Quand la politique n’est pas une affaire d’idées mais d’identité

Source: The Conversation – in French – By Lee-Ann d’Alexandry, doctorante, Aix-Marseille Université (AMU)

Pourquoi est-il si difficile de s’écarter de l’opinion de son groupe politique, au point de parfois défendre l’indéfendable ? La psychologie sociale révèle que nos choix politiques sont davantage guidés par l’identité de groupe et le conformisme que par les idées, transformant le débat démocratique en affrontement identitaire.


Un repas de famille écourté, une discussion WhatsApp qui dérape, un silence gêné au travail après une élection présidentielle : la politique est parfois une affaire d’appartenance plus que d’idées. Dans ces situations, exprimer un doute ou changer d’avis peut sembler risqué, presque comme une trahison. Pourquoi est-il si difficile de s’écarter de l’opinion de « son » groupe politique ? Et pourquoi en vient-on parfois à détester des personnes que l’on ne connaît pas, simplement parce qu’elles votent différemment ?

En 2016, lors d’un meeting dans l’Iowa, Donald Trump affirmait pouvoir « tirer sur quelqu’un au milieu de la Cinquième Avenue sans perdre un seul électeur ». Provocation ? Sans doute. Mais aussi révélatrice d’un mécanisme central : lorsque l’identité de groupe domine, loyalisme et conformité peuvent pousser à tolérer des comportements jugés inacceptables.

Loin de se limiter aux provocations de Donald Trump, ces mécanismes d’identification et de conformisme au groupe façonnent la vie politique ordinaire.

Comment expliquer la très forte poussée des votes des extrêmes ? En France, la part des électeurs votant pour un parti populiste au premier tour de l’élection présidentielle est passée d’environ 10 % dans les années 1980 à près de la moitié des électeurs en 2022, selon une analyse du Pew Research Center.

Dans quelle mesure le suivisme et la conformité au groupe peuvent-ils contribuer à expliquer la banalisation, voire l’acceptation massive, de partis et d’idées politiques perçus comme inacceptables il y a quelques décennies à peine ?

L’identité sociale : pourquoi le groupe guide nos choix

La théorie de l’identité sociale, formulée à la fin des années 1970 par Tajfel et Turner, psychologues sociaux, repose sur une idée simple mais cruciale : une partie de ce que nous sommes se construit à travers les groupes auxquels nous appartenons, communauté, cercle d’amis ou parti politique. Cette appartenance fournit des repères cognitifs et émotionnels au quotidien, c’est-à-dire des cadres pour interpréter la réalité et éprouver un sentiment de sécurité et de reconnaissance.

Sans ancrage collectif clair, les individus deviennent plus vulnérables au stress, incertains, et peinent à s’orienter dans un monde social complexe, comme le montre la recherche sur le besoin fondamental d’appartenance.

Lorsque l’identification à un groupe devient centrale, nous avons tendance à favoriser ses membres et jugeons plus sévèrement les outsiders, un phénomène appelé biais pro-endogroupe. Ces comportements apparaissent parfois dès l’enfance, quand on apprend à identifier les membres de notre communauté plus fiables que les autres.

Le poids identitaire de la politique

En politique, certaines opinions qui semblent absurdes pour un observateur extérieur paraissent parfaitement normales à ceux qui partagent la même identité de groupe. Par exemple, lors de l’affaire des emplois fictifs de François Fillon en 2017, une partie de ses soutiens a continué à nier les faits ou leur gravité, là où des observateurs extérieurs voyaient une atteinte à la probité publique. Comme le notait Barack Obama en 2010, « nous sommes plus enclins à accepter les informations qui favorisent notre parti et à rejeter celles qui le menacent ».

Mais l’identité sociale en politique ne se limite pas au parti. La politiste Lilliana Mason montre que l’appartenance politique peut parfois l’emporter sur d’autres dimensions de l’identité sociale (raciale, religieuse, géographique ou culturelle) pour former une méga-identité, lorsque la politique constitue le dernier refuge d’un sentiment d’appartenance fort – alors que d’autres liens sociaux, comme la religion ou les syndicats – ont perdu leur poids mobilisateur.

Être démocrate ou républicain, c’est rejoindre un univers complet, où les identités multiples de l’individu sont alignées. Être démocrate, par exemple, signifie souvent être urbain, diplômé et favorable à l’écologie ; une convergence qui transforme les désaccords en conflits identitaires. Une étude publiée dans Nature Human Behaviour montre que les dîners de Thanksgiving réunissant des personnes aux opinions partisanes opposées duraient de trente à cinquante minutes de moins que ceux où tous partageaient la même affiliation.

En France aussi, les clivages, notamment autour du Rassemblement national, sont souvent à l’origine de conflits plus fréquents au sein des familles ou des cercles proches, car les désaccords ne touchent plus seulement des programmes mais des valeurs profondément identitaires.

La méga-identité partisane ne façonne pas seulement nos relations sociales : elle transforme la polarisation elle-même. La polarisation affective – la haine du camp adverse – peut dépasser la polarisation idéologique : on se déteste souvent sans vraiment savoir pourquoi. Aux États-Unis, l’animosité envers le parti opposé a plus que doublé entre 2000 et 2016. En France, près de 40 % des citoyens disent éprouver des sentiments négatifs envers les électorats d’autres partis, illustrant une polarisation affective mesurable au‑delà des clivages idéologiques.

Dans ce contexte, l’identité partisane structure non seulement les attitudes, mais aussi les comportements. Une fois l’identité de camp solidement établie, un autre mécanisme entre en jeu : le conformisme.

Se taire ou suivre : le prix social du désaccord

Comment en vient-on à adopter l’opinion du collectif, parfois même contre son propre jugement ? La psychologie sociale s’appuie sur deux expériences devenues classiques : celles de Solomon Asch (expérience des lignes, in H. Guetzkow, 1951, p.177) et de Muzafer Sherif (effet autocinétique, 1935).

Dans les travaux de Sherif, face à une situation ambiguë, les individus tendent à se rallier progressivement à une norme collective, même lorsque celle-ci est arbitraire. Chez Asch, le participant finit souvent par se conformer à un consensus erroné alors que la réponse est évidente, montrant que la pression du groupe peut l’emporter sur le jugement individuel.

Dans l’expérience de Solomon Asch, un groupe de personnes doit identifier laquelle des trois lignes (A, B ou C) est de même longueur que la référence (à gauche). Tous les participants sont complices de l’expérimentateur, sauf un. Résultat : 75 % des personnes testées se conforment au moins une fois à l’opinion du groupe, même lorsque celle-ci est très visiblement erronée.
Par Fred the Oyster, CC BY

Ces résultats mettent en lumière deux ressorts universels du conformisme : le besoin de se forger une opinion quand l’information est incertaine, et le besoin d’être accepté quand la pression sociale est forte. Autrement dit, nous ne suivons pas toujours le groupe parce que nous croyons qu’il a raison, mais aussi parce que s’en écarter a un coût social.

En France, ce conformisme apparaît souvent lors des séquences électorales ou des débats très médiatisés, où les positions internes à un même camp se resserrent rapidement : exprimer un désaccord interne devient risqué. Se taire, suivre ou répéter la ligne du groupe est souvent la stratégie la plus sûre pour préserver son appartenance.

Likes, partages et loyauté partisane

Ce mécanisme de conformisme se manifeste aussi en ligne, où la visibilité des positions d’un leader ou d’un groupe peut inciter la majorité des partisans à relayer ou défendre une opinion, même sans y adhérer pleinement.

Dans une méta-analyse de plus de 50 expériences impliquant plus de 18 000 participants, environ la moitié des personnes ajustent leur jugement pour rester en phase avec leur camp, même face à des informations factuelles, confirmant que ce type de dynamique de groupe est puissant et répandu.

On a souvent l’impression de vivre dans un pays profondément divisé. Pourtant, cette perception est largement façonnée par un prisme médiatique qui met en avant les positions les plus extrêmes et crée une fausse norme. La recherche de Bail (2021) valide cette vision. Au-delà du concept classique de chambre d’écho – des espaces où l’on ne reçoit que des informations et opinions conformes à ses propres croyances, renforçant ses idées et limitant l’exposition à des points de vue divergents – il montre que la polarisation visible sur les réseaux sociaux est souvent trompeuse : les opinions les plus radicales, très présentes en ligne, ne représentent en réalité qu’une minorité active – environ 5 à 10 % des utilisateurs. Alors que la majorité des citoyens reste modérée, cette minorité produit une grande partie du contenu politique, donnant l’illusion que ces positions extrêmes sont majoritaires.

Quand défendre son camp l’emporte sur la vérité

En pratique, nos choix politiques sont souvent guidés par l’identité de groupe plus que par l’idéologie. Se conformer à son camp façonne les opinions, les comportements et, plus largement, la vie démocratique : lorsqu’on juge les informations selon qu’elles favorisent notre camp, le débat devient difficile, voire impossible. Le risque ? L’émergence de « tribus » séparées, qui ne partagent plus de réalité commune. Ainsi, plus une position semble largement partagée au sein d’un groupe, plus elle tend à s’imposer comme une norme à suivre.

Pour autant, ces logiques ne sont pas irréversibles. La psychologie sociale montre que les identités restent malléables : des contacts positifs et répétés entre groupes peuvent réduire les préjugés et favoriser une évaluation plus nuancée des arguments. C’est ce que soulignait dès les années 1950 Gordon Allport, psychologue américain, montrant que des interactions coopératives entre groupes peuvent atténuer les oppositions et les stéréotypes. La difficulté réside aujourd’hui dans la raréfaction de ces espaces de rencontre, car les échanges passent de plus en plus par des filtres partisans.

Au final, la question reste entière : si nos choix sont d’abord ceux de notre camp, comment construire une démocratie où les faits, et non seulement l’appartenance, guident réellement nos décisions ?

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Quand la politique n’est pas une affaire d’idées mais d’identité – https://theconversation.com/quand-la-politique-nest-pas-une-affaire-didees-mais-didentite-275864

Comment la crise d’Ormuz menace nos assiettes

Source: The Conversation – France (in French) – By Michel Edmond Ghanem, Senior Researcher in plant ecophysiology, genetic resources , Cirad

Une culture de fonio en Afrique sub-saharienne. SOS Sahel International, Fourni par l’auteur

Depuis le début du conflit en Iran, le 28 février 2026, le détroit d’Ormuz ne bloque pas seulement le pétrole : il étrangle le commerce des engrais dont dépend une bonne partie de l’agriculture mondiale. Si la crise devait se prolonger, 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l’insécurité alimentaire qui touche actuellement 2,3 milliards d’individus dans le monde. La clé pour sortir de cette vulnérabilité existe pourtant – elle pousse dans les champs de millions de petits agriculteurs africains et asiatiques. Ce sont les cultures oubliées.


Chaque fois que nous mangeons, nous dépendons d’infrastructures et de flux mondiaux invisibles. Parmi eux, un corridor maritime lointain joue un rôle disproportionné : le détroit d’Ormuz. Sa fragilisation ne menace pas seulement l’approvisionnement énergétique mondial. Elle met aussi en danger un maillon beaucoup moins commenté, mais tout aussi vital : les engrais azotés dont dépend une large part de l’agriculture contemporaine.

Or, c’est là que le problème devient alimentaire car, sans azote, les plantes ne poussent pas normalement. Et, sans engrais azotés, les rendements du blé, du riz ou du maïs chutent fortement dans la plupart des systèmes agricoles intensifs. L’urée, l’un des principaux engrais azotés utilisés dans le monde, est ainsi devenue un intrant central de la production alimentaire mondiale. L’urée n’est pas extraite telle quelle : elle est fabriquée à partir d’ammoniac, lui-même produit en très grande majorité à partir de gaz naturel.

