Batteries, coûts, réseaux… L’industrie automobile franchit le point de bascule et peut s’affranchir du pétrole

Source: The Conversation – in French – By Viet Nguyen-Tien, Research Economist, London School of Economics and Political Science

La multiplication des bornes de recharge joue un rôle crucial dans la bascule en train de s’opérer. Michael Marais/Unsplash, CC BY

La voiture électrique n’a plus besoin du prix du pétrole pour s’imposer : la baisse des coûts et les effets de réseau suffisent désormais à enclencher la transition. Mais en changeant de dépendance, elle redessine aussi les risques.


Lorsque le détroit d’Ormuz s’est retrouvé fermé pour la première fois en mars et que le baril de pétrole a atteint 120 dollars (101 euros), une très vieille question a refait surface : est-ce enfin le moment où les véhicules électriques vont réellement décoller — ou simplement un nouveau faux départ ?

Le secteur des véhicules électriques a déjà connu ce scénario. Il a émergé après l’embargo pétrolier de 1973, avant de s’effondrer avec la baisse des prix du pétrole, puis de repartir à la hausse. Chaque vague s’est éteinte lorsque la pression extérieure s’est relâchée.

Cette fois, selon nous, la situation est différente. Dans un récent document de travail, nous soutenons que le modèle économique des véhicules électriques s’améliore désormais pour des raisons qui lui sont propres. Cela tient à l’évolution des batteries, et non au prix du pétrole. Les mêmes éléments montrent toutefois que cette transition fait émerger de nouveaux problèmes, aussi sérieux que ceux qu’elle prétend résoudre.

Pourquoi cette fois est différente

Le coût des batteries a chuté de 93 % depuis 2010. C’est ce chiffre qui change tout. Un « pack » qui coûtait plus de 1 000 dollars (850 euros) par kilowattheure en 2010 ne coûtait plus que 108 dollars (91 euros) fin 2025, sous l’effet d’une décennie d’apprentissage, d’investissements et de politiques publiques favorables.

Des travaux sur l’industrie mondiale des batteries montrent qu’à chaque doublement de la production cumulée, les coûts baissent d’environ 9 %. Davantage d’acheteurs, davantage de production, des coûts plus faibles, donc encore plus d’acheteurs.

Contrairement aux années 1970, cette dynamique n’a pas besoin d’un choc pétrolier pour se maintenir. Les voitures électriques ont atteint la parité de coût sur l’ensemble de leur durée de vie avec les véhicules thermiques dans une grande partie de l’Europe ; sur le marché de l’occasion, elles affichent désormais le coût total de possession le plus bas. Les modèles récents égalent même les voitures essence en durée de vie estimée — ce dont les premiers véhicules électriques ne pouvaient pas se prévaloir.

Les ventes mondiales ont dépassé 17 millions d’unités en 2024, l’un des processus de diffusion technologique les plus rapides de l’histoire des transports. La Norvège est presque entièrement électrifiée. Et l’Éthiopie a atteint environ 60 % de parts de marché pour les véhicules électriques en 2024, portée par une électricité hydraulique bon marché — bien devant, par exemple, les États-Unis, autour de 8 %.

Une plateforme économique, pas seulement un moteur plus performant

La raison plus profonde pour laquelle cette vague ne s’essoufflera pas n’est pas technique — elle est économique. Un véhicule électrique est une plateforme. Sa valeur augmente à mesure que l’écosystème qui l’entoure se développe, de la même manière que les smartphones sont devenus indispensables non pas tant pour leur matériel que pour tout ce qui s’y connecte.

Chaque borne de recharge installée rend le véhicule électrique suivant plus attractif. Chaque mise à jour logicielle augmente la valeur de toutes les voitures déjà en circulation. Chaque batterie recyclée alimente la chaîne d’approvisionnement qui rend la suivante moins coûteuse. C’est aussi l’une des raisons pour lesquelles d’autres technologies, comme les véhicules à hydrogène à pile à combustible, peinent à se déployer à grande échelle : la technologie existe, mais l’ensemble des conditions nécessaires n’est pas encore réuni.

Une étude menée auprès de 8 000 conducteurs à Shanghai montre que l’angoisse de l’autonomie — la peur de tomber en panne de batterie — a un coût économique réel, en raison de trajets évités inutilement. Mais ce coût diminue rapidement, non pas parce que les batteries se sont améliorées, mais parce que les réseaux de recharge se sont étendus.

Rendre visible en temps réel la disponibilité des bornes pourrait ajouter entre 6 et 8 points de part de marché d’ici à 2030. Et comme la recharge des véhicules électriques est bien plus flexible que la plupart des autres usages domestiques de l’électricité, les conducteurs peuvent se détourner des heures de pointe avec une grande facilité lorsque le prix les y incite — transformant la voiture en un véritable atout pour le réseau, capable de stocker et de restituer de l’électricité selon les besoins. Il s’agit là d’effets de réseau économiques, et non de simples caractéristiques techniques.

Remplacer une dépendance par une autre

Mettre fin à la dépendance au pétrole ne supprime pas l’exposition géopolitique. Elle la déplace.

Fin 2025, la Chine a introduit des règles imposant une autorisation gouvernementale pour les exportations contenant plus de 0,1 % de terres rares. Le levier qui provenait autrefois du contrôle des flux pétroliers repose désormais sur la maîtrise des capacités de transformation et des chaînes d’approvisionnement en composants.

Les minerais en jeu — lithium, cobalt, nickel, graphite, néodyme, pour n’en citer que quelques-uns — comportent leurs propres risques géopolitiques et, comme nous l’avons montré ailleurs, des coûts humains importants pour les communautés qui les extraient. Cela alimente un cycle prévisible de contestation sociale qui menace de freiner la transition si l’industrie ne s’engage pas en faveur d’une innovation responsable et durable.

Le cobalt a longtemps permis aux véhicules électriques de parcourir de plus longues distances avec une même charge. Et lorsque les prix ont grimpé, la recherche s’est accélérée permettant de concevoir des batteries contenant moins de cobalt, voire pas du tout. Aujourd’hui, plus de la moitié des batteries de véhicules électriques vendues dans le monde n’en contiennent pas.

Des données sur quatre décennies de brevets montrent le même mécanisme : la hausse des prix des minerais réoriente systématiquement la recherche et développement vers des technologies plus économes en ressources.

La récupération du lithium et du cobalt à partir de batteries usagées devient elle aussi économiquement viable, déplaçant une partie de la chaîne d’approvisionnement loin des sites d’extraction exposés aux risques géopolitiques. Par ailleurs, la Norvège et d’autres pays cherchent à exploiter de nouvelles ressources en minerais critiques afin de diversifier les approvisionnements.

Une transition bien réelle mais non sans risques

La crise d’Ormuz rappelle le coût d’une dépendance énergétique concentrée. La transition vers les véhicules électriques n’en a pas besoin. La courbe d’apprentissage continue de baisser, la plateforme produit des effets cumulatifs, l’économie du modèle ne cesse de s’améliorer. C’est ce qui rend cette vague différente.

Ce qu’elle ne fait pas, en revanche, c’est éliminer les risques géopolitiques. Contrairement au pétrole, où le pouvoir repose sur les flux d’énergie, les chaînes d’approvisionnement des véhicules électriques concentrent le pouvoir autour des matériaux, des capacités de transformation et des goulets d’étranglement technologiques — des chaînes d’approvisionnement fortement concentrées et porteuses de risques sérieux. La dépendance au carburant devient une dépendance aux minerais. Et cette dépendance est, elle aussi, fortement concentrée.

Les régions automobiles traditionnelles absorbent déjà des pertes d’emplois concentrées, et l’histoire montre que ces bouleversements laissent des cicatrices durables, même lorsque les effets globaux à long terme sont positifs. Pourtant, l’assemblage des véhicules électriques se révèle plus intensif en main-d’œuvre dans les pays occidentaux que prévu — nécessitant davantage de travailleurs sur les chaînes de production, et non moins, du moins dans la phase de montée en puissance. À l’inverse, en Chine, l’automatisation massive a conduit à l’émergence d’« usines sombres » où la présence humaine est si réduite que l’éclairage n’est même plus nécessaire.

Les mêmes régions aujourd’hui confrontées aux pertes pourraient en tirer des bénéfices. Mais les gains et les pertes ne concernent pas les mêmes personnes. C’est là que réside encore l’essentiel du travail à accomplir.

The Conversation

Viet Nguyen-Tien reçoit des financements de l’ESRC via le Centre for Economic Performance (ES/T014431/1) et le Programme on Innovation and Diffusion (ES/V009478/1), et a précédemment été financé par la Faraday Institution dans le cadre du projet ReLiB (numéros de subvention FIRG005 et FIRG006).

Gavin D. J. Harper reçoit des financements de la Faraday Institution (numéros de subvention FIRG027, FIRG057 et FIRG085). Site du projet ReLiB : https://relib.org.uk/

Robert Elliott ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Batteries, coûts, réseaux… L’industrie automobile franchit le point de bascule et peut s’affranchir du pétrole – https://theconversation.com/batteries-couts-reseaux-lindustrie-automobile-franchit-le-point-de-bascule-et-peut-saffranchir-du-petrole-280924

Un fossile d’embryon découvert en Afrique du Sud prouve que les ancêtres des mammifères pondaient des œufs

Source: The Conversation – in French – By Julien Benoit, Associate professor in Vertebrate Palaeontology, University of the Witwatersrand

Reconstitution artistique d’un embryon de Lystrosaurus Artiste: Sophie Vrard, CC BY

Il y a entre 280 et 200 millions d’années vivait un groupe d’animaux à l’origine des mammifères, humains inclus : les thérapsides. Ils ont été décrits pour la première fois il y a plus de 150 ans à partir de fossiles découverts en Afrique du Sud, et de nombreux autres spécimens ont été mis au jour depuis lors.

James Kitching, l’un des chasseurs de fossiles sud-africains les plus talentueux du XXe siècle, a mis au jour plusieurs milliers de crânes et squelettes de thérapsides dans les roches du Karoo (une région semi-aride de l’intérieur du pays), ainsi que des œufs de dinosaures fossilisés. Néanmoins, ni lui ni aucun paléontologue après lui n’ont jamais trouvé d’œufs de thérapsides.

Ils devaient pourtant exister, car certains mammifères (l’ornithorynque et les échidnés) pondent bien des œufs. Mais Kitching a commencé à douter que les thérapsides en aient jamais pondu : peut-être, supposait-il, étaient-ils déjà vivipares (donnant naissance à des petits vivants), comme la plupart de leurs descendants mammifères.

