Beaucoup d’appelés, peu d’élus : quand le Hellfest instaure un rite d’attente numérique

Source: The Conversation – in French – By Stéphane Amato, Maître de conférences en sciences de l’information et de la communication, Université de Toulon

Au Hellfest, à Clisson en Loire-Atlantique, édition 2026. Corentin Charbonnier, Fourni par l’auteur

L’ESSENTIEL

  • Mis en vente au début de l’été, les passes donnant accès à l’édition 2027 du célèbre festival de musiques extrêmes, qui se tiendra en juin prochain, ont été vendus en moins d’une heure.

  • Le parcours numérique des festivaliers – liste d’attente, mise en vente des passes, puis site de revente en cas d’échec – fait partie d’un rituel qui participe pleinement à l’expérience Hellfest.

  • Pour les organisateurs, il s’agit moins de capitaliser sur la frustration que de la canaliser, afin de préserver l’engagement d’une communauté fidèle et très investie.


Chaque année, la mise en vente des pass (ou passes, en français) du festival de musiques extrêmes Hellfest ressemble à une épreuve collective. Des milliers de passionnés se connectent simultanément, suivent leur progression dans une file virtuelle avant de découvrir que les pass sont déjà épuisés. Pour l’édition 2027, les pass 4 jours sont ainsi devenus indisponibles en moins d’une heure, avant que l’organisation n’oriente les festivaliers vers un site officiel de revente encadrée.

À première vue, cette liste d’attente électronique constitue une simple solution technique permettant d’organiser la revente des pass ou de protéger les festivaliers contre les plateformes non officielles. Mais cette lecture est insuffisante : une liste d’attente ne gère pas seulement une pénurie où les festivaliers déchus sont exclus. Ces derniers deviennent des « aspirants inscrits ».

Le Hellfest ne constitue toutefois pas un cas isolé. La généralisation des files d’attente numériques concerne désormais de nombreux biens culturels à forte demande. Si ces dispositifs répondent à une contrainte commune de rareté, le cas du Hellfest présente une spécificité : la liste d’attente ne relève pas uniquement d’un mécanisme de régulation de l’accès, mais s’inscrit dans une logique rituelle.

Un festival qui n’est pas un simple événement musical

Le Hellfest n’est pas un festival ordinaire. Dans son ouvrage le Hellfest : un pèlerinage pour metalheads, Charbonnier (2017) analyse l’événement comme un espace-temps organisé, attendu et ritualisé, où les amateurs de metal affirment et réaffirment leur appartenance communautaire.

Le mot « pèlerinage » ne signifie évidemment pas que le Hellfest serait une religion. Il permet plutôt de penser le festival comme un lieu fortement investi, traversé par des signes, des codes, des parcours, des seuils et des objets symboliques. Dans cette perspective, le pass revêt une forte valeur symbolique en devenant un objet de passage ritualisé.

Or, ce passage commence désormais bien avant l’arrivée à Clisson (Loire-Atlantique). Comme l’indiquent Ruiz et al. (2025), le Hellfest n’est plus seulement un espace-temps physiquement délimité : il est également doté d’une présence en ligne, lui conférant une frontière numérique.

L’expérience festivalière commence ainsi devant un écran, lors de la vente de pass initiale. Pour ceux qui ne l’ont pas obtenu, cette expérience se prolonge dans la revente officielle, avec l’inscription sur liste d’attente, le mail de confirmation et l’espoir d’une notification.

Un rite d’attente en ligne

La formule « beaucoup d’appelés, peu d’élus », empruntée à l’Évangile selon Matthieu, peut ici servir de métaphore analytique. Beaucoup de festivaliers aspirent à entrer, se connecter, s’inscrire. Or, seuls certains accéderont finalement à la possibilité d’acheter un pass.

On peut alors parler d’un « rite d’attente numérique  » : avant d’entrer au festival, il faut entrer dans la procédure. Avant d’être admis, il faut attendre.

L’attente de l’édition suivante, qui ne commençait autrefois véritablement qu’au printemps –  le sold out n’intervenant, avant 2015, qu’en avril ou en mai – tend désormais à ritualiser l’année tout entière : la mise en vente des pass, organisée dès le début du mois de juillet, survient quelques semaines à peine après la clôture de l’édition précédente qui se tient chaque année en juin.

La page officielle, les communications sur les réseaux sociaux et le mail de confirmation forment ainsi une séquence : d’abord l’ouverture de la mise en vente, ensuite sa fermeture et le sold out, puis la réouverture encadrée de l’espérance par la revente officielle. Ce troisième moment est décisif : il convertit la frustration en patience organisée.

Quand l’échec d’achat devient un acte préparatoire

S’inscrire sur une liste d’attente est indiscutablement un acte d’engagement. L’individu donne son adresse, accepte une règle, entre dans un dispositif officiel, consent à l’incertitude, surveille impatiemment ses mails. En somme, il devient acteur du processus, motivé à l’idée de pouvoir assister au festival.

Supposons deux festivaliers aussi motivés l’un que l’autre. Le premier obtient son pass lors de la vente officielle. Le second échoue, peut-être pour des raisons contingentes (mauvaise qualité de connexion, saturation technique, etc.). Il s’inscrit alors sur la liste d’attente et revient consulter le dispositif de revente jusqu’à ce qu’un pass se libère.

Objectivement, les deux ont le même pass et les mêmes motivations initiales. Pourtant, ils n’ont pas la même histoire. À la différence du premier festivalier, le second a attendu, poursuivi, et même presque conquis son accès au Hellfest. Son engagement est ainsi plus fort. En effet, ce festivalier passé par la revente officielle a consacré plus de temps et plus d’énergie à l’obtention du pass.

Cette différence d’expérience n’est pas anodine. En organisant l’accès au festival via un parcours d’attente, le dispositif contribue à accroître la valeur subjective du pass. Plus son obtention exige des efforts, plus elle est susceptible de renforcer l’attachement au festival et la volonté de renouveler cette expérience les années suivantes.

Une opportunité pour la communication et le marketing

Les travaux sur la communication numérique engageante sont ici particulièrement pertinents. Amato, Bernard et Boutin (2021) ont montré que l’engagement numérique ne peut être réduit aux définitions des plateformes qui comprennent clics, vues, likes ou partages. L’engagement doit aussi être pensé à partir des actes accomplis, de leur coût, de leur contexte de production ou des conduites qu’ils préparent.

La liste d’attente du Hellfest illustre très bien cette idée. Il ne s’agit pas seulement de cliquer sur un lien. Il s’agit d’entrer dans un parcours et ainsi s’inscrire, attendre, accepter une règle, rester disponible, recevoir éventuellement un signal, puis agir rapidement.

Dans cette lignée, Helme-Guizon et Amato (2004) ont montré que la théorie psychosociale de l’engagement pouvait éclairer les comportements d’achat et de fidélité des internautes. L’inscription sur la liste d’attente transforme ainsi un intérêt en trace d’interaction. Elle constitue ainsi un acte préparatoire à l’achat et, dans le cadre de la revente officielle, une étape nécessaire pour espérer obtenir un pass.

Ce que le numérique ajoute tient surtout à la manière dont il permet d’organiser ces conduites dans le temps. S’inscrire, confirmer son adresse, consulter ses messages, revenir sur le site ou réagir rapidement à une notification composent une succession de micro-actes qui entretient la relation avec le festival et multiplie, dans la durée, les occasions d’agir. Le numérique agit ainsi comme un amplificateur des mécanismes d’engagement plutôt que comme leur origine.

Ne pas exploiter la frustration, mais la canaliser

Le festivalier passé par la revente, au-delà d’acquérir le sésame tant espéré, a ainsi traversé une première épreuve en ligne. Et cette attente peut susciter des réactions hostiles. L’enjeu pour l’organisation n’est donc pas d’exploiter la frustration, mais de la canaliser face à un paradoxe : le succès du festival génère une demande supérieure à sa capacité d’accueil.

La rareté relève ainsi moins d’un choix stratégique que d’une contrainte structurelle. La liste d’attente devient un dispositif de régulation qui maintient le lien avec les festivaliers privés de pass immédiat, transforme la déception en possibilité future et préserve le sentiment d’équité au sein de la communauté.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Beaucoup d’appelés, peu d’élus : quand le Hellfest instaure un rite d’attente numérique – https://theconversation.com/beaucoup-dappeles-peu-delus-quand-le-hellfest-instaure-un-rite-dattente-numerique-288553

Alors que le coût de l’information progresse, il est de plus en plus difficile d’en déterminer le juste prix

Source: The Conversation – in French – By Françoise Benhamou, Professeure émérite à l’Université Sorbonne Paris Nord et présidente du Cercle des économistes, Université Sorbonne Paris Nord


L’ESSENTIEL

  • Le coût de l’information est loin d’être négligeable. Or, pour de nombreux médias, il est difficile de bien monétiser leur production.

  • L’irruption des usages de l’intelligence artificielle et la fragmentation des audiences rendent le contexte des producteurs d’information encore plus incertain.

  • Au-delà de la dimension économique, la question posée est aussi politique, puisque la vitalité démocratique est affectée.


Faut-il s’inquiéter de la santé des médias d’information ? On évoque souvent une presse « en danger ». Les États généraux de l’information lancés en France par le président de la République évoquaient, en 2024, une « paupérisation de l’information ». On pourrait arguer que seuls les journaux d’information, dans leurs versions papier et numérique, sont menacés. Mais la convergence des médias, qui se manifeste par la possibilité d’écouter des articles de journaux grâce à l’intelligence artificielle, par la migration du papier vers le numérique, par la création de formats audiovisuels par les médias de l’écrit, etc., montre qu’il faut tenter de penser un modèle économique des médias d’information comme un modèle pour les métamédias de demain.

Un premier bouleversement change la donne ; il porte sur les usages. Une étude menée pour l’Arcom et le ministère de la culture par le cabinet de conseil PMP Strategy (janvier 2026) pointe trois évolutions du côté des usages. Premièrement, la défiance ne cesse de grandir envers les médias traditionnels et plus encore envers les réseaux sociaux : en 2025, entre 52 % et 69 % des Français déclarent faire confiance aux informations issues des premiers, et 29 % pour les seconds. Pourtant, nombreux sont ceux et celles qui se tournent vers ces derniers afin de s’informer.

Deuxièmement, et nombre d’autres études en témoignent, les fake news et le sensationnalisme circulent bien plus vite sur les réseaux que l’information sérieuse et vérifiée. Tout se passe comme si le lecteur ou l’auditeur était avant tout sensible à ce qui fait du bruit, à ce qui est viral, plutôt qu’à ce qui produit du sens. Les algorithmes sont les vecteurs de ces comportements.

Troisièmement et paradoxalement si on prend en compte la convergence pointée plus haut, les usages se fragmentent et se démultiplient, et ce nomadisme rend d’autant plus difficile la fidélisation qui permet d’asseoir un modèle économique stable.




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Face à l’IA, les médias ne pourront pas faire l’économie d’une profonde remise en question de leur mode de fonctionnement


L’information, un bien public

Du côté de l’offre, l’information est coûteuse à produire, mais des « passagers clandestins », qui n’ont pas contribué à en financer la production, peuvent se l’approprier sans coût ou pour un coût très faible, et en faire à leur tour un usage qu’ils peuvent monétiser, soit directement, soit indirectement à travers la publicité qui accompagne la consultation de leurs sites.
De ce point de vue, et en termes économiques, l’information est un bien public.

Selon l’étude citée plus haut, la production d’information a représenté un coût total de 2,9 milliards d’euros en France en 2024, dont près des trois quarts sont portés par la télévision et par la presse (respectivement 35 % et 38 %). Le coût de production de l’information représenterait en moyenne environ 45 % du chiffre d’affaires des éditeurs de presse, et entre 15 % et 25 % pour les médias audiovisuels. La fragilité économique des médias d’information procède de ce coût quasi incompressible, si l’on souhaite conserver un niveau élevé de qualité, alors que la rentabilité est très faible, et parfois négative.

