Comment la Russie s’approche des satellites européens pour capter leurs communications

Source: The Conversation – in French – By Aleix Nadal, Analyst, Defence, Security and Justice team, RAND Europe

Les infrastructures européennes de télécommunications figurent parmi les cibles potentielles des opérations d’interception menées par certains satellites russes. wikicommon, Fourni par l’auteur

Les activités de satellites russes près d’appareils européens inquiètent les autorités. Entre espionnage orbital et démonstration de force, ces opérations pourraient annoncer une nouvelle phase de compétition stratégique dans l’espace.


Les autorités européennes ont récemment tiré la sonnette d’alarme après l’interception par la Russie de communications transitant par des satellites européens. Mais le problème ne date pas d’hier.

Ainsi depuis la première invasion de l’Ukraine en 2014, deux satellites russes suivent discrètement des engins spatiaux européens. Ils ont manœuvré suffisamment près pour faire craindre qu’il ne s’agisse pas seulement d’opérations d’observation.

En 2018, Florence Parly, alors ministre de la Défense avait accusé la Russie d’espionnage après que l’un de ces engins avait été repéré à proximité d’un satellite militaire franco-italien de télécommunications. Deux satellites d’Intelsat avaient été visés de manière similaire auparavant.

Ces opérations dites de « proximité et de rendez-vous » (RPO), au cours desquelles un engin spatial manœuvre délibérément pour s’approcher d’un autre objet ou opérer à proximité de lui dans l’espace, deviennent de plus en plus courantes en orbite géostationnaire (GEO), où les satellites restent pratiquement immobiles au-dessus d’un même point de la Terre.

Les opérations RPO ne sont pas intrinsèquement malveillantes. Elles peuvent par exemple servir à ravitailler un satellite afin d’en prolonger la durée de vie, ou à retirer des satellites hors service et des débris pour maintenir les orbites dégagées en vue de futures missions.

Mais la technologie qui permet d’améliorer la manœuvrabilité des satellites est à double usage — elle peut avoir des applications à la fois civiles et militaires. Toute la difficulté consiste donc à déterminer l’intention derrière ces manœuvres et, le cas échéant, à y répondre de manière appropriée.

Inspection de satellites

Lancés respectivement en 2014 et en 2023, les deux « inspecteurs » russes Luch/Olymp 1 et 2, des satellites très secrets, s’inscrivent dans les efforts de Moscou pour identifier d’éventuelles vulnérabilités techniques dans les satellites des pays de l’Otan.

Si tel avait été leur seul objectif, les responsables européens auraient eu peu de raisons de s’en inquiéter ou de protester. S’approcher d’un satellite pour en analyser les caractéristiques n’a rien de nouveau et ce type de mission n’est pas propre à la Russie.

Par le passé, les satellites d’inspection du programme américain Geosynchronous Space Situational Awareness Program (GSSAP) se sont approchés à moins de dix kilomètres d’autres satellites dans certaines missions. Même des entreprises commerciales commencent désormais à proposer des services d’inspection.

Une entreprise australienne appelée HEO a récemment survolé un satellite chinois classifié afin d’en révéler certaines caractéristiques techniques. En théorie, ce type d’informations pourrait, à l’avenir, être utilisé pour perturber le fonctionnement de satellites.

Cependant, les satellites russes ont souvent suivi le même engin spatial pendant des mois, s’approchant parfois à moins de cinq kilomètres de leur cible. Un comportement qui ne correspond pas vraiment au profil d’une mission d’inspection de satellites, laquelle consiste normalement à simplement passer à proximité, prendre des images puis repartir rapidement sur une autre trajectoire.

Les satellites GSSAP, par exemple, opèrent généralement par paires, selon une approche en tenaille : l’un évolue au-dessus de l’orbite géostationnaire (GEO) pour inspecter l’arrière du satellite ciblé, tandis que l’autre se place légèrement en dessous afin d’en observer l’avant.

Les satellites Luch, eux sont essentiellement des plateformes de « renseignement d’origine électromagnétique » (ce qu’on appelle plus communément « Sigint »). En les positionnant entre un satellite cible et sa station au sol, la Russie peut intercepter le signal et espionner les communications de satellites européens, comme ceux exploités par Eutelsat, une entreprise française, ou par Intelsat, une société luxembourgo-américaine. Ces satellites européens fournissent notamment de la bande passante aux armées européennes pour leurs communications sécurisées.

Pris isolément, ces satellites doivent donc être considérés comme des outils de surveillance plutôt que comme des armes antisatellites — c’est-à-dire des engins capables de perturber ou de neutraliser un autre satellite. Les satellites russes se contentent ici de collecter des informations. À ce titre, ils ne constituent pas, en eux-mêmes, une menace majeure pour la sécurité.

Mais l’espace reste étroitement lié aux dynamiques géopolitiques qui se jouent sur Terre. Toute opération spatiale russe doit ainsi être comprise comme s’inscrivant dans une stratégie plus large visant à engranger des avantages stratégiques — qu’il s’agisse d’obtenir un avantage militaire face à l’Ukraine ou de contraindre les pays européens à retirer leur soutien à Kiev.

Menace future

Dans cette perspective, les opérations menées par les satellites Luch pourraient être interprétées non seulement comme un effort « Sigint », mais aussi comme un avertissement adressé aux pays européens : leurs satellites restent vulnérables à d’éventuelles perturbations.

Comme l’a souligné le général de division Michael Traut, commandant du Commandement spatial allemand, les satellites Luch ont probablement aussi intercepté les liaisons de commande de leurs cibles. Ces liaisons correspondent à des transmissions supposées sécurisées envoyées depuis les stations au sol vers les satellites afin de leur transmettre des instructions opérationnelles.

Si cela se confirme, la Russie pourrait potentiellement reproduire les signaux de liaison montante utilisés par les stations au sol pour contrôler les satellites, ce qui lui permettrait de perturber à l’avenir les opérations spatiales européennes.

Antennes satellites
Les satellites russes pourraient avoir intercepté des transmissions en provenance de stations au sol, ce qui leur donnerait la capacité de perturber le fonctionnement d’engins spatiaux européens.
Trisna.id

Si ce scénario vous semble familier, c’est qu’il rappelle la campagne hybride menée par la Russie contre les câbles sous-marins européens. Celle-ci s’est traduite par des années de cartographie clandestine des infrastructures occidentales et, plus récemment, par une série d’actions visant à sectionner des câbles à fibre optique.

Les opérations de proximité menées ces dernières années par les deux satellites Luch pourraient ainsi annoncer des actions plus lourdes à l’avenir, si la Russie échoue à dissuader l’Europe de poursuivre son soutien à l’Ukraine.

Que peut faire l’Europe dans ce scénario ? Une première étape bienvenue a été de rendre publiques des informations sur les activités russes en orbite géostationnaire. Jusqu’ici, les opérations spatiales étaient le plus souvent enveloppées de secret.

Davantage de transparence pourrait permettre de délégitimer ces pratiques aux yeux de la communauté internationale, tout en justifiant le développement par l’Europe de ses propres capacités de contre-espace à des fins de défense.

De fait, plusieurs pays européens, dont le Royaume-Uni et l’Allemagne, plaident désormais plus ouvertement pour le déploiement de leurs propres capacités de défense spatiale. La Russie a par ailleurs déjà démontré d’autres moyens d’action en orbite reposant sur des opérations de proximité et pouvant être utilisées comme armes antisatellites.

Sans un éventail complet d’outils, incluant des moyens d’autodéfense, l’Europe pourrait se retrouver exposée à des actions spatiales plus agressives et auxquelles elle n’est pas suffisamment préparée. Protéger sa dépendance aux services spatiaux — des communications militaires à la connectivité indispensable pour l’économie — implique donc de faire de la sécurité en orbite un élément central de sa stratégie.

The Conversation

Aleix Nadal ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la Russie s’approche des satellites européens pour capter leurs communications – https://theconversation.com/comment-la-russie-sapproche-des-satellites-europeens-pour-capter-leurs-communications-277532

La Russie, l’autre perdante de l’opération « Epic Fury » ?

Source: The Conversation – in French – By Cyrille Bret, Géopoliticien, Sciences Po

L’attaque contre l’Iran affaiblit un allié capital de Moscou. Il y a un an déjà, ce dernier n’avait pas sauvé son autre partenaire régional, Bachar Al-Assad. La prudence russe sur l’Iran démonétise le Kremlin dans le « Sud global ». Pour autant, la Russie peut aussi tirer des bénéfices de la déstabilisation du Moyen-Orient : l’attention mondiale se détourne de l’Ukraine ; les prix des hydrocarbures augmentent ; un changement de régime à Téhéran créerait un précédent justifiant les attaques contre Volodymyr Zelensky à Kiev…


La Fédération de Russie est-elle d’ores et déjà, après la République islamique d’Iran, la grande perdante de la guerre aéronavale menée par Israël et les États-Unis tout à la fois contre le régime des mollahs, contre le programme nucléaire iranien, contre l’appareil sécuritaire et contre le réseau international de cette puissance régionale ?

Le partenariat global russo-iranien signé en janvier 2025 n’assurera pas la défense de l’Iran, hormis les protestations formulées publiquement par les autorités russes quelques heures après le début des frappes.

Après la chute de la famille Al-Assad en Syrie, la Russie semble privée d’un relais essentiel dans la région et, plus largement, sur la scène mondiale. Pour autant, il est sans doute très prématuré d’annoncer la fin de l’influence russe au Moyen-Orient.