Mes collègues et moi même, qui étudions les animaux disparus et les environnements dans lesquels ils vivaient il y a des millions d’années, venons de publier un nouvel article dans lequel nous décrivons, pour la première fois, l’œuf fossile contenant un embryon d’un ancêtre des mammifères vieux de 250 millions d’années. Il prouve enfin que les thérapsides étaient bel et bien ovipares. Cette découverte apporte un éclairage nouveau sur les stratégies de reproduction et de survie des thérapsides.

Main tenant ce qui ressemble à un œuf de pierre
L’œuf sur le point d’être scanné au synchrotron de Grenoble.
Fourni par l’auteur, CC BY

Un mystère vieux de 20 ans

L’œuf fossile et l’embryon que nous avons décrits ont été découverts près d’Oviston, dans la province du Cap-Oriental, en Afrique du Sud, par John Nyaphuli, un paléontologue de Bloemfontein, en 2008. Il est conservé dans les collections du Musée national de Bloemfontein. Nous savions qu’il appartenait à une espèce qui a vécu il y a entre 252 et 250 millions d’années, appelée Lystrosaurus, dont les adultes étaient de la taille d’un cochon, avaient la peau nue, un bec semblable à celui d’une tortue et deux défenses saillantes pointant vers le bas. Mais à sa decouverte, personne ne savait si il s’agissait réellement d’un œuf.

La raison pour laquelle il a fallu 20 ans pour prouver qu’il en était bien un est que la coquille n’est pas préservée. Seul un embryon recroquevillé est visible. S’il y avait une coquille, elle devait probablement être molle (faite de protéines) car seuls les dinosaures les plus évolués et les oiseaux pondent des œufs à coquille dure. De plus, les squelettes complets recroquevillé ne sont pas rares dans le Karoo, y compris chez des specimens adultes. Alors, comment prouver que ce jeune spécimen a été fossilisé à l’intérieur d’un œuf ?

La réponse à cette question est venue d’une étude basée sur la technologie de pointe de l’Installation européenne de rayonnement synchrotron à Grenoble, en France. Là-bas, nous avons utilisé une puissante source de rayons X pour obtenir des images de l’intérieur des os de l’embryon. Grâce à ce traitement, le fossile a révélé tous ses secrets, notamment son stade de développement embryonnaire.

Reconstitution 3D de l’embryon basée sur le scan synchrotron réalisé à l’ESRF.
Fourni par l’auteur, CC BY

Nous avons découvert que les mâchoires inférieures de son bec n’étaient pas complètement soudées. Cette caractéristique développementale n’est observée que chez les embryons de tortues et d’oiseaux modernes, longtemps avant l’éclosion (leur permettant, à la naissance, d’avoir un bec soit suffisamment robuste pour se nourrir). Cela signifie que notre embryon de Lystrosaurus recroquevillé était mort in ovo (dans l’œuf), blotti dans sa coquille molle et aujourd’hui disparue. C’était la preuve que les paléontologues attendaient !

Grâce à l’examen synchrotron de sa mâchoire inférieure, nous avons enfin pu démontrer que cet embryon était bien celui d’un bébé Lystrosaurus dans son œuf non éclos.

Un célèbre survivant

Le Lystrosaurus est un thérapside herbivore (mangeur de plantes) célèbre pour avoir survécu à la « crise Permien-Trias», une crise biologique survenue il y a 252 millions d’années durant laquelle 90 % de tous les êtres vivants sur Terre ont péri. La vie a failli disparaître, ce qui en fait le deuxième événement le plus important de l’histoire de la vie sur Terre après l’origine de la vie elle-même.

La manière dont le Lystrosaurus a survécu à cet événement reste un mystère intrigant, mais l’œuf fournit quelques indices. Il montre d’abord que l’animal pondait des œufs relativement volumineux. Les œufs de grande taille sont produits par des espèces dont l’embryon se nourrit de vitellus (le jaune) à l’intérieur de l’œuf, alors que celles pondant de petits œufs, comme les monotrèmes (l’ornithorynque et l’échidné), nourrissent leurs petits après la naissance avec du lait. La grande taille de son œuf implique que le Lystrosaurus n’allaitait donc pas ses petits.

En ce qui concerne sa stratégie de survie, cela indique deux choses supplémentaires. Premièrement, cela signifie que l’œuf était moins sujet à la dessiccation (assèchement). Plus l’œuf est gros, plus sa surface est petite (toutes proportions gardées), de sorte que les œufs de Lystrosaurus perdaient moins d’eau à travers leur coquille molle que ceux d’autres espèces de la même époque. Compte tenu de l’environnement sec qui régnait pendant et immédiatement après l’extinction, cela constituait un avantage majeur, d’autant plus que les œufs à coquille dure n’évolueront pas avant au moins 50 millions d’années.

Deuxièmement, un gros œuf implique que le Lystrosaurus était probablement précoce, ce qui signifie que les bébés naissaient à un stade avancé de leur développement. Les nouveau-nés de Lystrosaurus étaient assez grands pour se nourrir seuls, fuir les prédateurs et atteignaient la maturité plus rapidement, ce qui leur permettait de se reproduire tôt.

Une croissance rapide, une reproduction précoce et une grande prolifération étaient les secrets de la survie du Lystrosaurus.

L’identification de cet œuf fossile nous aide ainsi à mieux comprendre l’origine de la biologie reproductive et de la lactation chez les mammifères, ainsi que la stratégie de survie du Lystrosaurus face à la crise biologique la plus dévastatrice que notre planète ait connue. Elle nous aide aussi à mieux saisir comment les espèces modernes pourraient faire face à la sixième extinction de masse des espèces qui se déroule actuellement.

The Conversation

Julien Benoit bénéficie d’un financement de la plateforme « African Origins » du DSTI-NRF et du Centre d’excellence GENUS en paléosciences.

Jennifer Botha ne travaille pas pour, ne conseille pas, ne détient pas d’actions et ne reçoit pas de financement de la part d’une entreprise ou d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune affiliation pertinente en dehors de son poste universitaire.

Vincent Fernandez travaille pour le synchrotron de l’ESRF et s’est vu attribuer du temps de faisceau à l’ESRF pour cette expérience.

ref. Un fossile d’embryon découvert en Afrique du Sud prouve que les ancêtres des mammifères pondaient des œufs – https://theconversation.com/un-fossile-dembryon-decouvert-en-afrique-du-sud-prouve-que-les-ancetres-des-mammiferes-pondaient-des-oeufs-280479

Comment les reines bourdons peuvent-elles survivre plusieurs jours sous l’eau ?

Source: The Conversation – in French – By Sabrina Rondeau, Postdoctoral Researcher in Pollinator Ecology, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Une reine bourdon accumule des réserves nutritives en prévision de l’hivernage.
Lucas Borg-Darveau

Les colonies de bourdons dépendent entièrement de la survie des reines pendant l’hiver. Une découverte surprenante montre qu’elles peuvent respirer sous l’eau et survivre à une immersion prolongée.


Chez la plupart des espèces de bourdons, les reines passent l’hiver enfouies sous terre dans une petite cavité de la taille d’un raisin. Pendant six à neuf mois, elles attendent le retour du printemps dans un état proche du sommeil profond appelé diapause. Mais avec le changement climatique, les pluies deviennent plus intenses dans de nombreuses régions et les reines qui hivernent sous terre sont de plus en plus exposées aux risques d’inondation.

Heureusement, ces insectes peuvent survivre plusieurs jours sous l’eau sans se noyer. De façon inattendue, nos nouvelles recherches montrent qu’elles y parviennent grâce à un processus qui leur permet de passer jusqu’à huit jours immergées tout en continant à respirer.

Tout a commencé par un accident de laboratoire

Nous avons d’abord découvert que les reines bourdons en hivernage pouvaient survivre à une immersion grâce à un accident.

Lors d’une expérience menée à l’Université de Guelph (Ontario, Canada), certains des tubes dans lesquels les reines passaient l’hiver dans un réfrigérateur de laboratoire se sont accidentellement remplis d’eau. Au départ, nous avons pensé que les reines étaient mortes. Mais après avoir vidé l’eau, elles ont commencé à bouger et se sont rapidement rétablies, suggérant que les reines bourdons étaient en mesure de survivre à une immersion.

Une reine bourdon respirant sous l’eau.
(Charles-Antoine Darveau)

Nous avons alors conçu une expérience de suivi impliquant 143 reines du bourdon commun de l’Est (Bombus impatiens). Nos résultats ont confirmé qu’il ne s’agissait pas d’un simple hasard : les reines ont bel et bien résisté à une immersion complète pendant près d’une semaine.

Restait une question intrigante : comment cet insecte pollinisateur terrestre peut-il survivre sous l’eau ? Pour y répondre, il nous fallait adopter une nouvelle approche et étudier leur physiologie.

Au cœur de la colonie

La reine est le cœur d’une colonie de bourdons : elle est la seule capable d’assurer la génération suivante. Si l’on entend souvent le bourdonnement des ouvrières qui visitent les fleurs en été, les reines, elles, sont rarement visibles. Elles passent en effet une grande partie de la saison à l’intérieur du nid, où elles pondent des œufs qui donneront naissance aux ouvrières puis, plus tard dans l’été, aux mâles et aux nouvelles reines.

Lorsque l’hiver arrive, la plupart des membres de la colonie meurent et seules les reines nouvellement produites survivent. Après l’accouplement, elles se dispersent et s’enfouissent dans le sol, chacune s’installant dans une petite cavité où elle entre en diapause. Quand le printemps revient enfin, les reines qui ont survécu à ce long sommeil souterrain sortent de leur abri et entreprennent la tâche cruciale de fonder une nouvelle colonie.

Respirer sous l’eau

Pour comprendre comment ces reines peuvent survivre à une immersion, nous avons étudié leur respiration et leur métabolisme lors d’une expérience subséquente menée à l’Université d’Ottawa (Ontario, Canada). Pendant la diapause, les reines sont déjà dans un mode d’économie d’énergie extrême. L’énergie nécessaire à leur survie — leur taux métabolique — chute de plus de 99 %. Lorsqu’elles sont immergées, leurs besoins énergétiques diminuent encore davantage. Avec des besoins en oxygène aussi faibles, respirer sous l’eau devient possible.

Mais comment avons-nous pu déterminer que les reines respirent réellement sous l’eau ? Une méthode consiste à mesurer les échanges de gaz avec l’eau environnante. C’est ce que nous avons fait, et les résultats sont frappants : pendant huit jours d’immersion, les reines ont continué à consommer de l’oxygène et à libérer du dioxyde de carbone sous l’eau.