Autrement dit, la géographie des engrais azotés de synthèse reste étroitement liée à celle des grands producteurs de gaz – ce qui explique le rôle décisif du Golfe dans cet équilibre.

Un détroit de 55 km et votre caddie

Le détroit d’Ormuz, large d’à peine 55 km à son point le plus étroit, concentre donc une vulnérabilité bien plus grande qu’il n’y paraît. Ce passage n’est pas seulement stratégique pour le pétrole. Il l’est aussi pour les intrants agricoles : 20 % du pétrole mondial y transitent chaque jour, mais aussi environ un tiers du commerce mondial d’engrais, notamment l’urée, l’ammoniac et les phosphates.

Lorsque ce passage se grippe, ce n’est pas seulement le coût du transport qui augmente. C’est toute une chaîne agricole qui se tend. Depuis le début du conflit, le trafic maritime a chuté de près de 97 %. Les pays du Golfe, qui concentrent 43 % des exportations mondiales d’urée, se trouvent ainsi au cœur d’un verrou stratégique. Et, contrairement au pétrole, il n’existe aucune réserve mondiale d’engrais azotés susceptible d’amortir durablement le choc.

Le résultat est direct : les prix des engrais ont déjà bondi de 30 %. Comme l’a résumé Máximo Torero, économiste en chef de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), il ne s’agit pas seulement d’un choc énergétique, mais d’« un choc systémique affectant les systèmes agroalimentaires mondiaux ». Et les conséquences sont différées : un choc sur les engrais n’apparaît pas immédiatement dans les rayons, mais une ou deux saisons plus tard, lorsque les récoltes diminuent et que les prix alimentaires augmentent à leur tour.

Autrement dit, un choc sur les engrais n’est pas un simple épisode logistique. C’est un choc différé sur l’alimentation mondiale.

Une dépendance construite sur un siècle

Cette dépendance n’a rien d’accidentel. Elle résulte d’un siècle de construction industrielle. Aujourd’hui encore, virtuellement 99 % de l’azote synthétique mondial est produit grâce au procédé Haber-Bosch, qui transforme le gaz naturel en ammoniac. Ce modèle a permis d’accroître massivement les rendements. Mais il a aussi lié notre sécurité alimentaire à quelques ressources fossiles, à quelques grands producteurs, à quelques routes maritimes, et à un petit nombre d’entreprises capables de fournir les intrants à grande échelle.

La guerre en Ukraine avait déjà servi d’avertissement. En 2022, les prix des engrais avaient triplé en quelques mois. Dans le même temps, les neuf plus grandes entreprises mondiales d’engrais avaient presque doublé leurs profits. Cette séquence avait montré une chose simple : lorsque les engrais deviennent rares ou inabordables, ce sont les systèmes alimentaires eux-mêmes qui vacillent.

Aujourd’hui, le risque repart. Le Programme alimentaire mondial (PAM) estime que 45 millions de personnes supplémentaires pourraient basculer dans l’insécurité alimentaire si la crise se prolonge. La Chine, de son côté, a suspendu ses exportations de phosphate jusqu’en août. Et la FAO ne donne pas plus de trois mois avant que les effets sur les semis ne deviennent irréversibles.

Pourquoi les solutions « technologiques » ne suffisent pas

La tentation, face à un tel constat, est de chercher une réponse uniquement technologique. L’ammoniac vert, produit à partir d’électricité décarbonée et d’hydrogène issu de l’électrolyse de l’eau, suscite beaucoup d’espoirs. L’agriculture de précision promet, elle, d’ajuster au plus près les apports d’intrants.

Mais ces pistes ne répondent ni à l’urgence du moment ni à la racine du problème : la dépendance structurelle d’une grande partie de l’agriculture mondiale aux engrais azotés de synthèse. Même sur le plan industriel, moins de 1 % de l’ammoniac mondial est aujourd’hui produit par des voies décarbonées. Quant à l’agriculture de précision, elle peut améliorer l’efficience des apports à l’échelle de la parcelle, mais elle ne supprime ni la dépendance structurelle aux engrais de synthèse ni la vulnérabilité des systèmes agricoles lorsque ces intrants deviennent rares ou hors de prix.

La vraie question n’est donc pas seulement de sécuriser l’approvisionnement en engrais. Elle est de réduire la part de notre agriculture qui en dépend mécaniquement.

Les cultures oubliées : une réponse sous nos yeux

Du niébé au Sénégal
Du niébé au Sénégal.
Nick Holt/SOS Sahel International, Fourni par l’auteur

C’est ici qu’interviennent des plantes largement absentes des grands débats agricoles : les cultures négligées et sous-utilisées, souvent désignées par l’acronyme anglais NUS (Neglected and Underutilized Species). Fonio, niébé, voandzou, teff, amarante, moringa, espèces sauvages apparentées aux cultures vivrières : beaucoup de ces plantes ont nourri des populations pendant des siècles avant d’être marginalisées par la spécialisation agricole moderne.

Leur intérêt, dans le contexte actuel, est loin d’être marginal.

D’abord, nombre d’entre elles sont des légumineuses. Grâce à une symbiose avec des bactéries du sol, elles sont capables de fixer l’azote atmosphérique au niveau de leurs racines. En pratique, cela signifie qu’elles peuvent réduire substantiellement le besoin en urée de synthèse. Cela signifie également qu’elles peuvent réduire substantiellement le besoin en urée de synthèse, surtout lorsqu’elles sont intégrées dans des rotations avec des céréales, car elles laissent souvent au sol une partie de l’azote bénéfique aux cultures suivantes.

Une récolte de fonio.
Une récolte de fonio.
SOS Sahel International, Fourni par l’auteur

Ensuite, beaucoup de ces cultures sont plus résilientes que les cultures dominantes face à la sécheresse, aux températures élevées et aux sols pauvres. Des études économiques récentes montrent aussi que les exploitations qui les cultivent affichent souvent des coûts d’intrants plus faibles et une plus grande stabilité face aux chocs extérieurs. Dans les régions où les agriculteurs ont peu de marge financière, cette diversification n’a rien d’un luxe : elle relève d’une forme de sécurité agronomique.

En Afrique subsaharienne, où la dépendance aux intrants importés demeure très forte, cette question est particulièrement aiguë. Des initiatives de grande ampleur montrent d’ailleurs que des transitions sont possibles. En Inde, par exemple, le programme Natural Farming d’Andhra Pradesh mobilise déjà plusieurs millions d’agriculteurs dans des trajectoires de réduction ou de sortie des intrants de synthèse.

Ces cultures présentent en outre un autre avantage majeur. La dépendance aux engrais de synthèse n’est pas seulement un problème géopolitique ou économique. C’est aussi un problème écologique. Leur fabrication est énergivore, et 60 % des émissions liées aux engrais se produiraient après leur application au champ, lorsque l’azote apporté au sol est transformé par les processus microbiens en oxyde nitreux, un gaz à effet de serre particulièrement puissant. Réduire cette dépendance, c’est donc agir à la fois sur la vulnérabilité des systèmes alimentaires et sur leur empreinte environnementale.

Mais alors, Si ces cultures sont si prometteuses, pourquoi restent-elles si marginales ? La réponse est connue. Elles ont longtemps été les grandes oubliées des politiques agricoles, de la recherche, de la sélection variétale, des filières semencières et des marchés. Elles souffrent moins d’une faiblesse intrinsèque que d’un déficit massif d’investissement, de reconnaissance et de structuration.

Ce que la crise devrait changer

C’est là que la crise actuelle devrait agir comme un révélateur. Car une réouverture d’Ormuz, si elle se produit, ne résoudra pas le problème de fond. Des travaux du Kiel Institute for the World Economy montrent qu’une fermeture même brève peut suffire à perturber durablement une saison agricole. Le prochain choc viendra d’ailleurs : autre conflit, sécheresse majeure, blocage maritime, restriction à l’exportation, flambée des prix de l’énergie.

Il est donc temps de changer d’échelle et de logique.

Cela suppose d’abord de réorienter une partie des soutiens publics aujourd’hui concentrés sur des modèles agricoles fortement dépendants des intrants chimiques. Or près de 90 % des 540 milliards de dollars (plus de 457,8 milliards d’euros) de soutien agricole annuel mondial vont encore à des formes de production qui entretiennent cette dépendance.

Cela suppose ensuite d’investir beaucoup plus sérieusement dans la recherche sur les cultures négligées et sous-utilisées : caractérisation des ressources génétiques, amélioration variétale, sélection participative, agronomie des associations culturales, filières semencières décentralisées, débouchés alimentaires et transformation.

Cela suppose enfin de reconstruire des systèmes alimentaires plus diversifiés, plus territorialisés, moins suspendus à quelques points de passage maritimes et à quelques chaînes d’approvisionnement mondialisées.

La crise d’Ormuz n’est pas une anomalie dans un système alimentaire autrement robuste. Elle révèle, au contraire, la profondeur d’une dépendance construite depuis des décennies. En cherchant partout comment sécuriser les flux, nous avons trop peu réfléchi à la manière de réduire notre exposition. Les cultures que l’on a dites mineures, traditionnelles ou oubliées, pourraient précisément nous aider à le faire.

Il ne s’agit pas de romantiser le passé ni de prétendre que ces cultures oubliées remplaceront à elles seules les grandes cultures mondiales. Il s’agit de reconnaître qu’un système agricole plus diversifié, moins dépendant des engrais de synthèse et mieux enraciné dans les réalités locales serait aussi plus résistant aux crises à venir.

Les cultures oubliées ne régleront pas à elles seules la crise d’Ormuz. Mais elles font partie des rares réponses qui s’attaquent à sa cause profonde : notre dépendance excessive à un modèle agricole intensif, fossile et vulnérable


Cet article a été réalisé avec Rémi Hémeryck, délégué général de l’ONG SOS Sahel International, France.

The Conversation

Michel Edmond Ghanem ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la crise d’Ormuz menace nos assiettes – https://theconversation.com/comment-la-crise-dormuz-menace-nos-assiettes-280288

Au XIXᵉ siècle, Proudhon nous parlait déjà d’épanouissement au travail

Source: The Conversation – France (in French) – By Bernard Guilhon, Professeur de sciences économiques, SKEMA Business School

Pierre-Joseph Proudhon met en garde : le travail peut devenir pour « celui qui l’exécute, une chose inintelligible, abrutissante, stupide ». Wikimediacommons

Au-delà de son célèbre essai Qu’est-ce que la propriété ?, Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) est un théoricien de l’entreprise. Concepteur novateur, il souhaite recentrer la société autour du travail : participation salariale face au capital, prévoyance sociale face au chômage ou transformation de l’école en atelier. Explication avec des extraits de ses principaux ouvrages.


Pierre-Joseph Proudhon est né à Besançon en 1809 et mort à Paris en 1865. Il est issu d’un milieu paysan (son père est tonnelier) et devient à 19 ans ouvrier typographe, souvent confronté au chômage. Titulaire d’une bourse, il s’installe à Paris en 1839, où il suit des cours d’économie politique.

Passionné par de nombreux ouvrages d’économie et de philosophie politique, il est considéré comme un fondateur de la sociologie. En 1840, Proudhon rencontre Karl Marx qui apprécie sa critique scientifique de la propriété. Le penseur révolutionnaire arrive en trombe dans le paysage intellectuel mondial.

Qu’est-ce que la propriété, Système des contradictions économiques ou Philosophie de la misère, De la création de l’ordre dans l’humanité, ou De la justice dans la révolution et dans l’église font partie de ses principaux ouvrages. Jean Bancal, un commentateur avisé de son œuvre, le présente comme philosophe, économiste révolutionnaire, politique, prophétique, éducateur des temps modernes, penseur d’une prodigieuse richesse. J’ai mobilisé certains de ces aspects dans le cadre d’une thèse d’État et d’une série de conférences organisées sur Pierre-Joseph Proudhon.