Cette fragilité est d’autant plus grande que les coûts devraient être couverts par les ventes à l’unité, les abonnements et les recettes publicitaires. Les premières se font rares. Rappelons que les kiosques ont quasiment disparu. Du côté des abonnements, en particulier numériques, il n’est pas facile de convaincre les utilisateurs de payer. Beaucoup se satisfont d’une offre dégradée proposée par les plateformes. En effet, les études font état de cette faible propension des consommateurs à payer, qu’il s’agisse du lectorat dans le cas de l’écrit ou des audiences dans celui de l’audiovisuel.

Une offre gratuite en croissance

Cela tient notamment au fait qu’ils ont à leur disposition toute une profusion d’informations, certes de qualité inégale et difficile à évaluer, mais dont ils sous-estiment le coût de production et dont l’accès est aisé et souvent gratuit. Cette offre gratuite vient concurrencer directement l’offre payante venue des éditeurs de presse. Par ailleurs, des programmes audiovisuels produits parfois par les internautes et offerts par les plateformes viennent mordre sur l’audience des chaînes de télévision.

Quant aux recettes publicitaires, elles tendent à s’orienter vers les moteurs de recherche, les réseaux sociaux, les sites d’intelligence artificielle (IA), qui apparaissent comme des prédateurs de la publicité au détriment des médias traditionnels. Les chiffres parlent d’eux-mêmes : la part des médias traditionnels dans les recettes publicitaires est passée de 46 % en 2019 à 33 % en 2024, et le recul devrait s’accentuer du fait de l’évolution des usages que l’on vient de souligner.

Un « vol sans scrupule » par l’IA

Les médias doivent affronter de surcroît des transformations technologiques majeures, avec les développements de l’IA générative, dans un paysage très concurrentiel. En juin 2026 à Marseille, lors du Congrès mondial des médias, le président du New York Times Arthur Gregg Sulzberger dénonçait le « vol sans scrupule de propriété intellectuelle » aux médias par les entreprises d’intelligence artificielle. Il percevait là une menace pour le modèle économique des journaux et pour l’accès de tous à des informations fiables.

La question n’est pas nouvelle et se posait déjà lorsque de longues négociations avec Google ou Facebook avaient été nécessaires afin de parvenir à un accord selon lequel ne sont mentionnés que des extraits d’articles, l’internaute étant renvoyé, pour une lecture plus complète, sur le site de l’éditeur de presse. L’accord entre Google et l’Alliance de la presse d’information générale (APIG) sur les droits voisins du droit d’auteur, obtenu dans la lignée de la transposition de la directive européenne sur les droits voisins et à la suite de la décision de l’autorité de la concurrence, date de 2019 et a été renouvelé ; il permet aux journaux, magazines ou agences de presse de se faire rémunérer lorsque leurs contenus sont réutilisés sur Internet par Google, et que le moteur de recherche affiche des extraits de presse dans ses pages de résultats.

Composer ou boycotter

On observe à présent un déplacement des recherches vers les sites d’IA, alors même que les agents conversationnels s’entraînent sur des données qui peuvent émaner d’articles de médias qu’ils n’ont ni financés ni achetés. Chaque année, le rapport du Reuters Institute permet de faire le point sur ces évolutions.

Le trafic des sites d’actualité en provenance des recherches sur Google aurait baissé de 38 % en un an aux États-Unis (entre novembre 2024 et novembre 2025), tandis que sur ChatGPT 24,4 % des requêtes des utilisateurs consistent en des recherches d’information sur des actualités, des produits, des recettes…

Faut-il composer avec les IA, comme l’on fait de grands éditeurs de presse tels le Figaro et le Monde avec Perplexity ? Nombre de groupes de presse étrangers ont souhaité franchir ce pas, tels que l’Allemand Springer, l’Espagnol Prisa Media, l’Américain The Atlantic et l’Australo-Américain News Corp. Ou bien faut-il tenter un barrage bien incertain ? Sans doute faut-il jouer sur les deux stratégies, et surtout savoir utiliser l’IA dans l’objectif de construire de nouveaux modèles d’affaires.

Diversifier les services

L’élargissement de la palette des services offerts dans le cadre d’une information de qualité peut passer, par exemple, par la publication d’articles en plusieurs langues, que l’on peut lire ou écouter. De même, le jeu sur différents formats permet d’enrichir les usages et de s’adresser à des publics jeunes. En effet, l’intérêt des consommateurs va croissant pour des formats courts (vidéos, podcasts, etc.).

La monétisation, pour qu’elle prenne sens, requiert donc non seulement un nombre significatif d’usagers dont le consentement à payer n’est pas nul, mais aussi la valorisation des marques lorsqu’elles sont des labels de qualité. Mais il est loin d’être certain que cela suffira à financer l’information.

Parce que l’information est un bien commun, constitutif de la vie démocratique, on peut légitimer un soutien qui peut être financier, fiscal, et qui doit passer par l’existence conjointe, dans le modèle européen notamment, d’une offre d’information audiovisuelle indépendante privée et d’une offre, tout aussi indépendante, mais passant par un financement public partiel ou total.

TV5 Monde Info, 2026.

Le soutien financier aux journaux passe par des aides (soutiens à la diffusion, au pluralisme et à la modernisation) et des tarifs postaux préférentiels. Divers mécanismes fiscaux (taux de TVA super-réduit à 2,1 %, abattement spécifique pour les journalistes, exonérations) complètent ces dispositifs. Au total, 438 millions d’euros étaient destinés à la presse écrite, et plus de 3,8 milliards soutenaient l’audiovisuel public en France, en 2025.

Un enjeu politique de premier plan

Le paysage de l’information comprend tout à la fois des structures privées et publiques, certaines structures privées étant soutenues par la puissance publique ; il doit se réinventer à travers une diversification des services offerts et la recherche toujours nécessaire de l’élargissement et de la fidélisation des publics. Tout cela doit se faire en respectant l’exigence en qualité et en véracité, et le souci, pour reprendre les termes de la loi de 1986 révisée en 2016, de l’impartialité, de l’honnêteté et du pluralisme.

En France, ces questions ont été au cœur de l’actualité à travers une commission d’enquête sur l’audiovisuel public qui s’est vite transformée, malgré la bonne volonté de son président, en une sorte de tribunal dirigé contre les acteurs de l’audiovisuel public. Cela montre que la production d’information n’est pas menacée seulement sur le plan économique, mais aussi sur le plan idéologique. Consolider les modèles d’affaires des producteurs d’information est de ce point de vue un défi majeur à relever dans nos temps incertains.


Cet article est publié en partenariat avec Mermoz, la revue du Cercle des économistes dont le numéro 8 a pour objet « Information le combat de l’ombre ». Vous pourrez y lire d’autres contributions.

Le titre et les intertitres sont de la rédaction de The Conversation France.

The Conversation

Présidente du comité d’éthique de Radiofrance et vice-présidente du comité consultatif d’Arte. Ces deux activités sont exercées bénévolement.

– ref. Alors que le coût de l’information progresse, il est de plus en plus difficile d’en déterminer le juste prix – https://theconversation.com/alors-que-le-cout-de-linformation-progresse-il-est-de-plus-en-plus-difficile-den-determiner-le-juste-prix-291388

Quelle que soit son évolution, les aînés veulent avoir leur mot à dire sur l’IA

Source: The Conversation – in French – By Rachel Weldrick, Assistant Professor, Political Science, Concordia University

Les aînés sont exclus des décisions concernant le déploiement de l’intelligence artificielle.

De nombreuses personnes âgées sont hautement qualifiées, éprouvent de la curiosité à l’égard des technologies émergentes et sont désireuses d’en savoir plus sur l’IA ; elles s’intéressent au potentiel que celle-ci représente pour notre société. Toutefois, des études montrent que de nombreux employeurs continuent de croire que les employés âgés maîtrisent mal les outils technologiques.

Par conséquent, les personnes âgées voient souvent des occasions d’emploi leur échapper ou ne sont pas prises en considération pour des promotions, même lorsqu’elles possèdent les compétences, la formation et l’expertise requises.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


L’industrie de l’IA constitue un bon exemple à cet égard. Plutôt que de refléter toute la diversité des utilisateurs potentiels, son personnel est principalement composé de jeunes hommes. Elle risque donc de concevoir des applications et des outils qui reproduisent les préjugés propres à cette catégorie démographique.

Selon un nombre croissant d’études, les personnes âgées sont systématiquement sous-représentées dans les processus de développement des modèles d’IA. Cette lacune rend ces systèmes moins efficaces lorsqu’il s’agit de reconnaître les besoins ou les préférences des utilisateurs âgés et d’y répondre.

Par exemple, une étude portant sur les images générées par l’IA a révélé que les photos de personnes âgées sont systématiquement moins lumineuses et moins nettes que celles où l’on voit des jeunes.

Des expériences vécues du vieillissement

À l’Université Concordia, nous venons de terminer un projet d’engagement communautaire d’une durée d’un an qui a consisté à recueillir les points de vue et les réflexions de personnes âgées sur l’avenir du vieillissement à l’ère de l’IA. Ce projet s’inscrit dans le cadre d’une recherche interdisciplinaire collaborative plus vaste dans le domaine de l’IA menée à Concordia.

Selon nos résultats préliminaires, les personnes âgées craignent que les outils d’IA axés sur le vieillissement — tels que la détection des chutes ou les dispositifs de surveillance cognitive — soient conçus par de jeunes développeurs qui considèrent le vieillissement comme un phénomène à traiter ou à gérer, voire à prévenir.

L’industrie de la santé et du mieux-être, en particulier, met au point de nouvelles applications et de nouveaux outils d’IA à un rythme effréné — et de plus en plus de ces outils sont conçus en fonction des personnes âgées, des corps vieillissants et des personnes aidantes. Si bon nombre de ces outils offrent des avantages tels que le diagnostic précoce des maladies, le suivi des symptômes et la promotion de la santé, ils ne sont pas sans présenter des inconvénients d’ordre pratique et éthique.

Un robot jaune au visage mi-humain, mi-renard fixe du regard un homme âgé assis sur une chaise
Des robots humanoïdes alimentés par l’IA sont actuellement conçus pour fournir un soutien émotionnel aux personnes âgées et les aider les à accomplir certaines tâches comme s’habiller, dans les établissements de soins de longue durée.
(Unsplash/Enchanted Tools)

La qualité des soins et la transparence sont primordiales. Selon une étude récente sur le recours à l’IA pour la prise de décision en matière de soins de santé, certaines personnes âgées sont sceptiques quant à la capacité de cette technologie à comprendre des besoins complexes liés aux soins et préfèrent généralement l’interaction humaine à celle avec l’IA.

Les personnes âgées participant à cette étude étaient également fermement convaincues que le recours à l’IA devrait être transparent et reposer sur un consentement éclairé. En d’autres termes, ces personnes souhaitent décider elles-mêmes quand et où elles interagissent avec l’IA.

Les participantes et participants à notre projet d’engagement communautaire ont formulé des préoccupations similaires. Plusieurs membres âgés de la communauté ont souligné l’importance de la transparence pour tout ce qui touche l’IA. Certains ont même donné des exemples de situations où ils avaient interagi avec des agents conversationnels intelligents, notamment pour obtenir de l’aide en matière de services bancaires en ligne, en croyant échanger avec une personne réelle.

Ils estiment que leurs expériences vécues du vieillissement ainsi que leurs points de vue uniques ne font pas partie des données utilisées pour entraîner les nouveaux outils d’IA. Leurs réalités ne sont pas non plus prises en compte au départ pour déterminer quels types d’outils d’IA sont développés.

Devant ces faits, une question s’impose : qui prend les décisions en matière d’IA, et pour qui ?

Fraudes par IA ciblant les personnes âgées

Bon nombre de nos participantes et participants ont mentionné la fraude comme un excellent exemple de ce déséquilibre.

Les fraudes par IA ciblent souvent les personnes âgées, en partie parce qu’elles sont considérées comme plus portées à faire confiance aux gens que les jeunes adultes.