Une reine de bourdon dans son hibernaculum (terrier souterrain).
(Sabrina Rondeau)

De nombreux insectes aquatiques utilisent une astuce simple pour respirer sous l’eau. Une fine couche d’air adhère à leur corps, ce qui leur permet d’utiliser leur système respiratoire habituel — le système trachéen. L’oxygène présent dans l’eau environnante se diffuse progressivement dans cette couche d’air. Les reines bourdons s’appuient probablement sur un mécanisme similaire.

Toutefois, la respiration sous l’eau ne suffit pas à couvrir entièrement leurs besoins énergétiques. Pour combler ce manque, les reines produisent aussi une partie de leur énergie grâce au métabolisme anaérobie — un processus qui ne nécessite pas d’oxygène. Cette voie produit de l’acide lactique, que nous avons effectivement détecté chez les reines pendant l’immersion.

Ces adaptations physiologiques leur permettent de survivre sous l’eau, mais elles ont un coût. Après être remontées à la surface, les reines doivent passer plusieurs jours à récupérer, en dépensant bien plus d’énergie que si elles n’avaient jamais été immergées.

Une résilience inattendue

Les reines bourdons passent l’hiver seules, enfouies sous terre et dépendantes des réserves d’énergie accumulées pour survivre jusqu’au printemps. Leur capacité à tolérer plusieurs jours d’immersion — et même à respirer sous l’eau — révèle une résilience inattendue face à l’un des dangers de cette vie souterraine.

C’est un point crucial, car les colonies de bourdons dépendent entièrement de la survie des reines qui hivernent. Si une reine meurt pendant l’hiver, la colonie qu’elle aurait fondée au printemps suivant ne verra jamais le jour.

Cette capacité à survivre à une immersion pourrait jouer un rôle important — et jusqu’ici largement sous-estimé — dans la résilience des populations de bourdons menacées. Même pour des insectes aussi familiers et relativement bien étudiés, il reste donc encore beaucoup à découvrir sur les façons parfois surprenantes dont ils parviennent à faire face aux défis environnementaux.

The Conversation

Sabrina Rondeau a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du Fonds de recherche du Québec — Nature et technologies, ainsi que de la Fondation de la famille Weston.

Charles-Antoine Darveau reçoit des financements du programme de subventions à la découverte du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada.

Nigel Raine reçoit des financements du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du projet Horizon Europe ProPollSoil, du Fonds d’innovation de la Fondation canadienne pour l’innovation, du ministère de l’Agriculture, de l’Alimentation et de l’Agroentreprise de l’Ontario, de la Fédération canadienne de la faune et de la Fondation de la famille Weston.

ref. Comment les reines bourdons peuvent-elles survivre plusieurs jours sous l’eau ? – https://theconversation.com/comment-les-reines-bourdons-peuvent-elles-survivre-plusieurs-jours-sous-leau-280278

Hongrie : après la défaite d’Orban, un retour à l’Europe ?

Source: The Conversation – in French – By Pierrick Bruyas, Enseignant-chercheur au Centre Européen de recherche sur le Risque, le Droit des Accidents Collectifs et des Catastrophes (CERDACC), Université de Haute-Alsace (UHA)

Le nouveau gouvernement de Péter Magyar hérite d’institutions verrouillées par le pouvoir sortant et d’une conjoncture économique compliquée. Il va se rapprocher nettement de l’UE, sans pour autant totalement trancher avec certaines positions de Viktor Orban, notamment sur le dossier de la relation avec l’Ukraine.


Après seize années au pouvoir, Viktor Orban, 62 ans, chef du parti Fidesz (classé dans le camp de la droite radicale et siégeant au Parlement européen au sein du groupe « Patriotes pour l’Europe » aux côtés du RN français, du FPÖ autrichien ou encore des Espagnols de Vox) vient, à l’issue des législatives du 12 avril dernier, de concéder sa défaite face au parti Tisza, formation de droite (elle siège au Parlement européen avec le Parti populaire européen) menée par Péter Magyar, 45 ans. Selon ce dernier, la Hongrie ne vient pas de connaître une simple alternance politique, mais un « changement complet de régime ».

La large victoire de Tisza (52 % des suffrages, contre 39 % pour le Fidesz et un peu moins de 6 % pour le parti d’extrême droite « Notre patrie ») lui offre une majorité des deux tiers des sièges au Parlement (137 sièges sur 199), la plus large jamais obtenue depuis la transition démocratique post-communiste. Le nouveau gouvernement dispose d’un mandat exceptionnel pour conduire la transition qu’il a promise vers l’après- « démocratie illibérale ». Mais les attentes citoyennes sont à la hauteur de cette victoire écrasante.

Une victoire révélatrice d’un rejet profond d’Orban

Plusieurs facteurs expliquent l’ampleur de ce basculement. Lors des législatives précédentes, en 2022, une partie importante de l’électorat avait déjà manifesté un profond désenchantement à l’égard du gouvernement en place, ce qui ne s’était pas traduit par une défaite du Fidesz, notamment en raison de la fragmentation de l’opposition. Quatre ans plus tard, plusieurs petites formations ont choisi de ne pas se présenter ou de retirer certains candidats afin de favoriser l’émergence d’une alternative crédible, ce qui a permis à Tisza de s’imposer nettement comme principal rival du pouvoir.

Le contexte international a également aussi été décisif : en 2022, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine par la Russie avait démarré récemment, ce qui avait permis à Viktor Orban de structurer sa campagne autour d’un discours sécuritaire. Il affirmait alors qu’un changement de gouvernement exposerait Budapest à un risque d’implication directe dans le conflit. Ce registre discursif a été employé de nouveau en 2026, mais il semble avoir perdu de son efficacité après plusieurs années de guerre : une large partie de l’électorat n’y adhère plus. Parallèlement, les critiques récurrentes d’Orban à l’égard de l’Union européenne n’ont pas affaibli l’attachement des Hongrois à leur appartenance à celle-ci. Selon l’Eurobaromètre de l’automne 2025, 82 % des Hongrois considèrent que faire partie de l’UE est une « bonne chose », soit une proportion supérieure à la moyenne des citoyens de l’UE partageant cette opinion, qui s’élève à 74 %.

Dans ce contexte, la campagne de Tisza s’est centrée sur des enjeux internes du pays, perçus comme prioritaires par les électeurs. En effet, l’économie hongroise est en stagnation depuis plusieurs années, et la qualité des services publics — notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation ou encore des services sociaux et des infrastructures — se dégrade progressivement. Ces évolutions sont souvent expliquées par le mode de gouvernance d’Orban, fondé sur des pratiques de népotisme et de clientélisme dont les effets sont aujourd’hui très visibles. Le triomphe de Tisza aux législatives du 12 avril, qui constitue la plus large victoire enregistrée par un parti dans l’histoire récente de la Hongrie, traduit non seulement une désapprobation du gouvernement sortant, mais aussi une recomposition des attentes politiques.

L’un des éléments saillants de cette recomposition tient à la dimension générationnelle du vote. Les jeunes électeurs ont ainsi apporté un soutien particulièrement prononcé à Tisza. Ayant grandi dans le cadre de l’intégration européenne, la Hongrie ayant adhéré à l’UE en 2004, ils sont particulièrement attachés aux bénéfices concrets qui y sont liés, tels que la liberté de circulation ou l’accès à l’espace européen d’enseignement et de recherche.

Si ces générations ont longtemps manifesté une certaine distance vis-à-vis de la politique partisane, l’évolution récente de leur mobilisation semble indiquer une prise de conscience accrue des enjeux politiques nationaux. Les scènes de célébration observées à Budapest, qui ont rassemblé des dizaines de milliers de personnes majoritairement jeunes, témoignent de cette dynamique, dans une atmosphère décrite comme euphorique, comparable à celle d’une victoire nationale au football…

Un droit constitutionnel favorable à la démocratie, mais un État de droit abîmé par les années Fidesz

La Hongrie est un État unitaire organisé sous la forme d’une démocratie parlementaire : le vote qui compte le plus, c’est celui des élections législatives, pour partie majoritaire à un tour dans des circonscriptions, et pour partie proportionnel. Ainsi, comme dans la plupart des pays d’Europe, le chef du parti ayant obtenu le plus de sièges au Parlement devient premier ministre.

Le président de la République, élu par l’Assemblée nationale, ne possède quasiment aucun pouvoir et exerce une magistrature essentiellement morale et protocolaire. En théorie, le président a la possibilité de ne pas accepter de ratifier une loi et d’exiger que le Parlement l’étudie à nouveau — ce que les juristes appellent un « veto suspensif ». Ces prérogatives n’ont toutefois quasiment pas été utilisées depuis l’arrivée de Viktor Orban à la tête du pays en 2010. Ce système, typiquement européen dans son architecture, est parfaitement conforme aux standards démocratiques.

Cela étant, la Hongrie s’est indubitablement fait remarquer en Europe en raison de ce qu’Orban a lui-même contribué à théoriser comme « la démocratie illibérale ». Pour résumer, cette doctrine s’appuie sur le principe que le pouvoir provient du peuple et doit donc être exercé par le peuple et pour le peuple, quitte à opprimer si nécessaire les minorités ou à ne pas respecter la séparation des pouvoirs. C’est ainsi que Viktor Orban s’est employé à réduire l’indépendance de la justice, à mettre la main sur les médias, à restreindre les droits des minorités sexuelles ou ethniques.




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Hongrie : une relation avec l’Europe à l’épreuve de l’homophobie d’État


Beaucoup, comme ce fut le cas pour une majorité de Hongrois pendant les années Fidesz, peuvent voir dans ce principe un retour salutaire aux sources du projet démocratique. Le débat français est d’ailleurs assez révélateur de la confusion générale de ces concepts. Pourtant, proclamer « le pouvoir du peuple, par le peuple, pour le peuple » tout en acceptant — soyons schématiques — que 90 % d’une population maltraite les 10 % restants est contraire à la dignité humaine et aux droits des minorités concernées. Ne pas respecter la limitation ou la séparation des pouvoirs au nom « du peuple », même s’il est consentant, c’est rendre plus difficile, voire impossible, pour ce peuple de changer d’avis, de procéder à une alternance politique, ou de s’exprimer librement pour critiquer le pouvoir en place. C’est cet héritage que le nouveau gouvernement va chercher à détricoter pendant son mandat.

