Pourquoi il ne faut pas abandonner l’écriture manuscrite à l’école

Source: The Conversation – in French – By Atheena Johnson, Docteure en linguistique appliquée, Université Paris Nanterre

Aujourd’hui, stylos et cahiers cèdent de plus en plus la place aux écrans et claviers dans les salles de classe. Mais ces outils permettent-ils d’écrire avec la même efficacité ? En quoi supposent-ils des compétences différentes ?


Au fil des décennies, des dispositifs technologiques ont été progressivement intégrés à l’apprentissage des langues, c’est le cas récemment de l’intelligence artificielle (IA) générative.

La sophistication de ces outils condamne-t-elle à terme le recours aux crayons et aux stylos ? Ou les usages numériques peuvent-ils se combiner à l’écriture manuelle ? En quoi celle-ci garde-t-elle sa valeur pour l’être humain ?

Stylo ou clavier : un impact sur la mémorisation des connaissances

L’écriture à la main a longtemps été associée à la mémoire et aux apprentissages. C’est en 1829 que la frappe au clavier est apparue, elle est devenue courante en 1867 grâce à la première machine à écrire manuelle. Si les élèves d’autrefois apprenaient à écrire exclusivement à la main, les élèves d’aujourd’hui alternent entre écrans et papier.

Or, les recherches montrent que ces modalités n’ont pas les mêmes effets sur l’acquisition des connaissances. Dans une étude de 2014, on a observé que les élèves réussissent mieux à répondre aux questions analytiques s’ils prennent leurs notes à la main. Une étude de 2017 a établi que les étudiants de 20-25 ans retiennent plus longtemps les informations qu’ils écrivent à la main par rapport à celles qu’ils tapent sur un clavier.

« L’impact de l’utilisation des technologies sur l’expression écrite (Ma thèse en 180 secondes, 2023) »

Par ailleurs, on a découvert que les étudiants qui utilisaient l’intelligence artificielle depuis leurs premières rédactions se souvenaient très peu de ce qui était réellement écrit lorsqu’ils étaient testés sur leur capacité à citer un texte, contrairement à ceux qui avaient composé eux-mêmes leurs textes. Trouver un équilibre entre production écrite et numérique est dès lors très important.

Une richesse lexicale moindre dans les productions numériques

Dans une expérimentation menée en 2019, avant le boom des IA génératives que nous connaissons, nous avons comparé les productions manuscrites et dactylographiées d’étudiants en anglais. Nous avons constaté une moindre richesse lexicale dans les productions dactylographiées, ce qui confirme les tendances évoquées plus haut.

L’objectif de l’étude était de déterminer s’il existait des différences linguistiques en fonction du mode de production. Nous nous sommes intéressés aux aspects stylistiques, tels que la valeur informationnelle des textes, à l’organisation des textes ainsi qu’aux aspects lexicaux.

Il y avait 58 participants à l’étude, chacun produisant un texte dactylographié et un texte manuscrit à un intervalle d’une semaine. L’expérience a eu lieu dans le cadre de la préparation d’une évaluation finale. Les participants ne pouvaient pas avoir recours à des ressources pendant la production, pas de dictionnaire, pas d’outils d’autocorrection.




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La majorité des textes ont témoigné d’une valeur informationnelle et d’une organisation textuelle statistiquement similaires dans les deux cas. Cela induit que le mode de production n’a pas eu d’influence sur les approches stylistiques utilisées.

Concernant la diversité lexicale, il n’en est pas de même. La richesse lexicale était bien plus importante dans la majorité des productions manuscrites. Les productions dactylographiées présentaient des faiblesses qui n’étaient pas présentes dans les productions manuscrites des mêmes participants.

Ces résultats peuvent avoir des implications pour l’enseignement de l’anglais et la manière dont les étudiants sont encouragés à produire des textes écrits.

Écrire sur écran, ça s’apprend

Depuis que la transition numérique a remisé les stylos au placard, plusieurs pays se sont penchés sur les incidences des usages numériques sur les compétences écrites : l’Espagne, les États-Unis ou encore la France.

Or, des études récentes soulignent l’importance de stratégies spécifiques d’écriture pour la progression des élèves, telles que la planification ou la relecture. Si la production manuscrite développe des capacités que le clavier ne développe pas, la maîtrise du clavier reste une compétence incontournable mais exigeante.




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Les difficultés à écrire relevées aujourd’hui tiennent d’abord à leur place de moins en moins prioritaire dans les programmes scolaires en Europe, aux États-Unis ou encore en Chine.

Par ailleurs, les modes de production sont fondamentalement différents à trois niveaux. D’abord, la saisie et l’écriture se déroulent dans des cadres spatiaux distincts. L’écriture se produit dans un espace unifié tandis que la saisie se déroule dans deux espaces séparés. Ensuite, la manière dont l’individu compose avec les différences spatiales lors de la planification, de la transcription et de la révision d’un texte est également nettement différente. Enfin, la perception et les usages des étudiants varient selon les modes de production.

C’est pourquoi il est important de continuer à insister sur les bénéfices cognitifs de l’écriture manuscrite à l’école et ailleurs, tout en prenant conscience de l’apprentissage que suppose l’écriture numérique pour que les élèves arrivent au même niveau de fluidité sur écran que sur papier. En classe, il s’agit de réfléchir aux options proposées en termes d’outils de rédaction. Reste à suivre les prochaines évolutions : quels seront les impacts du recours croissant aux IA sur la production écrite ?

The Conversation

Atheena Johnson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi il ne faut pas abandonner l’écriture manuscrite à l’école – https://theconversation.com/pourquoi-il-ne-faut-pas-abandonner-lecriture-manuscrite-a-lecole-269443

Trop peu, trop concentré : pourquoi l’investissement dans les start-up IA doit être repensé en Afrique

Source: The Conversation – in French – By Claire Zanuso, PhD, économiste du développement, chargée de recherche et d’évaluation / Development economist, research and evaluation officer, Agence Française de Développement (AFD)

Un an après le Sommet pour l’action sur l’intelligence artificielle de Paris, la communauté internationale se réunira cette semaine, à New Delhi, dans le cadre du Sommet mondial sur l’intelligence artificielle, dont l’objectif sera notamment de favoriser la diffusion des utilisations de l’IA dans les pays en développement. En Afrique, les investissements Tech et IA restent concentrés dans les « Big Four » – Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria –, au détriment des autres pays du continent. Cette analyse explore les causes de ce déséquilibre et les leviers qu’il est possible d’employer pour mieux orienter les capitaux.


Cet article a été co-écrit avec Anastesia Taieb, chargée de projets innovation à l’AFD, et Emma Pericard, représentante de Digital Africa auprès de l’UE.

Entre 2015 et 2022, les investissements dans les start-up africaines ont connu une croissance sans précédent : le nombre de start-up recevant des financements a été multiplié par plus de sept, portés par l’essor du mobile, de la fintech et par un afflux massif de capitaux internationaux. Cependant, à partir de 2022, le resserrement des conditions économiques a entraîné un funding squeeze (diminution des investissements en capital-risque) qui a été plus important pour les start-up africaines que dans les autres régions du monde. Ce phénomène a renforcé la concentration des capitaux dans les pays où l’écosystème des start-up était le plus développé, à savoir l’Afrique du Sud, l’Égypte, le Kenya et le Nigeria.

Il y aurait cependant tout intérêt à ce que ces investissements soient mieux répartis sur le continent. Au-delà de la stimulation des économies, les innovations technologiques de ces start-up représentent un important levier de développement car elles proposent des solutions adaptées au contexte local : solutions financières spécifiques, amélioration de la productivité agricole, renforcement des systèmes de santé et d’éducation, réponse aux enjeux climatiques prioritaires, etc.

Évolution des financements en capital et en dette accordés aux start-up technologiques en Afrique entre 2019 et 2024.
Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Concentration des investissements dans les Big Four

Au début des années 2020 émerge l’expression de « Big Four » pour qualifier les principaux marchés tech africains : Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria. Cette notion, certainement inspirée du terme Big Tech, implique qu’il existerait des « pays champions » dans le domaine des technologies.

Au début des années 2020 émerge l’expression de « Big Four » pour qualifier les principaux marchés tech africains : Afrique du Sud, Égypte, Kenya et Nigeria. Cette notion, certainement inspirée du terme Big Tech, implique qu’il existerait des « pays champions » dans le domaine des technologies.

En 2024, les Big Four ont capté 67 % des financements en equity tech (investissements contre des parts d’entreprises technologiques). Dans le détail, les pourcentages captés par chaque pays se répartissaient ainsi : environ 24 % pour le Kenya, 20 % pour l’Afrique du Sud et 13,5 % respectivement pour l’Égypte et le Nigeria.

Cette concentration des financements n’est pas seulement géographique : elle présente également une forte dimension sectorielle. On observe que les capitaux sont majoritairement dirigés vers des secteurs perçus comme moins risqués tels que la finance numérique « fintech », au détriment, par exemple des edtech ou cleantech, c’est-à-dire, respectivement, les technologies consacrées à l’éducation et à l’environnement.

Environ 60 à 70 % des montants levés en Afrique proviendraient d’investisseurs internationaux, notamment pour les tours de financement supérieurs à 10-20 millions de dollars. Ces investissements, souvent concentrés dans les marchés structurés, constituent les transactions les plus visibles mais aussi les moins risquées.

Des écosystèmes périphériques naissants et un potentiel insuffisamment converti en investissements

Si les « Big Four » concentrent la majorité des investissements, plusieurs pays africains disposent aujourd’hui d’un potentiel avéré en matière d’IA et d’un vivier de start-up prometteuses, sans pour autant capter des volumes d’investissement à la hauteur de ce potentiel.

Des pays comme le Ghana, le Maroc, le Sénégal, la Tunisie ou le Rwanda forment un groupe émergent dont les membres disposent de fondamentaux favorables à l’IA mais restent sous-financés. Ce décalage est d’autant plus frappant que le Ghana, le Maroc et la Tunisie, qui possèdent tous un vivier de start-up dynamique, regroupent à eux seuls environ 17 % des entreprises technologiques africaines hors « Big Four ». Par ailleurs, les structures financières locales ne parviennent pas à couvrir ces besoins dans ces géographies perçues comme périphériques.

Cette difficulté à attirer les investissements s’explique notamment par des écosystèmes institutionnels et d’affaires qui doivent être renforcés, la performance des entreprises technologiques reposant sur l’existence d’écosystèmes entrepreneuriaux structurés qui permettent l’accès à la connaissance, à une main-d’œuvre qualifiée, ainsi qu’à des dispositifs d’accompagnement (accélérateurs, incubateurs et investisseurs).

Enfin, il est nécessaire de rappeler que ces faiblesses s’inscrivent dans un contexte plus large : en 2020, l’ensemble du continent africain ne représentait que 0,4 % des flux mondiaux de capital-risque et ne pesait que 2,5 % du marché mondial de l’IA ; les pays émergents hors « Big Four » se trouvent donc mécaniquement pénalisés dans cette compétition déjà très concentrée.

Répartition des investissements en capital-risque (equity) dans les start-up technologiques africaines par pays.
Partech, 2024 Africa Tech Venture Capital

Orienter les investissements pour préparer les pays à l’IA

Afin d’attirer des capitaux vers ces start-up IA, un pays doit lui-même être prêt pour l’IA. L’adoption de l’IA au niveau d’un pays ne dépend pas seulement de facteurs technologiques : L’AI Investment Potential (AIIPI) est un travail de recherche qui souligne que cette adoption repose également sur des facteurs économiques, politiques et sociaux. Ainsi, pour augmenter son potentiel en IA, un pays devra non seulement renforcer ses infrastructures énergétiques et de connectivité mais également son niveau de gouvernance, l’efficacité de ses pouvoirs publics et son capital humain.

