Alors que Donald Trump souhaite imprimer sa signature et son visage sur un billet de 250 dollars états-uniens, la Banque nationale suisse présente sa nouvelle gamme de billets tandis que la Banque centrale européenne (BCE) a sélectionné deux thèmes pour ses nouveaux billets : « La culture européenne : un héritage commun » et « Fleuves et oiseaux : force et diversité ». Alors, quel objectif poursuivent les banques centrales ?
Le 27 mars 2026, le département du Trésor des États-Unis annonce que la signature du président Donald Trump allait figurer sur le billet vert. Si, jusqu’à présent, seuls le ministre des Finances et le trésorier signaient, c’était pour de bonnes raisons. Le modèle standard des banques centrales suppose qu’elles doivent mener leur action de manière indépendante, car ce qui est en jeu, c’est la confiance du public dans la monnaie fiduciaire.
Le dollar est un instrument clé de la puissance économique états-unienne mondiale. Toucher aux symboles qui y sont imprimés comporte un risque. La raison ? D’autres projets de monnaies fiduciaires ayant l’ambition de devenir ou de rester une devise concurrente existent comme le projet UNIT des BRICS – Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud – ou bien l’euro de l’Union européenne.
Quoi que l’on pense de la politique de Donald Trump et de sa personnalité, tout le monde peut convenir que sa figure est très loin d’être consensuelle. Or, les symboles imprimés sur les billets cherchent à susciter un minimum d’adhésion ou, du moins, à ne pas créer du rejet de la part des consommateurs. C’est pourquoi les banques centrales se méfient des symboles politiques contemporains. Si le billet n’est plus accepté comme moyen de paiement alors, in fine, il n’a plus de valeur.
Ma recherche sur la fabrication des billets montre que la confiance dans la monnaie s’incarne dans une double matérialité : le billet et les usines le fabriquant. C’est pour cette raison que les banques d’émission investissent autant dans l’appareil industriel comme dans le cas de la nouvelle imprimerie de la Banque de France à Vic-le-Comte (Puy-de-Dôme).
Objet de détournement
Le billet de banque porte des images, des messages et circule beaucoup. Par conséquent, le graphisme du billet est scruté. C’est un mass média comme le montre le chercheur Gilles Caire. L’industrie fiduciaire entoure la fabrication de ses billets de prudence ; elle s’est toujours montrée attentive aux représentations qu’elle imprimait. La décrédibilisation de la monnaie est vite arrivée.
La monnaie fiduciaire a souvent été l’objet de détournements. C’est le cas du billet de 20 francs en circulation dans les années 1940 sur lequel un citoyen s’était servi de la corde du pêcheur pour donner l’impression qu’il étranglait Adolf Hitler ; le visage du dictateur avait été récupéré via des timbres allemands et collé dans un des angles de la coupure.
Billet de 20 francs détourné et représentant le chancelier Hitler la corde au cou. Le site du collectionneur
En 1950, à l’aide d’une presse personnelle, l’écrivain et artiste normand Pierre Bettencourt avait imprimé sur des billets de la Banque de France des citations irrévérencieuses d’auteurs tels qu’André Gide ou Charles Baudelaire. « Familles, je vous hais ! » peut-on lire sur ses 20 francs. L’institut d’émission l’avait alors prié de cesser son entreprise afin de ne pas susciter le rejet de la monnaie.
Même si le président états-unien a été réélu le 5 novembre 2024, il est évident que la personnalité de Donald Trump suscite un rejet profond de la part d’une partie de la population états-unienne et d’une partie de la planète.
Le dollar prend le risque d’éroder la confiance dont il bénéficiait jusqu’alors. L’autorité avec laquelle Donald Trump impose son projet – comme en témoigne le limogeage de la directrice du Bureau of Engraving and Printing – contraste avec les précautions et les sondages publics mobilisés par les banques d’émission européennes pour choisir leurs vignettes.
Nouvelle gamme de billet en Suisse
Après un processus original de sélection impliquant la population suisse, la Banque nationale du pays a présenté publiquement sa nouvelle gamme de billets le 4 mars 2026.
Pour les professionnels de l’industrie fiduciaire, la présentation d’une nouvelle gamme de billets de banque est toujours un événement. La banque centrale helvète a lancé un concours de graphistes en octobre 2024 afin de remplacer l’autre série en circulation actuellement en Suisse. Plus de trois cents candidats ont proposé leur projet. Douze ont passé la première sélection.
À l’issue d’une nouvelle phase comprenant un sondage d’opinion et l’expertise de spécialistes du fiduciaire, six maquettes ont été choisies. Dans le processus de fabrication du billet, ce protocole, à cette échelle du moins, est inédit. En 2031, la gamme « La Suisse, tout en relief » sera mise en circulation.
Derrière des choix esthétiques se cache un enjeu majeur : sécuriser les billets et gagner la confiance des porteurs. Un billet reste une promesse de valeur émise par les banques centrales.
Le billet de banque de la BCE
Depuis 2002, les billets de banque en circulation en Europe ne comptent que la signature du président de la Banque centrale européenne (BCE). Le graphisme de la première gamme de l’euro « Époques et styles », représentant des ponts, portails et fenêtres caractéristiques de l’architecture européenne, n’avait pas suscité l’enthousiasme sans aller jusqu’à la décrédibilisation du billet.
La nouvelle gamme de l’euro appelée « Europa », émise depuis 2013, avait rehaussé le niveau de sécurité tout en s’inscrivant graphiquement dans la continuité de la gamme précédente.
Pour sa troisième série, la BCE a lancé des groupes de discussion entre décembre 2021 et mars 2022 puis organisé des enquêtes publiques mobilisant jusqu’à 365 000 Européens. De ces consultations sont sorties deux gammes « La culture européenne : un héritage commun » et « Fleuves et oiseaux : force et diversité », dont l’une d’elles propose le retour des portraits de personnalités, permettant de donner de la chair au billet, permettant de s’identifier.
Banque nationale Suisse et BCE mettent à profit les progrès techniques permettant de consulter les populations avant l’émission des billets afin de s’assurer l’adhésion des peuples à leurs monnaies. La démarche de Donald Trump prend ainsi le contre-pied des banques d’émission attachées à leur indépendance dans le processus de fabrication des billets. Deux modèles coexistent. L’avenir dira si le dollar états-unien gagnera ou perdra en crédibilité.
Mathieu Bidaux ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By Fabien Nadou, Professeur d’Economie territoriale, Directeur de l’Institut sur les Mutations Economiques et Territoriales, EM Normandie,Laboratoire Métis, EM Normandie
La géographie des États-Unis est en pleine recomposition. Un nouveau pôle d’attractivité émerge en Louisiane. De quels atouts dispose cet État, qui devrait accueillir prochainement un mégacentre de données de Meta ?
Dans une Amérique en recomposition, la Louisiane apparaît comme un cas particulièrement intrigant dans la mesure où peu d’observateurs l’auraient spontanément désignée comme une candidate crédible à l’économie de la connaissance.
Longtemps associée au pétrole, au Mississippi et aux ouragans dévastateurs comme Katrina, la Louisiane est en train de s’imposer comme l’un des territoires les plus convoités de l’économie numérique américaine. Portée par l’intelligence artificielle, les centres de données et les infrastructures énergétiques, elle illustre l’émergence d’un nouveau modèle de développement qui pourrait redessiner la géographie de l’innovation aux États-Unis.
C’est désormais à 3 000 kilomètres de là que des géants de la Tech ont jeté leur dévolu. Dans les plaines du nord-est de la Louisiane, entre champs agricoles, infrastructures énergétiques et rives du Mississippi, Meta construit un complexe de Data Center à plus de 10 milliards de dollars. Présenté comme le plus important de son histoire, mobilisant plus de 5 000 travailleurs durant sa phase de construction, il générera plus de 500 emplois permanents une fois opérationnel.
Cette évolution révèle une transformation profonde où l’IA est en train de redessiner la carte économique des États-Unis.
Une terre autrefois française
Pour un lecteur français, la Louisiane demeure un territoire à part. Vendue aux États-Unis par Napoléon Bonaparte en 1803, lors du célèbre « Louisiana Purchase », elle conserve encore aujourd’hui de nombreuses traces de cet héritage. Les noms de Bâton Rouge, Lafayette ou La Nouvelle-Orléans, la présence des communautés cajun, la gastronomie locale… rappellent l’ex-ancrage français de ce vaste territoire situé à l’embouchure du Mississippi.
Derrière ce passé franco-américain se cache une autre histoire, celle d’un État qui cherche à réinventer son modèle de développement. Au XXe siècle, la prospérité louisianaise a reposé sur l’exploitation des hydrocarbures (pétrolières et pétrochimiques) qui ont profondément structuré l’économie régionale. Les immenses complexes industriels installés le long du fleuve couru par Tom Sawyer ont fait de la Louisiane l’un des principaux centres énergétiques du pays.
Cette spécialisation a longtemps constitué une force, créant aussi une dépendance aux marchés énergétiques fluctuants, à la concurrence internationale, aux transformations industrielles et les enjeux environnementaux ont progressivement mis en évidence la nécessité de diversification.
Pour comprendre l’intérêt soudain des géants technologiques pour la Louisiane, il faut d’abord comprendre ce que l’IA change dans les logiques de localisation des activités économiques.
Depuis les années 1980, les entreprises technologiques recherchaient principalement trois ressources :
des universités d’excellence,
une main-d’œuvre hautement qualifiée
et un accès privilégié au financement.
L’IA modifie progressivement cette équation, et les modèles les plus avancés nécessitent désormais des capacités de calcul gigantesques. Leur développement repose sur de vastes Data Centers, consommant d’importantes quantités d’électricité aux infrastructures de refroidissement sophistiquées.
L’accès à une énergie abondante, à un foncier disponible et à des infrastructures performantes devient aussi stratégique que la proximité d’une université prestigieuse ou d’un fonds de capital-risque. Autrement dit, l’IA réinterroge la valeur des ressources territoriales, que l’économie numérique semblait avoir reléguées au second plan.
Le pari de Meta
Le choix de la Louisiane par Meta traduit cette évolution des besoins de cette industrie numérique. La Louisiane offre une combinaison rare d’avantages compétitifs : capacités énergétiques considérables, coûts fonciers relativement faibles, infrastructures logistiques de premier plan, une position stratégique sur le réseau de fibre optique national, une tradition industrielle permettant de gérer des projets de grande ampleur.
Au-delà, les autorités locales espèrent surtout générer des effets d’entraînement : nouvelles formations universitaires, attractivité accrue pour les entreprises technologiques, développement de start-up spécialisées dans l’IA et renforcement des capacités de recherche. L’objectif n’est pas seulement d’accueillir des infrastructures, mais de construire un véritable écosystème.