Des revers indiscutables

Même si Moscou a enregistré, ces dernières années, certains succès diplomatiques sur le continent africain, ses réseaux d’alliances s’effritent : renversement du régime syrien en décembre 2024, enlèvement spectaculaire du président vénézuélien Nicolas Maduro en janvier 2026, mort du guide suprême iranien Ali Khamenei et possible effondrement de la République islamique… La Russie a perdu des soutiens de poids sur la scène internationale pour sa lutte d’influence contre l’Occident et pour son invasion de l’Ukraine. D’évidence, le soutien de Moscou ne donne pas d’assurance-vie aux dirigeants alliés — et cette conclusion est d’ores et déjà tirée dans le « Sud global ».

Même si la République islamique d’Iran reste en place, la Russie perd, du fait de son durable affaiblissement, un levier d’influence dans la région. Surtout, la crédibilité internationale de Moscou est plus qu’écornée : le partenariat stratégique signé en janvier 2025 avec l’Iran n’est manifestement que d’une aide limitée, malgré l’excellence reconnue des systèmes russes des systèmes de défense anti-aérienne.

Ni sur le plan stratégique (accord de défense), ni sur le plan diplomatique (actions au Conseil de Sécurité des Nations unies), ni sur le plan capacitaire (exportations de matériels de défense), l’alliance russe ne paraît efficace ou protectrice. Engagées dans des opérations militaires de grande ampleur et de haute intensité sur des théâtres disjoints, la Fédération de Russie et la République islamique d’Iran ne peuvent s’épauler car les matériels militaires de chacun des partenaires vont à leurs fronts respectifs. Cet enseignement sera tiré cette fois-ci à Delhi et à Pékin, destinations privilégiées des matériels de défense russe en vertu d’accords de défense anciens.

Ultime revers, la Russie perd, avec l’opération israélo-américaine, son rôle de médiateur pour négocier des accords de non-prolifération avec l’Iran. Après une série de discussions purement bilatérales entre États-Unis et Iran puis après les frappes lourdes contre les sites iraniens, l’Iran n’a plus besoin d’avocat sur la scène internationale et la Russie ne peut plus se poser en intermédiaire entre Téhéran et le reste de la communauté internationale. Cette évidence est manifeste aux États-Unis comme en Europe.

Impuissante, décrédibilisée, marginalisée et inutile dans les affaires iraniennes, la Russie subit en ce moment une série de revers indiscutables dans la région et dans le monde.

Des risques ambivalents

Certaines conséquences de la guerre actuelle contre l’Iran sont plus difficiles à évaluer et peuvent présenter des avantages conditionnels et inattendus pour Moscou.

Sur le plan politique, un changement de régime (hypothétique en l’état actuel) à Téhéran serait en soi une mauvaise nouvelle pour le Kremlin : la lutte constante de la présidence Poutine contre les « révolutions de couleur » des années 2000, les protestations de Moscou contre la chute de Milosevic en Serbie en 2000, celle de Kadhafi en Libye en 2011 et, plus récemment, celle de Ianoukovitch en Ukraine en 2014, constituent un axe directeur de sa diplomatie. Toutefois, le renversement de dirigeants par la force militaire à Caracas comme à Téhéran donne indiscutablement un précédent objectif pour justifier des attaques contre la présidence Zelensky en Ukraine et contre tel ou tel autre dirigeant de l’ancien espace soviétique. En d’autres termes, Donald Trump essaie de faire à Téhéran ce que Vladimir Poutine aurait voulu réaliser à Kiev.

Sur le plan des matériels de défense, Moscou avait importé des drones Shahed d’Iran dans la première phase du conflit contre l’Ukraine. Mais, à la faveur des destructions réalisées en Iran, la Russie, qui désormais produit les Shahed elle-même, peut s’imposer sur les anciennes « parts de marché » iraniennes de ce secteur en croissance — à condition toutefois de ne pas consommer tous ses matériels sur le front ukrainien.

La plus grande inconnue concerne l’inflexion que cette guerre donnera au rapprochement entre Poutine et Trump médiatisée par la rencontre en Alaska le 15 août 2025. D’un côté, Moscou est engagé diplomatiquement et militairement aux côtés de l’Iran, ciblé par les États-Unis. Mais, d’un autre côté, Moscou peut aussi instaurer avec Washington une forme de troc, qui verrait le Kremlin réagir avec modération à la chute de la République islamique en contrepartie de concessions notables de la Maison-Blanche sur le dossier ukrainien.

Des opportunités de court et moyen terme pour Moscou

Dans la crise actuelle, la Russie peut toutefois exploiter plusieurs opportunités.

À brève échéance, la hausse des prix des hydrocarbures peut augmenter les recettes des sociétés russes et, indirectement, les recettes fiscales de l’État fédéral russe. La Chine et l’Inde sont en effet déjà des clients importants pour la Russie. Elles seront tentées de solliciter encore davantage leurs fournisseurs russes en cas de blocage durable du détroit d’Ormuz. Ce bénéfice de court terme doit être tempéré : d’une part, les hausses de prix ne peuvent être répercutées que sur les achats réalisés au jour le jour, pas sur les contrats de fourniture de long terme ; d’autre part, la hausse des prix des matières énergétiques peut être enrayée par une hausse de production de la part d’acteurs majeurs des marchés du gaz (Algérie, Russie elle-même) et du pétrole.

Toujours dans l’immédiat, Moscou peut exploiter le report de l’attention internationale du théâtre ukrainien au Moyen-Orient afin de renforcer encore ses actions contre les populations et les infrastructures dans la profondeur en Ukraine. Et cela, d’autant plus que les armements utilisés par les Européens et les Américains au Moyen-Orient ne pourront pas prendre la direction de l’Ukraine (même si le soutien américain en matériels s’amenuise de toute façon pour l’Ukraine).

À la faveur de la confusion actuelle (le trop fameux brouillard de la guerre), la Russie peut également saisir l’occasion de multiplier les actions en dessous du seuil (cyberattaques, subversion, etc.) contre des États européens fortement mobilisés en faveur de l’Ukraine.

Enfin, à moyen terme, la Russie peut mettre à profit les conséquences de l’opération israélo-palestinienne pour revoir sa stratégie au Moyen-Orient. À l’égard des régimes égyptien et saoudien, elle peut se poser en alternative de stabilisation face à la suprématie militaire de la « Sparte » israélienne et à l’aventurisme guerrier de l’administration Trump. À une Turquie échaudée par la désorganisation durable des équilibres régionaux (spécialement en cas de crise des réfugiés en provenance d’Iran), elle peut proposer de renforcer les coopérations alternatives à l’Otan. Enfin, à l’allié chiite laissé seul face à l’attaque militaire massive, elle peut proposer un soutien pour la reconstruction de ses dispositifs de défense.

À court terme, la Russie a tout à perdre de l’opération contre l’Iran. Mais il convient de ne pas sous-estimer sa résilience dans la région.

The Conversation

Cyrille Bret ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La Russie, l’autre perdante de l’opération « Epic Fury » ? – https://theconversation.com/la-russie-lautre-perdante-de-loperation-epic-fury-277541

Tension de liquidité ou insolvabilité ? Pourquoi la restructuration de la dette du Sénégal serait une erreur stratégique

Source: The Conversation – in French – By Souleymane Gueye, Professor of Economics and Statistics, City College of San Francisco

Même si le ministre des Finances du Sénégal, Cheikh Diba, a réaffirmé son opposition à une restructuration, les appels en ce sens se multiplient. Beaucoup la présentent comme une nécessité technique. Les arguments avancés : répondre à la hausse rapide de l’endettement et à l’augmentation du service de la dette dans les recettes fiscales.

En effet, en 2026, le pays devra mobiliser 6 050 milliards de francs CFA pour ses besoins de financement et rembourser 747 milliards de francs pour satisfaire le service de la dette. De surcroît, les coûts d’emprunt ne cessent d’augmenter, atteignant 7 % en moyenne au moment où les maturités se raccourcissent entraînant une forte demande des bons du Trésor à un an.

Pourtant, cette évidence frappante mérite d’être examinée de près pour avoir une lecture non biaisée et factuelle de la situation du pays avant de recommander une restructuration immédiate de la dette.

En tant que chercheur ayant étudié les dynamiques de la dette souveraine du Sénégal et les prescriptions du FMI, j’estime que le débat doit distinguer clairement liquidité et solvabilité. Comme dans de nombreuses économies en développement, particulièrement en Afrique subsaharienne, le vrai défi du Sénégal n’est pas l’insolvabilité. Le défi réside dans la gestion des tensions de liquidité sans compromettre la souveraineté économique à long terme déclinée dans l’Agenda national de transformation, Sénégal 2050.

Cette Vision Sénégal 2050 doit être formalisée le plus rapidement possible sous forme de plan d’investissement sectoriel décennal avec des objectifs quantifiés par filière — hydrocarbures, agro-industrie, logistique, numérique — et des mécanismes de financement mixtes public-privé qui transforment la rente hydrocarbures en capacité productive diversifiée.




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Une telle stratégie d’allocation de financement des projets identifiés dans le Plan de redressement économique et social (PRES) étalée sur une longue période pourrait constituer un signal très fort en direction des bailleurs de fonds.

Ce que révèlent les récentes adjudications

Les récentes adjudications ou ventes de titres publics de 2026, plus particulièrement celles du 16 janvier, du 30 janvier et du 6 février, ont révélé un changement structurel dans le comportement des investisseurs.

Bien que la demande de titres émis par le Sénégal soit soutenue, elle reste concentrée de plus en plus sur les instruments de court terme tels que les Bons Assimilables du Trésor – titres de dette à court terme émis par l’État pour financer ses besoins de trésorerie. – avec maturité de 6 à 12 mois, un taux d’absorption de 70 %, et un taux de couverture à plus de 100 %. De leur côté, les obligations à long terme (Obligations Assimilables du Trésor, 3 ans) ne sont absorbées qu’à un taux de 19 %) et suscitent peu d’intérêt malgré des rendements très élevés.