Les actions à privilégier varient selon le stade d’avancement en IA des pays. Dans les pays plus avancés, comme l’Afrique du Sud ou le Maroc, l’enjeu est davantage de soutenir la recherche, d’optimiser les applications de l’IA et d’attirer des investissements stratégiques. Dans des pays avec un score plus modéré, les priorités portent sur la consolidation des infrastructures de connectivité, du capital humain et des cadres réglementaires.

La plate-forme aipotentialindex.org permet, entre autres, de visualiser les résultats de l’index au niveau mondial et les domaines dans lesquels les pays peuvent investir pour augmenter leur potentiel d’investissement en IA (recherche, efficacité de l’action publique, connectivité, capital humain, stratégies IA, etc.). L’AIIPI permet aux investisseurs non seulement de repérer les pays avancés en IA mais également ceux où le potentiel est sous-exploité. Pour les décideurs publics et les acteurs du développement, il offre un cadre de priorisation des réformes et des investissements.

Visualisation du potentiel d’investissement en IA en Afrique : plus la couleur est sombre, plus le potentiel est élevé.
aipotentialindex.org
Outil « Profil des Pays » appliqué au Ghana. Le Ghana présente un fort potentiel d’investissement en IA. Des start-up comme Ghana Liquify, soutenue par Digital Africa, qui facilite le paiement des factures pour les PME, témoignent de son émulation entrepreneuriale.
aipotentialindex.org

Fonds souverains et dispositifs dédiés aux nouvelles technologies

Une fois la stratégie d’investissement en IA d’un pays définie, se pose la question des instruments de financement de l’IA. À l’échelle continentale, plusieurs instruments dédiés aux technologies et à l’IA émergent. Des établissements financiers de développement, tels que la Banque africaine de Développement ou encore de la Banque ouest-africaine de Développement lancent des initiatives visant à soutenir la croissance de l’économie numérique du continent.

À l’échelle nationale, les fonds souverains africains (Sovereign Wealth Funds, SWFs) constituent une voie supplémentaire permettant de soutenir le financement de l’IA et des start-up sur le continent. Ces fonds, comme le Fonds Mohammed VI au Maroc ou le Pula Fund au Botswana mobilisent l’épargne publique pour le développement économique à long terme et travaillent en partenariat avec des banques de développement.

Les partenariats, des leviers puissants pour le financement de start-up

Financer les infrastructures numériques et IA ne suffit pas pour avoir un écosystème de start-up capables de stimuler l’économie. Les partenariats public-privé internationaux jouent aussi un rôle notable : l’initiative Choose Africa 2, portée par l’AFD et Bpifrance, vise à répondre aux contraintes de financement de l’entrepreneuriat sur le continent, en particulier lors des phases les plus précoces. À ce stade, des dispositifs de soutien, comme ceux de Digital Africa, associant acteurs publics et partenaires locaux, permettent des investissements de faibles montants de jeunes start-up « Tech for Good », dont les technologies génèrent un impact social et environnemental stratégique.

Des partenariats entre institutions africaines et européennes, tels que l’initiative Choose Africa 2 portée par l’AFD et Bpifrance, visent à répondre aux contraintes de financement de l’entrepreneuriat sur le continent, en particulier lors des phases les plus précoces. À ce stade, des dispositifs d’amorçage associant acteurs publics et partenaires locaux, dont Digital Africa, permettent des investissements de petits montants afin de financer des start-up contribuant à la diffusion d’infrastructures numériques et s’inscrivant dans une approche « Tech for Good », dont les technologies génèrent un impact social et environnemental positif essentiel pour le continent.

Ces mécanismes, sans suffire à corriger les déséquilibres d’investissement, peuvent néanmoins contribuer à élargir l’accès au financement au-delà des écosystèmes traditionnellement les mieux dotés.

Un portage politique, stratégique et juridique central

Les investissements financiers ne suffisent pas et doivent être portés par une ambition politique. Les dispositifs législatifs et stratégiques mis en place au niveau national et continental constituent des leviers structurants pour l’essor des start-up digitales en Afrique.

D’une part, les stratégies portées par l’Union africaine – la Stratégie de transformation numérique pour l’Afrique, la Stratégie continentale d’intelligence artificielle ou encore le Pacte numérique africain – fournissent des feuilles de route pour que les États puissent accélérer la transformation numérique des pays. Il existe également des dispositifs nationaux, comme en Tunisie avec la loi Startup, ou les stratégies nationales sur l’IA, comme celle publiée par le Ghana qui affiche son ambition de devenir le « Hub IA de l’Afrique ».

Enfin, un engagement politique majeur a été pris en avril dernier, lors du Global AI Summit de Kigali où 52 pays africains ont annoncé la création d’un Fonds africain pour l’IA de 60 milliards combinant des capitaux publics, privés et philanthropiques. Cette initiative illustre une volonté stratégique de l’Afrique : se positionner sur ces nouveaux enjeux technologiques. Néanmoins, ces fonds IA pourraient rencontrer des défis de gouvernance et de structuration financière. En effet, le risque demeure qu’ils puissent reproduire des asymétries déjà existantes dans les fonds souverains si des mécanismes de transparence ne sont pas mis en place. Leur impact dépendra donc de l’instauration de normes et d’outils de pilotage adaptés aux défis technologiques émergents.

Ces dispositifs créent les premières conditions nécessaires à l’émergence de solutions d’IA locales ainsi qu’un cadre stratégique structurant. Leur impact sur la confiance des investisseurs dépendra toutefois de leur articulation avec des financements adaptés et les capacités locales.

The Conversation

Claire Zanuso ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Trop peu, trop concentré : pourquoi l’investissement dans les start-up IA doit être repensé en Afrique – https://theconversation.com/trop-peu-trop-concentre-pourquoi-linvestissement-dans-les-start-up-ia-doit-etre-repense-en-afrique-275424

De l’art du deal à l’art de la diplomatie : comment gérer Donald Trump ?

Source: The Conversation – in French – By Maxime Lefebvre, Permanent Affiliate Professor, ESCP Business School

Depuis son retour à la Maison-Blanche, Donald Trump multiplie les actions d’éclat et les déclarations explosives sur la scène internationale. Les partenaires traditionnels de Washington ont globalement su, au cours de cette année extrêmement tendue, trouver un modus operandi dans leur relation avec le très combatif – mais aussi, en maintes occasions, pragmatique – président des États-Unis.


Les adjectifs ne manquent pas pour caractériser Donald Trump dans son action internationale : narcissique et transgressif, imprévisible et erratique, fanfaron, maladroit, voire grossier, malhonnête, brutal… Sa communication à base de tweets et de « petites phrases », à usage autant interne qu’externe, place les dirigeants et les diplomaties du monde devant un défi redoutable, par exemple lorsqu’il publie sans vergogne des échanges censés rester privés et confidentiels (récemment un SMS d’Emmanuel Macron). Ce comportement déroutant multiplierait les incidents diplomatiques s’il n’émanait du leader de la première puissance mondiale, obligeant les partenaires des États-Unis à s’adapter et à faire bonne figure.

La diplomatie, dans les rapports des leaders étrangers avec Trump, reste nécessaire, de la même façon que le droit international conserve une valeur intrinsèque dans les rapports entre les nations. Malgré ses multiples violations, y compris par l’actuel président des États-Unis, la diplomatie reste l’art indispensable de communiquer, et parfois de compromettre, entre des acteurs qui ne partagent pas la même vision du monde, surtout lorsqu’ils se trouvent en désaccord sur tel ou tel dossier.

« L’art du deal » : une forme disruptive de politique étrangère

Le livre The Art Of the Deal (co-écrit par Donald Trump et le journaliste Tony Schwartz) remonte à 1987, bien avant que l’homme d’affaires ne se lance en politique. Le magnat de l’immobilier y décrit sa méthode disruptive de négociation, consistant à voir grand, à demander beaucoup, et à utiliser les médias à son avantage. C’est à la même époque qu’il commence à réclamer publiquement que les États-Unis instaurent des tariffs (c’est-à-dire des droits de douane), dans un contexte marqué par les succès économiques du Japon et le creusement du déficit commercial américain.

« Donald Trump est-il un bon négociateur ? », Le Monde*, 23 février 2025.
France 24, 28 octobre 2025.

Donald Trump n’avait pas pu pleinement mettre en œuvre sa politique durant son premier mandat, car il était mal préparé et avait été freiné par son administration, par exemple, dans ses velléités de rapprochement avec la Corée du Nord. Son second mandat a démarré avec une politique plus réfléchie et plus résolue : par des mesures commerciales agressives (la salve de tariffs annoncée lors du « Liberation Day » du 2 avril) ; par les menaces sur la souveraineté du Canada et du Groenland ; par l’exigence que les États latino-américains se plient à ses ordres en matière de contrôle de l’immigration, de lutte contre le narcotrafic ou de rapports avec la Chine ; par le retrait des États-Unis de certaines organisations multilatérales (déjà entamé en 2017-2020) ; et par la négociation à la hussarde de plusieurs accords de paix (notamment à Gaza).




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Cette attitude, si elle détonne par rapport aux administrations précédentes, n’est pas totalement exempte d’une certaine tradition américaine dans le rapport au monde. Les pressions sur les alliés, les sanctions unilatérales, l’extraterritorialité du droit américain, l’emploi unilatéral de la force, le rejet de certaines normes multilatérales (les États-Unis n’ont jamais ratifié la Convention de Montego Bay sur le droit de la mer ni le statut de Rome créant la Cour pénale internationale, et ils se sont retirés de l’Unesco entre 1984 et 2003) ne sont pas des pratiques nouvelles. Mais Donald Trump y ajoute une brutalité, un égoïsme et un systématisme qui lui sont propres, au nom de l’idéologie « America First ».

Des limites pratiques

Le président américain a dit qu’il ne se fixait comme limites que celles de sa « propre morale ». Il y a cependant deux limites pratiques qui transparaissent de son action, et qui peuvent un peu rassurer ses partenaires.

En premier lieu, il n’aime pas les aventures militaires. D’une part, du fait de son tempérament (il n’a pas fait son service militaire et croit plus au business qu’à la guerre). D’autre part, à cause du rejet des engagements militaires par sa base électorale. Il entend garantir « la paix par la force », mais l’objectif est bien la paix. Il a démontré sa nette préférence pour des frappes et des opérations ciblées (en Syrie en 2017 et 2018, en Iran et au Nigeria en 2025, au Venezuela en 2026) au lieu d’engagements prolongés au sol.

Il confirme ainsi que la page de la « guerre contre le terrorisme », qui aurait coûté 8 000 milliards de dollars (soit 6 750 milliards d’euros) aux États-Unis entre 2001 et 2021, est tournée, sans renoncer à la poursuite de frappes militaires qui sont devenues, depuis les deux mandats de Barack Obama, le moyen d’action privilégié contre les groupes terroristes. L’opération au Venezuela est une bonne illustration d’une politique économe dans ses objectifs (en l’occurrence, l’enlèvement de Maduro et la lutte contre le narcotrafic et l’emprise chinoise, plutôt que le changement de régime) comme dans ses moyens.

