Les ONG à bout de souffle : comment réinventer un nouveau modèle d’organisation ?

Source: The Conversation – in French – By Thomas Nobre, Doctorant en Management, Université de Genève

La baisse historique de l’aide publique au développement met les ONG en grande difficulté, alors que les besoins humanitaires continuent d’augmenter. Une étude menée auprès de trois ONG françaises montre que leur principal défi est de trouver le bon équilibre entre contrôle du siège et autonomie des équipes de terrain. L’efficience passe moins par de nouvelles économies que par une meilleure coordination, des innovations collectives et des investissements durables.


Les coupes budgétaires décidées par de nombreux gouvernements, notamment depuis 2024, ont brutalement fragilisé le secteur humanitaire international. Cette chute inédite de l’aide publique au développement, qui était de 23,1 % en 2025 (par rapport à 2024) et qui se poursuit en 2026, concerne en particulier les grands bailleurs comme les États-Unis, l’Allemagne, le Royaume-Uni, le Japon et la France.

Dans les ONG françaises, la baisse des financements entraîne la perte de 10 000 emplois et affecte près de 1 280 projets à travers le monde. La réduction drastique de leurs activités détériore les conditions de vie de 15,2 millions de personnes, notamment en matière d’accès à l’eau, à l’hygiène, à la sécurité alimentaire et aux droits humains. Plusieurs zones géographiques sont directement concernées, en particulier le Sahel, le Soudan, Haïti, l’Afghanistan, Gaza, le Liban et l’Ukraine.

La secousse est d’autant plus forte que les besoins sur le terrain ne cessent d’augmenter. Pour 2026, les Nations unies estiment à 33 milliards de dollars les fonds nécessaires pour assister 135 millions de personnes. Guerres prolongées, déplacements forcés, crises alimentaires, catastrophes climatiques et effondrements économiques composent un paysage humanitaire durablement sous tension.

C’est dans ce contexte que nous avons mené une étude qualitative auprès de trois ONG françaises — Action Contre la Faim, Première Urgence Internationale et Solidarités International — pour comprendre comment elles travaillent à améliorer leur efficience afin de limiter la réduction de leurs actions humanitaires. Nos résultats mettent en relief les spécificités du modèle d’organisation des ONG, leurs multiples contraintes, les mécanismes de coordination et de contrôle utilisés et les opportunités d’innovation.

Un modèle d’organisation face aux coupes budgétaires

La réduction drastique de l’aide gouvernementale de plusieurs pays a agi comme un révélateur brutal de la réalité des ONG : une partie importante du système humanitaire mondial dépend de financements publics concentrés, politiquement exposés et désormais plus incertains.

Pourtant, réduire les restructurations actuelles à une réaction mécanique aux coupes budgétaires serait trompeur. Les ONG internationales ne découvrent pas aujourd’hui la contrainte d’efficience. Elles vivent depuis plusieurs décennies une professionnalisation de leurs pratiques : procédures de coordination et de contrôle, audits, standards sectoriels, obligations de redevabilité, gestion des risques et digitalisation des outils.

Notre recherche montre que la question centrale, pour les ONG, n’est pas seulement d’identifier les coûts qui doivent être réduits. Il s’agit plutôt de décider de la meilleure façon de coordonner et de contrôler les bureaux disposés dans chaque pays où elles sont présentes afin d’organiser des actions humanitaires rapides, responsables et utiles dans un environnement où les ressources se contractent.

Des organisations complexes aux contraintes variées

Les ONG humanitaires sont souvent perçues à travers leur mission morale : secourir, soigner, nourrir, protéger. Mais ce sont aussi des organisations complexes, présentes dans de nombreux pays, employant plusieurs milliers de personnes et gérant des budgets de plusieurs centaines de millions d’euros. Elles doivent agir vite tout en respectant un ensemble dense de contraintes.

La première contrainte est administrative et financière. Les bailleurs demandent une plus grande traçabilité de l’utilisation des fonds. Si cette exigence est légitime, elle crée un paradoxe : plus les financements deviennent rares, plus les bailleurs renforcent les obligations de reporting, ce qui nécessite d’allouer des moyens supplémentaires aux fonctions support.

La deuxième contrainte est programmatique. Les ONG doivent aussi rendre des comptes aux populations dans les pays concernés. Cela suppose d’écouter les communautés, d’adapter les programmes aux besoins locaux, de mesurer la qualité de l’aide et de prévenir les effets indésirables. Or ces dimensions sont plus difficiles à capturer et à mesurer.

La troisième contrainte est sécuritaire. Les ONG opèrent dans des contextes volatiles, parfois marqués par des conflits armés, des restrictions d’accès, des risques de détournement de l’aide ou des menaces contre les équipes locales. Dans ces environnements, l’agilité du terrain est indispensable. Mais plus le risque augmente, plus les sièges des ONG et les bailleurs cherchent à encadrer les décisions.

Enfin, une contrainte de légitimité traverse tout le secteur : il est nécessaire de collaborer davantage avec des organisations sur place, de nationaliser certains postes, de transférer des responsabilités et de reconnaître les compétences locales. Or, les mécanismes de coordination et de contrôle des relations entre le siège et les « bureaux pays » sont peu adaptés à ces nouvelles relations partenariales.

La coordination et le contrôle, la clé de la performance ?

Les entretiens menés dans les trois ONG étudiées font ressortir un chantier central : ajuster l’équilibre entre autonomie des « bureaux pays » et capacité du siège à garantir le mandat, la conformité et la maîtrise des risques. L’enjeu n’est pas d’empiler les procédures, mais d’identifier les points de coordination et de contrôle réellement utiles.

La coordination repose d’abord sur la stratégie des ONG. Les priorités pour chaque pays partent des informations du terrain, puis sont discutées, cadrées et validées avec le siège. Visites, réunions sur les métiers, formations et échanges réguliers entretiennent cet alignement sans effacer les spécificités locales.

Le contrôle s’appuie sur des dispositifs formalisés : reporting financier, suivis budgétaires, procédures logistiques, validations RH, audits internes et indicateurs programmatiques. Ces outils répondent aux exigences des bailleurs et à la gestion du risque, mais ils doivent rester proportionnés : trop peu de contrôle fragilise la redevabilité ; trop de contrôle ralentit les opérations et décourage l’initiative locale.

La performance, enfin, reste un chantier ouvert. Les indicateurs existent, mais ils sont souvent dispersés entre les départements et dominés par la logique financière. Les outils numériques peuvent aider à consolider l’information, à condition de ne pas recentraliser les décisions ni transformer les équipes en producteurs de données. La question devient alors très concrète : quels contrôles garder, lesquels simplifier, et quelle marge laisser au terrain ?

Innover pour faire plus avec moins ?

Dans un secteur où les besoins augmentent et où les ressources se contractent, l’efficience durable passera aussi par des innovations collectives. La mutualisation des ressources constitue une piste majeure, notamment dans la logistique, les achats, le stockage, les transports, les outils numériques ou encore les fonctions support. Des initiatives comme Hulo, coopérative humanitaire de logistique, illustrent cette logique.

Mais l’innovation ne doit pas être comprise comme une injonction à faire plus avec toujours moins. La mutualisation des ressources exige des investissements : formation, interopérabilité des systèmes, gouvernance partagée, financement des fonctions support, capacités d’audit adaptées, temps de coordination et fonds flexibles. Sans ces ressources, l’innovation risque de devenir un discours de légitimation des coupes plutôt qu’un levier d’amélioration.

Notre étude montre qu’il est nécessaire de déplacer le débat. La question n’est pas seulement de savoir combien les ONG peuvent économiser. Elle est de savoir quelles capacités il faut absolument préserver pour maintenir une aide à la fois rapide, responsable et adaptée aux besoins des populations locales. Cela suppose de reconnaître que l’efficience a un coût et qu’elle se construit dans la durée !

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Les ONG à bout de souffle : comment réinventer un nouveau modèle d’organisation ? – https://theconversation.com/les-ong-a-bout-de-souffle-comment-reinventer-un-nouveau-modele-dorganisation-287356

Billes, cartes Pokémon… Pourquoi les enfants aiment faire du troc

Source: The Conversation – in French – By Pascale Ezan, professeur des universités – comportements de consommation – alimentation – réseaux sociaux, Université Le Havre Normandie


L’essentiel

  • Dans les groupes d’enfants, dans les cours de récréation, on s’échange des billes, des cartes à collectionner ou des goûters. Loin d’être anodin, ce troc sensibilise les enfants à la valeur des produits.
  • Par le troc, les enfants découvrent la réciprocité des échanges, la nécessité de faire des arbitrages, de trouver des partenaires…
  • Considérer le troc comme une expérience d’apprentissage nous rappelle que la valeur d’un produit ne se résume pas à un prix sur une étiquette, c’est une reconnaissance et une relation.

Avec la baisse du pouvoir d’achat, la montée des préoccupations écologiques et les incitations répétées à consommer autrement, le troc revient en force dans les pratiques de consommation. Entre vide-dressings et plateformes d’échange entre particuliers, l’idée de donner un objet pour en recevoir un autre semble retrouver une forme de modernité, dans une société saturée par les transactions monétaires.

Pourtant, le troc n’est ni une pratique récente ni une simple réponse à la crise économique. Il constitue une convention sociale ancienne, largement documentée par les sciences humaines et sociales.

Les travaux de Marcel Mauss sur le don montrent combien les échanges non monétaires occupaient une place centrale dans les sociétés dites primitives, en structurant des relations d’obligation, de réciprocité et de reconnaissance.

Le troc : une pratique traditionnellement liée à l’enfance

Il existe un espace où le troc est toujours resté particulièrement vivant : les cours de récréation. Les enfants y échangent cartes à collectionner, billes, bracelets, figurines, goûters ou petits objets. Ces échanges ont vocation à compenser deux limites propres à cette période de la vie : un pouvoir d’achat restreint et une compréhension encore partielle des transactions commerciales. Ne pouvant pas toujours acquérir des produits sans l’aide de leurs parents, les enfants inventent des manières d’accéder aux objets désirés par le troc.

Souvent perçu par les adultes comme anecdotique ou conflictuel, le troc joue, en réalité, un rôle important dans leur apprentissage de la valeur des produits et des services.

