Masques à lumière rouge : que dit la science de leur efficacité ?

Source: The Conversation – in French – By Coralie Thieulin, Enseignant chercheur en physique à l’ECE, docteure en biophysique, ECE Paris

La thérapie à la lumière rouge s’impose aujourd’hui comme une tendance majeure de la « beauty tech », portée par les influenceurs et rendue accessible au travers de dispositifs à domicile. Elle est associée à des effets séduisants tels que réduction des signes de l’âge, amélioration de l’acné ou encore accélération de la cicatrisation. Que savons-nous des effets avérés ou supposés de cette technologie ? Est-elle sans risques ?


Les dispositifs de thérapie à la lumière rouge destinés au grand public se présentent le plus souvent sous la forme de masques faciaux rigides ou souples, conçus pour épouser les contours du visage. Leur prix varie d’une centaine à environ mille euros. Ils intègrent un ensemble de diodes électroluminescentes (LED) disposées sur leur face interne, émettant une lumière visible rouge, parfois associée à du proche infrarouge. L’utilisateur porte ce masque pendant une durée déterminée (généralement quelques minutes), afin d’exposer uniformément la peau à cette lumière. D’autres formats existent également, tels que des panneaux lumineux ou des dispositifs portatifs ciblant des zones spécifiques du corps, mais le masque facial constitue aujourd’hui la forme la plus emblématique.

Cet intérêt croissant pour la thérapie à la lumière rouge repose sur plusieurs facteurs complémentaires. D’une part, les avancées technologiques ont permis la miniaturisation de systèmes LED, rendant possible leur utilisation hors des cabinets médicaux. Dans ces derniers, la lumière rouge est utilisée notamment en dermatologie, où elle est employée pour le traitement de l’acné, des plaies, des ulcères et des cicatrices. D’autre part, ces dispositifs sont souvent présentés comme des solutions non invasives, ce qui contribue à leur accessibilité et à leur adoption par le grand public. Enfin, les réseaux sociaux participent à leur visibilité, en diffusant des retours d’expérience et des contenus d’usage, qui s’ajoutent aux publications scientifiques et aux communications commerciales existantes.

Commençons par préciser ce que l’on appelle thérapie à la lumière rouge. Aussi appelée photobiomodulation, elle repose sur l’utilisation de longueurs d’onde spécifiques, généralement comprises entre 630 et 660 nm, parfois étendues au proche infrarouge (environ 800–900 nm). Ces longueurs d’onde peuvent pénétrer dans la peau jusqu’au derme sans provoquer d’échauffement significatif ou de dommages comparables aux UV.

Quels sont les effets biologiques de la photobiomodulation ?

Au niveau biologique, la photobiomodulation serait liée à plusieurs mécanismes cellulaires encore en cours d’étude. Le mécanisme principal évoqué dans les travaux repose sur une interaction avec les mitochondries (petites structures cellulaires qui produisent l’énergie – sous forme d’une molécule appelée adénosine triphosphate : ATP – à partir des nutriments et de l’oxygène), en particulier avec l’enzyme cytochrome c oxydase, un acteur clé de la chaîne respiratoire. Plusieurs travaux suggèrent que cette enzyme agit comme un chromophore capable d’absorber la lumière rouge, entraînant des modifications de son état redox (gain ou perte d’électrons) et une stimulation du métabolisme, notamment via une augmentation de la production d’ATP et l’activation de voies de signalisation intracellulaires.

Ces processus s’accompagnent de plusieurs effets biologiques principalement observés in vitro et dans des modèles animaux. Une augmentation de la production d’ATP a notamment été mesurée après exposition à ces longueurs d’onde. Par ailleurs, la lumière semble moduler le stress oxydatif, c’est-à-dire le déséquilibre entre la production de molécules réactives de l’oxygène et les systèmes de défense antioxydants de la cellule. Ce déséquilibre est susceptible d’endommager les lipides, protéines et l’ADN lorsqu’il est excessif, mais peut aussi jouer un rôle de signal biologique à faible niveau. Ce processus implique notamment une production contrôlée d’espèces réactives de l’oxygène (ROS) et de monoxyde d’azote, deux molécules impliquées dans les voies de signalisation cellulaire. Enfin, ces signaux biochimiques activent des cascades intracellulaires (kinases, facteurs de transcription) favorisant des processus de réparation et de régénération tissulaire.

Des effets modestes

Ces mécanismes restent encore débattus, notamment concernant le rôle exact du cytochrome c oxydase, dont l’implication directe n’est pas unanimement démontrée. Malgré ces incertitudes mécanistiques, la photobiomodulation a été largement étudiée sur le plan clinique, avec des résultats globalement positifs mais variables selon les indications.

Dans le cas du vieillissement cutané, plusieurs essais rapportent une légère amélioration des rides fines, de la texture et de l’élasticité de la peau après plusieurs semaines de traitement. Ces effets seraient liés à la stimulation des fibroblastes (cellules de base des tissus conjonctifs) et à l’augmentation de la production de collagène. Une revue souligne que les effets observés sont réels mais hétérogènes et encore mal standardisés.

Concernant la cicatrisation, les données suggèrent un potentiel effet, mais les preuves restent encore incomplètes et parfois contradictoires. La lumière rouge pourrait intervenir dans les différentes phases de la réparation tissulaire (inflammation, prolifération et remodelage) en stimulant l’activité de cellules clés comme les fibroblastes et les macrophages (cellules du système immunitaire). Elle favoriserait ainsi la production de collagène, la migration cellulaire et possiblement l’angiogenèse (formation de nouveaux vaisseaux sanguins à partir de vaisseaux existants), contribuant à la reconstruction du tissu lésé. Cependant, les données cliniques sont hétérogènes : certaines études montrent une accélération de la cicatrisation, tandis que d’autres ne retrouvent pas d’effet significatif.

Enfin, dans le traitement de l’acné, la lumière rouge agit principalement par des effets anti-inflammatoires et une modulation de l’activité des glandes sébacées (situées dans la peau et impliquées dans la synthèse et sécrétion du sébum). Les études rapportent une diminution des lésions inflammatoires et des rougeurs, avec des résultats globalement modérés et variables selon les protocoles. Elle est souvent plus efficace lorsqu’elle est combinée à d’autres thérapies lumineuses.

Un niveau de preuve limité

Malgré des résultats encourageants dans plusieurs domaines, la photobiomodulation reste une discipline en développement, dont le niveau de preuve est limité par plusieurs facteurs méthodologiques. De nombreuses études reposent sur des effectifs réduits, ce qui limite la robustesse statistique et la généralisation des résultats. Par ailleurs, l’hétérogénéité des protocoles expérimentaux (durée d’exposition, intensité lumineuse, fréquence des traitements) complique la comparaison entre études et peut expliquer certaines divergences observées.

Ces limites méthodologiques contrastent avec la diffusion rapide de dispositifs grand public (masques LED, panneaux, appareils portatifs), aux performances variables et peu standardisées. L’écart entre les conditions expérimentales (paramètres contrôlés, doses précises, suivi médical) et l’usage domestique peut conduire à une surestimation des effets, parfois amplifiée par des discours commerciaux optimistes.

En résumé, la photobiomodulation repose sur des mécanismes biologiques plausibles et des résultats expérimentaux et cliniques encore partiellement concordants. Le niveau de preuve reste à ce jour modéré, en raison notamment du nombre limité d’essais randomisés contrôlés de grande ampleur et de l’hétérogénéité des protocoles. Les données disponibles suggèrent des effets potentiels dans plusieurs indications dermatologiques, mais leur amplitude et leur reproductibilité varient selon les conditions d’utilisation. Cette technologie s’inscrit ainsi dans un champ de recherche en structuration, nécessitant des études complémentaires standardisées afin de préciser ses indications et ses paramètres optimaux.

Dans ce contexte, des effets indésirables restent rares mais possibles, principalement sous forme d’irritations cutanées transitoires ou d’inconfort oculaire en cas de mauvaise utilisation. Les données actuelles ne mettent pas en évidence de toxicité majeure aux paramètres utilisés en photobiomodulation, mais les effets d’un usage prolongé ou non encadré restent encore insuffisamment documentés. Certaines situations peuvent également nécessiter des précautions particulières, notamment chez les personnes présentant une sensibilité accrue à la lumière ou des pathologies dermatologiques spécifiques.

L’utilisation de dispositifs commerciaux de lumière rouge doit donc être envisagée avec prudence, en particulier en dehors d’un cadre médical. Il est recommandé de solliciter un avis médical ou dermatologique en cas d’usage à visée thérapeutique. Par ailleurs, les dispositifs disponibles sur le marché présentent une qualité variable : il convient de vérifier des paramètres tels que la longueur d’onde (généralement 630–660 nm pour le rouge), la puissance d’émission, ainsi que la présence de certifications de sécurité.

The Conversation

Coralie Thieulin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Masques à lumière rouge : que dit la science de leur efficacité ? – https://theconversation.com/masques-a-lumiere-rouge-que-dit-la-science-de-leur-efficacite-281373

Fraude, coercition et torture dans les centres d’arnaques en ligne : un témoin raconte

Source: The Conversation – in French – By Randall Hansen, Professor, Canada Research Chair in Global Migration & Director of the Global Migration Lab, University of Toronto

Lors de mon récent séjour à Phnom Penh, au Cambodge, j’ai abordé un groupe de jeunes hommes devant l’ambassade de l’Inde. Je leur ai dit que j’étais chercheur à l’Université de Toronto.

Je leur ai demandé : « Venez-vous des centres d’arnaques ? » Ces centres sont des complexes à grande échelle dans lesquels des travailleurs victimes de traite sont enfermés et contraints de participer à des fraudes en ligne.

C’était bien le cas. Akshit, un homme d’une trentaine d’années, a accepté de me raconter son histoire.

Akshit n’est pas une victime typique de la traite des personnes. Son anglais est parfait, il est instruit et a travaillé dans des banques et des centres d’appel. Pourtant, il en a bel et bien été victime. En 2024, il a entendu parler d’un emploi au Cambodge, payé deux fois plus que son salaire en Inde, par un ami.

Après un bref entretien, il a déboursé 500 $ US pour acheter un billet d’avion à destination de Phnom Penh via Kuala Lumpur. Le vol et le trajet en voiture jusqu’à Sihanoukville, une ville côtière du sud-ouest du Cambodge, se sont déroulés sans encombre. À son arrivée dans un immeuble, on lui a remis une trousse d’accueil et offert une belle chambre. Tout semblait en règle.




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En réalité, il se trouvait dans un complexe dédié à la fraude, où des centaines d’employés, assis devant des ordinateurs, tentaient de convaincre des Asiatiques et des Occidentaux d’investir dans de faux projets ou de se lancer dans une relation amoureuse. Les employés étaient répartis en équipes de huit, dirigées par un chef d’équipe, sous la supervision d’un responsable gérant plusieurs équipes. Le tout était chapeauté par une organisation criminelle chinoise. Son recruteur l’avait vendu pour 5 000 $ US.