L’adjudication de titres publics du Sénégal, organisée le 20 février 2026, confirme cette tendance et la prudence des investisseurs. Même si le Sénégal est parvenu à lever un total d’environ 158 millions de dollars, la structure de la demande révèle une nette aversion au risque sur le long terme. Les investisseurs affichent leurs préférences au court terme face aux incertitudes économiques auxquelles le pays est confronté.

Beaucoup d’économistes interprètent ce phénomène comme un verdict du marché anticipant une restructuration inévitable. À mon humble avis, cette conclusion est prématurée et injustifiée, car s’appuyant sur plusieurs confusions analytiques, malgré le récent classement du Sénégal en catégorie de risque 7 (le niveau de risque le plus élevé) par l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE).




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Conséquences économiques d’une restructuration

La restructuration de la dette publique est un outil extrême, conçu pour les situations où un État souverain n’est plus solvable, et non pour traiter des tensions intertemporelles de liquidité dans un contexte d’incertitude économique, le FMI refusant de se prononcer sur toute responsabilité sur la situation de la dette sénégalaise.

Contrairement au Ghana qui faisait face à une insolvabilité manifeste et à un défaut de paiement externe, le Sénégal reste confronté à une tension de liquidité -dans un marché régional dominé par les banques commerciales – due à l’inaccessibilité des marchés financiers internationaux.

La situation du Sénégal n’est pas comparable à celle du Ghana, même si le pays fait face à des finances relativement fragiles, à une marge budgétaire réduite et à des difficultés d’accès aux crédits commerciaux à taux conventionnels. Confondre tension de liquidité et insolvabilité est non seulement une conception erronée de la situation actuelle du pays mais revient aussi àtransformer un problème gérable en crise injustifiée.

Restructurer la dette sénégalaise sans démontrer son insolvabilité serait non seulement une erreur grave d’appréciation de la situation économique et financière du pays, mais aurait aussi des conséquences négatives sur l’activité économique du pays. Le Sénégal doit à tout prix éviter une restructuration immédiate de sa dette.

Déconstruction des arguments pour la restructuration

L’expérience récente du Ghana est souvent citée comme un modèle à suivre. Pourtant, elle illustre plutôt les risques d’une restructuration subie et tardive. Mise en œuvre sous forte pression du marché, elle a entraîné d’importantes pertes pour les banques locales, une contraction du crédit au secteur privé et des coûts sociaux et économiques élevés.

Bien loin de restaurer la souveraineté, elle a soumis la politique budgétaire du Ghana à un contrôle externe renforcé et a imposé en même temps un ajustement économique prolongé avec des conséquences économiques et sociales désastreuses pour les populations les plus vulnérables.




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La situation du Sénégal est fondamentalement différente. Le pays évolue au sein de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa). Son marché de la dette est dominé par les banques commerciales et donc structurellement orienté vers le court terme. Les contraintes réglementaires, les considérations de bilan et l’absence de grands investisseurs institutionnels expliquent cette préférence pour la liquidité.

Dans ce contexte, le rejet des obligations à long terme ne traduit nullement une anticipation de défaut de paiement, mais plutôt les limites structurelles du système financier régional.

Restructurer la dette sénégalaise dans ces conditions comporterait des risques systémiques majeurs. Les titres publics constituent un pilier des bilans bancaires dans toute l’Uemoa. Tout reprofilage contraint ou décote fragiliserait les institutions financières de la zone, restreindrait le crédit aux entreprises et ralentirait l’activité économique du pays. Les coûts sociaux d’une telle option sont souvent sous-estimés dans les débats focalisés principalement sur la seule contrainte budgétaire et financière.

En outre, l’idée selon laquelle la restructuration renforcerait la souveraineté économique doit être nuancée. En réalité, elle la réduit. En effet, elle impose une surveillance extérieure constante, durcit les conditionnalités et limite durablement la marge de manœuvre budgétaire du pays.

Par exemple, les pays qui ont préservé l’accès aux marchés financiers grâce à une stratégie crédible – la Côte d’Ivoire constitue un exemple régional notable – conservent davantage d’autonomie politique que ceux contraints à des renégociations brutales. La souveraineté économique ne se décrète pas par une restructuration. Elle se construit par la crédibilité budgétaire, la transparence et la discipline.




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Choisir sa trajectoire

Il faut donc choisir sa trajectoire et non la subir. Pour cela, il faut s’appuyer sur une stratégie intégrée de reprofilage et de redressement sur fond de crédibilité, de discipline et d’accès aux marchés. C’est ce que le Sénégal est en train de faire avec une réussite palpable grâce à une gestion optimale de la dette.

Cela ne signifie pas que le Sénégal peut se contenter de maintenir le statu quo. Refuser de restructurer n’est pas nier la gravité de la situation. C’est un choix conditionnel qui requiert un ajustement budgétaire crédible (compression des dépenses administratives, rationalisation des dépenses publiques, suppression des charges non prioritaires, consolidation des directions et des agences et collecte efficace des ressources fiscales).

Sur ce dernier point, les autorités sont en train de faire un excellent travail qui doit rassurer les bailleurs de fonds et restaurer la confiance financière car les rentrées fiscales du premier trimestre – plus de 500 milliards de francs CFA en moyenne par mois (838 millions de dollars US) – , s’annoncent particulièrement robustes.

Elles sont portées par l’impôt sur les sociétés, l’impôt sur le revenu, la TVA et les taxes sur les dividendes, qui contribueront directement à couvrir l’échéance de dette souveraine du mois de mars (480 millions de dollars dont un remboursement d’une tranche d’eurobond d’environ 396 millions de dollars US, le 13 mars 2026), une gestion de la dette transparente et un recours accru au financement concessionnel.

Sans ces éléments, le coût du refinancement à court terme pourrait devenir excessif, mais pour le moment les investisseurs se ruent sur les titres sénégalais traduisant un signal de confiance relativement fort malgré une dette cachée de plus de 12 milliards de dollars.

La véritable question n’est donc pas de savoir si le Sénégal doit restructurer sa dette par principe. Elle est de savoir si le pays peut encore choisir sa trajectoire plutôt que de la subir sous la contrainte d’une crise financière. Pour l’instant, ce choix est encore possible si les autorités présentent un plan crédible de compression des dépenses publiques et poursuivent une stratégie intégrée de reprofilage, d’ajustement crédible et de réinvestissement efficace des revenus tirés de l’exploitation des ressources naturelles du pays.

La restructuration doit demeurer un outil de dernier recours, et non une solution par défaut. Pour le Sénégal, comme pour de nombreuses économies en développement, préserver la crédibilité et la stabilité financières reste probablement le moyen le plus efficace de protéger la souveraineté économique.

The Conversation

Souleymane Gueye is affiliated with the American Economic Association

ref. Tension de liquidité ou insolvabilité ? Pourquoi la restructuration de la dette du Sénégal serait une erreur stratégique – https://theconversation.com/tension-de-liquidite-ou-insolvabilite-pourquoi-la-restructuration-de-la-dette-du-senegal-serait-une-erreur-strategique-276609

France’s National Health system explained to U.S. citizens in 2026

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean de Kervasdoué, Professeur d’économie de la santé, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

A US citizen spends 12,627 euros on annual medical care compared with 6,249 euros in France. MillaF/Shuttetstock

France’s vision of universal healthcare and America’s health insurance premium-reliant system are worlds apart. On October 1 2025, the US Federal Government shut down after an insufficient number of Democrat votes amid disputes over health policy led to a federal government budget deadlock

The longest shutdown in US history could have had dramatic consequences for part of the population, particularly for millions of Americans who would have lost their health insurance. President Trump is on a mission to dismantle policies introduced by Barack Obama (and maintained under the Biden administration) to improve access to health insurance for the most disadvantaged.

On top of the anticipated decline is the incredibly questionable policy of US Secretary of State for Health, Robert Francis Kennedy Jr, and his highly controversial views on vaccines.

Meanwhile, despite a 17.5 billion deficit and a need for reform, in terms of quality and access to medical care, France’s Assurance Maladie national healthcare system remains a “land of plenty”.

Efficient medical care, ‘à la française

A good starting point for explaining France’s national health service to Americans would be to step back in time.

In 1939, a US citizen’s life expectancy at birth was seven years higher than for a French citizen. Things have changed since then. In 2024, it was more than three and a half years lower: life expectancy stood at 79 in the United States compared to 82.5 in France. In 2025, however, healthcare expenditure per capita was equivalent to 12,627 euros in the United States (14,885 dollars), and 6,249 euros in France (7,367 dollars).

At national level, this translates into so-called health costs (mainly medical fees), representing 17.2% of GDP in the US and 11.4% in France. While changes in life expectancy are linked to lifestyle and eating habits (leading to obesity and diabetes), the effectiveness of medicine is playing an increasingly important role.

It is likely that the quality of healthcare for the majority of people is both better and more accessible in France.

When it comes to paying for medical care, France has a simple system: it is a country where you are covered by health insurance from birth. All legal residents are automatically registered with the health insurance system and, therefore, receive free healthcare for the most serious conditions, or care that is largely reimbursed within the compulsory health insurance scheme and covered by top-up insurance plans.

In the US, there is a three-tier social security system: Medicare for the over 65s and people with disabilities, Medicaid for the poorest, and the Veterans Health Administration for veterans.