En effet, comprendre ce que vaut une chose est une question complexe pour les enfants : le prix, tel qu’il est affiché en magasin, fait figure d’abstraction, impossible à matérialiser chez les jeunes consommateurs avant l’âge de 6 ou 7 ans. Il suppose de comprendre qu’un objet puisse être converti en une quantité d’argent, que cette quantité permet de comparer des produits entre eux, et que cette comparaison est relativement stable quel que soit le contexte d’achat.

Or, avant de pouvoir s’approprier pleinement ces notions monétaires, les enfants apprennent prioritairement la valeur à travers des échanges concrets et à partir d’objets aisément manipulables : je donne quelque chose et je reçois quelque chose.

Accéder à la valeur économique des produits

Le troc familiarise l’enfant aux divers scénarios des transactions marchandes. Il lui permet d’expérimenter, dans un cadre familier, entre pairs, plusieurs dimensions fondamentales de l’échange telles que la réciprocité. Ainsi, pour obtenir quelque chose, il faut accepter de céder autre chose ; posséder un nouvel objet suppose de renoncer à un autre.

Ce renoncement est central dans la socialisation l’enfant consommateur. Il lui apprend que tout désir lié à l’acquisition d’un bien marchand ne peut pas être satisfait sans contrepartie.

Le troc enseigne également l’arbitrage. Lorsque l’enfant possède un nombre limité d’objets échangeables, il doit opérer des choix. Doit-il conserver cette carte rare ou l’échanger contre plusieurs cartes plus communes ? Vaut-il mieux obtenir un objet convoité dans des conditions dégradées ou attendre une meilleure offre ? Faut-il accepter un échange déséquilibré pour compléter sa collection ?

Ces décisions s’apparentent aux arbitrages budgétaires que l’enfant rencontrera lorsqu’il disposera d’argent de poche ou qu’il sera confronté à des étiquettes de prix apposées sur les produits.

Appréhender collectivement la valeur symbolique des objets

À partir de 7 ans ou 8 ans, notamment dans les pratiques de collection, les enfants commencent à hiérarchiser les objets. Ils comparent, classent, évaluent. Ils apprennent peu à peu qu’une carte rare ne vaut pas une carte ordinaire, qu’une bille très recherchée peut valoir plusieurs billes moins prestigieuses, qu’un objet à la mode peut prendre temporairement de la valeur dans la cour de récréation. L’échange devient alors un espace d’apprentissage privilégié de la valeur symbolique des objets.

L’observation des jeux de billes est particulièrement éclairante en la matière. Dans les cours d’école, les enfants établissent de véritables grilles de valeur : une bille ordinaire peut servir d’étalon, tandis que d’autres billes valent deux, trois, voire davantage selon leur taille, leur matière, leur couleur, leur rareté ou leur prestige.

Une bille n’est donc pas seulement une chose matérielle. Elle est enchâssée dans un système de symboles et de règles qui sont élaborés entre enfants. La valeur d’un objet ne dépend pas seulement de ses propriétés visibles, mais aussi de normes partagées par le groupe qui échappe souvent au regard des adultes.

Cela explique pourquoi les phénomènes de mode sont si puissants dans les cours de récréation. Un objet peut être très recherché, puis perdre presque sa valeur quelques semaines plus tard. Les enfants expérimentent alors une dimension fondamentale de la valeur symbolique des biens : sa variabilité. La valeur dépend de la rareté perçue, du désir collectif, de la circulation des objets, du prestige associé à leur possession. Une carte, une bille ou une figurine peut devenir précieuse parce que « tout le monde la veut » dans la cour de récréation.

Accéder à la valeur sociale des choses

La valeur d’un objet ne se décrète pas seule : elle se discute, se teste, se conteste. Un enfant peut estimer que son objet « vaut beaucoup », mais il doit en convaincre les autres. Il apprend ainsi que la valeur n’est pas seulement une qualité intrinsèque de l’objet : elle dépend de l’assentiment des pairs, de la demande, des circonstances et de sa compétence à faire reconnaître cette valeur dans l’échange.

Les disputes qui accompagnent souvent le troc sont constitutives de l’apprentissage. Les enfants débattent pour savoir si l’échange est équitable, si l’un a profité de l’autre, si telle carte vaut vraiment trois ou quatre cartes, si l’accord obtenu peut être révisé. Ils expérimentent ainsi des notions morales inhérentes à la vie en société comme l’équité, la loyauté, la confiance.

Pour troquer, les enfants doivent aussi identifier les bons partenaires, anticiper les désirs des autres, présenter leur objet de manière attractive, négocier, refuser, insister ou se retirer. Ils reproduisent, à leur échelle, des scènes observées dans les magasins, au sein de leur foyer ou dans les interactions entre adultes. En ceci, le troc peut s’apparenter à un territoire social où se jouent le statut, l’influence et l’appartenance au groupe.

En grandissant, l’enfant comprend que le prix permet d’échapper en partie aux fluctuations du troc. Il n’a plus à convaincre un pair que son objet est « cher » ; il doit comprendre qu’un montant affiché rend possible, ou non, l’acquisition du produit désiré. Le prix simplifie l’échange, mais il l’abstrait. Il rend les comparaisons plus faciles, tout en éloignant l’enfant de la matérialité immédiate de la transaction.

À l’heure où le troc revient dans les pratiques adultes, souvent associées à la sobriété, au réemploi ou à la consommation responsable, il est intéressant de le considérer aussi comme une expérience d’apprentissage. Chez les enfants, il constitue une étape dans la compréhension du monde économique et social dans lequel il grandit.

En ce sens, le troc rappelle une caractéristique que les sociétés monétaires tendent parfois à faire oublier : la valeur d’un produit ne se résume pas à son prix. Avant d’être un chiffre sur une étiquette, elle est une négociation, une reconnaissance et une relation.

The Conversation

Pascale Ezan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Billes, cartes Pokémon… Pourquoi les enfants aiment faire du troc – https://theconversation.com/billes-cartes-pokemon-pourquoi-les-enfants-aiment-faire-du-troc-287039

La théorie de l’évolution est mal comprise : est-ce un problème de langue, de vocabulaire ou de psychologie ?

Source: The Conversation – in French – By Nicolas Gergaud, Docteur en sciences du langage, Université Bordeaux Montaigne

Notre langue « ordinaire » peut-elle de décrire correctement un savoir scientifique et des concepts très précis ? La difficulté s’accroît lorsque l’on utilise des mots qui n’ont pas le même sens dans l’usage courant que dans le champ des sciences. L’exemple de la théorie de l’évolution est particulièrement parlant.


La théorie de l’évolution semble souffrir d’un malentendu : si la biologie dispose d’un vocabulaire spécifique dont la fonction est l’univocité, la langue commune, elle, reste polysémique. C’est précisément dans cet écart, entre unicité et variété, que se logent les représentations qui accompagnent encore notre manière de penser l’évolution.

Mes recherches se situent dans le champ des sciences du langage. C’est en analysant une centaine de productions écrites d’étudiants en sciences de la vie qu’un constat s’est progressivement imposé à moi. Alors que je cherchais à décrire les caractéristiques du discours disciplinaire en anatomie comparée, j’ai rencontré une difficulté qui ne relevait pas uniquement de la maîtrise d’un lexique spécialisé ou d’une méthodologie discursive particulière : elle engageait plus largement la capacité de la langue ordinaire à exprimer des concepts issus de la biologie évolutive.

Les termes spécialisés – acide désoxyribonucléique, tétrapode, xylème, ostéichtyen et autres syncrétismes gréco-latins – remplissent une fonction spécifique. Ils permettent de désigner des objets et des phénomènes de façon univoque. Cependant, lorsque les biologistes mettent le savoir en discours, ils mobilisent nécessairement des mots du quotidien dont le sens déborde forcément du cadre scientifique. La difficulté n’est donc pas seulement de vulgariser un savoir complexe, elle est d’abord de traduire un système conceptuel à travers une langue qui par nature est culturellement marquée. Comprendre ce que disent les groupes de mots « théorie de l’évolution » et « les mammifères se sont adaptés » nécessite une posture particulière.

Le mot « théorie » ne signifie pas toujours la même chose

Le mot « théorie » par exemple, dans l’usage courant, renvoie à une opinion personnelle, parfois à une simple conjecture : on peut entendre des énoncés contenant « ma théorie, c’est… » en lieu et place « à mon avis, c’est… » (de cela devraient se méfier d’ailleurs les complotistes). En sciences expérimentales, le terme « théorie » désigne un cadre explicatif robuste, construit à partir d’observations et de résultats expérimentaux, éprouvés par les faits et toujours susceptible d’être révisé. Une théorie n’est jamais absolument vraie ; pour qu’elle le soit, il faudrait admettre qu’elle englobe tous les faits passés, présents et futurs, « la science serait terminée » enseigne le père de la méthode expérimentale, Claude Bernard.

Quant au verbe « s’adapter », avec son pronom réfléchi, il évoque une action volontaire, une capacité à modifier consciemment son comportement face aux circonstances. Pourtant, le discours de la biologie évolutive exclut toute intentionnalité. En effet, le vivant n’a pas décidé d’être ce qu’il est, et encore moins dans une optique d’adaptation. Dans une même population, les individus montrant certaines caractéristiques avantageuses dans un écosystème donné laisseront davantage de descendants. D’un point de vue évolutif, le vivant ne s’adapte pas : il est adapté.

Ces glissements de sens ne relèvent pas d’un simple malentendu lexical. Ils révèlent une manière spontanée de penser le vivant. Comme le montre la psychologie cognitive, nous sommes enclins à attribuer des intentions à des phénomènes naturels qui n’en possèdent aucune. Nous voyons des projets là où n’opèrent que des mécanismes physiques. Nous prêtons des stratégies à ce qui résulte de processus aveugles. Nous avons des intuitions et nous les prêtons aux choses.

L’anthropomorphisme naît de ce phénomène. Thierry Ripoll, professeur de psychologie cognitive à l’université d’Aix-Marseille, écrit dans son ouvrage Pourquoi croit-on ? (2020) que le système intuitif répond à un besoin de sens immédiat et à l’espoir de ne pas être le produit contingent de phénomènes dépourvus de finalité. Bref, nous aimons nous raconter des histoires pour mieux rêver. L’une des conséquences les plus persistantes de cette disposition cognitive consiste à interpréter l’évolution comme une marche vers le progrès.