Violations du droit du travail

Des centaines de milliers de personnes sont victimes de la traite rien qu’au Cambodge et en Birmanie. Les médias ont relatéles coups, les os brisés et les cris des employés auxquels on administre des décharges électriques dans les complexes de fraude. Ces atrocités sont bien réelles, mais elles ne sont que la forme la plus extrême de maltraitance qu’on y inflige.

Ces complexes reposent sur un système de travail rémunéré, mais forcé. Les victimes y effectuent des journées de 15 heures, sept jours sur sept, doivent avoir plusieurs fenêtres de discussion ouvertes en même temps où elles écrivent en anglais et dans leur langue maternelle.

Akshit travaillait en anglais et en hindi, ciblant les Indiens du sud. Les discussions commençaient à 10 h 30 — les retards étaient sanctionnés par une amende — et se terminaient à 2 h du matin.

Tout était parfaitement réglé : un « développeur » envoyait des messages à plusieurs victimes potentielles. Lorsqu’une personne mordait à l’hameçon, il la passait à un « chatteur » qui échangeait avec elle des messages pendant trois ou quatre jours afin de déterminer si elle était intéressée par une relation amoureuse ou un gain financier. Il la passait ensuite au « tueur » qui concluait l’affaire en lui expliquant comment transférer les fonds.

Akshit a alterné entre ces trois rôles.

Le montant initial était modeste (environ 250 dollars) et augmentait progressivement. Une fois que la victime avait versé suffisamment d’argent, tout s’arrêtait. Les montants variaient d’une personne à l’autre, mais les virements importants, de plusieurs centaines de milliers de dollars ou plus, étaient rares ; il s’agissait généralement de quelques milliers de dollars.

Le rôle de la pandémie

Les complexes d’arnaques ont pris leur essor au Cambodge pendant la pandémie de Covid-19. Des casinos fermés et des immeubles d’habitation de villes telles que Sihanoukville et des villes frontalières comme Bavet (Vietnam), Kaoh Kong et O’Smach (Thaïlande) ont alors été réaménagés pour accueillir des opérations frauduleuses. Ces activités se sont ensuite étendues au Myanmar, le long de la frontière avec la Thaïlande, et au Laos, en particulier dans le « Triangle d’Or », aux confins du Laos, du Myanmar et de la Thaïlande.

Les escroqueries de cette ampleur sont récentes, mais le modèle économique qui consiste à réaliser d’importants profits grâce à de faibles marges par transaction est bien plus ancien.

Des milliards sont soutirés aux victimes — en 2023, les fraudes liées aux cryptomonnaies ont causé des pertes de 5,6 milliards de dollars US aux États-Unis–, mais les gains par opération sont beaucoup moins impressionnants, car ils sont répartis entre des centaines de complexes et des centaines de milliers de travailleurs.

Une feuille de paie provenant d’un centre d’arnaques

Chaque membre de l’équipe d’Akshit avait un objectif de 10 000 dollars par mois, pour lequel il recevait 800 dollars. Au-delà de ce montant, la part augmentait progressivement. Mais tout le monde n’atteignait pas cet objectif.

Les fiches de paie qu’Akshit m’a montrées indiquaient quelques versements supérieurs à 5 000 dollars, mais la plupart ne dépassaient pas quelques centaines de dollars, et les gains n’étaient que de quelques milliers de dollars par mois. Ceux qui n’atteignaient pas l’objectif recevaient moins d’argent, et parfois rien du tout. Ceux qui refusaient de travailler étaient maltraités, menacés ou même torturés.

Une nuit, Akshit a été réveillé par des cris. Un ressortissant pakistanais avait refusé d’obéir et demandé de l’aide par texto à ceux qu’il était censé escroquer. Un chef d’équipe l’a dénoncé. Ses supérieurs et le personnel de sécurité l’ont frappé avec des matraques électriques.

Des fermetures réelles ?

Les coûts fixes d’un complexe de fraude sont élevés, avec les frais de logement, de nourriture, de sécurité, de transport, ainsi que les salaires des chefs d’équipe et des responsables. C’est le recours au travail forcé qui rend l’activité rentable. En offrant une main-d’œuvre bon marché, la traite de personnes dans ces complexes illégaux présente des similitudes avec celle pratiquée dans les secteurs légaux de la transformation du poisson ou du vêtement.

Le fait qu’un si grand nombre de victimes proviennent de pays riches d’Occident et d’Asie de l’Est explique la pression immense qui pèse sur le gouvernement cambodgien. Des centaines de centres d’arnaques ont fermé leurs portes depuis janvier 2026, et des milliers de travailleurs chinois, sud-asiatiques, africains et indonésiens se sont retrouvés à la rue à Phnom Penh où ils cherchent désespérément à regagner leur pays.

Les apparences sont cependant trompeuses. Le complexe dans lequel travaillait Akshit n’a fait l’objet d’une descente de police qu’après que les propriétaires en ont été avertis et qu’ils ont transféré les employés dans un hôtel. Danielle Keeton-Olsen, une journaliste d’investigation, m’a confié que les personnes libérées occupaient généralement des emplois au bas de l’échelle. Plusieurs autres sources ont confirmé cette information.

En outre, comme me l’a expliqué Nathan Paul Southern, d’Eyewitness Project :

Il y a une énorme différence entre faire l’objet d’une descente de police et être contraint de fermer. La plupart des fermetures du complexe Prince Group n’étaient pas le résultat d’une descente de police ; les activités ont simplement cessé. Les policiers ont dit : “Vous devez partir, mais continuez à nous payer.” Et les portes se sont fermées.

Il a fait remarquer qu’une grande partie des infrastructures était toujours en place et que certains complexes étaient en train de se remplir à nouveau. Les bénéfices, générés grâce à une main-d’œuvre bon marché, sont trop importants.

Une entreprise lucrative

En 2023, le chiffre d’affaires annuel total généré par les fraudes au Cambodge s’élevait à 12,9 milliards de dollars US, soit environ 40 % du PIB du pays. Partout au Cambodge, les autorités — policiers, gardes-frontières et fonctionnaires — acceptent des pots-de-vin pour fermer les yeux.


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De nombreuses entités puissantes, telles que des organisations criminelles, des entreprises et des responsables politiques, ont tout intérêt à ce que ce système perdure. Si des centres d’arnaques cessent leurs activités au Cambodge, ils réapparaissent ailleurs.

Il faut également tenir compte des souhaits des travailleurs. Akshit estime que 40 % des personnes de son complexe travaillaient de leur plein gré et gagnaient environ 5 000 dollars par mois. Ce chiffre peut être exagéré, mais il est indéniable que certains ont intérêt à ce que le système reste en place.

À l’échelle mondiale, des millions de personnes sont suffisamment désespérées pour accepter ce risque. Sous une forme ou une autre, les complexes de fraude, et le trafic qui les alimente, ne sont pas près de disparaître.

La Conversation Canada

Randall Hansen bénéficie d’un financement au titre de sa Chaire de recherche du Canada sur les migrations mondiales.

ref. Fraude, coercition et torture dans les centres d’arnaques en ligne : un témoin raconte – https://theconversation.com/fraude-coercition-et-torture-dans-les-centres-darnaques-en-ligne-un-temoin-raconte-280867

La génération des boomers vit sa sexualité librement, sans tabous. Mais les normes âgistes persistent

Source: The Conversation – in French – By Isabelle Wallach, Professeure de sexologie, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La génération des boomers vit sa sexualité librement, sans tabous. Mais les normes âgistes persistent

Les boomers font diminuer le tabou associé à la sexualité des aînés. Toutefois, du chemin reste à parcourir pour que les aînés puissent bénéficier d’une vie sexuelle épanouie.

Les boomers ont brisé de nombreux tabous et révolutionné les mœurs, notamment sexuelles. Alors que les hommes et les femmes de cette génération vieillissent, le regard que porte la société sur la sexualité des aînés change-t-il? Deux recherches confirment que oui, même si des tabous persistent.


Longtemps tabou, la sexualité des aînés gagne en visibilité dans les sociétés occidentales et leurs médias. Spécialiste de la sexualité en contexte de vieillissement, je travaille sur ce sujet depuis près d’une quinzaine d’années et je constate une évolution de l’intérêt pour ce sujet. Cela s’explique par la présence massive des baby-boomers au sein de la population âgée, et au plus grand confort de cette génération avec la sexualité.

Cette ouverture apparente, tant dans la société que dans les mœurs sexuelles des baby-boomers, pourrait masquer les effets plus insidieux de l’âgisme sur les possibilités de vivre une sexualité épanouie à un âge avancé.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Une sexualité plus ouverte et permissive

Les baby-boomers ont été témoins et acteurs de changements sociaux et culturels majeurs dans la sphère intime, à la suite des mouvements de lutte pour les droits des femmes et des minorités sexuelles et de la révolution sexuelle qui ont marqué les années 1960 et 1970.

Alors que les générations précédentes pensaient que la sexualité devait se vivre dans le cadre d’une relation maritale hétérosexuelle, centrée sur la pénétration et avec pour but la procréation, les baby-boomers ont forgé de nouvelles valeurs sexuelles. La sexualité est devenue une expérience pouvant se vivre en dehors du contexte conjugal et de l’hétérosexualité et ayant pour objectif le plaisir.

Alors que les générations précédentes pensaient que la sexualité devait se vivre dans le cadre d’une relation maritale hétérosexuelle, les boomers ont forgé de nouvelles valeurs sexuelles.
(Unsplash), CC BY-NC-SA

Ces transformations majeures ont eu des effets au long cours: les études comparant les conduites et attitudes sexuelles des aînés de différentes générations montrent que celle issue du baby-boom accorde plus d’importance à la sexualité et est plus permissive que celles qui l’ont précédée.

L’obligation de performance, une pression sans précédent sur les aînés

Pour mieux comprendre le nouveau rapport à la sexualité des aînés, il faut tenir compte de l’influence du mouvement du vieillissement réussi, aussi appelé «bien vieillir» au Québec et traduit de l’anglais successful aging.

En voulant combattre l’âgisme et encourager un vieillissement actif, ce mouvement a diffusé de nouvelles normes dans la sphère intime, qui se sont notamment manifestées à travers la commercialisation de stimulants érectiles (comme le Viagra) et le développement de l’industrie des produits anti-vieillissement.

Loin d’être sans impacts, ces nouvelles normes relatives à la sexualité aux âges avancés exercent une pression sans précédent sur les aînés. Car si leur droit à vivre une sexualité est davantage reconnu, il s’accompagne aussi d’une obligation tacite de performance et d’une lutte sans relâche pour conserver un corps jeune et séduisant.

Un âgisme déguisé

De telles injonctions peuvent être considérées comme une forme d’âgisme déguisé : la sexualité des aînés est désormais encouragée, mais elle n’a de valeur que si elle correspond aux normes de jeunesse. La reconnaissance du droit à la sexualité des aînés fait par ailleurs l’objet d’un double standard : les femmes subissent plus d’âgisme que les hommes dans le domaine de la séduction.