Que nous enseigne Pierre-Joseph Proudhon sur l’entreprise ?

Salarié co-propriétaire de leur entreprise

Du principe fédératif et de la nécessité de reconstituer le parti de la révolution, 1863.
Gallica

Pierre-Joseph Proudhon décrit les relations sociales dans le Manuel du spéculateur à la Bourse, Du principe fédératif… et Théorie de la propriété. L’idée est de faire prévaloir à la place du salariat le « principe de la participation ». La démocratie économique repose sur un principe fédératif qui s’incarne dans une Fédération agricole-industrielle prenant appui sur un Syndicat général de la production et de la consommation.

Du point de vue de la production, la gestion des moyens de production par les compagnies ouvrières permet le « dépassement du salariat ». Dans ce cadre d’une propriété mutualiste et fédérative, chaque salarié est en quelque sorte co-propriétaire de l’entreprise, investi d’une responsabilité dans la gestion envisagée « comme la condition essentielle du travail ».

Respect dû aux personnes

Pour ce penseur révolutionnaire, la société naît du travail.

La division du travail est le principe même de la société comme processus de spécialisation des fonctions et comme communauté d’action. Par le travail, l’individu et la société sont indissolublement liés et « chacun de nous se sent à la fois personne et collectivité ». Dans De la Justice dans la Révolution et dans l’Église, Pierre-Joseph Proudhon précise que l’organisation du travail doit tendre à accorder « le respect dû aux personnes avec les nécessités organiques de la production ».




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Dans cette perspective, il faut développer « la science de l’organisation ». Cette partie de l’économie doit considérer « les caractères essentiels du travailleur, les conditions qui rendent la fonction utile et normale ». Plus généralement, le respect de l’homme au travail exige un développement des connaissances scientifiques, en particulier du champ de la science économique.

« L’économie politique est la science de la production humaine, non de la production terrestre : elle commence avec le travail de l’homme, après le travail du créateur », souligne-t-il dans « De la création de l’ordre dans l’humanité ».

L’activité économique a pour finalité l’épanouissement de l’être humain. Il faut repenser l’influence qu’elle exerce sur la division du travail puis considérer la science économique, dont le champ d’observation est le travail, comme partie intégrante d’une science sociale enrichie des apports de la psychologie et de la sociologie.

L’industrialisation crée l’esclavagisme

Lorsque la médiation s’effectue à travers la technique, d’abord outil puis machine, l’efficacité du travail est accrue. Pierre-Joseph Proudhon précise, dans De la création de l’ordre dans l’humanité, que « l’homme substitue [au corps employé comme instrument] des instruments factices… parce qu’il se distingue de tous les êtres vivants par la faculté ou l’industrie qu’il a de multiplier sa puissance au moyen d’organes supplémentaires dont il arme sa nudité ». La machine est « une abréviation de main-d’œuvre qui multiplie la force du producteur » et donc « l’attribut de notre puissance », indique Pierre-Joseph Proudhon dans Système des contradictions économiques.

Dans cet équilibre entre l’humain et l’objet technique, l’activité laborieuse favorise l’apparition d’états affectifs tels que « la délectation qui résulte pour l’esprit et le cœur du travail » et la mise en œuvre de toutes les facultés humaines. Dans ce contexte, le travail devient une « une émission de l’esprit ».




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Avec l’industrialisation, le milieu technique provoque une rupture entre les travailleurs et les machines. Progressivement, ils deviennent « des servants, des esclaves ». L’éclatement poussé des tâches industrielles ne requiert que des « travailleurs dégradés », immobilisés, souligne Pierre-Joseph Proudhon dans De la création de l’ordre dans l’humanité, « dans l’une des parties infinitésimales de la production ». Le travail est pour « celui qui l’exécute une chose inintelligible, abrutissante, stupide ».

Prévoyance sociale face au chômage

De la création de l’ordre dans l’humanité ou Principes d’organisation politique, 1843.
Gallica

Le progrès des techniques rend possible « l’aggravation du travail », qui peut s’accroître tant en durée qu’en intensité. Le capital productif en s’accumulant provoque du chômage et de la pauvreté. D’où la nécessité d’une « prévoyance sociale », c’est-à-dire d’une politique de formation efficace reposant sur « une organisation intégrale de l’apprentissage… comme loi organique de transition applicable à tous les cas possibles ».

L’élargissement des tâches exige une qualification plus large que celle centrée sur un métier. L’exercice d’une fonction, précise-t-il dans la De la création de l’ordre dans l’humanité, « suppose la connaissance générale et sommaire de plusieurs autres ». Il faut donner une culture technique étendue pour permettre au travailleur de changer de métier et de « circuler dans le système de la production collective comme la pièce de monnaie sur le marché ».

« Chaque homme doit devenir comme un travailleur multiple […] et que partout où un pareil homme passe, il produise », souligne Pierre-Joseph Proudhon dans « Carnets ».

La formation professionnelle doit être comprise comme « une polytechnie de l’apprentissage » englobant des métiers assez proches les uns des autres. Devant l’impossibilité de tout apprendre, il s’agit d’acquérir des schèmes (structures d’ensemble) de pensée qui préparent à l’invention et à la synthèse.

« Tout par méthode et d’ensemble, ou rien : c’est la loi du travail comme du savoir. »

Changer l’école en atelier

Un des aspects originaux de sa réflexion repose sur l’idée que l’éducation par l’objet est éducation par le travail. Les formes matérielles contiennent une quantité d’informations que l’activité réflexive doit dégager en termes clairs pour les traduire en connaissances plus abstraites. Pierre-Joseph Proudhon précise dans De la création de l’ordre dans l’humanité :

« Il faut changer toute école en atelier […] Ainsi le moindre des métiers […] peut servir de point de départ et de rudiment pour élever l’intelligence du travailleur aux plus hautes formules de l’abstraction et de la synthèse. »

En somme, une pensée riche et généreuse admet que le travail ne saurait exister sans une volonté de création. Le travail est une activité qui n’est pas exempte de peine et de fatigue. Mais le travail réalise ses fins lorsqu’il permet d’opérer à propos de chaque œuvre produite la transfiguration de la douleur en joie. De cette façon, il favorise l’épanouissement de l’être humain :

« Force du corps, adresse des mains, prestesse de l’esprit, puissance de l’idée, orgueil de l’âme par le sentiment de la difficulté vaincue, de la nature asservie, de la science acquise, de l’indépendance assurée. »

The Conversation

Bernard Guilhon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au XIXᵉ siècle, Proudhon nous parlait déjà d’épanouissement au travail – https://theconversation.com/au-xix-siecle-proudhon-nous-parlait-deja-depanouissement-au-travail-276788

Pourquoi les médecins ne disent pas tout aux patients ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Antoine Glauzy, Chercheur en sciences de gestion, ESCP Business School

Préparer la personne à la gravité potentielle de son état, attendre que la réunion de concertation pluridisciplinaire pour confirmer un diagnostic de cancer… à dessein, les médecins peuvent recourir au silence lors des échanges avec les malades pris en charge.


À l’ère du consentement éclairé, la circulation de l’information joue un rôle crucial dans la relation patient-soignant. Depuis la loi du 4 mars 2002 sur les droits des malades, le patient ne reçoit plus seulement des soins de manière passive, il devient un acteur de sa propre santé. Selon Grégoire Moutel, médecin et spécialiste du droit et de l’éthique en santé, tout acte thérapeutique doit désormais être précédé par un consentement « en toute connaissance de cause ».

Pour que ce consentement soit libre et éclairé, le patient doit disposer de toutes les informations relatives aux options thérapeutiques possibles ainsi qu’à leur rapport bénéfices-risques. Autrement dit, le médecin a la responsabilité de transmettre ses connaissances de manière transparente, claire et compréhensible afin que le patient soit en mesure de consentir à un acte médical.

Le silence, un intrus à l’ère du consentement éclairé ?

Dans un tel contexte, nous pourrions croire que le silence, entendu comme le fait de taire, de retenir ou encore de cacher une information, doit être banni de la consultation. Le silence semble en effet incompatible avec l’idéal de transparence censé faire du patient un acteur de sa maladie.

Ce silence renverrait alors à un modèle pourtant dépassé : le « paternalisme médical », dans lequel le médecin était considéré comme le seul détenteur du savoir et décidait de ce qui devait être dit ou non, au nom de sa compétence scientifique et de la protection du patient. Selon certains textes médicaux, taire certaines informations pouvait alors paraître légitime, voire nécessaire, pour éviter un traumatisme ou ne pas susciter trop d’angoisse.

Le silence, compétence des médecins ou règle institutionnelle ?

Penser le silence comme un acte de dissimulation reviendrait à passer à côté d’une réalité plus complexe et subtile, car un pan de la sociologie du diagnostic, qui étudie précisément la relation patient-médecin et l’annonce de la maladie, montre que les médecins continuent de ne pas tout dire. Plus précisément, la réflexion sur ce qu’il est pertinent de dire ou de taire au patient fait partie des compétences intrinsèques aux médecins.

La sociologue Annemarie Jutel montre en effet que les médecins ne sont pas uniquement les détenteurs d’un savoir scientifique sur la maladie et sur les traitements. Ils détiennent également un ensemble de compétences leur permettant de délibérer sur ce qu’il convient de ne pas dire au patient.

Cette délibération sur ce qu’il convient de dire ou de taire au patient est étroitement liée au statut du médecin comme porte-parole de l’institution médicale. La parole du médecin tire son autorité et sa légitimité scientifique du fait de provenir de l’institution médicale.

Toutefois, cette autorité est elle-même encadrée par les règles institutionnelles. Autrement dit, le médecin ne dispose pas librement de sa parole : l’institution délimite ce qu’il peut dire et ce qu’il doit taire.

Le silence pour protéger le cadre scientifique

En tant que porte-parole, le médecin devient le garant du cadre médico-scientifique de la consultation, en se conformant à des règles institutionnelles qui encadrent l’interaction avec le patient : la suspension de toute divulgation avant validation collégiale (réunion de concertation pluridisciplinaire), la nécessité de s’inscrire dans les limites de spécialité et de ne pas outrepasser son champ d’expertise, l’exigence de ne communiquer que des informations scientifiquement reconnues et validées ou encore l’ajustement du niveau d’informations selon la volonté de connaître et la capacité de compréhension propres à chaque patient.

Le médecin ne peut décrire et expliquer la maladie qu’à partir d’un ensemble de classifications et de recommandations, notamment la Classification internationale des maladies (CIM) ou le DSM-5 en santé mentale, qui définissent des méthodes et des critères reconnus par la communauté scientifique et les institutions médicales, telles que l’Organisation mondiale de la santé (OMS) ou, en France, la Haute Autorité de santé. La parole du médecin doit donc s’enraciner dans le discours qui façonne la nature des interactions avec les patients.

Cette contrainte a un effet direct sur la place donnée à l’expérience du patient. Comme le soulignait déjà le philosophe et médecin Georges Canguilhem, la voix du malade a été « mise entre parenthèses » dans l’élaboration du savoir médical et du diagnostic : ses perceptions, ses émotions ou ses interprétations ne possèdent pas de valeur épistémique pour nommer et rendre compte de la maladie. Dans la Maladie, catastrophe intime (2014), la philosophe Claire Marin déplore la dimension vécue de la maladie, ce qu’elle appelle sa « dimension métaphysique », c’est-à-dire l’atteinte de l’identité et du rapport à soi, largement effacée au profit d’une approche rationnelle centrée sur l’explication scientifique.

Le médecin doit alors veiller à faire taire toutes les autres interprétations de la maladie qui pourraient entrer en concurrence avec le cadre explicatif scientifique en vigueur dans la consultation. Lorsque certaines explications risquent d’entraîner la discussion vers des registres qu’il ne maîtrise pas, qu’ils soient magico-religieux, culturels ou moraux, le médecin réaffirme le cadre biomédical en recentrant la conversation sur des arguments scientifiques.