Breakdown of health expenditure in the United States.
Healthsystemtracker

7.8% out-of-pocket expenses for French citizens

Thirty long-term serious conditions such as cancer, type 1 or 2 diabetes or psychiatric illnesses are fully covered (treatment is fully reimbursed) by the compulsory state health cover that is offered to all French citizens.

If we add top-up health insurance – now almost universal – patients in France actually only end up paying 7.8% of their healthcare costs. Admittedly, French citizens or their employers will have contributed in financing compulsory or top-up health insurance.

For most French people, there are few or no financial barriers to entry. These barriers have been further reduced for dental care, optical care and hearing care thanks to a universal policy implemented by Emmanuel Macron called “100% healthcare”.

On the whole the French system is more generous than those of comparable countries.

Patients are encouraged to register with a general practitioner with whom visits are then fully reimbursed. If they choose to consult a different health professional, it will only cost them a few euros more. Patients are can make same day appointments to see several specialists whose fees are largely reimbursed, that is unless they don’t charge rates higher than those set by the National Health Service (known as “excess fees”), a common practice in certain medical specialities.

France: a predominantly state-run health service

Like in the United States, France has public hospitals, private clinics and private non-profit clinics. All 31 of France’s university hospitals are state-funded.

France does, however have a higher percentage of private (for-profit) hospitals than the United States. In 2024, 33% of clinics in France were private compared to 20% in the US.

In France, private practice physicians are free to set up practice wherever they wish and are paid on a fee-for-service basis. In the majority of cases, doctors’ fees are set by the national health insurance system and are much lower than in the United States: 30 euros for a visit with a general practitioner in France, $150 in the United States, or 127 euros.

Strong French state regulation

It goes without saying that in France, the State is heavily involved in regulating its national health service.

Opening a pharmacy is impossible without administrative authorisation, for instance. The State, through its regional health agencies, controls all hospitals – public or private. It manages the register for all medical procedures, pricing and reimbursement rates for each medicine, X-ray or biological test a doctor prescribes. At national level, the State is responsible for appointing all directors and doctors in public hospitals, which employed nearly 1.1 million people at the end of 2021.

High-quality private establishments are present in France (they employed 315,000 people in 2022 and, I would again lay emphasis on how private doctors are free to set up their own practices and prescribe care as they see fit.

Despite everything, the French system is one of the most expensive in the Western world. Hospital stays account for a large proportion of expenditure. France has many specialists, and medication consumption is high.

TheAmerican system is is even more expensive, and, in reality, more inefficient because competition between private insurers does not lead to a reduction in the cost of services – as is often the case in a market economy – it results in inflation in insurance premiums. Backed firmly by their belief in the absolute and systematic benefits of all forms of competition, wealthy individuals in the United States take out insurance policies to cover the fees of renowned doctors and stays in luxury hospitals. In doing so, they ramp up the costs of medical goods and services.

The US healthcare system is, in essence, ‘inflationary’

Over time, US healthcare providers’ tariffs (having been made solvent by part of the demand) have increased, leading to inflation. The high expenditure of the US health service, which is an inherently inflationary system, compared to other Western countries, is mainly due to a difference in the pricing of medical goods and healthcare professionals’ fees.

The reforms during Barack Obama’s term in office did nothing to curb this inflation. Donald Trump says he wants to tackle this by putting pressure on drug prices in particular.

It is plain to see that universal health insurance allows for operational control over medical and hospital fees and the price of prescription drugs. This is the norm in OECD countries, such as France. This does not mean that doctors or nurses are poorly paid, or that there is no access to medical breakthroughs, but rather that regulation is safeguarded, i.e. not left to a market which, in the specific case of healthcare, mainly produces inflation.

Are the United States more socialist?

To conclude with a brief arithmetic demonstration: public health expenditure, financed by taxes and compulsory contributions, represents 43% of healthcare expenditure in the US, or 4,532 euros per capita per year (43% of the 10,517 euros in current healthcare expenses). In France, these expenses represent 79.4% or 4,195 euros or 4,863 dollars – 79.4% of 5,273 euros in current healthcare expenses per person per year, with the remainder being covered by patients themselves or their top-up health insurance plans.

In other words, US taxes provide more funding for the healthcare system in absolute terms! Can we safely say that this makes the United States more “socialist” in its approach? Obviously, there is no supporting evidence to suggest this, but it is clear that Americans pay twice for their healthcare: once through their taxes and a second time via their insurance premiums.

People in the US have long been aware of this and have become staunch supporters of universal health insurance, introduced by the late Senator Ted Kennedy, the youngest of the Kennedy brothers. The chances of such a reform making it onto the political agenda in the short term are nil because, to conclude with a quote from Marcel Proust’s Swann’s Way:

“The facts of life do not penetrate the sphere in which our beliefs are cherished; as it was not they that engendered those beliefs, so they are powerless to destroy them.”

Beliefs in the universal efficiency of the market are therefore as firm as they are costly, and are now more alive than ever.

The Conversation

Jean de Kervasdoué ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. France’s National Health system explained to U.S. citizens in 2026 – https://theconversation.com/frances-national-health-system-explained-to-u-s-citizens-in-2026-277289

Les animaux et le droit : vers une remise en question de nos catégories juridiques

Source: The Conversation – in French – By Daphnée B. Ménard, Doctorante en droit, avocate, LL.B., LL.M. , L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Les rapports que les sociétés humaines entretiennent avec les animaux ne sont pas fixes. Ils varient selon les époques, les cultures, les territoires et les mœurs.

La chasse à la baleine, pratiquée depuis le 9e siècle et industrialisée au 19e, en est un bon exemple. Longtemps normalisée, la chasse commerciale est interdite depuis le moratoire mondial de 1986 et, bien que trois pays la maintiennent encore, elle est désormais largement considérée comme éthiquement inacceptable. Ce glissement – de l’exploitation à la protection – illustre la relativité de nos rapports aux animaux et la possibilité d’une transformation importante.

Or, bien que les époques se succèdent, que les cultures se transforment et que les habitudes changent, deux idées persistent : celle selon laquelle l’être humain transcende le règne animal et n’en fait pas partie, et celle selon laquelle il existe des « catégories » d’animaux – de compagnie, de ferme ou « sauvage ». En tant que doctorante en droit à l’Université d’Ottawa, je m’intéresse aux rapports que nous entretenons avec les autres animaux sur le plan juridique.

Les animaux en droit : des biens et des personnes

Biologiquement, les humains sont des animaux. L’animalité est un continuum, et aucune frontière ne sépare les humains des autres espèces. Cependant, d’un point de vue moral et juridique, nous continuons de distinguer les humains et les animaux non humains.

Dans quasiment tous les systèmes juridiques, les animaux sont considérés comme des « biens », c’est-à-dire qu’ils sont appropriables. Ils peuvent être achetés, possédés, vendus, « utilisés ». Les humains, eux, bénéficient de la personnalité juridique, de droits fondamentaux et de la capacité d’intenter une action en justice pour faire valoir leurs droits. Cela n’a pas toujours été le cas : certains rapports humains étaient aussi largement fondés sur la propriété, d’une manière semblable à celle dont nous traitons les animaux aujourd’hui. Il suffit de penser à l’esclavage.

Le statut juridique de l’animal au Québec

Au Québec, le droit a connu une évolution notable. Depuis maintenant dix ans, le Code civil reconnaît que les animaux sont doués de sensibilité et possèdent des impératifs biologiques, même si les dispositions relatives aux biens continuent de s’appliquer à eux.




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La sensibilité – ou sentience – désigne la capacité d’un être vivant à ressentir des émotions et des sensations subjectives : douleur, plaisir, bien-être. Les impératifs biologiques, quant à eux, renvoient aux besoins essentiels d’un animal – physiques, physiologiques et comportementaux – liés à son espèce, son âge, sa race et son état de santé. Le chat qui fait ses griffes ou qui grimpe pour surveiller son environnement, le chien qui mâche des objets et explore en reniflant : ces comportements sont fondamentaux pour l’animal.

Malgré cette avancée juridique, le droit québécois continue de classer les animaux selon l’usage que nous en faisons – à la ferme, au laboratoire, à la maison –, ce qui engendre des protections inégales. Notamment, les animaux domestiques de compagnie sont mieux protégés en droit que les animaux utilisés en agriculture ou en recherche scientifique.

Définir le spécisme

Forgé par l’écrivain et psychologue britannique Richard D. Ryder en 1970, le mot spécisme établit un parallèle avec des formes connues de discrimination arbitraire comme le racisme et le sexisme.

Ainsi, le spécisme est une discrimination arbitraire selon l’espèce qui consiste à assigner une valeur différente ou des droits différents à des êtres sur la seule base de leur appartenance à une espèce. Prolongeant cette réflexion, le philosophe australien Peter Singer soutient que les intérêts de tous les êtres sentients – humains ou non – méritent une considération égale, et que nos pratiques alimentaires, scientifiques et économiques doivent être réévaluées en ce sens.

Comme l’expose l’historien français Philippe Le Doze dans un article publié dans The Conversation France, le spécisme ne se réduit pas à un simple biais cognitif ou à un anthropocentrisme ordinaire : il constitue le fondement d’un projet de société où des frontières sont érigées et l’exploitation de certains légitimée.




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Protection inégale : un même geste, tantôt légal, tantôt illégal

Les contradictions du droit actuel apparaissent de façon saisissante lorsqu’on compare le traitement réservé à différentes catégories d’animaux – y compris au sein d’une même espèce.