Les baby-boomers pourraient donc faire face à des tensions entre une vision ouverte de la sexualité héritée de leur jeunesse et des normes sexuelles âgistes. Mais est-ce que ces normes se manifestent réellement dans le vécu sexuel des aînés, et si oui de quelles façons?

Afin d’apporter quelques éléments de réponse à cette question, voici les résultats tirés de deux projets de recherche que j’ai menés au Québec.

Le vécu sexuel des hommes : entre liberté et pression âgiste

Le premier projet porte sur la vie sexuelle d’hommes aînés ayant déjà utilisé un stimulant érectile pharmaceutique, comme le Viagra. Il est basé sur des entrevues individuelles avec 27 hommes âgés de 65 à 84 ans, hétérosexuels et gais.

Cette étude met tout d’abord en évidence une grande diversité dans le vécu sexuel des hommes et leur façon d’exprimer leur sexualité. Ainsi, alors que certains évoquent une expression sexuelle centrée sur la connexion et la tendresse, d’autres décrivent une sexualité axée sur des pratiques génitales en solo ou avec partenaire. Plusieurs participants rapportent également avoir des pratiques sexuelles libérales, telles que l’usage de pornographie ou le BDSM.

Les pratiques sexuelles libérales sont plus fréquentes chez les hommes gais, mais le fait d’accorder davantage d’importance à l’intimité en vieillissant s’observe autant chez les participants hétérosexuels que gais.

En ce qui concerne l’usage des stimulants érectiles, deux attitudes prédominent. Un certain nombre de participants les utilisent dans un objectif d’exploration de leur sexualité et d’augmentation du plaisir. D’autres y ont recours dans l’intention de restaurer leurs capacités érectiles qu’ils considèrent comme des emblèmes de la masculinité et de la jeunesse.

Ce désir de conserver une sexualité performante peut être source d’émotions négatives dans les situations où les médicaments sont inefficaces ou ne donnent pas les résultats escomptés. Enfin, pour les hommes gais, le recours aux stimulants érectiles peut constituer un moyen de lutter contre l’âgisme qui sévit de façon marquée au sein de leur communauté.

La sexualité des femmes : entre tabou et bienfaits

Le projet sur la sexualité des femmes aînées que je réalise actuellement en collaboration avec d’autres chercheuses et en partenariat avec des Centres de femmes du Québec repose sur une double méthode de collecte de données : des entrevues individuelles et le photovoix.

Parmi les 22 participantes de 60 ans et plus, la moitié a pris part au photovoix. Deux groupes ont été formés, l’un composé d’hétérosexuelles et l’autre de lesbiennes. Chaque groupe a décidé collectivement de 6 à 8 thèmes en lien avec la sexualité sur lesquels seraient prises des photographies. Toutes les deux semaines, les participantes étaient invitées à prendre des photos individuellement pour ensuite les partager au groupe.

L’influence des valeurs sexuelles religieuses conservatrices qui ont marqué la jeunesse des femmes a parfois laissé des traces, notamment pour les participantes lesbiennes, à travers des expériences de lesbophobie.
(Unsplash), CC BY-NC-ND

Quatre rencontres de groupe ont été consacrées à la présentation de ces photos et à des échanges entre les participantes sur les enjeux qui en ressortaient. Une partie de ces photos a été diffusée sous forme d’exposition numérique afin de sensibiliser le grand public à aux enjeux vécus par les femmes aînées en lien avec la sexualité.

Les analyses préliminaires des données permettent de tirer plusieurs constats. D’abord, les femmes aînées manquent d’espaces qui leur permettent de parler de sexualité. Elles disent qu’il est essentiel de briser le silence entourant ce sujet.


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L’influence des valeurs sexuelles religieuses conservatrices qui ont marqué leur jeunesse a parfois laissé des traces, que ce soit à travers le déni de leur droit au désir et au plaisir ou, pour les participantes lesbiennes, à travers des expériences de lesbophobie.

Enfin, plusieurs femmes ont évoqué l’impact négatif des normes de beauté âgistes sur leur sentiment d’être désirable et leur capacité à trouver un ou une partenaire intime.

Cependant, en dépit de ces défis, la plupart des participantes ont témoigné d’une vie sexuelle active, d’une ouverture à explorer de nouvelles pratiques à un âge avancé et des bienfaits physiques mais aussi psychologiques qu’elles retirent de leurs activités sexuelles avec partenaire ou en solo.

La génération des boomers contribue, sans aucun doute, à diminuer le tabou associé à la sexualité des aînés. Toutefois, du chemin reste encore à parcourir pour que ces hommes et ces femmes puissent bénéficier d’une vie sexuelle épanouie, à l’abri des normes âgistes et des effets du contexte historique de leur jeunesse.

La Conversation Canada

Isabelle Wallach a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec – Société et Culture.

ref. La génération des boomers vit sa sexualité librement, sans tabous. Mais les normes âgistes persistent – https://theconversation.com/la-generation-des-boomers-vit-sa-sexualite-librement-sans-tabous-mais-les-normes-agistes-persistent-249688

Les baobabs de Madagascar renferment 700 ans de secrets climatiques : ce qu’ils révèlent

Source: The Conversation – in French – By Estelle Razanatsoa, Junior Research Fellow, University of Cape Town

Madagascar abrite sept espèces de baobabs, dont six ne se trouvent nulle part ailleurs sur la planète. Bon nombre de ces arbres ont plus de 1 000 ans. Ces arbres millénaires sont devenus les symboles mêmes de Madagascar. Ils constituent également une mine d’informations pour la science du climat.

Imaginez ces arbres comme des classeurs contenant l’histoire du climat. Chaque année, lorsqu’un arbre grandit, il forme un nouvel anneau, et à l’intérieur de cet anneau se trouvent des empreintes chimiques qui révèlent la quantité de pluie tombée cette année-là.

Ces archives pourraient fournir à la société les informations dont elle a besoin sur l’histoire climatique de Madagascar. Mais jusqu’à présent, ces informations étaient cachées dans les troncs des arbres.

Nous sommes une équipe de paléoécologistes appliqués et de climatologues qui nous sommes donné pour mission de fournir le tout premier enregistrement des précipitations à partir des cernes des arbres reconstitué à partir des isotopes présents dans les anneaux de baobabs de Madagascar.




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Les isotopes sont des formes différentes d’un même élément chimique qui ont le même nombre de protons mais un nombre différent de neutrons dans leur noyau. Les baobabs absorbent le dioxyde de carbone, qui contient trois isotopes du carbone : le carbone 12 (léger, le plus courant), le carbone 13 (lourd, stable mais moins courant) et le carbone 14 (rare et radioactif).

Le processus chimique est élégant : lors des années sèches, les arbres absorbent davantage de carbone sous sa forme la plus lourde, car ils ferment leurs stomates pour conserver l’eau, ce qui entraîne une absorption plus importante de ¹³C par rapport aux conditions normales. Lors des années humides, ce signal diminue. En enchaînant suffisamment de ces signaux et en les combinant avec la datation au radiocarbone qui permet de déterminer l’âge des arbres, on obtient un pluviomètre naturel couvrant plusieurs siècles – le premier du genre jamais produit pour Madagascar.

Nos recherches visaient à enrichir les archives paléoclimatiques de Madagascar. Il s’agit d’enregistrements de température, de précipitations et de climat couvrant des siècles et des millénaires. Associés à d’autres indicateurs paléoécologiques tels que le pollen, ils aident à comprendre le fonctionnement et l’évolution des écosystèmes sur des centaines d’années.




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La plupart des archives paléoclimatiques de Madagascar se trouvent dans des gisements minéraux tels que les spéléothèmes, stalagmites et sédiments, et à ce jour, ils sont peu nombreux.

Bien que les scientifiques aient déjà utilisé cette méthode pour établir un enregistrement pluviométrique sur 1 000 ans à partir de baobabs en Afrique du Sud, cela n’avait jamais été tenté à Madagascar.

Notre objectif n’était pas uniquement académique. Ce type de données à long terme présente un intérêt direct et concret pour la conservation de la biodiversité, la gestion des terres et le renforcement de la résilience face au réchauffement climatique.

Du terrain au laboratoire

Nous avons prélevé des échantillons dans quatre grands baobabs du sud-ouest de Madagascar, la région la plus sèche de l’île. Nous y avons inséré une longue tarière, afin d’extraire des échantillons de leur cœur. Cette opération n’a pas endommagé les arbres. Le trou a ensuite été colmaté à l’aide d’un produit de scellement afin de prévenir toute détérioration causée par des insectes ou des champignons.

Nous avons prélevé des sous-échantillons sur toute la longueur de chaque cœur afin de pouvoir analyser les isotopes à différents moments. Plus de 2 000 échantillons ont été envoyés au Laboratoire de l’Institut de recherche sur les mammifères de l’Université de Pretoria pour l’analyse isotopique, et la datation au radiocarbone a été réalisée chez iThemba LABS. Cela nous a permis de reconstituer un enregistrement continu des précipitations remontant jusqu’à l’an 1300 – plus de 700 ans d’histoire climatique, inscrits dans le bois.

Ces données racontent une histoire dramatique. Le sud-ouest de Madagascar a connu sa période la plus humide entre 1350 et 1450. Celle-ci a été suivie d’une période de sécheresse prolongée et brutale de 1600 à 1750. De 1750 à aujourd’hui, le sud-ouest de Madagascar connaît une tendance à long terme de baisse des précipitations.

Nous ne nous sommes pas arrêtés là. Nous avons également prélevé des échantillons de sédiments et analysé des dépôts de charbon de bois, des grains de pollen et des isotopes conservés dans les zones humides voisines. Ce sont là aussi des archives naturelles qui retracent les changements en matière d’incendies et de végétation au cours de la même période. Nous les avons comparées aux échantillons prélevés sur les baobabs – et quelque chose d’important est apparu.

Les humains et le climat ont transformé Madagascar

Lorsqu’on compare les données pluviométriques des périodes humides et sèches obtenues à partir des baobabs avec les échantillons de pollen et de charbon de bois que nous avons prélevés ont révélé que les arbres à feuilles persistantes et caduques avaient diminué en raison de la sécheresse, et avaient été remplacés au fil du temps par de l’herbe. Les pratiques agricoles humaines ont contribué à maintenir des paysages dominés par l’herbe par le biais des feux et du défrichage.

En d’autres termes, nous avons découvert que les changements du paysage dans le sud-ouest de Madagascar n’étaient pas causés uniquement par les humains ou le climat. La sécheresse et l’activité humaine ont remodelé le territoire de concert.

Nous avons également constaté que, fait remarquable, le paysage s’est révélé résilient. À mesure que les précipitations diminuaient, des espèces végétales adaptées à la sécheresse ont pris le relais des espèces gourmandes en eau. Les humains (qui se seraient installés à Madagascar il y a environ 2 000 ans) ont également abandonné la chasse et la cueillette pour se lancer dans l’élevage et la riziculture, à l’exception des communautés Mikea qui ont adopté des pratiques saisonnières en matière d’agriculture et de chasse-cueillette.