Dans son discours de victoire, Péter Magyar a déclaré qu’il avait l’intention de transformer la pratique constitutionnelle et d’amorcer la transition vers une « démocratie libérale ». Il a appelé le gouvernement sortant à se limiter à une gestion transitoire des affaires courantes et à éviter toute décision susceptible de contraindre l’action du futur exécutif ou d’aggraver la situation économique. Il a également invité les principaux responsables institutionnels cooptés par Orban — notamment au parquet, à la Cour constitutionnelle, à la Cour suprême (Curia), à l’autorité des médias publics et à l’office de la concurrence — à se retirer volontairement.

Dans cette perspective, Magyar a indiqué que le président du pays, Tamás Sulyok — un proche d’Orban —, devrait lui confier la formation du gouvernement avant de démissionner de son plein gré ou d’être démis démocratiquement par une mise en accusation par les deux tiers des députés (ce dont Magyar sait pouvoir disposer a priori, comme il l’a expliqué en face-à-face au président lors d’une entrevue le 15 avril, Sulyok lui ayant indiqué comprendre cela). Par ailleurs, s’agissant de la responsabilité des acteurs du régime sortant, notamment de très hauts fonctionnaires qui se seraient compromis et les oligarques s’étant enrichis de façon suspecte, ils seront contraints de rendre des comptes. Pour ces élites économiques, Magyar entend créer deux agences nationales dédiées à la récupération, à la protection des actifs publics et la lutte contre corruption.

Le retour à une relation équilibrée avec l’UE

Les orientations annoncées incluent également un renforcement de la coopération avec les instances européennes et internationales. La Hongrie devrait rejoindre le Parquet européen — un instrument de l’Union européenne de lutte contre la corruption financière et basée sur l’adhésion volontaire des États — et intensifier sa collaboration avec l’Office européen de lutte anti-fraude (OLAF).

Péter Magyar, en sa qualité de député européen (depuis 2024), connaît bien l’UE, mais il n’est pas pour autant parfaitement aligné avec toutes les positions du Parlement européen ou de la Commission — ce que l’on n’exige d’ailleurs d’aucun représentant d’État membre. Magyar, qui a d’ailleurs été membre du Fidesz jusqu’en 2023, est par exemple opposé à la livraison d’armes à l’Ukraine, adopte une posture pour le moins ambivalente quant à la création d’un prêt européen d’aide à ce voisin envahi (le refusant d’abord en conférence de presse, puis semblant l’accepter le lendemain), et s’est opposé à l’idée d’une procédure d’adhésion accélérée de l’Ukraine à l’UE.

Le chef de la nouvelle majorité parlementaire a également développé une réflexion axée sur une coopération plus régionale, notamment dans le groupe de Visegrád — une organisation intergouvernementale réunissant la Hongrie, la Pologne, la Tchéquie et la Slovaquie. L’avenir dira comment il concrétisera sa volonté de rapprochement régional, mais cette tendance, chez des responsables politiques plutôt favorables à l’UE, à promouvoir des régions transnationales fortes au sein d’une Europe forte constitue indéniablement un élément à suivre.

Les premiers déplacements annoncés par Magyar — à Varsovie, Vienne et Bruxelles — sous-entendent d’ailleurs une volonté de réinscription rapide dans les circuits régionaux et européens. Dans le même temps, il a appelé à une forme de pacification interne, se posant comme le représentant de l’ensemble de tous les Hongrois, y compris des électeurs du Fidesz, tant dans le pays qu’auprès des minorités hongroises établies à l’extérieur du pays, dans les régions frontalières.

Une multitude de défis à relever

Le futur gouvernement devra se confronter à un écosystème patiemment et profondément modifié par le Fidesz : une Cour constitutionnelle fidèle à Orban (les parallèles avec la situation de la Cour suprême américaine ne manquent ici pas de pertinence) ; un président de la République au rôle certes principalement protocolaire mais très proche du premier ministre sortant ; des administrations structurées par des fonctionnaires choisis par le pouvoir précédent ; un parquet largement perçu comme peu enclin à engager des poursuites à l’encontre des proches du régime ; des autorités indépendantes — en matière de concurrence, de régulation des médias ou de supervision économique — dont les dirigeants ont été nommés pour des mandats longs ; ainsi qu’un paysage médiatique en grande partie aligné sur les positions gouvernementales (la première prise de parole de Magyar devant la presse a d’ailleurs été réservée aux médias indépendants et étrangers).

À ces défis s’ajoutent une conjoncture difficile, avec un déficit budgétaire élevé (environ 6 %) et une économie stagnante, sans oublier un contexte international marqué par la guerre au Proche-Orient, le blocage du détroit d’Ormuz, le désinvestissement de l’OTAN (dont fait partie la Hongrie), et plus de 17 milliards d’euros de fonds européens qui restent pour l’instant bloqués.

Tout reste sans doute à faire en Hongrie, et le retour vers le modèle libéral prendra très certainement du temps. La configuration issue des urnes ouvre néanmoins, pour la première fois depuis de nombreuses années, une fenêtre d’opportunité réelle pour engager ce mouvement.

The Conversation

Pierrick Bruyas a reçu des financements de Horizon Europe.

Péter Balogh a reçu des financements de National Research, Development and Innovation Office et Horizon Europe.

ref. Hongrie : après la défaite d’Orban, un retour à l’Europe ? – https://theconversation.com/hongrie-apres-la-defaite-dorban-un-retour-a-leurope-280748

Y a-t-il des peines plus clémentes pour des non-citoyens au Québec ?

Source: The Conversation – in French – By Meritxell Abellan-Almenara, Candidate au doctorat, Université de Montréal

Un juge de la Cour du Québec a jeté un pavé dans la mare en suggérant que les personnes non citoyennes qui se retrouvent devant la justice bénéficient de peines plus clémentes, afin d’éviter leur déportation vers leur pays d’origine une fois cette peine purgée.


Le mercredi 8 avril 2026, dans l’affaire R. c. Bladimir-Castillo, le juge de la Cour du Québec Antoine Piché a en effet clamé que certaines pratiques de la Couronne seraient en train de créer un système pénal plus clément en faveur des personnes non citoyennes, contournant ainsi l’intention du législateur fédéral.

Le ministre de la Justice du Québec, Simon Jolin-Barrette, a aussitôt réagi en exhortant le Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP) à réviser ses pratiques. Mais le DPCP nie l’existence de tout système parallèle.

Une dynamique similaire s’observe au niveau fédéral, où le Parti conservateur du Canada a présenté en septembre 2025 un projet de loi intitulé Une loi pour tous. Celle-ci vise à dénoncer un système de justice à deux vitesses contraire aux principes d’équité et d’égalité devant la loi.

Qu’y a-t-il de vrai dans ces allégations ? Sommes-nous face à un système de détermination de la peine qui pénalise les citoyens canadiens et favorise les non-citoyens ? Mes recherches doctorales permettent d’éclairer la question en mettant en lumière l’influence réelle du statut migratoire lors de la détermination de la peine par les cours québécoises.

Les mêmes principes pour tous, dit la Cour suprême

L’article 36 de la Loi sur l’immigration et la protection des réfugiés (LIPR) établit les règles de base : toute personne non-citoyenne (qu’elle soit détentrice d’un visa, réfugiée ou même résidente permanente) déclarée coupable d’une infraction criminelle punissable d’un maximum d’au moins dix ans de prison ou ayant écopée d’une peine prison de plus de six mois, sera déclarée interdite — et donc expulsée — du territoire canadien.

De plus, toute personne non citoyenne qui n’est pas résidente permanente sera aussi interdite si elle est trouvée coupable d’une infraction punissable par mise en accusation, ou bien de deux infractions distinctes.

Depuis 2013, la Cour suprême indique aux juges qu’ils peuvent prendre en compte ce risque d’interdiction et d’expulsion pour décider quelle peine ils imposent à une personne non citoyenne. La cour les astreint cependant à deux conditions. D’abord, la peine imposée doit être proportionnelle à la gravité de l’infraction et à la responsabilité de la personne accusée. Ensuite, la prise en compte des conséquences migratoires ne doit pas mener à une peine artificiellement réduite contournant la volonté du législateur.

Les instructions de la Cour suprême sont claires : la détermination de la peine d’une personne non citoyenne doit suivre exactement les mêmes principes que pour une personne canadienne. Les limites à la discrétion du juge imposées par le principe de proportionnalité demeurent identiques, que la personne soit citoyenne ou pas.

Les conséquences en matière d’immigration peuvent être prises en compte, mais au même titre que d’autres conséquences collatérales qui font partie de la situation globale de la personne accusée, comme la perte d’un emploi ou d’un permis de conduire. Si on généralise la logique du juge Piché, il faudrait alors conclure que la justice canadienne a créé un système parallèle pénalisant les personnes au chômage ou ne détenant pas le permis de conduire.

Ainsi, sur la base de la LIPR et des recommandations de la Cour suprême, les personnes non citoyennes font face à des conséquences beaucoup plus sérieuses que les Canadiens lorsqu’elles sont déclarées coupables d’un crime. Les statistiques de l’Agence des services frontaliers du Canada le confirment : chaque année, environ 1000 personnes non citoyennes sont expulsées du Canada à la suite de leur condamnation.

Les conséquences mentionnées, mais sans effet sur la peine imposée

Sur la base d’une analyse qualitative de la jurisprudence de la Cour du Québec depuis 2001 (année d’adoption de la LIPR) et de 16 entrevues semi-structurées menées en 2025 avec des juges de la Chambre criminelle et pénale de la Cour du Québec, mes travaux montrent que les personnes non citoyennes ne bénéficient pas d’un traitement plus clément que celles ayant la nationalité canadienne. De plus, l’intention du législateur de ne pas créer un système parallèle constitue un facteur central qui encadre et limite l’action de la Couronne et des juges québécois.

L’analyse de la jurisprudence montre que la quasi-totalité des décisions concernant des personnes non citoyennes mentionne les conséquences en matière d’immigration. Mais cette mention n’a, dans la plupart des cas, aucun effet réel sur la peine imposée : malgré la prise en compte du statut migratoire, la personne se voit généralement imposer une peine entraînant son interdiction de territoire.

Un juge du district de Longueuil l’explique ainsi :

Moi, j’applique la loi ; si d’autres sont chargés de décider si quelqu’un doit rester au pays, qui suis-je pour en décider autrement ?

Le nombre d’affaires où la réduction d’une peine permet à une personne non citoyenne d’éviter une déclaration d’interdiction demeure ainsi très restreint, ce qui contredit la thèse d’un système parallèle. Et, même dans les rares cas où la peine est réduite, les juges confirment que le risque d’expulsion ne constitue jamais le facteur décisif.