En second lieu, Donald Trump a montré plus d’une fois son grand pragmatisme, n’hésitant pas à reculer quand il s’est engagé trop loin. C’est le corollaire de sa méthode disruptive. Les réactions de l’opinion américaine, celles de la Bourse, mais aussi les limites posées par ses partenaires, finissent par influencer une administration où le président, entouré de fidèles, ne néglige pas les avis de prudence. Les tariffs promulgués lors du « Liberation Day » ont aussitôt été suivis d’une mise en pause, sous l’effet notamment de la réaction des marchés, au point que le Wall Street Journal a évoqué un « moment Mitterrand », traçant un parallèle entre la marche arrière enclenchée par Trump à cette occasion et le fameux tournant de la rigueur enclenché par le président socialiste français en 1983.

Dans le dossier Russie/Ukraine, le président américain a entendu les Européens et fait évoluer sa position dans un sens moins favorable à Moscou, jusqu’à accepter une forme d’engagement américain dans les futures garanties de sécurité à l’Ukraine. Sur le Groenland, il a reculé à Davos en renonçant à l’option militaire. Sur l’Iran, il a pris ses distances avec certaines velléités de renverser le régime pour se concentrer sur l’objectif de la négociation nucléaire.

France 24, 23 janvier 2026.

Ces volte-faces lui ont été reprochées (la formule TACO, « Trump Always Chickens Out », soit « Trump se dégonfle toujours » a un grand succès sur les réseaux sociaux) et il n’est pas sûr qu’ils soient payants auprès de l’électorat américain au moment des midterms. Mais ils montrent qu’il y a une place pour la diplomatie dans l’art de gérer Trump.

L’art de gérer Trump

Les dirigeants mondiaux sont désarçonnés et leurs nerfs soumis à rude épreuve. Beaucoup ont fait les frais de ses moqueries et de ses foucades, en particulier les dirigeants occidentaux ou ceux considérés comme hostiles, mais pas directement les dirigeants « forts » comme Xi Jinping et Vladimir Poutine. Certains n’ont pas craint de se ridiculiser, comme le secrétaire général de l’Otan Mark Rutte qui l’aurait appelé « Daddy ».

Néanmoins, les partenaires de l’administration américaine ont réussi avec le temps à établir une relation de travail avec elle et à obtenir des résultats. Emmanuel Macron a été le premier à organiser une rencontre entre Trump et le président ukrainien Zelensky, lors de la cérémonie de réouverture de Notre Dame en décembre 2024. La Commission européenne a conclu un « deal » commercial avec les États-Unis en juillet 2025, critiqué notamment en France, mais souhaité par de nombreux États qui voulaient préserver avant tout les liens économiques et commerciaux avec Washington. Le cap du sommet de l’Otan à La Haye en juin 2025 a été passé sans accroc, évitant le désengagement américain.

Alors que les relations avec le Canada se tendaient avec l’accumulation des contentieux (tarifs, revendications territoriales, relation à la Chine), la présidente mexicaine Claudia Sheinbaum montrait au contraire son habileté dans ses relations avec le président américain. Emmanuel Macron, jusqu’à la confrontation récente sur le Groenland, a su aussi amadouer l’hôte de la Maison-Blanche, ce que ce dernier a reconnu à Davos (« J’aime beaucoup Emmanuel Macron ») tout en lui envoyant plusieurs piques.

Il en ressort une certaine méthode dans l’art de traiter le chef d’État américain. D’abord, la nécessité de garder la tête froide. Cela ne doit pas devenir une froideur, au moins de la part des partenaires et alliés. Il s’agit de garder son calme, de ne pas entrer dans la surenchère verbale, d’opposer aux foucades l’autorité du sérieux. Ensuite le dialogue et la coopération : parler, prendre les demandes américaines au sérieux, essayer de les comprendre, tenter d’y répondre, accepter et même rechercher le dialogue, rechercher et accepter des compromis. Enfin, la fermeté : marquer et énoncer les limites, rappeler les positions de principe, agir ou réagir avec mesure, renforcer sa position en cherchant des alliés.

La manière dont les Européens ont géré Donald Trump jusqu’ici est assez exemplaire : l’acceptation d’un compromis tarifaire évitant une guerre commerciale (l’accord de Turnberry) ; les lignes rouges marquées sur la régulation numérique ; la diplomatie appuyée sur des outils de puissance sur l’Ukraine (le renforcement de l’aide et la mise en place d’une « coalition des volontaires » pour apporter des garanties de sécurité à Kiev) ; la fermeté dans l’affaire du Groenland (la déclaration du 6 janvier et l’envoi d’une mission militaire) ; le report de la ratification de l’accord commercial. Mais les Européens ont toujours évité d’entrer dans une vaine confrontation, cherchant surtout à ménager l’avenir et à préserver le lien transatlantique, malgré les nombreux appels (surtout en France) à une attitude intransigeante.

Le rapport avec la Russie et la Chine apparaît plus formel, plus froid et plus égalitaire, car Trump les ménage davantage. Xi Jinping a pu apparaître comme dominant son partenaire par sa maîtrise de lui-même, lors de leur rencontre en Corée, même si certains ont voulu voir une tentative de Donald Trump de prendre l’ascendant. Sans doute la culture chinoise, qui accorde une grande importance aux apparences et au fait de ne pas perdre la face, est-elle difficilement compatible avec les excentricités du président yankee. Une situation similaire s’est produite lors de la rencontre avec Vladimir Poutine à Anchorage.

Derrière les tractations et les péripéties diplomatiques, ce qui se joue est évidemment plus profond, entre rapports de force mondiaux et avenir du camp occidental et de ses valeurs. Mais quelles que soient les évolutions à venir, la diplomatie restera plus que jamais nécessaire à la stabilité du monde. Elle doit s’articuler avec les rapports de puissance, et il est heureux qu’elle produise encore des résultats.

The Conversation

Maxime Lefebvre ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De l’art du deal à l’art de la diplomatie : comment gérer Donald Trump ? – https://theconversation.com/de-lart-du-deal-a-lart-de-la-diplomatie-comment-gerer-donald-trump-275423

Entre immigration et marché du travail, des liens plus complexes qu’il n’y paraît

Source: The Conversation – in French – By Anthony Edo, Economiste, CEPII

Objet de polarisation politique, l’immigration peut aussi être étudiée scientifiquement. Notamment son impact sur la croissance économique ou le marché de l’emploi. Les recherches les plus récentes montrent que la contribution de l’immigration à l’économie est plus subtile que ne le laissent penser les débats où la caricature s’impose souvent.


L’immigration est souvent perçue comme une menace pour les salaires et l’emploi. Les études consacrées aux conséquences de l’immigration sur le marché du travail offrent un regard plus nuancé. L’entrée de travailleurs immigrés dans une économie n’a globalement pas d’incidence sur le salaire et le taux d’emploi des natifs. L’immigration peut toutefois engendrer des effets redistributifs, créant ainsi des gagnants et des perdants au sein des pays d’accueil. Ce sont notamment les travailleurs natifs les moins qualifiés, ainsi que les immigrés déjà présents, qui sont les plus vulnérables face à l’immigration, notamment lorsque celle-ci est faiblement qualifiée.

La taille de l’économie s’ajuste à l’immigration

Quand il s’agit de penser l’impact de l’immigration sur le marché du travail, l’un des présupposés est de considérer que la quantité d’emplois disponibles dans l’économie est fixe et que les travailleurs sont interchangeables. Selon cette représentation simpliste du marché du travail, la hausse de la force de travail (induite par l’immigration) ne peut se traduire que par une intensification de la concurrence et une détérioration de la situation économique des travailleurs locaux.

Dans les faits, le niveau d’emploi varie proportionnellement à la population en âge de travailler, de sorte qu’une augmentation de cette population se traduit généralement par une hausse de même ampleur du nombre de personnes en emploi. La hausse de l’offre de travail liée à l’arrivée d’immigrés pourrait donc se traduire par un simple changement de taille de l’économie, avec davantage de travailleurs et de richesse produite, sans incidence sur le salaire ou le taux d’emploi moyen.

Si l’immigration de travailleurs exerçait des pressions concurrentielles sur le marché du travail, elle devrait également élargir la taille du marché et favoriser l’émergence de nouvelles opportunités d’emploi.

Hausse de la demande de biens et de la production

Par leur travail, les immigrés soutiennent la croissance économique et aident les entreprises à résorber leurs besoins en main-d’œuvre. Les immigrés, par leur consommation, augmentent également la demande de biens et services au sein des pays d’installation et favorisent la création d’emplois. Ils peuvent aussi contribuer à l’activité économique via leur activité entrepreneuriale.

Dans de nombreux pays de l’OCDE, comme en France, la part des travailleurs indépendants nés à l’étranger est supérieure à celle des natifs. Que ce soit par le biais de leur activité entrepreneuriale ou de leur très haut niveau de qualification, les immigrés favorisent les dépôts de brevets et l’innovation, source de progrès technique et de croissance à long terme qui, en retour devrait avoir, des effets bénéfiques sur les salaires et l’emploi.




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Enfin, la hausse de la rémunération relative du capital par rapport au travail, induite par l’immigration, devrait favoriser l’investissement et la création d’entreprises. Cette accumulation de capital devrait restaurer le ratio capital-travail à son niveau initial (c’est-à-dire celui qui prévalait avant l’épisode migratoire) et compenser intégralement l’éventuel impact négatif de l’immigration sur le salaire moyen. En somme, l’augmentation de l’offre de travail liée à l’immigration devrait générer sa propre demande et n’avoir que des conséquences limitées pour les travailleurs locaux.

Un impact globalement neutre pour les natifs, mais négatif pour les immigrés déjà installés

La plupart des études empiriques concluent que la hausse de la population active induite par l’immigration n’a globalement pas d’effet sur le salaire moyen ni sur le taux d’emploi des natifs. C’est vrai des études qui comparent l’évolution des salaires et de l’emploi entre des localités affectées différemment par l’immigration, ou des études théoriquement fondées qui combinent modélisation du fonctionnement du marché du travail et simulations numériques.

Certaines études montrent même que l’immigration peut avoir des effets positifs sur la productivité et le salaire moyen des natifs. C’est notamment le cas lorsque la concurrence entre les nouveaux immigrés et les natifs est limitée, en raison de différences de niveaux de diplôme, de qualification, d’expérience professionnelle ou de compétences linguistiques.

Toutefois, si l’augmentation de l’offre de travail peut améliorer les opportunités économiques des natifs dont les compétences sont complémentaires de celles des immigrés, elle tend aussi à détériorer celles des travailleurs en concurrence directe avec les nouveaux arrivants, au premier rang desquels les immigrés déjà présents issus des vagues d’immigration passées.

Plusieurs études menées aux États-Unis, en France ou en Norvège, estiment que les effets concurrentiels de l’immigration induits par la hausse de l’offre de travail s’exercent davantage au sein de la population immigrée, pouvant ainsi conduire à une détérioration des salaires des immigrés issus des vagues précédentes.

Ce sont aussi l’une des conclusions du rapport détaillé de l’Académie nationale des sciences états-unienne de 2017, réalisé par une vingtaine d’experts (p. 5) :

« Lorsque des effets négatifs sur les salaires causés par l’immigration sont observés, ce sont généralement les immigrés déjà présents, souvent les plus proches substituts des nouveaux arrivants, qui sont le plus pénalisés. »

En creux, ce résultat suggère que l’immigration pourrait donc compromettre le processus d’intégration économique des immigrés déjà installés sur le territoire.