Cela montre que les populations ont activement trouvé de nouveaux moyens de survivre à des pluies de plus en plus imprévisibles en adaptant leurs modes de subsistance à l’évolution du paysage.

Ce que cela signifie pour les Malgaches aujourd’hui

Cette étude semble être l’histoire d’une île isolée, mais ses implications sont immédiates et mondiales.

En déterminant avec précision quand la région la plus aride de Madagascar était humide, sèche et tout ce qui se trouve entre les deux sur une période de 700 ans, les scientifiques disposent désormais d’une nouvelle base de référence solide pour évaluer ce qui pourrait se passer avec le changement climatique actuel.

Nos découvertes sur les baobabs, combinées à des échantillons de pollen et de charbon de bois, ont permis de dresser un tableau de la couverture végétale du sud-ouest de Madagascar au fil des siècles. L’utilisation de ces données à long terme (données paléoclimatiques, végétales et de charbon de bois) sur l’ensemble de l’île a contribué à des recherches existantes qui réfutent le récit colonial selon lequel Madagascar était entièrement boisé avant que les humains ne s’y installent et ne détruisent les forêts. Au contraire, nos résultats montrent également la présence d’une végétation plus clairsemée et indiquent que les populations et le paysage se sont adaptés ensemble au changement climatique.

Ce qu’il faut faire ensuite

Nos recherches précédentes ont fourni aux scientifiques et aux gouvernements les informations nécessaires pour comprendre comment les écosystèmes pourraient réagir au réchauffement climatique et comment les populations pourraient adapter leurs stratégies de subsistance en période de sécheresse.

Cette nouvelle étude montre qu’il existe un lien profond entre les sociétés humaines et le monde naturel. Renforcer la résilience face au changement climatique signifie aujourd’hui comprendre comment cette relation s’est développée au fil des siècles, et non pas seulement des décennies.

Cela permettra aux stratégies intégrées de conservation et de subsistance de s’appuyer sur les données climatiques, et aux communautés d’obtenir le soutien dont elles ont besoin pour continuer à s’adapter et à trouver des moyens nouveaux et différents de survivre dans un climat plus chaud et plus sec.




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Notre étude sera combinée à d’autres menées à travers l’Afrique australe, reliant les données de Madagascar à celles du Botswana, de l’Afrique du Sud et d’ailleurs. Cela aidera les scientifiques à dresser un tableau complet du climat régional.

Cette recherche doit alimenter les politiques. Les données écologiques à long terme de ce type ont une pertinence directe pour les objectifs mondiaux en matière d’action climatique, de protection de la biodiversité, de réduction de la pauvreté et de collaboration scientifique internationale. Le passé a beaucoup à nous apprendre – si nous prenons le temps de le décoder et de le lire.

The Conversation

Estelle Razanatsoa bénéficie d’un financement au titre de la bourse de doctorat de la Faculté (Université du Cap, ER.) 2015-2018 et du projet du Centre appliqué pour les sciences du climat et des systèmes terrestres (ACCESS NRF UID 98018, ER), du regroupement accrédité par le Comité de recherche universitaire (URC) de l’UCT, d’une bourse de recherche junior (2023-2026) et d’une aide supplémentaire liée à la COVID-19 de l’URC de l’Université du Cap, 2019-2020. Ces bailleurs de fonds n’ont joué aucun rôle dans la conception de l’étude, la collecte et l’analyse des données, la décision de publier ou la préparation du manuscrit.

Lindsey Gillson a bénéficié d’un financement du NRF/SASSCAL (Centre de services scientifiques d’Afrique australe pour le changement climatique et la gestion adaptative des terres, numéro de subvention 118589, LG), de la plateforme NRF/African Origins (numéro de subvention 117666, LG) et du programme compétitif du NRF pour les chercheurs classés (numéro de subvention 118538, LG). Ces bailleurs de fonds n’ont joué aucun rôle dans la conception de l’étude, la collecte et l’analyse des données, la décision de publier ou la préparation du manuscrit.

Malika Virah-Sawmy does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les baobabs de Madagascar renferment 700 ans de secrets climatiques : ce qu’ils révèlent – https://theconversation.com/les-baobabs-de-madagascar-renferment-700-ans-de-secrets-climatiques-ce-quils-revelent-281371

Pourquoi l’attaque contre Donald Trump est le reflet d’une violence endémique aux États-Unis

Source: The Conversation – in French – By James Piazza, Liberal Arts Professor of Political Science, Penn State

Le 25 avril 2026 au Washington Hilton, lors du dîner de l’Association des correspondants de la Maison-Blanche, Donald Trump a essuyé une menace d’agression. Les faits précis entourant l’incursion d’un homme armé restent flous.
Alors que l’enquête progresse, Alfonso Serrano, rédacteur en chef de la rubrique politique et société de The Conversation aux États-Unis, a interrogé James Piazza, spécialiste de la violence politique à Penn State, pour comprendre les racines de ce phénomène états-unien et les solutions possibles.


Ce n’est pas la première fois que Trump essuie des violences politiques. Que révèle cette dernière attaque ?

Elle souligne surtout l’extrême dangerosité du climat politique américain. Depuis plusieurs années – et assurément depuis le 6 janvier 2021 (l’assaut du Capitole par des partisans de Donald Trump, NDLR) –, le pays connaît une période de recrudescence de la violence politique, définie comme une violence motivée par un dessein politique ou visant à faire passer un message partisan. Les travaux du Polarization & Extremism Research & Innovation Lab ont confirmé cette tendance à la hausse. Plusieurs exemples récents viennent à l’esprit : l’invasion du Capitole ; les multiples tentatives d’assassinat contre le président Trump (en 2016 ; en juillet et septembre 2024 ; puis en février 2026, NDLR) ; les meurtres des législateurs du Minnesota Melissa Hortman et John Hoffman ; l’agression de Paul Pelosi ; l’assassinat de Charlie Kirk. Dans mon État natal, la Pennsylvanie, le gouverneur démocrate Josh Shapiro a été visé par un incendie criminel à sa résidence.

Des dizaines de voitures de police sont alignées dans la rue
Les forces de l’ordre interviennent suite à un incident survenu au Washington Hilton lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche, le 25 avril 2026, à Washington.
AP Photo/Allison Robbert

Qu’est-ce qui explique cette flambée de violence politique qui frappe les États-Unis ?

Plusieurs facteurs concourent à al violence politique qui sévit actuellement aux États-Unis, selon mes recherches et celles d’autres chercheurs. Les États-Unis sont aujourd’hui politiquement très polarisés : le fossé se creuse entre les Américains selon leur allégeance partisane. Ils se méfient les uns des autres, se montrent hostiles, et cela créé un climat tendu et instable où chaque élection prend des allures de confrontation existentielle, dans un jeu à « somme nulle ».

Ce qui me frappe particulièrement, c’est la dimension morale de cette polarisation. Champ camp ne considère plus l’autre comme porteur d’une opinion différente, mais plutôt comme malfaisant ou immoral. Cet environnement a conduit à une normalisation de la violence politique et a affaibli la réaction négative du public lorsqu’elle se produit, rendant celle-ci plus probable.

En outre, la rhétorique politique est devenue beaucoup plus clivante et violente par nature. Ce phénomène va de pair avec la polarisation et contribue à normaliser davantage la violence politique. En particulier lorsque les politiciens ont recours à une rhétorique diabolisante ou déshumanisante pour attaquer leurs adversaires – par exemple, en utilisant des mots qui dépeignent leurs adversaires comme « sous-humains ». Ce sont des pratiques qui encouragent l’extrémisme et contribuent à inciter le passage à l’acte physique.

La désinformation est aussi un facteur majeur de la violence politique. Un certain nombre de personnes ayant participé à des actes de violence politique récents semblent avoir été motivées par des théories du complot et d’autres formes de désinformation, souvent glanées sur les réseaux sociaux. La désinformation joue un rôle particulièrement important dans le contexte des communautés des réseaux sociaux, où les personnes sont exposées à de grandes quantités de désinformation et sont hermétiquement coupées d’autres sources susceptibles de remettre en cause leur vision du monde – ce qui facilite la radicalisation et, dans certains cas, alimente la violence politique.

Enfin, je pense qu’un autre facteur important réside dans l’attaque actuelle contre les normes démocratiques et les institutions aux États-Unis. La démocratie américaine subit des pressions inédites à l’ère moderne, ce qui affecte directement la confiance des Américains dans le gouvernement, dans les institutions démocratiques et dans la valeur même du régime démocratique. Mes travaux montrent que les personnes sceptiques à l’égard de la démocratie sont bien plus disposées à tolérer, voire à soutenir, la violence politique.

Donald Trump se tient devant un podium, face à des dizaines de personnes assises
Le président Donald Trump répond aux questions à la Maison-Blanche le 25 avril 2026, après une fusillade survenue lors du dîner des correspondants de la Maison-Blanche.
Mandel Ngan/AFP

**En quoi cette vague de violence politique diffère-t-elle des autres périodes de violence dans l’histoire des États-Unis ?

Si les États-Unis connaissent actuellement une recrudescence de la violence politique, celle-ci n’est malheureusement pas sans précédent. On peut penser à la période de forte polarisation des années 1850, à l’aube de la guerre de Sécession. À cette époque, il existait une division marquée entre les abolitionnistes et les partisans de l’esclavage, aboutissant à des assassinats politiques, à l’agression d’un membre abolitionniste du Congrès par un membre pro-esclavagiste du Congrès, et à un conflit civil sanglant au Kansas entre des groupes armés pro-esclavagistes et anti-esclavagistes. Au début du XXe siècle, après la Première Guerre mondiale, on a observé une nouvelle recrudescence de la violence politique liée aux conflits sociaux et celle perpétrée par la deuxième génération du Ku Klux Klan. Enfin, les années 1960 ont connu une période de violence politique intense autour de l’opposition à la guerre du Vietnam et au rejet du mouvement des droits civiques. Même si la violence politique d’aujourd’hui présente certaines caractéristiques propres – notamment l’influence des réseaux sociaux –, je pense que l’on peut trouver des parallèles avec ces premières périodes de violence politique.

Enfin, que peut-on retenir de cet épisode ?

Je pense qu’il est essentiel que les responsables politiques, tant démocrates que républicains – ou quel que soit leur bord –, s’unissent pour condamner cette attaque et toute forme de violence politique, et que les commentateurs et influenceurs en fassent de même.

Les chercheurs montrent amplement que ce que disent les élites politiques (politiciens, dirigeants politiques, commentateurs médiatiques, influenceurs en ligne) à la suite de ce genre d’événements a un effet considérable sur les attitudes des citoyens. Si ce message est unifié et vient de l’ensemble du spectre politique, il contribuera d’autant plus à réduire l’état d’esprit qui alimente la violence.

The Conversation

James Piazza ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi l’attaque contre Donald Trump est le reflet d’une violence endémique aux États-Unis – https://theconversation.com/pourquoi-lattaque-contre-donald-trump-est-le-reflet-dune-violence-endemique-aux-etats-unis-281677

Les touristes courent vers la campagne et boudent les villes depuis la pandémie de Covid-19. En faites-vous partie ?

