Blocage du détroit d’Ormuz : le risque d’un choc industriel pour l’Europe ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Patrice Geoffron, Professeur d’Economie, Université Paris Dauphine – PSL

Les frappes israélo-états-uniennes sur l’Iran et la réaction de ce dernier déstabilisent profondément le Moyen-Orient, mais aussi l’économie mondiale. En effet, l’Iran maîtrise le détroit d’Ormuz, un point clé du trafic d’énergie et de matières premières. Que sait-on de l’impact économique que pourrait avoir le blocage de la porte d’entrée du Golfe persique ? Quels sont les secteurs les plus exposés ? Pourquoi l’Europe y est-elle particulièrement sensible ?


Dès l’amorce des frappes américano-israéliennes sur l’Iran le 28 février 2026, les grands armateurs mondiaux ont suspendu leurs opérations dans le détroit d’Ormuz, passage essentiel du commerce international, d’hydrocarbures en premier lieu. Dans un tel contexte, vue d’Europe, la question centrale n’est pas réellement de savoir si une pénurie de pétrole ou de gaz s’annonce à court terme (à la différence de la crise énergétique 2022, au début de la guerre en Ukraine), mais de comprendre comment un choc de prix, une désorganisation logistique et une rupture d’approvisionnement en intrants se propagent dans le tissu industriel. Et, au sein d’une Europe convalescente, dans quelle mesure cette nouvelle crise révèle une vulnérabilité que les politiques conduites depuis 2022 n’auraient fait que déplacer géographiquement, sans les réduire structurellement.

Des précédents au détroit d’Ormuz

La menace de fermeture d’Ormuz prend racine dans les chocs des années 1970, lorsque l’embargo de 1973 révèle avec brutalité que le contrôle des routes énergétiques confère un pouvoir considérable, à un moment où la dépendance extérieure pétrolière des Européens atteignait 97 %. Le second choc pétrolier de 1979 renforce cette prise de conscience : l’Iran, devenant République islamique, dispose d’un levier exceptionnel, avec la rive nord du détroit d’Ormuz, désormais point de friction structurel dans la géopolitique de l’énergie.

La guerre Iran–Irak (1980–1988) transforme le détroit en théâtre d’opérations. Durant la « guerre des tankers », les deux belligérants attaquent les navires pour affaiblir l’ennemi et tenter d’internationaliser le conflit. La réponse américaine pose le principe d’une sécurisation d’Ormuz comme intérêt de premier rang : Washington déploiera, dès lors, une flotte pour garantir la liberté de navigation.




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Dans les décennies suivantes, la fermeture du détroit devient un instrument récurrent de la diplomatie iranienne de crise – pour les négociations nucléaires, comme levier face aux sanctions… En 2011, des exercices navals iraniens dans le détroit suffisent à faire monter les primes d’assurance et à déclencher le déploiement d’une flottille occidentale en réaction. En 2019, deux pétroliers attaqués dans le golfe d’Oman produisent des effets équivalents. Même lors de la guerre israélo-iranienne de juin 2025, Téhéran avait finalement renoncé à fermer le détroit, en partie sous la pression de Pékin, dont la moitié des importations pétrolières transitent par ce même passage.

Une tension permanente

Cet historique révèle une tension permanente : fermer Ormuz est une arme à usage effectif auto-limitant, parce que l’Iran en paierait lui-même le prix économique et diplomatique. Mais la situation de mars 2026 modifie le calcul : acculé, le régime peut percevoir la fermeture du détroit comme un dernier levier de dissuasion, plutôt que comme un acte suicidaire.

L’Agence internationale de l’energie (AIE) permet de prendre la mesure de la menace en indiquant qu’« environ 20 % des approvisionnements mondiaux en pétrole et en gaz naturel liquéfié transitent par le détroit d’Ormuz, un passage maritime stratégique ». D’autant que les pipelines contournant le détroit ne peuvent acheminer collectivement plus de 40 % des barils destinés à l’export.

Plus critique encore, le gaz est totalement prisonnier derrière le verrou d’Ormuz, sans autre option logistique, alors que les installations de liquéfaction nécessitent un flux continu pour maintenir leurs systèmes opérationnels. Sans rotation de navires, le Qatar et les Émirats arabes unis pourraient être contraints de réduire, voire d’interrompre, leur production.

Enfin, autre problématique majeure, Ormuz est aussi sur une route d’import-export de produits industriels, souvent sur des marchés en croissance et à haute valeur ajoutée.

Trois canaux de transmission à l’industrie mondiale

La fermeture ou la perturbation durable du détroit d’Ormuz affecte les chaînes de valeur industrielles selon trois canaux distincts. Le premier est celui des prix de l’énergie : une interruption du trafic pétrolier et gazier se répercute immédiatement sur les cours du pétrole brut, du gaz naturel et, par ricochet, sur les prix de l’électricité.

Le deuxième canal concerne les intrants non énergétiques. Une perturbation d’Ormuz touche également les matières premières – minéraux, produits chimiques, engrais – dont dépend étroitement l’industrie européenne, fragilisant ainsi la continuité de ses processus de production.

Le troisième canal est celui de la désorganisation logistique : si les tensions à Ormuz se doublent de perturbations dans la mer Rouge (sous la pression des rebelles houthistes (Yémen), alliés de l’Iran, comme entre 2023 et 2025), le trafic maritime est dévié par le cap de Bonne-Espérance (Afrique australe). Cela allongerait les délais de transit de quinze à vingt jours, induirait des surcoûts de plusieurs centaines de milliers de dollars par voyage en raison de la consommation additionnelle de carburant, et s’accompagnerait d’une explosion des primes d’assurance pour les « risques de guerre ».

La chimie en première ligne

La chimie et la pétrochimie européennes constituent le secteur le plus directement exposé. Doublement frappée par le canal des prix du pétrole et par celui du gaz, cette industrie voit sa compétitivité-coût structurellement sous pression depuis 2022 en Allemagne, aux Pays-Bas, en Belgique et en France. Le rapport Draghi documente cet écart : le prix du gaz industriel en Europe est deux à cinq fois supérieur à celui pratiqué aux États-Unis, et l’écart avec les producteurs du Golfe est encore plus marqué. Le chimiste allemand BASF a déjà engagé des réductions de capacités européennes et réorienté ses investissements vers les États-Unis et la Chine. Un nouveau choc amplifiant le différentiel de coût peut rapidement rendre non compétitives des lignes de production entières, menaces d’impulser des décisions de délocalisation jusqu’ici différées.

La sidérurgie subit un double choc lors de toute crise énergétique majeure : hausse directe des coûts de production – hauts-fourneaux, aciéries électriques à arc vulnérables à un pic du prix de l’électricité – et contraction de la demande dans les secteurs utilisateurs (automobile, construction, machines). Environ 30 % de la production d’aluminium primaire européenne est suspendue depuis 2021, et la demande industrielle d’énergie a reculé de 6 % en volume en 2022, puis à nouveau de 6 % en 2023. Fragilisé par la concurrence des aciéries chinoises subventionnées et par les investissements requis pour la transition bas carbone, ce secteur ne disposerait pas des marges pour absorber un choc supplémentaire sans nouvelles réductions de capacités.

L’agroalimentaire frappée par ricochet

La filière des engrais azotés illustre la complexité des mécanismes de propagation. Grande consommatrice de gaz naturel et importatrice de soufre et d’ammoniac depuis le Golfe, elle avait déjà réduit ou arrêté sa production lors de la flambée du gaz de 2022. Un choc d’Ormuz reproduit ce scénario dans un contexte agricole fragilisé, avec des effets en cascade sur l’agroalimentaire – premier employeur industriel de l’Union européenne (UE) avec 4,2 millions de salariés directs – et une spirale inflationniste atteignant les prix alimentaires à la consommation, vecteur politiquement sensible en contexte post-inflationnaire.

Le ciment, le verre et les matériaux à haute température, dont les processus requièrent jusqu’à 1 550 °C et restent peu électrifiables à court terme, sont denses en PME à faibles marges. Un arrêt de four étant industriellement lourd et coûteux à inverser, ces secteurs sont à risque d’arrêts durables lors d’un choc prolongé.

Enfin, l’industrie automobile, premier secteur exportateur de l’UE, est exposée simultanément à la hausse des matières premières (acier, aluminium, plastiques), aux perturbations logistiques et à la contraction de la demande. Les équipementiers de rang 1 et 2 – souvent des PME en Allemagne, France, Espagne et Italie – ne peuvent absorber longtemps une hausse simultanée des coûts et une contraction du chiffre d’affaires, comme l’a démontré la crise des semi-conducteurs de 2020–2021.

Des facteurs aggravants ?

La situation au début du conflit de 2026 présente plusieurs facteurs aggravants par rapport à 2022, avec notamment des stocks de gaz historiquement bas. Avec environ 46 milliards de mètres cubes fin février 2026, contre 60 et 77 milliards les deux exercices précédents, la marge d’amortissement est plus limitée en entrée en crise.

Par ailleurs, les directions industrielles ayant intégré la leçon de 2022 peuvent anticiper une durée prolongée du choc et accélérer les décisions de réduction de capacité avant sa pleine matérialisation – d’autant que la Banque de France rappelle que les effets sur les ratios financiers durent deux à trois ans, rendant les entreprises, à peine sorties de la première dégradation, particulièrement vulnérables à une seconde vague.

Des marges de soutien budgétaire réduites

Et, en soutien, les marges budgétaires publiques sont plus réduites : les dispositifs d’amortissement de 2021 à 2023 ont représenté plusieurs centaines de milliards d’euros pour les États membres, creusant des déficits non entièrement résorbés, singulièrement en France. Certes, l’UE a tiré des enseignements du choc de 2022, mais l’architecture institutionnelle européenne restait incomplète.

À la fin de 2025, les points de contact sectoriels nécessaires à une réponse coordonnée aux crises industrielles liées à l’énergie n’étaient pas encore totalement opérationnels. À ce contexte déjà fragilisé s’ajoute le chaos des tarifs douaniers de l’administration Trump. Cette double exposition – choc énergétique et choc commercial simultanés – est inédite depuis la stagflation des années 1970.

France 24, mars 2026.

Décarboner pour sécuriser

La réponse structurelle est la décarbonation industrielle, entendue non comme contrainte réglementaire mais comme stratégie de sécurité économique. Électrifier les processus industriels là où la technologie le permet, développer l’hydrogène bas carbone pour les procédés à haute température non électrifiables, améliorer drastiquement l’efficacité énergétique de la production : ces leviers réduisent mécaniquement l’exposition de l’industrie aux chocs fossiles exogènes récurrents.

Le Clean Industrial Deal adopté par la Commission européenne en 2025 articule explicitement décarbonation et résilience industrielle, reconnaissant que réduire la dépendance aux hydrocarbures importés est à la fois un objectif climatique et un levier de compétitivité et de sécurité. Le général Tom Middendorp, président du Conseil militaire international sur le climat et la sécurité, formule l’objectif en termes sécuritaires :

« Développer une énergie propre et sûre au niveau national n’est pas une politique climatique, c’est une réduction stratégique des risques. »

Sortir d’un faux dilemme

Cette perspective permet de recadrer le faux dilemme entre compétitivité de court terme et transition énergétique. Dans un environnement géopolitique structurellement instable, chaque investissement dans l’efficacité énergétique ou l’électrification d’un processus industriel constitue aussi une réduction de l’exposition aux prochains chocs d’Ormuz… ou à ceux qui pourraient provenir de pressions sur l’UE du fournisseur américain de GNL. La valeur de cette assurance, systématiquement omise dans les calculs de rentabilité industrielle conventionnels, est considérable et croissante à mesure que l’instabilité géopolitique s’installe dans la durée.

La crise d’Ormuz de 2026 n’est pas une anomalie imprévisible. L’histoire du détroit – de la guerre des tankers aux crises de 2011, de 2019 et de 2025 – confirme que cette menace est centrale dans la géopolitique de l’énergie mondiale et doit être intégrée comme hypothèse normale dans toute planification industrielle européenne.

La crise de mars 2026 le révèle sans ambiguïté : la diversification post-Ukraine n’a pas résolu le problème fondamental, elle l’a simplement déplacé de la Russie vers le Golfe et les États-Unis, zones géopolitiquement « sismiques »… Chimie, sidérurgie, engrais, automobile – aucun secteur ne peut neutraliser à court terme son exposition à un choc géopolitique lointain. La sécurité industrielle de l’Europe exige non seulement de diversifier les fournisseurs d’hydrocarbures, mais aussi de réduire structurellement la quantité d’énergie fossile que son industrie doit importer.