Les travailleurs natifs peu qualifiés sont vulnérables face à l’immigration

Si la réaction en moyenne du salaire et de l’emploi des natifs à l’immigration est faible, des effets différenciés, selon la structure de qualification des immigrés et de la position des natifs dans l’échelle des qualifications, peuvent toutefois être plus marqués. Un effet moyen proche de zéro ne signifie pas qu’il est nul ou négligeable pour tout le monde. Dans de nombreux cas, les natifs les moins qualifiés sont les plus vulnérables face à l’immigration du point de vue de leur situation sur le marché du travail.

C’est ce que constatent les auteurs d’un article paru en 2022 sur le lien entre les inégalités salariales et l’immigration au Royaume-Uni. Entre 1994 et 2016, l’immigration a eu un effet positif sur les salaires des travailleurs britanniques les mieux rémunérés, situés dans les déciles supérieurs de la distribution des salaires (au-delà du 75e percentile), et a exercé des pressions à la baisse sur les rémunérations des travailleurs les plus défavorisés, situés dans les déciles inférieurs de la distribution des salaires (en deçà du 25e percentile). Comme le concluent les auteurs, « l’immigration a donc contribué à l’augmentation des inégalités salariales observées au Royaume-Uni en renforçant les écarts de salaire parmi les travailleurs natifs ». Ce résultat s’explique par la forte présence des immigrés dans les segments les moins qualifiés du marché du travail, liée notamment à leur déclassement professionnel (le fait qu’ils occupent des postes en deçà de leur niveau de qualification).

Cette conclusion est comparable à celle de l’Académie nationale des sciences des États-Unis, qui souligne que les effets négatifs de l’immigration faiblement diplômée aux États-Unis dans les années 1990-2000 ont été préjudiciables aux salaires des natifs les moins diplômés, en raison d’une concurrence accrue au sein de ce segment peu qualifié du marché du travail.

France 24, 2025.

En France, les niveaux de diplôme des immigrés sont fortement polarisés. D’après le recensement de la population de 2022, 28 % des travailleurs immigrés avaient un niveau de diplôme inférieur ou équivalent au brevet des collèges (contre 10 % chez les natifs), tandis que près de 21 % étaient titulaires d’un diplôme de niveau bac + 5 ou supérieur (17 % chez les natifs). Aucune étude n’a évalué les effets de ces immigrés hautement qualifiés sur le marché du travail français. En revanche, l’augmentation globale de la part des immigrés entre 1976 et 2007 a eu des effets plutôt négatifs sur les salaires des ouvriers, en particulier les moins qualifiés, sans impact sur ceux des cadres et des professions intellectuelles supérieures.

Ces effets différenciés s’expliquent notamment par la forte proportion d’immigrés dans les métiers d’ouvriers, qui, en 2022, regroupaient 28 % des travailleurs immigrés (contre 18 % des natifs). Des résultats confirmés par une autre étude française, qui montre que, entre 1982 et 2016, l’immigration a pesé négativement sur les salaires des travailleurs natifs les moins diplômés, sans effet significatif sur ceux des plus diplômés.

L’une des contreparties de l’accroissement de la concurrence dans certains segments du marché du travail est qu’elle peut également exercer une pression à la baisse sur les prix des services qui y sont produits, en raison de la réduction des coûts de production liée à l’arrivée de nouveaux travailleurs. Des études ont ainsi montré que l’immigration, notamment peu qualifiée, représentait une source de gains de pouvoir d’achat pour les consommateurs des secteurs de la construction (charpentiers, peintres) et des services à domicile (garde d’enfants, ménage, jardinage).

En définitive, l’immigration est un vecteur de croissance économique qui génère des gains pour de nombreux acteurs au sein des pays d’accueil. Mais elle peut aussi représenter une source de concurrence préjudiciable aux travailleurs présents sur les mêmes segments du marché du travail que les nouveaux arrivants, comme les immigrés déjà installés sur le territoire ou les natifs faiblement diplômés. Tenir compte de l’ensemble de ces effets est essentiel pour appréhender l’impact économique de l’immigration dans toute sa complexité.

The Conversation

Anthony Edo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Entre immigration et marché du travail, des liens plus complexes qu’il n’y paraît – https://theconversation.com/entre-immigration-et-marche-du-travail-des-liens-plus-complexes-quil-ny-parait-275844

Financer la santé mondiale : ce que la baisse de la contribution française au Fonds mondial dit de sa politique étrangère et de son rapport au multilatéralisme

Source: The Conversation – in French – By Stéphanie Tchiombiano, Maitresse de conférence associée dans le département de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

La France devrait cette année, pour la première fois, diminuer sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme. Une décision qui souligne le fossé grandissant entre ses déclarations officielles en faveur du multilatéralisme sanitaire et la réalité de ses engagements financiers.


Malgré une forte mobilisation des ONG et des acteurs de la santé mondiale, le gouvernement français devrait diminuer de 58 % sa contribution au Fonds mondial de lutte contre le sida, la tuberculose et le paludisme, provoquant l’effroi général du monde du VIH. Le financement trisannuel français passerait de 1‚6 milliard d’euros à 660 millions d’euros jusqu’en 2028.

Cette décision s’inscrit dans un double contexte de diminution continue de l’aide publique au développement de la France depuis 2023 et de baisse drastique des financements de la santé mondiale depuis le début du deuxième mandat de Donald Trump (quasi-suppression de l’Agence des États-Unis pour le développement international USAID, fin du financement à Gavi, l’Alliance du vaccin, retrait de 66 organisations internationales dont l’Organisation mondiale de la santé, OMS, et des accords de Paris). Jusqu’alors, les États-Unis représentaient le tiers de l’aide publique internationale en matière de santé.




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Certes, quelques pays comme l’Espagne ou le Luxembourg ont augmenté leur contribution au Fonds mondial, mais ces efforts restent très insuffisants pour compenser le retrait partiel des financeurs historiques : États-Unis, France, Royaume-Uni, Allemagne.

Les ressources du Fonds mondial sont en effet très concentrées : près de 33 % provenaient jusqu’alors des États-Unis, une part comparable de l’Union européenne, et environ 40 % si l’on inclut le Royaume-Uni. Dans ce contexte, la décision française constitue un signal politique fort, aux conséquences multiples : pour les populations des pays bénéficiaires avant tout, pour le Fonds mondial lui-même, mais aussi pour la place de la France dans la gouvernance mondiale de la santé.

Un désengagement en rupture avec une histoire politique

La décision est d’autant plus marquante que la France a été, depuis la création du Fonds mondial en 2002, l’un de ses soutiens les plus constants. Elle n’avait jusqu’ici jamais diminué sa contribution. Premier contributeur public européen et deuxième mondial, la France a cumulé près de 9,5 milliards d’euros de promesses de dons en vingt-cinq ans. Depuis 2011, une partie de cet engagement finance également L’Initiative, facilité complémentaire qui fournit des assistances techniques et des financements additionnels destinés à renforcer l’impact des programmes du Fonds mondial sur le terrain.

Au-delà des montants, cet engagement relevait d’un choix politique. La France s’est longtemps positionnée comme un acteur important de la santé mondiale, défendant l’idée d’une nécessaire solidarité mondiale en matière de santé, et déclarant notamment que certains produits de santé devaient être considérés comme des biens communs mondiaux, depuis le discours de Jacques Chirac sur l’accès aux antirétroviraux en 1997 jusqu’aux discours d’Emmanuel Macron à propos des vaccins contre le Covid-19.

La lutte contre le sida constitue l’un des principaux « marqueurs » de son action internationale. La baisse de la contribution française rompt donc avec une continuité historique et affaiblit une symbolique politique forte, notamment vis-à-vis des pays à revenu limité et des partenaires européens.

Le Fonds mondial, une organisation pas comme les autres

Ce désengagement interroge d’autant plus que le Fonds mondial n’est pas une organisation internationale ordinaire. Dans les pays où il a investi, les décès liés au sida ont été réduits d’environ 74 % entre 2002 et 2024 et on sait aujourd’hui à quel point les progrès liés aux maladies infectieuses ont contribué à l’augmentation de l’espérance de vie mondiale, grâce. Ces acquis restent toutefois fragiles : l’histoire des épidémies montre à quel point les reculs sont rapides lorsque les financements se tarissent.

Sur le plan institutionnel, le Fonds mondial incarne une forme originale de gouvernance. Il ne dispose pas de représentations nationales, fonctionne sur une gouvernance hybride associant États, ONG et secteur privé, et redistribue une partie du pouvoir décisionnel au niveau des pays, à travers les Country Coordinating Mechanisms. Si ses marges d’améliorations sont encore grandes, il constitue ainsi un modèle singulier entre souveraineté des États et gouvernance globale, dans un moment historique d’appel à la décolonialisation de la santé mondiale. Son approche communautaire, intégrant les organisations de la société civile et les personnes concernées, met également au cœur de l’action les droits humains – une dimension aujourd’hui directement menacée par la contraction des ressources et l’offensive idéologique états-unienne.

Dans ce contexte, la baisse généralisée des contributions révèle un affaiblissement silencieux de la solidarité internationale en santé et une fragilisation du multilatéralisme au profit de logiques plus transactionnelles (on pense évidemment à la nouvelle « America First Global Health Strategy » et à toutes les conventions bilatérales que les États-Unis sont en train de signer avec des États africains. Le débat dépasse largement la question budgétaire : il met en lumière des arbitrages politiques et une redéfinition du rôle de l’État donateur. Le gouvernement français utilise quasi textuellement les mêmes mots que Donald Trump : la politique de la France doit dorénavant « répondre davantage à ses valeurs et à ses intérêts ». Mais l’intérêt même de la France n’est-il pas justement de financer le Fonds mondial ?

Une erreur sanitaire aux effets globaux

Sur le plan sanitaire, les risques sont bien documentés. Cette diminution s’ajoute aux réductions massives des programmes bilatéraux américains (tels que les programmes présidentiels de lutte contre le sida, PEPFAR ou le paludisme, PMI), et menacent d’inverser des progrès durement acquis. Selon une étude du Lancet, les progrès réalisés contre le VIH, la tuberculose et le paludisme sont conditionnés à un financement conséquent et durable, et risquent de s’effriter rapidement si les investissements sont insuffisants dans les prochaines années.

Les pays à revenu faible ou intermédiaire, en particulier en Afrique qui concentre près des deux tiers de l’épidémie mondiale de VIH, sont les premiers concernés. Le modèle communautaire, pilier de l’efficacité des réponses aux trois maladies, est directement fragilisé. En l’absence de sursaut des autres acteurs, les chercheurs du Barcelona Institute for Global Health estiment que plus de 22,6 millions de décès supplémentaires pourraient survenir d’ici à 2030 dans les pays à faible et moyen revenu du fait de la baisse concomitante des aides américaines, britanniques, allemandes et françaises en matière de santé.

Mais les pays riches ne sont pas à l’abri. La reprise des épidémies ailleurs a des effets globaux : le VIH progresse désormais davantage hors d’Afrique, notamment en Europe de l’Est, en Asie centrale et au Moyen-Orient ; la tuberculose, y compris multirésistante, réapparaît en France.