Source: The Conversation – in French – By Tegui Yvan Arnold, Doctorant en tourisme durable et finance publique, Université de Perpignan Via Domitia

Comme beaucoup de territoires ruraux, l’Indre (ici, la commune d’Argenton-sur-Creuse) a attiré de nombreux touristes en quête de luxe, calme et volupté. Ebascol/Shutterstock

La pandémie de Covid-19 a profondément reconfiguré le tourisme français au profit des territoires ruraux qui comptent une progression de nuitées tant dans les campings que dans les hôtels. Aujourd’hui, cette transformation perdure-t-elle ou assiste-t-on à un retour à la normale ? Explication en cartes et en données.


Avant 2020, le tourisme français était massivement concentré sur les métropoles, comme Paris, Lyon, Marseille ou Bordeaux. Entre 2015 et 2019, elles dominaient l’hôtellerie avec 76 % des nuitées et 69 % des locations de courte durée entre particuliers (PAP), les territoires ruraux ne pesant que 15 % et 23 % sur ces segments.

La pandémie de Covid-19 a amorcé un rééquilibrage progressif du tourisme français. Les zones rurales gagnent des parts de marché modestes en apparence (+ 1 et + 3 points en hôtellerie et en location PAP), mais représentant environ 8 millions de nuitées supplémentaires en hôtellerie et 19 millions en location PAP. Cette double dynamique explique pourquoi la reprise touristique rurale dépasse les niveaux d’avant-crise.

Quels départements tirent leur épingle du jeu ? Quels types d’hébergement portent cette transformation ? Et surtout, cette redistribution territoriale est-elle durable ?

Mes recherches démontrent que la résilience supérieure des zones rurales face aux métropoles sur 2020-2022 n’était pas un épiphénomène. En 2024, cette tendance se confirme. Les territoires ruraux résistent mieux à la baisse des fréquentations que les grandes métropoles, notamment franciliennes.

Près de 131 % de touristes en plus dans les territoires ruraux

Pour analyser cette redistribution, j’ai classé les départements selon trois catégories, suivant une méthodologie en fonction de la population hexagonale, de la faible densité et de l’éloignement, expliquée en détail dans mon article scientifique.

L’analyse distingue 41 départements de villes métropoles, où la majorité de la population vit dans une agglomération de plus de 250 000 habitants – Paris ou le Rhône – ; 13 urbains intermédiaires, structurés autour de villes moyennes – l’Ain ou la Moselle – et 42 ruraux, à faible densité et éloignés des grands pôles urbains – l’Allier ou la Lozère. Pour chaque département, j’ai modélisé la trajectoire de fréquentation qui aurait été observée en 2020 sans pandémie de Covid-19, en prolongeant les tendances 2015-2019. Les nuitées réellement enregistrées sont ensuite rapportées à cette projection.

Un indice de 70 % signifie que le territoire n’a réalisé que 70 % de sa fréquentation projetée, tandis qu’un indice de 131 % signifie qu’il la dépasse de 31 points. En 2020, la fréquentation touristique s’est effondrée partout : les territoires ruraux sont tombés à 68 % de leur niveau projeté, les urbains à 61 % et les métropoles à 57 %. En 2024, tous ont dépassé leurs niveaux de référence avec les zones urbaines à 139 %, rurales à 131 % et les métropoles à 128 %. Les trois typologies surperforment même par rapport à 2019.

Cette homogénéité cache des réalités contrastées. En hôtellerie, la reprise reste timide en 2024, à 95 % dans les zones rurales, à 96 % dans les zones urbaines et à 94 % dans les métropoles. En revanche, l’occupation des campings progresse fortement, de 110 % en territoire rural et 112 % dans les métropoles. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) connaissent quant à elles une croissance spectaculaire. Les zones rurales doublent quasiment leur niveau d’avant-pandémie de Covid-19 à 187 %, derrière les zones urbaines à 214 % mais devant les métropoles (179 %), témoignant d’une diversification réussie de l’offre rurale.

Domination rurale pour les hôtels et les campings

Au-delà de ces tendances moyennes par typologie, l’analyse détaillée des 96 départements révèle que les zones rurales dominent le podium des territoires les plus résilients. En 2024, les trois départements enregistrant le rebond le plus fort sont tous ruraux : la Creuse à 154 % de son niveau projeté, le Lot-et-Garonne à 133 % et la Lozère à 131 %. Ces territoires confirment la capacité des zones rurales à transformer la crise en opportunité.

L’évolution du Top 10 en hôtellerie penche également du côté rural. En 2020, neuf départements sur les dix plus performants étaient ruraux. En 2024, la reprise d’activité semble s’équilibrer – cinq départements ruraux, trois urbains et deux métropolitains –, mais avec toujours une présence marquée des zones rurales. À l’inverse, l’Île-de-France ferme la marche ; de la Seine-Saint-Denis au Val-d’Oise, les nuitées n’atteignent que 76 % à 86 % de leur niveau projeté. Même Paris, malgré l’effet des Jeux olympiques de 2024, plafonne à 95 % de son niveau d’avant-pandémie de Covid-19. Selon nos données, la plupart des grandes métropoles régionales n’ont pas retrouvé leur niveau de 2019 en hôtellerie. Cette évolution se retrouve dans les autres segments.

Pour les campings, la domination rurale – neuf départements sur dix en 2020 – s’est également diluée. En 2024, les départements des villes métropoles occupent six places du Top 10, témoignant de l’explosion du camping péri-urbain. Les locations de courte durée entre particuliers (PAP) continuent également leur croissance dans le rural et l’urbain. En 2024, le Top 10 se partage entre cinq départements ruraux et cinq urbains, sans aucune métropole. Ce segment valorise particulièrement les territoires de « seconde couronne », ni grandes villes ni rural isolé, comme l’Oise aux portes de Paris ou la Saône-et-Loire à proximité de Lyon.

Nature, espace et faible densité

Trois facteurs expliquent ce basculement durable.

D’abord, la fragilité structurelle des métropoles, dépendantes du tourisme d’affaires et international. La généralisation du télétravail et des visioconférences a durablement réduit les déplacements professionnels. Les zones rurales, moins exposées, ont mieux résisté.

Le second facteur tient d’un changement durable des préférences. Les voyageurs recherchent nature, espace et faible densité. Les restrictions de mobilité ont conduit les Français à redécouvrir les territoires ruraux proches, créant des habitudes durables. Le télétravail – 26 % des cadres selon la direction de l’animation de la recherche, des études et des statistiques (Dares) et la « workation » (contraction de work et de vacation) renforce cette tendance, avec le changement climatique. Les canicules urbaines rendent les métropoles moins attractives, tandis que les zones montagnardes offrent une fraîcheur recherchée.

Enfin, la hausse de 18 % du prix des transports en France entre 2019 et 2024 a favorisé le tourisme de proximité. Les zones rurales en ont particulièrement bénéficié, combinant accessibilité depuis les métropoles et attributs recherchés post-pandémie de Covid-19.

Les métropoles sont les perdantes

Cette dynamique n’est pas acquise. Les territoires ruraux restent pénalisés par un déficit d’accessibilité, une offre numérique en retard et un parc d’hébergement vieillissant. Transformer l’afflux post-pandémie de Covid-19 en fréquentation durable suppose de combler ces écarts structurels, un défi que les données actuelles ne permettent pas encore de considérer comme relevé.

Cette redistribution territoriale ne semble pas désigner un vainqueur unique. Si les zones rurales ont globalement mieux résisté à la baisse du tourisme avec la pandémie de Covid-19, les zones urbaines intermédiaires, villes moyennes combinant accessibilité et cadre de vie, émergent comme un profil territorial gagnant. Les véritables perdants de cette recomposition sont clairement les grandes métropoles, particulièrement l’Île-de-France.

Les facteurs structurels qui portent cette redistribution ne s’inverseront pas. Les acteurs territoriaux doivent donc intégrer cette nouvelle donne dans leur politique de développement touristique. L’enjeu n’est plus de savoir si cette recomposition persiste, mais comment les territoires s’y adaptent.

The Conversation

Tegui Yvan Arnold ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les touristes courent vers la campagne et boudent les villes depuis la pandémie de Covid-19. En faites-vous partie ? – https://theconversation.com/les-touristes-courent-vers-la-campagne-et-boudent-les-villes-depuis-la-pandemie-de-covid-19-en-faites-vous-partie-276322

Photos, jeux vidéo, musique : ces compétences numériques que les enfants développent avant même d’apprendre à lire

Source: The Conversation – in French – By Nathalie Chapon, Professeur des universités en sciences de l’éducation et de la formation, Université Marie et Louis Pasteur (UMLP)

On discute beaucoup des effets des écrans sur la santé des enfants. On s’interroge moins souvent sur leurs usages précoces du numérique dans un monde ultraconnecté. Quels sont leurs savoir-faire réels ? Une enquête fondée sur des observations et des entretiens lève le voile sur ces pratiques du quotidien et sur les mécanismes de socialisation au numérique d’élèves de maternelle.


En l’espace de cinquante ans, les technologies numériques se sont progressivement imposées dans tous les espaces du quotidien et à tous les âges de la vie. De la télévision aux téléphones portables, en passant par les ordinateurs et les consoles, les écrans occupent aujourd’hui une place centrale dans les foyers.

Les recherches scientifiques, particulièrement développées depuis une dizaine d’années, ont principalement étudié les effets des écrans sur la santé, le sommeil et l’activité physique des enfants et des adolescents. Les résultats soulignent des répercussions notables, quel que soit l’âge des enfants.

Cependant, peu d’études se sont intéressées aux savoirs numériques des tout-petits. Dans le cadre d’un programme de recherche sur la parentalité numérique et d’un partenariat avec le TNE 25-Territoire numérique éducatif du Doubs, nous avons souhaité explorer cette question. Est-ce que les tout-petits ont des connaissances numériques ? Quelles compétences détiennent-ils exactement ?

Cette recherche explore les savoirs numériques des tout-petits d’enfants âgés d’à peine 4 ans et permet de questionner l’idée selon laquelle ils seraient dépourvus de connaissances numériques et ne seraient capables d’utiliser un téléphone seulement dans un cadre précis.

Une initiation précoce aux jeux vidéo

L’étude a été menée auprès de 59 élèves répartis en petite, moyenne et grande sections d’une école maternelle située dans une ville de l’est de la France.

Plusieurs méthodes ont été mobilisées : des observations participantes filmées, des entretiens individuels, des focus groups et des mises en situation des enfants sous la forme d’ateliers. Le recueil de données a été organisé sur une période de deux mois afin de favoriser un climat de confiance.

Les premiers résultats concernent les enfants de moyenne section de maternelle, âgés d’environ quatre ans. Ils mettent en évidence le rôle déterminant du cadre familial. Les pratiques parentales apparaissent comme le principal facteur de socialisation numérique. Les influences du père et de la mère, puis celles des frères et sœurs structurent les usages des enfants et participent à une transmission intergénérationnelle et fraternelle des pratiques.