Comme le dit ce juge montréalais avec presque 20 ans d’expérience :

la loi est la même pour tous, que l’on soit canadien où que l’on soit immigrant […] c’est le même traitement qui doit être imposé. […] Ça ne signifie pas que ce critère là ou cette conséquence indirecte ne soit pas prise en compte, mais elle ne doit pas effacer tous les autres critères qui doivent être pesés, qui doivent être mis dans la balance.

Les entretiens révèlent ainsi que les juges respectent scrupuleusement les limites imposées par le législateur et s’inscrivent dans une logique de stricte application du droit.

Comme l’exprime un autre juge siégeant à Montréal :

c’est le choix des personnes élues par la population ; je m’incline et j’applique la loi.

Contrairement à ce qu’avance le Parti conservateur du Canada, les données probantes montrent que le respect de la volonté du législateur demeure le principal critère guidant la prise de décision judiciaire, quelle que soit la nationalité de la personne accusée.

Une réflexion s’impose sur le pouvoir disproportionné de la Couronne

Ces constats doivent cependant être nuancés : mes travaux concernent des décisions où le juge détermine lui-même la peine, sans suggestion commune des parties. Or, au Canada, environ 90 % des affaires criminelles se règlent par des plaidoyers de culpabilité, dans le cadre duquel la poursuite et la défense négocient la peine et la proposent au juge, qui doit l’accepter sauf dans des cas exceptionnels.


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Les procès où le juge détermine la peine sans être lié par une proposition conjointe, et peut donc exercer pleinement son pouvoir discrétionnaire, ne représentent ainsi qu’une proportion marginale des dossiers qu’ils traitent. La Cour suprême l’a d’ailleurs reconnu : les accords entre parties en échange d’un plaidoyer de culpabilité sont non seulement acceptés au Canada, ils sont « tout à fait souhaitables » et même « essentiels au bon fonctionnement de notre système de justice pénale ».

Ainsi, plutôt que de débattre d’une éventuelle différence de traitement entre personnes citoyennes et non-citoyennes, ne serait-il pas plus pertinent de s’interroger sur les fondements d’un système qui nécessite les plaidoyers de culpabilité pour fonctionner, et sur l’énorme pouvoir que cela confère à la Couronne ? À cet égard, et pour reprendre les mots du juge Piché dans son jugement, « une réflexion s’impose ».

La Conversation Canada

Meritxell Abellan-Almenara a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH) à travers le Programme de bourses d’études supérieures du Canada Vanier (BESC Vanier) et de la Maison des Affaires Publiques et Internationales de l’Université de Montréal.

ref. Y a-t-il des peines plus clémentes pour des non-citoyens au Québec ? – https://theconversation.com/y-a-t-il-des-peines-plus-clementes-pour-des-non-citoyens-au-quebec-280646

« Toute une civilisation disparaîtra cette nuit » : pourquoi les mots de Trump préparent les esprits à l’impensable

Source: The Conversation – in French – By Stephanie A. (Sam) Martin, Frank and Bethine Church Endowed Chair of Public Affairs, Boise State University

Le discours du président Donald Trump au fur et à mesure du temps s’est fait de plus en plus virulent. Wildpixel/iStock via Getty Images Plus

Le 7 avril 2026, Donald Trump a menacé l’Iran : « Ouvrez ce foutu détroit, bande de tarés, ou vous vivrez en enfer », puis il a ajouté : « Toute une civilisation disparaîtra cette nuit. » Cette rhétorique a un but politique : préparer les esprits à une escalade de violence.


L’un des aspects les plus déroutants du langage de Donald Trump, c’est qu’il est à la fois choquant et anesthésiant. En effet, lorsque le président étatsunien déclare quelque chose de scandaleux, le pays se recroqueville sur lui-même, mais ensuite, ce qui a choqué se banalise et devient familier.

En qualité de chercheur spécialiste de la rhétorique présidentielle, je sais que cet enchaînement a des effets délétères. Il conditionne le public à absorber la transgression. Ce qui jadis aurait constitué un séisme politique ou à une violation des normes constitutionnelles apparaît désormais comme ordinaire. Les derniers discours de Trump et leur démagogie extrême méritent qu’on s’y attarde parce que la rhétorique de Trump à propos de l’Iran est devenue incendiaire. Sur son réseau Truth Social début avril, il a utilisé un langage truffé de grossièretés, menaçant d’attaquer les infrastructures du pays :

« Ouvrez ce foutu détroit, bande de tarés, ou vous vivrez en enfer. »

Il a appelé les Iraniens à se soulever contre leur gouvernement. Il a averti qui si l’Iran ne se conformait pas aux exigences américaines :

« Toute une civilisation disparaîtra cette nuit. »

L’agence Associated Press a commenté ces propos comme une escalade du conflit en cours, et pas comme un simple excès de langage : « Alors que le conflit est entré dans son deuxième mois, Trump a intensifié ses avertissements de bombarder les infrastructures iraniennes. » Le Comité international de la Croix-Rouge a rappelé, de manière inhabituelle, que les règles de la guerre devaient être respectées « dans les paroles comme dans les actes », suggérant que cette rhétorique était aussi une partie du problème.

Ces remarques de Trump étaient-elles réellement différentes des précédentes ? Je pense que c’est le cas. En effet, depuis des années, la rhétorique de Trump repose sur l’insulte, la moquerie, la menace et le mépris. Il a ainsi rabaissé ses adversaires et contribué à dégrader le niveau de la vie publique états-unienne.

Mais ce qui semble différent dans ses propos du début du mois d’avril 2026, c’est l’ampleur de la violence exprimée par son langage. Ses déclarations sur l’Iran ont dépassé les attaques personnelles ou le nationalisme bravache pour évoquer une punition collective et une destruction civilisationnelle. Le style était familier, l’horizon des dommages ne l’était pas.

Un message publié sur les réseaux sociaux par le président Donald Trump, dans lequel il menace de détruire la civilisation iranienne
Le message publié par le président Donald Trump sur les réseaux sociaux le 7 avril 2026, dans lequel il menaçait de détruire « toute une civilisation », en référence à l’Iran.
Truth Social

La politique de la peur

La rhétorique présidentielle relève plus de la permission que de la persuasion. Les présidents ne se contentent pas d’argumenter, ils envoient des signaux. À travers ces signaux, ils indiquent au public quelle est la situation, quel danger se joue, quelles réponses sont raisonnables. En ce sens, le président a un rôle de déclencheur. Ses mots orientent les journalistes, les législateurs, ses alliés politiques et ses partisans pour qualifier les événements avant même qu’ils ne soient vraiment compris et analysés.

Les travaux du théoricien politique Corey Robin sur la politique de la peur offrent une grille de lecture utile pour comprendre ce qui se joue à travers la rhétorique violente de Trump. Selon Robin, la peur n’est pas simplement un sentiment qui surgit naturellement face au danger. Elle est politiquement construite. Le pouvoir apprend aux individus ce qu’ils doivent craindre, comment nommer le danger et vers où diriger leur inquiétude. La rhétorique présidentielle est un outil essentiel pour ce travail.

Ainsi, un président ne se contente pas de décrire une menace. Il lui donne aussi une forme et une échelle. Il indique au public son ampleur, sa proximité et les types de réponses raisonnables.

Un bon exemple s’est produit après les attentats du 11 septembre 2001, lorsque, en visitant Ground Zero à New York, George W. Bush a déclaré : « Je vous entends. Le reste du monde vous entend. Et ceux qui ont fait tomber ces bâtiments nous entendront bientôt. » Par cette phrase, Bush reconnaissait la gravité des événements, tout en promettant de riposter contre les terroristes et de rendre la justice.

Face à des déclarations comme de Trump à propos de l’Iran, le problème n’est pas simplement qu’un président ait tenu des propos extrêmes, mais dans les effets produits par ce langage extrême.

L’hyperbole politique abaisse le seuil de ce que le public peut imaginer comme légitime, comme acceptable. Lorsque des présidents profèrent des menaces comme celles de Trump, la souffrance de masse devient imaginable. Les mots du président et ses publications sur les réseaux sociaux testent notre capacité à percevoir ce langage comme une transgression, ou à l’intégrer comme une tactique de négociation parmi d’autres.

À Ground Zero après les attentats du 11-Septembre, le président George W. Bush a reconnu la gravité des faits tout en promettant de riposter.

Façonner la réalité

La rhétorique présidentielle importe pour des raisons qui dépassent la persuasion ou le style. Elle contribue à organiser la réalité. Elle indique au public ce qui est grave, qui est dangereux, quelles souffrances comptent et quelles formes de violence peuvent être conçues comme nécessaires. Le président Barack Obama l’a montré en 2012, lors d’une veillée en hommage aux victimes de la fusillade de l’école primaire Sandy Hook, déclarant :

« Nous portons une responsabilité envers chaque enfant, parce que nous comptons sur les autres pour veiller sur les nôtres. »

Il ajoutait :

« Nous sommes tous des parents ; ce sont tous nos enfants. »

Par ces mots, Obama appelait chacun à ressentir la perte de 20 enfants tués et à œuvrer pour une solution face à la violence armée.

Trump profite d’un public usé par la répétition. Chaque nouvelle transgression est accompagnée du souvenir des précédentes. Les individus finissent par douter de leurs propres réactions. Ils se disent « C’est choquant, mais c’est ce qu’il fait sans cesse ». Ce sentiment paradoxal fait partie du problème. L’affaiblissement des normes rend les escalades de violence plus difficiles à identifier et à juger.

Pour autant, le dégoût ressenti par de nombreuses personnes face aux déclarations de Trump demeure important. Malgré des années de transgression de ce qui était considéré comme normal, certaines limites restent présentes.

Aujourd’hui, il ne suffit pas de se dire que Trump a changé. Il faut comprendre ce que sa présidence produit dans l’opinion. Le danger le plus grave réside dans le monde que sa rhétorique nous prépare à accepter.

The Conversation

Stephanie A. (Sam) Martin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Toute une civilisation disparaîtra cette nuit » : pourquoi les mots de Trump préparent les esprits à l’impensable – https://theconversation.com/toute-une-civilisation-disparaitra-cette-nuit-pourquoi-les-mots-de-trump-preparent-les-esprits-a-limpensable-280523

Voici les secrets sur le vieillissement que révèle le microbiome de la personne la plus âgée au monde

Source: The Conversation – in French – By Rachel Woods, Associate Professor, University of Nottingham; University of Lincoln

Si l’on ne peut choisir ses gènes, on peut en revanche prendre soin de sa flore intestinale. Suivre un régime méditerranéen a été associé à un microbiome diversifié et à une réduction du risque de maladie. (Ivana cajina, Unsplash), CC BY

Quand María Branyas Morera est décédée à l’âge de 117 ans en 2024, en Espagne, elle a laissé plus que des souvenirs. Elle a fait un don à la science : des échantillons de son microbiome intestinal.