Récemment, par exemple, un faux article de la CBC s’est mis à circuler dans les médias sociaux. Sur les photos accompagnant l’article, on voyait la journaliste canadienne Adrienne Arsenault interviewer le magnat de l’industrie alimentaire Galen Weston Jr., qui semblait quitter précipitamment les lieux au beau milieu de l’échange. Or, cet événement n’a jamais eu lieu. Les images ont été générées par l’IA et la frauduleuse nouvelle visait à escroquer le public en faisant la promotion d’une fausse plate-forme d’investissement.

Certaines personnes ayant participé à notre dialogue ont suggéré que l’IA elle-même pourrait être conçue pour aider les gens à repérer ce type de fraude avant qu’elle ne se produise. Ils ont également fait remarquer que personne ne leur avait demandé leur avis sur la manière de lutter contre la fraude, alors qu’ils en sont les principales victimes.

Conçu avec, et non pour, les personnes âgées

Ce que demandent les aînés n’a rien de compliqué. Ils veulent avoir leur mot à dire sur le type d’IA qui est développée, sur les données utilisées pour l’entraîner et sur la manière dont elle est régie.

Ils souhaitent disposer de moyens accessibles pour acquérir des compétences en matière d’IA, idéalement par l’intermédiaire d’organismes auxquels ils font déjà confiance, comme les groupes communautaires et les écoles. Plusieurs personnes ont suggéré des cours de courte durée offerts dans les bibliothèques plutôt que de nouvelles applications à télécharger, estimant que l’apprentissage en personne serait plus efficace.

Plusieurs bibliothèques publiques, dont la Bibliothèque de Toronto, offrent déjà des programmes d’initiation à l’IA parallèlement à leurs cours habituels sur les compétences numériques.


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Les participantes et participants ont également exprimé leur malaise et leur inquiétude devant la situation que vivent d’autres groupes de la population : ils craignent que les artistes ne perdent le contrôle de leur travail au profit de l’IA générative, et souhaitent que les gens de tous âges (et pas seulement les aînés) puissent parfois simplement « rester en mode analogique ».

La question n’est pas vraiment de savoir si les aînés peuvent suivre le rythme de l’évolution de l’IA. Bon nombre d’entre eux s’y efforcent. Il s’agit plutôt de savoir si les personnes qui conçoivent, entraînent et régissent ces systèmes sont disposées à les concevoir en collaboration avec les aînés, plutôt que de les développer pour eux.

Les aînés souhaitent avoir leur mot à dire sur l’avenir de l’IA.

La Conversation Canada

Rachel Weldrick bénéficie d’un financement de l’Institut d’IA appliquée de l’Université Concordia.

– ref. Quelle que soit son évolution, les aînés veulent avoir leur mot à dire sur l’IA – https://theconversation.com/quelle-que-soit-son-evolution-les-aines-veulent-avoir-leur-mot-a-dire-sur-lia-287730

Nous avons mis au point un nouveau dispositif pour un traitement personnalisé du cancer

Source: The Conversation – in French – By Sara Hassanpour Tamrin, Postdoctoral Associate, Department of Chemical and Petroleum Engineering, Schulich School of Engineering, University of Calgary

Il n’existe pas de traitement universel pour les personnes atteintes d’un cancer. Cette maladie se développe lorsque des cellules normales subissent une mutation génétique et se transforment en cellules anormales qui se divisent de manière incontrôlée.

Dans la plupart des cas, ces cellules cancéreuses forment une masse de tissu compacte appelée tumeur. Les mutations génétiques à l’origine d’une tumeur peuvent influencer sa composition. Ainsi, deux personnes atteintes d’un même type de cancer peuvent avoir des tumeurs différentes. Et un traitement peut être efficace pour un patient et ne pas l’être pour l’autre.

La technologie appelée « tumeur sur puce » nous permet de reproduire les caractéristiques d’une tumeur hors du corps du patient et de tester différents traitements. Ces puces sont de petits dispositifs biomédicaux qui tiennent dans la paume de la main. Elles contiennent de minuscules canaux, appelés systèmes microfluidiques, dans lesquels des liquides riches en nutriments circulent afin de favoriser la croissance tumorale.

Cette technologie est prometteuse, mais sa fabrication est complexe et coûteuse. Nous avons élaboré une méthode simple et économique permettant de fabriquer des puces équipées de systèmes microfluidiques, afin de rendre cette technologie plus accessible.

Nous étudions actuellement son application au traitement du cancer du cerveau chez l’enfant.

Des tumeurs hors du corps

Les traitements qui donnent de bons résultats en laboratoire ne sont pas toujours efficaces chez les malades. Cela s’explique notamment par le fait que les tumeurs recréées en laboratoire ne se trouvent pas dans l’environnement tumoral complexe présent dans l’organisme.

En effet, dans l’organisme, les cellules tumorales interagissent avec les cellules et les signaux de leur environnement, ce qui peut modifier leur comportement et leur réponse à un traitement.

En prélevant des cellules cancéreuses et en cultivant une tumeur dans un environnement complexe en dehors de l’organisme, les médecins pourraient tester de manière sûre et efficace un large éventail d’options thérapeutiques personnalisées pour un patient donné. Cela permettrait d’éviter des traitements inefficients et de trouver plus rapidement une approche adaptée.

Une « tumeur sur puce » reproduit les principales caractéristiques de la tumeur d’un patient dans un dispositif miniature. Illustration réalisée en partie à l’aide de BioRender.com.
(Sara Hassanpour Tamrin)

Le système microfluidique intégré au dispositif permet à des liquides riches en nutriments de circuler autour des cellules, comme le sang dans les vaisseaux sanguins. Il est possible de cultiver ensemble des cellules tumorales et d’autres types de cellules non cancéreuses habituellement présentes à proximité de la tumeur, afin de recréer des micro-environnements tumoraux complexes.

Cette approche offre un moyen plus réaliste d’étudier le comportement des tumeurs dans les organes vivants et leur réaction à différents traitements qu’en cultivant des tumeurs dans des boîtes de laboratoire.

Il est important de noter que la technologie tumeur sur puce ne permet pas de reproduire l’intégralité du corps humain et ne remplace pas les essais cliniques.

Démocratiser la technologie

Bien qu’elle soit prometteuse pour la recherche de traitements personnalisés, la technologie tumeur sur puce n’est pas toujours facile d’accès. La fabrication des dispositifs microfluidiques peut s’avérer complexe et coûteuse. Les méthodes traditionnelles nécessitent des matériaux chers, des équipements et des installations spécialisés, ainsi que des experts formés. Ces contraintes constituent un obstacle à la production de ces dispositifs et freinent leur utilisation à grande échelle.

Pour contrer cet obstacle, nous avons élaboré une méthode simple et peu coûteuse permettant de fabriquer des dispositifs miniatures dotés de canaux d’écoulement très étroits. Notre récente étude a démontré que ces dispositifs peuvent être fabriqués à partir de matériaux plus accessibles, tout en offrant les conditions nécessaires à la culture et à l’étude de tissus humains complexes et fonctionnels.

L’objectif n’est pas seulement de simplifier et de réduire le coût de fabrication des dispositifs, mais aussi d’en démocratiser la technologie. Grâce à nos travaux, un plus grand nombre de laboratoires pourraient avoir recours à cette technologie. À terme, ils pourraient contribuer à la faire évoluer vers une utilisation clinique, qui permettrait aux médecins de s’en servir pour déterminer le meilleur traitement pour chaque patient.

La vidéo présente notre méthode simplifiée, ne nécessitant pas de milieu stérile, pour fabriquer des dispositifs miniatures destinés à des applications biomédicales. (Sara Hassanpour Tamrin).

Lutter contre le cancer du cerveau chez l’enfant

La technologie tumeur sur puce pourrait révolutionner la prise en charge clinique des tumeurs. Elle pourrait également constituer un outil de recherche précieux en permettant aux scientifiques de comprendre comment les tumeurs se développent et évoluent, d’identifier de nouveaux marqueurs de diagnostic et de concevoir de nouveaux traitements.

Nous étudions actuellement comment cette technologie pourrait nous aider à mieux comprendre le cancer du cerveau chez l’enfant. Les cellules cancéreuses, y compris celles des tumeurs cérébrales, libèrent de minuscules particules appelées vésicules extracellulaires. Ces particules transportent des informations sur les cellules cancéreuses, qui évoluent au fur et à mesure que le cancer se développe. En étudiant ces particules au fil du temps, les chercheurs peuvent mieux comprendre comment les cancers se développent et se transforment.

Grâce à cette technologie, nous pouvons créer un modèle de tumeur cérébrale à l’extérieur du corps et suivre les minuscules particules qu’elle libère avec le temps. Cette méthode pourrait être plus sûre pour analyser l’évolution d’une tumeur, car prélever du tissu tumoral cérébral chez un patient peut être invasif, douloureux et risqué sur le long terme.

À l’avenir, ces informations pourraient nous aider à découvrir de nouveaux traitements contre le cancer. Elles pourraient également permettre de détecter les premiers signes de la maladie et d’établir un diagnostic précoce.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Nous avons mis au point un nouveau dispositif pour un traitement personnalisé du cancer – https://theconversation.com/nous-avons-mis-au-point-un-nouveau-dispositif-pour-un-traitement-personnalise-du-cancer-291615

Feux de forêt : derrière les flammes et les fumées, des inégalités sociales de santé invisibles que la France ne mesure pas

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Aguilera, Maître de conférences en science politique, Sciences Po Rennes


L’ESSENTIEL

  • Les fumées de feux de forêt produisent des effets majeurs sur la santé des populations.

  • Des données internationales montrent que les groupes sociaux les plus vulnérables sont particulièrement concernés.

  • En Californie, on parle d’« injustice environnementale face aux feux ». Des travaux sont en cours pour documenter aussi ce risque en France.


L’année 2026, en France, se distingue par des feux de forêt et de végétation qui confirment ce que les spécialistes prévoyaient mais surprennent par leur ampleur inédite.

L’enjeu de santé publique lié aux fumées de feux qui était resté, jusqu’à récemment, relativement discret, semble émerger sur la scène publique.

Une nouvelle géographie des feux de forêts et de végétation en France

En France, l’extension du risque incendie se matérialise à travers deux dynamiques bien documentées par les modèles depuis quelques années et déjà illustrées par les années 2022 et 2025 : l’ensemble du territoire national – dont la Bretagne – est désormais concerné, et la saison des feux s’étend dans l’année.

Les deux incendies de Fontainebleau (Seine-et-Marne), non loin de la capitale, puis celui de Gironde, parti de Saumos le 22 juillet et qui a frôlé la métropole de Bordeaux, ont également confirmé l’importance de repenser l’aménagement des interfaces ville-forêt qui représentent les espaces les plus à risque.




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L’urbanisation du massif des Landes de Gascogne, facteur aggravant des incendies


En juillet 2025, à Marseille, l’incendie des Pennes-Mirabeau – qui avait touché l’Estaque – avait montré que le risque concernait pleinement les populations et les politiques urbaines. Aux États-Unis, on évoquera le grand feu d’Eaton Fire à Los Angeles qui a détruit en janvier 2025 une partie de la localité d’Altadena et tué 19 personnes.

Surfaces brûlées et nombre de départs de feux de forêt en France : 2026, une année historique

En France, avec plus de 119 000 hectares parcourus par 14 320 incendies dès la fin juillet, 2026 a dépassé le record annuel de 1976 (environ 88 000 hectares). L’incendie de Saumos (Gironde) est quant à lui devenu, avec plus de 42 000 hectares, le plus grand feu français depuis l’incendie des Landes de Gascogne d’août 1949 (50 000 hectares et 82 morts).

Une nouvelle géographie semble donc se dessiner dans le paysage français : celle de mégafeux proches de métropoles et de territoires touristiques ou productifs, qui créent leur propre vent et leur propre nuage d’orage, appelé pyrocumulonimbus.

À l’été 2026, davantage qu’à l’accoutumée, cette situation a contribué à faire émerger dans l’espace public deux enjeux.