Progrès ? Quel progrès ?

Le mythe du progrès sous-tend largement notre manière de penser l’évolution du vivant. Il constitue l’un des cadres interprétatifs à travers lesquels nous donnons intuitivement un sens positif à l’évolution. Pourtant, le progrès est une notion historique, sociale ou technique, il n’est pas une catégorie biologique. On peut parler de progrès scientifique, économique ou politique ; on ne saurait parler d’un progrès de la nature. Si une structure organique (comme l’œil par exemple) demeure dans les populations, c’est parce que l’efficacité fonctionnelle contribue à sa persistance, et non pas parce qu’elle représenterait une amélioration inscrite dans un projet d’ensemble. Nos yeux, nos poumons ou notre cerveau ne sont pas l’aboutissement d’un dessein, ils sont les produits contingents de l’histoire évolutive.

Pourtant, en dépit de la liste de mots à éviter en sciences de l’évolution, notre langage continue d’introduire partout des hiérarchies implicites. Nous parlons encore volontiers d’espèces « primitives », de « fossiles vivants », ce qui revient à parler d’organismes qui seraient « moins » ou « plus » évolués que d’autres (ce qui est erroné, convenons-en). Nous évoquons encore souvent une nature « bien faite », voire qui serait « inventive ».

La métaphore de la « sortie des eaux » fonctionne elle-même comme un récit de promotion où quitter le milieu aquatique reviendrait à franchir un degré supérieur de l’évolution. Mais que dire alors des méduses et des baleines ? Des bactéries ou des champignons ? Des plantes ? À quelle aune mesurerions-nous leur prétendue infériorité ? Ces questions n’ont, du point de vue de la biologie, aucun sens. Elles témoignent seulement de la persistance d’un imaginaire finaliste.

Une question socialement vive

Le savoir lié à l’évolution se heurte toujours à de multiples représentations sociales où se rencontrent croyances et biais épistémologiques. Si le débat scientifique catalysé par Darwin semble réglé, la théorie est loin de faire consensus dans la sphère sociétale : la théorie de l’évolution demeure une question socialement vive. Les difficultés de compréhension de la théorie de l’évolution ne relèvent pas d’une simple confusion terminologique.

Elles traversent l’école, l’université et, plus largement, la société. Récemment, une étude de l’IFOP révèle que 27 % des 18-24 ans sondés adhèrent à une représentation créationniste du monde (« les êtres humains ne sont pas le fruit d’une longue évolution d’autres espèces comme les singes mais ont été créés par une force spirituelle »), tandis qu’un quart des étudiants inscrits en licence ou en master conservent une représentation erronée de l’évolution. Dès lors, l’enjeu dépasse largement le cadre de la biologie : il touche à la manière dont la société s’approprie les connaissances scientifiques. C’est pourquoi la vulgarisation occupe une place décisive. Il ne s’agit pas seulement de rendre le savoir accessible, mais aussi d’éviter que le langage ordinaire ne réintroduise dans la narration des schémas de pensée que la théorie de l’évolution permet pourtant de dépasser.

Un storytelling contre-productif

L’une des images les plus ancrées de l’évolution reste celle d’un continuum linéaire, au travers duquel l’idée du primate « moins évolué » se redresse progressivement jusqu’à devenir un être humain assurément « plus évolué ».

Les documentaires sur la nature sont souvent des invitations au voyage. Mais, là où tout est supposé n’être qu’ordre et beauté, les récits consacrés au vivant sont largement imprégnés d’anthropomorphisme. La nature « invente », les animaux deviennent « ingénieux », les plantes « décident » et possèdent des « superpouvoirs » tandis que l’évolution déploie ses « ruses ». Pris isolément, ces procédés relèvent de nécessités narratives. Accumulés, ils composent cependant une véritable commedia dell’arte du vivant, où les personnages – le progrès, l’intention, le génie de la nature – avancent masqués. Dans ce « storytelling mental » : nous construisons des narrations qui nous procurent le sentiment de comprendre le monde. Ce qui facilite le récit brouille la compréhension de la théorie : il y a du bruit dans la transmission.

Tout cela indique que la vulgarisation peine encore à dépasser l’obstacle à la bonne transmission du savoir. Cela suppose peut-être de soumettre notre langue commune à l’analyse. À la lumière de La Psychanalyse du feu, nous sommes invités à nous interroger sur les images, les intuitions et les valeurs que nous projetons sur le monde. Il nous appartient sans doute d’exercer cette même vigilance à l’égard des mots par lesquels nous racontons le vivant. Pour la connaissance objective, rectifier le discours n’est pas seulement mieux dire la science ; c’est aussi apprendre à mieux la penser.

L’espèce humaine n’occupe aucun sommet par rapport aux autres espèces.
University of Texas

À partir de séquences d’ARN ribosomal, des chercheurs de l’université du Texas fournissent une représentation graphique de la parenté d’environ 3000 espèces actuelles. Cela prend la forme d’un cercle, dont chacun des points se trouve équidistant de l’ancêtre commun universel. Notre position n’y occupe aucun sommet. Homo sapiens partage le même temps évolutif que Gallus gallus(coq doré), qu’un chêne, un champignon ou une bactérie. Les degrés de complexité diffèrent ; le temps évolutif, lui, est identique. Aucune espèce contemporaine n’est plus évoluée qu’une autre.

Cette idée, de se situer au même rang évolutif que tous les êtres vivants, est peut-être l’une des plus difficiles à accepter, tant elle heurte nos intuitions. Elle exige que nous renoncions au récit du progrès pour penser l’histoire du vivant sans direction, sans intention et sans hiérarchie. Il nous faudra sans doute décoloniser notre imaginaire, non pour renoncer à raconter des histoires, mais pour apprendre enfin à raconter celle de l’évolution.

The Conversation

Nicolas Gergaud ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. La théorie de l’évolution est mal comprise : est-ce un problème de langue, de vocabulaire ou de psychologie ? – https://theconversation.com/la-theorie-de-levolution-est-mal-comprise-est-ce-un-probleme-de-langue-de-vocabulaire-ou-de-psychologie-287023

Peut-on suivre un salarié toutes les dix secondes pour vérifier son temps de travail ?

Source: The Conversation – in French – By Pauline Prépin, Maitre de conférences en droit privé et sciences criminelles, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Le 18 mars 2026, la Cour de cassation valide un système de géolocalisation qui suit des distributeurs en continu pendant leur tournée. Comment l’expliquer ? Cette décision fait-elle loi ? Y a-t-il d’autres alternatives ?


Le 18 mars 2026, la chambre sociale de la Cour de cassation, la plus haute juridiction pour les litiges en droit du travail, valide un système de géolocalisation, Distrio, pour une société de distribution, Mediapost. Ce système « enregistre la localisation des distributeurs (d’imprimés publicitaires) toutes les dix secondes au moyen d’un boîtier mobile que les distributeurs portent sur eux lors de leur tournée et qu’ils activent eux-mêmes ».

Le feu vert de la Cour de cassation est conditionné à l’exigence de fiabilité du décompte des heures. Autrement dit, à la démonstration par l’employeur que son système compte les heures de façon fiable.

C’est un syndicat, la fédération Sud-Est des activités postales et des télécommunications, qui avait attaqué le dispositif Distrio (le boîtier de géolocalisation) en le jugeant illégal. La Cour de cassation lui donne tort. L’apport de la décision ne tient pas seulement à ce résultat : il tient à la façon dont les juges articulent leur raisonnement habituel avec un critère venu du droit de l’Union européenne, la fiabilité du décompte des heures de travail.

En consacrant ma thèse au lien de subordination à l’épreuve du numérique, j’ai analysé comment ces dispositifs déplacent la frontière entre contrôle de l’employeur et protection du salarié.

Deux conditions cumulatives

Depuis 2011, la Cour de cassation soumet à deux conditions cumulatives la licéité d’un dispositif de géolocalisation servant au contrôle de la durée du travail des salariés :

  • Ce contrôle ne doit pas pouvoir être fait par un autre moyen, fût-il moins efficace. Par exemple, cela peut être une feuille d’heures remplie à la main, un badge à l’entrée ou un relevé déclaratif ;

  • Le salarié ne doit pas disposer d’une liberté dans l’organisation de son travail. Un salarié commercial qui choisit ses rendez-vous, son itinéraire et ses horaires est libre dans son organisation et ne peut donc pas être suivi par un dispositif de géolocalisation.

Cette grille avait été appliquée à plusieurs reprises. La Cour de cassation a refusé pendant longtemps de valider ce type de dispositif : en 2018 et à deux reprises en 2024.

Faute de preuve, le système de suivi a été invalidé. Dans l’une des affaires, le distributeur réclamait près de 50 000 euros d’heures supplémentaires impayées, un signe de l’importance du décompte des heures. Dès lors qu’un autre moyen, même moins efficace, était admis, il était presque impossible de faire accepter ce type de dispositif.

Protection de la santé des travailleurs

L’arrêt du 18 mars 2026 vient affiner cette position.

La chambre sociale de la Cour de cassation adosse son raisonnement à une décision de la Cour de justice de l’Union européenne. Elle oblige les États membres à imposer aux employeurs un système « objectif, fiable et accessible » de mesure du temps de travail journalier. Pour la Cour de justice, cette obligation vise à garantir l’effectivité du droit au repos et à la protection de la santé des travailleurs.

Le changement de perspective est net. Le contrôle de la durée du travail n’est plus un simple objectif susceptible de justifier une atteinte à la vie privée du salarié. Il devient une obligation à laquelle l’employeur est tenu, pour garantir la santé du salarié.

Concrètement, sans système fiable, un salarié itinérant qui dépasse régulièrement ses horaires ne peut ni faire constater ses heures supplémentaires ni faire respecter ses temps de repos. Mesurer devient une condition pour protéger.

Maintien de conditions strictes

La validation des juges tient toujours à deux conditions.