Dans ces situations, le silence devient une stratégie de maintien du cadre scientifique et des objectifs de la consultation. Il agit comme un filtre qui contrôle ce qui peut être dit et ce qui doit être passé sous silence afin de préserver l’autorité de sa parole de médecin et le cadre explicatif propre à la médecine occidentale.

Le silence face à l’incertitude

Ainsi, le silence est étroitement lié au contexte scientifique qui sous-tend la consultation médicale. Ce contexte ne détermine pas seulement ce qui peut être dit ou tu selon les cadres explicatifs, mais aussi selon la certitude du médecin. Une étude ethnographique menée dans un hôpital spécialisé en pathologies hépatiques montre que, lors de la phase de prédiagnostic, le médecin tait souvent ce qu’il pressent.

Par exemple, selon cette même étude, dans un service d’oncologie hépatique, un oncologue observé refusait de nommer la maladie, et ce, malgré la demande explicite du patient, tant que la réunion de concertation pluridisciplinaire n’avait pas confirmé le diagnostic. Il s’abstenait de partager la moindre information du fait que le protocole institutionnel lui imposait d’attendre l’avis collégial. Son silence témoignait ainsi d’une contrainte organisationnelle : le diagnostic ne pouvait être posé qu’après discussion collective entre les différents experts.

Cet exemple rejoint ce que le médecin Jean Hamburger décrivait dans la Puissance et la fragilité : « La masse des données acquises […] a brusquement dépassé les capacités de préhension et de mémoire du médecin. » La médecine contemporaine est devenue si spécialisée et si complexe qu’aucun praticien ne peut, à lui seul, maîtriser l’ensemble des connaissances nécessaires pour interpréter les examens ou définir un projet thérapeutique aux caractéristiques de chaque patient. Pour répondre à cette complexité, la médecine est devenue une activité sociale fondée sur la rencontre et la coordination d’expertises multiples (infirmières, oncologues, chirurgiens, etc.).

Ainsi, le silence ne renvoie pas seulement à une réticence à dire : il témoigne de l’impossibilité de parler selon son seul jugement clinique et de l’obligation institutionnelle de consulter ses pairs. En oncologie, il est institutionnellement tenu de présenter le dossier en réunion de concertation pluridisciplinaire. Le Plan Cancer (2003–2007) stipule en effet que tout nouveau patient atteint d’un cancer doit bénéficier d’un avis collégial rendu en réunion de concertation pluridisciplinaire.

Ce silence place le patient dans une attente pendant laquelle le diagnostic n’est pas encore formulé. Dans cette phase de prédiagnostic, les médecins recourent souvent à des euphémismes pour préparer psychologiquement le patient à la possibilité d’une mauvaise nouvelle. Ils utilisent des formulations volontairement floues, telles que par exemple « une lésion » ou « un nodule », qui signalent la présence d’une anomalie sans en donner encore le nom.

Ces termes vagues permettent d’orienter progressivement le patient vers la gravité potentielle de son état, en l’aidant à réinterpréter ses symptômes sous un nouveau jour. Ils participent ainsi d’un processus de préparation graduelle, tout en évitant de provoquer une rupture brutale ou une détresse immédiate.

Ce que révèle le silence sur la culture médicale contemporaine

Le silence entre un médecin et son patient ne se résume pas à une question d’informations qu’on révèle ou qu’on dissimule. Il touche à la possibilité même de dire une vérité médicale dans un système où la parole du médecin est contrainte par des règles institutionnelles. Dans un tel cadre, le silence est une manière de naviguer entre l’incertitude, les protocoles, la complexité des maladies et la vulnérabilité des personnes.

Comprendre le silence dans la relation de soin, c’est donc comprendre la culture médicale elle-même : ses règles, ses limites, ses façons de protéger, de préparer, d’éviter ou d’accompagner. C’est saisir à quel point le soin repose aussi sur ce qui ne se dit pas.

The Conversation

Antoine Glauzy est chercheur associé à l’INSERM Unité Mixte 1193 ; Chaire « Valeurs du soin » ; Chaire
« Innovation organisationnelle en santé ».

ref. Pourquoi les médecins ne disent pas tout aux patients ? – https://theconversation.com/pourquoi-les-medecins-ne-disent-pas-tout-aux-patients-280614

Marina Abramović, Li Binyuan et Paula Garcia… Quand les performances artistiques nous apprennent à observer le fonctionnement des organisations

Source: The Conversation – in French – By Yanina Rashkova, Assistant Professor of Organizational Behavior at EDHEC, EDHEC Business School

Quoi de commun entre un séminaire de cadres dirigeants et une performance artistique ? Vous êtes vraisemblablement tenté de répondre d’un définif : « Rien ! » Et pourtant, si les buts n’ont évidemment rien à voir, le monde des performances offre d’intéressants enseignements pour les praticiens du management. Illustration avec les happenings signés Marina Abramović, Li Binyuan et Paula Garcia.


L’art contemporain, en particulier les performances artistiques, est souvent perçu comme ambigu et inaccessible. Prenons l’exemple de cette femme silencieuse, assise à une table dans un musée, sans rien faire, invitant des inconnus à s’asseoir en face d’elle. Quelle signification revêt cette action pour le grand public ? Faut-il la vivre, la penser ou la ressentir ?

En quoi une telle action peut-elle contenir aussi une leçon pour les managers ? Que peut apprendre d’un tel acte, quelqu’un chargé de diriger une équipe et/ou une organisation complexe ?

L’art de la performance ne concerne pas seulement l’expression per se, mais aussi la perception. Il rend visible l’invisible. Et en ce sens, il peut offrir aux managers quelque chose de profondément pratique et utile pour eux : de nouvelles façons de voir.

Dans mes recherches, j’explore comment le travail de l’artiste de renommée internationale Marina Abramović, ainsi que celui des artistes associés à son institut, peut inspirer les managers à repenser la manière dont ils observent, interagissent avec et remodèlent leurs organisations.




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L’attention est source de transformation

En 2010, au Museum of Modern Art de New York, Marina Abramović est restée assise en silence dans l’atrium du musée pendant trois mois. Huit heures par jour. Immobile. En face d’elle se trouvait une chaise vide, et les visiteurs étaient invités à s’asseoir aussi longtemps qu’ils le souhaitaient. Elle ne parlait pas, ne bougeait pas. Elle restait simplement pleinement présente. Les visiteurs ont réagi de manière inattendue. Beaucoup ont pleuré, certains ont souri, d’autres ont tremblé. Dans le silence, des émotions longtemps enfouies (par exemple, le chagrin, la vulnérabilité, le désir, le soulagement) ont refait surface.

Cette performance met en lumière une idée cruciale : l’attention est source de transformation. Lorsqu’une personne se sent véritablement vue, ce qui est caché devient souvent visible. Pour les managers et dirigeants, cette possibilité ouvre des pistes très intéressantes et pertinentes.

Comment rendre visible l’invisible ?

Dans les organisations, les individus cachent souvent non seulement leurs inquiétudes et leurs frustrations, mais aussi leurs idées. Les réunions sont précipitées et les conversations sont décousues. Les managers écoutent d’une oreille distraite tout en consultant leurs smartphones ou en préparant leur prochaine réponse.

Le travail d’Abramović suggère une alternative radicale : offrir une présence sans partage. Créer des espaces où les employés ne sont ni interrompus, ni jugés, ni pressés. Lorsque les managers sont pleinement attentifs, sans agenda, sans être en train de réaliser d’autres tâches, ils commencent à remarquer ce que les systèmes de reporting standard ratent : les tensions subtiles, les courants émotionnels sous-jacents et, surtout, les idées plus ou moins grandes.

Cette présence que l’on peut nommer totale (ou en pleine conscience) peut devenir une pratique analytique. Elle permet alors aux managers et dirigeants de détecter des problèmes latents avant qu’ils ne s’aggravent ou de soutenir les premiers signes de grandes innovations. Ils peuvent aussi voir plus, et plus loin.

Démonter pour comprendre

Dans Breakdown, Li Binyuan grimpe sur un pilier de quatre mètres de haut qui ressemble à un monument. Une fois au sommet, il commence à marteler la structure même qui se trouve sous ses pieds. Morceau par morceau, il démantèle la base qui le soutient. La structure se révèle à travers sa désintégration. En détruisant le pilier par le haut, Li Binyuan en dévoile la construction : ses couches et sa logique interne. Ce qui rend cette performance si puissante, c’est qu’elle illustre le fait que pour comprendre quelque chose, il faut le démonter.

Pour les managers et les dirigeants, c’est une leçon percutante. Les organisations apparaissent souvent comme des entités solides et monolithiques : « la culture », « la stratégie », « la structure ». Mais ces abstractions sont constituées d’éléments plus petits et interconnectés, tels que les routines, les incitations, les normes informelles, les relations de pouvoir et les habitudes quotidiennes. Tant que ces éléments – et d’autres – restent intacts et incontestés, l’organisation peut sembler impénétrable.

Pour vraiment comprendre comment fonctionne une organisation, les managers doivent la démonter – conceptuellement, et parfois concrètement. Cela ne signifie pas une destruction au sens littéral. Cela signifie isoler et examiner ses éléments constitutifs pour mieux la cerner.

Se transformer pour révéler les liens

Dans Noise Body, Paula Garcia commence par se présenter le corps dénudé et visible tel qu’il est. Elle fixe ensuite de puissants aimants sur elle-même. Un à un, des collaborateurs ajoutent des fragments de métal industriel (boulons, éclats, ferraille) jusqu’à ce que son corps soit presque entièrement recouvert de débris mécaniques. À mesure que le métal s’accumule, nous commençons à percevoir des relations jusque-là invisibles : la force magnétique qui lie les éléments entre eux. L’acte de transformation rend visible la structure des liens.

Pour les managers, cette performance comporte une autre leçon. Parfois, on ne comprend les liens entre les éléments de l’organisation que lorsque l’on modifie délibérément leur disposition. Les organisations sont des réseaux de composants interconnectés : rôles, technologies, incitations, flux de communication, espaces physiques.

Ce qui sous-tend la hiérarchie

Pourtant, ces liens restent souvent cachés. Nous voyons des départements ou des services, pas des dépendances. Par exemple, passer de primes individuelles à des récompenses à l’échelle d’une équipe révèle souvent à quel point les tâches sont, en réalité, étroitement interdépendantes. Les employés qui percevaient auparavant leur travail comme autonome se rendent soudain compte dans quelle mesure ils dépendent de la contribution des autres. Cette refonte fait apparaître le réseau qui sous-tend la hiérarchie.

Fondation Beyeler, 2015.

Le travail artistique de Garcia suggère que la compréhension ne vient pas toujours de l’observation d’un système stable. Parfois, nous devons modifier la configuration ou réorganiser les éléments pour mieux voir la façon dont ils s’attirent, se repoussent ou se contraignent mutuellement.

Le management, un art de l’observation

Après tout, l’art de la performance n’est pas si abstrait ni si ambigu, et peut même s’avérer utile aux managers d’organisations contemporaines en leur apprenant à mieux percevoir leur environnement organisationnel.

Le travail de Marina Abramović nous enseigne que lorsque les managers ralentissent le rythme et accordent toute leur attention, des éléments cachés apparaissent. Celui de Li Binyuan démontre que pour comprendre une structure, il faut être prêt à la démonter. Enfin, les performances de Paula Garcia montrent que lorsque l’on réorganise les éléments d’une structure, les liens qui les unissent deviennent visibles.

Si l’art de la performance ne fournit pas de techniques de gestion toutes faites, il met en avant des conseils pratiques pour aider les managers à affiner leur capacité d’observation. Et dans les organisations complexes, cette capacité à voir plus clair pourrait bien constituer l’avantage stratégique par excellence.