The Conversation

Patrice Geoffron est membre fondateur de l’Alliance pour la Décarbonation de la Route. Il siège dans différents conseils scientifiques: CEA, CRE, Engie.

ref. Blocage du détroit d’Ormuz : le risque d’un choc industriel pour l’Europe ? – https://theconversation.com/blocage-du-detroit-dormuz-le-risque-dun-choc-industriel-pour-leurope-277628

« Les Hauts de Hurlevent », un roman irrigué par la poésie gothique d’Emily Brontë

Source: The Conversation – France (in French) – By Claire O’Callaghan, Senior Lecturer in English, Loughborough University

Au départ, le roman les Hauts de Hurlevent a déconcerté les lecteurs, qui l’ont trouvé étrange. Mais pour en comprendre la genèse, il faut se pencher sur les poèmes de son autrice, Emily Brontë, dans lesquels tous ses thèmes de prédilection sont déjà présents.


Ses premiers lecteurs le trouvaient « sauvage » et « confus », dépeignant un « amour à demi non civilisé ». Pourtant, en 1850, le poète et critique Sydney Dobell en a reconnu l’originalité et la puissance, louant la qualité poétique distinctive du roman. Pour Dobell, « la réflexion » derrière de nombreux passages dénotait « le chef-d’œuvre d’une poétesse, plutôt que la création hybride d’une romancière ».

Avant que Heathcliff et Cathy ne hantent les landes, Emily Brontë exerçait en effet sa magie littéraire dans des vers obsédés par la mort, imprégnés de chagrin et débordants de passion et de spectres. Ces motifs constituent le cœur battant et l’atmosphère singulière des Hauts de Hurlevent ; sans la poésie gothique de l’autrice, son célèbre roman n’aurait peut-être jamais vu le jour. Et, bien que ce roman lui soit définitivement associé, elle fut avant tout une poétesse.

Parmi tous ses poèmes, « Remembrance » (« Souvenance » (1845) se distingue comme l’ancêtre direct des Hauts de Hurlevent. La narratrice y pleure un amour perdu depuis « Quinze décembres farouches ». Le poème est rempli d’images de tombes gelées et de corps glacé « froid dans la terre », préfigurant l’enterrement de Cathy. La neige annonce également la désolation hivernale qui règne sur les Hauts de Hurlevent.

Dans « Written in Aspin Castle » (1842-43), l’errance spectrale de Lord Alfred dans la demeure familiale (Aspin Castle) n’est pas sans rappeler le retour de la petite Cathy fantomatique dans la maison de son enfance à Wuthering Heights (Yorkshire).

En réalité, les « fenêtres spectrales » d’Aspin anticipent la fenêtre qui perturbe le sommeil de M. Lockwood, gêné par ce qu’il suppose être une branche qui la frappe contre.

« “Il faut pourtant que je l’arrête !”, murmurai-je. J’enfonçai le poing à travers la vitre et allongeai le bras en dehors pour saisir la branche importune ; mais, au lieu de la trouver, mes doigts se refermèrent sur les doigts d’une petite main froide comme la glace ! »

Les fenêtres en forme de portails gothiques fascinaient manifestement Emily, une fascination que l’on retrouve clairement dans un dessin qu’elle réalisa en 1828, alors qu’elle n’avait que dix ans.

Dans « The Prisoner (A Fragment) » (1845-46), l’héroïne captive – tout comme M. Lockwood dans les Hauts de Hurlevent – est tourmentée par des visites nocturnes dans sa « crypte-donjon » où un messager spirituel incarné par le vent lui envoie des « visions » qui la « tuent de désir », ce qui ressemble beaucoup aux angoisses du personnage de Heathcliff dans le roman.

Le froid de la terre

La question centrale de « Remembrance » est toutefois de savoir si « la vague du temps qui tout désunit » a brisé le lien des amants, ce qui préfigure directement la question obsédante que Cathy lance à Heathcliff : « M’oublierez-vous ? Serez-vous heureux quand je serai sous terre ? » Cathy tourmente longuement Heathcliff sur ce point, lui demandant si « dans vingt ans », il dira :

« Voilà la tombe de Catherine Earnshaw. Je l’ai aimée, il y a longtemps, et j’ai été bien misérable quand je l’ai perdue ; mais c’est fini. »

Cependant, alors que le narrateur du poème trouve un moyen de vivre avec le souvenir douloureux de l’amour perdu, Heathcliff n’y parvient jamais. La mort est pour lui une catastrophe psychologique, et il reste prisonnier de son chagrin, incapable d’exister « sans [sa] vie » : Cathy.

« Remembrance » est né dans le monde imaginaire de Gondal, un royaume fantastique et poétique qu’Emily a créé avec sa sœur Anne pendant son enfance et sur lequel elle a continué à écrire à l’âge adulte. Située sur une île du Pacifique Nord, Gondal était une terre d’intrigues politiques et de passions destructrices, gouverné par des femmes redoutables, telles que l’énigmatique A. G. A. – un personnage profondément lié aux forces de la nature, tout comme Heathcliff.

Gondal a donné à Emily la liberté d’explorer les thèmes qui ont ensuite éclaté dans les Hauts de Hurlevent. Et bien avant d’être révisé pour être publié sous le titre « Remembrance » en 1846, le premier jet de ce poème peut être lu dans un texte se déroulant à Gondal, écrit en 1845. La narratrice de cette œuvre antérieure est le personnage féminin R. Alcona qui s’adresse à son amant décédé, Julius Brenzaida. Seuls des fragments de la saga Gondal ont survécu, mais on pense que R. Alcona est Rosina d’Alcona, un personnage puissant, et Julius le prince (plus tard empereur) de Gondal.

Poèmes de Gondal, dans un carnet d’Emily Brontë
Poèmes de Gondal, dans un carnet d’Emily Brontë.
Wikimedia

Dans un autre poème s’adressant à Rosina comme à sa « reine despotique », Julius la présente comme le tyran de son âme. La rendant responsable de son emprisonnement spirituel, il se lamente d’être pris au piège de sa « beauté hautaine », trouvant que ses yeux « brillent, mais pas de la même flamme que les miens ». L’angoisse et les accusations qu’il adresse à Rosina font écho aux reproches torturés qu’Heathcliff adresse à Cathy dans les Hauts de Hurlevent, en particulier lorsqu’il lui dit qu’elle a brisé son propre cœur (« et en le brisant, tu as brisé le mien »).

Carnets secrets

Le parcours poétique d’Emily a commencé en secret. Sa sœur, Charlotte Brontë, a écrit dans sa Biographie d’Ellis et Acton Bell comment, en 1845, elle est « tombée par hasard » sur un carnet de poèmes écrits de la main de sa sœur. Ce qu’elle découvrit la stupéfia : il ne s’agissait pas « d’effusions banales », réfléchit-elle, mais de poèmes qui possédaient « une musique particulière », « sauvage, mélancolique et exaltante ».

Bien qu’Emily ait été furieuse de cette intrusion dans sa vie privée, Charlotte a insisté sur le fait que ces poèmes méritaient d’être lus. De ce moment de tension est né un projet de publication commune et, en 1846, Emily a publié 21 poèmes dans un recueil commun avec ses sœurs. Écrit sous le pseudonyme d’« Ellis Bell » (qui reprend les initiales d’Emily Brontë), le volume Poèmes, par Currer, Ellis et Acton Bell ne s’est vendu qu’à deux exemplaires, selon Charlotte, lors de sa première impression.

Quelques critiques perspicaces ont toutefois souligné « l’esprit » des vers d’Emily, y percevant un « pouvoir » poétique extraordinaire qui pourrait un jour « atteindre des sommets jamais atteints ».

The Conversation

Claire O’Callaghan ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Les Hauts de Hurlevent », un roman irrigué par la poésie gothique d’Emily Brontë – https://theconversation.com/les-hauts-de-hurlevent-un-roman-irrigue-par-la-poesie-gothique-demily-bronte-277279

Les emprunts aux langues étrangères appauvrissent-ils les pratiques linguistiques des jeunes ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne Gensane, Chercheuse en sciences du langage, Université d’Artois

Les trois langues auxquelles les jeunes empruntent le plus de mots sont l’anglais, l’arabe et le rromani. Adam McCoid/Unsplash, CC BY

Peut-être avez-vous entendu des adolescents parler de leur « crush », d’un style « old money » ou de leur ami qui a « glow-up », tout en utilisant « wesh » telle une virgule ? Cette jeunesse ne saurait-elle plus parler français ?


L’idée revient régulièrement dans les débats publics : la langue française serait menacée par l’invasion de mots étrangers. L’anglais notamment s’imposerait partout, et les arts et médias contemporains accéléreraient la dégradation d’un patrimoine linguistique. Chaque « smile », mais aussi chaque « wesh » prononcé dans une cour d’établissement scolaire ou dans un morceau de rap constituerait une entaille supplémentaire dans l’intégrité de la langue. Cette représentation repose en partie sur un présupposé : celui selon lequel emprunter signifierait remplacer ou dénaturer.

Mais l’observation des pratiques langagières contemporaines chez les jeunes (encore faudrait-il se mettre d’accord sur ce que sont « les jeunes ») incite à renverser cette perspective. Les emprunts, au lieu de supprimer des mots français, ne pourraient-ils pas s’ajouter à eux ?

Une peur ancienne : l’illusion de la langue pure

Ces inquiétudes ne sont pas nouvelles. Au XVIe siècle déjà, durant la période de la Renaissance, certains dénonçaient avec ferveur l’afflux de mots italiens (« balcon », « sonnet »…), dénonçant une véritable menace. Il s’avère que le français s’est historiquement construit par strates successives d’emprunts.

Y a-t-il lieu, par ailleurs, de parler d’« une » langue française ? Pendant des siècles, le territoire était traversé par une grande diversité de dialectes dont aucun ne détenait naturellement le monopole de la légitimité. Ce n’est que progressivement qu’a été imposée l’idée d’un français « standard ». Comme l’ont montré de nombreux linguistes et historiens des langues (Henriette Walter, Alain Rey, ou Erik Orsenna et Bernard Cerguiglini avec leur ouvrage vulgarisant les Mots immigrés en 2022) : la « pureté » linguistique relève davantage du mythe que de la réalité historique. Ce qui change aujourd’hui, ce n’est pas l’existence des emprunts, mais leur visibilité et la rapidité de leur circulation.

Plusieurs répertoires mobilisés

Pour comprendre ce qui se joue dans la néologie argotique contemporaine, il est utile de mobiliser la notion de « répertoire linguistique », développée en sociolinguistique. Un locuteur ne dispose pas d’une seule variété de langue, homogène et stable, mais d’un ensemble de ressources plus ou moins varié qu’il active selon son milieu social et les situations de communication : du registre formel au familier, du lexique professionnel aux expressions locales…

En d’autres termes, l’emprunt à une langue étrangère que fait un jeune locuteur n’efface pas un mot existant ; il endosse un rôle qui est nouveau pour un même signifié. « Dédicacer à » n’a pas disparu parce que « shout-out » est employé. Les termes coexistent, mais ne sont pas interchangeables en toutes circonstances. Plutôt que de parler de remplacement, il serait donc plus juste de parler de spécialisation : ils peuvent enrichir le spectre expressif sans nécessairement réduire celui des formes existantes.

Ces usages néologiques argotiques renforcent l’idée répandue que les jeunes parlent une langue difficile à comprendre.

Ces mots peuvent parfois refléter le contact avec d’autres langues connues ou entendues autour d’eux et surtout, aussi, servir à marquer l’appartenance à un groupe, à créer une forme de complicité. Il y a également une dimension ludique, voire crypto-ludique : on joue avec les mots, et le plaisir vient en partie du fait que seuls certains en saisissent le sens. L’effet d’exclusion d’un tiers n’est pas toujours une fin en soi, mais cela devient une conséquence de ce jeu de reconnaissance entre pairs.

Tous les emprunts, cependant, ne relèvent pas des mêmes processus, n’ont pas la même histoire.

Trois langues étrangères privilégiées chez les jeunes

Si l’emprunt est un phénomène ancien, son intensité actuelle tient à des facteurs contemporains. Les réseaux sociaux, la circulation nationale et internationale des productions culturelles accélèrent la diffusion des formes. Un terme popularisé dans un morceau de rap ou par le biais de l’algospeak (pratiques linguistiques stratégiques pour contourner la modération algorithmique sur les plateformes numériques) peut être repris en quelques jours dans des conversations.

