes régions à une inégalité des chances croissante en matière de cadre de vie et d’opportunités territoriales (pour l’accès aux services collectifs ou pour le dynamisme économique local, par exemple).

Aucun débat notable n’a eu lieu concernant les avantages et les inconvénients éventuels induits par ce grand schisme régional. Hormis quelques rares exceptions, celui-ci a été systématiquement occulté des diagnostics formulés par les différents acteurs de la gouvernance et de l’aménagement des territoires (responsables politiques, administrations, associations, entreprises et médias) et ceci depuis plusieurs décennies, laissant les dynamiques macro-régionales continuer à exercer leurs effets.

La montée du populisme territorial

L’état géographique du pays est cependant loin de désintéresser le public et encore moins de le satisfaire. Il est même devenu un objet récurrent de désapprobations. À partir de la fin des années 1990, la notion de « fracture territoriale » apparaît pour dénoncer les inégalités géographiques qui divisent le pays. Mais le décrochage macro-régional est occulté par la réactivation idéologique du vieux clivage villes/campagnes. Se cristallise un discours déplorant l’abandon des campagnes et des petites villes (alimenté par le recul des services publics et la fermeture de nombreux équipements) en contraste avec l’attention portée aux grandes villes, qu’il s’agisse de la crise des banlieues ou de grands projets urbains (le Grand Paris ou les métropoles régionales).

Dans les années 2010, cette déformation se systématise avec la notion de « France périphérique » qui réduit la transformation géographique de la France à un schéma binaire opposant des métropoles privilégiées à un ensemble de territoires hétéroclites habités par des « classes populaires » livrées à elles-mêmes. Cette caricature géographique est très largement adoptée par les médias comme par divers responsables politiques : le rejet des métropoles se présente alors comme une variante géographique du « dégagisme » politique en plein essor.

Cette focalisation du débat sur le clivage villes-campagnes n’a pas permis d’établir un diagnostic lucide de la réalité multiscalaire des inégalités et des vulnérabilités géographiques (entre quartiers et communes au sein des aires urbaines, entre villes et campagnes et entre ensembles régionaux). Si la réorganisation des activités induite par la mondialisation a renforcé le rôle des économies d’agglomération, profitant aux plus grandes des villes, les déclarations dénonçant la « fracture territoriale » ont majoritairement ignoré que, à population égale, les territoires du Nord-Est fragilisés par la désindustrialisation sont restés plus vulnérables que ceux du Sud-Ouest portés par une forte attractivité.

Cette réalité macro-régionale a fait l’objet d’un déni collectif, les élus du Nord-Est restant peu enclins à faire des difficultés subies par leur territoire un thème de revendication et de mobilisation politiques. Par ailleurs, bien des élus des territoires les moins peuplés ont eu intérêt à ce que le thème de la « France périphérique » reste vivace dans le débat public, permettant de justifier la perpétuation, sinon l’accentuation, du système de redistribution financière dont ils tirent profit. Par exemple, le programme Petites villes de demain, lancé en 2020 par l’Agence Nationale de la Cohésion des Territoires, n’a pas cherché à cibler particulièrement celles dont la population est la plus pauvre ou celles qui subissent des dynamiques de déclin. L’indifférence à l’égard de la concentration des difficultés socio-économiques dans la moitié nord-est du pays a eu pour effet de laisser les inégalités se creuser et les frustrations s’y accumuler, sans permettre aucune résolution ou avancée concrète.

Depuis plusieurs mois, dans une situation politique de plus en plus critique, les appels en faveur d’un réinvestissement du territoire national se multiplient. La recherche de solutions a même conduit à recréer un ministère de l’aménagement du territoire (disparu depuis 2010), lequel s’emploie actuellement à la définition d’une nouvelle stratégie nationale d’aménagement. Une telle ambition ne pourra aboutir à des solutions tangibles qu’à la condition de tenir compte de l’existence du clivage macro-régional qui structure la France métropolitaine depuis un demi-siècle.


Cet article a été réalisé dans le cadre du colloque « Penser le monde qui vient », organisé le 11 juin 2026 par la chaire « Prospective, imaginaires et politiques publiques » de CY Cergy Paris Université, Learning Planet Institute et l’association Le 106, en partenariat avec The Conversation. Si vous souhaitez y assister, vous pouvez vous inscrire en cliquant ici.

The Conversation

Arnaud Brennetot conseille différentes organisations (collectivités territoriales, agences publiques, think tanks).

ref. La France du Nord et de l’Est victime de la mondialisation, celle du Sud et de l’Ouest en pleine dynamique – https://theconversation.com/la-france-du-nord-et-de-lest-victime-de-la-mondialisation-celle-du-sud-et-de-louest-en-pleine-dynamique-284090