Cette stratégie s’appuie sur plusieurs établissements d’enseignement supérieur qui cherchent à renforcer leur positionnement dans les technologies numériques. Ainsi, la Louisiana State University (LSU), à Bâton Rouge, développe des programmes dédiés à la science des données, à la cybersécurité et à l’IA. À La Nouvelle-Orléans, Tulane University participe à la structuration d’un environnement favorable à l’innovation et à l’entrepreneuriat technologique.
De la Silicon Valley au golfe du Mexique
Si la comparaison entre la Louisiane et la Silicon Valley peut sembler provocatrice, car les deux territoires restent profondément différents, cela devient intéressant, lorsque cette comparaison permet d’identifier l’émergence d’un nouveau modèle de développement.
Les ports, les réseaux électriques, les centres de production énergétique et les infrastructures industrielles retrouvent une importance stratégique. La Louisiane semble être un laboratoire particulièrement révélateur, avec un avantage logistique qui est loin d’être anecdotique. Le Port of South Louisiana (entre La Nouvelle-Orléans et Bâton Rouge) demeure l’un des plus importants du continent américain et figure régulièrement parmi les deux premiers ports américains en tonnage, après Houston
L’innovation ne se concentre plus uniquement là où se trouvent les programmeurs, mais là où se trouvent les mégawatts qui deviennent aussi stratégiques que les lignes de code.
Une nouvelle géographie de l’Amérique
Partout aux États-Unis, de nouveaux pôles de croissance émergent. Austin attire massivement les investissements technologiques au Texas, le Tennessee renforce son attractivité autour de Nashville, Salt Lake City s’impose progressivement comme un pôle des technologies numériques et Raleigh-Durham bénéficie du dynamisme du « Research Triangle ». Cette recomposition rappelle que les centres de gravité économiques américains n’ont jamais été figés. L’histoire économique des États-Unis est celle d’une succession de déplacements régionaux, souvenons-nous de Detroit devenue la capitale mondiale de l’automobile avant de connaître son déclin au profit d’autres régions.
France 24 2022.
Feldman, Boschma, ou encore Cooke et al, ont montré que l’innovation ne repose pas uniquement sur la concentration géographique des entreprises technologiques, mais sur la capacité des territoires à mobiliser leurs ressources spécifiques, à construire des institutions adaptées favorisant les interactions entre acteurs divers. La Louisiane ne veut pas ressembler à la Silicon Valley, elle cherche à construire une trajectoire originale à partir de ses propres atouts : l’énergie, les infrastructures, la position géographique et l’héritage industriel.
Les défis d’une ambition nouvelle
Cette trajectoire reste néanmoins incertaine. L’arrivée massive des géants technologiques soulève plusieurs interrogations sur la consommation d’importantes quantités d’énergie et d’eau. Les aides publiques accordées aux grandes entreprises font l’objet de débats récurrents. La dépendance à quelques acteurs dominants peut fragiliser les économies locales. L’érosion côtière et la vulnérabilité aux événements météorologiques extrêmes constituent déjà des enjeux majeurs pour la Louisiane.
Le défi n’est pas seulement d’attirer Meta ou quelques autres mastodontes, il est de transformer ces investissements en un véritable processus de développement territorial. À quelques jours du 250e anniversaire de la naissance des États-Unis, la Louisiane rappelle une constante de l’histoire des États-Unis, cette capacité à réinventer sans cesse ses géographies économiques.
Elle est aujourd’hui projetée au cœur de l’une des plus grandes révolutions technologiques, non pas comme une seconde Silicon Valley, mais en incarnant une autre trajectoire possible, loin du modèle californien et de San Francisco.
Fabien Nadou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Sophie Adenot à bord de la Station spatiale internationale lors de la mission εpsilon et pendant une session de l’expérience EchoFinder. La durée prévue du voyage est de neuf mois (février à novembre 2026).ESA/NASA, CC BY-SA
Alors que vous lisez ces lignes, vous êtes bombardé en permanence par une dizaine de milliers de muons cosmiques. On a beau ne pas s’en rendre compte, cela reste vertigineux. Ce qui est très curieux, c’est que ces muons sont des particules particulièrement instables, qui ne vivent en moyenne que 2,2 microsecondes avant de se désintégrer en électrons.
Mais alors, d’où viennent-ils et comment nous atteignent-ils ? Curieusement, la réponse a à voir avec l’âge du capitaine, ou plutôt celui de Sophie Adenot quand elle reviendra de la station spatiale internationale.
Les rayons cosmiques primaires arrivent de l’espace. Ce sont essentiellement des protons. Quand des rayons cosmiques atteignent la haute atmosphère terrestre (entre quinze et vingt kilomètres d’altitude), ils frappent des atomes d’azote et d’oxygène. Ces collisions produisent des « pions chargés », des particules instables qui se désintègrent quasi instantanément en muons.
En 2,2 microsecondes, même à la vitesse ultra-proche de celle de la lumière à laquelle il se déplace, un muon ne parcourt pas plus de 660 mètres. S’il est créé à quinze kilomètres d’altitude, jamais il ne peut arriver sur Terre. Mais alors, comment se fait-il que nous soyons bombardés de muons à chaque instant ?
Pour le comprendre, je vous propose un voyage dans le temps, à la découverte de Galilée et Einstein, et dans l’espace, en compagnie de l’astronaute Sophie Adenot.
Le principe de la relativité, de Galilée à Einstein
Galilée avait posé le principe de la relativité. Il avait pris l’exemple de la cale d’un bateau. Avec mes étudiants je prends l’exemple d’un train, qui est plus stable qu’un bateau qui tangue. Imaginez que vous placez un laboratoire de physique dans un train, laboratoire fermé et sans accès au monde extérieur. Vous pouvez faire toutes les expériences de physique que vous voulez, vous ne pourrez pas détecter si le train est en mouvement ou bien s’il est au repos — attention, il ne faut pas que le train accélère, sinon des forces fictives apparaissent dans le laboratoire et vous pouvez en déduire le mouvement du train !
Ce principe de relativité a deux conséquences incroyables : la première est que le mouvement est relatif (on se déplace toujours par rapport à quelque chose) ; la seconde est que le repos absolu n’existe pas.
Albert Einstein écrit sur un tableau noir à Pasadena en 1934. Associated Press
Toute cette discussion part d’un présupposé implicite, tellement implicite qu’on ne l’avait pas évoqué : le temps est absolu. C’est le même temps, la même horloge pour l’observateur dans le train et pour un observateur à la gare. Le temps s’écoule de manière uniforme, c’est une sorte de grille rigide qui séquence l’espace.
Pour sauver le principe de relativité, Albert Einstein avait englobé le temps dans le référentiel lui-même. Le temps n’est plus absolu, il devient relatif. Chaque observateur mesure son temps à lui, qu’on appelle « temps propre ». Il n’y a pas de temps qui est meilleur qu’un autre, le tout est de bien distinguer de quel temps on parle. Le cadre de référence n’est plus l’espace relatif auquel on ajoute un temps absolu, mais un espace-temps relatif. D’où le terme de théorie de la relativité bien sûr.
Le paradoxe des jumeaux
En 1911, Paul Langevin popularise une conséquence troublante de la relativité d’Einstein. C’est le paradoxe des jumeaux.
Imaginez deux jumeaux Alice et Bob. Alice part dans un voyage vers Proxima du Centaure, l’étoile la plus proche de la Terre (après le Soleil bien sûr). Cette étoile se trouve à quatre années-lumière de la Terre. Mettons qu’Alice file dans un vaisseau spatial à 99 % de la vitesse de la lumière. Elle part de la Terre, arrive à Proxima du Centaure et puis fait demi-tour et revient, sans même s’arrêter pour boire un café.
Bob voit Alice faire ce déplacement quasiment à la vitesse de la lumière pendant qu’il reste sur la Terre. Vu que Proxima du Centaure se trouve à quatre années-lumière, Bob mesure huit ans entre le départ et le retour d’Alice. Huit vraies années. Bob aura fêté huit fois son anniversaire, il aura mangé huit fois du gâteau et soufflé huit fois les bougies.
Comme Alice se déplace à des vitesses incroyables (99 % de la vitesse de la lumière), Bob voit l’horloge d’Alice se dilater par rapport à la sienne. Les physiciens peuvent vous calculer cette chose précisément, c’est le facteur de dilatation. Dans notre cas, c’est un facteur sept : dans son vaisseau, Alice voit 1,143 an s’écouler (huit divisé par sept), soit 13 mois et 22 jours. Alice aura fêté un seul anniversaire dans son vaisseau, elle aura mangé une seule fois du gâteau et soufflé une seule fois les bougies. Quand elle rejoint Bob sur Terre, elle trouve un Bob plus vieux de huit ans alors qu’elle-même est plus vieille d’un peu plus d’un an. C’est la première partie du paradoxe des jumeaux, que j’appelle version faible du paradoxe des jumeaux.
Richard Feynman donne un cours de physique quantique sur le hamiltonien à Caltech en 1963. Tom Harvey, Caltech, CC BY
L’autre partie du paradoxe des jumeaux est un petit jeu mental, que Richard Feynman a développé de la manière la plus claire possible dans ses cours de physique. Pour Alice dans sa fusée, c’est Bob qui s’éloigne, Alice ne bouge pas par rapport à la fusée. Donc Alice imagine que Bob devrait être plus jeune car c’est Bob qui a bougé par rapport à Alice. La situation semble symétrique entre Alice et Bob et on ne sait pas savoir quel jumeau doit être plus jeune que l’autre. Assurément, ils ne peuvent pas être tous deux plus jeunes en même temps. C’est exactement la version forte du paradoxe des jumeaux.
En vérité, on a l’impression que la situation est symétrique mais elle ne l’est pas vraiment. Tant qu’Alice s’éloigne de Bob, il est impossible de dire qui est en mouvement dans l’absolu, car comme on l’a vu le mouvement est relatif. Sauf qu’Alice doit faire demi-tour à Proxima du Centaure pour revenir sur Terre. En faisant son demi-tour, elle voit bien que c’est elle qui bouge alors que Bob reste à la maison tranquille comme Baptiste. Donc, Alice fait un demi-tour, Bob ne fait pas de demi-tour, c’est bien Alice qui bouge, la situation n’est pas symétrique, Alice sera plus jeune.
Le cas Sophie Adenot
Dans la Station spatiale internationale, l’astronaute Sophie Adenot ne se déplace pas à des vitesses proches de la lumière, néanmoins la vitesse reste conséquente par rapport à celles que nous avons l’habitude de traiter sur Terre. La Station se déplace à 27 600 kilomètres par heure, le facteur de dilatation est faible mais non négligeable. Ceci étant, Sophie Adenot restera neuf mois dans la station. À la fin du voyage, elle bénéficiera quand même de l’effet relativiste : elle sera plus jeune de six millisecondes par rapport à nous, qui sommes restés sur le plancher des vaches. Si Sophie Adenot avait eu une sœur ou un frère jumeau, elle serait à jamais plus jeune que son jumeau.