Par ailleurs, ce désengagement intervient paradoxalement à un moment d’innovations majeures, comme la PrEP injectable de longue durée ou les nouveaux vaccins contre le paludisme, qui pourraient transformer durablement la santé mondiale à un coût relativement maîtrisé.

Un signal politique préoccupant

Au-delà de la santé, la baisse de la contribution française révèle un désalignement croissant entre le discours en faveur des biens publics mondiaux et les pratiques budgétaires. Elle affaiblit l’influence diplomatique et normative de la France, ainsi que son soft power en santé mondiale.

Le financement du Fonds mondial n’est effectivement pas un simple transfert financier : c’est un acte de politique étrangère. Il conditionne la capacité à peser sur les orientations stratégiques, à construire des coalitions et à défendre un multilatéralisme normatif face à des logiques plus bilatérales. Pour une puissance moyenne comme la France, l’investissement dans le multilatéralisme – et plus spécifiquement dans la santé, domaine dans lequel elle dispose d’une expertise reconnue – constitue un levier central d’influence internationale.

C’est ce qu’on appelle en science politique la « diplomatie de niche » : les puissances moyennes ont tout intérêt à concentrer leur attention sur les domaines dans lesquels elles disposent d’un niveau élevé de ressources et de réputation, en mettant l’accent sur leur leadership technique et leur rôle de facilitateur dans les négociations internationales ou la formation de coalitions.

Un révélateur des transformations en cours

La baisse de la contribution française au Fonds mondial apparaît ainsi comme un arbitrage révélateur : contraintes budgétaires, priorisation accrue, passage d’une solidarité politique à une solidarité conditionnelle et instrumentalisée. Elle pose une question fondamentale : que reste-t-il du multilatéralisme lorsque même les instruments sur lesquels un État a le plus investi deviennent des variables d’ajustement ?

Au-delà de la santé mondiale, cette décision engage la crédibilité de la France dans la gouvernance globale. Elle marque une occasion manquée de montrer que, dans un contexte de crises multiples, certains pays restent des partenaires fiables. Le débat sur le Fonds mondial devient ainsi un test politique majeur du rapport de la France au multilatéralisme – et de la solidité de ses engagements dans la tempête.

The Conversation

Stéphanie Tchiombiano est membre du think tank Santé mondiale 2030

ref. Financer la santé mondiale : ce que la baisse de la contribution française au Fonds mondial dit de sa politique étrangère et de son rapport au multilatéralisme – https://theconversation.com/financer-la-sante-mondiale-ce-que-la-baisse-de-la-contribution-francaise-au-fonds-mondial-dit-de-sa-politique-etrangere-et-de-son-rapport-au-multilateralisme-274376

Faut-il encore faire des pesticides l’alpha et l’oméga de la protection des cultures ? Les exemples du Brésil et de la France

Source: The Conversation – France (in French) – By Christian Huyghe, Directeur scientifique pour l’agriculture, Inrae

Si les pesticides ont longtemps assuré la protection des cultures, leurs effets délétères sont aujourd’hui largement documentés. Réduire cette dépendance est devenu une urgence sanitaire, environnementale et économique. Les stratégies de lutte contre les ravageurs intègrent aujourd’hui de nouvelles techniques innovantes. L’analyse de la situation en France et au Brésil livre un éclairage croisé sur cette question.


La protection des cultures est un enjeu majeur pour l’agriculture et pour la société au sens large. Elle permet de garantir une production suffisante en qualité et en quantité, tout en assurant des revenus à tous les acteurs des chaînes d’approvisionnement, des agriculteurs aux distributeurs.

Au cours des dernières décennies, la protection des cultures a reposé sur l’efficacité des pesticides de façon accrue. Dans le même temps, leurs effets négatifs sur la santé humaine, sur la qualité de l’eau, de l’air et sur la biodiversité sont de mieux en mieux documentés. Au plan économique, ces effets peuvent être considérés comme des coûts cachés pour la société. De plus, ces effets négatifs privent les agriculteurs de services écosystémiques précieux rendus par des sols en bonne santé.

À l’échelle mondiale, le recours aux pesticides peut également virer au casse-tête géopolitique, en fonction des pays où ils sont autorisés ou interdits. L’accord UE-Mercosur a récemment illustré les tensions que peuvent susciter des importations de produits traités avec des pesticides interdits dans les pays membres de l’Union européenne (UE), créant, de fait, des distorsions de concurrence entre les États.

Il apparaît donc urgent de façonner la protection des cultures de façon à alléger la dépendance des systèmes agricoles envers ces produits. Et si on adoptait un nouveau paradigme pour la protection des cultures, notamment inspiré par l’agroécologie et tenant davantage compte des nouveaux risques climatiques ? Des regards croisés sur la situation en France et au Brésil peuvent éclairer la question.

Mieux vaut prévenir que guérir

La lutte intégrée (ou protection intégrée) des cultures est un concept riche, établi depuis les années 1970. L’idée est de combiner des exigences écologiques, économiques et sanitaires.

Dans l’UE, la règle est de n’utiliser de produits chimiques phytopharmaceutiques qu’à la dose la plus faible possible (principes 5 et 6 du schéma ci-dessous) pour maintenir la présence des organismes nuisibles en dessous d’un seuil où les dommages ou pertes économiques deviennent inacceptables à court terme pour l’agriculteur. Pour limiter l’usage et l’impact de ces pesticides, il est donc essentiel d’enrichir la liste des alternatives aux pesticides (principe 4).

Cette approche implique qu’il est préférable d’agir en amont (principe 1) en mettant l’accent sur la prévention pour réduire au minimum la pression des maladies et des insectes. C’est une stratégie comparable à celle mobilisée en santé humaine, où il est recommandé d’avoir une hygiène de vie appropriée (sport, régime équilibré…) ou de se vacciner pour réduire le risque de maladies.

Les différentes étapes de la protection intégrée des cultures, avec une stratégie active de prophylaxie.
Fourni par l’auteur

Cette stratégie de prophylaxie peut devenir active si, au cours de ses actions sur les cultures, l’agriculteur cherche à réduire le nombre de ravageurs. En diversifiant les moyens de lutte, cette stratégie permet également de limiter l’émergence de résistances chez les ravageurs. En effet, ces résistances apparaissent d’autant plus vite que les stratégies sont peu diversifiées.

L’utilisation de cultures de couverture, par exemple, est intéressante pour occuper l’espace au sol et éviter l’installation de mauvaises herbes. C’est d’autant plus pertinent dans les systèmes agricoles tropicaux, où la pression de sélection naturelle est plus élevée du fait des conditions de chaleur et d’humidité, et où ces résistances ont donc tendance à apparaître plus rapidement.

Associées à d’autres stratégies de gestion, les cultures de couverture sont donc un élément clé pour améliorer à la fois la qualité des sols, la productivité et la durabilité des systèmes agricoles.




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Microbiote végétal, paysages olfactifs… de nouveaux  leviers

De nouvelles techniques innovantes ont vu le jour depuis la mise en place de ce paradigme.

L’une des plus connues s’appuie sur l’agroécologie et la diversification des cultures, et mobilise des services écosystémiques largement documentés par la recherche. Cela peut par exemple passer, au Brésil, par des rotations plus longues, des cultures en mélanges, ou encore par des cultures intermédiaires de maïs, sorgho, mil ou sésame pour optimiser la culture du soja.

La sélection variétale est un autre levier crucial pour améliorer la valeur agronomique des cultures. La recherche de résistances génétiques aux champignons, aux virus et, dans une moindre mesure, aux bactéries et aux insectes, a été – et est toujours au cœur – des programmes de sélection.

Demain, cette approche pourra bénéficier des progrès réalisés dans le domaine de l’édition génétique : il est ainsi envisageable de stimuler, chez l’espèce cultivée, des gènes de résistance actifs chez des espèces étroitement apparentées, ou d’en réactiver d’autres qui auraient été contournés pendant l’évolution. Cela pose évidemment de nouvelles questions (propriété intellectuelle, cadre éthique, etc.) à ne pas sous-estimer.

Au cours des dernières années, l’existence d’un microbiote végétal a aussi été mise en évidence sur les graines, les feuilles, les racines et même à l’intérieur des tissus végétaux. Ces microbiotes jouent un rôle clé dans la nutrition des plantes, en facilitant l’échange de nutriments avec le sol, et dans leur protection contre les bioagresseurs. Il s’agit d’une perspective intéressante pour développer des solutions de biocontrôle alternatives aux pesticides.




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Poursuivons avec les composés organiques volatils (COV) émis dans l’environnement, qui conditionnent le comportement des insectes (recherche alimentaire ou de partenaires sexuels, par exemple). Ces signaux olfactifs sont un nouvel axe de recherche pour lutter contre les ravageurs.

Cette stratégie a l’avantage de présenter peu d’effets indésirables, car les COV sont très spécifiques. Ils peuvent par exemple être utilisés pour induire une confusion sexuelle qui limite la reproduction d’une espèce particulière d’insectes, les attirer dans un piège voire les éliminer grâce à un gel contenant les COV et un insecticide qui sera dès lors utilisé en très faible quantité par rapport à une application classique.




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Ces stratégies de prévention en amont doivent, bien sûr, être pensées à l’échelle du paysage et être coordonnées entre les acteurs d’une zone géographique. Elles peuvent enfin être combinées à un dépistage plus précis des potentielles proliférations. Grâce aux outils de surveillance et d’aide à la décision (principes 2 et 3), on peut ainsi adapter la solution curative à mobiliser le cas échéant.

Une telle transition requiert un niveau élevé de coordination entre tous les acteurs du système agricole. Et ceci à tous les niveaux, des agriculteurs aux chaînes d’approvisionnement. Actuellement, près de 80 % des mesures mises en œuvre dans les plans d’action nationaux ciblent directement les agriculteurs. Les politiques publiques pourraient, à cet égard, mieux répartir l’effort de transition. La protection des cultures n’est pas seulement une question pour les agriculteurs : c’est un bien commun pour la société au sens large.




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Ce que disent les chiffres au Brésil et en France

La comparaison entre le Brésil et la France, situés dans des climats différents et avec des contextes sociopolitiques différents, est, à cet égard, instructive.

En France, au cours des quinze dernières années, les produits utilisés en protection des cultures ont fortement évolué, sous le triple effet de la réglementation encadrant le retrait de substances actives, en particulier les cancérigènes, mutagènes, reprotoxiques (CMR), des politiques publiques (plans Écophyto notamment) et de l’innovation. On utilise désormais moins de CMR et davantage de produits utilisables en agriculture biologique et/ou basés sur le biocontrôle.

Ventes de substances phytosanitaires en France.
SDES

Au Brésil, les ventes de pesticides (hors produits autorisés en agriculture bio et pour le biocontrôle) s’élevaient encore à 755 400 tonnes en 2023 – dont près de 50 % de glyphosate, un chiffre en timide baisse de 5,6 % par rapport à 2022.

Or, la France utilise actuellement 2,9 kg de substances actives par hectare de surface ensemencée, contre 7,78 pour le Brésil. Ces différences s’expliquent en partie par les surfaces agricoles cultivées (hors prairies) : 14 millions d’hectares pour la France, contre 97 pour le Brésil. Il faut aussi tenir compte du fait que la plupart des terres cultivées au Brésil donnent lieu à deux cultures par an, ce qui est plus rare en France.