L’autonomie des distributeurs est jugée « très relative » : ni les documents ni les destinataires ni les parcours ni les dates ne sont à leur main. Seuls les horaires de la journée le sont. Le boîtier est activé volontairement par le salarié en phase de distribution.

Il s’éteint à sa demande et n’enregistre rien pendant les déplacements personnels ou les pauses. Les données transitent par un tiers de confiance, sans suivi en temps réel par l’employeur. L’employeur ne déclenche un échange avec le salarié qu’au-delà d’un écart de 5 % entre temps planifié et temps enregistré sur la semaine.




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La chambre sociale de la Cour de cassation valide la motivation de la Cour d’appel de Lyon, qui avait écarté les alternatives proposées par le syndicat. Celui-ci en avançait plusieurs :

  • Que les salariés déclarent eux-mêmes leurs heures ;

  • Qu’on interroge les habitants sur le passage du distributeur ;

  • Qu’un responsable accompagne les tournées ;

  • Ou encore qu’un badge enregistre débuts et fins de journée.

L’ensemble de ces propositions a été écarté, car aucun de ces dispositifs ne permet, selon les juges, un décompte suffisamment fiable, sans être excessivement onéreux, des heures réellement travaillées.

Quand la fiabilité justifie la surveillance

Sous l’influence du droit de l’Union européenne, le contrôle ne porte plus seulement sur l’existence d’un moyen alternatif, mais sur l’existence d’un moyen alternatif fiable. Autrement dit, tout dispositif moins attentatoire aux libertés du salarié doit prévaloir sur la géolocalisation dès lors qu’il permet, avec un degré de fiabilité suffisant, d’assurer le contrôle de la durée du travail.

Si un système de pointage, sans suivi des déplacements, devenait suffisamment fiable et accessible pour mesurer le temps de travail d’un distributeur, la première condition cesserait alors d’être remplie et la géolocalisation redeviendrait illicite. À l’employeur de démontrer, pour chaque dispositif, qu’aucun autre moyen ne permet un décompte fiable.

The Conversation

Pauline Prépin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Peut-on suivre un salarié toutes les dix secondes pour vérifier son temps de travail ? – https://theconversation.com/peut-on-suivre-un-salarie-toutes-les-dix-secondes-pour-verifier-son-temps-de-travail-282770

Pourquoi des candidats disparaissent-ils en plein recrutement ? Ce que révèle vraiment le « ghosting »

Source: The Conversation – France (in French) – By Delphine Minchella, Enseignant-chercheur en Management stratégique – Laboratoire Métis EM Normandie, EM Normandie

L’ESSENTIELCliquez pour lire les trois points à retenir
Le ghosting (soit le fait pour un candidat de disparaître pendant un processus de recrutement) traduit une dégradation des relations entre le recruteur et les recrutés.
La recherche montre qu’il existe trois types de motivation à ce comportement.
Les entreprises peuvent agir en améliorant « l’expérience-candidat »
Replier


Dans la plupart des relations professionnelles, disparaître sans explication – ghoster – représente un risque. Les mondes professionnels sont petits, les recruteurs changent d’entreprise et une (mauvaise) réputation peut précéder un candidat durant plusieurs années. Pourquoi, alors, prendre ce risque plutôt que d’envoyer un simple message indiquant que l’on ne souhaite plus poursuivre le processus de recrutement ?

La réponse tient moins à un manque de politesse qu’à la nature de la relation construite au cours du recrutement, voire de la vie professionnelle.

En effet, nos données montrent que le ghosting n’est généralement pas une simple façon d’éviter une conversation inconfortable. Il traduit surtout une volonté de rompre définitivement le lien avec une entreprise (ou son représentant) jugée irrespectueuse, décevante ou toxique. Autrement dit, derrière le silence se cache souvent une forme de rejet.




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Quand la courtoisie disparaît

Le paradoxe est frappant : nombre de candidats que nous avons interrogés disent eux-mêmes avoir souffert d’avoir été ghostés par des recruteurs auparavant. Des semaines sans réponse après un entretien, des processus qui s’interrompent sans explication, des promesses de rappel jamais tenues : ces expériences laissent des traces. Elles alimentent progressivement l’idée que les règles de courtoisie ne s’appliquent plus dans le recrutement.

Le ghosting du candidat apparaît alors comme une forme de réciprocité. Il ne s’agit pas nécessairement de se venger, mais de considérer que l’entreprise a elle-même rompu les règles de la relation. Lorsqu’un recruteur disparaît sans explication, pourquoi le candidat devrait-il continuer à faire preuve d’exemplarité ?

Trois profils

Nos résultats permettent d’identifier trois profils de candidats ghosteurs. Le premier est le « ghosteur régulier » : après avoir accumulé les mauvaises expériences de recrutement, il finit par disparaître presque systématiquement des processus qu’il ne souhaite plus poursuivre. Le ghosting devient alors un mécanisme de protection.

Le deuxième est le « ghosteur occasionnel » : il ne disparaît qu’en réaction à un comportement précis de l’entreprise : manque de respect, pression excessive, promesses non tenues, absence de transparence ou communication défaillante. Ici, ghoster est une réponse à une relation jugée injuste.

Enfin, le « ghosteur accidentel » qui, lui, n’avait pas l’intention de disparaître. Souvent engagé dans de nombreuses candidatures simultanées, il se retrouve dépassé par les sollicitations. Par peur d’annoncer son désistement ou de décevoir un recruteur, il repousse le moment de répondre… jusqu’à ne plus répondre du tout. Ces trois profils rappellent que tous les ghosting ne relèvent pas des mêmes mécanismes psychologiques.

L’impact d’une relation de qualité

Un résultat ressort particulièrement de notre recherche : les candidats disent éprouver beaucoup de difficultés à ghoster un recruteur qu’ils perçoivent comme humain, transparent et honnête. Autrement dit, la qualité de la relation protège contre le ghosting.

BFM Business 2023.

Les entreprises disposent donc de plusieurs leviers d’action. Le premier est le respect des délais de réponse. Même lorsqu’une candidature n’est pas retenue, un retour rapide vaut mieux qu’un long silence. Le deuxième est la transparence. Communiquer dès le début du processus sur la rémunération, les étapes de sélection ou les attentes du poste évite de nourrir des attentes qui seront ensuite déçues. Le troisième consiste à limiter les coûts imposés aux candidats : multiplication des entretiens, batteries de tests peu pertinentes, déplacements inutiles ou procédures interminables peuvent rapidement transformer une expérience positive en expérience frustrante.

Dans bien des cas, le ghosting révèle moins une évolution des comportements individuels qu’une dégradation de la qualité des relations de recrutement. Le silence du candidat devient alors un indicateur de l’expérience qu’il vient de vivre. Autrement dit, si les entreprises veulent réduire le ghosting, elles gagneraient à se demander non pas seulement pourquoi les candidats ghostent, mais ce qui, dans leurs propres pratiques de recrutement, les pousse à le faire.

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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Pourquoi des candidats disparaissent-ils en plein recrutement ? Ce que révèle vraiment le « ghosting » – https://theconversation.com/pourquoi-des-candidats-disparaissent-ils-en-plein-recrutement-ce-que-revele-vraiment-le-ghosting-277748

Ce que les retraits du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cour pénale internationale révèlent de la diffusion autoritaire

Source: The Conversation – in French – By Alène Ngarura Kaneza, doctorante, Université Libre de Bruxelles (ULB)

Le 24 juin, le Burkina Faso, le Mali et le Niger ont officiellement notifié au secrétaire général des Nations unies leur retrait du traité fondateur de la Cour pénale internationale (CPI). Le geste n’est pas sans précédent. Il rappelle celui du Burundi, premier État à avoir quitté la CPI en 2017, dans un contexte de vives tensions avec la communauté internationale, surtout avec l’annonce du procureur de la CPI d’ouvrir une enquête sur les crimes perpétrés entre 2015 et 2017.

Une double interrogation s’impose. Le retrait de la CPI n’apparaît-il pas comme une pratique qui circule entre régimes autoritaires ? Et lorsque les institutions internationales sont perçues comme appliquant le droit à géométrie variable selon les États, ne fragilisent-elles pas leur propre crédibilité — nourrissant, ce faisant, les discours qui contestent leur légitimité ?

Mes recherches doctorales portent sur les sanctions internationales imposées par l’Union européenne et des organisations régionales et la résilience autoritaire dans les États fragiles, à travers une étude comparative du cas du Burundi. J’y consacre un chapitre à d’autres pays ayant fait l’objet de sanctions.

J’analyse comment le retrait du Burundi de la CPI a créé un précédent susceptible d’avoir inspiré la décision similaire du Burkina Faso, du Mali et du Niger. J’interroge les effets de ces retraits sur la crédibilité de la justice pénale internationale.

Le précédent burundais

Ces questions me sont revenues à l’esprit lors d’un entretien avec un haut fonctionnaire du gouvernement actuel du Burundi, mené dans le cadre de mes recherches sur les sanctions internationales imposées au Burundi entre 2015 et 2022. Interrogé, il m’a confié :

Les sanctions de l’Union européenne ont permis au Burundi de se prendre en charge et de ne pas trop compter sur l’extérieur. Il s’agit là d’un point positif. Je pense que c’est cette même dynamique que nous voyons au Sahel.

La formule est provocatrice — elle n’est pas pour autant dénuée de sens. Le Burundi, souvent classé parmi les États les plus « fragiles » au monde, a pourtant été le premier à quitter la Cour pénale internationale, en pleine crise diplomatique avec l’Occident, alors que le régime de Pierre Nkurunziza était accusé de graves violations des droits humains— accusations qui avaient justifié l’adoption de sanctions de l’UE et des Etats-Unis.

Diffusion autoritaire

Le précédent burundais n’est pas resté isolé. Dans les années qui ont suivi, plusieurs États ont à leur tour remis en cause leur appartenance à la Cour pénale internationale. En 2016, l’Afrique du Sud et la Gambie annoncent leur intention de se retirer, avant de faire marche arrière à la faveur d’évolutions politiques internes. Les Philippines, en revanche, iront jusqu’au bout du processus en se retirant officiellement de la Cour en 2019, après avoir notifié leur décision l’année précédente. Ce retrait est dû à l’ouverture d’une enquête, en février 2018, contre le président Rodrigo Roa Duterte qui aurait ordonné des homicides extrajudiciaires.