Six millisecondes, ça vous paraît imperceptible à l’échelle humaine ? Pourtant, la finale du cent mètres homme des Jeux olympiques de Paris 2024 s’est gagnée sur moins que ça, c’étaient cinq millisecondes !
Boucler la boucle cosmique
Pour revenir à nos muons : comme ils se déplacent dans l’espace à des vitesses approchant celle de la lumière, leur horloge à eux est très dilatée par rapport à la nôtre. Dans leurs référentiels à eux, 2,2 microsecondes sont amplement suffisantes pour parcourir les quelque quinze ou vingt kilomètres qui les séparent de la surface de la Terre.
La mesure directe a été affinée en 1963 en comparant le flux de muons au sommet du mont Washington et au niveau de la mer. L’exemple des muons est d’ailleurs l’exemple canonique qu’avait pris Feynman pour illustrer la dilatation du temps dans son fameux cours de physique.
C’est ainsi que Sophie Adenot et les muons cosmiques ont un point commun. Tous les deux voyagent avec une horloge ralentie depuis la Terre et Sophie Adenot exploite en plus le paradoxe des jumeaux.
Fabrizio Bucella ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
En 2024 est sorti Le Retour d’Ulysse, coproduction internationale du réalisateur italien Uberto Pasolini ; en 2026, c’est le britannico-américain Christopher Nolan qui réalise L’Odyssée. Comment expliquer le succès actuel d’une épopée écrite dans la seconde moitié du VIIIᵉ siècle avant notre ère ?
Le retour d’Ulysse a été beaucoup moins porté à l’écran que la guerre de Troie : l’encyclopédie des films sur l’Antiquité de l’historien du cinéma Hervé Dumont consacre 24 pages aux adaptations du « cycle de Troie », contre neuf aux « errances d’Ulysse ». Ces dernières sont surtout présentes à l’écran à partir des années 1970. Il est certes plus difficile d’adapter l’Odyssée, poème découpé en 24 chants qui met en scène la virtuosité de la parole : les aèdes, poètes itinérants qui célèbrent les exploits des héros, y ont une place significative et Ulysse qui raconte ses aventures à la cour de Phéacie (chants 9-12) peut être considéré comme l’un d’eux.
Les thèmes y sont nombreux et la narration n’est pas linéaire, puisqu’elle est interrompue par le long flashback dû au récit d’Ulysse. Une place particulière était reconnue à l’Odyssée dès l’Antiquité. Si elle fait partie du cycle des retours des guerriers après la guerre de Troie, elle rapporte un voyage exceptionnel, hors du monde connu et habité par les hommes. Ulysse y est confronté à des divinités ou à des créatures sauvages qui ne respectent pas les règles humaines. Dans l’Antiquité déjà, l’Odyssée était plutôt le livre des philosophes, d’où l’on tirait des leçons de vie.
L’intérêt actuel pose ainsi la question de l’adaptabilité et de la modernité de l’Odyssée. Les adaptations les plus abouties ont en exploré deux grands aspects, complémentaires mais divergents.
Ulysse aux mille tours et détours
La capacité du héros à surmonter les épreuves est au cœur des films Ulysse de Mario Camerini (1953) et O’Brother du réalisateur américain Joel Coen (2000).
La genèse du premier est très intéressante. Il est commencé entre 1950 et 1953 par le réalisateur autrichien Georg Whilhelm Pabst. Dans le contexte de l’après-guerre, celui-ci veut faire d’Ulysse un soldat traumatisé, pacifiste, illustrant la supériorité de l’intelligence sur la force. Les coproducteurs américains, jugeant le scénario trop noir, imposent alors M. Camerini, spécialiste italien des péplums qui rapportent les exploits de héros ou héroïnes antiques.
Le rôle d’Ulysse est confié à la star américaine Kirk Douglas, dont la personnalité déteint sur le héros, comme on le voit dans l’épisode des concours en Phéacie. Chez Homère, Ulysse se distingue au lancer de disque (chant 8), alors que dans le film, il triomphe à la lutte, sport dans lequel l’acteur excellait. Celui-ci incarne un Ulysse enjoué, optimiste et sûr de lui jusqu’à la témérité, partagé entre son goût pour l’aventure et son aspiration à rentrer chez lui, ce qui est une vision anachronique car le héros d’Homère désire surtout retrouver sa patrie. Une autre particularité est que la star italienne Silvana Mangano interprète à la fois Circé et Pénélope, afin de montrer, dans une vision très datée, deux visages de « la femme » – femme fatale et épouse fidèle.
Soulignant l’adaptabilité et l’universalité de l’Odyssée, la comédie de J. Coen déplace les aventures d’Ulysses Everett McGill (George Clooney) et de ses compagnons Delmar et Pete dans le Sud des États-Unis, pendant la Grande Dépression des années 1930. La sauvagerie est réintégrée dans le monde des hommes, représentée par exemple par la trahison d’un homme ruiné par la crise ou par le Klu Klux Klan. Le merveilleux et les dieux sont néanmoins très présents : Ulysse dénonce l’exploitation de la crédulité religieuse, mais ses compagnons et lui-même sont finalement sauvés par un déluge miraculeux. Surmonter les épreuves est possible grâce à la débrouillardise, l’amitié (alors que chez Homère Ulysse perd tous ses compagnons), l’éloquence et la musique. Ulysses est un faux avocat, un menteur, qui parvient à rebondir grâce au succès de son interprétation de Man of Constant Sorrow (« L’homme au chagrin constant »), une chanson folk bien adaptée au héros homérique.
Errances et souffrances
Le héros persécuté par le dieu Poséidon, luttant pour retrouver sa place dans son foyer et son royaume, a inspiré des interprétations plus sombres, comme celle de L’Odyssée du réalisateur italien Franco Rossi (1968). Cette minisérie est très riche et fidèle au poème d’Homère dont elle respecte la trame narrative. Elle creuse une thématique essentielle, le rapport du héros aux dieux qui se manifeste en particulier dans le refus de l’immortalité que lui offre la nymphe Calypso (chant 5).
Elle amplifie le goût d’Ulysse pour l’exploration et fait ressortir, dans le contexte de la guerre du Vietnam, l’image de l’ancien combattant, en développant les difficultés du chef à se faire obéir de ses hommes épuisés (par exemple au chant 12), et en transformant le concours de lancer de disque chez les Phéaciens en combat à l’épée.
Elle montre aussi la diversité et l’importance des femmes dans l’Odyssée d’Homère. Pénélope est interprétée par l’actrice grecque Irène Papas, spécialiste des rôles d’héroïnes tragiques au cinéma. Ce choix semble entraîner naturellement dans la tragédie le dernier épisode où Pénélope affirme l’impuissance des hommes, dont la destinée est entre les mains des dieux. Décor et costumes font osciller le film entre un passé antique, rappelé par les références archéologiques, et les années 1960. L’histoire apparaît hors du temps, ce qui est le propre du temps mythique.
Le retour d’Ulysse d’U. Pasolini (2024) se focalise sur la difficulté d’Ulysse, figure d’ancien combattant traumatisé, à réintégrer son foyer, et sur sa vengeance sanglante envers les prétendants de Pénélope. Écartant toute référence au merveilleux et aux dieux, le film prend le parti du réalisme pour dénoncer les conséquences familiales, sociales et politiques de la guerre, à un point tel qu’on peut se demander pourquoi les prétendants restent à Ithaque, étant donné la misère dans laquelle est plongé le royaume.
Le cinéaste revendique une adaptation intime pour faire redécouvrir « l’universalité intemporelle de la vision grecque de la condition humaine ». L’interprétation est cependant beaucoup plus moderne qu’antique. Uberto Pasolini dit s’être inspiré de travaux de philologues féministes, aussi bien que de lettres d’épouses de combattants du Vietnam, pour concevoir la psychologie de Pénélope et comprendre pourquoi celle-ci, contrairement aux serviteurs ou à son fils Télémaque, peine à reconnaître Ulysse au chant 16 de l’Odyssée.
Modernité de l’Odyssée
Ces adaptations montrent donc le caractère universel de l’Odyssée et son ambivalence, car elle peut être interprétée dans un sens positif ou plus sombre. Son caractère adaptable et moderne repose beaucoup sur Ulysse, qui est un héros complexe. S’il a beaucoup de qualités, il est aussi orgueilleux, impitoyable et individualiste, et ce dernier trait est considéré comme caractéristique de nos sociétés contemporaines.
C’est un héros guerrier qui excelle à l’arc, mais c’est surtout un héros culturel, qui explore des mondes inconnus, tiraillé entre sa curiosité, bien visible dans l’épisode fameux où il s’attache au mât de son navire pour écouter les sirènes (chant 12), et son attachement au foyer. Bien qu’il soit le favori d’Athéna avec qui il a en partage l’intelligence rusée, la mètis, il est du côté des hommes car il refuse l’immortalité. Comme tous les héros épiques, il pleure, mais il est le héros endurant par excellence, capable de surmonter toutes les épreuves.
On peut donc l’associer à l’idée, rebattue depuis l’épidémie de Covid-19, de résilience. Ulysse enfin permet de s’interroger sur la notion de masculinité : c’est un grand séducteur qui ne maltraite pas les femmes, contrairement à Héraclès qui tue son épouse Mégara ou à Énée qui cause le suicide de Didon, la reine de Carthage, en l’abandonnant. Autant d’aspects qui expliquent les retours de l’Odyssée à l’écran.
Anne Gangloff a reçu des financements d’Erasmus + (Chaire Jean Monnet FABER 2021-2024 sur la Fabrique des héros/héroïnes)
Source: The Conversation – in French – By Laurence Grondin-Robillard, Professeure associée à l’École des médias et doctorante en communication, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Avec le projet de loi C-34 sur les médias sociaux sécuritaires, le Canada rejoint la liste croissante des pays qui veulent imposer une limite d’âge pour l’accès aux médias sociaux. Mais les mesures prévues atteindront-elles les objectifs ?
Présenté le 10 juin dernier par Marc Miller, ministre de l’Identité et de la Culture canadiennes et ministre responsable des Langues officielles, le projet de loi C-34 fait déjà couler beaucoup d’encre. Parmi les mesures proposées, l’une retient particulièrement l’attention : l’interdiction des médias socionumériques aux moins de 16 ans.
Plus largement, le projet de loi soulève une question essentielle : cherche-t-on seulement à éloigner les enfants des plates-formes, ou veut-on aussi transformer les environnements numériques qu’ils fréquentent ? En tant que professeure associée à l’École des médias de l’UQAM et doctorante étudiant les médias socionumériques depuis plusieurs années, j’ai examiné cette tension.
Réguler les géants du numérique
Au-delà d’une interdiction d’accès aux médias socionumériques pour les enfants, le projet de loi propose d’encadrer certains services en ligne, de les responsabiliser et de restreindre l’accès à des contenus jugés préjudiciables. Il toucherait les médias socionumériques, mais également les robots conversationnels, les sites pornographiques et des plates-formes de diffusion en direct.