Toutefois, le secteur des « biointrants » (produits d’origine naturelle ou organismes vivants) progresse rapidement au Brésil, qui les utilise depuis les années 1960. Ce marché s’est établi plus tardivement en France mais progresse également rapidement. Les biointrants peuvent être utilisés en agriculture biologique ou, dans certains cas, combinés à des pesticides dans le cadre des programmes de lutte intégrée contre les ravageurs, que l’on a présentés plus haut.

À l’échelle mondiale, le marché des agents de biocontrôle et des biostimulants (intrants biosourcés permettant d’améliorer les productions végétales) était, en 2025, estimé à 11 milliards de dollars (9,2 milliards d’euros), dont 7 milliards (5,9 milliards d’euros) pour le biocontrôle, avec des taux de croissance annuels estimés de 10,5 à 15,6 % (selon les secteurs) jusqu’en 2035. En 2035, ce marché pourrait atteindre environ 41 milliards de dollars (34,5 milliards d’euros), dont 30 milliards (25,2 milliards d’euros) pour le biocontrôle.

La mobilisation de la prophylaxie et les nouvelles options de biocontrôle seront-elles de nature à remettre en cause l’omniprésence des pesticides ?


Cet article est publié dans le cadre de la Conférence FARM 2026 – Repenser la protection des cultures : agir collectivement pour le vivant, qui se tient le 17 février 2026 à la Cité internationale universitaire de Paris et dont The Conversation France est partenaire.

The Conversation

Christian Huyghe a reçu des financements de l’ANR et de l’Union européenne (H2020, Life-PLP, COST action).

Decio Karam est membre de Association Brésilienne du Maïs et du Sorgho, ; Conseil Scientifique de l’Agriculture Durable (CCAS)

ref. Faut-il encore faire des pesticides l’alpha et l’oméga de la protection des cultures ? Les exemples du Brésil et de la France – https://theconversation.com/faut-il-encore-faire-des-pesticides-lalpha-et-lomega-de-la-protection-des-cultures-les-exemples-du-bresil-et-de-la-france-275237

AlphaGenome, une nouvelle avancée en intelligence artificielle pour comprendre les effets des mutations génétiques

Source: The Conversation – France in French (2) – By Élodie Laine, Professeure en biologie computationnelle, Sorbonne Université

Même une mutation génétique très simple – une lettre qui change dans l’immense chaîne composée d’A, T, C et G – peut avoir des conséquences sur la santé. Sangharsh Lohakare/Unsplash, CC BY

Notre ADN est composé d’un enchaînement de quatre petites molécules appelées « acides nucléiques » et dénotées par les lettres A, C, G, et T. Parfois, une mutation génétique a lieu et affecte notre santé. Une simple modification dans la grande séquence de lettres qui constitue notre génome peut suffire à affecter l’expression des gènes ou les versions des protéines produites à partir de ces gènes.

Mais on ne sait pas, à l’heure actuelle, expliquer systématiquement comment telle ou telle mutation génétique peut avoir tel ou tel effet. C’est la question à laquelle AlphaGenome, le nouveau logiciel d’intelligence artificielle présenté dans la revue Nature par Google, tente de répondre.

AlphaGenome analyse un million d’acides nucléiques à la fois, et prédit, pour chacun d’eux, des milliers de quantités, qui sont autant de facettes de la régulation de nos gènes pour façonner nos tissus et nos organes.

Coupler un tel niveau de résolution avec un contexte aussi long (un million de lettres !) et prédire autant d’aspects de la régulation du génome relève du tour de force. Cependant, ce nouvel opus de la série Alpha de DeepMind ne représente pas une avancée aussi spectaculaire qu’AlphaGo ou AlphaFold, par exemple.

AlphaGenome affine une approche existante, déjà implémentée dans Enformer et Borzoi, deux modèles d’apprentissage profond développés chez Google qui ont fait leurs preuves. Il améliore, d’une part, leur efficacité par des optimisations techniques et, d’autre part, leur pertinence, en modélisant plus finement la complexité des processus génétiques.




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Pourquoi cette avancée est importante

L’enjeu de ce travail est de taille pour la santé humaine. Les bases de données génomiques de populations humaines recensent près de 800 millions de variations ponctuelles – c’est-à-dire des changements portant sur une seule lettre du code génétique – dont l’impact sur notre santé reste largement inexploré. Identifier quelles sont celles qui sont à l’origine de maladies ou de dysfonctionnements, et comprendre leurs mécanismes d’action, est crucial.

Par exemple, dans certaines leucémies, une mutation d’un seul acide nucléique active de manière inappropriée un gène bien spécifique. AlphaGenome confirme le mécanisme déjà connu de cette activation aberrante : la mutation permet à un régulateur génétique de s’accrocher au gène, et modifie les marques épigénétiques alentour.

Ainsi, en unifiant plusieurs dimensions de la régulation génétique, AlphaGenome s’impose comme un modèle de fondation, c’est-à-dire un modèle générique qui peut être transféré ou appliqué facilement à plusieurs problèmes.

Quelles sont les suites de ces travaux ?

Plusieurs limitations tempèrent néanmoins l’enthousiasme.

Par exemple, les prédictions sur différentes facettes d’un même processus biologique ne sont pas toujours cohérentes entre elles, révélant que le modèle traite encore ces modalités de façon relativement cloisonnée.

Le modèle peine aussi à capturer la « spécificité tissulaire », c’est-à-dire le fait qu’un même variant génétique peut être délétère dans un tissu et neutre dans un autre.

De plus, il reste difficile de quantifier l’ampleur de l’effet d’une mutation.

Enfin, AlphaGenome prédit des conséquences moléculaires, pas des symptômes ni des diagnostics – or, entre une variation d’ADN et une maladie, il reste énormément de travail pour comprendre les relations entre ces différents niveaux ; et il n’a pas encore été validé sur des génomes individuels – un passage obligé pour toute application en médecine personnalisée, où l’enjeu serait d’interpréter le profil génétique unique d’un patient pour prédire sa susceptibilité à certaines maladies ou adapter son traitement.

Au-delà de ces enjeux pour la santé humaine, comment transférer cette connaissance à la biodiversité dans son ensemble ? AlphaGenome dépend en effet de mesures expérimentales, accessibles en abondance uniquement pour une poignée d’espèces (l’humain et quelques organismes modèles). Une autre famille de modèles pourrait ici jouer un rôle complémentaire : les « modèles de langage génomique », qui fonctionnent un peu comme ChatGPT mais pour prédire la suite d’une séquence d’ADN plutôt que la suite d’une phrase. Ces modèles, entraînés sur des millions de séquences génomiques, peuvent ainsi capturer les règles et les motifs conservés au cours de l’évolution, ce qui permet de déchiffrer des génomes inconnus.

Rien de tout cela n’existerait sans les grandes bases de données publiques et le travail cumulé de la recherche académique et des consortia ouverts, qui ont produit, standardisé et partagé les données nécessaires à l’entraînement de ces modèles. La suite logique est claire : la science doit rester ouverte, au service de la société. L’équipe d’AlphaGenome a rendu le code et les poids publiquement accessibles, et propose une interface facilitant l’adoption par la communauté scientifique. Reste à voir comment celle-ci s’emparera de cet outil : sera-t-il utilisé comme une « boîte noire » pratique, ou inspirera-t-il un véritable changement de paradigme en génomique computationnelle ?


Cet article a bénéficié de discussions avec Arnaud Liehrmann, post-doctorant au laboratoire de Biologie computationnelle, quantitative et synthétique.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Elodie Laine est membre junior de l’Institut Universitaire de France. Elle a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France 2030, PostGenAI@Paris, ANR-23-IACL-0007) et de l’Union Européenne (ERC, PROMISE, 101087830). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux de l’Union européenne ou du Conseil européen de la recherche. Ni l’Union européenne ni l’autorité octroyant la subvention ne peuvent en être tenus responsables.

Julien Mozziconacci est professeur au Muséum National d’Histoire Naturelle et membre junior de l’Institut Universitaire de France. Il a reçu des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR, France 2030, PostGenAI@Paris). Les points de vue et opinions exprimés sont toutefois ceux des auteurs uniquement et ne reflètent pas nécessairement ceux des instituts qui les ont financés.

ref. AlphaGenome, une nouvelle avancée en intelligence artificielle pour comprendre les effets des mutations génétiques – https://theconversation.com/alphagenome-une-nouvelle-avancee-en-intelligence-artificielle-pour-comprendre-les-effets-des-mutations-genetiques-275833

La Chine se réarme à marche forcée, mais peut-elle vraiment rivaliser avec les États-Unis ?

Source: The Conversation – in French – By Laurent Vilaine, Docteur en sciences de gestion, ancien officier, enseignant en géopolitique à ESDES Business School, ESDES – UCLy (Lyon Catholic University)

La Chine se réarme massivement pour réduire son écart avec les États-Unis et consolider son statut de grande puissance. Son budget de défense augmente régulièrement, finance une modernisation rapide (marine, missiles, nucléaire) et place déjà les dépenses militaires de Pékin au rang des toutes premières mondiales, même si Washington demeure loin en tête de classement. Reste que l’Armée populaire de libération n’a plus mené de guerre majeure depuis le conflit sino‑vietnamien de 1979, si bien que l’on ignore comment elle encaisserait, en conditions réelles, une confrontation longue et coûteuse, par exemple autour de Taïwan.


Le réarmement chinois répond à une logique assez claire : il s’agit de rattraper les États-Unis dans la course au statut de première puissance mondiale et de se doter des moyens de reconquérir Taïwan dans les années à venir. Pékin veut dissuader, contraindre et se hisser au rang de superpuissance complète, non seulement économique et normative, mais également militaire. La montée en puissance est impressionnante. Les usines chinoises produisent avions, véhicules, bâtiments de guerre et missiles, entre autres, de manière massive. Reste à savoir si cette montée en puissance, impressionnante, réelle, traduit déjà un avantage face aux États-Unis en cas de confrontation militaire.

Le budget officiel de la défense de la République populaire de Chine (RPC) fait l’objet d’une hausse continue, et ses forces sont modernisées de manière accélérée, notamment en matière navale, nucléaire et de missiles. Le réarmement chinois n’est plus une perspective lointaine, c’est une réalité documentée. Si l’on se réfère aux bases de données internationales, la Chine est désormais parmi les tout premiers acteurs mondiaux en matière de dépenses militaires.

Néanmoins, la puissance militaire ne se réduit ni à la qualité ni à la quantité dde troupes et de matériels qu’un pays peut accumuler. Elle se juge également au travers de l’expérience opérationnelle réelle, de la qualité du commandement et de la capacité à durer en guerre moderne. Un parallèle peut être trouvé en Europe. La Pologne et l’Allemagne ont entamé un processus de réarmement réel. Mais ces armées mettront encore longtemps à devenir aussi performantes que l’armée française, habituée aux interventions extérieures et n’ayant pas la crainte des inévitables pertes humaines.

Un réarmement visible, chiffrable, assumé

Le mouvement se lit d’abord dans les budgets. Le budget de la défense chinoise se situe autour de 250 milliards de dollars (210,7 milliards d’euros), soit environ quatre fois le budget français, même si la RPC est encore loin du budget des États-Unis (autour de 962 milliards de dollars, soit plus de 810 milliards d’euros).

Le montant officiel des dépenses chinoises n’est pas toujours strictement comparable à celui d’autres pays en raison de périmètres budgétaires différents, mais il est l’expression d’une tendance : des hausses régulières, sur la durée, qui financent équipements, entraînement, recherche et développement (R&D) et transformation organisationnelle.