Des chercheurs ont découvert que sa flore intestinale était aussi diversifiée que celle d’une personne plus jeune de plusieurs décennies : riche en bactéries bénéfiques liées à la résilience et à la longévité. Sa consommation quotidienne de yogourt et son régime de type méditerranéen ont peut-être contribué à ce résultat. Si l’on ne peut pas tous hériter de « gènes chanceux », prendre soin de son microbiome peut nous aider à rester en bonne santé tout au long de la vie.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Dans un article récemment publié dans Cell Reports Medicine, des scientifiques ont présenté ce qui pourrait être l’étude la plus détaillée jamais réalisée sur une personne supercentenaire (âgée de 110 ans ou plus). Avant son décès, Mme Branyas avait accepté de participer à des recherches visant à comprendre comment elle avait pu vivre aussi longtemps et en bonne santé.

En comparant ses échantillons à ceux de personnes n’ayant pas atteint un âge aussi exceptionnel, les scientifiques ont obtenu des résultats peu surprenants sur le plan génétique : Mme Branyas était porteuse de variants protecteurs contre des maladies courantes. Ils se sont également intéressés à un élément sur lequel nous avons davantage de contrôle : le microbiome intestinal.

Un microbiome jeune et diversifié

Le microbiome est la vaste communauté de bactéries, de champignons et d’autres micro-organismes qui vivent dans nos intestins. Ils aident à digérer les aliments, produisent des vitamines, influencent notre système immunitaire et communiquent même avec le cerveau. Si nos gènes jouent un rôle mineur dans la formation de notre microbiome, notre alimentation et notre mode de vie ont en revanche une grande incidence.

Avec l’âge, le microbiome intestinal perd normalement de sa diversité (variété des espèces microbiennes) et les microbes bénéfiques, comme Bifidobacterium, diminuent. Cette baisse a été associée à la fragilité.

Les intestins de Mme Branyas ont révélé une tout autre histoire. Son microbiome était aussi diversifié que celui d’un adulte beaucoup plus jeune, et particulièrement riche en bactéries de la famille des Bifidobacteriaceae, notamment du genre Bifidobacterium.

Chez la plupart des personnes âgées, ces bactéries diminuent, mais les niveaux observés chez Mme Branyas concordaient avec les rapports antérieurs faisant état d’une concentration élevée de bifidobactéries chez d’autres centenaires et supercentenaires. Les chercheurs en ont conclu que ce microbiome exceptionnellement jeune avait peut-être favorisé la santé de ses intestins et de son système immunitaire, contribuant ainsi à sa longévité hors du commun.

Les bifidobactéries sont parmi les premiers microbes à coloniser l’intestin d’un nourrisson et sont généralement considérées comme bénéfiques tout au long de la vie. Des études les associent au renforcement du système immunitaire, à la protection contre les troubles gastro-intestinaux et à la régulation du cholestérol.

Les bienfaits du yogourt et du régime méditerranéen

Le régime alimentaire de Mme Branyas a fourni une explication à son taux élevé de Bifidobacterium. Elle disait manger trois yogourts par jour, chacun contenant des bactéries vivantes soutenant la croissance des bifidobactéries. Elle suivait également un régime de type méditerranéen, qui semble favoriser la diversité du microbiome intestinal et une bonne santé.




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D’autres aliments, tels que le kéfir, le kombucha et des légumes fermentés, comme le kimchi et la choucroute, permettent le développement de Bifidobacterium. Ils contiennent tous des probiotiques, c’est-à-dire des bactéries vivantes qui se logent dans les intestins et possèdent des effets bénéfiques sur la santé.


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Cependant, les probiotiques ont besoin de carburant. Les prébiotiques, des fibres que nous ne pouvons pas digérer, mais dont se nourrissent nos microbes, se trouvent dans des aliments tels que les oignons, l’ail, les poireaux, les asperges, les bananes, l’avoine et les légumineuses. Ensemble, les probiotiques et les prébiotiques contribuent à maintenir un microbiome équilibré.

Prendre soin de sa flore intestinale

Bien sûr, cette étude portait sur une seule personne, et les scientifiques ne prétendent pas que son microbiome explique à lui seul la longue vie de Mme Branya. Sa longévité extraordinaire était très certainement le résultat de nombreux facteurs interdépendants : des gènes protecteurs, un métabolisme efficace, un faible niveau d’inflammation, mais aussi, très probablement, le soutien d’un microbiome intestinal diversifié.




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La recherche sur le microbiome progresse rapidement, mais personne ne sait encore à quoi ressemble un microbiome « parfait ». Une grande diversité est généralement associée à une meilleure santé, mais il n’existe pas de recette miracle pour vivre longtemps. Néanmoins, l’exemple de Mme Branyas vient conforter un consensus croissant : cultiver un microbiome diversifié et bénéfique est lié à une meilleure santé et à une résilience accrue.




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Si l’on ne peut choisir ses gènes, on peut en revanche prendre soin de sa flore intestinale. Pour cela, il suffit d’appliquer quelques conseils simples : manger des aliments fermentés tels que yogourt vivant, kéfir, kimchi et choucroute, ainsi que des fruits, des légumes, des légumineuses et des céréales complètes, qui fournissent les prébiotiques dont les microbes sains ont besoin.

Suivre un régime méditerranéen — basé sur les légumes, les fruits, les céréales complètes, l’huile d’olive comme principale source de graisses, le poisson et les légumineuses, et avec une consommation minimale de viande rouge, d’aliments transformés et de sucres ajoutés — a été associé à un microbiome diversifié et à une réduction du risque de maladie.

Ces habitudes ne garantissent pas une longévité supérieure à 110 ans, mais elles sont associées à un risque moindre de cancer, de diabète de type 2 et de maladies cardiovasculaires.

L’histoire de María Branyas Morera nous rappelle que la longévité dépend d’un équilibre délicat entre génétique, mode de vie et biologie. Si l’on ne peut pas tout contrôler, prendre soin de son microbiome intestinal est un effort qui permet de rester en bonne santé longtemps.

La Conversation Canada

Rachel Woods ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Voici les secrets sur le vieillissement que révèle le microbiome de la personne la plus âgée au monde – https://theconversation.com/voici-les-secrets-sur-le-vieillissement-que-revele-le-microbiome-de-la-personne-la-plus-agee-au-monde-266559

Les fromages du passé, une histoire pleine de trous

Source: The Conversation – in French – By Dominique Frere, Professeur d’archéologie et d’histoire ancienne, Université Bretagne Sud (UBS)

La célèbre phrase attribuée au général de Gaulle « Comment voulez-vous gouverner un pays où il existe 246 variétés de fromages ? » montre combien les identités régionales sont associées à des patrimoines fromagers qui semblent s’enraciner dans une histoire très ancienne. Ce qui est la fois vrai et faux, car la France fromagère dont nous sommes si fiers ne remonte qu’à cinq ou six générations.


Ouvrir le dossier des fromages de nos ancêtres, proches ou lointains, s’avère difficile pour diverses raisons. D’une part, les fromages découverts en contexte archéologique sont rares : ceux de l’âge du Bronze représentent l’exception qui confirme la règle et n’ont pu être conservés que grâce à des conditions climatiques particulières. D’autre part, les fromages du passé étaient différents de ceux que nous connaissons actuellement et appartenaient à des sociétés aux valeurs gastronomiques et aux goûts distincts des nôtres.

Chauvinisme fromager

Quand Émile Zola écrit le Ventre de Paris (1873), roman dans lequel il fait la description des fromages et de leurs odeurs (« cacophonie de souffle infect »), la cartographie des fromages consommés par les populations urbaines (et aisées) vient de se mettre en place. Nous sommes au début de la Troisième République, à l’époque même où l’industrialisation des campagnes entraîne la disparition lente mais inéluctable de savoir-faire familiaux et d’outils traditionnels de la transformation fromagère en bois, vannerie et céramique.

Parmi les différents éléments qui participent à l’identité française, les fromages sont sacralisés car emblématiques de ses différentes composantes régionales, et nous ne daignons accepter sur nos tables que quelques nobles et rares spécimens étrangers déjà cités par Zola :

« Un chester, couleur d’or, un gruyère pareil à une roue tombée de quelque char barbare, des hollandes, ronds comme des têtes coupées. »

Principales AOC en France.
Wikimédia, CC BY

Le patriotisme (ou chauvinisme) fromager peut nous rendre insupportables auprès des Italiens, des Suisses, des Hollandais et même de nos voisins de Grande-Bretagne et d’Irlande qui ont, eux aussi, une riche histoire laitière et fromagère. Une histoire qui s’inscrit dans la longue durée et qui est autant technique que sociale et culturelle, avec des représentations mentales qui rattachent les qualités (et les défauts) d’un produit laitier à celles du peuple qui le fabrique et le consomme.

Ainsi, dans l’Antiquité, l’encyclopédiste romain Pline l’Ancien (Ier siècle après notre ère) écrivait dans son Histoire naturelle que les barbares ne connaissent pas le fromage et transforment le lait uniquement pour en faire du beurre et du lait fermenté. Une partie de cette assertion est vraie – les Celtes avaient une appétence particulière pour le beurre –, mais nous avons toutes les preuves qu’ils produisaient aussi du fromage : des faisselles en céramique découvertes en différents lieux et différentes époques de l’Europe celtique, et les analyses des fèces fossilisées d’un mineur du Vᵉ siècle avant notre ère d’une galerie à sel du Hallstatt (Autriche) qui ont révélé qu’il avait mangé un bleu (et bu de la bière).

Non seulement les Celtes connaissaient les techniques de la transformation fromagère, mais il s’avère qu’ils avaient domestiqué des souches de penicillium roqueforti alors que nous pensions que les fromages persillés n’étaient apparus qu’un millénaire plus tard, au Moyen Âge.

L’affirmation de Pline ne repose pas sur une réalité historique mais sur un jugement de valeur qui vise à opposer les hommes civilisés aux barbares par le truchement des produits alimentaires. Du côté de la civilisation l’huile d’olive, le vin et le fromage, du côté de la sauvagerie les graisses animales (beurre et saindoux) et la bière. Quant à la consommation de lait fermenté par les barbares, voici ce qui explique leur aspect pâle et leur simplicité enfantine, car des hommes adultes ne doivent pas boire de lait, ce liquide suspect car issu d’un corps féminin…

Les Mangeurs de ricotta, Vincenzo Campi, vers 1580.
Wikimédia, CC BY

Une histoire pleine d’inventions

De l’Antiquité à l’époque actuelle, l’histoire de la fromagerie et des fromages est faite d’exagérations, d’inventions et de forgeries, ce que nous appelons maintenant des fakes. Sur la page Wikipédia consacrée au brie, il est écrit que celui-ci existait avant l’invasion romaine… sans la moindre preuve, mais il s’agit de sanctuariser ce fromage comme le plus ancien de France, et donc de le faire remonter à « la plus haute Antiquité », qu’importe la réalité historique.