C-34 imposerait aux exploitants divers devoirs : mettre en place des mesures de vérification ou d’estimation de l’âge, réduire les risques d’exposition à des contenus haineux ou violents, offrir des outils de blocage et de signalement, identifier les publications générées par intelligence artificielle et intégrer des mécanismes de conception plus sécuritaires. De plus, les contenus les plus problématiques, notamment ceux liés à l’exploitation et à la victimisation sexuelle de mineurs, devraient être rendus inaccessibles dans les 24 heures suivant un signalement.
Afin d’appliquer le tout, le projet de loi créerait la Commission canadienne de la sécurité numérique. Cet organisme traiterait les plaintes, serait doté de pouvoirs d’enquête et pourrait appliquer des sanctions en fonction des règles fixées par le gouvernement. Quelques activités demeureraient toutefois exclues du cadre proposé, dont les services de messagerie privée, les jeux vidéo en ligne et les moteurs de recherche. Différentes plates-formes pourraient aussi être exemptées si elles démontrent avoir mis en place les mesures nécessaires pour protéger les enfants.
De belles intentions avec des angles morts
L’ensemble de C-34 paraît cohérent au premier regard. Cependant, divers éléments sont bancals. Pour commencer, bien des géants du numérique ont des conditions d’utilisation qui ressemblent aux dispositions du projet de loi… et qui se révèlent déjà insuffisantes. La plupart des plates-formes ont un âge minimal d’accès, quoique souvent fixé à seulement 13 ans plutôt que 16 ans. Et beaucoup d’entre elles, dont Meta, YouTube et TikTok, affirment restreindre ou interdire certains contenus préjudiciables, violents ou à caractère sexuel dans les fils d’actualités et les recommandations algorithmiques, et offrir des mécanismes de signalement. Or malgré tout cela, la plupart des adolescents canadiens ont été confrontés en ligne à des scènes violentes ou sanglantes, selon une étude réalisée en 2026 pour l’organisation universitaire DIY : Digital Safety et le Centre canadien de protection de l’enfance
Par ailleurs, des dispositions visant à établir l’âge des utilisateurs soulèvent, tant en Europe qu’en Australie, des préoccupations marquées quant au respect de la vie privée. Plus de 350 chercheurs internationaux ont même demandé, en mars dernier, un moratoire sur les différents projets de vérification de l’âge des internautes, qu’ils jugent très intrusifs.
Quant aux agents conversationnels fondés sur l’intelligence artificielle, ils devront mieux prévenir la diffusion de contenus préjudiciables, sans pour autant être interdits aux moins de 16 ans, ce qui soulève aussi des questions. Selon Marc Miller, les études ne démontrent pas encore suffisamment leurs effets nocifs chez les jeunes. Il reste que, à la différence des médias socionumériques, nous savons peu de choses sur ce que les jeunes voient et consomment dans leurs échanges privés avec ces robots. Or, le gouvernement semble compter ici sur la bonne volonté des entreprises pour assurer leur sécurité.
Que retenir de C-34 à ce stade ? Le texte apparaît comme une ébauche incomplète. On peut au moins espérer, s’il franchit l’étape de la deuxième lecture, que son examen en comité permette aux experts des médias socionumériques et de l’intelligence artificielle, exempts de conflits d’intérêts, de mettre en lumière les nombreuses zones grises.
Le précédent australien
L’Australie a précédé le Canada en la matière : depuis le 10 décembre 2025 eSafety, un régulateur en place depuis 2015 supervise plusieurs médias socionumériques, qui ne peuvent plus offrir de comptes aux moins de 16 ans. Mais toutes les plates-formes ne sont pas automatiquement visées : eSafety priorise celles qui dénombrent le plus d’utilisateurs australiens mineurs et dont les fonctionnalités peuvent exposer les enfants à des préjudices.
Parmi les services concernés, on retrouve Facebook, Instagram, Kick, Reddit, Snapchat, Threads, TikTok, Twitch, X et YouTube. À l’inverse, Discord, Messenger, Pinterest, Roblox, WhatsApp et YouTube Kids ne sont pas actuellement considérés comme assujettis.
Mais la situation est loin d’être simple pour la commissaire australienne Julie Inman Grant. Dans son rapport de mars 2026, eSafety soulève plusieurs préoccupations : certains messages adressés aux jeunes par les plates-formes facilitaient la multiplication des tentatives de validation d’âge ou permettaient de modifier celui déclaré après détection. Les outils d’estimation demeurent aussi imparfaits, surtout autour des seuils concernés.
À cela s’ajoutent les stratégies de contournement : des jeunes déplacent leurs usages vers d’autres espaces numériques, où les problèmes peuvent les suivre. Plus révélateurs encore, près de sept enfants sur dix qui possédaient déjà un compte en conservaient un sur au moins l’une des plates-formes visées. Dans l’immédiat, les résultats escomptés se font attendre.
Mais un autre principe, la boîte de Skinner, aide d’autant plus à appréhender les effets des médias socionumériques. Cette expérience, célèbre en psychologie comportementale, consiste à placer un animal, souvent un rat ou un pigeon, dans une boîte munie d’un levier ou d’un bouton. Lorsque la bête appuie dessus, elle reçoit elle aussi une récompense, par exemple de la nourriture, mais de façon aléatoire. Elle apprend à répéter ce geste, encore et encore, espérant obtenir cette gratification qui arrive de manière imprévisible. Cette expérience a montré que le renforcement des comportements par des récompenses intermittentes les rend particulièrement persistants.
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Les plates-formes numériques ne sont évidemment pas de simples boîtes de Skinner appliquées aux humains. Mais plusieurs facteurs, notamment les notifications, les récompenses sociales et la variabilité des interactions, rappellent ces mécanismes : ils encouragent des retours fréquents, parfois compulsifs, en jouant sur l’attente d’une gratification incertaine. Ajoutez à cela un flux infini et personnalisé de vidéos verticales par recommandation algorithmique, et vous obtenez une architecture redoutable pour capter l’attention. C’est d’ailleurs sur cette base que Meta et Google ont récemment reçu des condamnations, suite à deux procès intentés aux États-Unis.
C’est précisément là que C-34 montre ses limites. Le projet encadre l’accès à ces environnements sans remettre en question les mécanismes qui les rendent si puissants. Il peut éloigner temporairement les enfants des plates-formes, mais il ne modifie ni leur modèle d’affaires, ni leurs algorithmes, ni le pouvoir des géants du numérique. Il repousse donc l’entrée dans la boîte, sans jamais chercher à changer réellement le dispositif.
Laurence Grondin-Robillard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
Alors que les débats sur la mémoire de la traite atlantique s’intensifient, des demandes de réparations de la Communauté caribéenne (une institution intergouvernementale engagée dans la réclamation de réparations auprès des pays européens pour les crimes de la traite atlantique), aux relectures des frontières coloniales dans la reconstruction des identités africaines, la Gambie continue d’être décrite comme une anomalie engloutie par le Sénégal.
Cette vision, purement géographique et largement relayée dans les mémoires collectives, réduit cet espace central de la Sénégambie à un simple accident géopolitique. Le terme « Sénégambie » renvoie pourtant à une réalité historique ancienne : à la suite du Traité de Paris du 10 février 1763, qui mit fin à la guerre de Sept ans, l’Angleterre administra le Sénégal et la Gambie sous le nom de « Province of Senegambia » entre 1765 et 1779.
Pourtant, historiquement, les sources portugaises et britanniques des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles révèlent une tout autre réalité ; celle d’un espace littoral autonome, structuré par ses propres dynamiques politiques et par une longue tradition de résistance. C’est ce que permet de saisir le concept de “Sierragambie”, qui définit un espace atlantique né entre 1779 et 1785 comme un laboratoire impérial où se mêlent rivalités franco‑britanniques et capacité d’action africaine pré‑abolitionniste, et que je développe dans mes travaux.
Le point de départ de cette relecture est un épisode naval révélateur. Le 2 novembre 1780, à l’embouchure du fleuve Gambie, la corvette française Le Sénégal est capturée par le navire britannique HMS Zephyr. Derrière cette confrontation se dessine l’initiative des acteurs africains, une alliance stratégique entre les marins britanniques et les populations Joola du “Fogni” (partie sud du fleuve Gambie).
Cet épisode invite à une seconde interprétation de notre historiographie pour restituer aux acteurs africains leur pleine capacité d’action – qu’elle s’exprime par alliance ou par résistance – dans la transformation du système atlantique en un réseau d’échanges.
Mes travaux portent entre autres sur l’histoire de la Gambie et la région sud du Sénégal. Au moment où la traite atlantique est commémorée, il convient de rappeler que la Gambie constitue le cœur d’un espace historique autonome. Les sociétés africaines y ont joué un rôle décisif dans les dynamiques politiques, commerciales et antiesclavagistes de l’Atlantique.
Repenser une problématique héritée
Les commémorations de la traite atlantique se multiplient, tout comme les revendications de réparations et les initiatives de patrimonialisation. Pourtant, une partie essentielle de l’histoire ouest‑africaine demeure prisonnière d’une vieille problématique façonnée par le type de sources explorées.
La Gambie en est l’exemple le plus frappant. Souvent présentée comme une anomalie géopolitique, elle serait le produit d’un découpage arbitraire entre puissances européennes. Cette lecture tend à absorber les spécificités littorales sous de grands ensembles continentaux comme le Grand Djolof (État d’Afrique de l’Ouest médiéval) ou la Grande Sénégambie (espace géopolitique historique incluant plusieurs pays d’Afrique de l’Ouest).
Or, l’examen des sources britanniques et portugaises permet de postuler l’existence d’une Sierragambie, un espace littoral insoumis, structuré par ses propres logiques politiques. Même Boubacar Barry, l’un des principaux théoriciens de la Grande Sénégambie, a reconnu la fragmentation intrinsèque de cet espace, sans toutefois en tirer toutes les conséquences pour les zones côtières.
Une nouvelle interprétation
Pour dépasser cette impasse, cette contribution s’appuie sur les travaux que je mène, fondés sur une analyse croisée de deux corpus d’archives européens. Ces archives sont abordées non comme des reflets objectifs de la réalité, mais comme des discours géopolitiques à déconstruire, dans une approche enrichie par la linguistique.
Les archives britanniques sur la Gambie, les sources portugaises sur la Gambie et la Guinée-Bissau éclairent la genèse des réseaux d’intermédiation littorale et la maîtrise des voies fluviales par des “Banhüns” (Baynunks) ou “gourmets” , catégories par lesquelles les Européens définissaient les acteurs intermédiaires locaux de la traite atlantique.
L’analyse de ces corpus fait apparaître la persistance des structures politiques africaines et leur capacité à négocier, résister ou instrumentaliser les rivalités impériales.