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Chez les garçons, l’initiation aux jeux vidéo est majoritairement associée à une influence paternelle et fraternelle. Les pères, notamment les plus jeunes, jouent fréquemment avec leurs fils, partageant leurs propres pratiques vidéoludiques. Cette socialisation est souvent genrée : les garçons sont encouragés à jouer à des jeux de combat, de survie ou ils mettent en scène des super-héros. Lorsque le père n’est pas un joueur, les grands frères prennent le plus souvent le relais.

Cette transmission familiale favorise le développement de compétences numériques précoces chez les tout-petits. Certains enfants de quatre ans ont une connaissance fine de jeux vidéo pour adultes et maîtrisent aussi la recherche et l’ouverture d’applications sur smartphone, notamment la navigation sur YouTube.

Une socialisation numérique différenciée selon le genre

Sous-jacente à cette connaissance pratique du smartphone, on constate que les contenus auxquels ces enfants ont accès ne sont pas toujours adaptés à leur âge. Une majorité de garçons joue à des jeux destinés aux adolescents, voire aux adultes. Ces jeux comportent des scènes de violence ou sont associés à des conflits, des guerres avec des scènes de tueries où la mort peut être rachetée selon le jeu.

Ces expositions conduisent les enfants à développer des stratégies d’imitation et d’identification aux figures héroïques, accélérant ainsi leur processus de socialisation vers des codes préadolescents alors qu’ils sont encore dans l’enfance. L’apprentissage du numérique est essentiellement implicite donc, les enfants acquièrent des savoirs expérientiels, c’est-à-dire des compétences construites par la pratique directe, avant même la maîtrise de la lecture.

Les petites filles sont moins concernées par les jeux vidéo. Elles sont davantage tournées vers le visionnage de dessins animés ou l’utilisation d’applications liées à la photographie et à la musique. Les mères encadrent plus fréquemment l’usage du téléphone dans ce cas. Elles définissent les temps d’écran, autorisent certaines applications et accompagnent leurs filles dans leur découverte des outils numériques. Les contenus utilisés sont généralement plus adaptés à l’âge des enfants.

La transmission entre sœurs se manifeste notamment dans l’apprentissage de la prise de photos, de la mise en scène face à la caméra ou de l’écoute de musique. Les filles développent ainsi des compétences liées à l’expression de soi et à la représentation.

Contrairement aux garçons, aucune transmission marquée autour des jeux vidéo n’a été observée entre mères et filles ou entre sœurs. Il en résulte une socialisation numérique fortement différenciée selon le genre, tant dans les contenus que dans les modalités d’accès.

Une grande dextérité technique

Afin d’identifier plus précisément les savoirs des enfants, les chercheuses ont organisé des ateliers de lecture autour d’un album traitant de l’usage du téléphone. Ces échanges ont permis de mettre en lumière les connaissances des enfants concernant les applications et leurs usages.

La prise de photos et le visionnage de dessins animés constituent les usages les plus fréquemment évoqués. Lorsqu’ils manipulent un téléphone, les enfants reconnaissent aisément certaines applications grâce à leurs symboles et à leurs couleurs. L’icône de l’appareil photo est généralement identifiée par la plupart des enfants rencontrés, celle de YouTube est aussi la plus largement connue. La reconnaissance repose principalement sur l’association visuelle entre un pictogramme, une couleur et une fonction.

Les observations révèlent par ailleurs une grande dextérité technique. Les enfants savent balayer les écrans horizontalement et verticalement pour accéder aux différentes pages et applications. Cette gestuelle maîtrisée témoigne d’une autonomie réelle dans l’usage de l’appareil. À quatre ans, certains enfants possèdent déjà des compétences numériques avancées, acquises dans un cadre familial de façon expérientielle.

Ces premiers résultats soulignent l’importance d’un accompagnement parental et éducatif précoce. Car, si le numérique favorise l’autonomie, la créativité et l’accès à de nouvelles formes d’apprentissage, il expose également les enfants à des contenus inadaptés à leur âge et à une éducation familiale genrée.

The Conversation

Nathalie Chapon a reçu des financements de Région Bourgogne Franche-Comté.

Annie Lasne ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Photos, jeux vidéo, musique : ces compétences numériques que les enfants développent avant même d’apprendre à lire – https://theconversation.com/photos-jeux-video-musique-ces-competences-numeriques-que-les-enfants-developpent-avant-meme-dapprendre-a-lire-281245

Un argument économique en faveur des règles budgétaires

Source: The Conversation – in French – By François Langot, Professeur d’économie, Directeur adjoint de l’i-MIP (PSE-CEPREMAP), Le Mans Université

Pour réduire le poids de la dette, la France devra-t-elle adopter des règles budgétaires strictes ? Le débat entre les tenants de cette solution et ses opposants doit intégrer la situation réelle des finances publiques. En outre, une règle budgétaire permet au secteur privé d’anticiper à moyen et long terme, quand l’absence de règles produit angoisse et attentisme. Loin d’être une camisole, les règles budgétaires, si elles sont bien pensées, peuvent être d’autant plus efficaces qu’elles renforcent la coordination.


Le débat entre Thierry Breton et Xavier Timbeau pose une question majeure. Le premier promeut une règle budgétaire alors que le second affirme qu’une règle ne remplacera jamais la politique. Les deux ont raison, et pourtant, le débat reste incomplet. Pour dégager les vertus ou les dangers d’une règle budgétaire, encore faut-il regarder les faits.

La France n’a jamais connu plus de deux années successives de désendettement depuis cinquante ans. La France est un cas presque unique parmi les grands pays avancés. La Banque de France rappelle que la dette publique française augmente de façon continue depuis 1974. D’autres pays ont connu des poussées d’endettement, parfois massives. Mais ils ont aussi connu des phases de reflux.

Entre 2013 et 2019, l’Allemagne a vu son ratio de dette continûment se réduire pour finalement diminuer de 21 points de PIB. La Belgique l’a réduit pendant quatorze années de suite (entre 1994 et 2007), le diminuant alors de 51 points de PIB. Durant dix années successives (entre 1995 et 2004), l’Italie a connu un épisode de désendettement lui permettant de réduite son ratio dette sur PIB de 26 points. L’Espagne a réduit sa dette entre 1997 et 2007 de 30 points. Les États-Unis ont également connu une baisse de dix points entre 1997 et 2000. La Suède a engagé un redressement durable depuis sa crise des années 1990. La Suisse a abaissé fortement sa dette depuis l’introduction de son frein à l’endettement en 2003. La Pologne a également connu une baisse après son pic du milieu des années 2010. La France, elle, n’a jamais réussi à enclencher une dynamique durable de désendettement.

Une singularité française institutionnelle

Cette singularité économique s’accompagne d’une singularité institutionnelle. L’Allemagne a un frein à l’endettement de rang constitutionnel. La Suisse aussi. L’Espagne a inscrit la stabilité budgétaire dans sa Constitution et l’a complétée par une règle de dépense. L’Italie dispose depuis 2013 d’un triptyque règle de dépense, règle d’équilibre et règle de dette, lui aussi adossé à une réforme constitutionnelle. La Pologne a un plafond de dette inscrit dans sa Constitution. La Suède s’est dotée d’un cadre cohérent fondé sur un plafond de dépenses, un objectif de solde et une ancre de dette. La Belgique a utilisé successivement plusieurs règles nationales de dépenses, de recettes et de solde.




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Même les États-Unis, sans frein constitutionnel comparable au modèle allemand, disposent de procédures telles que des plafonds de dépenses, des règles imposant le financement de toutes nouvelles dépenses et de règles d’équilibre dans presque tous les États fédérés (FMI pour un descriptif à l’échelle mondiale des règles budgétaires de chaque pays).

L’année prochaine, si tout va bien…

La France, elle, n’a ni frein constitutionnel ni véritable règle nationale de désendettement. Elle a des engagements européens, des lois de programmation, et surtout une habitude : celle de renvoyer chaque année à l’année suivante l’effort qui n’a pas été consenti en pariant sur une croissance qui réduira son endettement.

Dette publique et règles budgétaires

Bien sûr, corrélation n’est pas causalité. Mais quand un pays est, sur un demi-siècle, presque le seul à cumuler hausse continue de sa dette publique et absence de règle budgétaire interne, tandis que ceux qui ont réussi à la réduire se sont souvent dotés d’une règle budgétaire, il devient difficile de soutenir que l’architecture institutionnelle est secondaire.

Une fois ces faits rappelés, le travail de l’économiste est alors d’évaluer si, à effort budgétaire donné, la règle est plus efficace pour contenir la dette publique qu’un ajustement discrétionnaire revoté chaque année, au gré des alternances, des crises et des rapports de force.

L’impact sur les anticipations des agents

Des travaux de l’i-MIP visent à évaluer l’efficacité de l’adoption de règles budgétaires. Une des originalités des méthodes développées à l’i-MIP est de prendre ne considération la formation des anticipations en réponse aux annonces de politique économique. Cela donne à ses méthodes un avantage pour l’évaluation des règles budgétaires, fortement dépendante des changements de comportements qu’elles peuvent induire.

Deux scénarios doivent alors être comparés pour mesurer l’impact d’une règle budgétaire. Pour une même restriction budgétaire pluriannuelle en valeur, le premier scénario introduit des réductions de dépenses perçues par les agents économiques comme une suite de mesures votées annuellement, se succédant les unes aux autres sans engagements à long terme. Le second scénario implémente ces mêmes économies via une règle engageant l’État, dès le premier vote, sur ces mêmes réductions de dépenses. Dans le premier cas, les agents économiques revoient leurs anticipations année après année, alors que, dans le second, ils adaptent de façon durable leurs comportements.

Si tout l’ajustement porte sur la consommation publique, la baisse du ratio dette sur PIB serait plus forte (de 2,1 points après cinq ans) si ces baisses de dépenses étaient implémentées via une règle plutôt qu’avec la possibilité qu’elles soient remises en cause chaque année. Si les économies reposent uniquement sur les transferts aux ménages, le ratio dette sur PIB baisserait de 3,1 points de plus (après cinq ans) avec une règle qu’avec des baisses de dépenses discrétionnairement votées chaque année.

Une meilleure coordination

Comme les décisions économiques reposent en grande partie sur les anticipations, la règle permet de coordonner les agents économiques sur des projets de plus long terme, davantage créateurs d’emploi et de richesse. En revanche, l’incertitude autour des votes « parlementaires » réduit l’amplitude des décisions de tous les acteurs (ménages et entreprises), dans l’attente des futurs votes. Ainsi, lorsque les agents savent qu’une trajectoire de finances publiques sera effectivement tenue, ils ajustent dès aujourd’hui et plus fortement leurs décisions d’épargne, de travail, de prix et de consommation.