Pour s’échapper du labyrinthe des mythes fromagers, il faut croiser les sources historiques, archéologiques et ethnographiques. Ce n’est pas une carte figée de terroirs fromagers immuables qui apparaît alors, mais des réalités diverses et mouvantes au cours du temps jusqu’à ce que s’imposent dans certaines régions des fromages à la grande réputation, recherchés par une clientèle urbaine. Tel le brie puis, bien plus tard, le camembert, dans la catégorie des fromages à croûte fleurie.

Comme l’arbre qui cache la forêt, ces fromages nobles nous font oublier qu’existait autrefois une variété extraordinaire de fromages domestiques faits avec de la présure animale et végétale (dont des plantes carnivores), des fromages maigres, gras, crémeux, frais, affinés selon des méthodes très variées, fumés, à la croûte lavée avec du vin, de la bière, du cidre, de l’alcool fort, aromatisés avec des plantes aromatiques comme le cumin (voire avec du marc de café au XIXᵉ siècle). Des fromages différents d’une localité à l’autre et d’une ferme à l’autre, avec nombre de spécialités qui ont disparu à différentes époques. Le bréhémont, le clayn, le chalamon, le craponne représentaient des fromages renommés à la fin du Moyen Âge, dont certains qui étaient des produits de luxe.

Sur les tables de la clientèle aisée figuraient les denrées les plus estimées, les meilleures de leurs catégories. Et parmi celles-ci les fromages réputés pour leurs qualités diététiques, dont le fromage salé d’Auvergne et le fromage de Lombardie (le parmesan). Mais qu’en était-il de leurs qualités gustatives ? Il est en fait difficile de le savoir, sachant que la plupart de ces fromages étaient destinés à être cuisinés, râpés pour les fromages durs et fondus pour les fromages mous et gras. Quant aux fromages très frais, comme la jonchée ou la caillebotte, ils servaient à confectionner des tartes ou se consommaient en dessert (avec du miel puis plus tard de la confiture) et de l’alcool pour les hommes.

Ce n’est que progressivement que s’instaure la pratique du fromage de service (servi tel quel à table), évolution qui marque une valorisation de certains fromages qui ne sont plus seulement l’ingrédient de divers plats, mais deviennent un aliment à part entière, digne d’être présenté en fin de repas. Les goûts et aspects des fromages du passé étaient différents de ceux que nous connaissons actuellement, pour des raisons à la fois techniques et culturelles. C’était le cas des bries au Moyen Âge mais aussi, plus proche de nous, des camemberts au XIXᵉ siècle dont la croûte virait du gris bleuté au gris vert avec des taches ocres.

Habitués à des catégories bien définies de fromages, nous serions perplexes face à l’infinie diversité des fromages rustiques du passé, bien plus nombreux que dans la citation attribuée au général de Gaulle.

The Conversation

Dominique Frere a reçu des financements de l’ANR.

ref. Les fromages du passé, une histoire pleine de trous – https://theconversation.com/les-fromages-du-passe-une-histoire-pleine-de-trous-271706

Les pistes juridiques de réforme du régime mondial des drogues : viables en théorie, bloquées en pratique

Source: The Conversation – in French – By Khalid Tinasti, Chercheur au Center on Conflict, Development and Peacebuilding, Graduate Institute – Institut de hautes études internationales et du développement (IHEID)

Entre chiffres alarmants et tensions géopolitiques croissantes, le régime multilatéral de contrôle des drogues suscite des appels à la réforme depuis une bonne décennie. Pourtant, chacune des voies envisagées se heurte à des obstacles si sérieux qu’aucune ne peut être considérée comme véritablement viable.


Selon les données de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), environ 292 millions de personnes consomment des drogues dans le monde, ce qui représente une hausse de 20 % en dix ans. Le nombre de personnes souffrant de troubles liés à l’usage de stupéfiants a atteint 64 millions.

La production de cocaïne a simultanément atteint un niveau record en 2022, avec plus de 2 700 tonnes fabriquées, près du triple des volumes de 2013-2014. Sur le marché illicite, 44 nouvelles substances psychoactives étaient identifiées. Enfin, 6,9 millions de personnes ont eu un contact formel avec la police pour des infractions liées aux drogues, 1,7 million ont été condamnées.

Ce tableau s’inscrit dans un cadre juridique construit au fil du XXᵉ siècle autour de trois instruments fondateurs : la Convention unique sur les stupéfiants de 1961, la Convention sur les substances psychotropes de 1971 et la Convention contre le trafic illicite de 1988.

Ensemble, ces traités forment un système fondé sur la classification harmonisée des substances selon leur dangerosité présumée, dont le but affiché est d’éliminer l’usage non médical des drogues. Ils ont profondément influencé les politiques nationales, mais provoquent de vives critiques relatives à la rigidité de leur cadre, à la sur-criminalisation qu’ils entraînent et à l’écart béant constaté entre objectifs et résultats.

Pourquoi il faut réformer, et pourquoi c’est si difficile

Le postulat fondateur du régime – que l’élimination totale de l’usage non médical des drogues soit atteignable – est empiriquement contestable. Malgré quatre grandes déclarations politiques mondiales en seize ans, les marchés continuent de croître sur tous les continents.

L’ONU elle-même a reconnu, en 2008, les « conséquences inattendues » d’un siècle de prohibition. Militarisation de la répression, redistribution mondiale de la violence ou marginalisation des consommateurs : ces effets ne sont pas anecdotiques mais bel et bien systémiques. L’économie illicite de la drogue prospère dans le vide créé par la prohibition ; elle finance le crime organisé et fragilise la gouvernance dans les pays producteurs et de transit.

La rigidité du droit du contrôle des drogues entre également en collision avec d’autres pans du droit international : les droits humains, la santé et le développement.

L’interprétation dominante des conventions a favorisé l’incarcération par rapport au traitement et la criminalisation par rapport à la réduction des risques. Ce n’est pas tant les textes des traités qui sont en cause que leur interprétation trop rigide. Les normes internationales dictent les actions locales, rarement l’inverse.

C’est dans ce contexte que la légalisation du cannabis dans plusieurs pays (Canada, Uruguay) a rendu ces contradictions impossibles à ignorer, en exposant l’écart croissant entre obligations conventionnelles et réalités nationales.




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Cinq voies de réforme, cinq impasses ?

La première option consiste à amender directement les conventions. Procéduralement, une simple majorité à l’Assemblée générale de l’ONU suffirait. Politiquement, la voie est quasi impraticable. Dans le climat multilatéral actuel, ouvrir la porte aux amendements risque d’aboutir à des normes plus, et non moins, restrictives ou à une opportunité de réforme transformée en tribune pour le repli conservateur.

La deuxième option, la révision du système de classification des substances par l’intermédiaire de la Commission des stupéfiants, semble plus technique. Mais déclasser certaines drogues sans toucher aux conventions pourrait créer une confusion mondiale. Cela risquerait aussi de fragiliser l’accès aux médicaments contrôlés à des fins médicales légitimes, aggravant certains des problèmes que toute réforme est censée résoudre.

La troisième voie, le retrait d’une convention suivi d’une réadhésion avec réserve, dispose d’un seul précédent. La Bolivie a réintégré la Convention unique de 1961 en 2013 avec une réserve autorisant la mastication traditionnelle de feuilles de coca. Cette manœuvre illustre la complexité de l’exercice. L’article 49 n’autorise de telles réserves que pour des usages reconnus au 1er janvier 1961, une condition que ne satisfait pas l’usage non médical du cannabis ou des psychédéliques dans la grande majorité des pays.

La quatrième option, le non-respect unilatéral, est celle qu’ont de facto choisie le Canada ou l’Uruguay en légalisant le cannabis tout en professant leur attachement aux objectifs généraux des traités. Cette posture peut parfois jouer un rôle fonctionnel dans des systèmes juridiques sans mécanismes d’application contraignants, voire catalyser une évolution normative. Mais elle reste fondamentalement instable, car elle érode la légitimité du droit international. Comme un barrage fissuré maintenu avec du ruban adhésif, elle tient jusqu’au moment où elle ne tiendra plus.




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La cinquième option, les accords conclus entre deux ou plusieurs parties ayant pour objet de modifier un traité dans leurs relations mutuelles seulement, possible sous l’article 41 de la Convention de Vienne de 1969, permettrait à un groupe d’États de modifier les conventions entre eux sans affecter les autres parties. Des experts reconnus y voient un mécanisme de réforme à « plusieurs vitesses », juridiquement cohérent et susceptible d’ouvrir de nouveaux espaces économiques pour les producteurs traditionnels du Sud. Mais même cette option, la plus rapidement applicable sur le plan juridique, exige coordination, confiance mutuelle et volonté politique soutenue.

Surtout, créer un marché mondial du cannabis non médical ne s’attaque pas aux défaillances structurelles du régime : les crises de santé publique, les violations des droits humains ou l’inaccessibilité aux médicaments essentiels contrôlés (comme la morphine). Légaliser le cannabis peut réduire la pénalisation d’une grande partie des consommateurs. Mais cela risque également de concentrer la répression sur les consommateurs de substances plus dangereuses, renforçant la marginalisation des plus vulnérables.

Les voies sont connues, mais non l’équation géopolitique

Aucune des cinq options n’est juridiquement impossible. Toutes se heurtent au même obstacle : l’absence de conditions politiques pour les actionner. Amender les conventions relève de l’utopie géopolitique. Réviser les classifications risque des effets collatéraux non maîtrisés. Le modèle bolivien de réadhésion avec réserve est d’applicabilité très limitée. Le non-respect unilatéral est insoutenable à long terme. Les accords entre parties sous le traité de 1969 demeurent une construction intellectuellement séduisante mais politiquement hors de portée.

Une réforme sérieuse supposerait une reconfiguration en profondeur des structures de financement, des procédures de décision et des autorités interprétatives du régime. Cela exigerait des coalitions construites autour de leviers institutionnels, et notamment financiers, qui déterminent ce qui devient politique et ce qui reste lettre morte.