L’anglais occupe une place centrale dans les parlers des jeunes, porté par la mondialisation culturelle depuis bien longtemps (le français a aussi énormément nourri l’anglais) : musique, séries, jeux vidéo, plateformes numériques… Des termes comme « flex » (crâner, mettre en avant ses atouts, notamment la richesse), ou « crush » (ressentir une attirance pour quelqu’un) circulent avec des connotations spécifiques, une charge notable. Ils ne désignent pas seulement des réalités : ils importent aussi un imaginaire, tout comme les emprunts à l’arabe qui sont particulièrement présents également. Si le contact avec le monde arabe médiéval a laissé des traces durables (« zéro », « sucre »…), les nouveaux emprunts s’expliquent pour leur part par une immigration plus récente, avec des expressions comme « khalass » (payer) ou « hess » (misère).

Enfin, on trouve en troisième place d’un trio privilégié dans les emprunts contemporains, la langue rromani avec des mots en « -ave » (à ne pas confondre avec le javanais qui est un argot à clé français encore productif aujourd’hui) comme « poucave » (mouchard), ou d’autres expressions comme les « lovés » (argent).

On observe également des emprunts aux créoles, au nouchi ivoirien, à l’espagnol… Ils sont moins nombreux mais très utilisés. Ce processus rappelle un fait souvent mentionné en histoire de la langue : le gaulois n’a laissé qu’un nombre limité de mots en français, mais certains d’entre eux (« chemin », « charrue »…) sont d’un usage fréquent et incontournable…

Une diversification plus qu’un appauvrissement

Si les emprunts aux langues étrangères connaissent aujourd’hui une progression rapide et très visible, ils ne constituent pas les seuls procédés à l’œuvre dans les parlers jeunes. D’autres formes de modifications (sémantiques ou formelles) sont en effet utilisées, tout à fait nouvelles ou héritées. C’est le cas par exemple de créations en « -zer » (tu « senzer » < tu « descends »), de suffixations en « -ax » (« stylax » < « stylé »), de siglaisons (la « D » < la « détermination »), ou encore de troncations (le « bat » < le « bâtiment »)… À cela s’ajoute le célèbre verlan : aujourd’hui peut-être moins spectaculaire que les emprunts, il continue d’être très productif.

La combinaison de ces différents procédés (emprunts récents et formes argotiques plus ancrées) peut accentuer, pour un observateur extérieur, l’impression d’envahissement et d’hermétisme.

Il est sans nul doute plus pertinent de reconnaître leur existence dans des répertoires multiples, que les locuteurs activent selon les situations, les motivations. Les parlers jeunes et/ou argotiques ne constituent évidemment pas un système concurrent destiné impérativement à remplacer le français « standard » ; ils en sont des actualisations situées, reconnues très souvent pour être porteuses d’innovations… et de jeu.

L’histoire des langues montre que nombre d’éléments autrefois étrangers finissent par être pleinement intégrés, au point que leur origine devienne invisible. Rien ne permet d’affirmer que les emprunts actuels suivent un autre destin. Certains disparaîtront, d’autres se stabiliseront ; ce qui rappelle que la langue française n’est ni figée ni homogène, mais bien un ensemble de pratiques fluctuantes.

« Défenseur de la langue française » à l’époque où sa légitimité littéraire était encore à construire (une langue si vulgaire face au latin ou au grec !), il est intéressant de noter que Joachim Du Bellay (1522-1560) affirmait :

« Ce n’est point chose vicieuse, mais grandement louable : emprunter d’une langue étrangère les sentences et les mots pour les approprier à la sienne. »

The Conversation

Anne Gensane ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les emprunts aux langues étrangères appauvrissent-ils les pratiques linguistiques des jeunes ? – https://theconversation.com/les-emprunts-aux-langues-etrangeres-appauvrissent-ils-les-pratiques-linguistiques-des-jeunes-276216

IA et cancer de la thyroïde : demain, la fin des traitements standardisés ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Cyril Voyant, Research Director – Renewable Energy Forecasting & Applied Physics, Mines Paris – PSL

En couplant intelligence artificielle et modélisation mathématique, un consortium français d’équipes de recherche développe un outil pour, à terme, administrer, en fonction du profil de chaque patient, les doses d’iode radioactif utilisées pour traiter certains types de cancers de la thyroïde. Mais le chemin est encore long avant de voir émerger cette médecine quantitative, prédictive et personnalisée.


La radiothérapie métabolique par iode radioactif repose encore sur des protocoles standardisés qui ignorent la variabilité biologique des patients. (Appelée aussi radiothérapie interne vectorisée, la radiothérapie métabolique consiste à administrer les sources radioactives pour traiter les tumeurs par voie orale ou par perfusion intraveineuse, ndlr.)

En combinant intelligence artificielle prédictive et modélisation mathématique, une équipe française propose une approche radicalement plus précise : un traitement réellement personnalisé, ajusté patient par patient.

Un même traitement, des résultats radicalement différents

Prenons un exemple fictif. Sophie, 52 ans, et Thomas, 48 ans, partagent le même diagnostic : un cancer différencié de la thyroïde avec métastases. Tous deux reçoivent le protocole standard : 3,7 gigabecquerel (GBq) d’iode radioactif (iode 131) administré par voie orale en une seule injection. Six mois plus tard, le contraste est saisissant. Chez Sophie, les marqueurs tumoraux ont chuté de 90 % et les métastases régressent. Chez Thomas, aucune amélioration : sa tumeur continue de croître, insensible au traitement. Il est devenu réfractaire à l’iode radioactif.

Cette injustice biologique n’est pas une fatalité. Elle révèle l’un des défis majeurs de la cancérologie moderne : l’immense variabilité interindividuelle dans la réponse aux traitements. Un défi que la combinaison de l’intelligence artificielle et de la modélisation mathématique commence enfin à relever.

Le problème : surtraiter certains malades, en sous-traiter d’autres

Aujourd’hui, les protocoles de radiothérapie métabolique par iode radioactif reposent essentiellement sur des schémas standardisés, établis empiriquement depuis des décennies. Ces protocoles « taille unique » ignorent une réalité biologique fondamentale : tous les cancers ne se comportent pas de la même manière.

La différence entre Sophie et Thomas tient à un paramètre invisible à l’œil nu mais déterminant : le temps de doublement tumoral sous traitement (TD). Chez les répondeurs comme Sophie, le TD est long, parfois plusieurs mois ou années. Les cellules cancéreuses se divisent lentement. L’iode radioactif a le temps d’agir, de s’accumuler dans les cellules thyroïdiennes et de les détruire par irradiation interne. Des activités modérées souvent suffisent pour y arriver à bout.

Chez les non-répondeurs comme Thomas, le TD est court, quelques semaines seulement. Les cellules prolifèrent rapidement et peuvent même exprimer des mécanismes de résistance malgré une captation d’iode. Le schéma standard n’est pas adapté et les délais inter-cures trop longs, laissent à la tumeur tout le loisir de progresser entre les traitements.

L’enjeu est double : pour Sophie, éviter le surtraitement qui entraîne toxicités inutiles et risques de séquelles radio-induites (c’est-à-dire induites par la radiothérapie, ndlr) ; pour Thomas, intensifier et fractionner le traitement pour donner une chance à sa thérapie de fonctionner.

La solution hybride : quand l’IA prédit et la simulation optimise

C’est précisément ce défi que relève un consortium de recherche français inédit. Leur approche marie deux mondes habituellement séparés : l’intelligence artificielle prédictive et la simulation mathématique directe.

Dès les premières semaines suivant un traitement initial, l’intelligence artificielle (IA) analyse les trajectoires de thyroglobuline, un marqueur sanguin reflétant l’activité de la tumeur. En croisant ces données avec l’historique clinique, les paramètres biologiques et les résultats d’imagerie, l’IA apprend à identifier les profils de patients. Son rôle consiste à prédire en amont le temps de doublement tumoral ainsi que les paramètres cellulaires clés : taux de captation de l’iode, vitesse de prolifération, sensibilité à l’irradiation.

Ces prédictions, impossibles à obtenir jusqu’à présent autrement qu’en procédant à des biopsies répétées ou en faisant appel à des techniques d’imagerie médicale lourdes (scintigraphie corps entier à l’iode 131, tomographie par émission de positons – tomodensitométrie, TEP-TDM – au FDG, ou TEP à l’iode 124, complétées par des séquences IRM spécifiques), deviennent le socle d’une médecine véritablement personnalisée.

Une fois le profil biologique du patient établi par l’IA, intervient la modélisation par équations différentielles. Il ne s’agit plus de statistiques mais de physique et de biologie : le modèle simule, en temps réel, les dynamiques couplées entre la décroissance radioactive de l’iode injecté, l’évolution de la population de cellules tumorales et les variations du marqueur sanguin qui reflète l’activité de la tumeur (la thyroglobuline).

Grâce à ce « jumeau numérique hybride » (IA et modélisation déterministe) du patient, le clinicien peut tester virtuellement des dizaines de scénarios thérapeutiques en quelques secondes : faut-il augmenter ou réduire l’activité injectée ? Vaut-il mieux une injection unique ou plusieurs doses fractionnées ? Quand administrer la dose suivante pour maximiser l’effet tout en limitant la toxicité ? Le résultat est un schéma thérapeutique sur mesure, optimisé pour chaque patient.

Les enjeux : au-delà de la technique

Bien que de nombreux patients atteints de cancer thyroïdien pourraient être traités avec des doses moindres sans perte d’efficacité, certains ne répondent pas aux protocoles standards et deviennent réfractaires à l’iode. Pour ces derniers, chaque mois perdu en traitement inefficace est un mois où la tumeur progresse. Identifier précocement ces profils et adapter rapidement le protocole peut changer le pronostic.

L’outil en cours de développement, RAIR-Sim, n’est pas une boîte noire. Il restera sous contrôle médical total. Le médecin nucléaire pourra explorer les simulations, ajuster les hypothèses, confronter les résultats à son jugement clinique. L’IA et la simulation ne remplacent pas le médecin : elles augmentent sa capacité de décision.

Perspectives : vers une médecine quantitative

Ce projet illustre une tendance de fond en oncologie : le passage d’une médecine empirique vers une médecine quantitative, prédictive et personnalisée. Mais le chemin reste long. Des essais prospectifs sont nécessaires pour prouver l’intérêt clinique à grande échelle. Il faut intégrer ces outils dans les logiciels hospitaliers existants et former les oncologues et les médecins nucléaires à ces approches. Les outils d’aide à la décision par IA doivent également obtenir les marquages CE et autorisations sanitaires.

Les opportunités sont immenses : extension à d’autres cancers comme ceux du sein, de la prostate ou les lymphomes, couplage avec l’imagerie fonctionnelle, intégration de biomarqueurs moléculaires. L’alliance de l’IA et de la modélisation mathématique n’est pas qu’un exploit technique. C’est un changement de paradigme : chaque patient devient unique, chaque traitement devient une décision éclairée par des données, des prédictions et des simulations.

Sophie et Thomas ne devraient plus recevoir le même traitement. Grâce à une entente pluridisciplinaire, ils ne le recevront bientôt plus. La médecine personnalisée sort des laboratoires. Elle entre dans les services de médecine nucléaire, une équation à la fois.


Ce travail est mené par un consortium interinstitutionnel français réunissant l’Université de Corse (Mme Marie Fusella Giuntini et le professeur Laurent Capocchi), l’Université d’Aix-Marseille et l’Inserm (le professeur Dominique Barbolosi), l’École des Mines-PSL (le professeur Cyril Voyant) ainsi que l’Hôpital de la Timone à Marseille (le professeur David Taieb).

Le logiciel RAIR-Sim sera prochainement en accès libre. Les premières versions de test sont disponibles ici.

The Conversation

DT is a cofounder, stakeholder, and the chief medical officer (CMO) of SILON Therapeutics and reports receiving advisory board honoraria from Novartis.