The Conversation

Yanina Rashkova ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Marina Abramović, Li Binyuan et Paula Garcia… Quand les performances artistiques nous apprennent à observer le fonctionnement des organisations – https://theconversation.com/marina-abramovic-li-binyuan-et-paula-garcia-quand-les-performances-artistiques-nous-apprennent-a-observer-le-fonctionnement-des-organisations-279395

L’Afrique perd ses professionnels de santé au pire moment : les racines coloniales d’une crise

Source: The Conversation – in French – By Danica Sims, Senior lecturer in Medical Education, University of Oxford

L’Afrique a du mal à relever le défi de retenir les professionnels de santé dont elle a besoin.

L’Organisation mondiale de la santé estime à 11 millions le déficit mondial en professionnels de santé d’ici 2030. L’Afrique doit faire face à une pénurie comprise entre cinq et six millions de professionnels. Ce déficit est calculé en fonction de la charge de morbidité et des besoins de santé de la population. Il s’agit de la taille et de la structure de la population, ainsi que de la prévalence des maladies et des facteurs de risque. Il tient aussi compte du type et de la fréquence des interventions sanitaires prévues ou nécessaires pour traiter les maladies, affections et facteurs de risque identifiés.

Cette pénurie est très inégale. Bon nombre des 83 pays qui se situent déjà en dessous du seuil minimum recommandé en matière de main-d’œuvre se trouvent en Afrique. En 2022, seuls quatre pays (Seychelles, Namibie, Maurice et Afrique du Sud) dépassaient le ratio recommandé de 4,45 médecins, infirmiers et sages-femmes pour 1 000 habitants.

Madagascar, le Malawi, le Togo, le Bénin, le Soudan du Sud, le Tchad, la République centrafricaine et le Niger ont déclaré moins de 0,5 médecin, infirmier et sage-femme pour 1 000 habitants en 2018. Dans de nombreux pays africains, il est difficile de fournir des services de base, de réduire les décès évitables et de parvenir à une couverture sanitaire universelle.

En revanche, l’Europe fait état d’un ratio compris entre 5,43 et 20,0 médecins, infirmiers et sages-femmes pour 1 000 habitants.

Dans le même temps, les pays plus riches tels que le Royaume-Uni, les États-Unis, le Canada et l’Australie dépendent de plus en plus de personnel formé à l’étranger. En 2023, près de la moitié des nouveaux médecins rejoignant le marché du travail britannique avaient été formés à l’étranger.

Ce phénomène est souvent qualifié de « fuite des cerveaux », qui s’explique par des facteurs répulsifs (faibles salaires, mauvaises conditions de travail) et des facteurs « d’attraction » (meilleurs salaires et opportunités à l’étranger).

Je m’intéresse à ce sujet, en tant que travailleuse internationale : je suis une chercheuse sud-africaine en éducation sanitaire travaillant au Royaume-Uni, où je forme des professionnels de santé et mène des recherches sur les questions liées à la main-d’œuvre.

Dans un article récent, je soutiens que cette explication est incomplète. Le cadre « push-pull » (répulsion-attraction) passe à côté d’un point crucial : les flux de professionnels de santé ne sont pas aléatoires. Ils se déplacent systématiquement des pays les plus pauvres vers les plus riches — une tendance qui suit de près les lignes tracées par l’histoire coloniale.

Le terme « fuite des cerveaux » suggère un flux naturel, presque inévitable, de talents. Mais la migration des professionnels de santé n’est ni neutre ni équitable ; elle est façonnée par l’histoire, l’économie et le pouvoir.

Je soutiens que ce phénomène ne se résume pas à une « fuite des cerveaux » motivée par des choix individuels. Il s’inscrit plutôt dans un système mondial plus profond et inégalitaire, façonné par l’héritage colonial — avec des implications majeures pour les politiques de santé, d’éducation et de main-d’œuvre.

Cela permet de recentrer le débat : il ne s’agit plus de blâmer les médecins et les infirmières qui partent, mais de s’intéresser aux systèmes qui déterminent ces choix en premier lieu.




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Les trois facteurs en jeu

Ma recherche s’appuie sur une perspective décoloniale pour repenser la migration des professionnels de santé. Plutôt que de considérer la migration comme une série de décisions individuelles, elle examine les systèmes mondiaux qui structurent ces décisions.

La décolonialité soutient que le colonialisme européen a créé une matrice de pouvoir qui continue d’organiser :

  • le pouvoir (qui contrôle les ressources et la main-d’œuvre)

  • la connaissance (quelle expertise est valorisée)

  • l’être (qui est valorisé).

À travers ce prisme, je soutiens que la migration des professionnels de santé ressemble moins à un marché du travail neutre ou à un malheureux sous-produit de la mondialisation, et davantage à une continuation de l’exploitation historique. En d’autres termes, les mêmes hiérarchies mondiales façonnées pendant le colonialisme influencent toujours qui contrôle et tire profit des ressources et de la main-d’œuvre africaines, quelle expertise est reconnue, et comment les travailleurs internationaux sont perçus et traités.

Pouvoir : Premièrement, les pays plus riches sous-investissent souvent dans la formation de leur propre main-d’œuvre, puis recrutent dans des pays disposant de bien moins de ressources. Cela entraîne un transfert de capital humain du Sud vers le Nord. Les pertes financières sont considérables : une étude a estimé que les pays d’Afrique subsaharienne ont perdu des millions, voire des milliards de dollars, en raison de l’émigration de médecins, tandis que les pays d’accueil ont réalisé des économies sur les coûts de formation.

Connaissances : Deuxièmement, les hiérarchies mondiales du savoir influencent la mobilité professionnelle. La formation médicale en Europe et en Amérique du Nord est souvent considérée comme la référence absolue, tandis que les diplômes délivrés par des établissements africains peuvent être remis en question ou nécessiter une validation supplémentaire. Cela renforce l’idée selon laquelle partir vers le nord est nécessaire pour progresser dans sa carrière et acquérir une légitimité.

Bien-être : Troisièmement, de nombreux professionnels de santé formés à l’étranger sont confrontés à une discrimination qui a un impact négatif sur leur bien-être et leur progression de carrière.
Ils risquent en outre une déprofessionnalisation. Les professionnels de santé internationaux pouvant être employés à des postes d’un niveau inférieur à celui pour lequel ils sont qualifiés, cela peut entraîner une perte de leurs compétences. Cela reflète la déshumanisation et l’exploitation coloniales.

En bref, les systèmes mondiaux favorisent les départs et profitent davantage aux pays d’accueil qu’aux pays d’origine.




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Développer un système plus équitable

Si la migration des professionnels de santé est façonnée par des inégalités structurelles, les solutions doivent également agir à ce niveau.

1. Investir dans les professionnels de santé locaux et les retenir

Les gouvernements africains devraient s’attaquer aux facteurs « d’incitation » en développant les possibilités de formation et d’emploi, en améliorant les conditions de travail et en garantissant une rémunération équitable et des perspectives de carrière, afin de faire du maintien sur place une option viable et attrayante. La formation des professionnels de santé devrait être alignée sur les besoins sanitaires locaux, afin de donner aux professionnels de santé les moyens de répondre avant tout aux besoins de santé de la population dans leur propre contexte.

2. Réformer le recrutement mondial et redistribuer les ressources

Les pays à revenu élevé doivent réduire leur dépendance au recrutement international en investissant davantage dans la formation nationale. Des codes de recrutement éthiques existent mais ne sont pas appliqués de manière cohérente. Il existe également de solides arguments en faveur de mesures de réparation – notamment une compensation financière ou des investissements – afin de compenser les pertes subies par les pays qui forment des professionnels de santé qui émigrent ensuite.

Des partenariats plus équilibrés, tels que les programmes de migration circulaire (dans le cadre desquels les professionnels de santé rentrent chez eux après avoir suivi une formation à l’étranger) ou les accords bilatéraux de formation (dans lesquels l’expertise des deux pays est reconnue et les deux contextes en tirent profit), pourraient favoriser l’échange de compétences sans vider de manière permanente les capacités. Mais ceux-ci doivent inclure des parcours clairs pour le retour et des investissements significatifs dans les systèmes de santé des pays d’origine.

3. Reconnaître et valoriser les connaissances et les professionnels du Sud

S’attaquer à la « colonialité du savoir » signifie reconnaître la légitimité de la formation et de l’expertise développées dans les contextes africains. Dans le même temps, s’attaquer à la « colonialité de l’être » nécessite de lutter contre le racisme, les préjugés et la discrimination sur les lieux de travail du secteur de la santé à l’échelle mondiale.

Perspectives

Lorsque les systèmes de santé africains peinent à retenir leur personnel, ce n’est pas uniquement dû à une mauvaise planification nationale. Bon nombre de ces systèmes fonctionnent sous le poids de l’héritage de l’exploitation coloniale.

Reconnaître cette réalité plus profonde ouvre de nouvelles possibilités. Un système de santé mondial plus équitable est possible – mais seulement s’il ne repose plus sur la perte de l’Afrique au profit d’autrui.

The Conversation

Danica Sims bénéficie d’un financement de l’université d’Oxford pour ses travaux de recherche. Elle est rattachée à l’université d’Oxford et à l’université de Johannesburg.

ref. L’Afrique perd ses professionnels de santé au pire moment : les racines coloniales d’une crise – https://theconversation.com/lafrique-perd-ses-professionnels-de-sante-au-pire-moment-les-racines-coloniales-dune-crise-280471

Embargo à Cuba : l’agroécologie pour éviter l’effondrement alimentaire

Source: The Conversation – France (in French) – By Raphaël Belmin, Chercheur en agronomie, photographe, accueilli à l’Institut sénégalais de recherches agricoles (ISRA, Dakar), Cirad

Entre embargo, polycrise et pénuries, l’île résiste à une crise alimentaire majeure. Par quels mécanismes et pour combien de temps ? R. Belmin/Cirad, CC BY-NC-ND

Comment éviter l’effondrement alimentaire lorsqu’un pays vit sous embargo durable et voit ses alliances se fragiliser ? Une étude récente à Cuba met en évidence la réactivation d’une agroécologie déjà mobilisée lors des crises antérieures, aujourd’hui réinvestie sous des formes plus hybrides et décentralisées.


Depuis la révolution de 1959, nourrir la population est un pilier du projet politique cubain. L’État a fait de l’alimentation un service public : centralisation des importations, planification de la production et rationnement à travers la libreta, un carnet distribué à chaque famille permettant d’accéder à des produits de première nécessité dans des magasins d’État à prix subventionnés.

L’objectif était clair dès l’origine : garantir un accès universel à l’alimentation. Cuba n’a pas dévié de cet objectif, malgré l’embargo durable mis en place par les États-Unis dès 1962. Dans ce contexte, l’alliance cubaine avec l’Union soviétique a longtemps permis de stabiliser ce modèle en assurant énergie, pesticides et engrais agricoles, semences et plants, fournitures vétérinaires et devises.

Un modèle alimentaire étatique sous dépendance extérieure (années 1960-1980)

Le système cubain reposait alors sur un appareil productif fortement centralisé. L’agriculture d’État – le sector estatal – a regroupé les exploitations héritières des grandes entreprises agricoles nationalisées après 1959. Ces fermes publiques, gérées par des entreprises d’État, fonctionnaient avec des salariés agricoles rémunérés par un salaire fixe, des objectifs de production planifiés et des circuits d’approvisionnement centralisés en pesticides, en engrais et en énergie. À leur apogée dans les années 1980, les entreprises agricoles d’État couvraient près de 80 % de la surface agricole nationale, ne laissant que 20 % entre les mains du secteur privé.