Le premier correspond aux risques économiques à court, moyen et long termes : au-delà des pertes de la saison touristique, les paysages sont durablement affectés, limitant potentiellement leur attractivité dans les prochaines années, les questions des assurances et de la reconstruction sont maintenant pleinement posées poussant l’État à se positionner. L’autre enjeu est celui des risques sanitaires.

Les risques sanitaires liés aux feux de végétation : un nouvel enjeu en France ?

Certaines recherches de même que les médias évoquent parfois le difficile retour des habitants sur les lieux après un incendie. À l’international, les travaux ont mis en évidence les impacts en termes de santé mentale (en lien avec les pertes matérielles, conséquences, économiques, et traumas possibles en lien avec l’exposition aux feux) notamment au Canada, en Australie ou en Californie mais aussi en France.

En France, si les enjeux sanitaires sont à ce jour encore peu traités, rarement les fumées n’avaient été aussi présentes sur les scènes politique et publique que cet été 2026, notamment en Gironde : le gouvernement a annoncé l’envoi de milliers de masques FFP2 à Bordeaux, les médias ont fait leur une sur l’air irrespirable dans la ville de Bordeaux.

Reste à savoir si cet enjeu, traité cet été dans une perspective court-termiste de nuisances respiratoires ponctuelles, va constituer un véritable problème de santé publique durable sur l’agenda politique, et si son cadrage va intégrer la dimension inégalitaire, comme c’est le cas dans d’autres pays comme en Californie où l’on parle d’injustice environnementale.

Les fumées produites par les feux de végétation sont constituées d’un mélange complexe de polluants, dont des particules fines, qui ne s’arrêtent pas aux périmètres des incendies. Non seulement elles affectent les poumons et les corps des habitants, pompiers et agriculteurs en première ligne, mais elles voyagent aussi sur des dizaines, voire des centaines, de kilomètres puis retombent sur des territoires qui n’ont pas vécu d’incendie et dont les habitants n’ont vu les flammes qu’à la télévision.

Or, ces fumées ne touchent pas tout le monde de la même façon : ce sont surtout les personnes en situation de précarité socio-économique qui sont les plus exposées, les plus vulnérables et les plus affectées.

Les fumées des feux de végétation sont les plus toxiques

La littérature internationale, a bien démontré que les panaches de fumées des feux produisaient des effets sur la santé des populations (risques cardiovasculaires et respiratoires notamment, mais aussi neurologiques) et ce, sur de longues distances et de façon très différenciée socialement.

Une zone densément peuplée sous le panache de fumée, même éloignée du feu, peut ainsi concentrer davantage de personnes exposées qu’une zone proche du foyer mais peu habitée, et connaître de ce fait un risque global élevé, dès lors que s’y conjuguent une forte exposition (densité démographique) et une vulnérabilité marquée (précarité sociale).

En France, la littérature et les expertises sont balbutiantes sur le sujet mais en cours de développement. En juin 2026, l’Agence nationale de sécurité sanitaire (Anses) a publié une note d’expertise collective qui actualise, pour la première fois depuis 2012, l’état des connaissances sur les effets sanitaires des feux de végétation. Sa conclusion est sans ambiguïté : les particules fines (PM 2,5) issues des fumées d’incendie sont plus toxiques que celles de la pollution de fond habituelle liées au trafic routier ou aux autres sources émettrices.

À concentration égale, le surrisque d’hospitalisation pour causes respiratoires est jusqu’à dix fois plus élevé pour les particules de feux de forêt que pour celles du trafic. Une étude européenne incluant des données françaises retrouve un excès de risque également, cette fois pour la mortalité.

Le problème, souligne l’Anses, c’est que nos indices de qualité de l’air, ceux qui nous disent chaque jour si l’air est « bon » ou « médiocre », sont calibrés sur la pollution aux particules ordinaires. Ils excluent, de fait, la signature spécifique des fumées issues de la combustion de forêts et de végétation qui a lieu principalement l’été. Autrement dit, les jours où le panache passe, l’indicateur officiel peut afficher un risque sous-estimant le danger réel.

L’Anses va plus loin. Parmi les populations les plus vulnérables à ces fumées, elle cite explicitement, à côté des enfants, des femmes enceintes et des personnes âgées, les personnes « en situation de précarité socio-économique ». Les raisons sont concrètes : logements mal isolés qui laissent entrer l’air extérieur, habitat suroccupé, absence de véhicule pour évacuer, accès limité à l’information, pathologies chroniques plus fréquentes, et moyens insuffisants aux solutions d’adaptation et de reconstruction (par exemple : évacuation rapide, mise à l’abri sur place, purificateurs d’air, masques).

Tous ces résultats sont empiriquement bien étayés à l’international.

Les habitants des territoires les plus précaires sont les plus exposés aux feux

C’est précisément ces inégalités d’exposition et de vulnérabilité face à la fumée des feux que notre équipe a cherché à mesurer en France. Pour cela, nous avons mené une étude préliminaire en croisant la base de données nationale des incendies (BDIFF) – soit 42 517 feux entre 2009 et 2024, à l’échelle de 36 805 communes de France hexagonale – et l’Indice de défavorisation environnementale (European Deprivation Index, ou EDI) qui combine revenu, emploi, éducation, qualité du logement et accès aux services.

Il apparaît d’ores et déjà que les populations résidant dans les communes les plus défavorisées (du cinquième quintile, Q5) ont connu 5,7 fois plus de feux et 5,7 fois plus de surface brûlée que les communes les plus aisées (à noter que les feux n’étaient pas plus grands dans les communes pauvres, la taille médiane d’un incendie étant identique qu’il survienne dans des communes pauvres ou non).

Quand on tient compte du nombre d’habitants exposés, l’écart augmente fortement : le fardeau, mesuré en « personnes-hectares », est 25 fois plus lourd dans les communes défavorisées, où vivent 15,3 millions de personnes, contre 1,9 million dans les communes les plus favorisées.

Et cette inégalité ne semble pas conjoncturelle : même lors des années à faible activité, les communes défavorisées restent, en moyenne, 4,2 fois plus souvent touchées. C’est donc une caractéristique stable du paysage français. Derrière ce différentiel d’exposition, ces premiers résultats suggèrent un différentiel de vulnérabilité (c’est-à-dire, des effets plus délétères sur la santé à un même niveau d’exposition aux fumées).

Des injustices environnementales invisibles et encore ignorées en France

En Californie, de nombreux travaux, dont ceux réalisés par une partie de notre équipe, documentent depuis des années ces inégalités qui sont problématisées autour des injustices environnementales à la fois par les chercheurs, les experts, les militants et des politiques publiques. Les communautés amérindiennes, noires, hispaniques, résidant dans les quartiers pauvres, sont identifiées comme surexposées et plus vulnérables. Et cette reconnaissance scientifique irrigue l’action publique : plans d’adaptation ciblés, dispositifs de compensation, air conditionné et purificateurs pour les personnes les plus précaires.

En France, cette question est pour l’instant absente de la recherche sur les feux, du débat d’experts, de l’agenda médiatique et politique. Pourquoi ?

Ce n’est pas seulement une affaire d’échelle mais de cadrage, de choix politiques et de trajectoires institutionnelles passées. Chez nous, le feu de forêt est surtout traité comme un problème de sécurité civile : on l’attaque, on l’éteint, on le noie, on protège les vies humaines, on « défend les points sensibles », les infrastructures et les biens. Cette approche, jugée comme efficace jusqu’à aujourd’hui, a permis de limiter la propagation des incendies et le nombre de morts directs. Mais elle a contribué à confiner le risque dans une logique de gestion de crise, même si des changements sont bien à l’œuvre depuis 2022 notamment.

De plus, le modèle français d’État-providence fonctionne moins sur un régime de compensation de groupes ou de territoires spécifiques (par contraste avec le modèle libéral résiduel californien, moins solidaire mais concentré sur les plus désavantagés), et donc moins enclin à intégrer la problématique des inégalités face aux feux, d’autant plus que la variable raciale (qui pèse fortement dans les inégalités face aux fumées de feux) est invisibilisée en France.

Dans ce contexte institutionnel, les effets sanitaires différés de la fumée, et a fortiori leur dimension sociale, ne sont pas pris en compte, à l’exception des travaux en santé publique de l’Anses et d’une expertise discrète qui s’est développée via la question de la santé des pompiers.




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Santé des pompiers : pourquoi il faut poursuivre les recherches


Or, reconnaître le fait que les feux de végétation affectent davantage les plus vulnérables permettrait de faire évoluer le cadrage de ce risque.

Concrètement, il serait possible de faire figurer la contribution spécifique des feux dans les indices de qualité de l’air ; d’intégrer un gradient social dans la surveillance sanitaire post-incendie ; de cibler protection, information, purificateurs, aide au logement, vers les communes et quartiers les plus défavorisés et les plus exposés et bien sûr d’intégrer davantage les politiques d’aménagement du territoire, de santé publique et de gestion du risque incendie.

The Conversation

Thomas Aguilera est membre de l’Institut Universitaire de France et a reçu des financements de la Maison des Sciences de l’Homme de Bretagne (projet FDV BZH).

Anaïs Teyton est post-doctorante à l’Inserm. Ses recherches sont financées par AXA.

Noémie Letellier a reçu des financements de l’Inserm, l’ANSES, l’ADEME et du programme santé du mécénat AXA.

Paula Margarita Salazar Torres a reçu des financements de l’EHESP, sur un poste rattaché à un projet de recherche de l’IRSET (Inserm) portant sur l’exposition aux feux de végétation en France.

Tarik Benmarhnia est membre de l’University of California, San Diego et EHESP. Il a reçu des financements de l’ANR, l’ANSES, l’ADEME, Axa, Horizon Europe.

– ref. Feux de forêt : derrière les flammes et les fumées, des inégalités sociales de santé invisibles que la France ne mesure pas – https://theconversation.com/feux-de-foret-derriere-les-flammes-et-les-fumees-des-inegalites-sociales-de-sante-invisibles-que-la-france-ne-mesure-pas-289670

Alliance ou rupture avec Mélenchon : l’équation insoluble de la gauche

Source: The Conversation – France in French (3) – By Thomas Ehrhard, Maître de conférences, Université Paris-Panthéon-Assas


L’ESSENTIEL

  • La gauche a besoin des électeurs insoumis pour se qualifier au second tour de la présidentielle. En même temps, Jean-Luc Mélenchon serait le plus mal placé pour affronter Marine Le Pen en cas de duel, selon les sondages.

  • La question des alliances semble donc insoluble : le partenaire indispensable à la qualification est celui qui l’empêcherait de gagner.

  • Les résultats des municipales de 2026 montraient déjà le blocage d’un système de partis fragmenté et incapable de produire des majorités.


Au soir du second tour des élections municipales 2026, le 22 mars, Jean-Luc Mélenchon écrivait que le résultat « ouvre directement le cycle de l’élection présidentielle de 2027 ». Le commentaire politique a suivi : ces municipales seraient le premier tour de la présidentielle. Six mois plus tard, plus personne ne s’en réclame. Ni les vainqueurs ni les vaincus n’invoquent ces résultats pour justifier leur position.

Toutefois, cette disparition est trompeuse. Les municipales ont produit une information électorale précise dont les enseignements ont été tirés diversement. Et, c’est justement parce que la question n’a pas été tranchée que celle-ci structure aujourd’hui tout l’automne de la gauche.

Les enseignements des élections municipales de mars 2026

Le verdict était net, à défaut d’être sans appel. Dans les villes de plus de 50 000 habitants, sur 17 fusions de listes entre socialistes, écologistes ou communistes et La France insoumise (LFI), 11 ont été perdues au second tour (Toulouse, Strasbourg, Besançon, Limoges, Clermont-Ferrand, Brest, Poitiers, Avignon, Argenteuil, Colombes, Clichy), pour 6 victoires (Lyon, Nantes, Grenoble, Tours, Aubervilliers, Villejuif). Sur les 13 villes où la gauche non insoumise avait écarté toute alliance, 9 ont été gagnées. La corrélation n’est pas une causalité, mais elle est nette et univoque. À Toulouse, le candidat insoumis allié au socialiste arrivé troisième pouvait espérer plus de 50 % des suffrages ; il n’en a obtenu que 46,13 %.