Cyril Voyant, Dominique Barbolosi et Marie Fusella-Giuntini ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur poste universitaire.

ref. IA et cancer de la thyroïde : demain, la fin des traitements standardisés ? – https://theconversation.com/ia-et-cancer-de-la-thyro-de-demain-la-fin-des-traitements-standardises-274352

Stérilet, spéculum, pilule… Retour sur l’histoire mouvementée du Planning familial en cinq objets

Source: The Conversation – France in French (3) – By Bibia Pavard, Maîtresse de conférences en histoire contemporaine, Université Paris-Panthéon-Assas

Le Planning familial fête cette année ses 70 ans. En promouvant l’accès à des contraceptifs modernes, l’association a tout au long de son histoire accompagné une des révolutions majeures de notre époque : la liberté de maîtriser sa fécondité. De la pilule au stérilet en passant par le spéculum, retour en cinq objets sur l’histoire matérielle de cette institution. Elle nous raconte une aventure politique bien plus complexe que celle d’un progrès linéaire vers la liberté des femmes.


Dès la fondation de l’association Maternité Heureuse, le 8 mars 1956, autour de la gynécologue Marie-Andrée Lagroua Weill-Hallé, 23 pionnières défient la loi de 1920 qui interdit toute propagande anticonceptionnelle. En devenant le Mouvement français pour le planning familial (MFPF) en 1960, l’association promeut l’accès à des contraceptifs modernes et est rejointe par des gynécologues hommes et femmes. L’objectif est d’éviter les grossesses non désirées, fléau pour la santé et même la vie des femmes, qui en viennent à l’avortement clandestin et ses dangers, et de permettre l’équilibre de la famille en espaçant les naissances. La liberté pour les femmes de disposer de leur corps n’est pas encore d’actualité.

Le stérilet : entre autonomie et contrôle (années 1950-1960)

Les couples pratiquent déjà le coït interrompu ou la méthode des températures, mais il s’agit de leur donner accès à des méthodes plus efficaces, au départ les diaphragmes et les gels spermicides. Le dispositif intra-utérin (DIU), baptisé « stérilet » par le docteur Pierre Simon au début des années 1960, est ensuite le symbole de cette recherche du contraceptif idéal.

L’insertion d’un objet dans l’utérus pour empêcher les naissances est une technique ancestrale. Elle a été améliorée depuis les années 1930 et fait l’objet de nombreuses recherches à partir des années 1950-1960 pour promouvoir le planning familial dans le monde dans un but de réduction des naissances. Le plastique remplace le métal, plusieurs formes sont expérimentées. Mis en place pour une période prolongée, le stérilet libère les femmes de la nécessité de prendre des précautions contraceptives au moment des rapports sexuels.

Spirales de Margulies, Centre des archives du féminisme, Fonds Pierre Simon, 17AF52. Le gynécologue Lazar Margulies est un des pionniers de l’invention des stérilets en thermo-plastique. Il met au point sa boucle et un inserteur en facilitant la pause, en 1960.
Fourni par l’auteur

Mais cette autonomie a son revers, car le stérilet devient aussi un instrument de contrôle médical : devant être mis en place par un médecin, il peut être inséré sans consentement (sans que la femme en ait connaissance à l’occasion d’un examen gynécologique). Il est rapidement privilégié pour les femmes jugées incapables d’utiliser des méthodes où elles doivent être actives : les femmes pauvres, migrantes ou en situation de handicap, notamment.

En outre, si l’Hexagone reste dominé par une politique nataliste, ces dispositifs sont promus à La Réunion et en Guadeloupe par des agents de l’État pour limiter une « surpopulation » jugée indésirable. Le stérilet est ainsi une « technologie politiquement versatile », porteuse de valeurs féministes comme de leur contraire, pour reprendre l’expression de la chercheuse Chikako Takeshita.

La pilule : un choix sous contrainte (années 1960)

Le Mouvement français pour le planning familial s’étend dans les années 1960 et devient une fédération d’associations départementales – il y en a déjà presque 30 en 1962. Il s’appuie sur les militantes et les militants de divers horizons : milieux laïques, francs-maçons, socialistes, protestants notamment. Des centres de planning, animés par celles qu’on appelle alors des hôtesses d’accueil, sont ouverts dans les grandes villes pour recevoir les femmes et les couples, dispenser un conseil conjugal et prescrire des contraceptifs.

L’invention de la pilule contraceptive en 1956 modifie durablement les méthodes contraceptives.

Les gynécologues du mouvement promeuvent ainsi un nouveau contraceptif auprès des couples mariés avant même qu’il soit légal : la pilule, mise au point par Grégory Pincus en 1956. Constitué d’hormones de synthèse, le médicament inhibe l’ovulation. Pris quotidiennement par les femmes, il les libère de la peur des grossesses non désirées.

Ce nouveau contraceptif, son efficacité, son innocuité occupent le centre des débats au moment où le député gaulliste Lucien Neuwirth dépose sa proposition de loi pour autoriser la vente de contraceptifs.

Le vote de la loi Neuwirth en décembre 1967, grâce aux voix de la gauche, est une victoire pour le Planning familial même si son texte est très restrictif (pas de remboursement des contraceptifs, autorisation parentale nécessaire pour les mineures) et se révèle long à être appliqué.

Archives Ina : la loi du 27 décembre 1967 relative à la régulation des naissances, dite « loi Neuwirth », autorise la vente des produits contraceptifs en pharmacie.

Progressivement à partir des années 1980, un « pilulocentrisme » s’impose en France, comme l’a montré la sociologue Alexandra Roux. Ce mode de contraception devient prépondérant, il place les femmes au centre et implique la fixation d’une « norme gynécologique », définie par Aurore Koechlin, qui impose d’aller consulter annuellement un ou une gynécologue pour obtenir la prescription et prévenir tout risque, tout au long de sa vie. Cette hégémonie n’est remise en cause qu’avec la crise des pilules de 3ᵉ et 4ᵉ génération en 2012.




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Le Mouvement français pour le planning familial a d’abord accompagné cette norme puis s’en est détaché, dans un effort constant de faire connaître la diversité des contraceptifs, destinés aux femmes et aux hommes, à travers des campagnes d’affichage et des brochures afin de permettre à chacun et à chacune de faire un choix éclairé.

La méthode Karman : l’avortement au-delà de la légalité (années 1970)

Un spéculum, de fines canules souples reliées à une seringue en plastique pour faire le vide : ces quelques objets promus par le psychologue californien Harvey Karman rendent l’avortement par aspiration, dans les premières semaines de la grossesse, simple, rapide et peu coûteux.

La technique arrive en France en 1972, via des réseaux féministes, au moment où le mouvement pour l’avortement libre et gratuit bat son plein.

La méthode Karman devient un instrument pour défier l’interdit. Aux mains de militantes et militants du Mouvement pour la liberté de l’avortement et de la contraception (MLAC), de Choisir ou du Planning familial, la méthode permet de proposer des avortements gratuitement aux femmes qui le demandent et s’ajoutent à des voyages collectifs en Grande-Bretagne et aux Pays-Bas où l’avortement est possible. Elle joue un rôle central dans la mise à l’agenda parlementaire de la libéralisation de la loi sur l’avortement, qui aboutit finalement à la loi Veil de 1975.

L’année 1973 marque une rupture pour le MFPF : une partie des militantes et des militants, notamment des gynécologues impliqués de longue date, quittent le mouvement qui prône désormais l’avortement libre et plus seulement la contraception.

Simone Iff incarne ce virage. Hôtesse d’accueil depuis les années 1950, puis présidente de l’association départementale de Paris, proche du Mouvement de libération des femmes et membre fondatrice du MLAC, devient la présidente de la fédération, c’est la première fois qu’une non-médecin obtient ce poste. Le MFPF embrasse alors les luttes des femmes avant de faire entrer officiellement le féminisme dans ses statuts en 1983. Il continue à défendre le droit à l’avortement grâce à de nombreuses campagnes au niveau national et international, pour pérenniser les acquis et renforcer la loi, jusqu’à la constitutionnalisation de la liberté d’avorter en 2024.




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Le Mouvement s’investit aussi pour permettre un accès sur tous les territoires grâce à des consultations, un numéro d’information mis en place en 2015, l’accompagnement des femmes en délai dépassé à l’étranger, etc. Cela lui vaut d’être pris pour cible par les collectifs anti-avortement qui dégradent ses locaux ou attaquent le Planning en justice. Ces attaques ont conduit à la loi Neiertz de 1993, définissant un délit d’entrave à l’interruption volontaire de grossesse (IVG), aujourd’hui élargi au numérique.

Le préservatif masculin (années 1980 et 1990) : protéger toutes les sexualités

Ce petit capuchon a une histoire longue. D’abord réalisé en tissu et en boyaux d’animaux et réservé à une élite, il se massifie avec le commerce du caoutchouc au XIXᵉ siècle. Marketé comme un objet viril, il est associé à une sexualité vénale ou extra-conjugale, et ainsi peu utilisé au sein des couples légitimes. Sa vente est autorisée principalement pour des raisons prophylactiques : la lutte contre les maladies vénériennes.

L’épidémie du VIH-Sida marque sa banalisation à partir des années 1980. D’abord promu auprès du public homosexuel, dans un premier temps le plus touché par l’épidémie, il devient le symbole des mobilisations de patients dans des associations comme Aides et Act’up, qui font du lobbying auprès de l’industrie pharmaceutique et dénoncent l’inaction des pouvoirs publics.

Il entre alors dans l’arsenal des objets promus par le Planning familial, qui s’investit dans la lutte contre les maladies sexuellement transmissibles et s’ouvre à l’accompagnement de toutes les sexualités. Depuis les années 2000 s’y ajoute une réflexion sur l’inclusivité des publics : de tous les genres, de tous les âges et de toutes les origines.

Le spéculum en plastique : connaître le corps des femmes (des années 1950 à nos jours)

Drôle d’objet que ce bec de canard en métal impudique, utilisé pour mieux voir à l’intérieur du vagin. D’abord cylindrique et en étain, le spéculum est associé à l’invention moderne de la gynécologie au XIXᵉ siècle. Permettant d’accéder au col de l’utérus pour différents usages thérapeutiques, il est d’emblée associé au contrôle des corps des femmes, notamment des prostituées, soumises à des visites médicales obligatoires en France ou les femmes esclaves sur lesquelles expérimente James Marion Sims.

Et pourtant, à partir des années 1970, il est aussi associé au self-help féministe, c’est-à-dire à un mouvement de lutte contre l’ignorance et de réappropriation collective des savoirs sur leur corps par les femmes elles-mêmes. L’auto-observation du col de l’utérus à l’aide d’un spéculum en plastique moins froid, d’un miroir et d’une lampe de poche en sont une pratique privilégiée.

Cette ambivalence des objets médicaux se retrouve dans l’histoire du Mouvement français pour le planning familial. Dès sa création, il se donne pour mission d’éduquer le public à la contraception et de former les professions médicales et les hôtesses d’accueil à l’anatomie, à la psychologie affective et sexuelle et au fonctionnement des contraceptifs. À partir de 1967, le Planning se déclare mouvement d’éducation populaire et permanente et entend toucher tous les publics, en particulier les classes populaires.

Depuis les années 1980 et 1990, l’éducation à la sexualité devient l’un de ses domaines d’action privilégiés, notamment en milieu scolaire. Il est ainsi un lieu de diffusion et de réappropriation des savoirs sur le corps. Divers objets sont utilisés pour contribuer à cette pédagogie. Finie la planche anatomique, désormais il s’agit de représenter le corps en 3D : le clitoris ou la « chatte en mousse » créée en 2022 par une militante du Planning de Marseille permettent de visualiser avec précision tous les organes.

Le spéculum, lui aussi, fait l’objet d’une réappropriation : évoquant la douleur de l’examen gynécologique et l’absence de consentement, il est l’objet de critiques après #MeToo et la dénonciation des violences gynécologiques et obstétricales. Au Planning, on invite au contraire à s’en emparer pour revendiquer une auto-insertion. Le spéculum devient ainsi le symbole de ces soixante-dix ans d’histoire du Planning familial : un objet disputé qui, entre domination et choix, raconte la conquête inachevée de l’autonomie des femmes sur leur propre corps.

En 2026, les combats pour l’accès à la contraception, à l’avortement, à une éducation affective et sexuelle inclusive sont toujours d’actualité et rencontrent de nouveaux obstacles, que ce soit la réduction budgétaire ou le renouveau des oppositions au niveau national et international. L’histoire du Planning familial n’a pas fini de s’écrire.


Alors que le Mouvement français pour le planning familial fête ses 70 ans en 2026, une exposition retracera son histoire à l’Hôtel des pénitentes d’Angers (Maine-et-Loire), de septembre 2026 à janvier 2027. Imaginée par Bibia Pavard, Chrystel Grosso, Pauline Mortas et Laura Tatoueix et coordonnée par l’Association pour un musée des féminismes (Afémuse), elle reviendra sur sept décennies de luttes et de pratiques, à travers les objets.