Similitudes frappantes

Le rapprochement avec les pays de l’Alliance des États du Sahel (AES) doit toutefois être manié avec prudence. Rien ne permet d’affirmer que le Mali, le Burkina Faso ou le Niger se soient directement inspirés du précédent burundais lorsqu’ils ont annoncé leur retrait de la CPI. En revanche, les contextes présentent des similitudes frappantes.

Dans ces pays, la décision intervient au moment où les relations avec les partenaires occidentaux sont profondément dégradées. L’expérience burundaise a pu apparaître comme la démonstration qu’il est possible de s’affranchir de certaines institutions internationales, tout en assurant sa pérennité politique — singulièrement en contexte de tension diplomatique.

C’est surtout la proximité des justifications avancées par ces régimes qui retient l’attention. Le Burundi et les États de l’Alliance des États du Sahel mobilisent un registre discursif comparable pour légitimer leur retrait de la Cour pénale internationale.

Au moment du retrait burundais, la ministre de la Justice, Aimée Laurentine Kanyana, dénonçait une Cour, devenue selon elle « un instrument de pression politique sur les pays pauvres et un moyen de les déstabiliser ». Le choix du Burundi a été motivé par la conviction que la Cour était à la solde des grandes puissances, remettant en cause l’indépendance de la Cour elle-même.

Dans sa notification de retrait, l’AES reproche à cette instance onusienne basée à la Haye aux Pays-Bas de manquer d’impartialité et de politiser la question des droits humains.

La défiance africaine envers la CPI trouve son origine en 2005, lorsque le Conseil de sécurité des Nations unies saisit la Cour au sujet du Darfour, mais elle se cristallise véritablement avec l’émission des mandats d’arrêt contre le président soudanais Omar el-Béchir entre 2009 et 2010. Elle est ensuite ravivée par l’affaire Laurent Gbagbo, arrêté et transféré à La Haye en 2011 — lui et son épouse Simone étant accusés d’avoir commis des crimes contre l’humanité en Côte d’Ivoire — puis par le transfert de Charles Blé Goudé à la CPI le 22 mars 2014, qui relance la polémique.

La CPI face aux critiques

C’est dans ce contexte de défiance croissante à l’égard de la CPI que le Burundi s’est progressivement inscrit.

Cette lecture invite à prendre au sérieux un phénomène souvent négligé où les régimes autoritaires n’apprennent pas seulement de leur propre expérience. Ce qui circule n’est pas tant une doctrine qu’un répertoire de pratiques et de stratégies des régimes autoritaires face aux pressions internationales.

À mesure que ces précédents se multiplient, ils rendent certaines options politiques plus concevables, plus légitimes et, potentiellement, moins coûteuses. C’est précisément ce type de mécanisme de diffusion qui permet d’articuler le cas du Burundi avec ceux du Mali, du Burkina Faso, du Niger — et d’autres, à venir.

Un instrument contesté

Le retrait de la CPI traduit ainsi une volonté partagée de contester des institutions internationales perçues comme des instruments de l’ordre occidental, voire comme l’expression d’un néocolonialisme contemporain.

Ce discours trouve d’autant plus d’écho que l’actualité internationale comme la guerre à Gaza alimente les accusations de « deux poids, deux mesures » dans l’application du droit international. Alors qu’un mandat d’arrêt de la Cour est émis contre le Premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, et son ancien ministre de la Défense, c’est au tour du procureur de la CPI d’essuyer des sanctions des États-Unis de Donald Trump.

D’ailleurs, le Royaume-Uni et les États-Unis n’ont jamais eu à répondre devant la Cour des actes de torture allégués en Irak et en Afghanistan.

Les violations des droits humains ne suscitent pas toujours les mêmes réactions selon qu’elles sont imputées à des États du Sud global ou à des puissances occidentales et à leurs alliés. Que ces perceptions soient fondées ou non, elles renforcent la crédibilité des discours souverainistes portés par les régimes autoritaires et facilitent la contestation de la légitimité des mécanismes de justice internationale.

Le précédent burundais rappelle une vérité inconfortable où les institutions internationales ne s’effondrent pas dans le fracas des grandes ruptures, mais s’érodent par petites soustractions successives, chacune rendue un peu plus banale par celle qui l’a précédée. Les annonces de retrait du Mali, du Burkina Faso et du Niger s’inscrivent dans cette dynamique — la démonstration qu’on peut claquer la porte de la justice internationale sans que le plafond ne s’écroule.

Tant que ce constat ne sera pas démenti par les faits, chaque retrait isolé continuera d’alimenter le suivant, et la CPI risque de se retrouver, non pas rejetée frontalement, mais vidée patiemment de sa capacité à incarner une justice universelle.

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Alène Ngarura Kaneza does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

– ref. Ce que les retraits du Burkina Faso, du Mali et du Niger de la Cour pénale internationale révèlent de la diffusion autoritaire – https://theconversation.com/ce-que-les-retraits-du-burkina-faso-du-mali-et-du-niger-de-la-cour-penale-internationale-revelent-de-la-diffusion-autoritaire-287459

Ces algues qui ne sont pas des plantes… Six faits surprenants sur la flore aquatique

Source: The Conversation – France in French (2) – By Alexander Bowles, Glasstone Research Fellow, Plant Science, University of Oxford

L’utriculaire est une plante carnivore aquatique rare.
Maximillian cabinet/Shutterstock

Des plantes sans racines, d’autres carnivores, certaines capables de fleurir sous l’eau… Les plantes aquatiques ont développé des adaptations spectaculaires qui défient notre vision du monde végétal.


À l’abri des regards, sous la surface des eaux, se déploie un monde végétal d’une étonnante inventivité et parmi les plus importants sur le plan écologique.

Comme je le souligne dans une publication récente, les plantes aquatiques ont développé une extraordinaire diversité d’adaptations pour vivre sous l’eau. Certaines fleurissent sous la surface, d’autres capturent des animaux grâce à d’ingénieux pièges. Voici sept faits qui montrent à quel point ces organismes remarquables bousculent nos idées reçues sur ce qu’est une plante et sur les stratégies qu’elle déploie pour survivre.

1. Les plantes n’en finissent pas de retourner à l’eau

Quand on pense aux plantes, on imagine spontanément les forêts, les prairies ou les champs. Pourtant, au cours de leur histoire évolutive, les plantes sont retournées à de nombreuses reprises dans le milieu aquatique, là même où elles sont apparues. Il y a environ 500 millions d’années, elles ont conquis les terres émergées. Depuis, nombre d’entre elles ont fait le chemin inverse. Les scientifiques estiment que le mode de vie aquatique est apparu indépendamment plus de 100 fois au sein de différents groupes de plantes.

Les nénuphars font flotter leurs feuilles à la surface, les lentilles d’eau dérivent librement et les herbiers marins vivent entièrement immergés dans l’océan. Certains de ces groupes sont retournés à l’eau il y a plus de 100 millions d’années. Cette réapparition répétée des plantes aquatiques constitue l’un des exemples les plus spectaculaires de l’évolution convergente dans la nature.

2. Les plantes qui n’en sont pas

Parmi les organismes les plus visibles sous la surface de l’eau figurent les algues. Elles réalisent la photosynthèse et ressemblent souvent à des plantes sous-marines. Pourtant, malgré les apparences, certaines algues ne sont pas de véritables plantes.

Des algues
Les algues ne sont pas des plantes.
divedog/Shutterstock

Les algues marines appartiennent en réalité à plusieurs lignées d’algues distinctes dans l’arbre du vivant. Les laminaires géantes, qui forment de véritables forêts sous-marines, sont des algues brunes. Le nori et la dulse sont des algues rouges, tandis que la laitue de mer appartient aux algues vertes.

Contrairement aux plantes, elles ne possèdent ni véritables racines, ni tiges, ni feuilles, et ne produisent ni fleurs ni graines. Leur ressemblance avec les plantes rappelle toutefois que l’évolution peut conduire à des formes très similaires chez des organismes pourtant très éloignés, lorsqu’ils sont confrontés aux mêmes contraintes environnementales.

3. Des plantes qui vivent dans les profondeurs

Les plantes ont besoin de lumière pour réaliser la photosynthèse, ce qui les cantonne généralement aux milieux terrestres ou aux eaux peu profondes. Pourtant, certaines mousses aquatiques survivent à des profondeurs étonnantes. La faucillette courbée (Drepanocladus aduncus) a ainsi été observée à 140 mètres sous la surface dans les eaux exceptionnellement limpides de Crater Lake, dans l’État américain de l’Oregon. Il s’agit de la plante aquatique connue poussant aussi sur terre qui vit à la plus grande profondeur, environ la hauteur de la cathédrale de Strasbourg.

Des mousses de grande profondeur ont également été recensées dans des lacs de Nouvelle-Zélande, d’Antarctique et d’autres régions. Elles prospèrent dans des environnements si profonds qu’ils sont presque totalement privés de lumière et où très peu d’animaux peuvent survivre.

4. Des plantes sans racines

Les racines sont l’une des caractéristiques emblématiques des plantes. Elles les ancrent dans le sol et y puisent l’eau ainsi que les nutriments. Pourtant, de nombreuses plantes aquatiques ont considérablement réduit leur système racinaire, et certaines semblent même avoir complètement perdu leurs racines.

La Wolffia est aussi surnommée le « caviar vert » en raison de ses qualités nutritionnelles.
Suphap Donwun/Shutterstock

La vie sous l’eau change les règles du jeu. L’eau et les nutriments dissous entourent directement la plante, rendant les vastes systèmes racinaires beaucoup moins utiles que sur terre. De nombreuses espèces aquatiques absorbent ainsi les nutriments directement par leurs feuilles et leurs tiges.

Les lentilles d’eau en offrent l’un des exemples les plus extrêmes. Certaines espèces ne possèdent qu’une seule racine, contrairement à des parentes comme la grande lentille d’eau, qui en développe plusieurs. Quant aux espèces du genre Wolffia – les plus petites plantes à fleurs du monde –, elles n’ont plus aucune racine et flottent librement à la surface de l’eau. Un individu mesure à peine un millimètre de long et ses fleurs ne dépassent pas 0,3 millimètre.