Pourtant, la lecture des nombres a été sujette à interprétations. Le député Aurélien Rousseau, proche de Raphaël Glucksmann, a formulé le mécanisme de ces fusions qui « n’ont pas été des additions, mais des soustractions ». Boris Vallaud, président du groupe socialiste à l’Assemblée nationale, a été plus direct encore : « La France insoumise nous a fait perdre. »

Côté insoumis, Manuel Bompard a considéré que « 48 % à Toulouse, si ça, c’est un plafond de verre, ça me va ». La maîtrise des fondements de l’arithmétique électorale n’étant visiblement pas partagée, deux conclusions opposées en ont été tirées.

L’enquête électorale d’avril 2026 a confirmé l’ampleur du rejet : 81 % des Français seraient mécontents d’une victoire de Jean-Luc Mélenchon, 8 % seulement des sympathisants socialistes s’en satisferaient, et 73 % jugent peu ou pas probable de voter un jour pour LFI. L’information était disponible, chiffrée, récente. Or, un système de partis est censé apprendre de ses tests électoraux : les acteurs ajustent leur stratégie à ce que les urnes leur ont appris. Mais, c’est à cette étape indispensable, que le mécanisme s’est enrayé. Pourquoi ?

Un verdict électoral inapplicable : le plancher haut et le plafond bas

L’explication est simple, elle tient dans le fait que l’information à tirer des municipales est antithétique dans ses implications. LFI est arithmétiquement nécessaire au premier tour et électoralement éliminatoire au second. Aucune stratégie ne peut satisfaire les deux contraintes simultanément.

Les deux sont largement documentés. En juillet, l’Ifop créditait Jean-Luc Mélenchon de 15 % d’intentions de vote, niveau qu’il n’avait jamais atteint dans les enquêtes de l’institut, premier à gauche. Sa candidature capte quatre à cinq électeurs du Nouveau Front populaire sur dix. Aucune candidature de gauche ne peut espérer la qualification sans cet électorat. Mais, sa défaite au second tour semble également très probable, avec une ampleur telle qu’elle ne laisse pas de place au doute. Dans un second tour face à Marine Le Pen, il obtiendrait autour de 30 % des voix, un électeur socialiste sur deux s’abstiendrait, et il n’en récupérerait qu’un sur trois.

La leçon exprimant concurremment ces deux idées (« vous perdez avec » et « vous ne pouvez pas gagner sans ») ne peut pas être comprise comme une information électorale stratégique par des candidats en concurrence. Les partis ne peuvent que se diviser sur la moitié du verdict qu’ils retiennent à leur avantage.

Le déplacement des questions municipales au sein de la primaire du PS

De cela ont résulté des conséquences logiques avec une alternance de choix opposés sur la question des alliances. Le 9 juillet, les adhérents du Parti socialiste (PS) ont voté à 55,5 % pour une primaire réservée au pôle social-démocrate, contre 44,5 % pour la primaire ouverte à toute la gauche non insoumise que défendait leur premier secrétaire. Le PS s’est ainsi retiré d’une primaire unitaire qu’Olivier Faure avait co-initiée en novembre 2025. Le 25 août, en ratifiant les modalités de sa propre primaire avec Place publique, le PS a refusé d’inscrire, dans la charte des candidats, le principe de non-alliance avec LFI aux législatives de 2027 (accord PS-Place publique ratifié par le Conseil national du PS à 159 voix pour, 32 contre, 21 abstentions). Deux jours plus tôt, Raphaël Glucksmann s’était déclaré candidat sur la ligne inverse, affirmant : « Si je gagne cette primaire, il n’y aura plus jamais d’accord » avec La France insoumise. Le 30 août, Olivier Faure s’est porté candidat contre lui.

Ainsi, la question de mars n’a pas été tranchée et est restée l’axe de division du parti qui devait la trancher. Elle se rejoue, désormais, à l’intérieur même de la primaire. Le 7 septembre, François Ruffin, ancien insoumis, a demandé à y participer. Olivier Faure s’y est déclaré favorable (la primaire doit aller « de Ruffin à Glucksmann ») et une centaine d’élus socialistes l’ont soutenu par lettre ouverte. Raphaël Glucksmann l’a refusé, en défendant la procédure adoptée par le PS en juillet.

Outre la curieuse inversion des rôles entre un premier secrétaire allant contre la procédure adoptée par son parti et un candidat extérieur étant le plus légaliste, cette séquence est révélatrice de la permanence de la question. L’un raisonne en addition : chaque candidature intégrée favorise une qualification au premier tour ; l’autre raisonne en soustraction : chaque proximité avec l’ancien monde insoumis coûte au second tour. Ce sont les deux lectures de Toulouse.

Hors de la primaire, la gauche continue de se diviser. Les candidatures se multiplient : Marine Tondelier, dont le propre parti se divise sur l’opportunité de sa candidature, Fabien Roussel pour le Parti communiste français (PCF), voire Bernard Cazeneuve et Karim Bouamrane. Marine Tondelier en tire un constat implacable : la gauche « va dans le mur pour la troisième fois en trois présidentielles ».

Un système de partis qui ne peut pas apprendre

La situation de cet automne ne fait, finalement, que mettre en évidence ce que les fusions municipales avaient révélé localement. Il faut donc renverser la lecture politique initiale : les municipales n’ont pas ouvert le cycle présidentiel qu’elles auraient dû clarifier, elles ont révélé, précocement, qu’il était déjà bloqué.

Dans un système de partis fragmenté où les injonctions du premier et du second tour sont contraires, l’information électorale ne produit pas d’ajustement stratégique, parce que chaque acteur peut invoquer la moitié du verdict qui lui convient.

Cette contradiction n’est pas propre à la gauche. Le scrutin majoritaire à deux tours l’impose à toutes les familles politiques, d’autant plus fortement que l’une des deux places qualificatives pour le second tour est assurée pour le Rassemblement national (RN), dont l’élimination au second tour n’est plus certaine, loin de là.

Néanmoins, cette contradiction pèse plus pour la gauche. Si, pour les autres le départage entre les candidats pourrait conduire à la victoire, pour la gauche, cette contradiction devient insoluble parce que le partenaire indispensable à la qualification (LFI) est aussi celui qui l’empêche de gagner au second tour.

En politique, pour paraphraser Henry Kissinger, les faits en eux-mêmes sont rarement explicites, tant leur signification, leur analyse et leur interprétation dépendent du contexte et des intérêts des acteurs. À plus de sept mois de l’élection présidentielle, les dynamiques de la campagne électorale contraindront, peut-être, les candidats et les partis de gauche à converger, en se souvenant des échecs passés (l’élimination de Lionel Jospin au premier tour de la présidentielle en 2002), à moins que les imprévus de campagne (arrestation de Dominique Strauss-Kahn, accusé de viol, à New York en 2011) viennent en changer la fin annoncée.

The Conversation

Thomas Ehrhard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Alliance ou rupture avec Mélenchon : l’équation insoluble de la gauche – https://theconversation.com/alliance-ou-rupture-avec-melenchon-lequation-insoluble-de-la-gauche-291854

La percée des houthistes au Yémen met les BRICS face à leurs divisions

Source: The Conversation – France in French (3) – By Stefan Wolff, Professor of International Security, University of Birmingham


L’ESSENTIEL

  • Le sommet annuel des BRICS s’est tenu les 12 et 13 septembre 2026, à New Delhi, au moment même où, au Yémen, les houthistes s’emparaient du littoral de la mer Rouge et donc du stratégique détroit de Bal el-Mandeb.

  • Le bloc, qui compte désormais 21 membres, est traversé par de nombreuses fractures, notamment sur le cas des houthistes, mais aussi sur bien d’autres sujets au Proche-Orient et ailleurs en Asie.

  • En incluant toujours plus de pays, l’organisation perd sa capacité à parler d’une seule voix, au-delà de vagues déclarations de principe.


Les forces houthistes se sont emparées du port yéménite de Moka ainsi que de l’île de Mayyun, qui surplombe le détroit de Bab el-Mandeb. Cette offensive permet au plus puissant groupe armé allié de l’Iran encore actif au Moyen-Orient d’exercer un contrôle quasi total sur le littoral yéménite sur la mer Rouge.

Directement ou indirectement, Téhéran tient désormais en étau environ 12 % du commerce mondial transitant par cette voie maritime. L’Iran continue par ailleurs de faire pression sur le détroit d’Ormuz, ce qui a déjà entraîné une chute des flux de pétrole passant par cette voie – d’environ 9 millions de barils de pétrole par jour avant février dernier à entre 3,7 millions et 6,4 millions actuellement.

Le lendemain de la prise de contrôle du détroit de Bab el-Mandeb par les houthistes, les dirigeants des BRICS se réunissaient à New Delhi à l’occasion de leur 18ᵉ sommet annuel. Les BRICS sont un groupe de pays dits « économies émergentes », constitué autour du Brésil, de la Russie, de l’Inde, de la Chine et de l’Afrique du Sud en 2006 pour contrebalancer l’influence occidentale dans les institutions internationales. Le groupe s’est depuis élargi à six membres permanents supplémentaires : l’Égypte, l’Éthiopie, l’Iran, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis et l’Indonésie. Dix autres pays – la Biélorussie, la Bolivie, le Kazakhstan, Cuba, la Malaisie, le Nigeria, la Thaïlande, l’Ouganda, l’Ouzbékistan et le Vietnam – ont rejoint l’organisation en 2025 en tant que « pays partenaires ».

Selon leurs propres chiffres, les onze États permanents des BRICS représentent 49,5 % de la population mondiale, 40 % du PIB mondial et 26 % du commerce mondial. Mais le conflit au Moyen-Orient met en évidence les profondes divisions qui traversent le bloc. Il suffit, pour s’en convaincre, de lire la déclaration de New Delhi : elle ne mentionne ni la mer Rouge, ni Bab el-Mandeb, ni le Yémen, ni les houthistes. Pas un mot non plus sur le transport maritime, la sécurité des voies maritimes ou la liberté de navigation.

Vis-à-vis des houthistes et de la guerre en Iran, une organisation dans l’embarras

Le contrôle de Bab el-Mandeb par les houthistes expose directement l’Arabie saoudite. Son oléoduc Est-Ouest, construit précisément pour contourner le détroit d’Ormuz, débouche sur la côte de la mer Rouge désormais contrôlée par les houthistes. Il fonctionnait à pleine capacité, avant d’être mis à l’arrêt à la suite des frappes menées par des groupes pro-iraniens en Irak, puis de la prise de contrôle du littoral yéménite de la mer Rouge par les houthistes.

Plusieurs points stratégiques du commerce mondial sont représentés sur cette carte : le canal de Suez, le détroit de Bab al-Mandeb et le détroit d’Ormuz.
La Terase via Shutterstock

L’Égypte, de son côté, dépend largement des recettes tirées du canal de Suez. Le trafic maritime qui alimente ces revenus a fortement diminué au début de 2024, en raison d’une première campagne des houthistes contre les navires empruntant les voies maritimes de la mer Rouge, et peine depuis à retrouver son niveau antérieur.

Les dernières avancées des houthistes ne vont évidemment pas améliorer les perspectives du trafic maritime, que les assureurs considèrent déjà depuis des mois comme particulièrement risqué. La hausse des coûts qui en découle devrait continuer à dissuader les armateurs d’emprunter la mer Rouge.

Les Émirats arabes unis ont suspendu fin août l’ensemble de leurs échanges commerciaux et transactions financières avec l’Iran. Cette décision est intervenue après que Téhéran a été accusé d’avoir attaqué un navire appartenant à la compagnie pétrolière nationale d’Abou Dhabi dans le détroit d’Ormuz, puis d’avoir tiré deux missiles balistiques dans les eaux territoriales émiraties du détroit.

Cette décision faisait suite aux accusations lancées par les Émirats en mai, selon lesquelles l’Iran aurait tiré à lui seul 3 000 missiles et drones contre le pays au cours des deux premiers mois de la guerre déclenchée par les États-Unis à son encontre.