Cette architecture institutionnelle et productive a tenu tant que des appuis extérieurs amortissaient les chocs, qu’ils soient internes ou géopolitiques. Mais, au début des années 1990, l’effondrement de l’Union soviétique a provoqué à Cuba une chute brutale des échanges commerciaux, des soutiens financiers ainsi que des approvisionnements en énergie, en engrais et en pesticides. Fragilisé dans ses bases économiques et productives, le pays s’est vu contraint de réinventer son modèle agricole.

Peinture ornant les murs d’une station de recherche agricole cubaine. Dans la pensée révolutionnaire cubaine, l’agriculture d’État incarne la souveraineté nationale : travailler la terre devient un acte politique, garant de l’autonomie alimentaire et de la dignité collective. Crédit photo : R. Belmin/Cirad.
CC BY-NC-ND

De l’agroécologie contrainte à l’institutionnalisation politique (années 1990-2010)

Ce contexte de pénurie du début des années 1990, connu sous le nom de « período especial » (« période spéciale »), a entraîné un virage profond du système productif cubain. Diversification des cultures, recyclage de la matière organique, traction animale, production de bio-intrants  (produit d’origine biologique utilisé en agriculture pour remplacer ou réduire les intrants chimiques, ndlr) : une agroécologie de survie s’est progressivement installée et diffusée à grande échelle, à la fois dans les campagnes et au cœur des villes.

Ces transformations sont, d’une part, encouragées par une politique agraire consistant à transformer certaines fermes d’État en coopératives et à redistribuer des terres en usufruit à des producteurs. Elles sont, d’autre part, accompagnées par un vaste programme étatique d’agriculture urbaine et suburbaine visant à rapprocher producteurs et consommateurs, sur des bases majoritairement organiques : exploitations maraîchères de petite taille, souvent conduites en planches bio-intensives (voir photo ci-dessous), avec des modes de rémunération réformés pour être davantage incitatifs.

D’abord vécue comme une adaptation pragmatique à la pénurie, cette dynamique a ensuite été institutionnalisée, jusqu’à constituer un référentiel politique et idéologique articulant souveraineté alimentaire, justice sociale et résilience nationale.

Les années 2000 et 2010 ont ensuite été marquées par une forme de normalisation relative. Le soutien vénézuélien, la reprise partielle des importations et le retour d’engrais et de pesticides de synthèse ont relégué l’agroécologie au second plan dans certaines filières, sans toutefois effacer les compétences et les pratiques acquises. Les données nationales indiquent une augmentation sensible de la production agricole, notamment pour les racines et tubercules (manioc, malanga, igname, pomme de terre…), les légumes et les légumineuses, malgré des niveaux d’intrants durablement inférieurs à ceux de la période pré-1990.

Les exploitations agroécologiques cubaines sont le plus souvent de petites fermes familiales diversifiées, peu mécanisées et cherchant l’autonomie en intrants et en énergie. On y trouve des cultures maraîchères diversifiées, des haricots, des racines et tubercules, des bananes plantains, des fruits et des céréales. Dans les zones urbaines et périurbaines, la crise des années 1990 a favorisé l’essor des canteros (photo du haut), des planches de culture surélevées conduites en bio-intensif, permettant de produire davantage sur de très petites surfaces grâce au travail manuel et au recyclage local de la matière organique. Dans un contexte de forte raréfaction des intrants, ces systèmes ont permis d’améliorer l’efficacité d’usage des ressources. Crédit photo : R. Belmin/Cirad.
CC BY-NC-ND

Cuba en polycrise : un système alimentaire centralisé devenu vulnérable (années 2020)

Mais au tournant des années 2020, l’accumulation de chocs énergétiques, économiques et géopolitiques révèle la vulnérabilité structurelle du modèle alimentaire centralisé cubain et précipite son entrée en polycrise.

La dégradation de la situation au Venezuela à partir de 2016 entraîne une chute des livraisons pétrolières, tandis que le durcissement de l’embargo américain complique l’accès aux engrais, aux pesticides, à l’énergie et aux financements. À ces contraintes externes, s’ajoutent des fragilités internes : forte dépendance aux importations alimentaires, vétusté des infrastructures et dysfonctionnements logistiques persistants. Si bien que, à partir de 2017, la production agricole nationale recule dans la plupart des filières stratégiques – riz, légumes, légumineuses, racines et tubercules, fruits et agrumes.

En 2020, cette fragilité bascule en crise systémique : la pandémie de Covid-19 interrompt brutalement les recettes touristiques, principale source de devises du pays. Privé de ressources extérieures, l’État cubain voit ses marges de manœuvre financières se contracter fortement, fragilisant le modèle centralisé d’approvisionnement, de distribution et de don. La réunification monétaire engagée en 2021, en générant une forte inflation, accentue encore cette dynamique.

Résultat : Cuba importe aujourd’hui 70 % à 80 % de son alimentation, pour un coût annuel proche de deux milliards de dollars (plus de 1,6 milliard d’euros). Si les produits alimentaires sont partiellement exemptés de l’embargo depuis 2000, ces importations s’effectuent sous fortes contraintes, notamment l’obligation de paiement comptant, sans accès au crédit. À l’inverse, les engrais et pesticides agricoles et l’énergie restent fortement affectés par le durcissement des sanctions.

Dans ce contexte, l’accès économique à l’alimentation se dégrade fortement. Le système de rationnement de la libreta, longtemps pilier de la sécurité alimentaire, ne couvre plus qu’une part limitée des besoins.

Cette situation révèle une tension structurelle : un système fortement centralisé et dépendant d’approvisionnements extérieurs, qui devient particulièrement vulnérable lorsque ces flux se contractent. Pensé comme un dispositif de sécurisation alimentaire universel, le modèle étatique cubain se trouve ainsi confronté à une accumulation de chocs qu’il peine à absorber.

« Cuba : la colère monte contre les pénuries alimentaires » : un reportage de 2024 sur France 24.

Résister sous contrainte : l’agroécologie comme ressort discret de la résilience cubaine

Cependant, malgré la dégradation marquée de la sécurité alimentaire, certains indicateurs nutritionnels restent étonnamment stables. La prévalence de la sous-alimentation chronique demeure limitée, la mortalité infantile reste basse, et la disponibilité énergétique alimentaire est comparable à la moyenne mondiale, largement au-dessus du seuil critique de 2 100 calories (kcal) par personne et par jour. Ce décalage entre fragilisation du système centralisé et maintien relatif des équilibres alimentaires interroge les ressorts réels de la résilience cubaine.

Des travaux récents expliquent ce paradoxe par un déplacement progressif du centre de gravité du système alimentaire cubain. À mesure que les dispositifs étatiques d’approvisionnement s’affaiblissent, les capacités productives et adaptatives du secteur non étatique prennent le relais. La résilience du système alimentaire cubain ne repose plus sur son architecture centralisée, mais sur un basculement vers des dynamiques décentralisées.

Les fermes du secteur non étatique assurent aujourd’hui l’essentiel de la production alimentaire nationale : avec environ 40 % des terres cultivées, elles contribuent à plus de 80 % de l’offre alimentaire. Dans un contexte de contraintes croissantes, elles constituent également le principal foyer d’innovation agroécologique.

Elles expérimentent de nouvelles techniques culturales, investissent dans les énergies renouvelables, développent des circuits courts, et réhabilitent des techniques de conservation et de transformation, comme la déshydratation de fruits et de plantes aromatiques, la fabrication de coulis de tomate, de fromage de chèvre et de pickles de légumes en saumure. La polycrise agit ainsi comme un catalyseur, accélérant la décentralisation de la production et de l’innovation.

L’agroécologie s’impose à Cuba comme une stratégie d’adaptation à l’incertitude et aux pénuries, sans pour autant relever d’une logique d’autarcie stricte. Les fermes restent hybrides, ajustant en permanence leurs stratégies aux conditions d’accès aux ressources. Les producteurs alternent entre autoproduction de bio-intrants et recours aux engrais importés, et combinent traction animale et mécanisation afin d’assurer la continuité des travaux agricoles malgré les contraintes énergétiques. Les productions alimentent à la fois les circuits étatiques (magasins publics, hôpitaux, libreta) et des marchés locaux informels, devenus essentiels pour l’écoulement des surplus et l’accès à la liquidité.

Face aux pénuries d’énergie et d’intrants, les exploitations agricoles cubaines cherchent à renforcer leur autonomie en mobilisant des ressources locales : petits méthaniseurs produisant du biogaz à partir de déchets organiques, dispositifs de récupération d’eau de pluie ou encore recours à des sources d’énergie éolienne, solaire et hydraulique. Pour autant, il ne s’agit pas d’une recherche d’autonomie totale. Les systèmes restent fondamentalement versatiles, capables d’alterner entre ressources locales et intrants importés selon les contraintes. Ainsi, la traction animale (bœufs pour le labour, chevaux pour le transport) coexiste avec le recours au tracteur et à des circuits informels d’approvisionnement en carburant. Crédit photo : R. Belmin/Cirad.
CC BY-NC-ND

Cette capacité à naviguer entre différents régimes techniques et institutionnels, plutôt qu’à s’enfermer dans un modèle unique, constitue un ressort central de la résilience cubaine. Elle s’accompagne toutefois d’une fragilité croissante : l’émigration des jeunes actifs réduit la main-d’œuvre disponible, compromettant la transmission des savoir-faire et limitant les capacités d’innovation dans des systèmes intensifs en travail.

Il n’existe pas de chiffre unique permettant de quantifier précisément le nombre d’exploitations agroécologiques à Cuba. Une étude de référence avance que plus de 200 000 producteurs participent au mouvement agroécologique Campesino a Campesino, couvrant plus d’un million d’hectares et représentant environ de 50 % à 60 % du secteur paysan. Cependant, seule une fraction de ces exploitations – environ 3 600 fermes – disposent d’une certification agroécologique par l’Asociación Nacional de Agricultores Pequeños (ANAP).

Ces chiffres doivent toutefois être interprétés avec prudence : ils agrègent des niveaux d’engagement très hétérogènes et incluent des fermes de démonstration ou expérimentales accompagnées par des programmes publics ou de coopération, dont la représentativité reste à documenter.

Bio-intrants et biofabriques : un révélateur des tensions du modèle cubain

Les bio-intrants offrent un point d’entrée particulièrement révélateur des tensions et des capacités d’adaptation du système alimentaire cubain.

Dans un contexte de pénurie chronique d’engrais de synthèse et de pesticides de synthèse importés, les bio-intrants – notamment à base de microorganismes autochtones bénéfiques – occupent une place stratégique dans la capacité du système agricole cubain à continuer de produire. Cuba dispose à cet égard d’un capital scientifique ancien en microbiologie agricole et d’un réseau historique de biofabriques publiques pensées comme des infrastructures de souveraineté technologique et alimentaire.

La biofabrique IHPLUS de la station Indio Hatuey (province de Matanzas) produit un biofertilisant à base de microorganismes, avec une capacité de 1 million de litres par an. Autrefois largement diffusé, le biofertilisant connaît depuis deux ans une chute drastique de production, inhérente à des difficultés structurelles, au premier rang desquelles les coûts élevés du carburant freinant la distribution. Crédit photo : R. Belmin/Cirad.
CC BY-NC-ND

À l’image du secteur agricole dans son ensemble, les biofabriques étatiques voient leur fonctionnement fortement contraint par les pénuries d’énergie et d’intrants. L’augmentation du coût du carburant freine la distribution et a conduit à l’arrêt des services techniques qui assuraient la promotion et la diffusion du produit dans les territoires. Les difficultés de transport limitent également la capacité des agriculteurs à s’approvisionner directement à l’usine, comme ils le faisaient auparavant. À cela s’ajoutent des contraintes d’accès aux substrats, aux milieux de culture, aux emballages et aux pièces détachées, indispensables à la production régulière de bio-intrants.