Les évaluations de l’i-MIP montrent que la règle réduit non seulement le niveau de la dette mais aussi le risque de dérapage pouvant conduire à de fort niveau de dette. Elle génère aussi davantage de croissance. Le point décisif est là : une règle budgétaire n’est pas une camisole. C’est un dispositif de coordination des anticipations sur le moyen terme, horizon sur lequel se fondent les embauches et les investissements.

Comment concevoir une règle budgétaire ?

Le gouvernement doit conduire sa politique budgétaire en intégrant l’information sur la dette héritée, et pas seulement se donner une cible fixe de déficit public. Une règle budgétaire doit garantir que la dette n’est pas seulement stabilisée en éliminant l’effet boule de neige, mais progressivement ramenée vers une cible. Pour ce faire, le solde primaire doit d’une part couvrir le service de la dette passée, net de la croissance nominale, et d’autre part engager le remboursement de l’excès de dette courante par rapport à sa cible de long terme. Ce besoin de financement est donc proportionnel à l’écart entre la dette courante et sa cible de long terme et a pour fonction de déterminer explicitement le rythme du retour vers le niveau souhaité de dette. L’application concrète de cette règle suppose non seulement de définir ce rythme d’ajustement, mais aussi de préciser une cible de dette, qui sert d’ancrage au retour progressif de la trajectoire budgétaire.

Cette règle indexée sur le niveau hérité de la dette et de son écart à sa cible implique que l’excédent primaire requis décroît avec le ratio de dette : l’objectif n’est donc pas un niveau donné et intangible de solde primaire ou total, mais une règle d’indexation sur le niveau de la dette. Cette règle permet un déficit total équivalent aux gains liés au remboursement d’une dette passée avec des revenus intégrant la croissance nominale d’aujourd’hui, amputés d’un terme de correction, visant à financer le retour de la dette vers sa cible. Si le taux d’intérêt net de la croissance devient négatif, la dynamique de la dette devient suffisamment favorable pour que, même au-dessus de la cible, le retour progressif vers celle-ci puisse demeurer compatible avec un déficit primaire.

France Culture, 2025.

La nécessité d’un plan budgétaire pluriannuel

Aujourd’hui le déficit primaire de l’État français est de 2,9 points de PIB avec un ratio dette sur PIB à 115,6 %. L’application immédiate de la règle décrite ci-dessus nécessiterait de présenter en 2026 un budget excédentaire d’au moins 0,55 point de PIB afin de stabiliser la dette à son niveau d’aujourd’hui. Ensuite, pour que le ratio dette sur PIB passe sous les 100 % dans 20 ans (réduction de l’écart à une cible de long terme fixée à 60 % en accord avec le traité européen), un second excédent de 1,15 point de PIB est nécessaire. L’addition de ces deux composantes de la règle conduit alors à un excédent primaire de 1,7 point de PIB pour 2026. Ainsi, avant même d’engager une réduction de la dette publique, le seul objectif de la stabiliser en une période est certainement irréaliste compte tenu de l’ampleur du déficit actuel. C’est donc un engagement sur un plan budgétaire sur un horizon pluriannuel qui doit garantir la stabilisation, puis le retour vers la cible de long terme. C’est ce type de règle, dans le cadre d’un plan pluriannuel, qui est testée dans les simulations de l’i-MIP et permet d’accroître l’efficacité d’une politique de consolidation.

Thierry Breton a raison sur un point essentiel : un pays ne peut vivre éternellement dans le déni budgétaire. Xavier Timbeau a raison sur un autre : aucun chiffre gravé dans le marbre ne remplacera jamais l’intelligence économique. Mais la conclusion à tirer n’est ni l’austérité constitutionnalisée ni le refus de toute règle. Elle est plus simple, la France a besoin d’une gestion budgétaire crédible et surtout prévisible.

Autrement dit, d’une règle pluriannuelle, transparente, suspendable en cas de choc majeur, mais suffisamment contraignante pour empêcher ce que nous pratiquons depuis cinquante ans : promettre le redressement demain pour éviter de le décider aujourd’hui. Parce qu’elle coordonne les décisions sur un horizon plus long, une telle règle réduit l’incertitude économique, toujours défavorable à l’embauche comme à l’investissement. Et si cette discipline avait été à l’œuvre ces deux dernières années, nous disposerions peut-être aujourd’hui des marges budgétaires nécessaires pour financer un nouveau bouclier tarifaire.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Un argument économique en faveur des règles budgétaires – https://theconversation.com/un-argument-economique-en-faveur-des-regles-budgetaires-280518

Protection de l’enfance : les jeunes peuvent-ils vraiment participer aux décisions qui les concernent ?

Source: The Conversation – in French – By Élodie Faisca, Maîtresse de conférences en sciences de l’éducation et de la formation, Université de Rouen Normandie

D’après les textes sur la protection de l’enfance, les enfants et les adolescents ont le droit de contribuer aux décisions qui les concernent. Dans les faits, leur participation est très inégale. Et si leur parole est effectivement recueillie, elle n’est pas pour autant prise en compte.


La Convention relative aux droits de l’enfant reconnaît aux enfants le droit d’exprimer leur opinion sur toute question les intéressant et d’être entendus dans les procédures administratives ou judiciaires qui les concernent. Pourtant, les rapports publics, les témoignages et les travaux de recherche confirment que les décisions en protection de l’enfance se prennent encore trop souvent pour et sans les enfants.

Comment expliquer ce décalage entre les textes, les pratiques et les expériences des premiers concernés ? Les résultats de cette recherche doctorale montrent que la participation des enfants est un processus complexe, construit dans le temps, à travers des interactions spécifiques, des espaces et des temporalités parfois inadaptés.

Un même enfant peut ainsi connaître des expériences de participation très différentes au cours d’une même intervention, de la non-participation à la participation significative, en passant par la participation symbolique.

Se sentir écouté ou voir sa parole disqualifiée

Entre 2020 et 2023, nous nous sommes intéressées aux expériences vécues par des enfants de 8 à 14 ans, placés et accompagnés au sein des services de l’aide sociale à l’enfance (ASE). Cette recherche a combiné des entretiens avec l’observation d’une succession d’actes professionnels pour plusieurs enfants et permet de comprendre combien la participation des enfants en protection de l’enfance évolue au fil des interactions et des décisions.

Un même enfant peut ainsi vivre, au cours d’une même intervention, des expériences radicalement différentes, oscillant entre la non-participation, la participation symbolique et la participation significative.

Nina et Nathalia ont vécu plusieurs expériences de non-participation avant de pouvoir vivre ce que nous considérons comme une première expérience de participation significative. Dans ces situations, ce n’est pas le fait de voir une décision conforme à leurs opinions qui est important, mais bien de se sentir écoutées, entendues et associées à toutes les étapes du processus décisionnel.

A contrario, tous les enfants rencontrés ont vécu des expériences de non-participation. Ces expériences sont souvent marquées par une absence ou un déficit d’informations (sur leurs droits, les décisions à venir, les enjeux de leur participation…), de rares opportunités de rencontres avec des professionnels, des changements fréquents ou encore des systèmes et pratiques oppressifs envers les enfants.

Entre ces deux extrêmes, d’autres enfants ont connu des situations où leur parole était entendue mais disqualifiée ou, au contraire, invisibilisée par des processus décisionnels morcelés et complexes. Par exemple, les observations d’un processus décisionnel pour Laura pourraient traduire un niveau élevé de participation : le point de vue de Laura est entendu, relayé et sa demande portée et soutenue par le magistrat. Pourtant, elle considère ne pas avoir participé à cette décision.

Ce que nous comprenons à partir de cette expérience, qualifiée de minimale peut s’expliquer par un processus de captation institutionnelle de la parole de l’enfant. Laura ne sait pas si, comment ni auprès de qui sa parole a été relayée et pense que ce n’est pas son avis qui a compté dans la décision prise.

Différents espaces de participation

Certains moments (entretiens, audiences, synthèse) favorisent l’expression, tandis que d’autres la rendent plus difficile. Nous identifions quatre actes professionnels qui influencent l’expérience des enfants.

Les entretiens individuels avec les enfants sont souvent perçus comme un espace privilégié pour recueillir leur avis. Pourtant, le contexte, le contenu et la forme de ces échanges impactent leurs expériences. Les enfants sont souvent contraints par le cadre (lieu, durée, présence d’autres personnes) et peu préparés aux questions posées.

Le contenu des échanges, souvent centré sur les difficultés familiales et suivant la temporalité administrative et judiciaire, laisse peu de place à l’expression de leurs émotions ou de leurs souhaits. Enfin, les formes et les supports pour soutenir l’expression (langage, outils utilisés) ne sont pas toujours apparus adaptés pour faciliter une connexion et une communication avec l’enfant.

Les rencontres pluriprofessionnelles (réunions d’équipe, synthèses, bilans) sont des moments clés des processus décisionnels. Ces espaces permettent de réunir l’ensemble des acteurs professionnels impliqués dans l’intervention, lesquels partagent leurs observations, actions et analyses. Les enfants sont absents de ces instances et, actuellement, il n’existe pas, au sein des services concernés par la recherche, de support ou processus permettant de systématiser le recueil de leurs points de vue en amont et pendant ces échanges.

Pourtant, de récents travaux montrent des effets positifs de la prise de décision partagée et de la participation sur les résultats des décisions. Ces éléments font écho à d’anciennes recherches qui mériteraient d’être poursuivies à propos des effets et du vécu de la présence des enfants aux réunions qui les concernent. La prise en compte de la perspective de l’enfant reste aléatoire et parfois superficielle : même quand il s’exprime, son avis n’est pas encore systématiquement intégré dans les synthèses ou les décisions.

Les écrits professionnels (comptes-rendus, synthèses, projets pour l’enfant) sont des outils importants dans le processus décisionnel. Les enfants sont rarement cités directement dans les textes et, quand c’est le cas, leurs propos peuvent être repris de manière décontextualisée ou découpés. Là encore, ces résultats s’appuient sur et complètent d’autres travaux scientifiques.

Les écrits devraient pouvoir permettre de savoir si et comment l’enfant a été associé au processus, de restituer son opinion sur les propositions ou les décisions et, conformément aux principes de la convention et du cadre juridique, d’accorder à son point de vue le poids qui lui revient eu égard à son âge et à son degré de maturité. Ces documents pourraient devenir des outils de participation s’ils intégraient de manière plus systématique les observations et expressions des enfants, et s’ils étaient partagés avec eux pour validation.

Enfin, le temps de l’audience constitue le dernier moment analysé pour comprendre l’expérience des enfants. Les enfants sont souvent peu préparés au déroulement et au contenu des échanges. Ils ne savent pas toujours qui seront les personnes présentes, comment prendre la parole et ne savent pas, en l’absence de restitution complète des rapports, comment leurs propos pourraient être repris devant l’ensemble des personnes, y compris leurs parents.