Les sources portugaises décrivent la Casamance précoloniale comme un territoire jalousement défendu par les sociétés du littoral. Loin d’être une zone de pénétration fluide, la région impose un protocole d’accès strict. Les Européens doivent passer par les Banhuns‑Grumetes, intermédiaires issus des communautés locales et autres “lançados” (exilés) portugais. Ces différents acteurs contrôlent les marigots, filtrent les flux marchands et dictent les conditions du troc.
Cette configuration locale détermine l’issue des conflits impériaux au lendemain de la guerre d’indépendance américaine. En 1779, les forces françaises détruisent Fort James, scellant l’effondrement de la Province britannique de la Sénégambie. Mais l’administration française ne parvient pas à fortifier durablement le comptoir d’Albréda (un ancien poste colonial situé dans l’actuelle Gambie), dépendance commerciale de Gorée, dans l’actuel Sénégal. Les navires britanniques reprennent rapidement leurs activités.
Le paroxysme de cette rivalité est atteint en octobre 1780, lorsque la corvette française Le Sénégalarraisonne quatre bâtiments anglais à l’embouchure du fleuve. La réplique britannique ne tarde pas.
Le 2 novembre 1780, le navire HMS (His Majesty Ship) Zephyr, secondé par le corsaire Polly (navire civil), engage le combat. Douze marins français sont tués et vingt‑huit blessés, contre deux morts du côté britannique. Capturé, Le Sénégal est convoyé vers Gorée, où il explose peu après.
L’intérêt de cet épisode réside dans son ancrage terrestre. Acculés dans le rivage enclavé du fleuve Gambie, les marins britanniques obtiennent le soutien logistique et militaire des populations Joola du Fogni (sud du Sénégal). L’alliance scellée avec l’autorité locale, qualifiée dans les textes britanniques d’« Empereur du Fogni », débouche sur un blocus fluvial asymétrique.
Par le refus de ravitaillement, le harcèlement des chaloupes françaises et le sabotage des opérations de traite, les sociétés littorales (les “Niuminkés”, au nord du fleuve, favorables aux Français et les Fognis au sud alliés aux Anglais) influencent directement le statu quo territorial entériné par le traité de Paris de 1783.
Bien que ce traité maintienne Albréda au nord du fleuve sous pavillon français, la réalité du contrôle fluvial échappe à Paris. En décembre 1783, le HMS Bulldog intercepte quatre navires marchands français et les renvoie à Gorée.
L’accord de 1785, négocié après la visite du gouverneur du Sénégal, ne constitue qu’un répit dans un cycle prolongé de conflictualité entre Français et Britanniques, marqué par les guerres de course, l’expédition de l’explorateur écossais Mungo Park et, finalement, l’abandon d’Albréda par la France en 1857.
Un laboratoire antiesclavagiste
Au lendemain de la perte de ses treize colonies américaines, la Grande‑Bretagne reconfigure ses priorités économiques. Devenue puissance industrielle, elle instrumentalise l’abolitionnisme pour affaiblir ses rivaux mercantilistes. C’est dans la Sierragambie que ce projet trouve un terrain favorable, en s’appuyant sur le capital de confiance accumulé auprès des réseaux locaux.
La fondation de Bathurst (actuelle ville de Banjul, capitale de la Gambie) en 1816 ne doit pas être comprise comme une simple imposition de l’humanisme colonial, mais comme la formalisation juridique d’une autonomie politique préexistante, construite durant la traite atlantique et annonçant les principes antiesclavagistes.
En définitive, elle démontre que les structures de l’Afrique coloniale au XIXᵉ siècle ont été paradoxalement préfigurées par les espaces d’autonomie et les rapports de force que les populations de la côte avaient elles-mêmes bâtis au cœur de l’économie de traite.
Parallèlement, même si le fort de Barra sur la rive nord du fleuve Gambie servait à protéger les routes commerciales, la région sud devint un espace d’émancipation, de dissidence et de recomposition sociale, où se croisèrent anciens captifs libérés, populations littorales et autorités locales cherchant à négocier leur marge d’action face aux puissances européennes.
Au XIXᵉ siècle, à mesure que se consolide sa singularité politique vis-à-vis des territoires voisins, l’actuelle Gambie est progressivement transformée en sanctuaire pour les esclaves fugitifs et en foyer de contestation.
Plus au sud de Banjul, les Français tentent d’imiter ce modèle en projetant de créer un village de liberté sur l’île de Carabane.
Ce qu’il faut retenir
L’opérationnalisation du concept de Sierragambie invite à une réévaluation critique des concepts de frontière et de territorialité en Afrique de l’Ouest. Loin d’être de simples lignes tracées lors des conférences impériales européennes, les frontières de la sous‑région doivent être analysées en termes d’interactions complexes façonnées par le système atlantique, de choix diplomatiques africains et de rapports de force locaux.
Ainsi, intégrer la problématique de la capacité d’action dans les débats contemporains sur les réparations permet de dépasser la grille binaire qui oppose un oppresseur omnipotent à une victime passive. L’effondrement de l’économie de la traite atlantique n’a pas été décidé uniquement dans les salons de Londres ou de Paris, il s’est joué sur le terrain, dicté par des résistances locales et les mutations économiques globales.
Il a parfois été devancé au cœur des territoires Joola du sud du Sénégal, dont les structures de résistance continuent de modeler les réalités transfrontalières de la Casamance contemporaine. C’est dans cette région que se déroule une « Guerre Incivile », expression utilisée pour désigner le conflit armé qui sévit dans le sud du Sénégal depuis plus de quarante ans.
Pape Chérif Bertrand Bassène does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
Source: The Conversation – France in French (3) – By Marcela Perrone-Bertolotti, Enseignante-Chercheuse au Laboratoire de Psychologie et NeuroCognition (UMR 5105, CNRS), Université Grenoble Alpes (UGA)
Peu connu, le trouble développemental du langage affecterait 7,5 % de la population française. Souvent confondu avec de la timidité, un problème d’attention, ou des difficultés intellectuelles, ce handicap invisible, dont les causes sont encore mal comprises, gâche la vie de nombreux enfants, et a aussi des répercussions sur leur vie d’adulte.
La consigne donnée était simple : « Prenez vos cahiers et écrivez la date du jour ». Pourtant, dans la classe, un élève reste immobile, les yeux fixés sur la page blanche. L’enseignant se dit qu’une fois de plus, l’enfant ne l’a pas écouté, qu’il a encore « la tête dans les nuages ».
Il ne voit pas l’effort considérable que déploie cet élève : dès le début de sa journée, l’enfant a dû mobiliser toute son énergie pour décoder les sons, assembler les mots et en extraire le sens. Pendant que les autres ont déjà commencé à écrire, lui essaie encore simplement de comprendre ce qu’on lui demande. Cet enfant vit avec un trouble invisible : le trouble développemental du langage (TDL).
Anciennement désigné sous les termes de « dysphasie » ou de « trouble spécifique du langage oral », le TDL fait partie des troubles neurodéveloppementaux. Ces troubles débutent précocement au cours du développement et altèrent durablement le fonctionnement personnel, social, scolaire et professionnel tout au long de la vie (DSM-5). Voici ce qu’il faut savoir sur le TDL.
Des difficultés de langage
L’acquisition et le développement du langage oral sont très rapides : vers l’âge de cinq ans, un enfant est capable d’établir et de maintenir une conversation similaire à celle d’un adulte, alors qu’il ne sait pas encore faire ses lacets. Derrière cet apprentissage qui semble aller de soi se cache l’une des fonctions les plus complexes du cerveau humain. Une complexité qui devient particulièrement tangible lorsque des dysfonctionnements surviennent durant le développement, comme c’est le cas dans le TDL.
Le langage autour du monde : raconté par Julianne, 16 ans, qui vit avec un trouble du développement du langage.
Le TDL est généralement diagnostiqué lorsqu’un enfant présente des difficultés significatives et persistantes dans la compréhension ou la production du langage, avec une répercussion fonctionnelle dans la vie quotidienne. De plus, les enfants concernés ont bénéficié d’une exposition linguistique adéquate, et ne présentent aucune condition biomédicale (c’est-à-dire aucun déficit sensoriel, neurologique ou intellectuel) qui permettrait d’expliquer ces difficultés.
Les difficultés langagières rencontrées par les enfants présentant un TDL peuvent être très diverses. Elles peuvent concerner la production des sons de la langue, l’utilisation du vocabulaire, la structuration des phrases, l’application des règles grammaticales, la capacité à raconter une histoire, le respect des règles de communication et de conversation, la mémorisation d’informations verbales ou encore la compréhension des mots et des consignes.
Il est important de souligner que ces manifestations sont très hétérogènes d’un individu à l’autre. De plus, le langage évoluant avec l’âge, les difficultés se transforment au cours du développement. Ainsi, les manifestations du TDL diffèrent non seulement d’une personne à l’autre, mais elles peuvent également évoluer chez une même personne au fil du temps.
Dans tous les cas, ces difficultés langagières ont un impact significatif sur la vie quotidienne de l’enfant, que ce soit en famille, dans ses apprentissages, dans ses relations avec ses pairs, ou encore concernant son estime de lui-même.
L’histoire de Darcie – Une vidéo sur les troubles du développement du langage (vidéo en anglais).
Les causes du TDL ne sont pas entièrement comprises. Il s’agit d’un trouble multifactoriel, résultant de l’interaction de facteurs génétiques, biologiques et environnementaux. À ce jour, aucun gène unique n’a été identifié comme responsable du TDL. Toutefois, une composante héréditaire est bien établie : le risque de présenter ce trouble est plus élevé lorsque d’autres membres de la famille sont concernés.
Certains facteurs biologiques ou environnementaux précoces ont aussi été associés à un risque accru de difficultés langagières, sans pour autant être considérés comme des causes directes du TDL. C’est par exemple le cas de la prématurité, d’un faible poids à la naissance ou d’autres complications périnatales.
Les recherches montrent également qu’un faible niveau socio-économique ou un manque de stimulation (dans le cas de parents qui parleraient peu à leur enfant, par exemple) représentent des facteurs de risque de présenter un trouble du langage et, à l’inverse, le fait de vivre dans un environnement langagier riche (lire des livres aux enfants, faire des activités stimulant le langage, bénéficier de situations sociales de qualité et variées) constitue un facteur de protection, favorisant le développement du langage chez tous les enfants, mais il n’empêche pas à lui seul l’apparition d’un TDL.
Il est important de souligner que le bilinguisme, ou plus largement l’exposition à plusieurs langues, ne provoque pas de TDL. Les enfants sont capables d’apprendre plusieurs langues dès la petite enfance.
À l’heure actuelle, aucun marqueur biologique, neurologique ou environnemental spécifique ne permet d’expliquer à lui seul ou de déterminer la présence du trouble, ni d’en prédire l’apparition avec certitude.