The Conversation

Bibia Pavard a reçu des financements de l’Institut Universitaire de France

ref. Stérilet, spéculum, pilule… Retour sur l’histoire mouvementée du Planning familial en cinq objets – https://theconversation.com/sterilet-speculum-pilule-retour-sur-lhistoire-mouvementee-du-planning-familial-en-cinq-objets-277513

Élections municipales : quelle place pour les femmes, les minorités et les classes populaires ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Violette Arnoulet, Urbaniste et maître de conférences en sociologie à l’université Paris Dauphine – PSL, Université Paris Dauphine – PSL

Dans certains départements français, dont la Seine-Saint-Denis, les mandats municipaux se sont largement ouverts aux femmes et aux personnes appartenant à une minorité visible. Mais cette évolution masque une reconfiguration du « plafond de verre », entre discriminations, exclusion des classes populaires et limitation à des postes stéréotypés.


À quelques semaines des élections municipales de mars 2026 se repose la question de la faible représentativité du personnel politique français. Dans les conseils municipaux comme à l’Assemblée nationale, la professionnalisation des élu·e·s s’accompagne de la quasi-disparition des classes populaires et du maintien d’assemblées majoritairement blanches et le plus souvent présidées par des hommes. En 2025, 21 % seulement des maires étaient des femmes et 9 % déclaraient une profession d’employé ou d’ouvrier.

Qu’en est-il en Seine-Saint-Denis, département marqué par l’histoire de la « banlieue rouge », la présence des classes populaires et d’une immigration ancienne ? Les listes candidates et les conseils municipaux sont-ils, dans ce département comme ailleurs, de plus en plus éloignés de la population qu’ils représentent ?

Pour nourrir ces réflexions, nous partageons les premiers résultats d’une enquête sur les 40 communes de ce département, menée par une équipe des universités Paris Nanterre, Paris 8 et Paris Dauphine. Cette recherche documente les évolutions des candidats et candidates aux élections municipales et celles des membres des conseils municipaux de 2001 à 2020, au prisme de la classe sociale, du genre et de l’assignation raciale. Elle analyse notamment la place en politique des personnes renvoyées à un statut social inférieur, sur la base de leur origine supposée, de leur apparence ou de leur nom. On désigne ici ces personnes comme « racisées » ou « minorités visibles ».

Une percée des femmes et des minorités racisées dans les conseils municipaux

Depuis les élections municipales de 2001, l’évolution du personnel politique en Seine-Saint-Denis suit les tendances nationales. Si l’implantation du Parti communiste français (PCF) a longtemps favorisé l’élection de conseillers municipaux et de maires ouvriers, la présence des classes populaires dans les assemblées municipales est désormais résiduelle : seuls 11 % des personnes élues en 2020 sont employées ou ouvrières, alors que ces catégories représentent 53 % de la population active du département. Comme dans le reste des communes urbaines, les conseils municipaux de Seine-Saint-Denis sont plus accessibles aux cadres (42 % des personnes élues en 2020, pour 21 % de la population active du département). Ces dynamiques sont encore plus vraies pour le mandat de maire : 25 maires sur 40 sont des cadres en 2020.

Du côté du genre, les lois sur la parité en politique ont renforcé la présence des femmes. En 2020, elles représentaient 48 % des personnes élues du département. Leur part reste néanmoins inférieure à 50 %, signe que les têtes de liste sont, ici comme ailleurs, plus souvent des hommes. Cette féminisation s’accompagne, par ailleurs, d’une forte sélection sociale des femmes élues qui, comme les hommes, sont très souvent des cadres (40 % des élues).

Dans ce contexte, c’est une évolution moins commentée qui a retenu notre attention. Depuis 2001, la présence de personnes appartenant aux minorités visibles se renforce dans les conseils municipaux du département. Les élections de 2008 qui suivent les révoltes urbaines de 2005 marquent un tournant : la part des personnes racisées double sur les listes candidates et augmente fortement dans les conseils municipaux. Elle triple même au sein des bureaux municipaux (composés d’un·e maire et de ses adjoint·es) qui concentrent la réalité du pouvoir communal.

En 2020, les personnes racisées représentent désormais plus du tiers (36,2 %) des membres des conseils municipaux, améliorant ainsi la représentation politique de la population du département.

Comme pour les femmes, cette ouverture bénéficie surtout aux classes moyennes et supérieures : 5 des 7 maires racisés élus en 2020 sont des cadres ou des chefs d’entreprise, et aucun n’est ouvrier ou employé. Néanmoins, beaucoup d’élu·es racisé·es sont des enfants ou des petits enfants d’immigré·es de milieu populaire qui ont connu une ascension sociale. Au sein des conseils municipaux, cette trajectoire les distingue des autres élu·e·s, de même que leur jeunesse (19 % ont moins de 30 ans en 2020).

Figure : La part des personnes racisées parmi les candidat·es aux élections municipales, les élu·es des conseils municipaux et des bureaux municipaux est en progression constante depuis les élections de 2008

Un graphique représentant la part de personnes racisées parmi les candidats et candidates aux élections municipales, dans les conseils municipaux et dans les bureaux municipaux
Évolution de la part des personnes racisées parmi les candidats et candidates aux élections municipales, dans les conseils municipaux (CM) et dans les bureaux municipaux (BM) de Seine-Saint-Denis, entre 2001 et 2020. On voit que ces trois variables augmentent fortement en 2008, puis progressent régulièrement, malgré un léger ralentissement de la croissance de la part des personnes racisées dans les conseils municipaux en 2020.
Fourni par l’auteur

Dans les communes de Seine-Saint-Denis, représentation des classes populaires et diversité de genre ou ethnoraciale ne vont ainsi pas de pair. Au contraire, l’entrée de femmes et de personnes racisées dans les conseils municipaux s’accommode du renforcement de la sélection sociale, aboutissant à l’invisibilisation des classes populaires. Peut-on pour autant conclure de cette avancée relative que le racisme et le sexisme auraient disparu en politique ?

Le « plafond de verre » n’a pas disparu, il s’est reconfiguré

Premier constat, les femmes et les personnes racisées continuent à faire face à des obstacles dans l’accès aux responsabilités. C’est pour le mandat de maire que le « plafond de verre » résiste le mieux, en particulier pour les femmes. Dans les 40 communes du département, seules 5 femmes sont élues maires en 2020, sans amélioration vis-à-vis des scrutins précédents.

Pour les personnes racisées, ce plafond de verre, longtemps impénétrable, commence à se fissurer. En 2014, Stains est la première ville de Seine-Saint-Denis à élire un descendant de l’immigration algérienne en la personne d’Azzedine Taïbi. En 2020, c’est le cas de six autres communes, ce qui porte à sept le nombre de maires racisés. Deux femmes racisées accèdent également à cette fonction en cours de mandat en 2016 et 2022, à la faveur de la démission du maire en place. La première n’est pas reconduite aux élections suivantes et la seconde a depuis rétrocédé sa place à son prédécesseur.

Au-delà des limitations imposées à leurs ambitions, les personnes racisées comme les femmes font face à des inégalités dans la répartition des rôles au sein des conseils municipaux, qui tendent à reconduire des stéréotypes genrés ou racialisés. Ainsi, les femmes sont souvent en charge des affaires sociales, de l’enfance ou des familles, et les personnes racisées se voient confier la lutte contre les discriminations ou la jeunesse, surtout en début de carrière.

Cette situation est in fine particulièrement défavorable pour les femmes racisées, largement évincées des délégations clés – finances de la commune, urbanisme et aménagement – généralement confiées aux premiers adjoints ou adjointes du maire. Dans ce contexte, elles sont nombreuses à exprimer en entretien le sentiment d’être considérées comme des « décorations » ou des « cautions féminines ».

Un engagement politique marqué par l’expérience des inégalités

Second constat, les limitations imposées aux ambitions des femmes et des personnes racisées ne sont que l’un des aspects des discriminations rencontrées par ces dernières en politique. Si l’importance du sexisme est désormais connue, le racisme exerce aussi une influence sur les parcours en politique. Il peut nourrir un désir de s’engager comme freiner l’accès à la candidature et favoriser l’usure au cours du mandat.

Les personnes racisées témoignent d’abord souvent du rôle joué par l’expérience des discriminations dans leur politisation et leur désir d’engagement. Certaines ont fait de l’amélioration de la représentation des habitants et habitantes des quartiers populaires un enjeu de campagne, en s’engageant sur des listes citoyennes, portées par des militantes et militants associatifs. On a pu voir ce type de liste dans des villes comme Aubervilliers ou le Blanc-Mesnil, aux élections de 2008, 2014 et 2020.

D’autres, plus nombreuses, ont été renvoyées à leurs origines supposées ou à leur appartenance à une minorité visible au cours de leur mandat, parfois de façon positive. À Gagny, par exemple, l’élection du maire Rolin Cranoly en 2019 a été saluée par la presse antillaise, conduisant cet édile à prendre conscience du caractère symbolique de son parcours. Le plus souvent cependant, ces assignations relèvent du racisme ordinaire, comme en témoigne en entretien une adjointe d’une commune de gauche :

« Ah, c’est subtil, c’est très subtil. Au début, on doute en disant : “C’est pas possible.” On écorche votre nom, puis on vous demande de le répéter ; quand vous dites une phrase, on vous demande de la répéter deux ou trois fois ; on vient vous demander si vous faites le ramadan. »

Enfin, certains sont la cible d’attaques virulentes, comme Azzedine Taïbi, maire de Stains depuis 2014 : des militants d’extrême droite ont cherché à s’introduire dans la mairie après la dénonciation publique par l’édile d’injures racistes et de menaces de mort proférées à son encontre.

À l’approche des élections municipales de mars 2026, des initiatives s’emparent de ces questions. Les militants et militantes de l’Assemblée des quartiers ont obtenu l’ouverture de certaines listes de gauche à des candidatures issues des quartiers populaires. Le collectif Démocratiser la politique défend quant à lui l’institution d’une parité sociale en politique pour remédier à l’exclusion des classes populaires.

Ces enjeux sont particulièrement vifs en Seine-Saint-Denis, où de nombreuses villes verront s’affronter des listes menées par des femmes et des personnes racisées. Alors que pour les classes populaires, le défi est plus que jamais celui de l’accès à la représentation politique locale, les femmes et les personnes racisées sont désormais face à la tâche difficile de politiser l’expérience du plafond de verre et des discriminations, pour transformer le jeu politique local.


Cet article s’appuie sur une recherche conduite par Marie-Hélène Bacqué, Jeanne Demoulin, Claudette Lafaye, Hélène Haztfeld, Violette Arnoulet et Yasmina Dris. Elle a donné lieu à l’écriture d’un livre : Élus des banlieues populaires, « La vie des idées », Presses universitaires de France, 2026.

The Conversation

J’ai travaillé 6 ans pour l’établissement public territorial Plaine Commune de 2014 à 2019 en tant qu’urbaniste.
J’étais chargée de mission au sein de la direction de la rénovation urbaine sur les projets de Stains.
J’ai ensuite consacré ma thèse (soutenue en 2023) à la commune de Stains.

Claudette Lafaye ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Élections municipales : quelle place pour les femmes, les minorités et les classes populaires ? – https://theconversation.com/elections-municipales-quelle-place-pour-les-femmes-les-minorites-et-les-classes-populaires-273478

Les répercussions de la guerre avec l’Iran sur la mer Rouge et la Corne de l’Afrique

Source: The Conversation – in French – By Federico Donelli, Associate Professor of International Relations, University of Trieste

La mort de l’ayatollah Ali Khamenei, chef suprême de l’Iran, le 28 février 2026, marque la fin d’une ère politique dans ce pays du Moyen-Orient. Khamenei a été tué lors de frappes aériennes américaines et israéliennes sur la capitale iranienne, Téhéran. Ces attaques ont déclenché une guerre impliquant de nombreux pays du Moyen-Orient.

La Corne de l’Afrique et la région de la mer Rouge, qui relient l’Afrique et le Moyen-Orient, sont liées par un réseau dense d’interactions militaires, politiques et économiques. Toute crise sur une rive peut rapidement se répercuter sur l’autre. Dans cette zone se trouvent la Somalie, l’Érythrée, le Yémen, le Soudan, l’Éthiopie et Djibouti. Ils bordent ainsi l’un des corridors commerciaux et géopolitiques les plus importants au monde.