5. Des plantes carnivores sous l’eau

Toutes les plantes aquatiques ne se contentent pas de la lumière du Soleil et des nutriments dissous dans l’eau. Certaines complètent leur alimentation en capturant et en digérant de petits animaux.

Les exemples les plus spectaculaires sont les utriculaires (Utricularia), un groupe de plantes aquatiques dépourvues de racines que l’on trouve dans les eaux douces du monde entier. Leurs feuilles se sont transformées en minuscules pièges en forme de vessie qui créent un vide en expulsant l’eau contenue dans leur cavité.

Les utriculaires sont un véritable cauchemar pour les minuscules animaux.
JIANG TIANMU/Shutterstock

Lorsqu’un minuscule animal effleure les poils sensitifs situés à l’entrée du piège, une trappe s’ouvre brusquement et la proie est aspirée en moins d’une milliseconde. Les pièges des utriculaires figurent ainsi parmi les mouvements les plus rapides du règne végétal. S’ils capturent le plus souvent de petits invertébrés aquatiques, il leur arrive aussi de piéger des larves de poissons et des têtards.

Ce mode de vie carnivore permet aux utriculaires de prospérer dans des eaux pauvres en nutriments, où la plupart des autres plantes peinent à survivre.

6. Une pollinisation portée par les courants

Quand on pense à la pollinisation des plantes, on imagine volontiers des abeilles butinant de fleur en fleur par une belle journée ensoleillée. Mais sous l’eau, la pollinisation devient beaucoup plus compliquée. Au lieu de compter sur les insectes ou le vent, de nombreuses plantes aquatiques, comme les herbiers marins, utilisent directement les courants pour transporter leur pollen jusqu’à sa destination.

Sur terre, les plantes attirent leurs pollinisateurs en diffusant des parfums dans l’air. Sous l’eau, en revanche, ces signaux volatils sont inefficaces. Cette contrainte a conduit à un changement évolutif : les plantes entièrement aquatiques, comme les herbiers marins, ont perdu les gènes responsables de la production de ces composés odorants. Ne procurant plus d’avantage, ils ont progressivement disparu au cours de l’évolution.

7. Les herbiers marins et les mangroves, de puissants puits de carbone

Les herbiers marins et les mangroves capturent et stockent le carbone dans leurs tissus ainsi que dans les sédiments qui les entourent, ce qui les classe parmi les puits de carbone naturels les plus efficaces de la planète. Ensemble, ils emmagasinent ce que les scientifiques appellent le « carbone bleu » : le carbone piégé dans les écosystèmes côtiers, où il peut rester stocké pendant des siècles, voire des millénaires.

Les mangroves stockent des quantités de carbone insoupçonnées.
Ethan Daniels/Shutterstock

À l’échelle mondiale, ces écosystèmes – herbiers marins et mangroves – stockent 11,5 milliards de tonnes de carbone. Les mangroves représentent à elles seules le plus grand réservoir de carbone bleu, avec 6,5 milliards de tonnes.

Qu’elles capturent leurs proies en quelques fractions de milliseconde, poussent dans une quasi-obscurité ou stockent du carbone pendant des siècles, les plantes aquatiques témoignent de l’extraordinaire capacité du vivant à s’adapter.

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Alexander Bowles a reçu une bourse « Glasstone Fellowship » à l’Université d’Oxford.

– ref. Ces algues qui ne sont pas des plantes… Six faits surprenants sur la flore aquatique – https://theconversation.com/ces-algues-qui-ne-sont-pas-des-plantes-six-faits-surprenants-sur-la-flore-aquatique-286882

Ukraine : un remaniement qui révèle les fractures au sein du premier cercle de Volodymyr Zelensky

Source: The Conversation – in French – By Stefan Wolff, Professor of International Security, University of Birmingham

Le conflit entre le ministre de la défense Mykhaïlo Fedorov, 35 ans, et le chef d’état-major Oleksandr Syrsky, 60 ans, a été tranché en faveur du second nommé : Volodymyr Zelensky a limogé Fedorov. Une décision qui a suscité une large levée de boucliers au sein de la population mais aussi parmi les proches soutiens du président.


Pour la deuxième fois en un an, une décision de Volodymyr Zelensky a provoqué des manifestations de protestation dans plusieurs villes d’Ukraine.

En juillet 2025, le président avait tenté de réduire les prérogatives de deux agences anticorruption indépendantes, ce qui avait suscité une vive contestation, au point qu’il dut se résoudre à faire machine arrière. Cette fois, c’est le limogeage du très populaire ministre de la Défense, Mykhaïlo Fedorov — dans le cadre d’un remaniement plus vaste marqué notamment par le départ de la première ministre Ioulia Svyrydenko — qui a déclenché la colère de la rue.

Ministre de la défense, un fauteuil éjectable depuis plusieurs années

Ce n’est pas la première fois que Zelensky remanie son équipe en charge de la défense. Oleksiï Reznikov, ministre depuis 2021, avait été démis de ses fonctions en 2023 à la suite d’une série de scandales de corruption très médiatisés.

Il avait été remplacé par Roustem Oumerov qui resta à ce poste jusqu’en juillet 2025, quand il fut nommé secrétaire du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine dans le cadre d’un vaste remaniement gouvernemental.

Son successeur, Denys Chmyhal, qui avait été premier ministre durant les cinq années précédentes, n’est resté en fonctions qu’un peu moins de six mois avant d’être lui aussi emporté, en janvier 2026, par un nouveau remaniement, conséquence prolongée des scandales de corruption de l’été 2025. Devenu ministre de l’Énergie, il a cédé sa place à Mykhaïlo Fedorov.

Ce qui distingue toutefois l’éviction de Fedorov de celles de ses prédécesseurs, c’est qu’il s’agit de la première réorganisation motivée non par un scandale, mais par des désaccords internes au sein même du cercle rapproché de Volodymyr Zelensky.

Le conflit Fedorov-Syrsky

Lors d’une conférence de presse, le 16 juillet, Fedorov a accusé le commandant en chef des forces armées ukrainiennes, Oleksandr Syrsky, d’entraver ses projets de réforme et de « diviser le pays ». Les tensions entre les deux hommes étaient devenues de plus en plus visibles. Selon plusieurs sources, chacun aurait réclamé le départ de l’autre, au lieu de parvenir au compromis souhaité par Zelensky.

Le choix du président de soutenir le commandant en chef plutôt que le ministre de la défense peut paraître surprenant. Dès son passage au ministère de la transformation numérique, immédiatement après l’arrivée de Zelensky au pouvoir en 2019 (il était alors devenu, à 28 ans, le plus jeune ministre de toute l’histoire du pays), Fedorov s’était imposé comme l’un des principaux promoteurs de la guerre conduite par drones.




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Depuis sa nomination au ministère de la défense en janvier, l’Ukraine était parvenue à ralentir sensiblement la dynamique des forces russes. Cette évolution s’explique en grande partie par l’intensification des frappes contre les infrastructures pétrolières russes, l’un des piliers de l’économie de guerre du pays.

Fedorov s’est également attaqué à la réforme des procédures d’achat du ministère de la défense. En juin, il déclarait que la mise en concurrence systématique des marchés avait permis d’économiser plus de 100 millions de dollars (74 millions de livres sterling) grâce à une baisse du coût des obus d’artillerie de 155 mm.

C’est probablement là que se trouve l’une des principales sources de son conflit avec Syrsky, qui décide des systèmes d’armes et des équipements militaires à acquérir. Au-delà des questions de corruption, c’est en réalité la maîtrise des décisions qui est en jeu, avec, en toile de fond, un affrontement entre deux cultures : celle du modernisateur Fedorov et celle d’un haut commandement militaire plus traditionnel, incarné par Syrsky.

Après son limogeage, Fedorov aurait refusé de conserver un rôle de conseiller auprès de Zelensky. Deux éminents conseilleurs du ministère de la défense, Serhiï « Flash » Beskrestnov et Serhiï Sternenko, ainsi que le commandant en second de l’armée de l’air, Pavlo Yelizarov, ont depuis présenté leur démission.

Ces départs illustrent encore davantage les profondes divergences stratégiques qui traversent les plus hautes sphères du pouvoir ukrainien quant à la conduite de la guerre.

La succession de Fedorov

Le premier choix de Zelensky pour succéder à Fedorov s’est porté sur Ihor Klymenko. Mais celui-ci aurait décliné l’offre et devrait finalement prendre la tête du Conseil national de sécurité et de défense de l’Ukraine.

Ancien chef de la police nationale et ministre de l’Intérieur depuis 2023, Klymenko était considéré comme l’homme capable de résoudre la crise persistante du recrutement militaire. C’est d’ailleurs le domaine dans lequel Fedorov semble avoir obtenu les résultats les plus décevants.

Alors que les rumeurs d’une nouvelle mobilisation russe à l’automne persistent, la pénurie d’effectifs apparaît plus que jamais comme l’un des principaux défis auxquels l’Ukraine est confrontée.

Selon le propre constat de Fedorov, l’ampleur du problème est considérable : deux millions d’Ukrainiens seraient actuellement recherchés pour avoir échappé à la conscription, tandis que 200 000 militaires seraient absents de leur unité sans autorisation.

On comprend en revanche moins bien pourquoi Klymenko avait été pressenti pour ce poste. En tant que ministre de l’Intérieur, il portait lui-même une part de responsabilité dans les dérives de ce que les Ukrainiens appellent désormais la busification : ces arrestations forcées d’hommes en âge de servir, embarqués dans des véhicules par les agents chargés de la mobilisation. Klymenko a toujours soutenu que ces pratiques s’inscrivaient dans le cadre légal de la loi martiale.

Son refus d’accepter le portefeuille de la Défense peut d’ailleurs être interprété comme une reconnaissance implicite de l’extrême difficulté que représenterait une réforme du système de recrutement.

D’autant que Zelensky s’est publiquement engagé à mettre fin à la busification lors de sa conférence de presse du 16 juillet à Kiev, aux côtés du premier ministre britannique sortant, Keir Starmer.