Des difficultés qui débutent très tôt et persistent
Il est souvent difficile de poser un diagnostic de TDL avant l’âge de 3 à 4 ans, car les difficultés langagières transitoires peuvent ressembler à celles associées au TDL. Toutefois, des difficultés persistantes de compréhension ou de production du langage entre 18 mois et 5 ans sont associées à un risque accru de TDL.
Les efforts de clarification et de diffusion d’informations autour du TDL se sont nettement structurés ces dernières années. Un tournant majeur a été l’établissement du consensus international CATALISE, issu d’un panel pluridisciplinaire de 59 experts internationaux et coordonnées par plusieurs chercheurs et cliniciens, dont la psychologue britannique Dorothy Bishop.
Parmi les recommandations, l’appellation « trouble développemental du langage » est préconisée lorsque les difficultés langagières persistent au-delà de l’école maternelle (après six ans) et entraînent un retentissement fonctionnel notable dans la vie quotidienne, sans qu’aucune condition environnementale ou biomédicale puisse venir expliquer ce développement atypique.
En harmonisant la terminologie et les critères d’identification, ce consensus fournit un cadre commun aux travaux scientifiques, ce qui facilite l’acquisition progressive de données scientifiques et leur comparaison. Des repères concernant le développement de la communication, du langage et de la parole ont également été discutés dans le cadre de ce consensus.
En effet, des signes d’un développement atypique du langage chez l’enfant peuvent alerter. Ils varient en fonction de l’âge de l’enfant (pour en savoir plus sur ces signes d’alertes, vous pouvez consulter le site allo-ortho).
À partir de cinq ans, lorsque des difficultés sont toujours présentes, il est probable qu’elles persistent. Il est donc important, si des questionnements existent quant au développement du langage d’un enfant, de les prendre en considération sans attendre.
Au cours de l’enfance, ce sont souvent les difficultés d’apprentissage qui alertent. Les enfants avec un TDL ont six fois plus de risques de rencontrer des difficultés d’apprentissage du langage écrit, quatre fois plus de risques de présenter des difficultés en mathématiques, et jusqu’à douze fois plus de risques de cumuler l’ensemble de ces difficultés.
Jusqu’à présent, les expériences vécues par les adultes avec un TDL ont fait l’objet d’un nombre limité de recherches. En 2024, des travaux ont été menés pour comprendre comment le TDL impacte la vie quotidienne des adultes tout au long de leur parcours. Leurs auteurs ont recueilli les points de vue d’adultes vivant avec ce trouble au Royaume-Uni. Les résultats ont révélé que ce trouble a un impact durable sur la vie des adultes qui en sont atteints.
Ils ressentent notamment un sentiment d’exclusion, et rencontrent des difficultés à suivre les conversations, ce qui peut entraîner un sentiment de solitude, d’isolement et d’anxiété. Sur le plan professionnel, ils ont souvent du mal à trouver ou à conserver un emploi, en raison de malentendus, de discrimination ou de la crainte de devoir révéler leur trouble.
Vivre et travailler avec un TDL, une vidéo de Regroupement TDL Québec.
Si plusieurs études internationales soulignent une persistance des vulnérabilités sur le plan académique, professionnel et psychosocial, aucun travail de grande ampleur n’a, à ce jour, documenté ces trajectoires en France. Cette absence de données empiriques constitue un frein important à l’élaboration de dispositifs d’accompagnement ciblés et fondés sur des preuves.
Un enjeu de santé publique invisibilisé
Le TDL présente toutes les caractéristiques d’un enjeu de santé publique (prévalence, impacts fonctionnels significatifs au quotidien). Pourtant, il demeure relativement méconnu du grand public et bénéficie d’une visibilité plus limitée que d’autres troubles neurodéveloppementaux dans la recherche, les médias et les politiques publiques.
Ce manque de visibilité du TDL est directement observable dans les travaux de recherche. En effet, en 2020, on ne dénombrait que 0,03 publication scientifique pour 100 enfants atteints de TDL aux États-Unis. Pour les troubles du spectre autistique, par exemple, ce ratio s’élève à 7,94. Cette disproportion n’est pas anodine et est au centre d’enjeux majeurs concernant non seulement la production de connaissances fondamentales sur le TDL, mais aussi la mise au point d’outils de diagnostic, ou encore les recommandations de prise en charge et la disponibilité des financements pour la recherche et la clinique.
L’une des raisons principales de cette invisibilité est, entre autres, la grande hétérogénéité des termes diagnostiques utilisés dans le passé. Le TDL a porté plus de 30 appellations différentes : dysphasie, trouble spécifique du langage, aphasie développementale, etc. En France, le terme « dysphasie » lui est encore souvent préféré pour l’évoquer au sein des troubles “DYS”. Cette grande variabilité terminologique entrave encore nettement la caractérisation et à la prise en charge de ce trouble.
Elle reflète aussi la complexité inhérente au langage. En effet, une autre raison importante expliquant l’invisibilisation du TDL est sa nature « cachée » : les difficultés langagières peuvent être subtiles (par exemple, chercher ses mots, utiliser des mots-valises comme « truc » ou « machin », formuler des phrases simples), mal interprétées (confondu avec de la timidité, ou avec un problème d’intelligence) ou masquées par des stratégies de compensation, ce qui complique l’identification précise des difficultés.
Parler davantage du TDL
Donner de la visibilité au TDL permettra aux recherches sur le sujet de progresser.
Les connaissances acquises favoriseront la mise en place de méthodes de repérage plus précoce et d’interventions plus ciblées. Elles amélioreront l’identification des compétences préservées chez les enfants concernés (leurs points forts), ainsi que celle des facteurs de protection à renforcer, susceptibles d’améliorer leur situation, pendant l’enfance et à l’âge adulte (interactions sociales de qualité, activités épanouissantes permettant de renforcer l’estime de soi, etc.).
Car il faut le répéter : le TDL peut nécessiter des interventions adaptées tout au long de la vie, notamment dans les moments de transition (à l’adolescence, passages aux études supérieures, vie active…). Le premier pas vers une meilleure prise en charge est des plus simples : il faut parler davantage du trouble développemental du langage !
Pour aller plus loin :
Rendre visible le TDL dépasse le champ académique : c’est aussi une démarche portée par des personnes concernées, des familles et des professionnels. Le mouvement international Raising Awareness of Developmental Language Disorder, fondé en 2012, en est l’illustration. Coordonné par un comité bénévole international et actif dans plus de 40 pays, dont la France, ce mouvement organise chaque année en octobre une Journée internationale de sensibilisation au TDL, pour rendre visible ce trouble invisible.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Même à l’heure de la traduction instantanée par intelligence artificielle, l’apprentissage d’une nouvelle langue demeure bénéfique. En effet, de nombreux indices suggèrent qu’elle améliore la résilience cognitive du cerveau à mesure que l’on avance en âge. Par ailleurs, elle permet de saisir des nuances culturelles que les traducteurs automatiques sont encore incapables de rendre correctement.
Traduction audio en temps réel durant les visioconférences, doublage automatique des vidéos sur TikTok… L’abolition des barrières linguistiques grâce à la technologie semble aujourd’hui s’être concrétisée. La traduction en temps réel par intelligence artificielle (IA) fait désormais partie de notre quotidien.
Les outils mis au point par OpenAI, Meta, Google et bien d’autres sociétés proposent désormais une traduction quasi instantanée dans des dizaines de langues, et ne cessent de s’améliorer.
Cette situation pose une question cruciale : si des machines peuvent traduire plus vite et plus précisément que les humains, cela vaut-il encore la peine de s’investir, des années durant, dans l’apprentissage d’une langue étrangère ?
D’un point de vue purement logique, la situation a quelque chose de séduisant. En effet, au fil de leur histoire, les humains n’ont jamais hésité à déléguer une part de leur travail cognitif à des outils. Grâce à l’écriture, nous avons pu alléger les contraintes pesant sur notre mémoire. Les calculatrices nous ont libérés du fardeau du calcul mental. L’IA s’inscrit elle aussi dans cette longue tradition : bien utilisée, elle peut constituer une aide à l’apprentissage, et l’améliorer de diverses façons.
Cette distinction s’avère essentielle dès lors que l’emploi d’un nouvel outil ne se résume pas au remplacement d’une capacité donnée, mais aboutit aussi à l’effacement de l’engagement cognitif et culturel qui lui est associé.
Ce qui compte, c’est l’effort
L’effort joue un rôle central dans la manière dont nous acquérons des connaissances.
Les psychologues emploient l’expression « difficultés désirables » pour désigner des défis qui peuvent sembler inutiles sur le moment, mais qui, sur le long terme, aboutissent à une rétention et à une compréhension renforcées.
Se débattre avec la grammaire, chercher le mot juste ou chercher à construire du sens dans différentes langues mobilise des réseaux cérébraux qui renforcent non seulement la mémoire, mais aussi l’attention et la flexibilité cognitive. Au fil du temps, ces activités consolident bien plus les connaissances que dans le cas d’une simple exposition passive aux langues.
Le fait de s’investir dans un engagement mental soutenu contribue à ce que les chercheurs appellent la résilience cognitive (une expression désignant la capacité de notre cerveau à préserver ses fonctions à mesure que nous vieillissons et que celles-ci déclinent). Passer d’une langue à l’autre requiert un tel engagement : le cerveau doit en effet arbitrer entre plusieurs langues concurrentes, tout en surveillant le contexte et en s’y adaptant de façon dynamique.
Se plier à de telles exigences n’a rien d’anodin. Or, lorsque nous nous contentons de recourir passivement à des outils de traduction pour comprendre, d’un simple clic, le sens d’une phrase rédigée ou prononcée dans une langue étrangère, le niveau d’effort demandé est loin d’être le même…
Ce que révèlent les recherches sur le multilinguisme
Les données sur le multilinguisme sont souvent résumées par une formule simpliste : « l’avantage bilingue ».
Ce raccourci masque une réalité bien plus complexe que cette expression ne le laisse supposer. En effet, si certaines études sur le multilinguisme rapportent que celui-ci pourrait être lié à l’existence de bénéfices en matière d’attention ou de mémoire de travail, d’autres ne relèvent aucune différence. La réalité semble plus sélective.
Au cours de nos récents travaux, nous avons examiné les performances cognitives de 94 adultes âgés de 18 à 83 ans, à l’aide de tâches à la fois visuospatiales et auditives impliquant la mémoire de travail, l’attention et l’inhibition. Concrètement, nous avons observé comment les participants traitent les informations qu’ils voient ou se représentent mentalement dans l’espace (dimension visuospatiale) ainsi que les informations qu’ils entendent (dimension auditive), et comment ils y réagissent. Il pouvait s’agir, par exemple, de mémoriser des sons, de se concentrer sur des motifs visuels ou d’ignorer des distractions.
Ces travaux indiquent que le multilinguisme est plutôt un continuum qu’une catégorie aux contours bien définis. Cette approche nous a en particulier permis de mieux saisir la diversité des parcours et des expériences linguistiques. Les participants multilingues parlaient en effet tout un éventail de langues, avec des niveaux de maîtrise variables. D’un participant à l’autre, l’usage quotidien de chaque langue variait également. Autant de différences reflétant la diversité linguistique propre aux communautés multiculturelles.