Depuis 2024, plusieurs chirurgies esthétiques sont interdites chez les animaux de compagnie au Québec, dont la caudectomie, soit l’ablation partielle ou totale de la queue d’un animal. Les Dobermans et les Boxers gardent désormais leur queue intacte. Pourtant, les porcelets destinés à la consommation peuvent encore subir la coupe de la queue avant l’âge de 7 jours, sans anesthésie, bien que des analgésiques doivent être administrés à la suite de l’opération. Dans les deux situations, la caudectomie nuit au bien-être de l’animal, mais une seule est illégale.


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Le cas de la poule est tout aussi révélateur. En milieu urbain, la réglementation municipale impose généralement d’offrir à chaque poule environ 1,29 m2, en combinant espace intérieur et enclos extérieur. En production commerciale, dans certaines conditions, il est actuellement permis de garder des poules dans des cages offrant 432 cm² par poule – soit à peine plus qu’une feuille de papier de format lettre. L’espace minimal requis pour une poule de basse-cour est ainsi environ 30 fois supérieur à celui prévu pour une poule en élevage intensif, alors que les besoins naturels de l’animal demeurent les mêmes dans les deux cas.

Cette approche différenciée affaiblit la reconnaissance de la sentience et des impératifs biologiques des animaux pourtant inscrite dans le droit québécois. Comme le souligne la juriste et philosophe étasunienne Ani B. Satz : « lorsque des animaux dotés de capacités similaires sont traités différemment, l’utilisation des capacités animales comme base de référence pertinente pour la protection juridique est compromise » (traduction libre).




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Vers la personnalité juridique des animaux ?

Pour plusieurs juristes et philosophes, dont l’étasunien Gary Francione, le problème central réside dans la chosification et le maintien du statut de propriété sur les animaux : tant qu’ils demeurent juridiquement assimilés à des biens, les protections dont ils bénéficient resteront limitées et subordonnées aux intérêts humains. La véritable transformation passerait donc par l’octroi de la personnalité juridique et de droits aux animaux.

Ce mouvement prend progressivement forme à l’échelle mondiale. En 2023, le Panama a adopté une loi accordant aux tortues marines des droits spécifiques : le droit de vivre dans un environnement sain, de migrer et de prospérer. En 2025, la municipalité de Satipo, au Pérou, a reconnu les abeilles sans dard (ou abeilles mélipones) comme titulaires de droits, incluant le droit d’exister, de maintenir des populations saines et de régénérer leur habitat.

Ces initiatives sont intéressantes, mais présentent certaines limites : elles concernent surtout des espèces particulières, dans des contextes locaux, et s’inscrivent souvent dans une logique encore anthropocentrée, où l’on protège les animaux parce qu’ils sont écologiquement utiles ou emblématiques, plutôt que pour eux‑mêmes. Elles témoignent néanmoins d’un mouvement plus large : celui d’un droit qui commence à reconnaître que les animaux ne sont pas de simples ressources, mais des êtres dont les intérêts méritent une considération réelle.

Si « le passé est garant de l’avenir », notre rapport juridique et moral aux animaux non humains continuera d’évoluer. La question n’est plus de savoir si ce changement aura lieu, mais quand et selon quelles voies les sociétés accepteront de repenser les hiérarchies et d’accorder aux autres êtres sensibles une place cohérente au sein de leur communauté morale et juridique.

La Conversation Canada

Daphnée B. Ménard est membre du Barreau du Québec. Elle a reçu du financement du CRSH pour son projet doctoral.

ref. Les animaux et le droit : vers une remise en question de nos catégories juridiques – https://theconversation.com/les-animaux-et-le-droit-vers-une-remise-en-question-de-nos-categories-juridiques-270876

D’Anthropic à l’Iran : qui fixe les limites de l’utilisation de l’IA dans les domaines de la guerre et de la surveillance ?

Source: The Conversation – in French – By Emmanuelle Vaast, Professor of Information Systems, McGill University

Anthropic, une entreprise de pointe dans le domaine de l’intelligence artificielle, a récemment refusé de signer un contrat avec Le Pentagone qui aurait donné à l’armée américaine un « accès illimité » à sa technologie « à toutes fins légales ». Pour signer, le PDG de la société, Dario Amodei, avait posé deux conditions claires : pas de surveillance de masse des citoyens américains et pas d’armes entièrement autonomes sans supervision humaine.

Le lendemain, les États-Unis et Israël lançaient une offensive à grande échelle contre l’Iran.

On peut se poser les questions suivantes : à quoi ressemblerait une guerre menée avec des armes entièrement autonomes ? Quelle est l’importance de la décision éthique prise par Amodei lorsqu’il a qualifié les armes entièrement autonomes et la surveillance de masse de ligne que son entreprise refusait de franchir ? Que représente cette limite pour d’autres pays ?

Cette décision a coûté très cher à Anthropic. Le président américain, Donald Trump, a ordonné à toutes les agences américaines de cesser d’utiliser les outils d’IA d’Anthropic, composés de grands modèles de langage (GML) et du robot conversationnel Claude. Pete Hegseth, secrétaire à la Défense, a qualifié l’entreprise de « risque pour la chaîne d’approvisionnement », ce qui pourrait avoir un impact sur les contrats futurs d’Anthropic. L’entreprise rivale OpenAI a rapidement conclu un accord avec Le Pentagone par la suite.

Les risques liés aux armes entièrement autonomes

Les robots conversationnels ne constituent pas des armes en soi, mais ils peuvent être intégrés à des systèmes d’armement. S’ils ne tirent pas de missiles et ne contrôlent pas de drones, ils peuvent toutefois être connectés à de grands systèmes militaires.

Ils peuvent notamment synthétiser rapidement des renseignements, générer des listes de cibles, classer les menaces hautement prioritaires et recommander des frappes. Le processus, qui va de la collecte des données des capteurs à l’interprétation, la sélection de cibles et l’activation d’armes représente un risque majeur : il s’effectue avec un contrôle humain minimal, voire inexistant, et sans qu’aucun opérateur en ait même conscience.

Les armes entièrement autonomes sont des plates-formes militaires qui, une fois activées, mènent des opérations de manière indépendante, sans intervention humaine. Elles s’appuient sur des capteurs, tels que des caméras et des radars, ainsi que sur des algorithmes d’IA pour analyser leur environnement, repérer, sélectionner et atteindre des cibles.

Des hélicoptères de pointe fonctionnent déjà sans intervention humaine. Avec les armes complètement autonomes, les humains ne jouent plus aucun rôle, et l’IA prend les décisions finales concernant les attaques et la stratégie sur le champ de bataille.Bas du formulaire

Ce qui est particulièrement inquiétant, c’est que des recherches récentes ont montré que, dans 95 % des cas, des modèles d’IA avancés avaient choisi d’utiliser des armes nucléaires dans des jeux de guerre simulés.

Les risques de la surveillance de masse

Les modèles d’IA de pointe peuvent résumer rapidement d’énormes ensembles de données et générer des profils afin de détecter des personnes et des activités suspectes, même à partir d’associations faibles. Dans sa déclaration sur les discussions entre Anthropic et le département de la guerre, Amodei a fait valoir que « la surveillance de masse basée sur l’IA présente des risques sérieux et sans précédent pour nos libertés fondamentales ».

Ces systèmes peuvent analyser des dossiers, des communications et des métadonnées afin d’effectuer des recherches au sein de populations. Ils peuvent produire des rapports et des listes de personnes qui permettent de déterminer qui sera interrogé, qui se verra refuser l’entrée dans un pays ou l’accès à un emploi, etc. Ils présentent des risques pour la vie privée, car ils peuvent analyser des données provenant de multiples sources, telles que des comptes de réseaux sociaux, et les combiner à des caméras et à la reconnaissance faciale pour suivre des individus en temps réel.

Les modèles d’IA peuvent commettre des erreurs. La moindre association erronée peut avoir des conséquences graves si le système est utilisé pour des millions de personnes.

De plus, ces modèles sont opaques : leur manière d’analyser les données et d’aboutir à des conclusions n’est pas entièrement compréhensible, ce qui rend difficile la remise en question des résultats obtenus.

À toutes fins légales

L’expression « à toutes fins légales » semble constituer une limite de sécurité. Pourtant, cette formulation signifie que le gouvernement peut utiliser l’IA pour toutes les fins qu’il juge légales, avec peu de restrictions dans le contrat.

Cette notion est importante, car la légalité est un concept variable : les lois peuvent changer et sont souvent mal adaptées pour faire face en temps réel à des innovations en constante évolution ; par ailleurs, les interprétations peuvent varier.

C’est ce qui a conduit Anthropic, une entreprise fondée par d’anciens employés d’OpenAI et dédiée explicitement à la sécurité et à l’éthique de l’IA, à affirmer que la surveillance de masse rendue possible par l’IA constituait un risque nouveau, et que la notion de « fins légales » ne garantissait pas une protection adéquate.

Anthropic a créé un laboratoire interne afin de comprendre comment Claude interprète les requêtes et prend des décisions de manière autonome. Compte tenu de l’opacité des GML et de la rapidité avec laquelle leurs capacités évoluent, ce type d’initiative est essentiel.

Le projet Maven avec des enjeux plus importants ?

Cette histoire rappelle des précédents. Les sociétés technologiques sont depuis longtemps à la pointe de l’innovation, promettant des progrès considérables tout en présentant des risques d’utilisation abusive et de conséquences négatives. Le projet Maven de Google, lancé en 2018, est sans doute l’initiative qui offre le meilleur point de comparaison.

Google avait conclu un contrat avec Le Pentagone pour contribuer à l’analyse des images de surveillance prises par des drones. Quatre mille employés de Google ont protesté contre ce projet, affirmant que la surveillance ne devait pas faire partie de la mission de l’entreprise. Celle-ci a annoncé qu’elle ne renouvellerait pas le contrat Maven, puis a publié des principes en matière d’intelligence artificielle comprenant des assurances concernant les armes et la surveillance.