C’est finalement Ievhen Khmara, général de division et directeur par intérim du Service de sécurité d’Ukraine (SBU), qui a été nommé ministre de la Défense par intérim. Compte tenu du rôle qu’il a joué dans le renforcement de la campagne aérienne ukrainienne contre la Russie, sa désignation répond en partie aux critiques suscitées par l’éviction de Fedorov. Des membres du propre parti de Zelensky avaient souligné que Klymenko ne partageait pas suffisamment la stratégie de Fedorov pour conduire la guerre.

Pour autant, un retour à la vision stratégique défendue par Fedorov ne résoudra ni la crise du recrutement, ni le conflit de fond avec Syrsky. Or le maintien de ces tensions risque d’être particulièrement déstabilisateur, d’autant que le calendrier de confirmation de Khmara par le Parlement demeure incertain.

Conformément au droit ukrainien, Khmara devra d’abord quitter le service actif avant de pouvoir exercer les fonctions civiles de ministre de la défense. Le président devra ensuite le proposer officiellement, avant que la Verkhovna Rada, le Parlement ukrainien, ne valide sa nomination.

Un mauvais timing

Comme lors de la crise de corruption de l’été 2025, Zelensky parviendra sans doute à surmonter cette nouvelle épreuve. Mais le prix politique pourrait être élevé : une nouvelle érosion de son autorité et un rétrécissement progressif du cercle des collaborateurs en qui il place sa confiance.

Cette crise constitue une distraction aussi inutile que préjudiciable, alors même que l’Ukraine semblait enfin reprendre l’initiative sur le terrain, une première depuis la fin de l’année 2022.

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Stefan Wolff a bénéficié par le passé de subventions accordées par le Conseil de recherche sur l’environnement naturel (NERC) du Royaume-Uni, l’Institut américain pour la paix (USIP), le Conseil de recherche économique et sociale (ESRC) du Royaume-Uni, la British Academy, le programme « Science pour la paix » de l’OTAN, les 6e et 7e programmes-cadres de l’UE et Horizon 2020, ainsi que le programme Jean Monnet de l’UE. Il est administrateur et trésorier honoraire de l’Association des études politiques du Royaume-Uni et chercheur senior au Foreign Policy Centre de Londres.

– ref. Ukraine : un remaniement qui révèle les fractures au sein du premier cercle de Volodymyr Zelensky – https://theconversation.com/ukraine-un-remaniement-qui-revele-les-fractures-au-sein-du-premier-cercle-de-volodymyr-zelensky-287851

Taylor au pays des Soviets : quand Lénine s’inspirait de l’organisation scientifique du travail

Source: The Conversation – in French – By François-Xavier de Vaujany, Professeur en management & théories des organisations, Université Paris Dauphine – PSL

En 1918, Lénine écrit « Les Soviétiques au travail » en mentionnant les travaux de Frédéric Winslow Taylor. Wikimediacommons

Ford Motor Company à Nijni Novgorod, Arthur Glenn McKee & Co à Magnitogorsk… dans les années 1920-1930, les États-Unis s’exportent en Union des républiques socialistes soviétiques (URSS). Au-delà des technologies, les Soviétiques adoptent une version marxisée du taylorisme pour rationaliser le travail et accélérer l’industrialisation de l’URSS. Le partisan de cette méthode ? Lénine.


Après la révolution de février 1917, l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) s’engage dans une industrialisation à marche forcée. Dès 1921, Lénine met en place la Nouvelle politique économique (NEP). Le tournant de cette reconfiguration : le premier plan quinquennal (1929-1933), une planification centralisée avec par exemple l’objectif de tripler la production d’acier.

Pour les dirigeants soviétiques, la modernisation de l’appareil productif suppose des capitaux, des machines, mais également des façons inédites d’organiser le travail. Et de façon surprenante, l’URSS va chercher son inspiration d’un autre grand pays ayant lui aussi connu sa révolution : les États-Unis.

À cette époque, le taylorisme est déjà un phénomène majeur aux États-Unis, mais également en Europe et en Asie. Son organisation scientifique du travail acte une structuration « moderne » de la production ; cet ensemble de méthodes nouvelles est fondé sur l’observation, le chronométrage et une part d’expérimentation, garantissant l’efficience des modes d’organisation, un « one best way ».

Lénine adepte de Taylor

Après une phase de doute, Vladimir Ilitch Oulianov, dit Lénine, se montre impressionné par le taylorisme et plus spécifiquement par les travaux de Frank Bunker Gilbreth. Dans son ouvrage Les Soviétiques au travail publié en 1918, Lénine affirme ainsi :

« Nous devrions mettre à l’essai toutes les propositions scientifiques et progressistes du système Taylor […] La viabilité du socialisme dépendra de notre capacité à combiner le régime soviétique […] avec les dernières mesures progressistes du capitalisme. »

Comme le montrent notamment les travaux de Mark Beissinger ou de Robert Linhardt, taylorisme et socialisme sont rapidement entrés en conversation dans la Russie soviétique. À l’aube des années 1920, la pensée de Frederick Taylor et celle de ses disciples sont largement traduites et disponibles en russe. Elles font l’objet d’une lecture attentive par certains dirigeants du parti communiste.

En 1932, l’américain Hugh Lincoln Cooper supervise la construction de la centrale hydroélectrique du Dniepr avec le russe Alexander Vinter.
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D’autres penseurs occidentaux sont également traduits et mobilisés dans les discours officiels, mais à une échelle moindre. C’est le cas du français Henri Fayol, perçu par les Soviétiques comme un théoricien bourgeois de l’organisation industrielle du capitalisme – à la différence de l’approche tayloriste plus centrée sur l’atelier et le monde ouvrier. Sa doctrine n’est pas jugée compatible avec l’idéal d’un management ouvrier dans un État socialiste.

La centralisation planifiée, le Gosplan, ainsi que les méthodes de planification prévalent sur une logique d’entreprise autonome.

Ford Motor Company à Nijni Novgorod

Pour l’essentiel, la jeune république soviétique s’associe à des firmes et des experts états-uniens afin d’approfondir sa connaissance du management scientifique. On peut faire mention de la Ford Motor Company avec laquelle l’URSS signe un contrat inédit le 31 mai 1929. Il s’agit de construire une vaste usine automobile à Nijni Novgorod (rebaptisée Gorky en 1932) avec l’objectif de produire 100 000 véhicules par an. Une usine d’assemblage doit également voir le jour à Moscou. En contrepartie, l’URSS s’engage à acheter 72 000 voitures et camions Ford non assemblés, ainsi que toutes les pièces détachées nécessaires.

L’industrie soviétique a produit une version dérivée du Fordson F de 1924 à 1932.
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À la même époque, la firme d’architecture et d’ingénierie Albert Kahn Associates s’engage à concevoir des usines soviétiques. Ce partenariat se traduit par la construction d’une usine de tracteurs à Stalingrad (aujourd’hui Volgograd), toujours en 1929. General Electric Company signe en 1929 un autre contrat avec les Soviétiques. La prestation porte sur une assistance technique dans l’électrification et la fourniture d’équipements, etc.

Plus à l’est, le complexe sidérurgique de Magnitogorsk, « cœur d’acier de la patrie », est inspiré des usines sidérurgiques US Steel de Gary aux États-Unis. En 1930, un accord est signé avec l’entreprise Arthur Glenn McKee & Co pour la conception du haut fourneau numéro 1.

Société Taylor et marxiste

Logo de l’Amtorg, la première représentation commerciale de l’Union soviétique aux États-Unis.
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Ce mouvement de coopérations internationales est indissociable d’un partage plus large d’expertises sur le « management scientifique ». De fait, un certain nombre d’ingénieurs et de spécialistes états-uniens et non états-uniens viennent sensibiliser, former, accompagner les ouvriers et les cadres soviétiques. Certains sont recrutés par l’Amtorg Trading Corporation, la première représentation commerciale de l’Union soviétique aux États-Unis, afin de venir durablement travailler en URSS.




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Walter Nicholas Polakov (1879–1948), un des acteurs majeurs de la taylorisation des processus productifs soviétiques.
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Parmi ces missionnaires du taylorisme, on peut notamment faire mention de Walter Nicholas Polakov, membre de la Taylor Society et marxiste. Cet ingénieur états-unien d’origine russe est l’un des acteurs majeurs de la taylorisation des processus productifs soviétiques. Il revient en URSS entre 1929 et 1931. Walter Nicholas Polakov diffuse les méthodes du management scientifique, les techniques de chronométrage, l’usage du diagramme de Gantt, et d’autres méthodologies typiques des techniques d’organisation industrielle de l’entre-deux-guerres. Il croit fermement dans la possibilité d’une version marxisée du taylorisme.

Cette importation du « management scientifique » coordonnée par l’État soviétique au tournant des années 20 est hautement stratégique. Les buts sont multiples : accélérer la construction d’installations industrielles (usines, centrales, mines) mais également former des spécialistes soviétiques à ces méthodes afin de les essaimer ensuite dans tout le pays.

Institut Central du Travail

Avec le poète Alekseï Gastev, les Soviétiques développent dès 1921 leur propre « Institut Central du Travail » (CTI) à mi-chemin entre école d’ingénierie industrielle et bureau des méthodes.

L’initiative, encouragée par Lénine, permet de former plus de 500 000 travailleurs qualifiés entre 1921 et 1938, dans plus de 200 professions, et pas moins de 20 000 instructeurs. Les textes de Frédéric Winslow Taylor (traduits en russe sur la même période) y sont cruciaux dans l’enseignement de l’apôtre russe du management scientifique, dont l’ambition ultime est de produire une « machine » productive révolutionnaire. En 1930, il est élevé au rang de ministre de la Standardisation de l’Union soviétique.

Selon Alexei Gastev, voici à quoi ressemble un mouvement de marteau optimal extrait de l’ouvrage : « Attitudes au travail » de 1924.
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Ces méthodes sont dissociées de leur cadre capitaliste d’origine, dans le cadre d’une économie étatisée. En dépit des efforts d’adaptation, l’efficience recherchée par le taylorisme se heurte aux contraintes de la planification soviétique des années 1920 et 1930. : objectifs changeants, quotas souvent irréalistes, désorganisation des chaînes d’approvisionnement, manque de main-d’œuvre qualifiée ou la suspicion grandissante envers les experts jugés étrangers amplifiée par le procès Chakhty en 1928. Dans ce procès, des ingénieurs de la ville de Chakhty sont accusés de conspirer avec les anciens propriétaires des mines de charbon vivant à l’étranger. Onze personnes sont condamnées à mort.