Nos résultats ont révélé que, concernant la plupart des tâches, les performances des personnes multilingues et monolingues étaient similaires. Un résultat s’est toutefois démarqué des autres : les personnes ayant une expérience multilingue plus riche et plus diversifiée ont affiché des performances nettement meilleures dans les tâches mobilisant la mémoire de travail visuospatiale. Ces effets étaient en outre plus marqués chez les personnes âgées.
Ces données suggèrent que le multilinguisme n’améliore pas la cognition de manière générale, comme certains le prétendent. Le fait de parler plusieurs langues contribuerait plutôt à préserver certaines fonctions spécifiques au fil du temps.
L’ensemble de ces travaux suggèrent cependant que pratiquer plusieurs langues de façon soutenue constitue une forme d’activité mentale dont les effets se cumulent tout au long de l’existence.
Ce que la traduction par IA ne fait pas
Certes, la traduction par IA est rapide, et facile d’accès. D’un point de vue purement pratique, elle fonctionne remarquablement bien. Mais elle procède par reconnaissance de motifs, et non par une compréhension découlant d’un vécu. En conséquence, elle se heurte parfois à des difficultés dans certains contextes culturels, ou face à l’humour, à certains registres de langage ou lorsque le sens est chargé d’émotion. C’est d’autant plus le cas pour les langues les moins bien représentées dans les données d’entraînement.
Au mieux, l’IA saisit les dimensions littérales du langage, mais passe à côté de ses dimensions sociales. Pour le comprendre, il suffit de voir ou revoir la scène du film Love Actually (2003), où Jamie, interprété par Colin Firth, formule une demande en mariage maladroite, mais sincère, à Aurelia, dans un portugais hésitant.
Cette scène fonctionne précisément parce que ses mots imparfaits traduisent à la fois son effort, sa vulnérabilité et son intention. S’il avait utilisé un logiciel de traduction en temps réel, sa phrase n’aurait transmis qu’une simple information.
C’est là une distinction fondamentale à garder en mémoire : traduction ne rime pas toujours avec participation. Apprendre une langue implique de comprendre la manière dont les gens pensent, leurs valeurs, et la façon dont le sens se construit à travers un contexte, une histoire. Acquérir cette culture se fait par des interactions et des expériences. Elle ne peut pas être entièrement déléguée à des systèmes qui traduisent à la demande.
« Je pense assurément en télougou, mais je me souviens des nombres et je compte en anglais. »
« L’afrikaans est la langue de mon cœur, celle qui exprime le mieux les émotions intenses. L’anglais est la langue des affaires, utilisée surtout dans la vie quotidienne. »
Il ne s’agit pas là des descriptions de simples basculements entre divers modes de traduction. Ces témoignages décrivent des façons différentes d’habiter sa propre identité.
L’IA continuera de transformer notre rapport à l’apprentissage des langues. Elle pourra être utilisée pour personnaliser l’enseignement, franchir certains obstacles et offrir un accompagnement à grande échelle. En revanche, elle ne pourra pas se substituer au travail cognitif et culturel qu’implique l’apprentissage d’une langue. Cet investissement nous connecte plus fortement avec la manière dont les autres perçoivent le monde, et avec la façon nous nous exprimons nous-mêmes. Et aujourd’hui encore, cette différence importe.
Olivia Maurice a obtenu son doctorat à l’Institut MARCS de l’Université de Western Sydney.
Mark Antoniou bénéficie d’un financement du Conseil australien de la recherche.
Source: The Conversation – France in French (2) – By Nicolas Benguigui, Professeur en sciences cognitives, sciences du sport et de la motricité – Laboratoire GREYC – UMR 6072 UNICAEN CNRS – UFR STAPS, Université de Caen Normandie
Le penalty au football est sans doute une des situations les plus marquantes de ce sport qui concentre toute la dramaturgie du jeu et le stress extrême que peuvent ressentir les joueurs ou joueuses impliquées. Un ballon placé à 11 mètres, un tireur face à un gardien de but, quelques dixièmes de seconde pour décider et agir… et parfois tout un match et même un titre prestigieux qui se jouent sur ce duel. Quelles stratégies les gardiens mettent-ils en place pour réussir à stopper ces frappes ?
La Coupe du Monde qui se déroule actuellement est le théâtre de dénouements marquants dans l’épreuve des tirs au but d’autant plus que l’augmentation du nombre de participants a doublé le nombre de matchs à élimination directe. Et on se souvient si bien de l’issue défavorable pour l’équipe de France lors de la dernière finale de cette compétition. Il y a seulement quelques semaines, le Paris Saint-Germain en remportant la Ligue des Champions 2026, a confirmé une tendance remarquable qui a permis au club parisien de remporter ses six dernières séances de tirs au but. Derrière ces succès se cache un travail considérable de préparation, tant sur le plan technique que psychologique, devenu aujourd’hui incontournable au plus haut niveau.
Dans ce duel, l’attention est souvent portée aux tireurs qui font face à une pression psychologique très importante dans la mesure où le droit à l’erreur n’est pas autorisé, sachant l’énorme avantage pour le tireur dans cet exercice qui se traduit par un taux de conversion des penaltys en buts qui peut monter jusqu’à plus de 90 % pour les meilleurs tireurs. Mais l’histoire du football regorge d’exemples où un gardien a fait basculer le destin d’une équipe. L’un des cas les plus célèbres reste celui de Petr Čech lors de la finale de la Ligue des Champions 2012 entre son club de Chelsea et le Bayern Munich. Ce soir-là, le gardien tchèque arrête trois penaltys au cours de la rencontre et de la séance de tirs au but. Plus impressionnant encore, il plonge du bon côté sur l’ensemble des six penaltys auxquels il est confronté. Cette performance exceptionnelle n’était pas le fruit du hasard. Elle reposait sur un travail d’analyse minutieux réalisé en amont avec l’entraîneur des gardiens et les autres gardiens du club, visant à identifier les habitudes et préférences des tireurs adverses.
La performance exceptionnelle de Petr Čech lors de la finale de la Ligue des Champions 2012.
Aujourd’hui, cette préparation spécifique constitue l’un des principaux axes de travail des gardiens professionnels et de leurs entraîneurs. Les séances vidéo, l’analyse statistique des habitudes des tireurs, l’étude des courses d’élan ou des zones de frappe privilégiées font désormais partie intégrante de la préparation des grandes compétitions. Concernant les études scientifiques, une large majorité des travaux s’est intéressée aux tireurs dont les échecs dans cet exercice sont souvent décrits comme une défaillance psychologique. Le cas du gardien a été moins étudié.
Pourquoi est-il si difficile d’arrêter un penalty ?
La première constatation qui peut être faite est que le duel entre le tireur de penalty et le gardien de but est très défavorable à ce dernier. Une étude de la Société d’analyse de données sportive a établi à partir d’une base de 100 000 penaltys tirés dans des matchs de haut niveau que le taux de conversion se situait autour de 75 % aussi bien pour les hommes que pour les femmes.
Cette supériorité du tireur s’explique par les contraintes spatiales et temporelles auxquelles le gardien doit faire face. Une frappe peut dépasser 100 km/h et atteindre le but en moins d’une demi-seconde (500 ms) alors que le gardien doit défendre un but de 7,32 m de large et 2,44 m de hauteur. Or il faut environ 200 ms pour identifier une information et initier une réponse motrice dans une situation aussi complexe même pour des athlètes super-entraînés, puis encore 500 à 600 ms pour produire un plongeon couvrant efficacement le but. Attendre le départ du ballon conduit donc presque toujours à une action trop tardive. Les gardiens doivent ainsi anticiper, c’est-à-dire engager une action avant la frappe adverse sur la base d’informations prédictives mais partielles.
Le sujet de l’anticipation a été très largement étudié en sport et certaines études ont porté précisément sur celles des gardiens de but au football. Pour prédire la direction du tir avant la frappe, il a été montré que les gardiens de but sont capables d’utiliser des connaissances préalables sur les tireurs en termes de probabilités de choix ainsi que des indices biomécaniques relatifs à la course d’élan et la préparation de la frappe des tireurs – orientation des hanches, du pied d’appui, des épaules ou posture générale. Cela a été montré avec des dispositifs permettant d’occulter certaines parties du corps de tireurs ou d’analyser les stratégies visuelles mises en œuvre par les gardiens pour extraire des informations significatives.
Pour autant, les stratégies d’anticipation présentent des limites. Les informations extraites avant la frappe sont nécessairement imprécises d’autant plus qu’elles sont prélevées tôt et se répercutent par des erreurs de décision. De plus, les meilleurs tireurs retardent parfois leur décision ou modifient leur geste afin de masquer leurs intentions ou de tromper le gardien en choisissant le côté du tir après avoir vu le gardien partir d’un côté, comme le fait avec beaucoup d’habileté le joueur brésilien Neymar.
Le penalty de Neymar contre la Norvège : on voit la tentative de déstabilisation du gardien et la course d’élan de Neymar.
Les gardiens font ainsi face à de nombreuses feintes possibles des tireurs. Cela a été étudié notamment dans une étude menée en 2012 qui a reproduit expérimentalement sur la base de vidéos les effets des feintes pour des gardiens de haut niveau. Par exemple, pendant son élan, le tireur pouvait délibérément fixer du regard la direction opposée à son tir. L’angle de la course d’élan vers le ballon était aussi manipulé et rendu opposé à la relation qui pourrait être attendue entre la direction de la course d’élan et la direction du tir. Ces deux feintes se traduisaient par une diminution du taux de bonne décision des gardiens de but passant d’environ 65 % pour les tirs sans feinte à seulement 45 % pour les tirs avec feintes et même 25 % quand deux feintes étaient additionnées.
Si les gardiens subissent les feintes de tireurs, ils peuvent aussi en produire pour perturber le tireur. Une analyse rétrospective réalisée en 2016 sur un total de 322 penaltys frappés lors des Coupes du monde de la FIFA (1986-2010) et des Championnats d’Europe de l’UEFA (1984-2012), a permis de montrer que les scores de réussite de tireurs diminuaient lorsque les gardiens de but réalisaient des actions de distraction avant le tir comme de se déplacer sur leur ligne ou faire des mouvements de bras. Cela était aussi le cas quand les joueurs portaient une attention plus importante au gardien de but montrant que cette dernière met en difficulté les tireurs.
Une étude réalisée en 2024 s’est intéressée à l’efficacité des feintes que pouvaient produire les gardiens pour gêner les tireurs où les conduire à tirer du côté où le gardien avait décidé de plonger. Pour cela, les chercheurs ont analysé 714 penaltys tirés lors de matchs de la Premier League anglaise et de la Bundesliga allemande, couvrant les saisons 2016-2017 à 2019-2020. Les résultats ont montré que les gardiens de but recouraient à des feintes dans la moitié des tirs au but, ce qui se traduisait par un nombre de buts nettement inférieur par rapport aux tirs au but sans feinte. Cet avantage était similaire pour les différents types de feintes, mais plus marqué lorsque les tireurs prêtaient attention aux gardiens.