Cette situation est devenue un cas emblématique du pouvoir de la mobilisation des employés et de la pression publique.

L’exemple nous rappelle toutefois que l’éthique des entreprises et la sécurité de l’IA sont fluctuantes. Au début de l’année 2025, Google a en effet renoncé discrètement à son engagement de ne pas utiliser l’IA à des fins militaires ou de surveillance, dans le but d’obtenir de nouveaux contrats lucratifs dans le domaine de la défense.

La situation actuelle d’Anthropic présente certaines similitudes avec celle de Google et de son projet Maven. Elle met en lumière ce qui arrive lorsqu’une entreprise et ses dirigeants tentent de limiter les applications militaires de l’IA et que les valeurs défendues entrent en conflit avec les demandes des gouvernements et de la sécurité nationale.

Le cas d’Anthropic est différent de Maven, car l’IA générative est beaucoup plus puissante en 2026 qu’il y a quelques années. Maven ne concernait que l’analyse d’images filmées par des drones. Les modèles actuels servent à de nombreuses tâches, ce qui augmente le risque de débordement.

Les GML comme Claude peuvent s’améliorer de manière autonome en apprenant des corrections apportées par les utilisateurs et en affinant leurs actions grâce à des boucles de rétroaction itératives. Il est donc inquiétant d’imaginer ce que Claude et son client, Le Pentagone, auraient pu faire si on ne leur avait imposé aucune limite.

Qui établit les limites ?

La question n’est pas d’affirmer qu’Anthropic est particulièrement rigoureux dans ses principes ou que Le Pentagone a de trop grandes demandes, mais de comprendre que la question cruciale qui se posera sans cesse à mesure que l’IA deviendra plus puissante, c’est : qui fixe les limites de son utilisation lorsque la sécurité nationale est en jeu ?

Si la notion de « fins légales » devient la valeur par défaut, les garde-fous dépendront des politiques et de l’interprétation juridique. Pour le Canada et d’autres pays, les mesures de protection sont essentielles. L’éthique ne saurait être laissée aux négociations contractuelles et à la seule conscience des entreprises.

Ces événements illustrent la complexité de la mise en œuvre pratique de l’éthique de l’IA. Les principes et les déclarations en la matière sont nombreux et importants. Dans les faits, toutefois, l’éthique de l’IA est définie par des contrats, des règles d’approvisionnement, le comportement réel des différentes parties prenantes et la surveillance.

Les secteurs public et de la défense du Canada développent leurs capacités en matière d’IA et le pays travaille en étroite collaboration avec les secteurs de la défense et du renseignement américains. Cela signifie que le vocabulaire et les normes relatives à l’approvisionnement peuvent se propager. Si la notion de « fins légales » devient la norme sur le marché américain de la sécurité nationale, le Canada et d’autres pays pourraient être incités à adopter une formulation similaire.

La bonne nouvelle, c’est que le Canada dispose d’outils de gouvernance qu’il peut renforcer et étendre. La directive sur la prise de décision automatisée vise à garantir la transparence, la responsabilité et l’équité des systèmes. Elle prévoit une évaluation de l’incidence et la publication de rapports.

L’évaluation de l’incidence algorithmique est un outil obligatoire d’évaluation des risques liés à la directive.

Les Canadiens doivent suivre l’évolution de la situation afin de s’assurer que les normes d’approvisionnement mentionnent les utilisations interdites, de demander des contrôles et une surveillance indépendante, et de veiller à ce que les mesures de protection ne dépendent pas uniquement des gouvernements en place et des grosses entreprises.

La Conversation Canada

Emmanuelle Vaast ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. D’Anthropic à l’Iran : qui fixe les limites de l’utilisation de l’IA dans les domaines de la guerre et de la surveillance ? – https://theconversation.com/danthropic-a-liran-qui-fixe-les-limites-de-lutilisation-de-lia-dans-les-domaines-de-la-guerre-et-de-la-surveillance-277457

Quelles sont les dernières options du régime iranien ?

Source: The Conversation – in French – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Téhéran ne peut pas vaincre les États-Unis et Israël. En revanche, il dispose encore de plusieurs moyens d’action pour inciter Donald Trump à cesser les hostilités : chercher à retourner l’opinion publique états-unienne contre lui en suscitant une flambée des prix du pétrole, ce qui se répercutera sur le pouvoir d’achat des citoyens ; multiplier les attaques sur les bases de l’US Army dans la région, en faisant le calcul que chaque mort supplémentaire d’un soldat réduira l’appui du grand public américain à l’opération Epic Fury ; et bombarder les États du Golfe afin qu’ils implorent Washington de mettre un terme à ses attaques contre l’Iran.


L’opération « Furie épique » lancée le 28 février a déjà été couronnée de plusieurs succès spectaculaires : élimination des principaux cadres du régime et notamment du guide suprême, destruction des défenses anti-aériennes ayant survécu à la guerre des 12 jours de l’été dernier, anéantissement de la marine conventionnelle iranienne.

Maîtresse incontestée du ciel iranien, la coalition américano-israélienne peut désormais concentrer ses frappes sur ses deux principaux objectifs restants : d’une part, les lanceurs balistiques, afin de réduire la capacité de nuisance régionale de Téhéran ; d’autre part, l’appareil sécuritaire iranien (les casernes des pasdarans et de leurs auxiliaires bassidjis) pour favoriser une révolution populaire capable d’abattre définitivement le régime.

Dès lors, pour Téhéran, le rapport de force, très largement favorable à l’ennemi, invite à privilégier des réponses non conventionnelles. Or, dans ce domaine, le régime dispose de nombreux atouts et parvient à remporter des succès, comme le montre la fermeture du détroit d’Ormuz après l’attaque d’un pétrolier le 1er mars.

De même, les frappes de missiles et de drones contre les pays du Golfe, et notamment l’attaque sur la raffinerie de Ras Tanura en Arabie saoudite, illustrent le choix d’une stratégie du chaos visant à obliger les pétromonarchies à faire pression sur leur allié américain dans le but d’obtenir une paix rapide et d’éviter ainsi la paralysie de leur économie, basée sur l’exportation des hydrocarbures.

Jouer sur l’usure de l’opinion états-unienne

Dans les conflits asymétriques ou dissymétriques (on parle de guerre dissymétrique dans le cas d’un conflit asymétrique entre deux États, le terme asymétrique désignant un conflit du fort au faible entre un État et un acteur non étatique) opposant des États démocratiques à des armées beaucoup moins puissantes ou à des groupes terroristes, le faible peut toujours utiliser le temps comme un atout.

En effet, les armées de pays démocratiques comme celles d’Israël ou des États-Unis, même si elles disposent d’une capacité de frappe écrasante, peuvent rencontrer des difficultés pour maintenir leur effort militaire dans la durée. Sous la pression des opinions publiques, des médias ou des forces d’opposition, les régimes démocratiques sont contraints d’obtenir des gains, des succès stratégiques à court terme, afin de légitimer leurs offensives et ne pas perdre le soutien des opinions publiques. Or, une fois le régime iranien décapité et ses capacités balistiques réduites à peau de chagrin, il sera de plus en plus difficile, pour l’administration Trump, de justifier le maintien de l’effort de guerre auprès de son opinion publique.


Pierre Firode sera l’un des intervenants du webinaire « Face aux bouleversements du monde : quels espoirs pour la paix ? » que nous organiserons le 10 mars prochain à 18 heures, en coopération avec le Forum mondial Normandie pour la paix, et qui portera aussi bien sur la situation au Proche-Orient que sur la diplomatie par la force de Donald Trump ainsi que sur les mobilisations de la Gen Z de par le monde. Inscription gratuite ici.


Le soutien populaire à la guerre, déjà fragile aux États-Unis, pourrait s’éroder d’autant plus vite que la base MAGA, fondamentalement isolationniste, est opposée à la pratique du « regime change » et pourrait se mobiliser si les pertes américaines (six morts à ce stade) s’accumulent. Les traumatismes de la guerre d’Irak et d’Afghanistan ont laissé une trace indélébile dans l’opinion américaine qui refuse de voir ses « boys » mourir pour des guerres où les intérêts vitaux du pays ne sont pas engagés. Le régime iranien sait que chaque perte américaine, même si elle ne modifie pas le rapport de force sur le terrain, sape le soutien populaire à la guerre et fragilise Trump dans l’optique des midterms.




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D’où les frappes sur toutes les cibles américaines du Moyen-Orient : plus que les infrastructures ou les capacités de frappes, ce sont les personnels américains qui sont visés par les pasdarans_afin de mobiliser l’opinion aux États-Unis contre la guerre et d’augmenter le coût politique que celle-ci représente pour Trump et pour le parti républicain.

Maintenir un danger permanent grâce aux armes dissymétriques

Dès lors, le régime pourrait s’engager dans une guerre d’usure contre Washington en attendant que le soutien à l’opération Furie épique ne s’érode inexorablement. Comme l’affirme Clausewitz, la guerre reste, par-delà l’affrontement matériel entre les armées, un « choc des volontés » et le vainqueur final, surtout dans les conflits asymétriques ou dissymétriques, demeure celui qui parvient à maintenir intacte cette volonté de prolonger la lutte. Or, des trois acteurs majeurs impliqués dans la guerre, les États-Unis sont certainement celui dont la volonté de prolonger la guerre pourrait le plus s’affaiblir car, contrairement au régime iranien ou à Israël, l’opération « Furie épique » ne revêt aucune dimension existentielle pour Washington. À cet égard, les pasdarans pourraient prioriser les cibles américaines et éviter ainsi de gâcher leurs munitions sur Israël qui, à l’inverse des États-Unis, poursuivra la lutte jusqu’à l’effondrement du régime iranien, quelles que soient ses pertes.