Chamboulement de la Seconde Guerre mondiale

La grande mobilisation industrielle soviétique de la Seconde Guerre mondiale change temporairement la donne. La reconversion de l’industrie civile russe au service d’une production militaire est intégrée dès les plans quinquennaux des années 1930. Les Soviets anticipent la reconversion possible des usines de tracteurs en producteurs de tanks et des entités produisant de l’engrais en fournisseur de munitions et d’explosifs.

Plus impressionnant encore, les machines et les ouvriers sont massivement déplacés à l’extrême est de l’URSS quand les Allemands déclenchent l’opération Barbarossa, le 21 juin 1941. L’appareil productif tout entier est chargé dans des trains, et les femmes et les hommes travaillant dans les usines sont transportés à des milliers de kilomètres.

Départ de chars T-34 de l’usine Ouralmach d’Iekaterinbourg en 1942.
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2 500 usines sont démontées pièce par pièce ; dix millions de travailleurs (ouvriers et familles) sont acheminés vers la Sibérie et l’Asie centrale, au plus loin de la ligne de front. Les nouveaux pôles industriels de l’URSS deviennent alors l’Oural avec Sverdlovsk et Tcheliabinsk, la Sibérie occidentale avec Novossibirsk et Omsk, le Kazakhstan et la République d’Asie centrale avec l’Ouzbékistan.

De là sont produits la grande majorité des chars T-34, des avions Yak et des munitions de l’Armée rouge. Une partie moindre de la production est maintenue à Moscou ou Gorki (Nijni Novgorod).

Par bien des aspects, cette grande mutation de l’économie productive a permis une remise à plat de la question des organisations industrielles et des processus tant bureaucratiques qu’industriels. Comme pour les États-Unis, la Seconde Guerre mondiale a été un moment de reconfiguration et de relégitimation radical des modes d’organisation industriels. Mais cette vaste dynamique ne s’est pas « technicisée » de la même façon, et la « Tektologie » d’Alexandre Bogdanov n’a jamais été en Russie l’équivalent de la cybernétique aux États-Unis.

The Conversation

François-Xavier de Vaujany ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Taylor au pays des Soviets : quand Lénine s’inspirait de l’organisation scientifique du travail – https://theconversation.com/taylor-au-pays-des-soviets-quand-lenine-sinspirait-de-lorganisation-scientifique-du-travail-278683

Santé des étudiants : plus d’un sur deux entre à l’université avec une fragilité physique ou mentale

Source: The Conversation – in French – By Lucien Crombez, Doctorant en STAPS, Université de Lille

26 % des étudiants présentent une vulnérabilité psychique lors de leur entrée à l’université. Tim Gouw / Unsplash, CC BY

Dans l’imaginaire collectif, les années étudiantes sont souvent associées à une période d’insouciance et d’émancipation. Pourtant, les recherches récentes nuancent fortement ce tableau. À Lille, une enquête menée auprès d’environ 3 000 étudiants de première année met en évidence une forte hétérogénéité des états de santé, avec plus d’un sur deux présentant une vulnérabilité physique et/ou psychologique.


L’entrée à l’université est souvent présentée comme une période d’émancipation. Pour de nombreux jeunes, elle marque l’accès à une plus grande autonomie, à de nouvelles rencontres et à davantage de liberté. Mais cette transition s’accompagne également de nombreux défis : éloignement du cadre familial, nouvelles responsabilités, augmentation des dépenses, premiers emplois, charge de travail accrue ou encore incertitudes concernant l’avenir.

Ces changements ne sont pas sans conséquences et, depuis plusieurs années, la littérature scientifique alerte sur la dégradation de la santé des étudiants. À l’échelle mondiale, près d’un étudiant sur cinq présenterait un trouble de santé mentale. Dans le même temps, plusieurs études montrent une diminution de l’activité physique et une augmentation des comportements sédentaires lors du passage à l’enseignement supérieur.

Pourtant, tous les étudiants ne traversent pas cette période de la même manière. Comprendre cette diversité constitue une étape essentielle pour mieux accompagner les jeunes à leur arrivée à l’université.

Une majorité d’étudiants déjà fragilisés à leur arrivée

Afin de mieux cerner ces fragilités, nous avons conduit, fin 2025, une étude auprès d’environ 3 000 étudiants de première année à l’Université de Lille.

Les participants ont réalisé des tests permettant d’évaluer leur condition physique (endurance, vitesse, force musculaire…). Ils ont également répondu à des questionnaires portant sur leur anxiété, leur dépression et leur qualité de vie.

L’analyse des données a permis d’identifier trois grands profils de santé.

Le premier profil, représentant 28 % des étudiants, rassemble des jeunes présentant principalement une vulnérabilité physique. Leur condition physique est significativement plus faible que celle des deux autres profils et ils présentent plus souvent une situation de surpoids ou d’obésité par rapport au reste de la cohorte.

Le deuxième profil, qui concerne 26 % des étudiants, se caractérise surtout par une vulnérabilité psychologique. Les niveaux d’anxiété et de symptômes dépressifs y sont significativement plus élevés que dans les deux autres profils, tandis que la qualité de vie apparaît plus dégradée chez ces étudiants.

Enfin, le troisième profil, représentant 46 % des étudiants, affiche des indicateurs favorables à la fois sur le plan physique et sur le plan mental, se caractérisant par de meilleurs résultats que les premier et deuxième profils.

Par conséquent, le constat est inquiétant : plus d’un étudiant sur deux entre à l’université avec une vulnérabilité préoccupante, qu’elle soit physique ou psychologique.

Une même activité ne répond pas aux besoins de toutes et tous

Face à ces fragilités, l’activité physique apparaît comme un levier particulièrement intéressant. Ses bénéfices sont désormais largement documentés, tant sur la santé physique que sur la santé mentale. Mais encore faut-il parvenir à engager les étudiants dans une activité physique régulière leur permettant de respecter les recommandations de l’OMS (au moins 150 minutes d’activité modérée ou 75 minutes d’activité soutenue par semaine). Pour mieux comprendre leur relation vis-à-vis de l’activité physique, nous avons également interrogé les étudiants sur ce qu’ils recherchaient lorsqu’ils envisagent de pratiquer une activité physique. Les réponses montrent que les attentes diffèrent fortement selon le profil de santé et le sexe.

Chez les étudiantes, les attentes sont principalement liées au bien-être psychologique : réduire le stress, se détendre ou retrouver un équilibre personnel. Les aspects organisationnels jouent également un rôle important, notamment la proximité des installations ou la compatibilité avec l’emploi du temps universitaire.

Chez les hommes, les attentes apparaissent plus hétérogènes. Les étudiants en bonne santé mettent en avant les bénéfices physiques et la progression des performances. À l’inverse, ceux qui présentent une vulnérabilité psychologique recherchent avant tout le bien-être psychologique lié à l’activité physique, rejoignant ainsi les attentes exprimées par de nombreuses étudiantes.

Ces différences ne sont pas anecdotiques. Elles suggèrent qu’il n’existe pas de « profil type » et que, pour engager durablement les étudiants et étudiantes dans une activité physique, il faut tenir compte de la spécificité de leur situation.

La fin du modèle « une solution pour tous »

Pendant longtemps, les programmes de promotion de l’activité physique ont majoritairement reposé sur une logique uniforme : proposer les mêmes activités à l’ensemble des étudiants, indépendamment de leur état de santé, de leurs attentes ou de leur expérience sportive antérieure.

Cette approche peut produire certains effets positifs, mais elle atteint rapidement ses limites. Les besoins d’un étudiant sportif cherchant à améliorer ses performances sont très différents de ceux d’un étudiant souffrant d’anxiété ou d’un jeune adulte souhaitant simplement retrouver confiance en son corps. Il est donc essentiel de développer des interventions qui répondent à l’ensemble des besoins des individus.

Vers une activité physique sur mesure

Depuis plusieurs années, les études scientifiques montrent que les interventions en activité physique sont plus efficaces lorsqu’elles tiennent compte des caractéristiques des individus auxquels elles s’adressent. Parallèlement, les outils numériques occupent une place croissante dans le domaine de la santé. Par exemple, les applications mobiles, objets connectés ou plateformes de suivi permettent aujourd’hui d’offrir un accompagnement plus individualisé, en adaptant les recommandations aux caractéristiques et aux objectifs de chacun.

Nos résultats illustrent l’intérêt d’une telle approche chez les étudiants. Plutôt que de prescrire une activité générique, l’enjeu réside dans l’adaptation des contenus de séances. Une étudiante présentant une vulnérabilité psychologique pourrait se voir proposer des situations d’apprentissages centrées sur le bien-être et la gestion du stress. À l’inverse, un étudiant physiquement vulnérable pourrait bénéficier d’un accompagnement visant à améliorer son endurance, sa force, ou encore sa souplesse.

Le développement de telles approches dans le cadre universitaire pourrait constituer une réponse particulièrement pertinente aux défis actuels. Au-delà de la seule question de l’activité physique, l’enjeu est la capacité des universités à accompagner une génération confrontée à des vulnérabilités croissantes. Nos résultats soulignent l’intérêt d’identifier les besoins et les caractéristiques spécifiques des étudiants afin de les orienter vers des dispositifs adaptés à leur profil et à leurs problématiques de santé.

The Conversation

Lucien Crombez a reçu des financements par le programme France 2030, géré par l’Agence Nationale de la Recherche (ANR), sous la référence ANR-23-EXES-0006

Jérémy Coquart a reçu des financements par le programme France 2030, géré par l’Agence Nationale
de la Recherche (ANR), sous la référence ANR-23-EXES-0006.

Clément Llena ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Santé des étudiants : plus d’un sur deux entre à l’université avec une fragilité physique ou mentale – https://theconversation.com/sante-des-etudiants-plus-dun-sur-deux-entre-a-luniversite-avec-une-fragilite-physique-ou-mentale-286054