Certes, l’augmentation des dépenses militaires est un phénomène perceptible à l’échelle mondiale ; mais l’effort chinois est particulièrement vigoureux. La zone Indo-Pacifique, qui est la zone directe d’intérêt des Chinois, est devenue un centre de gravité de la compétition stratégique.

Pourquoi maintenant : rattrapage, modernisation, obsession du « retard » à combler

Dans le narratif chinois, la modernisation de l’armée n’est pas qu’un symbole de l’aspiration à devenir la première puissance mondiale en 2049 (année du centième anniversaire de l’avènement de la Chine communiste). La Chine ne veut plus « subir » et a donc décidé de combler, avant tout vis-à-vis des États-Unis, son écart technologique, capacitaire et organisationnel. Il s’agit de passer d’une armée principalement terrestre, très nombreuse en hommes, à un outil capable d’opérations conjointes.

Comme l’indique explicitement le dernier livre blanc officiel chinois, l’interopérabilité des différentes armées (terre, air, mer, espace, cyber) n’est pas totalement achevée et la numérisation du champ de bataille doit être accélérée, afin d’obtenir une force « de classe mondiale » au milieu du siècle. Pour les Chinois, cette modernisation reflète une obsession de crédibilité. En effet, exister comme superpuissance implique, aux yeux de Pékin, d’avoir une armée capable de dissuader, de contraindre et, si nécessaire, de vaincre.

Une logique de compétition avec Washington, mais pas le même type de puissance

La rivalité sino-américaine est centrale dans le réarmement chinois. Il ne s’agit pas seulement d’une course aux budgets mais d’une course aux capacités. Les États-Unis financent une posture mondiale, en rapport avec la superpuissance dominante qu’ils demeurent. Leur armée est structurée dans certaines parties du monde dans le cadre d’alliances, est capable de déploiements multi-théâtres et possède une expérience des opérations extérieures. Autant de capacités dont la Chine n’a pas encore fait la démonstration.

Mais la Chine cherche d’abord à réduire la liberté d’action américaine dans sa zone d’intérêt immédiat. Pour cela, elle aspire à rendre toute intervention de Washington plus risquée et plus coûteuse. Dans ce cadre, Pékin effectue d’importants efforts en matière de missiles, de défense aérienne, de capteurs, de guerre électronique, de capacités cyber et spatiales, tout en développant, comme nous venons de le voir, ses moyens navals et aériens.

L’objectif n’est donc pas nécessairement de « copier » la puissance américaine. Il s’agit de compliquer sa projection de puissance, en saturant les défenses des États-
Unis et de leurs alliés (principalement Taïwan, la Corée du Sud et le Japon).

Taïwan en ligne de mire : dissuader l’intervention, crédibiliser l’option militaire

Taïwan est une obsession chinoise de longue date et justifie en partie la montée en puissance de l’armée de la RPC.

Pékin peut conquérir l’île par divers moyens : la contraindre à se rendre à travers un blocus naval ou l’envahir militairement. Dans tous les cas, la Chine veut pouvoir imposer un fait accompli ou, si l’intervention armée est décidée, décourager l’aide extérieure à Taipei en tablant sur la crainte que pourraient inspirer ses nouvelles capacités.




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La gesticulation régulière à laquelle procède la RPC autour de Taïwan (pression aérienne et navale, exercices, démonstrations de lancements de missiles) a pour fonction de montrer à Washington et à alliés que, sur ce dossier, la détermination de Pékin est absolue. Dans l’optique chinoise, l’objectif demeure de lui faire comprendre que le coût de l’escalade pourrait être très élevé. En rendant l’environnement opérationnel plus contesté, elle rend tout engagement des États-Unis plus coûteux.

Le nucléaire, accélérateur de statut – et de méfiance

Le nucléaire est l’expression parfaite de la bascule chinoise vers la puissance totale souhaitée à l’horizon 2049, parce qu’il touche au cœur de la dissuasion.

Les estimations publiques concluent à une expansion et à une modernisation de l’arsenal chinois, avec l’objectif d’atteindre 1 000 têtes à l’horizon 2030. Une telle progression de l’arsenal chinois modifie les calculs de stabilité stratégique et alimente les inquiétudes régionales.

Certes, les chiffres exacts restent incertains. Mais l’augmentation de l’arsenal nucléaire est une certitude. Ce phénomène change de facto la posture chinoise qui s’éloigne d’une posture de dissuasion minimale – l’équivalent de la « stricte suffisance » française – pour évoluer vers des capacités intimidantes et donc, par définition, plus agressives et démonstratives. L’augmentation de l’arsenal nucléaire chinois renforce le statut du pays, mais accroît aussi la méfiance qu’il suscite et durcit la compétition.

« Puissante sur le papier » : l’angle mort du « combat proven »

C’est ici que la prudence s’impose et doit être répétée. Les matériels, les budgets et les exercices ne remplacent pas l’épreuve du conflit. Or la Chine n’a pas, sur la période récente, l’expérience opérationnelle d’une guerre comparable à celle qui a forgé les réflexes de plusieurs armées, notamment américaine, française, britannique ou russe (même si cette dernière offre plutôt un contre-exemple en termes d’efficacité).

Le fait que la Chine n’ait plus combattu depuis 1979 ne prouve pas une faiblesse intrinsèque, mais questionne l’efficacité réelle de son armée le jour où elle se retrouvera sous stress, face à la surprise. Quelle sera son endurance morale ? Saura-t-elle supporter des pertes et s’adapter quand le plan initial devra être modifié sous la pression de la réponse adverse ? Une partie de la littérature stratégique rappelle au demeurant que moderniser une armée n’est pas qu’un processus technique et industriel, mais relève aussi d’une transformation humaine et organisationnelle.

Guerre moderne : ce que les chiffres ne mesurent pas (coordination, logistique, commandement, attrition)

Le grand public mesure souvent la qualité d’une armée à ses capacités létales. Pour autant, l’efficacité d’une armée se joue également au regard de qualités plus discrètes, telles la logistique, la maintenance, la capacité à durer, la formation des cadres, la circulation de l’information ou encore la résilience des communications sous attaque, comme la guerre entre la Russie et l’Ukraine l’a encore bien démontré, le plus souvent au détriment des Russes.

Un scénario militaire autour de Taïwan, objectif permanent de Pékin, serait un test majeur pour l’armée chinoise. En effet, l’invasion de l’île s’opérerait sous contraintes sévères : opérations maritimes et aériennes complexes ; distances maritimes importantes à parcourir (ce qui implique une grande vulnérabilité des flux) ; intensité de la guerre électronique ; et, probablement, une attrition rapide. Le matériel compte, c’est une affaire entendue. Mais la « capacité système », c’est-à-dire la capacité de planifier, de coordonner, de ravitailler, de réparer ou de remplacer, compte au moins tout autant. La qualité du haut commandement sera également vite testée dans sa capacité à réagir justement et vite dans l’incertitude.

La Chine est-elle capable de rivaliser avec les États-Unis ? Assurément. Est-elle capable de les dominer ? Non, à brève échéance. Mais la question reste ouverte pour les décennies à venir. La Chine a su construire, et continue de le faire, un outil militaire redoutable, surtout dans sa zone d’intérêt immédiat. Son plan de réarmement est cohérent, réel et fait l’objet d’une volonté politique assumée. Pour autant, l’écart est encore grand entre une armée chinoise en construction et sans expérience du combat et une armée américaine, elle aussi en cours de modernisation mais expérimentée. La maîtrise éprouvée d’opérations complexes sous le feu, sur la durée, avec des pertes et des imprévus est ce qui fait d’une armée moderne une armée moderne et efficace. C’est la réduction de cet écart, pas seulement en volume et en budget mais en qualité opérationnelle, qui seule permettra à la Chine de peut-être, un jour, supplanter la domination des États-Unis.

The Conversation

Laurent Vilaine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Chine se réarme à marche forcée, mais peut-elle vraiment rivaliser avec les États-Unis ? – https://theconversation.com/la-chine-se-rearme-a-marche-forcee-mais-peut-elle-vraiment-rivaliser-avec-les-etats-unis-275457

Dégradation alarmante de la santé mentale des jeunes et des seniors en entreprise

Source: The Conversation – in French – By Julien Granata, Professeur à Montpellier Business School – Responsable d’axe de la Chaire MIND, Montpellier Business School

Un livre blanc consacré au « “care” pour repenser des organisations » vient d’être publié. Il met en lumière la nécessité d’une prise en compte spécifique des vulnérabilités des salariés jeunes et moins jeunes en entreprise, « Fear Of Missing Out » contre « Fear Of Becoming Obsolete ». L’idée : passer d’une logique de réaction à une logique de prévention.


Alors qu’un Français sur quatre sera confronté à un trouble mental au cours de sa vie selon le ministère du travail, l’étude Ipsos 2024 « Mind Health Report » révèle que, dans 75 % des cas, le travail en constitue un facteur déterminant. L’activité professionnelle, longtemps perçue comme un espace de socialisation et d’épanouissement, devient pour beaucoup une source de fragilisation psychique, allant du stress chronique à l’épuisement, voire aux idées suicidaires.

Dans le cadre de la chaire MIND de MBS School of Business, un think tank consacré au « “care” pour repenser des organisations au service du vivant » a été créé en 2024. Il a donné lieu à la production d’un livre blanc autour notamment des enjeux de prise de soin au travail.

Les travaux menés ont mis en lumière l’importance du lien humain et de la qualité des relations dans la préservation de la santé mentale, puisque « chaque personne connaît au cours de son existence des moments de vulnérabilité ». Ils ont permis d’identifier de nouveaux facteurs de dégradation, amplifiés par le contexte post-pandémie de Covid-19 et par l’hyperconnexion.

Stress numérique

Avec 45 % des collaborateurs en souffrance psychologique en 2025, contre 25 % en 2018, il y a bel et bien un après la pandémie de Covid-19. Depuis la crise sanitaire, le télétravail et l’usage intensif des outils numériques se sont durablement installés. Si ces évolutions offrent davantage de flexibilité, elles contribuent aussi à fragiliser les équilibres psychiques. Le stress digital, l’infobésité et les sollicitations multicanaux fragmentent l’attention et entretiennent un sentiment d’urgence permanent.

La peur de manquer une information essentielle, ou « Fear Of Missing Out » (FOMO), entraîne une vigilance excessive, qui érode progressivement les capacités de concentration. Cette peur de louper quelque chose d’important conduit à vérifier plusieurs fois par jour les nombreuses notifications et courriels, entrainant une fragmentation cognitive par des interruptions nocives pour les capacités d’attention.

Vulnérabilités des jeunes et des moins jeunes

Les fragilités psychiques se manifestent de façon hétérogène en fonction de l’âge.

Le fait d’être jeune, longtemps considéré comme facteur de protection mentale, devient un facteur de risque depuis la pandémie de Covid-19. Près de 21 % des 18-24 ans sont concernés par la dépression et le stress en 2021, contre 12 % en 2017. Des facteurs explicatifs spécifiques touchent particulièrement la jeunesse comme l’isolement social, causé par le départ du foyer familial et l’éloignement des proches.

La solitude est renforcée par l’hyperconnexion aux réseaux sociaux au détriment de relations réelles. Le contexte géopolitique et économique rend les plus jeunes moins confiants envers l’avenir, et ce désenchantement conduit à du quiet quitting une forme de démission silencieuse au travail. Pas étonnant que ces derniers souffrent plus d’écoanxiété et se mettent à déserter les postes à responsabilités.