Forts de ces constats, les pasdarans pourraient essayer de frapper dans la durée les bases américaines afin de décourager Washington de poursuivre l’opération. Pour ce faire, ils peuvent s’appuyer sur un arsenal conséquent de drones Shahed parfaitement adaptés à cette mission consistant à maintenir dans la durée un flux constant de frappes contre les bases américaines : contrairement aux missiles balistiques dont les lanceurs sont aussitôt repérés après leur tir et détruits par l’aviation américaine, les drones laissent peu de trace lorsqu’ils sont lancés et peuvent être facilement dissimulés.

Alors que les capacités balistiques du régime flanchent de jour en jour, les stocks de drones (estimés à entre 4 000 et 6 000, sachant qu’environ 1 200 ont déjà été tirés au cours de ces derniers jours) permettent de maintenir une menace permanente sur les bases américaines et peuvent du fait de leur nombre saturer les défenses anti-aériennes protégeant les pays du Golfe.

Véritable « arme du pauvre », le drone kamikaze type Shahed est parfaitement adapté à la guerre dissymétrique puisque sa fabrication reste très facile et économique (l’Iran pourrait en produire 3 000 par mois, même si ce chiffre est amené à décroître sous l’effet des frappes qui visent les lanceurs, comme le Shahid Bagheri coulé le 28 février). Le Shahed permet donc de prolonger dans le temps les campagnes de frappes et ainsi d’user la volonté de combattre de l’ennemi.

Dans cette optique de durer dans le temps, les pasdarans pourraient d’ailleurs opter pour une organisation beaucoup plus décentralisée en cellules quasiment autonomes, sur le modèle des groupes terroriste ou des stratégies mises en place par Daech, où chaque cellule agit indépendamment des dégâts subis par la tête et dispose de son propre stock de drones.

La guerre psychologique et médiatique engagée avec les États du Golfe

Les Iraniens, constatant la faiblesse de leurs forces conventionnelles, pourraient substituer au rapport de force strictement militaire un bras de fer politique où la durée de l’engagement importe plus que son intensité.

Pour mener à bien cette stratégie, les pasdarans se sont lancés dans une véritable guerre médiatique à différentes échelles. L’offensive médiatique menée par Téhéran s’adresse d’abord aux voisins du Golfe qui ont tous été ciblés par le régime. De nombreux observateurs ont souligné, à raison, le caractère contre-productif de ces frappes qui isolent encore plus l’Iran de ses derniers partenaires diplomatiques comme l’Arabie saoudite, Oman ou le Qatar.

Derrière ces opérations se cache un calcul aisément compréhensible : inciter les États du Golfe à s’empresser d’obtenir auprès de Washington la cessation de ses attaques visant l’Iran. Par ses frappes sur des raffineries, sur des tankers dans le Golfe, Téhéran rappelle son incroyable capacité de nuisance et fait peser une menace existentielle sur les pétromonarchies dont l’économie dépend largement du détroit d’Ormuz.

À une autre échelle, ces actions de déstabilisation entraînent, dans le monde entier ou presque la crainte d’une flambée des prix du pétrole – ce qui fragilise encore plus le soutien à la guerre à l’intérieur des États-Unis. Pis, les frappes iraniennes obligent les pays du Golfe à sortir de leur neutralité ambiguë et les placent de facto dans le camp des États-Unis et d’Israël – ce qui pourrait pousser une partie de la rue arabe chiite à la révolte contre les monarchies du Golfe.

Il faut garder à l’esprit que Bahreïn, dont la population est majoritairement chiite malgré un pouvoir sunnite, ainsi que l’Arabie saoudite, sont secoués depuis le Printemps arabe par des contestations des chiites, l’épisode le plus emblématique ayant été la révolte de Qatif (Arabie saoudite) en 2011. S’il est certain qu’aucun Arabe sunnite du Golfe ne sortira dans la rue pour soutenir la République islamique, les minorités chiites pourraient, elles, se mobiliser contre l’alignement de leur gouvernement sur l’axe américano-israélien.

Une politique à double tranchant

Décapité, illégitime, isolé, le régime iranien ne peut qu’espérer une érosion politique du soutien américain à la guerre. Pour ce faire, les pasdarans utiliseront sans doute tous les moyens dissymétriques en leur possession : campagne de bombardements de drones de longue haleine contre les bases américaines dans le Golfe, dissémination des forces afin d’échapper à la puissance de feu de l’ennemi, offensive médiatique visant à terroriser les voisins arabes et les opinions occidentales.

Cette stratégie reste à double tranchant pour le régime car elle pourrait se retourner contre lui et convaincre autant les monarchies du Golfe que la classe politique américaine qu’il faut impérativement en finir une bonne fois pour toutes avec un régime dont la capacité de nuisance représente un risque trop conséquent pour la sécurité mondiale.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Quelles sont les dernières options du régime iranien ? – https://theconversation.com/quelles-sont-les-dernieres-options-du-regime-iranien-277651

Nouvelle-Calédonie : l’accord de Bougival à l’épreuve des municipales

Source: The Conversation – in French – By Pierre-Christophe Pantz, Enseignant vacataire et chercheur associé à l’Université de la Nouvelle-Calédonie (UNC), Université de la Nouvelle-Calédonie

En Nouvelle-Calédonie, les élections municipales ne sont jamais tout à fait locales. Celles prévues les 15 et 22 mars 2026 ne feront pas exception. Depuis la signature de l’accord de Bougival en juillet 2025, complétée par celle d’Élysée-Oudinot en janvier 2026, la question de l’avenir institutionnel de l’archipel domine le débat politique, reléguant au second plan les enjeux strictement communaux.


Dans un territoire où les communes constituent de longue date des bastions stratégiques dans la rivalité entre indépendantistes et non-indépendantistes, le scrutin de 2026 pourrait s’enrichir d’une dimension supplémentaire. À l’opposition historique entre deux camps pourrait en effet se superposer un clivage plus récent : celui entre partisans et détracteurs des accords de Bougival–Élysée-Oudinot (BEO).

En définitive, l’enjeu est le suivant : les municipales confirmeront-elles la structuration territoriale traditionnelle du système politique calédonien ou révéleront-elles une recomposition plus complexe des rapports de force issus des récents accords ?

Des municipalités historiquement politisées

La politisation des municipalités calédoniennes s’inscrit dans une histoire longue. Héritées de l’époque coloniale, où elles étaient réservées aux populations européennes, les communes ont progressivement été réinvesties par le peuple kanak comme instruments de conquête politique et de réappropriation territoriale. La fin du régime de l’Indigénat en 1946, puis l’universalisation progressive du droit de vote jusqu’en 1956, ont transformé pour le peuple kanak, la mairie en un espace central de légitimation et de visibilité politique.

Cette évolution s’est traduite concrètement dans la sociologie et dans la cartographie des exécutifs locaux. À la fin des années 1960, 12 maires kanaks dirigeaient des communes du territoire ; en 2020, ils étaient 21 sur 33 communes, principalement situées au Nord, sur la côte Est et dans les îles Loyauté. Les municipales ont ainsi accompagné une redistribution progressive du pouvoir local, reflétant davantage les équilibres démographiques et territoriaux.

À partir des années 1970, le système politique s’est structuré autour d’une bipolarisation durable entre indépendantistes et non-indépendantistes. Cette opposition ne se limite pas à des programmes ou à des partis : elle s’incarne et se structure dans des fiefs électoraux territorialisés. De manière schématique, les indépendantistes dominent le long d’un axe est-îles Loyauté, tandis que les non-indépendantistes sont majoritaires dans le Grand Nouméa, le Sud-Ouest de la Grande Terre et conservent le fief de Koumac au Nord-Ouest. L’alternance municipale entre les deux blocs y demeure rare. Les communes fonctionnent ainsi comme des points d’ancrage et de consolidation du rapport de force territorial.

Un contexte profondément reconfiguré depuis 

2020

Ce cadre relativement stable a cependant été fragilisé par une succession de crises au cours des dernières années. Depuis 2020, la Nouvelle-Calédonie a traversé une succession de crises : pandémie de Covid, troisième référendum en 2021 puis rupture du dialogue politique entre 2020 et 2024.

En mai 2024, la tentative de réforme constitutionnelle du corps électoral est apparue comme un catalyseur de ces tensions, déclenchant dans le Grand Nouméa des violences d’ampleur et révélant la profondeur des fractures sociales et politiques. Dans le prolongement de ces émeutes, le camp indépendantiste s’est fragmenté et a perdu successivement les présidences du Congrès (août 2024) et du gouvernement (décembre 2024).

C’est dans ce contexte que les accords de Bougival puis d’Élysée-Oudinot ont été signés. Présentés comme un compromis rassemblant l’ensemble des forces politiques calédoniennes et destinés à stabiliser le cadre institutionnel, ils ont néanmoins redessiné les lignes de clivage. Le FLNKS a exprimé son hostilité aux accords et sa détermination à les contrecarrer, tandis que l’Union nationale pour l’indépendance (UNI) est restée favorable au texte, révélant une fracture interne inédite au sein du camp indépendantiste.

À l’échelle nationale, l’absence de majorité claire à l’Assemblée nationale rend incertain le calendrier d’adoption de la révision constitutionnelle, qui devra être approuvée à la majorité des trois cinquièmes du Parlement réuni en Congrès. Parallèlement, les élections provinciales, initialement prévues en mai 2024, ont été reportées à plusieurs reprises. Leur tenue en juin 2026 ou d’ici la fin de l’année dépendra directement de l’aboutissement – ou non – des accords de BEO.