Il en résulte un décalage croissant entre l’existence d’une infrastructure publique formelle et sa capacité opérationnelle à répondre aux besoins des producteurs.

Face à ces limites, des formes d’innovation paysanne et collective se développent à l’échelle locale : à l’image des fermes Cinco Palmas et de Punta Las Cuevas (photos ci-dessous), où la production artisanale de bio-intrants soutient la production de plantules, alimente d’autres exploitations et s’insère dans des circuits courts. Loin d’émerger ex nihilo, ces dynamiques mobilisent et recomposent des savoirs, des réseaux et des dispositifs hérités, réactivés et adaptés aux contraintes contemporaines. Elles illustrent plus largement un déplacement des capacités d’innovation du système cubain, du secteur étatique vers des formes décentralisées et informelles.

Cependant, cette agroécologie décentralisée reste largement invisible et peu reconnue dans les cadres réglementaires existants, ce qui limite sa diffusion et sa montée en échelle. C’est à cette interface que s’inscrivent différents projets de recherche qui visent à documenter les pratiques émergentes, à en évaluer les performances et à analyser les conditions institutionnelles de leur reconnaissance.

Face aux pénuries d’intrants importés, une dynamique d’innovation décentralisée émerge à Cuba : à la ferme, les producteurs fabriquent leurs propres biopesticides à base d’huiles essentielles, biofertilisants, éliciteurs et microorganismes autochtones bénéfiques (MAB), renforçant l’autonomie productive et la résilience des systèmes agricoles. crédit photo : R. Belmin/Cirad.
CC BY-NC-ND

Quand l’agroécologie redéfinit le rôle de l’État

L’expérience cubaine montre qu’un système alimentaire peut encaisser des chocs extrêmes et s’adapter par la transformation de ses structures sans s’effondrer. Sous embargo, crises économiques multiples et recompositions géopolitiques régionales, Cuba évite encore une crise nutritionnelle majeure. Mais cette résilience ne tient plus à la planification centralisée : elle repose désormais sur un basculement vers des formes décentralisées et hybrides d’agroécologie portées par le secteur non étatique.

Paradoxalement, ce mouvement d’autonomisation productive et de décentralisation n’entre pas frontalement en tension avec l’État : il trouve aujourd’hui un écho explicite dans le discours officiel. Le décret-loi 128/2025 sur la promotion de l’agroécologie, entré en vigueur en septembre 2025, inscrit l’agroécologie comme levier stratégique de souveraineté alimentaire, de préservation des écosystèmes et de protection de la santé publique.

Ce texte marque une inflexion importante, puisque l’État ne se présente plus seulement comme planificateur et distributeur, mais aussi comme facilitateur d’une transition visant à renforcer l’autonomie en intrants, la relocalisation productive et la résilience territoriale.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Embargo à Cuba : l’agroécologie pour éviter l’effondrement alimentaire – https://theconversation.com/embargo-a-cuba-lagroecologie-pour-eviter-leffondrement-alimentaire-277038

Le raton laveur et vos poubelles : un casse-tête à résoudre pour cet animal ingénieux et astucieux

Source: The Conversation – in French – By Hannah Griebling, PhD Candidate in the Department of Forest and Conservation Sciences, Faculty of Forestry and Environmental Stewardship, University of British Columbia

Imaginez : vous vous réveillez et découvrez qu’un raton laveur astucieux a renversé votre poubelle, dispersant vos déchets partout dans la rue…


Les ratons laveurs — parfois surnommés « pandas des poubelles » — sont réputés pour être d’excellents innovateurs et des solutionneurs de problèmes capables de surmonter les obstacles les plus complexes dans leur quête de nourriture.

Un raton laveur se tient debout sur une boîte transparente, penchant ses pattes par-dessus le bord pour manipuler un casse-tête
Un raton laveur s’efforce d’ouvrir une boîte à casse-tête à solutions multiples.
(Hannah Griebling)

Comment les ratons laveurs ajustent-ils leurs stratégies lorsque les tâches deviennent plus difficiles ? Et continuent-ils à chercher des solutions même sans récompense alimentaire ? Nous avons mené une expérience pour le savoir.

Nous avons été surpris de constater que les ratons laveurs continuaient à résoudre plusieurs casse-têtes pendant un essai de 20 minutes, même lorsque cela ne leur donnait pas accès à une guimauve irrésistible.

Des cerveaux innovants, comparables à ceux des primates

Les ratons laveurs doivent souvent faire preuve d’ingéniosité pour trouver de la nourriture dans des milieux dominés par les humains, et ils ont plusieurs adaptations qui les y aident.

Tout d’abord, ils possèdent un nombre élevé de neurones concentré dans un cerveau relativement petit. Leur densité neuronale est plus proche de celle des primates que de celle des autres carnivores.

Ils possèdent également des pattes avant très habiles adaptées à la recherche de nourriture dans les cours d’eau, ainsi qu’un régime alimentaire généraliste qui leur permet de manger presque tout ce que nous jetons.

Un raton laveur perché sur une fontaine, en train de boire
Les ratons laveurs utilisent fréquemment les équipements et technologies domestiques humains à leurs propres fins.
(Unsplash/Fr0ggy5)

En tant que chercheurs, nous voulions savoir si les ratons laveurs modifient leurs stratégies lorsque les problèmes deviennent plus difficiles. Par exemple, que fait un raton laveur si la poubelle est ouverte, par rapport à une poubelle munie d’un couvercle ou dont le couvercle est verrouillé ?

Nous étions également curieux de savoir si leur résolution de problèmes suit ce que nous appelons un compromis entre exploration et exploitation.




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Une récompense irrésistible : une guimauve

Pour explorer ces questions, nous avons donné aux ratons laveurs une boîte à énigmes à accès multiples. Ces boîtes sont utilisées dans la recherche sur la cognition animale pour étudier la résolution de problèmes et l’innovation. Elles comportent plusieurs problèmes à résoudre afin que l’animal puisse accéder à une seule récompense alimentaire.

En général, les chercheurs donnent à l’animal une boîte à accès multiples et le laissent résoudre le casse-tête de son choix pour accéder à la récompense. Ensuite, le chercheur verrouille cette solution et l’animal doit trouver une nouvelle façon d’accéder à la boîte.

Plutôt que de verrouiller les solutions de la boîte, nous nous sommes demandé : que se passerait-il si nous laissions la boîte déverrouillée et permettions aux ratons laveurs de la manipuler librement ? Reviendraient-ils systématiquement aux solutions qu’ils connaissaient déjà, ou exploreraient-ils de nouvelles façons de résoudre le problème ?

Ouvriraient-ils la boîte une seule fois, prendraient leur récompense — une guimauve — et s’en contenteraient-ils ? ? Ou continueraient-ils à jouer avec la boîte même après que la récompense alimentaire ait disparu ?

Un raton laveur tente d’ouvrir une boîte équipée de boutons rotatifs et de cadenas
Un raton laveur a réussi à ouvrir une solution à bouton rotatif sur la boîte à énigmes à solutions multiples et s’efforce de retirer un cadenas déverrouillé du loquet à gâchette.
(Hannah Griebling)

Les ratons laveurs résolvent des problèmes pour le plaisir

Le comportement des ratons laveurs nous a surpris. Nous nous attendions à ce qu’ils trouvent plusieurs solutions pour la boîte, et non pas à ce qu’ils continuent à chercher des solutions après avoir trouvé la seule guimauve à l’intérieur de la boîte à casse-tête.

Ils semblaient intrinsèquement motivés à trouver plusieurs solutions au cours d’un essai de 20 minutes, même lorsque la résolution du casse-tête ne menait pas directement à une récompense sous forme de guimauve.

En fait, les ratons laveurs découvraient plusieurs solutions pour la boîte à casse-tête, même lorsque les problèmes devenaient plus difficiles et qu’ils constataient, en la manipulant avec leurs pattes avant, qu’aucune autre guimauve n’y était.


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Quand les choses se compliquent

À mesure que ces problèmes devenaient plus difficiles, les ratons laveurs ont commencé à se concentrer rapidement sur une seule solution à laquelle ils revenaient sans cesse.

Cela correspond à ce qu’on appelle un compromis entre exploration et exploitation : lorsqu’un problème devient plus difficile, il est souvent plus avantageux pour le raton laveur de se concentrer sur une seule solution, car la résolution demande plus de temps et d’efforts.

Un raton laveur se tient derrière une boîte à casse-tête, essayant de trouver un moyen d’y entrer
Un raton laveur travaille sur une solution de difficulté moyenne.
(Hannah Griebling)

Imaginez-vous dans une rue, en ville, affamé. Vous apercevez votre restaurant préféré, où vous adorez la cuisine, et vous remarquez un nouvel établissement intéressant juste à côté. Où choisissez-vous de manger ?

Les humains et les animaux non humains sont constamment confrontés à ce genre de décisions : quand il faut « explorer » et essayer quelque chose de nouveau, et quand il vaut mieux « exploiter » nos connaissances existantes.

Si ce nouveau restaurant au bout de la rue est cher, vous serez sans doute moins tenté de l’essayer que de savourer votre plat préféré dans votre restaurant habituel.

Réussir dans des villes en constante évolution

Cette propension à innover et à résoudre des problèmes, même lorsqu’elle ne rapporte pas directement de récompense tangible comme la nourriture, est sans doute familière à beaucoup d’entre nous. C’est ce qui anime notre envie de résoudre des mots croisés ou de venir à bout d’un nouveau jeu vidéo.

Cette motivation intrinsèque pourrait aider les ratons laveurs à s’épanouir en milieu urbain. En ville, les ressources changent rapidement : un soir, un raton laveur fouille dans les poubelles, et le lendemain, quelqu’un y place une brique pour l’en empêcher.

Plus les ratons laveurs apprennent à résoudre des problèmes, plus ils peuvent accéder aux ressources dans des villes en constante évolution. Bien sûr, cela peut agacer certains d’entre nous, mais il est difficile de ne pas admirer la capacité des ratons laveurs à s’adapter et à prospérer à nos côtés.

La Conversation Canada

Sarah Benson-Amram reçoit des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, de la Habitat Conservation Trust Foundation, de l’Université de la Colombie-Britannique, de la Fondation canadienne pour l’innovation et du British Columbia Knowledge Development Fund.

Hannah Griebling ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le raton laveur et vos poubelles : un casse-tête à résoudre pour cet animal ingénieux et astucieux – https://theconversation.com/le-raton-laveur-et-vos-poubelles-un-casse-tete-a-resoudre-pour-cet-animal-ingenieux-et-astucieux-280219

Majorité libérale à Ottawa : une dynamique nouvelle et inespérée

Source: The Conversation – in French – By Allison Harell, Professor of Political Science, Université du Québec à Montréal (UQAM)

En avril 2025, les électeurs canadiens ont choisi l’improbable en réélisant un gouvernement libéral minoritaire, cette fois-ci sous la houlette du nouveau chef Mark Carney. Un an plus tard, grâce à leurs trois victoires aux élections partielles de lundi, ils arrachent une courte majorité pour la première fois depuis 2019.

Il s’agit d’un retournement étonnant : pendant les deux années précédant le scrutin de 2025, les conservateurs jouissaient d’une telle avance dans les sondages que les analystes considéraient leur victoire comme quasi assurée.

Et pourtant, à l’élection du 28 avril 2025, les libéraux ont obtenu 43,8 % des voix, coiffant les conservateurs (41,3 %), alors que le NPD et le Bloc québécois enregistraient une forte baisse par rapport aux résultats de 2021.

Ce bouleversement s’explique par deux événements — dont l’effet pourrait être durable si l’on en juge par les résultats des élections partielles.

D’abord, le choc du retour Donald Trump à la présidence américaine. Son attitude hostile envers le Canada et la vague immédiate de droits de douane, en plus des répercussions économiques, ont changé la perception des Canadiens quant aux risques auxquels était exposé le pays.