Mais les conséquences de la mort de Khamenei pourraient être moins dramatiques que beaucoup ne le pensent. En effet, le pouvoir en Iran est réparti entre des institutions et des élites chargées de la sécurité capables de préserver la continuité du régime.

La Corne de l’Afrique et la mer Rouge

L’Iran n’est pas un nouvel acteur dans cette région. Au cours des années 1990 et 2000, Téhéran a noué des liens sécuritaires et économiques avec plusieurs pays, notamment le Soudan, afin de s’implanter le long de la mer Rouge.

L’influence de l’Iran a toutefois reculé au cours des années 2010. Les pays du Golfe, en particulier l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis, ont alors renforcé leur présence diplomatique, financière et militaire.

En tant que politologue ayant étudié la sécurité au Moyen-Orient et en Afrique, je suis depuis des années l’engagement régional de l’Iran. De mon point de vue, les événements en Iran et dans le Golfe ont une grande importance pour les pays africains, car les conflits, les flux d’armes et les rivalités peuvent facilement s’étendre au-delà des frontières de cette région stratégique commune.

Trois dynamiques interdépendantes déterminent la manière dont la mort de Khamenei affecte la mer Rouge et la Corne de l’Afrique.

Premièrement, l’influence de Téhéran dans cette région a diminué au cours de la dernière décennie. Le Yémen fait exception : l’Iran y soutient le mouvement houthi, qui a déjà attaqué des navires liés à Israël.

Deuxièmement, la manière dont ce dernier conflit a été déclenché et s’est intensifié pourrait être plus importante que le changement de leadership à la tête de l’Iran. Cela pourrait contribuer à un affaiblissement généralisé des tenants de la ligne modérée.

Troisièmement, le Corps des gardiens de la révolution islamique (IRGC), la puissante force militaire iranienne, devrait jouer un rôle central dans la transition post-Khamenei.

Cela revêt une importance particulière pour la Corne de l’Afrique et la mer Rouge. L’engagement de l’Iran dans cette région repose en grande partie sur des méthodes non conventionnelles. Les manœuvres navales en sont un exemple, comme le déploiement à long terme dans la mer Rouge du navire iranien Saviz, qui a servi de plate-forme logistique et de renseignement. Le pays a également déployé des conseillers militaires et mis en place des réseaux d’armes pour acheminer les armes iraniennes.

Tout futur dirigeant étroitement aligné sur les gardiens de la révolution est susceptible de continuer à utiliser ces outils peu coûteux.

En ce sens, la continuité l’emportera probablement sur la rupture. Les ambitions de l’Iran sont encadrées par une évaluation lucide des contraintes que la guerre en cours pourrait renforcer.

L’évolution des priorités de l’Iran

Depuis la révolution de 1979, l’Iran se considère comme une puissance moyenne ayant des ambitions légitimes à la prééminence régionale. La mer Rouge et la Corne de l’Afrique ont progressivement été intégrées à l’espace stratégique élargi de l’Iran.

Après la consolidation du régime, promue par l’ayatollah Ruhollah Khomeini, qui a dirigé l’Iran jusqu’à sa mort en 1989 et a été remplacé par Ali Khamenei, cette ambition stratégique de l’Iran s’est progressivement concrétisée.

L’objectif était d’étendre le périmètre de sécurité de l’Iran au-delà de ses frontières grâce à des alliances, des proxys (des partenaires non étatiques) et des engagements à faible coût.

Dans les années 2000, l’Iran a noué des liens étroits avec le Soudan et l’Érythrée.

Il a établi des points d’accès navals dans ces deux pays et a utilisé des outils de soft power, tels que l’aide au développement et les réseaux religieux. Il considérait le détroit de Bab al-Mandeb, situé entre le Yémen et Djibouti, comme essentiel pour contrer l’influence saoudienne et israélienne et maintenir des routes commerciales alternatives.

Les limites de cette expansion sont toutefois apparues au grand jour.

Les ambitions de l’Iran se sont rapidement heurtées à la réalité. L’économie du pays a été affaiblie par les sanctions liées à son programme nucléaire et le retrait américain de l’accord nucléaire de 2015.

Pendant ce temps, le pouvoir politique est resté fragmenté entre des institutions concurrentes. Les pressions internes, notamment les difficultés économiques et les mouvements de protestation périodiques, se sont intensifiées. L’instabilité dans les États voisins tels que l’Irak, la Syrie et le Yémen a rendu coûteuse et incertaine toute projection de puissance régionale à long terme.

Après 2015, l’Arabie saoudite a renforcé son engagement dans la Corne de l’Afrique, grâce à l’aide financière, aux pressions diplomatiques et la coopération militaire liée à la guerre au Yémen.

À la recherche d’un soutien logistique le long de la mer Rouge et dans le but de contrer l’influence de l’Iran près du détroit de Bab el-Mandeb, l’Arabie saoudite a renforcé ses liens avec les gouvernements régionaux. Cela a incité le Soudan, Djibouti et l’Érythrée à rompre ou à réduire leurs relations avec Téhéran. Ils se sont effectivement alignés sur l’Arabie saoudite et ses alliés. L’Iran a ainsi réorienté ses ressources vers des théâtres de guerre jugés plus prioritaires, tels que l’Irak, la Syrie et le Yémen.

Depuis une décennie, la présence de Téhéran dans la Corne de l’Afrique et en mer Rouge est donc devenue plus sélective et opportuniste. L’Iran s’est appuyé sur des leviers indirects, tels que les opérations houthistes, plutôt que sur une expansion directe.

La mort de Khamenei devrait renforcer cette tendance plutôt que de l’inverser. En fait, l’issue de la guerre actuelle et le début d’un processus de succession délicat pourraient inciter Téhéran à adopter une approche encore plus prudente à l’étranger.

Fragilité croissante

Même si un changement à la tête de l’Iran ne modifiera peut-être pas son approche vis-à-vis de la mer Rouge et de la Corne de l’Afrique, les dynamiques qui ont conduit au récent conflit pourraient avoir un impact sur la région.

L’ampleur et la visibilité de l’attaque israélo-américaine – et la riposte directe de l’Iran – sont le signe d’un phénomène plus profond : la fragilisation des seuils du recours à la force.

L’Iran ne se contente plus de gagner du temps et à éviter une confrontation directe tout en limitant la marge de manœuvre de ses rivaux.

Cela pourrait marquer le début d’une période où « tout est permis ».

Les acteurs régionaux, des États du Golfe aux gouvernements locaux, pourraient se sentir de plus en plus légitimés à contourner les normes de sécurité établies. La mer Rouge est déjà devenue une un espace très disputé. Les puissances extérieures y projettent leurs forces. Les États locaux exploitent ces rivalités. Le redéploiement des forces déclenché par la guerre en Iran aura des répercussions dans toute la région.

Dans un tel contexte, caractérisé par de multiples hiérarchies, même un affaiblissement des capacités iraniennes pourrait avoir des répercussions.

La fragilité de la région, comme en témoignent la guerre civile au Soudan, les tensions entre l’Éthiopie et l’Érythrée, l’instabilité en Somalie et la forte présence de bases militaires le long des routes maritimes amplifie ces risques.

En d’autres termes, la question n’est pas de savoir si l’Iran va soudainement s’étendre en Afrique de l’Est. Il s’agit plutôt de savoir si le climat régional va évoluer vers moins de restrictions et une plus grande acceptation des outils coercitifs.

Si l’escalade devient la norme au cœur du Moyen-Orient, l’espace le plus interconnecté de la région, les répercussions pourraient se faire sentir jusqu’à la Corne de l’Afrique.

Incertitude à court terme

La mort de Khamenei pourrait provoquer une incertitude à court terme, mais la continuité devrait prévaloir à long terme.

Au fil du temps, Téhéran a adopté ce que l’on peut appeler une doctrine de « défense réaliste » : la dissuasion par une forte présence indirecte, mais à moindre coût et avec moins de risques.

La vision iranienne des relations internationales comme un jeu à somme nulle – où le gain d’un acteur implique la perte d’un autre – et sa volonté de réduire l’influence de ses rivaux ne sont pas seulement le résultat d’héritages personnels. Elles sont plutôt profondément ancrées dans l’identité du pays.

Pour la Corne de l’Afrique, cela signifie que Téhéran devrait rester un acteur secondaire mais constant. Il devrait être suffisamment actif pour entraver les stratégies de ses rivaux, mais suffisamment modéré pour éviter les engagements majeurs.

The Conversation

Federico Donelli est affilié à l’Institut italien d’études politiques internationales (ISPI), à l’Institut nordique pour l’Afrique (NAI) et à l’Institut Orion pour les politiques publiques (OPI).

ref. Les répercussions de la guerre avec l’Iran sur la mer Rouge et la Corne de l’Afrique – https://theconversation.com/les-repercussions-de-la-guerre-avec-liran-sur-la-mer-rouge-et-la-corne-de-lafrique-277574

À quelles conditions le télétravail peut-il bénéficier à l’environnement ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Erwann Fangeat, Coordinateur de pole, Ademe (Agence de la transition écologique)

Le télétravail s’est installé depuis quelques années dans nos habitudes professionnelles. Il peut contribuer à la décarbonation de l’économie… mais seulement à certaines conditions. Ses bénéfices restent par ailleurs marginaux au regard d’autres efforts à mener.


En 2024, 22 % des salariés du secteur privé télétravaillaient au moins une fois par mois, selon l’Insee. Le télétravail intensif, c’est-à-dire supérieur à trois jours hebdomadaires, qui avait connu un boom à la suite de la pandémie de Covid-19, est de son côté en diminution. Si elle n’est pas encore stabilisée, la pratique semble de toute façon appelée à s’inscrire dans le temps.

Dans le cadre d’un travail mené à la demande de l’État sur le rôle que pourrait jouer le numérique dans la décarbonation de l’économie, l’Agence de la transition écologique (Ademe) a évalué quels effets sur l’environnement pourrait avoir une généralisation du télétravail et à quelles conditions ils sont les plus bénéfiques.

Pour cela, l’Ademe a mené une analyse de cycle de vie (ACV) dite conséquentielle, qui s’intéresse aux conséquences environnementales à long terme. Le principe était de mesurer les impacts environnementaux provoqués par une massification du télétravail par rapport à un scénario de référence représentatif des pratiques de télétravail en 2025. La différence permet d’estimer les effets directs et indirects positifs et négatifs ainsi que les effets rebond.

La comparaison a ainsi porté sur trois scénarios, comparés au même scénario de référence :

  • l’un sans télétravail,
  • l’un où il serait généralisé,
  • enfin, un dernier où il serait limité.

Le scénario de massification apparaît comme intéressant sur le plan environnemental, mais le bilan des effets est très contrasté et dépend de certains facteurs précis.

Une baisse des déplacements en voiture

Le principal effet positif de la massification du télétravail concerne les émissions de gaz à effet de serre et la consommation de ressources fossiles qu’il permettrait d’éviter. Cela tient, avant tout, à la réduction des déplacements en voiture.

L’étude a été menée sur trois types de territoire : les petites « aires d’attraction » (50 000 à 200 000 habitants), les moyennes (200 000 à 700 000 habitants) et les grandes (plus de 700 000 habitants).

Elle montre que ce bénéfice se vérifie surtout dans les petites aires d’attraction, où le nombre de télétravailleurs a le plus de probabilités d’augmenter par rapport au scénario de référence, et où la dépendance à la voiture individuelle est plus forte du fait de trajets plus longs et de transports en commun moins présents. Dans ces zones, le télétravail peut éviter jusqu’à 8 kg d’équivalent CO₂ par habitant et par an.

D’autres effets positifs pourraient être observés en cas de généralisation du télétravail, comme la fermeture temporaire de certains bureaux permettant d’en abaisser le chauffage, ou encore une moindre construction de nouvelles surfaces de bureau.

Des effets indirects à prendre en compte

Le bilan n’est toutefois pas entièrement rose. Travailler chez soi induit souvent une hausse du chauffage à domicile, surtout en hiver. Cela représente en moyenne 1,4 kilowattheure (kWh) supplémentaire par jour, soit entre 3,5 % et 7 % de la consommation journalière d’un foyer, selon une étude menée en 2023 par l’Ademe et l’Institut français pour la performance du bâtiment (IFPEB) sur l’impact énergétique du télétravail.