La Chine et l’Inde, qui sont les deux premiers importateurs de pétrole au monde, ont besoin que le détroit d’Ormuz reste ouvert pour contenir les prix mondiaux du pétrole et du gaz. Les deux pays dépendent également de ce passage pour leurs échanges commerciaux : la route maritime du Nord, qui traverse l’Arctique, est loin de pouvoir la remplacer à court terme.

À l’inverse, la Russie, dont les exportations empruntent d’autres routes, est le seul membre des BRICS dont les perspectives économiques s’améliorent à mesure que ces points de passage contrôlés par l’Iran se resserrent. Ce n’est pas un hasard. Lors d’une audition devant des parlementaires états-uniens ce mois-ci, la Russie et la Chine ont toutes deux été désignées comme des soutiens des houthistes, aux côtés de l’Iran.

Des personnels russes présents à Sanaa, la capitale yéménite, ont fourni un soutien technique et des capacités de ciblage aux opérations visant les navires commerciaux en mer Rouge. La majeure partie des livraisons d’armes destinées aux houthistes transite désormais, semble-t-il, par des entreprises chinoises, tandis qu’une société satellitaire liée à l’armée chinoise est accusée d’avoir fourni des renseignements utilisés contre des navires commerciaux.

Pour la Chine, le soutien aux houthistes pourrait être un moyen d’obtenir des garanties quant à la sécurité de ses propres navires transitant par la mer Rouge. Pour la Russie, l’enjeu est surtout de pouvoir utiliser le détroit afin d’accroître les bénéfices tirés de ses ventes de pétrole à l’Inde et à la Chine, les deux pays qui représentent désormais 80 % des exportations pétrolières russes.

De profondes divisions

Ces divisions – et l’incapacité manifeste du groupe à parler d’une seule voix sur la situation au Moyen-Orient – érodent la prétention des BRICS à s’exprimer au nom du « Sud global » face à un ordre international qui l’a longtemps ignoré et refuse de se réformer.

Ironiquement, ce qui contribue à cette perte de crédibilité est précisément l’élargissement rapide et hétérogène des BRICS, dont le groupe se félicite pourtant à chaque occasion. Cette expansion a eu pour effet d’importer au sein de l’organisation une multitude de conflits non résolus à un rythme qu’elle peine à gérer.

Plusieurs membres et pays partenaires du bloc sont en conflit ouvert. L’Iran est de fait en état de guerre avec les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite. L’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis s’opposent depuis des années sur le Yémen, le Soudan et la Somalie. L’Inde et la Chine, quant à elles, connaissent des phases successives de tension et d’apaisement autour de leurs différends frontaliers le long de la ligne de contrôle au Cachemire, sur fond de rivalité géopolitique plus large pour l’influence en Asie et au-delà.

La Chine est également engagée dans des différends de longue durée avec le Vietnam et l’Indonésie en mer de Chine méridionale.

Chaque élargissement des BRICS a réduit un peu plus le champ de ce sur quoi le groupe peut parvenir à un accord et s’exprimer publiquement. Ne rien dire du tout – à l’exception de l’expression d’une « profonde préoccupation face à la poursuite de l’escalade des tensions au Moyen-Orient/Asie occidentale » et d’un appel à « faire preuve de la plus grande retenue et à éviter toute action susceptible d’aggraver davantage la situation » – est peut-être devenu le seul mode de survie possible pour le bloc.

Un groupe dont l’unique point de convergence restant est l’opposition aux États-Unis et à leurs alliés, et qui est incapable de décrire une crise dans laquelle ses propres membres se retrouvent dans des camps opposés, est difficilement susceptible de devenir l’un des pôles d’un ordre véritablement multipolaire.

La réouverture de Bab el-Mandeb et d’Ormuz se décidera à Téhéran, à Washington et sur le marché londonien de l’assurance maritime. Elle ne sera pas décidée par les onze gouvernements qui ont passé le week-end dernier à appeler à la plus grande retenue.

The Conversation

Stefan Wolff a bénéficié par le passé de subventions accordées par le Conseil de recherche sur l’environnement naturel (NERC) du Royaume-Uni, l’Institut américain pour la paix (USIP), le Conseil de recherche économique et sociale (ESRC) du Royaume-Uni, la British Academy, le programme « Science pour la paix » de l’OTAN, les 6e et 7e programmes-cadres de l’UE et Horizon 2020, ainsi que le programme Jean Monnet de l’UE. Il apporte également régulièrement son expertise à des gouvernements et à des organisations internationales. Il est membre du conseil d’administration et trésorier honoraire de l’Association des études politiques du Royaume-Uni (Political Studies Association) et chercheur senior au Foreign Policy Centre de Londres.

– ref. La percée des houthistes au Yémen met les BRICS face à leurs divisions – https://theconversation.com/la-percee-des-houthistes-au-yemen-met-les-brics-face-a-leurs-divisions-291934

Xenia Fedorova, ou comment la propagande russe retourne notre esprit critique contre nous-mêmes

Source: The Conversation – France in French (3) – By Antoine Marie, Chercheur post-doctorant, École normale supérieure (ENS) – PSL


L’ESSENTIEL

  • En juillet 2026, l’ex-patronne russe de la chaîne RT France et chroniqueuse des médias du groupe Bolloré, Xenia Fedorova, a été visée par un arrêté d’expulsion du territoire français.

  • Accusée de colporter la propagande du Kremlin, elle contre-attaque en se présentant comme la victime d’une « pensée unique » diffusée par les médias dominants dans les pays occidentaux.

  • Elle emploie ainsi un mécanisme rhétorique et cognitif habile : au lieu de chercher à nous convaincre, il s’agit de retourner nos propres réflexes d’esprit critique et de méfiance contre les sources « officielles ».


Ancienne directrice de la branche francophone du réseau Russia Today (RT) jusqu’à l’interdiction de ce média d’État russe par l’Union européenne après l’invasion russe de l’Ukraine de 2022, Xenia Fedorova avait retrouvé, début 2025, une tribune de choix dans les médias du groupe Bolloré : CNews, Europe 1, le JDNews. Elle y défendait régulièrement les positions du Kremlin sur la guerre en Ukraine, jusqu’à minimiser voire nier l’invasion russe ou relativiser l’enlèvement d’enfants ukrainiens documenté par la presse internationale.

Fin juillet 2026, Fedorova a fait l’objet d’un mandat d’expulsion, après que le ministre de l’intérieur Laurent Nuñez l’a accusée d’être « un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes » tandis que le ministre de l’Europe et des affaires étrangères Jean-Noël Barrot l’a taxée de « propagandiste patentée ». Fedorova conteste ces qualificatifs – elle a déposé des recours contre la procédure d’expulsion, sans succès – et se présente comme une voix marginalisée, voire « bannie » de l’espace médiatique français (reprenant le titre de son ouvrage, publié en 2025 chez Fayard, maison d’édition appartenant à Vincent Bolloré).

C’est précisément ce dernier argument qui mérite qu’on s’y arrête. La méthode rhétorique de Fedorova, décrite notamment ici, consiste à relayer sans la moindre critique les récits officiels russes sur la guerre d’Ukraine et sur les autres sujets tout en présentant RT comme un média « contre-hégémonique » et « alternatif » face à une prétendue « pensée unique » des médias occidentaux.

Le discours établi – qui constate, à travers de multiples sources indépendantes et expertes, l’agression russe et les annexions illégales de territoires ukrainiens – n’est jamais discuté sur le fond. Il est requalifié en récit « dominant », institutionnel, donc suspect par construction. Sa propre parole, elle, se pare des habits de l’outsider qu’on chercherait à faire taire.

Un réflexe cognitif ancien, retourné contre lui-même

Ce procédé n’a rien d’improvisé, et ne relève pas de la seule habileté personnelle de Fedorova. Il exploite un mécanisme que les sciences cognitives ont bien documenté : la vigilance épistémique.

Selon les travaux de Dan Sperber, d’Hugo Mercier et de leurs collègues, les humains disposent de capacités intuitives pour évaluer non seulement le contenu d’un message, mais aussi la fiabilité de sa source – en particulier sa capacité et son intérêt à nous tromper. Plus une source paraît puissante, en position de nous manipuler et capable de nous faire du mal si elle cherche à nous tromper – par exemple parce qu’elle est institutionnelle –, plus ce filtre informationnel se déclenche, notamment dans l’esprit des citoyens dont le niveau de confiance dans la politique est bas.

La vigilance épistémique est un réflexe globalement sain : elle nous évite de croire n’importe qui sur parole et de nous faire exploiter. La communication n’a pu évoluer, au cours de l’histoire de notre espèce, que parce qu’elle était en moyenne avantageuse pour ceux qui envoient et ceux qui reçoivent les messages, ce qui n’est possible qu’à condition de détecter les cas de tromperie.

Mais ce mécanisme de vigilance peut être détourné, exploité à des fins contraires aux intérêts des individus. En qualifiant le récit occidental sur l’Ukraine de « pensée unique » médiatique pour le discréditer, Fedorova active précisément ce déclencheur de méfiance auprès d’un public par ailleurs légitimement échaudé par de vrais précédents en matière de mensonges ou de contradictions dans les discours institutionnels. Parmi ces mensonges et contradictions, on peut citer les mensonges de l’administration Bush sur de supposées armes de destruction massive irakiennes en 2003, mais aussi, plus près de nous, le scandale du sang contaminé, la signature du traité de Lisbonne malgré le « non » au projet de Constitution européenne ou encore les incohérences d’Emmanuel Macron et de son gouvernement sur l’efficacité des masques pendant la pandémie.

Pendant ce temps, sa propre source, l’État russe – un État agresseur défendant son propre récit du conflit qu’il a déclenché – échappe au même soupçon, alors qu’il devrait en être la cible par excellence.

Un procédé classique dans l’influence russe

Ce n’est pas une invention isolée. Le spécialiste de la communication politique Ilya Yablokov a montré, dès 2015 dans la revue Politics, que RT construit une part importante de sa stratégie éditoriale sur la mobilisation de théories du complot visant précisément à délégitimer les récits occidentaux en les faisant passer pour les instruments d’un pouvoir occulte, tout en présentant les positions russes comme la voix authentique échappant à ce contrôle.

Les chercheurs en sciences sociales Christopher Paul et Miriam Matthews ont théorisé un type de désinformation russe analogue sous le nom de « firehose of falsehood » (littéralement, la lance à incendie de contrevérités) : la production d’un volume massif de contenus faux, diffusés en continu sur de multiples canaux, sans aucun souci de cohérence interne.




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Comment les États autoritaires orientent les débats pour saper nos démocraties


Selon les auteurs, l’objectif de ce type de désinformation n’est souvent pas tant de convaincre l’audience d’une version alternative précise des faits que de produire un cynisme généralisé : l’idée que la vérité est de toute façon inconnaissable, qu’on ne peut croire personne, ce qui rend vain tout débat rationnel fondé sur des faits partagés. Faire douter suffit parfois : il n’est pas toujours nécessaire de faire accepter une proposition donnée.

Pourquoi ce mécanisme fonctionne malgré ses excès

Il serait tentant d’en conclure que le public qui se laisse convaincre par ce type de discours « anti-establishment » est simplement crédule. C’est en quelque sorte l’inverse. Comme le soulignent Sperber, Mercier et leurs collègues dans leurs travaux sur la vigilance épistémique, le biais dominant de la cognition humaine n’est pas de croire trop facilement autrui. C’est plutôt une forme de conservatisme épistémique, une difficulté à accorder au témoignage d’autrui, y compris légitimement informé ou expert, la confiance qu’il mériterait.

Le paradoxe de ce type de discours conspirationniste est que le scepticisme, censé nous protéger, finit par se retourner contre les institutions – scientifiques, chercheurs, journalistes d’investigation, ministères de démocraties européennes – qui, malgré leurs imperfections, restent les mieux équipées pour établir les faits, grâce à des procédés éditoriaux et méthodologiques collectifs : recoupement des sources, revue par les pairs, engagement de sa réputation professionnelle, etc.