Le dilemme du gardien : partir tôt… ou attendre ?
Une des questions qui reste en suspens concerne le timing du plongeon du gardien de but. En effet, le gardien fait face à un dilemme : partir tôt au risque d’être pris à contre-pied, ou attendre davantage pour disposer d’informations plus fiables, tout en réduisant le temps disponible pour atteindre le ballon. Ce compromis est d’autant plus contraignant que les règles du jeu imposent au gardien de conserver au moins un pied en contact avec la ligne de but au moment où le tireur frappe le ballon. Cette obligation limite sa capacité à avancer significativement avant la frappe et réduit la marge temporelle disponible pour réagir, accentuant ainsi l’importance du choix du moment optimal pour initier le plongeon.
Une étude de 2018 a montré que les gardiens professionnels déclenchent majoritairement leur plongeon environ 200 ms avant la frappe. Une autre plus ancienne avait distingué des stratégies précoces et tardives, suggérant un avantage pour ces dernières, mais sur un échantillon limité de 108 penaltys étudiés.
Une nouvelle étude sur près de 1000 penaltys
Pour répondre à cette question du timing du gardien, nous pouvons présenter les premiers résultats issus d’une étude que nous menons à l’heure actuelle et qui a porté sur une analyse de 938 penaltys professionnels à l’aide d’un logiciel d’analyse vidéo image par image. Chaque plongeon du gardien a été mesuré avec une précision de 10 millisecondes afin de déterminer exactement à quel moment le mouvement débutait par rapport à la frappe du ballon. En général il s’agissait de l’apparition d’un décalage des appuis pour permettre une poussée latérale ou bien une inclinaison du buste. En complément de ce timing, nous avons ensuite analysé la pertinence du choix du gardien dans la direction de son plongeon et le taux d’arrêt.
Notre principal résultat est l’identification d’une véritable « fenêtre optimale » de déclenchement. Les gardiens les plus performants initient leur plongeon autour de 240 ms avant la frappe, avec une efficacité élevée entre -200 et -300 ms. Dans cette fenêtre, ils plongent plus souvent du bon côté et obtiennent les meilleurs taux d’arrêt. À l’inverse, les plongeons très précoces (avant -360 ms) sont associés à de faibles performances, tandis que les plongeons tardifs permettent parfois de mieux lire la direction du tir sans améliorer le taux d’arrêt.
On le voit clairement, ce duel entre tireur et gardien illustre parfaitement les enjeux cognitifs, perceptifs et moteurs du sport de haut niveau, cristallisés autour de l’anticipation. Nos résultats ouvrent plusieurs perspectives pour l’entraînement des gardiens. La préparation doit d’abord s’appuyer sur l’analyse des préférences des tireurs, de leurs probabilités de choix et des indices perceptifs révélant leurs intentions durant la course d’élan et la préparation de la frappe.
Le comportement préparatoire du gardien mérite également une attention particulière : attirer l’attention du tireur par des comportements de distraction autorisés ou des feintes de départ peut réduire son avantage et améliorer les chances d’arrêt, dans le respect des règles et du fair-play. Les résultats soulignent aussi l’intérêt de développer les routines de préparation et l’analyse vidéo des indices corporels utiles à la prise de décision.
Enfin, la maîtrise du timing décisionnel apparaît déterminante. Nos données montrent qu’un déclenchement entre -200 et -300 ms avant l’impact constitue le meilleur compromis entre anticipation et temps d’intervention. Les gardiens doivent donc apprendre à synchroniser leur plongeon avec la frappe, y compris lorsque le tireur ralentit ou interrompt brièvement sa course. Ces pistes constituent des leviers prometteurs pour optimiser la performance des gardiens et, espérons-le, permettre à celui de l’équipe de France de devenir un véritable héros.
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
Source: The Conversation – in French – By John Jewell, Director of Undergraduate Studies, School of Journalism, Media and Cultural Studies, Cardiff University
La justice britannique vient de donner raison à l’éditeur du Daily Mail face au prince Harry et à plusieurs autres personnalités qui l’accusaient d’avoir obtenu illégalement des informations privées. Ce revers judiciaire fragilise le combat de Harry contre les tabloïds, malgré ses précédentes victoires contre d’autres groupes de presse, et pourrait marquer la fin d’une longue saga judiciaire sur les pratiques de la presse britannique.
Cette décision devrait mettre fin au long combat judiciaire engagé par le duc de Sussex, qui cherchait à prouver que certains médias avaient obtenu des informations sur sa vie privée par des moyens illégaux.
Un manque de preuves
Selon le juge Matthew Nicklin, les plaignants n’ont pas réussi à démontrer que les informations publiées avaient été recueillies illégalement. Les 97 allégations de pratiques illicites ont ainsi toutes été rejetées.
Nicklin a également souligné qu’« en appréciant l’ensemble du témoignage du prince Harry, il apparaissait clairement que celui-ci souhaitait souligner les répercussions personnelles des faits en cause. Il lui est arrivé, ce faisant, de s’éloigner d’un témoignage factuel pour avancer ses propres arguments. »
Cette décision constitue un revers majeur pour tous les plaignants concernés, notamment Elton John et son mari David Furnish, l’actrice Liz Hurley et la baronne Doreen Lawrence. Si Associated Newspapers décidait de tenter de se faire rembourser ses frais de justice, ce qui est probable, la facture pourrait s’élever à 50 millions de livres sterling (plus de 58 millions d’euros) pour les plaignants.
La plainte, déposée en 2022, affirmait que le quotidien s’était livré à une collecte illégale d’informations, en particulier à l’interception de messages vocaux, à la mise sur écoute de lignes fixes et au « blagging » — c’est-à-dire l’obtention d’informations par la tromperie.
Harry n’en était pas à son premier bras de fer judiciaire contre la presse. En décembre 2023, il avait gagné son procès civil contre Mirror Group Newspapers. Le juge avait estimé que, selon le principe de prépondérance de la preuve, 15 des 33 articles examinés avaient été rédigés à la suite de mises sur écoute téléphonique et d’autres actions illégales. Il avait ainsi conclu à l’existence de preuves d’un recours « généralisé et habituel » à des pratiques illicites au sein des journaux du groupe.
Dans cette affaire, le duc a obtenu 140 600 livres sterling (près de 165 000 euros) de dommages-intérêts. Dans un communiqué publié par la suite, il a salué « un grand jour pour la vérité et la responsabilité ». « Cette affaire ne concerne pas uniquement le piratage de téléphones. Elle met au jour un système de pratiques illégales et répréhensibles », a-t-il ajouté.
Plus tard, en janvier 2025, Harry a accepté les excuses du journal The Sun, ainsi qu’un accord financier estimé à 10 millions de livres sterling (plus de 11 millions d’euros) pour « atteinte grave » à sa vie privée. Selon son avocat David Sherborne, ce règlement constituait une forme de réparation pour les « centaines d’autres plaignants qui ont été contraints de conclure un accord à l’amiable, sans pouvoir faire toute la lumière sur ce qui leur avait été infligé ».
Cette dernière affaire s’est distinguée à plusieurs égards, notamment par le témoignage émouvant livré par Harry, qui n’a jamais caché son aversion pour la presse. En 2021, il a même explicitement déclaré que les médias avaient contribué à la mort de sa mère, la princesse Diana, estimant que « la culture de l’exploitation médiatique et les « pratiques contraires à l’éthique » avaient « fini par lui coûter la vie ».
Dans son témoignage contre le Daily Mail, le duc a déclaré que la couverture médiatique de sa vie par le journal avait été « terrifiante » et l’avait laissé « profondément inquiet à l’idée que quelque chose de grave allait se produire. » Il a ajouté que cette situation avait fait de sa vie « un véritable calvaire ».
Parmi les autres plaignants figurait la baronne Doreen Lawrence, mère de Stephen Lawrence, un adolescent assassiné en 1993. Lors de l’audience en janvier dernier, elle a affirmé que le journal avait mis sa ligne fixe sur écoute. Il aurait également piraté sa messagerie vocale, surveillé son compte bancaire et ses factures de téléphone. Elle a en outre soutenu que le Daily Mail avait rémunéré des policiers en échange d’informations.
Questions de crédibilité
Associated Newspapers s’est vigoureusement défendu devant la Cour. L’éditeur a expliqué que les journalistes du Mail on Sunday et du Daily Mail disposaient d’une justification convaincante et étaient en mesure de retracer précisément l’origine de leurs informations. Selon lui, ils ont légitimement eu recours à des attachés de presse, des porte-parole, des journalistes indépendants et à des informations déjà publiées.
Le groupe a accusé certains représentants de l’équipe juridique du duc de Sussex de malhonnêteté, de fraude et de manquements professionnels, ainsi que d’avoir versé de l’argent à des témoins potentiels.
Dans une déposition de 2021, l’un des principaux témoins, le détective privé Gavin Burrows, aurait affirmé avoir mené des activités illégales pour le compte d’Associated, visant « peut-être des milliers » de personnes. Mais il s’est défendu devant le tribunal d’avoir signé une telle déclaration : « On voit bien que ce n’est même pas une signature en bonne et due forme. Je peux dire qu’elle a été falsifiée et calquée. Dans son jugement, Nicklin a estimé que la crédibilité de Burrows avait été « complètement ébranlée ».
La baronne Lawrence a, quant à elle, déclaré à la BBC en 2025 qu’elle avait longtemps fait confiance au Daily Mail et qu’elle n’avait découvert les pratiques qui lui étaient reprochées qu’après avoir été contactée de façon inattendue par le prince Harry.
L’ancien directeur du Daily Mail, Paul Dacre, a qualifié ce jugement de « victoire historique ». DennisF/Shutterstock
Le tribunal a finalement été convaincu par la défense.
Un porte-parole d’Associated Newspapers a qualifié ce jugement de « victoire écrasante pour le Daily Mail, ses journalistes, et, plus largement, pour la liberté de la presse ».
La fin d’une saga ?
Cette décision marque-t-elle la fin de la saga des écoutes téléphoniques ? Le collectif Hacked off, créé en 2011 pour défendre « une presse libre et responsable », a laissé entendre qu’un appel contre cette décision était peu probable. « Les tribunaux ne sont pas un cadre approprié pour examiner de manière exhaustive les allégations d’actes répréhensibles visant le Daily Mail ».
Bien que le prince Harry ait qualifié ce jugement d’opération de « blanchiment », rien n’indique qu’il poursuivra son combat. Quant aux autres plaignants, cette défaite extrêmement coûteuse aura très certainement un effet dissuasif.
John Jewell ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.