Un autre impact négatif est l’achat de mobilier (fauteuil) ou d’équipements informatiques (écran supplémentaire) ainsi que l’utilisation de la connexion Internet du domicile. Cela peut peser sur l’épuisement des ressources, quand on sait les coûts environnementaux et les dépendances générés par la numérisation de la société : un smartphone contient à lui seul une cinquantaine de métaux, par exemple.

Par ailleurs, le télétravail peut avoir des effets indirects sur les déplacements, en engendrant des trajets supplémentaires. Par exemple pour des courses, qui autrefois étaient réalisées sur le chemin du travail, ou bien en provoquant des déménagements vers des zones plus éloignées. Tous ces effets peuvent atténuer les gains évoqués précédemment.

Une pratique à organiser

Certaines pratiques organisationnelles pourraient limiter ces effets négatifs et maximiser l’impact positif du télétravail.

Sur la gestion des bâtiments, une fermeture totale de l’édifice pendant au moins 48 heures permettrait, selon une expérimentation menée par l’Ademe et l’IFPEB sur dix bâtiments administratifs, de diminuer leur consommation énergétique quotidienne de 25 % à 40 % grâce à l’arrêt du chauffage, de l’éclairage et de la ventilation dans les locaux vides. On peut maximiser cet effet en privilégiant un télétravail total et simultané de tous les travailleurs sur certains jours de la semaine.

En outre, favoriser le télétravail en été et encourager le recours des télétravailleurs à des tiers-lieux à proximité de leur logement peut limiter son effet rebond sur le chauffage à domicile.

L’autre dimension porte sur les pratiques numériques : une meilleure gestion des outils est indispensable pour contenir leurs effets néfastes. Il s’agit, par exemple, de couper la caméra lors d’une visioconférence pour réduire par dix la consommation de données ou de privilégier le Wi-Fi au réseau mobile.

Un bilan positif à relativiser

L’analyse multicritères utilisée ici s’est intéressée à une quinzaine d’indicateurs, dont les trois principaux sont les gaz à effet de serre, l’épuisement des ressources fossiles et l’épuisement des ressources métalliques. Dans chaque cas, l’étude fait le bilan net entre les gains et les pertes. Le résultat montre que la massification du télétravail est positive sur la plupart des indicateurs d’un point de vue environnemental.

Toutefois, elle révèle aussi que ces gains sont assez modestes, en particulier sur les gaz à effet de serre, au regard des objectifs de décarbonation des déplacements en voiture à l’échelle d’une collectivité. La massification du télétravail y contribuerait, selon le type d’agglomération, à hauteur seulement de 2 % à 4 %.

En outre, ces gains risquent de diminuer dans le temps, puisqu’ils sont principalement liés à la mobilité, appelée à s’électrifier. Une moindre utilisation de la voiture aura donc moins de bénéfices à l’avenir. Par conséquent, le télétravail, s’il participe à la décarbonation, ne doit pas se substituer à des efforts de décarbonation plus profonds : il fait partie de la solution, mais dans des proportions très modestes.

The Conversation

Erwann Fangeat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. À quelles conditions le télétravail peut-il bénéficier à l’environnement ? – https://theconversation.com/a-quelles-conditions-le-teletravail-peut-il-beneficier-a-lenvironnement-275684

Le télétravail peut-il vraiment réduire nos émissions de CO₂ liées à la mobilité ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Bérangère Legendre, Professor, Université Savoie Mont Blanc

En France, aujourd’hui, plus d’un salarié du secteur privé sur cinq télétravaille au moins une fois par mois.
Chris Montgomery/Unsplash, CC BY

Intuitivement, la généralisation du télétravail ne peut qu’avoir certainement un effet bénéfique sur nos émissions de gaz à effet de serre, mais, lorsqu’on examine les chiffres, cela se révèle moins probant.


Télétravailler pour réduire son empreinte carbone : l’idée semble évidente. Moins de trajets domicile-travail, moins de voitures sur les routes, donc moins d’émissions. Cette intuition a largement accompagné l’essor du télétravail depuis la crise sanitaire.

En France, plus d’un salarié du secteur privé sur cinq télétravaille aujourd’hui au moins une fois par mois. Ils n’étaient que 4 % avant la crise sanitaire. Or, les trajets entre le domicile et le travail représentent une part importante des émissions de gaz à effet de serre liées aux déplacements. Entre 1999 et 2019, la distance entre le domicile et le travail a augmenté en France, en particulier pour les habitants des zones rurales. Près du trois quarts de ces trajets se font en voiture, et cette part dépasse 90 % dans les zones peu denses. En moyenne, en 2019 un salarié émettait donc environ 700 kg de CO₂ par an pour ses seuls déplacements domicile-travail, et jusqu’à 1,3 tonne pour les personnes qui se déplacent le plus.

Dans ce contexte, le télétravail pourrait apparaître donc comme une solution évidente : en supprimant une partie de ces déplacements, les émissions devraient mécaniquement diminuer. Mais cette logique suppose que le télétravail n’affecte que les trajets entre le domicile et le travail, sans modifier les autres comportements de mobilité, ce qui est loin d’être évident.

Du côté des chiffres

Pour mieux comprendre ces dynamiques, nous avons mené une grande enquête entre décembre 2022 et février 2023 auprès de 3 530 actifs français, qui ne télétravaillaient pas avant la crise sanitaire. Une partie d’entre eux est passée au télétravail après 2020, ce qui permet de comparer leurs comportements de mobilité avant et après cette transition.

À première vue, les résultats semblent sans appel. Les télétravailleurs émettent moins d’équivalent CO₂ pour leurs déplacements entre le domicile et le travail : environ – 34 % pour les trajets directs et – 26 % lorsque l’on inclut les détours quotidiens (courses, accompagnement des enfants, etc.). À l’échelle de l’ensemble des mobilités (hors avion), leurs émissions annuelles apparaissent également plus faibles, de l’ordre de – 12 %.

Pris tels quels, ces chiffres pourraient suffire à conclure que le télétravail est bénéfique pour le climat. Pourtant, cette lecture est incomplète, et potentiellement trompeuse.

Pourquoi comparer télétravailleurs et non-télétravailleurs ne suffit pas

Déjà, il faut noter que les télétravailleurs ne sont pas des travailleurs « comme les autres ». Ils occupent plus souvent des emplois qualifiés, résident dans des zones spécifiques, ont des revenus plus élevés et des contraintes de mobilité différentes. Autrement dit ils n’auraient pas nécessairement eu les mêmes émissions que les non-télétravailleurs, même sans télétravail.

Comparer directement ces deux groupes revient donc à confondre potentiellement l’effet du télétravail avec des différences préexistantes. Pour isoler l’effet propre du télétravail, il faut raisonner en termes d’analyse d’impact : comparer ce qui s’est effectivement produit à un scénario de référence crédible, dans lequel les mêmes individus n’auraient pas télétravaillé.

Un effet réel mais plus modeste qu’il n’y paraît

Une fois cette approche mise en œuvre, le diagnostic se nuance. Le passage au télétravail, tel qu’il s’est opéré en France entre 2020 et 2023, a entraîné une baisse des émissions liées aux déplacements domicile travail, de l’ordre de 400 kg de CO₂ par an pour les personnes télétravaillant au moins deux jours par semaine. Cet effet est robuste et s’explique directement par la réduction du nombre de trajets.

En revanche, cette baisse est en partie compensée par d’autres ajustements : légère hausse des déplacements privés, réorganisation des trajets dans la semaine, ou encore disparition de certains « détours » auparavant intégrés au trajet domicile-travail. Ces effets, appelés « effets rebond » ne suffisent pas à annuler totalement les gains, mais ils en réduisent l’ampleur.

Le télétravail, un levier utile pour réduire l’empreinte carbone liée à la mobilité, mais un levier limité

Au final, le télétravail a réduit les émissions liées à la mobilité, mais dans des proportions plus modestes que ce que l’intuition initiale laisse penser. Rapporté à l’empreinte carbone moyenne d’un Français, et sachant que tous les travailleurs ne télétravaillent pas, l’effet reste limité.

Par ailleurs, si l’enquête dont sont issus ces résultats permet de renseigner finement les habitudes hebdomadaires de mobilité et l’organisation du travail d’un échantillon représentatif de la population en emploi en France, elle n’intègre pas d’autres effets qui méritent tout autant l’attention des chercheurs : l’empreinte carbone de l’usage du numérique en situation de télétravail, ou encore les comportements de consommation d’énergie à domicile et au travail des salariés.

Faut-il en conclure que le télétravail est inutile pour le climat ? Pas nécessairement. Mais ces résultats invitent à dépasser une vision simpliste.

La question n’est pas seulement de savoir si le télétravail réduit les émissions, mais dans quelles conditions il peut réellement le faire. En effet, il est important de s’intéresser également aux mécanismes économiques de long terme qui sont à l’œuvre. C’est précisément ce que permet la modélisation théorique en économie : simuler l’ajustement de l’économie lorsque de profonds changements interviennent.

Télétravail et arbitrages sur le marché du travail

Sur le marché du travail, les individus arbitrent entre le salaire proposé et les coûts associés à l’emploi, au premier rang desquels figurent les coûts de mobilité. Plus un emploi est éloigné du domicile, plus les coûts de mobilité sont élevés, ce qui peut dissuader certains travailleurs d’accepter certaines offres d’emploi.

Le télétravail modifie donc profondément les arbitrages des travailleurs. En réduisant le nombre de jours de déplacement, il diminue le coût de mobilité associé à un emploi donné. Cela permet à certains travailleurs d’accepter des emplois plus éloignés, qu’ils n’auraient pas acceptés autrement, et améliore l’accès à l’emploi pour les personnes vivant loin des centres d’activité.

Du point de vue de l’emploi, cet effet est donc théoriquement positif. Du point de vue environnemental, il est ambigu : accepter des emplois plus éloignés peut conduire à des distances domicile-travail plus longues les jours de présence sur site.

Une segmentation spatiale des travailleurs

Le télétravail induit donc une segmentation géographique. Les travailleurs vivant loin des centres d’emploi sont plus enclins à accepter des postes offrant du télétravail, tandis que ceux vivant à proximité continuent plus souvent à travailler sur site.

Cette segmentation a un double effet. D’un côté, elle concentre le télétravail chez les travailleurs pour lesquels la réduction des déplacements est la plus importante en termes de kilomètres évités. De l’autre, elle modifie la répartition spatiale des travailleurs et influence les comportements de mobilité de l’ensemble de la population active.

Peu de travaux ont pour l’instant documenté les mobilités résidentielles liées au télétravail en France. En 2022, les économistes Marie‑Laure Breuillé, Julie Le Gallo et Alexandra Verlhiac ont cependant montré que le télétravail tendait à accentuer certaines tendances de migrations des villes vers les campagnes grâce à la flexibilité offerte par le télétravail.

Un effet rebond inattendu : le choix du véhicule

Un autre mécanisme, moins intuitif, concerne le choix du type de véhicule. Si les véhicules électriques coûtent cher à l’achat, leur utilisation au quotidien est moins onéreuse : charger son véhicule électrique coûte moins cher que faire le plein d’une voiture thermique. Les véhicules électriques deviennent donc rentables au-delà d’un certain nombre de kilomètres parcourus.

En réduisant la fréquence des déplacements domicile-travail, le télétravail peut faire passer certains travailleurs en dessous de ce seuil de rentabilité. Résultat : l’adoption des véhicules électriques peut ralentir chez certains télétravailleurs, ce qui constitue un effet rebond susceptible de réduire les gains environnementaux attendus.

Intensité du télétravail : un facteur clé

Les simulations issues des modèles montrent également que l’impact environnemental du télétravail dépend fortement de l’intensité à laquelle il est pratiqué. Un scénario dans lequel une grande proportion de travailleurs télétravaille un seul jour par semaine n’est pas nécessairement le plus favorable.

À l’inverse, une part plus réduite de travailleurs télétravaillant deux ou trois jours par semaine peut conduire à des réductions d’émissions plus importantes. Autrement dit il vaut parfois mieux peu de télétravailleurs faisant beaucoup de télétravail que beaucoup de télétravailleurs en faisant peu.

Télétravail et politiques climatiques : des interactions décisives

Enfin, le télétravail n’agit pas isolément. La modélisation théorique permet de simuler l’impact du télétravail dans un contexte où sont menées des politiques environnementales qui ne sont pas actuellement en place : que se passerait-il dans une économie avec une taxe carbone respectant la trajectoire du prix du carbone initialement prévue par le rapport Quinet ? Dirigé par l’économiste Alain Quinet pour France Stratégie, ce document de référence fixe une valeur de long terme au carbone afin d’aider l’État, les entreprises et les citoyens à orienter leurs choix vers des solutions compatibles avec la lutte contre le changement climatique.