La confiance se reporte alors sur des sources bien moins vérifiées et régulées comme le discours officiel de l’État russe, sans contre-pouvoir interne, au motif qu’il s’agit de voix « non dominantes », « non officielles », ce qui séduit les esprits bas en confiance politique et en recherche d’indépendance.

The Conversation

Maxime Audinet a reçu des financements de l’ANR dans le cadre de sa chaire de recherche.

Antoine Marie ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Xenia Fedorova, ou comment la propagande russe retourne notre esprit critique contre nous-mêmes – https://theconversation.com/xenia-fedorova-ou-comment-la-propagande-russe-retourne-notre-esprit-critique-contre-nous-memes-291061

Apocalypse quantique : la fin de la cybersécurité pour demain ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Simon Abelard, Enseignant-chercheur, EPITA


L’ESSENTIEL

  • Une grande partie de la cryptographie moderne repose sur l’existence de problèmes mathématiques difficiles à résoudre.

  • Ces problèmes sont conçus de telle sorte que le calcul qui permettrait de les résoudre n’est pas possible en pratique, soit parce qu’il prendrait des milliards d’années, soit parce qu’il nécessiterait de couvrir la Terre de superordinateurs.

  • L’ordinateur quantique est le genre d’outil qui peut dynamiter la cryptographie, car il pourrait casser ces limites de calcul. On estime aujourd’hui qu’environ deux tiers des connexions à des sites web sont déjà sécurisées par des algorithmes post-quantiques.


Les promesses de l’ordinateur quantique sont nombreuses dans des secteurs comme l’industrie pharmaceutique pour laquelle il pourrait permettre d’inventer de nouvelles molécules ou de prédire leur efficacité thérapeutique. En cryptologie, en revanche, il a tout du cauchemar. En effet, l’avènement d’un ordinateur quantique suffisamment performant viendrait remettre en cause la sécurité de l’Internet, des données privées collectées et des moyens de paiements modernes.

À l’image d’un récent post des équipes de Google, chaque progrès en la matière est donc scruté avec attention par les scientifiques.

Anatomie d’une menace

La méfiance des cryptologues à l’égard des ordinateurs quantiques tient au fait qu’une grande partie de la cryptographie moderne dite « asymétrique » ou « à clé publique » repose sur l’existence de problèmes mathématiques difficiles à résoudre. La cryptographie à clé publique est une révolution qui date du milieu des années 1970 et qui est essentielle à l’Internet sécurisé ainsi qu’aux paiements électroniques.

En effet, jusqu’à l’invention, en 1975, du protocole de Diffie-Hellman, on ne connaissait que la cryptographie dite symétrique, qui nécessite que chacun des deux interlocuteurs connaisse un secret partagé, posant alors la problématique de la transmission de ce secret.

Le protocole de Diffie-Hellman résout ce problème apparemment insoluble de la façon suivante : chaque personne possède deux clés, une secrète et l’autre publique. Ainsi, deux personnes (chez les cryptologues, il est d’usage de les appeler Alice et Bob) souhaitent communiquer, Alice va combiner sa clé secrète avec la clé publique de Bob et Bob va faire de même avec sa propre clé secrète et la clé publique d’Alice. La beauté du protocole de Diffie-Hellman consiste à garantir qu’en faisant ceci Alice et Bob obtiendront un secret commun sans avoir transmis une seule information secrète. De plus, ce protocole permet non seulement à Alice et Bob de communiquer, mais aussi à un nombre arbitraire d’utilisateurs : là où la cryptographie symétrique nécessitait l’échange de l’ordre de n² clés secrètes entre n utilisateurs, il suffit désormais que chacun possède une seule paire de clés, une publique et une privée, réduisant ainsi drastiquement la complexité de la gestion des clés.

Lorsqu’une personne génère une paire de clés, elle commence par générer aléatoirement une clé privée qu’elle sera la seule à connaître, puis elle en déduit une clé publique qu’elle diffuse (soit directement, soit en la mettant dans un annuaire). Pour des raisons évidentes de sécurité, il faut s’assurer qu’il n’est pas possible de calculer la clé secrète d’une personne à partir de sa clé publique. C’est précisément là qu’interviennent les problèmes mathématiques difficiles : nos systèmes sont conçus de telle sorte qu’un tel calcul ne soit pas possible en pratique, soit parce qu’il prendrait des milliards d’années, soit parce qu’il nécessiterait de couvrir la Terre de superordinateurs.

La notion de difficulté est bien sûr toute relative : s’il est difficile d’enfoncer une porte blindée à mains nues, il est bien plus simple de l’attaquer avec un chalumeau ou des explosifs. Or l’ordinateur quantique est précisément le genre d’outil qui peut dynamiter la cryptographie asymétrique. Cet état de fait est connu depuis l’algorithme de Shor inventé en 1995. Il s’agit d’un algorithme quantique qui permet de résoudre les deux grands problèmes mathématiques sur lesquels repose la cryptographie asymétrique depuis cinquante ans : la factorisation (étant donné le produit N=a*b, trouver les facteurs a et b) et le logarithme discret (étant donné un nombre g élevé à la puissance s, retrouver s). À l’époque, cela ne préoccupait guère les cryptologues tant la menace semblait lointaine : il semblait peu probable que l’on parvienne à créer un ordinateur quantique dans un futur suffisamment proche.

L’accélération de la menace

C’est en 2015 que tout bascule avec une prise de position de la National Security Agency (NSA) américaine soulignant l’urgence de se préparer à la menace quantique. Cette alerte sera suivie d’effet puisque le National Institute of Standards and Technology (NIST), une autre agence américaine, lance dès l’année suivante une campagne de normalisation visant à identifier les algorithmes cryptographiques du futur. L’objectif est de spécifier un algorithme qui sera utilisé par tout le monde et qui doit donc être fiable et efficace. Pour ce faire, le NIST a lancé un appel à soumissions et a choisi les meilleures propositions (en termes de fiabilité, performance et adéquation à certains cas d’usage).

Comme leurs prédécesseurs, ces nouveaux algorithmes reposent sur des problèmes mathématiques réputés difficiles afin de garantir qu’il est toujours impossible de retrouver les clés secrètes à partir des clés publiques. La différence principale tient au fait qu’on cherche désormais des problèmes mathématiques qui soient également difficiles à résoudre pour un ordinateur quantique.

Lors de la campagne du NIST, les chercheurs et les ingénieurs du monde entier ont proposé plus de quatre-vingts algorithmes supposés résister à l’ordinateur quantique. L’agence américaine les a passés en revue avec beaucoup de soin en se basant sur des critères de sécurité, bien sûr, mais aussi de performance et d’adéquation aux principaux cas d’usages. Il faut souligner l’effort de toute la communauté scientifique qui a tenté, parfois avec succès, de « casser » ces nouveaux algorithmes.

Les premières normes ont été publiées en 2024 par le NIST, ce qui illustre encore une fois le sérieux de la campagne et le fait que changer d’algorithmes de cryptographie ne peut se faire que dans le temps long. Il faut signaler que ce processus est toujours en cours afin d’identifier des normes alternatives, principalement dans l’optique de ne pas mettre tous ses œufs dans le même panier. Il s’agit d’avoir des solutions de repli si certains algorithmes venaient à être cassés dans le futur.

En parallèle de ce processus, la communauté scientifique a cherché à estimer à partir de quelle puissance un ordinateur quantique pourrait représenter une réelle menace pour la cryptographie actuelle. Cette notion de puissance s’envisage en nombre de qubits, l’analogue quantique des bits pour un ordinateur classique. Les qubits tirent profit de propriétés de la mécanique quantique telles que la superposition (un seul qubit contient une information plus riche qu’un bit classique qui ne peut valoir que 0 ou 1) et l’intrication (on peut créer des qubits dépendant les uns des autres). Cela signifie qu’un ordinateur quantique même avec « seulement » un million de qubits peut faire des calculs bien plus complexes qu’un ordinateur classique possédant plusieurs téraoctets (des millions de millions de bits) de mémoire vive.

Créer un ordinateur quantique avec un nombre de qubits assez grand est un véritable défi technologique et l’on voit apparaître deux phénomènes : d’un côté, les ordinateurs quantiques proposés par les principaux acteurs du marché contiennent de plus en plus de qubits (de l’ordre de la centaine) tandis que les chercheurs optimisent l’algorithme de Shor pour qu’il soit toujours moins gourmand en qubits. Le jour où le nombre de qubits nécessaires sera inférieur au nombre de qubits disponibles sur un ordinateur quantique, la cryptographie actuelle ne sera plus sûre.

Une récente annonce de Google suggère que ce jour est plus proche que nous le pensions : une de leurs équipes estime qu’il suffirait de 500 000 qubits pour casser les principaux algorithmes utilisés aujourd’hui. Même si un tel nombre de qubits reste plus de cent fois supérieur à ce qui se fait de mieux à l’heure actuelle, c’est tout de même vingt fois moins que la précédente estimation ! Il s’agit donc à juste titre d’une avancée significative qui peut légitimement nous amener à revoir nos prévisions.

Dans ce contexte, le rapport Quantum Technologies and Quantum-Safe Cryptography du Bundesamt für Sicherheit in der Informationstechnik (BSI, Office fédéral de la sécurité des technologies de l’information) met également en évidence un risque concret lié au scénario dit « Harvest Now, Decrypt Later » (récolter maintenant, déchiffrer plus tard), dans lequel des adversaires collectent dès aujourd’hui des données chiffrées dans l’attente de futurs ordinateurs quantiques capables de les déchiffrer.

La cryptographie sera post-quantique ou ne sera pas

Face à cette menace, les agences de sécurité de nombreux états ont déjà commencé à planifier l’inévitable transition vers des normes cryptographiques dites post-quantiques, c’est-à-dire résistantes à l’ordinateur quantique. En Europe comme aux États-Unis, ces agences recommandent de remplacer la cryptographie actuelle par la cryptographie post-quantique entre 2030 et 2035, selon la sensibilité des applications visées. Pour les entreprises comme pour les acteurs publics, la cryptographie post-quantique n’est donc pas une option, à tel point que de nombreux acteurs de la défense, du secteur bancaire ou de l’Internet n’ont pas attendu qu’on leur impose cette transition. On estime aujourd’hui qu’environ deux tiers des connexions à des sites web sont déjà sécurisés par des algorithmes post-quantiques, et les utilisateurs de la messagerie instantanée Signal font d’ores et déjà confiance à la cryptographie post-quantique (peut-être à leur insu).

Il n’empêche que la transition post-quantique demeure une tâche titanesque et d’autant plus urgente qu’elle ne se fera pas en un jour : s’il a déjà fallu huit ans pour aboutir aux normes cryptographiques post-quantiques, de nombreux secteurs doivent encore acheter des produits commerciaux intégrant ces normes et les déployer d’ici cinq à dix ans. À cette urgence s’ajoute le cas des secrets à long terme, ces données produites aujourd’hui mais qui doivent rester confidentielles pour les décennies à venir et qu’il faut donc dès aujourd’hui protéger par de la cryptographie post-quantique. C’est d’autant plus critique pour les matériels ne pouvant pas évoluer : il serait par exemple impensable qu’un satellite lancé aujourd’hui ne soit pas capable de résister à la menace quantique.

L’annonce de Google doit renforcer notre sentiment d’urgence car nous ne disposons peut-être pas d’autant de temps que nous ne l’espérions : certaines voix annoncent qu’ils pourraient être nécessaire d’accélérer ce déploiement afin d’être prêts dès 2029, ce qui montre bien à quel point ces travaux sont pris au sérieux.

Les enjeux du post-quantique

Face à une telle révolution, il serait contre-productif de sombrer dans le défaitisme ou la paranoïa car ce défi porte autant de risques que d’opportunités. Pour de nombreux acteurs du marché qui ont su négocier le virage, ce rebattage des cartes est l’occasion de capter de nouveaux leviers de croissance. Pour les autres, il est crucial de ne pas se laisser distancer car le sujet quantique n’est pas uniquement l’apanage des ingénieurs : les décideurs auront un rôle essentiel à jouer afin de planifier et d’investir intelligemment dans l’inévitable renouvellement de leur infrastructure cryptographique.