Cela n’est pas sans conséquences sur la construction des expériences de participation. Par exemple, Angel, âgée de 9 ans, découvre que ce qu’elle a exprimé au cours d’un entretien a été transmis au juge. La juge s’appuie donc sur le propos d’Angel disant que l’un de ses parents est plus gentil que l’autre. Angel tentera de prendre la parole, constatant la peine provoquée chez son autre parent et se mettra à pleurer en expliquant qu’elle n’a jamais dit ça. En sortant de l’audience, Angel s’adressera avec colère à sa référente en disant « Ça m’a pas du tout aidé ce que vous avez fait ».

Créer des conditions favorables à l’écoute

Les enfants en protection de l’enfance ne vivent pas une, mais des expériences de participation, expériences qui sont interconnectées. Au regard de la gravité des décisions à prendre, de la nécessité de trouver un équilibre entre des intérêts multiples et parfois divergents (de l’organisation, des parents, de l’enfant, du décideur), du coût émotionnel, les prises de décision en protection de l’enfance sont un exercice pénible et complexe.

La participation des enfants est un processus tout aussi exigeant, qui ne peut se réduire au seul recueil du point de vue de l’enfant. Elle exige des espaces sécurisés, des temporalités adaptées, des professionnels formés et des organisations sur lesquelles s’appuyer.

Cette recherche démontre empiriquement que la participation ne se décrète pas mais se construit, jour après jour, dans les interactions et les décisions qui façonnent la vie des enfants. Dès lors la question n’est plus « Pourquoi les enfants ne participent pas ? » mais « Comment les organisations peuvent-elles créer et soutenir les espaces et les processus producteurs des expériences ? ».

The Conversation

Élodie Faisca a reçu des financements de l’ANRT dans le cadre d’une Cifre.

ref. Protection de l’enfance : les jeunes peuvent-ils vraiment participer aux décisions qui les concernent ? – https://theconversation.com/protection-de-lenfance-les-jeunes-peuvent-ils-vraiment-participer-aux-decisions-qui-les-concernent-280387

Comment « Twin Peaks » a transformé les séries télévisées

Source: The Conversation – in French – By Mehdi Achouche, Maître de conférences en cinéma anglophone et études américaines, Université Sorbonne Paris Nord

L’épisode pilote de la série s’ouvre sur la découverte du cadavre de Laura Palmer. Allociné, ABC

Lorsque Twin Peaks débarque sur les petits écrans états-uniens, le 8 avril 1990, le public est dérouté. Mélange étrange d’intrigue policière, de thriller fantastique et de soap opera, le feuilleton créé par Mark Frost et David Lynch, actuellement rediffusé en France sur Arte, ne ressemble à aucun autre. Pourtant, la série mythique a influencé bon nombre des productions ultérieures de la télévision américaine.


La chaîne ABC prend un gros risque, en 1990, avec Twin Peaks, afin de contrer la montée en puissance des chaînes du câble et de la Fox. De fait, beaucoup de critiques ne croient pas au succès de la série, trop « auteuriste » pour un grand public habitué à Arabesque, Matlock et autres Cosby Show. « Twin Peaks sera-t-elle un succès ? », se demande Entertainment Weekly deux jours avant la diffusion du premier épisode, avant de répondre : « Aucune chance. » – la série est de trop grande qualité… Pourtant, Twin Peaks cartonne dès son pilote, aux États-Unis comme à l’étranger, transformant à jamais la télévision.

La légitimation de la série télévisée

Lynch est reconnu jusqu’alors comme un auteur de cinéma qui reçoit, six semaines à peine après le lancement de la série, la Palme d’or du meilleur film pour Sailor et Lula. Il est très rare à l’époque qu’un cinéaste se compromette à produire une série télévisée, forme souvent perçue comme sans intérêt artistique. La série Alfred Hitchcock Presents date des années 1950, tandis que le mieux que trouve à dire un critique du Décalogue, de Krzysztof Kieślowski, série de dix téléfilms produits pour la télévision polonaise (1988-1989) et remontée ensuite en film, est qu’il s’agit « d’un chef-d’œuvre du cinéma moderne ». Il oublie ainsi un peu vite qu’il s’agit à l’origine d’une œuvre de télévision.

Lynch est un cinéaste respecté depuis Elephant Man (1980) et Blue Velvet (1986). Ce dernier film préfigure déjà Twin Peaks en s’intéressant aux secrets inavouables d’une communauté en apparence parfaite, typique de l’Amérique profonde. La séquence d’introduction du film et le générique de la série offrent des images d’Épinal qui se succèdent en paisibles fondus enchaînés, accompagnées par une musique doucereuse, dénotant une vie idyllique bientôt démentie par leurs intrigues respectives.

Le film jette Kyle MacLachlan, futur agent Cooper, dans une intrigue policière aux relents de films noirs qui gravite – déjà – autour d’un personnage féminin supplicié par le sadisme et l’appétit sexuel d’hommes sans scrupules. Lynch y développe son goût pour l’ironie et le kitsch, clôturant son film de la même façon qu’il ouvre Twin Peaks : un oiseau gazouille à la branche d’un arbre, symbole d’une innocence de carton-pâte.

En se tournant vers la télévision, Lynch en subvertit certes une partie des codes, mais il prouve aussi que le petit écran peut se prêter à des ambitions similaires. Dès 1992, il adapte Twin Peaks au cinéma dans Fire Walk With Me, qu’il présente à Cannes (et qui s’ouvre, bien sûr, sur la destruction d’un poste de télévision). La boucle sera complète lorsque, dix ans plus tard, Lynch échoue à produire un spin-off de Twin Peaks qui aurait suivi les aventures d’Audrey Horne à Hollywood. Il transformera cette idée initiale en film : Mulholland Drive. Avec Lynch, la frontière entre cinéma et télévision a définitivement disparu.

Le récit feuilletonnant et la « mystery box »

Si Lynch vient du cinéma, Mark Frost, co-créateur de Twin Peaks parfois injustement oublié, est un homme de télévision, qui a travaillé trois ans comme scénariste sur Capitaine Furillo (Hill Street Blues, NBC, 1981-1987). Cette série innovait déjà en proposant des intrigues qui s’étendaient sur plusieurs épisodes. Les deux hommes s’en souviendront avec Twin Peaks et son intrigue au long cours, dont chaque épisode est la suite directe du précédent.

Typique du soap, le format est encore rare dans les dramas : Horace Newcombe est parmi les premiers à remarquer l’évolution et à théoriser le « récit cumulatif », au milieu des années 1980. Mais c’est surtout Un flic dans la mafia (CBS, 1987-1990) qui développe la logique feuilletonnante pour un polar. En 1992, Lynch confie à Libération à quel point « l’idée de continuité à la télévision est formidable. Ne jamais dire au revoir… ».

Twin Peaks ouvre ainsi la voie aux thrillers feuilletonnants en forme de puzzle qui se concentrent souvent sur une communauté isolée et les nombreux secrets qu’elle renferme. C’est ce que J. J. Abrams, co-créateur de Lost, qualifie en 2007 de « Mystery Box », ce feuilleton aux récits opaques qui invitent les téléspectateurs à tenter d’en forcer l’ouverture. Et quoi de plus opaque qu’un récit de David Lynch ? Le concept a fait florès depuis, dans X-Files d’abord puis Lost, Yellow Jackets ou Dark parmi tant d’autres.

L’avènement d’Internet renforce l’émergence de ce que le chercheur et essayiste américain Henry Jenkins, spécialisé dans le domaine des nouveaux médias, appelle très tôt une culture participative qui redonne la parole aux fans ne souhaitant plus être des téléspectateurs passifs.

Selon Jason Mittell, spécialiste de la télévision et des médias, ceux-ci deviennent même parfois des « narratologues amateurs » : les premiers posts discutant de Twin Peaks sur le réseau Usenet, précurseur de l’Internet moderne, datent du 16 avril 1990. Un membre, se rappelant Agatha Christie, s’y demande déjà si la ville entière n’a pas commis le meurtre…

Mais Twin Peaks démontre aussi les dangers d’un tel format, les téléspectateurs se lassant peu à peu des méandres d’une narration labyrinthique qui, comme Lynch lui-même, s’intéresse plus aux questions qu’aux réponses. Les choses empirent quand la chaîne force Frost et Lynch à révéler l’identité du tueur et que la série perd son fil rouge. Là encore, Twin Peaks ouvre la voie à de nombreuses déconvenues similaires.

L’ironie et la satire dans Twin Peaks reposent aussi sur la mise en abyme, les personnages regardant un soap opera fictif Invitation to Love.

Le mélange des genres et des tons

Enfin, Twin Peaks mélange allègrement les genres, s’inspirant largement de celui qui est traditionnellement le plus méprisé à la télévision, le soap opera. Les soaps utilisent depuis longtemps la narration feuilletonnante pour tenir leurs spectateurs en haleine, en particulier ceux diffusés en prime time et nommés d’après la ville où se situe l’histoire, comme Peyton Place ou Dallas. Le cliffhanger final de la saison une de Twin Peaks, quand Cooper se fait tirer dessus par un assaillant inconnu, rappelle d’ailleurs Dallas, lorsque la même chose arrive à J.R.

Le mélange détonnant du soap et du récit d’adolescence, du policier et du film noir (Laura Palmer a tout de la femme fatale, Cooper du détective qui révèle la corruption littérale et morale), du fantastique et du conte de fées, est pour beaucoup dans le caractère étrange et baroque de la série. Les embardées surréalistes – et parfois incompréhensibles – de la série sont restées célèbres, Lynch s’inspirant à nouveau largement de la logique des rêves – ou des cauchemars : le même épisode peut ainsi offrir des scènes d’humour absurde ou de pure terreur. Le grand public n’a jamais connu ça.

Une influence durable

Le succès de Twin Peaks incitera beaucoup d’autres séries à combiner des genres et des tons disparates, à commencer par X-Files, qui lui doit beaucoup. Desperate Housewives s’en inspirera également, et choisit même – avant de la remplacer – Sheryl Lee (Laura Palmer) pour jouer la narratrice dont le fantôme commente les vicissitudes d’une communauté soi-disant parfaite. Danny Glover confie avoir voulu faire « Twin Peaks avec des rappeurs » en créant Atlanta.

Bryan Fuller (Dead Like Me, Hannibal) qualifie la découverte de la série « d’expérience religieuse » et avoue :

« Lynch et Twin Peaks influencent tout ce que je fais. »

Matthew Weiner (Mad Men) dit avoir réalisé tout le potentiel de la télévision lorsque, jeune homme, il découvrit Twin Peaks. Noah Hawley, créateur des très lynchiens Legion et Fargo, qualifie sa découverte de la série de « révélation ».

Plus près de nous, la narration, le ton et le style de Severance, dont l’équipe apprend la mort de Lynch en direct lors d’une interview, rappellent énormément la série mythique. Car comme Lynch le remarquait lui-même, depuis quelques années, ce n’est plus le cinéma mais la télévision – ou le streaming – qui propose des histoires « d’art et d’essai ». Là encore, Twin Peaks a montré la voie.

The Conversation

Mehdi Achouche ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment « Twin Peaks » a transformé les séries télévisées – https://theconversation.com/comment-twin-peaks-a-transforme-les-series-televisees-280077