Le deuxième événement — la démission de Justin Trudeau début janvier sous l’effet d’intenses pressions politiques — a redéfini l’image du Parti libéral presque du jour au lendemain.

Avec un Mark Carney fermement installé aux commandes du parti, les libéraux se sont présentés aux élections en misant sur le renouveau tout en jouant sur les menaces de Trump de faire du Canada le 51ᵉ État américain.

La question de l’urne : Trump et les droits de douane

Ces deux chocs ont redéfini les priorités. En cette période exceptionnellement tumultueuse, un grand nombre d’électeurs sont sortis des lignes idéologiques partisanes pour accorder leur vote au parti jugé le plus à même de protéger le pays. Et un an plus tard, semble-t-il, les électeurs canadiens continuent de considérer les libéraux sous cet angle.

De nouvelles données issues d’Étude électorale canadienne (EEC) éclairent cette dynamique. À la question de savoir quel parti est le mieux placé pour gérer les relations du Canada avec les États-Unis, 57,8 % des répondants, issus de presque tous les groupes partisans, ont choisi les libéraux.

Mais alors que 80 % des partisans libéraux et conservateurs sont restés fidèles à leur parti, 71,6 % des partisans du NPD et 62,8 % de ceux du Bloc québécois ont changé de camp et voté libéral.

On ne peut pas surestimer l’importance de cette tendance, qui a dominé toute la campagne électorale. Presque un Canadien sur trois a cité les relations avec les États-Unis, Trump ou les droits de douane comme l’enjeu principal des élections fédérales de 2025.

Ce taux se rapproche fortement de celui concernant les préoccupations économiques générales (35 %), lesquelles sont étroitement liées à la situation aux États-Unis.

Gardiens de l’économie

Historiquement, lorsque les électeurs donnent la priorité à la compétence économique, ce sont les conservateurs qui en profitent. Mais en 2025, les turbulences causées par les barrières tarifaires américaines ne se sont pas traduites par en votes pour eux.

Au contraire, une large majorité de Canadiens a soutenu le recours à des représailles tarifaires (68,7 %). En outre, 48 % des Canadiens ont désigné les libéraux comme le parti le plus apte à gérer l’économie, tandis que 39 % ont choisi les conservateurs.

Ce renversement a entraîné une cascade de répercussions. Le vote stratégique des partisans du NPD, en particulier, s’est avéré décisif. Normalement, les partisans d’un parti lui restent fidèles, comme en 2021, où 80 % des partisans néodémocrates avaient voté pour leur parti. Mais en 2025, plus de la moitié ont basculé dans le camp libéral, un comportement très inhabituel.

Un basculement similaire s’est produit au Bloc québécois, quoique dans une moindre mesure, mais suffisamment pour donner aux libéraux un gouvernement minoritaire, ce qui était inimaginable six mois plus tôt.

Une popularité qui ne se dément pas

À l’approche du premier anniversaire de cette élection, les répercussions sont encore manifestes dans l’opinion publique.

Selon un sondage réalisé début 2026, les libéraux détiennent une avance de six points dans les intentions de vote à l’échelle nationale, ainsi qu’un taux d’approbation de 52 %. Quant à Mark Carney, sa cote de popularité nette s’établit à +20.

Si l’on se fie à ces indicateurs ainsi qu’aux résultats des élections partielles, les électeurs n’ont toujours pas éprouvé le « remords de l’acheteur » qui suit parfois les élections stratégiques. Ils semblent même plutôt rassurés par la combinaison de stabilité et de compétence technocratique qu’ils recherchaient en 2025.

Le gouvernement libéral s’est également trouvé raffermi suite à plusieurs changements d’allégeance politique, dont quatre députés conservateurs et une députée néodémocrate. La dernière défection à ce jour, celle de la conservatrice Marilyn Gladu, a placé les libéraux à un seul siège de la majorité — quelques jours seulement avant les trois élections partielles qui viennent de leur donner la majorité.

La suite dépendra fortement de l’évolution de la situation sur la scène internationale. Mais pour l’heure, les Canadiens semblent globalement satisfaits du choix stratégique qu’ils ont fait en avril 2025.

La Conversation Canada

L’Étude électorale canadienne a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines.

Daniel Rubenson bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada

Laura Stephenson a reçu un financement du CRSH (Conseil de recherches en sciences humaines du Canada) et de la Fondation Max Bell pour ses travaux de recherche.

Lewis Krashinsky bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (n° 756-2024-0366).

ref. Majorité libérale à Ottawa : une dynamique nouvelle et inespérée – https://theconversation.com/majorite-liberale-a-ottawa-une-dynamique-nouvelle-et-inesperee-280644

Les minerais critiques, essentiels à la transition énergétique, sont au cœur d’une nouvelle ruée minière

Source: The Conversation – in French – By Margaux Maurel, Doctorante en affaires internationales spécialisée sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets d’infrastructure et d’énergie dans les pays du Sud Global et l’activisme transnational. Chercheuse affiliée au CERIUM, HEC Montréal

Les bases d’une gouvernance mondiale pour les minerais critiques, essentiels à la transition énergétique, se heurtent à une course stratégique entre grandes puissances et pays producteurs, où la sécurisation des chaînes d’approvisionnement prime sur l’écologie, la justice sociale et les droits des communautés locales.


La COP30, qui s’est tenue à Belém au Brésil en novembre dernier, a été la première à mettre les minerais critiques sous les feux des projecteurs. S’en est suivie en décembre la 7e Assemblée des Nations unies pour l’Environnement (UNEA-7), à Nairobi, au Kenya.

Ces minerais critiques, essentiels pour les technologies bas carbone, se situent en très grande majorité dans les pays du Sud Global. La République démocratique du Congo détient près de 50 % des réserves mondiales de cobalt, le Chili, l’Argentine et la Bolivie représentent plus de 35 % des réserves de lithium. Le Chili détient également près de 30 % des réserves mondiales de cuivre tandis que les Philippines et l’Indonésie sont les premiers producteurs de nickel.

Doctorante en affaires internationales à HEC Montréal et chercheuse affiliée au CÉRIUM, mes travaux portent sur la résistance des communautés locales et autochtones face aux projets miniers liés aux minerais critiques. Le bilan des négociations multilatérales de ces derniers mois apparaît, à ce titre, particulièrement révélateur.

Un bilan mitigé de la COP30

En juin 2024, le secrétaire général des Nations unies a créé le Groupe d’experts sur les minéraux essentiels à la transition énergétique. Son mandat : réunir les gouvernements, l’industrie et la société civile afin de discuter « d’équité, de transparence, d’investissement, de durabilité et de droits humains ». En septembre 2024, ce groupe a présenté un ensemble de sept principes et cinq recommandations concrètes, discutés lors de la COP29 à Bakou, puis repris comme référence à Belém.

À la COP30, le Mécanisme d’Action de Belem (BAM), intégré au programme de travail sur la transition juste initié à la COP28, devait poursuivre cette avancée. Soutenu par de nombreuses organisations des sociétés civiles, il a été repris dès le début de la COP30 par le Groupe des 77 et la Chine. Les minerais critiques figuraient dans les premières versions du texte.

Plusieurs États, dont l’Union européenne, le Royaume-Uni, l’Australie et la Colombie, ont plaidé pour une gouvernance mondiale renforcée. La Colombie, aux côtés du Sultanat d’Oman, a même porté l’idée d’un traité mondial contraignant sur la traçabilité et la durabilité des minerais critiques.

Mais ces ambitions se sont heurtées à de fortes résistances et au veto russe et chinois. Les minerais critiques ont disparu de la version finale du programme sur la transition juste. À la place, la résolution non contraignante adoptée à l’Assemblée des Nations unies pour l’environnement appelle simplement à renforcer le dialogue et la coopération internationale en matière de gouvernance minière et de valorisation des déchets miniers. La reconnaissance politique existe, mais elle reste enfermée dans des mécanismes volontaires, sans pouvoir contraignant.

En décembre, les Nations unies lancent à l’UNEA-7, un groupe de travail sur les minerais essentiels à la transition énergétique. Ce groupe a développé sept principes directeurs applicables à toutes les étapes de production et de transformation des minerais et de leur cycle de vie, comme l’équité, la justice, la protection de l’environnement.




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Échec du multilatéralisme, vers une course aux accords bilatéraux ?

En janvier, les États-Unis se retirent de nombreuses instances internationales et cessent leur participation active aux négociations de l’UNEA.

Le 4 février, Washington encourage ses partenaires et les États riches en minerais à signer un accord-cadre sur la coopération en matière d’approvisionnement et de traitement des minerais critiques. Ce cadre non contraignant définit une politique coordonnée visant à accélérer les investissements, à réduire la dépendance vis-à-vis des chaînes d’approvisionnement chinoises et à fournir une feuille de route pour le soutien financier et politique.

De leur côté, le 22 novembre, la Chine et l’Afrique du Sud ont lancé l’Initiative bilatérale de coopération pour soutenir la modernisation en Afrique, incluant les minerais critiques.

Le centre de gravité se déplace : de la gouvernance environnementale mondiale vers la sécurisation stratégique des chaînes d’approvisionnement en minerais critiques.


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Tentatives d’accords régionaux pour les pays producteurs

Les pays producteurs de minerais critiques cherchent également à se positionner. Le 13 février, les associations industrielles du nickel des Philippines et d’Indonésie ont annoncé la création d’un corridor indophilippin du nickel.

L’Indonésie, qui a interdit dès 2020 l’exportation de minerai brut pour développer sa transformation locale, est devenue un acteur intermédiaire clé du nickel de qualité batterie. L’annonce d’une coordination régionale pourrait sembler marquer un tournant.

Les cinq piliers évoqués concernent : la gouvernance, les critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG), le capital humain, la cohérence réglementaire et la facilitation des investissements. Ils s’inscrivent dans le cadre des discussions de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est sur les minerais critiques pour la transition.

Mais aucun mécanisme contraignant n’a été annoncé : ni coordination des politiques d’exportation, ni stratégie commune de fixation des prix, ni fonds d’investissement partagé. Il s’agit davantage d’une plate-forme de dialogue que d’un levier de transformation structurelle.

Surtout, la contrainte majeure demeure implicite : l’expansion du raffinage indonésien a été largement financée, conçue et opérée par des entreprises chinoises. La transformation du nickel en Asie du Sud-Est reste profondément imbriquée dans des chaînes de valeur structurées par des capitaux et des technologies chinoises. Sans capacité de transformation autonome et sans contrôle fiscal coordonné, la promesse d’une souveraineté pour les Philippines reste fragile à bien des niveaux. Les Philippines font partie des pays signataires d’accord avec les États-Unis pour le développement de capacités industrielles de raffinage, mais pour le moment, le pays exporte la quasi-totalité du nickel brut, notamment vers la Chine.




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Vers une fragmentation de la gouvernance des minerais critiques ?

On observe plutôt un système de règles dispersées, dans un contexte mondial de fortes tensions géopolitiques. Les grandes puissances privilégient la protection de l’accès aux minerais tandis que les pays producteurs oscillent entre industrialisation, recherche d’investissements et pressions géopolitiques.

Pendant ce temps, la crise écologique, la justice environnementale et la justice sociale semblent complètement occultées des récentes négociations. Cette nouvelle ruée minière a des conséquences importantes sur les droits humains, les droits des peuples autochtones et les écosystèmes. Il convient de demander : à qui profite réellement cette nouvelle ruée minière ?

La Conversation Canada

Margaux Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les minerais critiques, essentiels à la transition énergétique, sont au cœur d’une nouvelle ruée minière – https://theconversation.com/les-minerais-critiques-essentiels-a-la-transition-energetique-sont-au-coeur-dune-nouvelle-ruee-miniere-267479