C’est aussi un enjeu d’éducation et de culture scientifique face auquel les enseignants et les enseignants-chercheurs sont en première ligne. Il faut renouveler l’enseignement de la cryptographie au niveau post-bac, afin de former la nouvelle génération à la cryptographie post-quantique.


Pour ne pas rater ce train, Pierre-Alain Fouque, Pascal Lafourcarde et Ludovic Perret viennent de publier le premier livre de cours consacré au post-quantique, destiné aux étudiants en master et d’école d’ingénieurs, mais aussi en formation continue. Ce livre a pour objectif de comprendre la menace quantique, les nouvelles normes de cryptographie post-quantique et les enjeux liés à la transition de nos infrastructures numériques vers une cryptographie résistante au quantique.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Apocalypse quantique : la fin de la cybersécurité pour demain ? – https://theconversation.com/apocalypse-quantique-la-fin-de-la-cybersecurite-pour-demain-286607

Dissection chronique de l’aorte : mieux prédire le risque d’anévrysme grâce à un jumeau numérique

Source: The Conversation – in French – By Alain Lalande, Maitre de conférences, Université Bourgogne Franche-Comté (UBFC)


L’ESSENTIEL

  • La dissection aortique est une affection cardiovasculaire particulièrement grave, entraînant un taux de mortalité élevé.

  • Sa forme chronique évolue souvent vers un anévrysme de l’aorte qui risque d’entraîner sa rupture.

  • Un nouveau projet de recherche ambitionne de créer, pour chaque patient, un « jumeau numérique », autrement dit un modèle personnalisé permettant de prédire l’évolution de la maladie.


La dissection aortique est une pathologie cardiovasculaire grave, potentiellement fatale. Elle résulte de la déchirure de la couche interne de la paroi de l’aorte, la plus longue artère du corps humain, qui transporte le sang riche en oxygène du cœur vers les organes.

Le sang qui s’infiltre entre les différentes couches de la paroi de l’aorte les sépare et crée un « faux chenal » (le vrai chenal étant le passage habituel du sang dans l’artère). Ce faux chenal fragilise l’aorte, et peut mener à sa rupture. Par ailleurs, il peut progresser dans la paroi, et toucher d’autres artères, les fragilisant elles aussi.

La prise en charge chirurgicale des formes les plus graves de dissection aortique doit être rapide, car son taux de mortalité est très élevé.

L’un des problèmes majeurs concernant la dissection aortique est que, même après un traitement chirurgical, les patients peuvent développer une forme chronique, laquelle présente le risque d’évoluer vers un anévrysme augmentant le risque de rupture.

Pour tenter d’anticiper une telle évolution, le projet « Aortic Dissection Evaluation Prediction from Digital Twin » (ADEPT) a été mis en place. Celui-ci vise à mettre au point un jumeau numérique personnalisé de l’aorte pour les patients atteints de dissection aortique chronique, afin de prédire leur risque de développer un anévrysme.

Alors que pour l’instant, seuls des critères anatomiques sont utilisés, le projet ADEPT ambitionne d’intégrer un grand nombre de données différentes afin de fournir une évaluation multifactorielle du risque.

Deux types de dissections aortiques

Chaque année, en France, environ 5 adultes pour 100 000 habitants sont victimes de dissection aortique. En 2022, selon Santé publique France, 2 726 patients avaient été hospitalisés pour une dissection aortique (1 729 hommes et 997 femmes). L’âge moyen des patients hospitalisés était de 67,1 ans.

Le risque de dissection aortique augmente à mesure que l’on vieillit. Le facteur de risque dominant est l’hypertension artérielle (76,6 %), suivi des antécédents d’athérosclérose (27 %), d’un anévrysme aortique connu (16 %), d’une chirurgie cardiaque antérieure (16 %), du syndrome de Marfan (5 %), d’une cause iatrogène (autrement dit, provoquée par un acte médical ou un médicament ; 4 %) et de la consommation de cocaïne (1,8 %). Les hommes sont davantage touchés que les femmes.

Selon la localisation de la déchirure à l’origine de la dissection aortique, celle-ci est classée soit en dissection de type A, soit en dissection de type B. Le type A, correspond à une dissection qui touche l’aorte ascendante (située juste après le cœur), tandis que pour le type B la dissection affecte exclusivement la crosse aortique et l’aorte descendante.

La dissection de type A constitue une urgence chirurgicale vitale. Son taux de mortalité est très élevé, de l’ordre de 50 % à deux jours, et jusqu’à 80 % à une semaine si elles ne sont pas opérées en urgence.

Les patients doivent être adressés sans tarder à un chirurgien cardiaque capable de prendre en charge cette pathologie. L’opération consiste à supprimer la portion de l’artère atteinte, afin d’éviter la rupture. Il s’agit d’une chirurgie lourde et très délicate. Après une chirurgie de dissection aortique de type A, plusieurs séquelles sont possibles, à court et à long terme. Les principales sont neurologiques (survenue d’un accident vasculaire cérébral, par exemple), cardiaques (insuffisance aortique, insuffisance cardiaque ou troubles du rythme, par exemple une fibrillation auriculaire), aortiques, vasculaires et respiratoires.

Quels symptômes doivent alerter ?
Les symptômes qui doivent alerter sont principalement une douleur brutale et très intense survenant dans la poitrine ou dans le dos, parfois décrite comme une sensation de déchirure. Cette douleur peut également s’étendre vers l’abdomen. Autres signaux d’alerte : un malaise, une perte de connaissance, un essoufflement soudain ou l’apparition de signes neurologiques (difficulté à parler ou trouble de la vision).

La dissection de type B est le plus souvent prise en charge médicalement, en administrant notamment un traitement visant à lutter contre la tension artérielle. Dans certains cas, la pose d’une endoprothèse peut être envisagée. La dissection aortique de type B évolue fréquemment vers une forme chronique nécessitant un suivi prolongé.

La dissection aortique de type B est compatible avec une vie quotidienne relativement normale, mais elle nécessite une surveillance cardiovasculaire à vie. Cela implique généralement un contrôle strict de la tension, un traitement médical et une surveillance régulière de l’aorte par scanner ou IRM, avec parfois des restrictions sur les efforts très intenses. Cette forme chronique de dissection chronique peut rester stable pendant des années, mais expose à une dilatation progressive de l’aorte, un anévrysme, une nouvelle dissection ou, plus rarement, une rupture.

Le problème est que les dissections aortiques de type B évoluent vers une dégénérescence anévrysmale dans près de 60 % des cas. Pour prédire ce type d’évolution, le projet ADEPT propose une approche innovante, fondée sur la mise au point d’un jumeau numérique spécifique de chaque patient.

Intégrer un maximum de données pour mieux prédire

Actuellement, la prise en charge de la dissection aortique chronique se fait à partir de considérations anatomiques tels que le diamètre de l’aorte, la taille de la porte d’entrée de la dissection, la perméabilité du faux chenal. Cependant, il est maintenant reconnu que l’anatomie, et en particulier le diamètre seul, ne permet pas d’anticiper une évolution de la dissection aortique chronique vers un anévrysme qui nécessiterait une prise en charge chirurgicale.

Le projet ADEPT ambitionne d’améliorer l’anticipation de ce risque évolutif, et d’optimiser le suivi clinique des patients dans le cadre d’une chirurgie de type A entraînant une dissection chronique de type B. Il s’appuiera sur des données issues de différentes technologies : imagerie, modélisation du flux sanguin, caractérisations biomécanique et histologique du tissu aortique, analyse de marqueurs sanguins.

L’objectif est de réaliser un jumeau numérique spécifique pour chaque patient, à partir de l’ensemble de ces données :

  • Données biomécaniques : la biomécanique est l’étude des propriétés mécaniques des tissus biologiques et de leur réponse aux forces physiques. Dans le cas de la dissection aortique, la biomécanique peut fournir des informations précieuses sur les facteurs qui contribuent au développement et à la progression de la dissection aortique. Concrètement, lors de la chirurgie de dissection de type A, des échantillons de la partie opérée seront prélevés et soumis à divers tests (de résistance, de fatigue) afin de déterminer les effets sur le tissu aortique des contraintes auxquelles est soumise l’artère (contraintes qui finissent par la déformer). La composition du tissu sera aussi étudiée (le pourcentage de diverses sortes de protéines intervenant dans l’élasticité de l’aorte – comme l’élastine et le collagène – sera notamment calculé). Toutes ces informations seront directement intégrées dans le jumeau numérique du patient.

  • Données d’IRM de flux en quatre dimensions : des séquences d’imagerie en IRM de type flux 4D permettront d’obtenir une modélisation 3D du flux sanguin au sein de l’aorte du patient au cours du cycle cardiaque. À partir de cette modélisation en 3D (facilitée par l’avènement d’outils d’intelligence artificielle permettant de traiter un grand nombre d’images), différents paramètres seront automatiquement extraits au niveau de la paroi de l’aorte et au sein de sa lumière (l’espace libre à l’intérieur de l’artère où circule le sang). Cette modélisation numérique poussée sera la base du jumeau numérique.

  • Données de marqueurs sanguins : ce projet vise à identifier des marqueurs sanguins de la dissection aortique, autrement dit des protéines dont l’augmentation dans le sang pourrait indiquer un risque de survenue d’événement indésirable. Il s’agira, par exemple, de détecter certaines enzymes dont on sait qu’elles jouent un rôle clé dans la dégradation de la paroi de l’aorte. Pour les détecter précisément, des sondes moléculaires fluorescentes sont développées. Ces capteurs seront capables de « s’allumer » lorsqu’une enzyme spécifique est active.

  • Données de fantômes de dissection aortique : dans ce contexte, un fantôme est un modèle artificiel reproduisant les caractéristiques anatomiques et physiques d’un organe. Concrètement, il s’agira de valider la modélisation 3D/4D obtenue à partir de l’IRM sur des aortes constituées de matériaux synthétiques. La forme des fantômes devra être la plus réaliste possible et se basera sur des examens d’imagerie obtenus sur des patients. La conception de ces fantômes constituera un défi, notamment au niveau du « flap » (la lame de tissu résultant de la déchirure, séparant vrai et faux chenal). L’expérimentation sur plusieurs fantômes avec des anatomies différentes permettra de renforcer le modèle numérique et donc le jumeau numérique. À partir de la création de fantômes spécifiques à chaque patient, on peut simuler une opération chirurgicale de type pose d’endoprothèse. Ce système pourra être utilisé pour la formation des jeunes chirurgiens.

Nous espérons que ce jumeau numérique permettra, pour chaque patient, de mieux estimer le risque de rupture d’anévrysme suite à une dissection aortique. Une fois le processus mis au point, cette modélisation affinera leur prise en charge et leur suivi, sans alourdir les procédures d’examen.


À propos du projet : Le projet « Aortic Dissection Evaluation Prediction from Digital Twin » (ADEPT) est un projet collaboratif réunissant l’Université Bourgogne Europe, le CHU Dijon Bourgogne et deux entreprises : ennoïa et CASIS. D’un coût total estimé à 4,8 millions d’euros, il a reçu une subvention de l’Union européenne au titre du programme FEDER-FSE+ Bourgogne Franche-Comté et massif du Jura 2021-2027 d’un montant total d’environ 3,6 millions d’euros.

The Conversation

Dans le cadre du projet ADEPT, Alain Lalande a reçu des financements FEDER-FSE+ Bourgogne Franche-Comté et Massif du Jura (2021-2027).
En tant que porteur du projet ADEPT, Alain Lalande a un lien de conseil avec les sociétés CASIS (Cardiac simulation & Imaging software) et ennoïa, associées à ce projet.

– ref. Dissection chronique de l’aorte : mieux prédire le risque d’anévrysme grâce à un jumeau numérique – https://theconversation.com/dissection-chronique-de-laorte-mieux-predire-le-risque-danevrysme-grace-a-un-jumeau-numerique-291788