Cette valeur donne donc une trajectoire de long terme, une référence scientifique sur laquelle s’appuyer pour fixer par exemple le niveau d’une taxe carbone compatible avec des objectifs de neutralité carbone. En France, la taxe carbone actuellement en vigueur n’a pas évolué depuis le mouvement des gilets jaunes (2018-2019), elle est donc inférieure à la trajectoire identifiée par le rapport Quinet.

Que se passerait-il en particulier si les recettes d’une telle taxe étaient reversées à la population sous forme de subvention à l’adoption du véhicule électrique ?

Dans ce contexte, une politique climatique ambitieuse peut réduire l’effet marginal du télétravail sur les émissions. Mais le télétravail peut aussi améliorer l’acceptabilité sociale de ces politiques, en réduisant la part du revenu consacrée aux coûts de transport, en particulier pour les travailleurs les plus éloignés des centres d’emploi.

Penser le télétravail comme un outil parmi d’autres

Le télétravail peut donc contribuer à la décarbonation des mobilités, mais seulement sous certaines conditions : intensité suffisante, articulation avec les politiques de mobilité et prise en compte des effets rebond.

La question n’est donc pas de savoir si le télétravail est bon ou mauvais pour le climat, mais comment l’intégrer intelligemment dans une stratégie plus large de transformation des mobilités et de l’organisation du travail.

The Conversation

Bérangère Legendre a reçu des financements de la chaire de l’économie environnementale (CLEE).

Sarah Le Duigou ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le télétravail peut-il vraiment réduire nos émissions de CO₂ liées à la mobilité ? – https://theconversation.com/le-teletravail-peut-il-vraiment-reduire-nos-emissions-de-co-liees-a-la-mobilite-276989

Congo-Brazzaville : face à une opposition divisée, Sassou Nguesso en route pour prolonger son règne

Source: The Conversation – in French – By Ngodi Etanislas, enseignant-chercheur, Université Marien Ngouabi

Les Congolais se rendront aux urnes le 15 mars 2026 pour élire leur président, dans un contexte marqué par une majorité présidentielle structurée et une opposition fragmentée, incapable de présenter un candidat unique. Le Parti congolais du travail (PCT), au pouvoir depuis la fin de la guerre civile de 1997, et ses alliés exercent un contrôle étendu sur l’appareil de l’État et les organes électoraux. La participation des citoyens, notamment celle des jeunes aspirant au changement, reste un enjeu crucial pour la légitimité du vote, mais l’apathie et le désintérêt réduisent son impact potentiel.

La crédibilité du processus électoral est également contestée, avec des inquiétudes sur l’accès des opposants aux médias publics, la fiabilité du fichier électoral et l’impartialité de la Commission nationale électorale indépendante. Etanislas Ngodi a étudié, entre autres, les systèmes politiques et les dynamiques partisanes au Congo-Brazzaville. Il s’est entretenu avec The Conversation Africa sur les enjeux du scrutin présidentiel.


Quels facteurs institutionnels ou politiques vous paraissent les plus décisifs pour l’issue du scrutin ?

Le scrutin présidentiel du 15 mars 2026 est marqué par une majorité structurée et organisée, une opposition fragilisée et en quête d’unité et un espace civique rétréci.

La mise en place par le Parti congolais du travail et ses alliés de conditions visant la conservation du pouvoir se traduit par un verrouillage du processus électoral. Celui-ci s’opère notamment à travers le contrôle de l’appareil d’État (administration, sécurité, médias publics) et des organes de gestion des élections (Commission nationale électorale indépendante, Direction générale des affaires électorales, Cour constitutionnelle, etc.).

Le président sortant Denis Sassou Nguesso s’appuie aussi sur le soutien de son parti et de ses alliés à travers la mobilisation politique de ses membres et l’ancrage institutionnel et administratif. Il mise également sur la création de réseaux clientélistes pour assurer une large victoire dès le premier tour.

Autour du candidat se greffent des dynamiques politiques et citoyennes de mobilisation incluant toutes les couches sociales. Parmi elles figure le Patriarche, mouvement de soutien politique centré sur Denis Sassou Nguesso, connu sous l’appellation « Vague bleue ». On note aussi le mouvement Timonier, incarné par le parti au pouvoir (PCT) comme dispositif politico-idéologique de mobilisation, ainsi que d’autres dynamiques telles que Pona Ekolo, dirigé par Hugues Ngouelondelé.

Par ailleurs, l’opposition congolaise aborde le scrutin en rangs dispersés. Elle a été incapable de trouver un consensus pour une candidature unique, réduisant fortement les chances d’une alternance démocratique dans le pays. Six candidats d’opposition sans véritable base politique sont officiellement en lice. Il s’agit de Joseph Kignoumbi Kia Mboungou, Nganguia Engambe-Anguios, Dave Uphreim Mafoula, Destin Melaine Gavet Elengo, Vivien Romain Manangou et Mabio Mavoungou Zinga.

Certaines figures historiques de l’opposition ayant marqué la scène politique au cours des dix dernières années (Mathias Dzon, Clément Miérassa, Claudine Munari, etc.) n’ont pas réussi à former une coalition solide susceptible de concurrencer efficacement le pouvoir en place.

L’opposition parlementaire, incarnée par l’Union panafricaine pour la démocratie sociale (UPADS) de l’ancien président Pascal Lissouba et l’Union des démocrates et humanistes-Yuki (UDH-YUKI) de Guy Brice Parfait Kolélas, décédé en mars 2021, a brillé par son boycott. Elle évoque des problèmes de gouvernance électorale (biométrie, fiabilité du fichier électoral, impartialité des organes de gestion des élections, etc).

L’impact d’actions pré-électorales a été manifeste à travers les opérations de répression, les intimidations et pressions politiques mises en place par le pouvoir à la veille du scrutin. L’opération de lutte contre criminalité urbaine et la délinquance juvéniles lancée en novembre 2025 par la Direction générale de la sécurité présidentielle (DGST) en est une. Il y a également les attaques des 11 et 13 janvier 2026 dans le département du Pool (sud-ouest du pays) ont visé à créer un climat de peur et de terreur parmi les opposants et activistes. Cette situation remet en question les conditions de concurrence libre et équitable du scrutin.




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Quel impact la participation électorale pourrait-elle avoir sur l’équilibre des forces en présence ?

Les enquêtes Afrobarometer (rounds 9 et 10) réalisées dans le pays en 2023 et 2024 montrent que près de 53,4 % des répondants avaient déclaré avoir voté lors des dernières élections. Quelque 41,6 % des répondants affirmaient ne pas avoir voté pour diverses raisons. Parmi celles-ci figurent la non-inscription sur les listes électorales (13,1 %).

Il y a également le désintérêt pour la politique et l’apathie au vote (12,1 %), le manque de temps (4,3 %) et l’absence de candidats ou de partis politiques proches du peuple (4,7 %). D’autres motifs évoqués concernaient le manque de confiance dans le processus électoral, notamment envers les organes de gestion des élections.

Les expériences électorales passées ont montré comment la participation électorale demeurait un déterminant de légitimité et de crédibilité. L’un des enjeux de ce scrutin demeure le taux de participation, signe de légitimité populaire pour l’élection et le vainqueur.

A ce sujet, l’absence de candidats de taille face au président sortant, les appels au boycott lancés par l’opposition radicale et l’apathie des citoyens aux processus électoraux pourraient entraîner une faible participation.

Comment la participation électorale peut-elle influencer l’équilibre politique du scrutin présidentiel ?

Les débats autour des processus électoraux dans le pays se concentrent généralement sur l’écart entre les chiffres officiels annoncés par le ministère de l’Intérieur et les observations sur le terrain, faites par les organisations de la société civile et les partisans de l’opposition. Ils portent également sur l’impact du désengagement citoyen. Toutefois, le niveau de participation ne pourrait pas changer l’équilibre politique à l’issue de cette élection.

Pour lutter contre l’abstention élevée, le pouvoir en place pourrait s’appuyer sur les stratégies clientélistes pour susciter une forte participation citoyenne. De son côté, l’opposition radicale pourrait mettre en avant l’intrigue selon laquelle, l’élection en cours n’a pas d’enjeu majeur, faute de challenger crédible face au président sortant, comparablement à l’élection présidentielle du 20 mars 2016.




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Lors de ce scrutin, Denis Sassou Nguesso faisait face à des opposants de taille (Jean‑Marie Michel Mokoko, André Okombi Salissa, Guy Brice Parfait Kolelas …). Cette stratégie pourrait susciter une faible participation des électeurs au vote et renforcerait le désintérêt ou le découragement des jeunes et/ou nouveaux électeurs aspirant au renouvellement de la classe politique.

Dans quelle mesure la crédibilité du processus électoral pèsera-t-elle sur les résultats finaux ?

La question de la crédibilité du scrutin constitue l’un des enjeux les plus sensibles de cette élection. Elle ne détermine pas seulement qui gagne, mais aussi comment le résultat est accepté, interprété et comment il assure la stabilité politique post-électorale. Au regard des lacunes susmentionnées en ce qui concerne la gouvernance électorale, il est évident que le manque de transparence, de caractère inclusif et d’équité dans le cadre du scrutin de mars 2026 suscite des contestations, même par les perdants.

Les élections organisées régulièrement depuis 2002 ont souvent été considérées comme peu compétitives et peu transparentes par des observateurs. Parmi eux figurent notamment les missions d’observation électorale internationales, les organisations de la société civile congolaise et certains analystes politiques. Ces derniers soulignent notamment des dysfonctionnements majeurs concernant l’accès équitable aux médias, comme le déséquilibre de couverture dans les médias publics et les restrictions ou intimidations envers certains candidats.

Des inquiétudes persistent aussi quant à la fiabilité du fichier électoral (audit indépendant du fichier, radiation des doublons et des personnes décédées, inscription des nouveaux majeurs et transparence dans l’affichage des listes, etc.).

La confiance accordée à la Commission nationale électorale indépendante (CNEI) fait également l’objet de débats récurrents sur son impartialité. Ces critiques portent notamment sur le mode de désignation des membres, l’équilibre entre majorité, opposition et société civile, ainsi que sur la capacité logistique (distribution du matériel, formation des agents, remontée des résultats).

L’opposition radicale, pour avoir opté pour le boycott, n’aura moins de légitimité pour mobiliser des recours ou des contestations. Elle facilite ainsi l’acceptation des décisions des institutions électorales par les différentes parties prenantes.

Comment la longévité politique de Denis Sassou Nguesso influence-t-elle la compétition électorale actuelle ?

Le président sortant, Denis Sassou Nguesso au pouvoir depuis 1979, constitue l’un des facteurs structurants majeurs de la compétition électorale du 15 mars 2026 en République du Congo. Son ancienneté ne joue pas seulement sur son image, mais sur l’architecture même du champ politique. Son parti, le PCT, contrôle largement l’appareil d’État, y compris les moyens de communication, les ressources publiques locales et une grande part de l’administration mobilisée dans le cadre de sa campagne électorale.

Après quatre décennies au sommet de l’État, le président Denis Sassou Nguesso a façonné les équilibres institutionnels. Il continue d’influencer les nominations dans l’administration, les forces de sécurité et les institutions clés (parlement, commission électorale, conseils consultatifs, etc.).

La longévité est présentée par les partisans du pouvoir comme un gage d’expérience politique, notamment à travers la maîtrise des équilibres internes et le bilan des différents projets de société (communication centrée sur les infrastructures, les projets publics et la paix, etc.). Elle est également perçue comme un facteur de stabilité politique et sécuritaire, constituant une garantie de continuité institutionnelle.

Pour l’opposition, elle contribue à la restructuration du paysage partisan, la marginalisation de certaines figures historiques et l’émergence des oppositions divisées ou personnalisées par le pouvoir. Dans ce contexte, émergent des discours sur le renouvellement qui deviennent plus audibles, la nécessité pour les jeunes de solliciter le changement de système politique et les aspirations à une alternance générationnelle.

The Conversation

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ref. Congo-Brazzaville : face à une opposition divisée, Sassou Nguesso en route pour prolonger son règne – https://theconversation.com/congo-brazzaville-face-a-une-opposition-divisee-sassou-nguesso-en-route-pour-prolonger-son-regne-277442