Le régime international de contrôle des drogues ne résiste pas au changement parce qu’il est défaillant. Il y résiste parce qu’il fonctionne exactement comme ses participants les plus investis l’ont conçu. En ce sens, le blocage n’est pas accidentel. Il est, en lui-même, une politique.

The Conversation

Khalid Tinasti est membre du Panel d’experts de l’ONU chargé de contribuer à l’examen mondial des politiques en matière de drogues de 2029, établi par la résolution CND 68/6 et qui doit rendre ses recommandations à la 70ème Commission des stupéfiants.

ref. Les pistes juridiques de réforme du régime mondial des drogues : viables en théorie, bloquées en pratique – https://theconversation.com/les-pistes-juridiques-de-reforme-du-regime-mondial-des-drogues-viables-en-theorie-bloquees-en-pratique-278949

Quand la Chine oppose la géographie des liens à la géographie des lieux

Source: The Conversation – in French – By Xavier Carpentier-Tanguy, Indopacifique, Géopolitique des mondes marins, réseaux et acteurs de l’influence, diplomatie publique, Sciences Po

Lors des conflits, les belligérants ciblent désormais les flux et les infrastructures plutôt que les seuls territoires. Les États-Unis utilisent des leviers maritimes tandis que la Chine agit sur les chaînes industrielles, notamment par l’intermédiaire des intrants stratégiques. Cette combinaison redéfinit la puissance, qui dépend à présent en grande partie de la capacité à perturber les réseaux et à exploiter les dépendances mondiales.


L’échec des négociations d’Islamabad, le 12 avril 2026, n’a pas seulement confirmé l’impasse entre Washington et Téhéran. Il a révélé un déplacement plus profond des rapports de force : la guerre ne vise plus seulement les territoires, elle attaque désormais les infrastructures, les chaînes logistiques et les intrants industriels qui relient les États entre eux.

Dans cet âge stratégique, la conflictualité contourne les frontières, fracture les circuits, recompose les dépendances, ce que dans un autre article j’avais nommé polémologie des flux : une guerre qui cible moins les lieux que les liaisons entre les lieux.

Du territoire au réseau

La fin de la guerre froide avait nourri l’illusion d’un monde plus fluide. La chute du mur de Berlin semblait refermer le temps des blocs et ouvrir celui d’une mondialisation apaisée, portée par le commerce et l’interdépendance.

Cette lecture a vieilli. Plus les économies se connectent, plus elles exposent de points de vulnérabilité. Ports, détroits, câbles, terminaux, intrants : tout ce qui permet la circulation devient une cible. La puissance ne repose plus seulement sur la tenue d’un territoire. Elle dépend aussi du contrôle d’un nœud, du ralentissement d’un flux, de la capture d’un maillon critique.

D’évidence la géographie des lieux subsiste : les canaux, les détroits, les montagnes ou les steppes créent des limites, des frontières, des « zones coupures » ou des zones d’échanges, mais les stratèges observent que la géographie des liens commande désormais le tempo. La puissance ne se mesure plus à la capacité de tenir un territoire (géographie des lieux), mais à celle de maîtriser, d’orienter ou de sectionner les artères vitales, qu’elles soient énergétiques ou numériques (est-ce bien cela ?).

Le blocus comme seuil

Le blocus maritime ne relève pas d’une simple démonstration de fermeté, s’inscrivant dans le droit des conflits armés, qui le traite comme un acte de guerre. Bloquer Ormuz ne revient donc pas à peser sur l’Iran seulement : cela modifie le régime stratégique de toute la région.

La fermeture ou la restriction d’un détroit perturbe les flux énergétiques, renchérit les assurances, désorganise les calendriers logistiques et déstabilise des acteurs parfois extérieurs au conflit. L’espace maritime perd alors sa neutralité supposée. Il devient un théâtre de préemption où un radar verrouillé, une trajectoire suspecte ou la présence d’un drone peuvent déclencher une réponse immédiate.

Pékin et l’intrant critique

La riposte chinoise prend une autre voie. La République populaire n’affronte pas le blocus par une surenchère navale ; elle déplace la pression vers l’étage industriel et chimique.

Le 10 avril 2026, plusieurs sources ont rapporté que la Chine allait restreindre fortement ses exportations d’acide sulfurique à partir de mai. Cet intrant occupe une place centrale dans l’économie industrielle : engrais phosphatés, métallurgie, chimie de base, raffinage, extraction du cuivre et du cobalt.

La décision tombe dans un environnement déjà tendu, marqué par les perturbations énergétiques, les fragilités du transport maritime et la concurrence accrue pour les ressources critiques. Pékin n’invente pas la rareté ; il l’exploite au moment où le système vacille.

L’effet de ciseaux

La crise d’avril 2026 produit un double étranglement. D’un côté, les tensions au Moyen-Orient perturbent l’accès au soufre, matière première nécessaire à la production d’acide sulfurique. De l’autre, la Chine réduit l’offre d’acide fini. Les deux extrémités d’une même chaîne se resserrent simultanément.

L’effet frappe d’abord les mines. Le Chili, gros importateur d’acide sulfurique chinois, dépend de cet intrant pour une part importante de son industrie du cuivre. Les données de marché évoquent plus d’un million de tonnes par an. Une raréfaction suffit à renchérir la production, à comprimer les marges, parfois à ralentir les opérations.

Le choc atteint aussi d’autres producteurs en Afrique australe, en Afrique centrale et en Asie du Sud-Est. Le problème dépasse les volumes. Il touche la dépendance technique. Quand un intrant manque, toute la chaîne aval se réorganise, lentement et à coût élevé.

La puissance des intrants

L’acide sulfurique révèle une vérité discrète de la mondialisation : les molécules banales portent parfois les plus fortes vulnérabilités. Ce produit n’a rien d’emblématique. Il traverse pourtant les grandes chaînes industrielles modernes.

Sans lui, la production d’engrais phosphatés se complique. La lixiviation du cuivre se ralentit. Plusieurs procédés chimiques se grippent. Les coûts montent, les délais s’allongent, les marges se contractent.

La puissance ne passe donc plus seulement par les navires, les missiles ou les bases. Elle circule aussi par la capacité à administrer une pénurie, à capter un intrant, à imposer une contrainte industrielle. L’invisible pèse désormais autant que le visible.

La guerre des réseaux

Cette séquence illustre la montée de l’interdépendance militarisée. Les États protègent leurs intérêts ; ils instrumentalisent surtout les réseaux dont dépend l’adversaire. Routes maritimes, marchés de matières premières, chaînes chimiques, couloirs logistiques : tout devient levier de pression.

Quad Washington applique une logique navale classique – fermer, filtrer, interdire –, Pékin répond par une logique de rareté organisée : réduire l’accès à un intrant clé, forcer les acteurs aval à revoir leurs calculs, répercuter la contrainte sur des marchés tiers.

À mesure que les puissances frappent par les liens, elles fragilisent les liens eux-mêmes. Elles ne se contentent plus de dissuader. Elles poussent aussi les autres à se découpler, à dupliquer leurs circuits, à construire des architectures parallèles.

Ports et corridors

La crise rappelle aussi le rôle décisif des interfaces entre terre et mer. Ormuz constitue un point de rupture d’importance, tout comme Bab el-Mandeb, vers lequel la tension pourrait se reporter, mais aussi Djibouti, Gwadar (Pakistan) et Chabahar (sud de l’Iran), qui relèvent de la même bataille pour le contrôle des flux.

Chabahar, dans le sud de l’Iran, se trouve sur le golfe d’Oman, à proximité du détroit d’Ormuz et à 72 kilomètres du port pakistanais de Gwadar.
PMF IAS

Djibouti concentre surveillance militaire, concurrence de bases et contrôle des routes entre mer Rouge et océan Indien. Gwadar incarne l’ambition chinoise d’un débouché logistique capable d’atténuer la vulnérabilité du détroit de Malacca. Chahabar, port indien en territoire iranien, traduit la volonté indienne de rejoindre des corridors alternatifs vers l’Asie centrale et la Russie.

Ces ports comptent moins par leur seule position que par les dépendances qu’ils organisent. Ils convertissent l’espace en puissance. Ils montrent que la souveraineté se matérialise désormais dans la logistique.

Une mer moins lisible

L’ordre maritime fondé sur la Convention des Nations unies sur le droit de la mer conserve sa valeur, mais il se heurte à des environnements où l’intention hostile se lit dans des trajectoires, des signatures radar ou des rapprochements jugés menaçants.

Le droit ne disparaît pas. Il perd cependant sa capacité à structurer les comportements quand l’anticipation de la menace domine. Plus les acteurs redoutent l’attaque, plus ils tendent à frapper avant d’être frappés. La mer devient alors un espace de préemption réciproque, donc d’instabilité accrue.

Le droit subsiste comme ressource argumentative. La force, elle, reprend l’avantage dans les seuils critiques.

Une mondialisation fragmentée

La mondialisation ne recule pas tant qu’elle se fragmente. L’interdépendance des besoins a permis de constituer un monde (assez stable), mais l’arsenalisation de ces besoins participe dorénavant d’une arsenalisation des interdépendances. Les flux continuent de circuler, mais ils coûtent plus cher, s’exposent davantage, subissent plus de contrôles. Les États cherchent à sécuriser leurs approvisionnements, à réduire leurs dépendances, à diversifier leurs routes.

Cette dynamique accélère la formation de blocs logistiques concurrents. Les chaînes de valeur ne se dissolvent pas. Elles se recomposent autour d’impératifs de sécurité, de résilience et de souveraineté productive.

La fracture ne sépare plus seulement des États ennemis. Elle traverse aussi les terminaux, les assurances, les ports, les usines et les marchés. La rivalité gagne en diffusion ce qu’elle perd en visibilité.

La souveraineté par les flux

La leçon d’avril 2026 tient en une phrase : contrôler un détroit ne suffit plus si l’adversaire frappe en amont. Le pouvoir se déplace vers ceux qui maîtrisent les nœuds, les interfaces et les points de conversion du système.

La souveraineté ne se mesure plus seulement en kilomètres de littoral, en profondeur stratégique ou en nombre de frégates. Elle dépend aussi de la capacité à maintenir un réseau résilient, à sécuriser un intrant critique, à préserver une chaîne de transformation.

La puissance ne réside plus seulement dans la carte, ni dans le territoire. Elle réside dans l’architecture. Qui lit cette mutation ne regarde plus seulement les frontières d’hier ; il cherche les vannes de demain.

The Conversation

Xavier Carpentier-Tanguy ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quand la Chine oppose la géographie des liens à la géographie des lieux – https://theconversation.com/quand-la-chine-oppose-la-geographie-des-liens-a-la-geographie-des-lieux-280649