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Concernant les seniors au travail, c’est-à-dire les plus de 45 ans, les déplacements professionnels engendrent plus de fatigues et les responsabilités familiales peuvent générer une surcharge mentale. Ces salariés plus expérimentés peuvent faire face à d’autres défis personnels comme des situations de vie dégradées par le veuvage, la monoparentalité ou la maladie. Même si l’IA-anxiété semble s’être généralisée, les moins jeunes sont plus enclins à développer un sentiment de défiance envers l’utilisation de ces technologies.

Les seniors sont plus sujets au Fobo « Fear Of Becoming Obsolete », une crainte d’un grand remplacement par des machines ou des plus jeunes au travail.

« Care » et intergénérationnel

Préserver la santé mentale au travail implique aujourd’hui de dépasser une approche strictement procédurale. Les démarches de prévention gagnent à s’inscrire dans le care, c’est-à-dire une culture organisationnelle portée sur l’attention aux personnes. Un management par le care consiste à veiller à prendre soin de soi, des autres, et plus largement du vivant.

La mise en place de plans de prévention en santé mentale (PPSM), complémentaires des dispositifs Qualité de vie et des conditions de travail (QVCT) et Risques psychosociaux (RPS), permet de passer d’une démarche réactive à une démarche préventive. Au lieu d’adresser des problématiques générales pilotées uniquement par les directions des ressources humaines, ils rendent les salariés acteurs du dispositif dans la proposition d’outils et d’actions ciblées.

D’après le baromètre Qualisocial de 2025, seules 23 % des entreprises proposent un PPSM complet malgré des effets bénéfiques avérés sur l’amélioration de la santé et l’engagement des salariés. Ces dispositifs permettent d’accompagner les situations individuelles et de construire des actions collectives pour des publics aux besoins spécifiques comme les aidants familiaux, les jeunes isolés, les salariés souffrant de troubles du neurodéveloppement, les femmes ménopausées, etc.

Au-delà des outils, c’est la qualité du lien qui fait la différence. Un véritable management intergénérationnel fondé sur le mentorat, le parrainage, les projets mixtes ou le job sharing, favorise la reconnaissance mutuelle des besoins et aide à lutter contre les stéréotypes. L’ouverture d’espaces de dialogue sur les vulnérabilités vécues, portés par les salariés eux-mêmes, permet également de restaurer la confiance et de prévenir les tensions intergénérationnelles. Ces espaces contribuent à instaurer une culture où la parole est possible, qu’importe l’âge, où la fragilité n’est plus synonyme de faiblesse mais de responsabilité collective.

The Conversation

Julien Granata est cofondateur du think tank “Le Care pour repenser des organisations au service du vivant” et membre de la Chaire MIND

Magalie MARAIS est cofondatrice du think tank “Le Care pour repenser des organisations au service du vivant” et membre de la Chaire MIND

ref. Dégradation alarmante de la santé mentale des jeunes et des seniors en entreprise – https://theconversation.com/degradation-alarmante-de-la-sante-mentale-des-jeunes-et-des-seniors-en-entreprise-272532

L’importation des comics et la crise de la bande dessinée française dans l’entre-deux-guerres

Source: The Conversation – in French – By Benjamin Caraco, Chercheur associé, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne; Université de Caen Normandie

L’arrivée en France des productions états-uniennes dans l’entre-deux-guerres a profondément bouleversé le paysage éditorial de la bande dessinée à l’ancienne. De nouveaux personnages, Mickey en tête, mais aussi de nouveaux univers graphiques et de nouveaux modes de narration, vont donner un coup de vieux aux images d’Épinal.

Cet article est extrait de l’ouvrage Histoire de la bande dessinée en France publié dans la collection « Repères » aux éditions La Découverte.


Dans le sillage de la Grande Guerre, l’américanisation de la culture – d’abord symbolisée par le cinéma et la musique – touche la presse enfantine dans les années 1930. La période allant de 1934 à 1940 est désignée rétrospectivement comme un âge d’or par les bédéphiles des années 1960. En particulier, « trois éditeurs mythiques, Paul Winkler, Ettore Carozzo et Cino Del Duca », sont célébrés par ces amateurs ayant grandi avec leurs publications. Ces patrons de presse sont tous d’anciens combattants, des immigrants, de sensibilité de gauche, et des entrepreneurs investissant la bande dessinée alors que sa présence est encore mal assurée en France.

L’arrivée du Journal de Mickey

Paul Winkler (1898-1982), journaliste d’origine juive né à Budapest et installé à Paris depuis 1925, est un « pionnier de l’introduction massive en France des bandes dessinées américaines » associé à la création du Journal de Mickey. En 1928, il fonde l’agence de presse Opera Mundi Press Service spécialisée dans la traduction et la revente d’interviews de personnalités. Il scelle un accord peu de temps après avec le King Features Syndicate du magnat de la presse américain William Randolph Hearst. Ce syndicate (agence de presse) dispose d’un impressionnant portefeuille de bandes dessinées : Félix le Chat, Mandrake le Magicien, Mickey, etc., et de ressources financières considérables.

Toutefois, Winkler est freiné par l’espace restreint laissé à la bande dessinée dans la presse française lorsqu’il essaie de vendre ces séries, et par le poids du modèle des images d’Épinal qui l’oblige à des adaptations de mise en page. Il noue un accord avec Hachette, qui, en tant que partenaire, lui permet de lancer le Journal de Mickey le 19 octobre 1934 à grand renfort de publicité.

Près de 350 000 exemplaires par semaine

Winkler privilégie l’humour dans ses choix et vise d’abord un public d’enfants grâce aux personnages du catalogue Disney et au comic strip américain Pim Pam Poum. Progressivement, en concurrence avec d’autres titres, le journal s’ouvre de plus en plus aux bandes dessinées d’aventures. Peu onéreux grâce à la publicité, le périodique est un succès qui tire rapidement à 350 000 exemplaires par semaine.

En 1936, Winkler lance Robinson, magazine destiné à un public plus âgé avec l’« introduction de genres ignorés par la presse enfantine française : la science-fiction et le fantastique ». Trois bandes dessinées américaines sont représentatives de ce « choix éditorial original », qui s’écarte des séries du studio Disney et met en avant l’aventure : Guy l’Éclair, Mandrake et Luc Bradefer (traduction française de Brick Bradford).

Popeye incarne le versant humoristique de ce titre qui atteint les 200 000 exemplaires hebdomadaires. Hop-là est publié par Winkler en 1937 et propose plusieurs séries en couleur dont Mac Orian et Prince Vaillant. À la veille de la Seconde Guerre mondiale, la réussite de Winkler est « incontestable ». Il a su conquérir le jeune public français grâce à des « illustrés structurés autour de bandes dessinées américaines ». Son succès fait rapidement des émules.




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La concurrence italienne

En 1935, le magazine Jumbo offre la réplique au Journal de Mickey. L’illustré est né en Italie. Son directeur, Ettore Carozzo, dirige la succursale parisienne de la Librairie moderne. Jumbo propose des séries italiennes et anglaises avec quelques bandes dessinées américaines. Le démarrage est modeste ; le titre se modernise en 1938 en donnant une plus grande place à la production américaine (Lone Ranger). Il comprend aussi des bandes dessinées yougoslaves, comme Simbad le Marin. Carozzo édite également Aventures (1936), qui propose davantage de bandes dessinées, en particulier policières, avec pour titre phare le Fantôme du Bengale. Superman fait ses débuts français dans ces pages.

Le parcours de Cino Del Duca (1899-1967) ne se résume pas à la seule bande dessinée. Del Duca commence sa carrière en Italie, avec son frère. Il arrive en France en 1932, menacé par le fascisme en raison de son engagement à gauche, mais aussi animé par l’idée d’étendre son entreprise de presse. Il commence par la publication de romans en feuilletons, imprimant ses fascicules en Italie. En 1934, il fonde les Éditions mondiales, qui publient d’abord des ouvrages à caractère politique. Un an plus tard, son magazine Hurrah ! paraît : « Les aventures de Brick Bradford figurent en première page. Cette saga de science-fiction sera immuable jusqu’à la fin du magazine. Explorateur, aviateur, justicier et agent secret, Brick voyage dans le temps comme dans l’espace pour défendre son idéal contre les tyrans. Noble chevalier, généreux, indomptable et fidèle, il se débat dans des aventures extraordinaires. »

Spécialisé dans l’aventure, le magazine propose des bandes dessinées américaines aussi bien qu’italiennes. L’éditeur accorde peu de soin à la mise en page, tout comme au respect du droit d’auteur. Lancé à partir de 1936, L’Aventureux est un titre assez instable qui change régulièrement de format. Il comprend beaucoup de bandes dessinées d’un grand éclectisme : « Tous les genres en vogue sont publiés comme la science-fiction, l’aventure policière, l’espionnage, la guerre, le western, l’aventure historique, la féerie et l’histoire exotique. Il ne manque, là encore, que l’humour. » Les deux titres sont des succès avec 276 000 exemplaires hebdomadaires pour Hurrah ! en 1939. En parallèle, plus de 100 000 exemplaires de collections de récits complets sont vendus chaque semaine.

Réprobations morales et conséquences financières

Outre les réprobations morales qu’elle déclenche, cette arrivée de la bande dessinée américaine a des répercussions sur le paysage : elle entraîne disparitions et adaptations. La Société parisienne d’édition, bousculée, s’ouvre finalement à la « culture de masse américaine tout en préservant une large part de son identité ». Son nouveau journal, Junior (1936), inclut des bandes dessinées américaines comme Tarzan, Terry et les pirates et Futuropolis de Pellos, chef-d’œuvre de la bande dessinée de science-fiction française. L’Épatant, le titre emblématique des Offenstadt, s’arrête en revanche en 1937. Cette fin s’explique aussi par les investissements de l’éditeur dans la publication d’albums.




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Quand Fayard et Albin Michel cessent leurs activités dans le domaine des illustrés, les Éditions du Petit Écho de la mode parviennent à moderniser leur titre Pierrot, qui devient un « bastion de la bande dessinée française des années 1930 » avec des auteurs comme Marijac, Geruy, Liquois, Pellos, Cuvillier ou Le Rallic. De leur côté, la Semaine de Suzette et le plus récent Benjamin font le choix d’un certain conservatisme et résistent à l’américanisation. Le confessionnel Cœurs vaillants réagit en commandant les Aventures de Jo, Zette et Jocko à Hergé. Son concurrent, Mon camarade, propose davantage de bandes dessinées réalisées par des auteurs français. Toutefois, celles-ci restent influencées par le récit en images et sont très verbeuses.

France 24, 2025.

Malgré leurs efforts, parfois tardifs, d’adaptation, les éditeurs français historiques restent dominés par les nouveaux entrants en termes de tirage. En 1949, le modèle dérivé des images d’Épinal est tombé en désuétude sous l’effet de l’importation de la bande dessinée américaine : « non seulement elle apporte le son par les ballons et les onomatopées diverses mais également le mouvement par des cadrages et des découpages plus dynamiques et elle libère l’image de textes qui l’encombraient ».

The Conversation

Benjamin Caraco ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’importation des comics et la crise de la bande dessinée française dans l’entre-deux-guerres – https://theconversation.com/limportation-des-comics-et-la-crise-de-la-bande-dessinee-francaise-dans-lentre-deux-guerres-275154