Si des scrutins ont eu lieu chaque année entre 2017 et 2024, l’année 2025 est restée électoralement blanche. Les municipales de 2026 constitueront ainsi le premier rendez-vous électoral local organisé dans le climat politique né des violences et des accords. Elles pourraient offrir une lecture territorialisée des recompositions politiques en cours.

Entre stabilité et fragmentation : une recomposition au révélateur des municipales

Dans cette perspective, la cartographie électorale des communes sera scrutée avec attention. Le Grand Nouméa, marqué par les émeutes et par des changements de maire intervenus en cours de mandat dans plusieurs communes (Dumbéa, Païta et Mont-Dore), pourrait apparaître plus ouvert qu’auparavant. Une alternance dans cet espace concentrant population, activité économique et visibilité médiatique aurait une portée symbolique forte et ce, quelques mois avant d’autres échéances électorales majeures.

Dans les communes de la Brousse, certains bastions historiques de l’UNI ou de l’Union calédonienne (UC) pourraient servir d’indicateurs dans la rivalité interne au mouvement indépendantiste. Au-delà des résultats bruts, c’est la capacité de mobilisation et l’ampleur des écarts qui seront observées comme des signaux politiques.

Les recompositions ne concernent pas uniquement le camp indépendantiste. Le camp non-indépendantiste est lui traversé par des rivalités de leadership, notamment entre plusieurs formations alliées au sein de l’Avenir en confiance lors des élections provinciales de 2019. L’émergence de Générations NC dans le débat politique, issue d’une scission de Calédonie ensemble en 2019, complète ce panorama de concurrence au sein de la mouvance non-indépendantiste. Son fondateur, Nicolas Metzdorf, élu député en 2022 puis réélu en 2024, incarne cette nouvelle configuration et pourrait peser dans les équilibres à venir.

Entre les deux blocs traditionnels, certains partis signataires des accords cherchent à incarner une troisième voie intermédiaire – Calédonie Ensemble et L’Éveil océanien – en structurant un intergroupe au Congrès (8 élus sur 54) et en proposant plusieurs listes communes aux municipales.

L’enjeu n’est peut-être pas l’émergence d’un système tripolaire, mais plutôt l’effritement progressif des deux blocs historiques. Les alliances apparaissent plus mouvantes, les positionnements moins lisibles, et les majorités potentielles plus complexes à anticiper.

À première vue, cette recomposition donne l’impression d’un brouillage durable des repères politiques en Nouvelle-Calédonie. Mais on peut aussi imaginer que ces élections contribuent à une clarification à condition que les nouveaux équilibres se stabilisent.

Clarification politique… ou démobilisation ?

Toutefois, cette perspective se heurte à une inconnue majeure : la participation. Dans un contexte d’abstention structurelle observée depuis l’élection provinciale de 2004, le brouillage des clivages et la superposition des enjeux locaux et institutionnels pourraient produire un effet paradoxal. Plutôt qu’une surmobilisation, le scrutin pourrait enregistrer une démobilisation supplémentaire.

D’autant que les reports successifs des élections provinciales, conjugués à un système politique dominé par une « gérontocratie androcrate », accentuent le risque d’une crise de légitimité des responsables politiques et creusent la distance entre électorat et partis, renforçant l’incertitude autour de la mobilisation.

Ces élections municipales 2026 diront dans quelle configuration politique se situera la Nouvelle-Calédonie, dans une année 2026 décisive sur le plan institutionnel. Elles pourraient servir de baromètre de la recomposition du paysage politique, montrant dans quelle mesure les rapports de force locaux pèseront dans la balance. Confirmeront-elles la solidité des bastions traditionnels et la bipolarité classique indépendantiste-non-indépendantiste ? Ou révéleront-elles, sous l’effet des accords de BEO, une recomposition plus profonde, avec des blocs fragmentés et une participation en recul ?

The Conversation

Pierre-Christophe Pantz ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Nouvelle-Calédonie : l’accord de Bougival à l’épreuve des municipales – https://theconversation.com/nouvelle-caledonie-laccord-de-bougival-a-lepreuve-des-municipales-276689

Quel bilan pour les nouvelles « forêts urbaines » de la Ville de Paris ?

Source: The Conversation – in French – By Serge Muller, Professeur émérite, chercheur à l’Institut de systématique, évolution, biodiversité (UMR 7205), Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Forêt urbaine du parvis de l’Hôtel-de-Ville, à Paris, le 27 novembre 2025. Serge Muller , Fourni par l’auteur

En 2020, Anne Hidalgo s’engageait à faire naître quatre forêts urbaines à Paris. Qu’en est-il aujourd’hui ? Ces projets ont-ils vraiment fait naître des « forêts » ? Sont-ils suffisants à l’heure du changement climatique ?


Paris est une des pires villes européennes en temps de canicule. Pour changer cet état de fait, augmenter le nombre d’arbres parait plus que jamais nécessaire. D’autant plus qu’avec 14 % seulement de sa surface boisée en ne prenant pas en compte les bois périphériques de Boulogne et de Vincennes, et 21 % en les intégrant, Paris est aussi une des capitales les moins boisées d’Europe.

Afin d’améliorer cette situation, l’actuelle maire de Paris, Mme Anne Hidalgo, s’était engagée à planter 170 000 arbres au cours de la mandature 2020-2026. Parmi les opérations phares de ce projet figure la création de quatre « forêts urbaines » à Paris.

Cinq ans après ces promesses, et à quelques semaines des élections municipales, quel bilan peut-on faire de ces projets ?

Quels sont les sites concernés ?

Bien que les sites prévus aient changé du fait de difficultés techniques, trois forêts urbaines ont déjà été inaugurées : celles de la place de Catalogne en juin 2024, du bois de Charonne en septembre 2024 et du parvis de l’Hôtel-de-Ville en juin 2025, l’inauguration de la quatrième sur la place du Colonel-Fabien étant prévue début 2026.

Myrtus communis plantée dans la forêt de Charonne
Le myrte commun, arbuste méditerranéen planté dans la forêt urbaine de Charonne, 29 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Le premier site correspond à la place de Catalogne dans le XIVe arrondissement. Cette place d’environ 1 hectare (ha), qui constituait un rond-point de circulation automobile avec initialement une fontaine au milieu, était totalement minéralisée et dépourvue d’arbres. Elle a été végétalisée sur 4 000 mètres carrés (m2) par la plantation de 470 arbres correspondant à 16 espèces différentes, soit une densité de 12 arbres pour 100 m2, complétés par la plantation de 1 200 arbustes.

Le deuxième site, plutôt linéaire, nommé bois de Charonne, est situé dans le XXe arrondissement sur une ancienne voie ferrée de la petite ceinture avec ses abords. Il couvre environ 2 ha. Près de 112 arbres de haute taille y ont été plantés parmi environ 7 500 jeunes plants d’arbres de 40 essences différentes, accompagnés d’environ 2 200 arbustes également d’une quarantaine d’espèces différentes. Cette nouvelle forêt est située en continuité d’un square existant de 1,5 ha, le « jardin de la gare de Charonne ». L’opendata de la Ville de Paris y comptabilise actuellement 295 arbres pour cet ensemble de 3,5 ha, soit environ 1 arbre pour 100 m2.

Présentation du bois de Charonne.

Le troisième site est localisé sur le parvis de l’Hôtel-de-Ville. Il est composé de deux espaces végétalisés, totalisant 2 500 m2, séparés par une partie centrale restant minérale.

Présentation du parvis de l’Hôtel-de-Ville.

Y ont été plantés, selon l’open data de la Ville de Paris, 46 arbres matures (atteignant jusqu’à 10 m de hauteur) de cinq espèces différentes (charme, févier d’Amérique, chêne chevelu, micocoulier de Julian et érable de Zöschen). D’autres arbres ou arbustes plus petits, d’espèces différentes (chêne à feuilles de phillyrea, arbousier, argousier), ont été plantés en périphérie de l’ensemble sur 850 m2, afin de renforcer la végétalisation de la place.

L’arbousier (photo de gauche et du centre) et le micocoulier de Julian (photo de droite) dans la forêt urbaine de l’Hôtel-de-Ville, 27 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Le quatrième site, encore en cours d’achèvement du chantier au début de l’année 2026, est localisé à la place du Colonel-Fabien (carrefour des Xe et XIXe arrondissements). Il correspond à un projet de création de forêt urbaine sur 1 460 m2 avec la plantation prévue de 79 nouveaux arbres. Il doit être terminé au premier trimestre 2026.

Quelles caractéristiques de ces nouvelles forêts urbaines ?

Tous ces espaces ont été aménagés par désimperméabilisation de places minérales ou de friches ferroviaires, avec un apport important de terre végétale et la plantation d’arbres de taille déjà conséquente (hauteur de 3 à 7 m, voire davantage), accompagnés de plants d’arbres de plus petite taille et d’arbustes. Ces forêts ont été créées sur des superficies assez variables en fonction des disponibilités de terrain (entre 1 400 m2 pour la place du Colonel-Fabien et environ 20 000 m2 pour les nouvelles plantations du bois de Charonne). L’objectif est ainsi de constituer rapidement des espaces boisés relativement denses à partir d’un état initial de substrat minéral.

Chantier de la forêt de la place de la Catalogne
Chantier de la forêt de la place de Catalogne, 18 décembre 2023.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Mais ces espaces végétalisés sont-ils des forêts ? Pas vraiment pour la plupart, si l’on se fie à la définition retenue par l’Organisation des Nations unies pour l’alimentaiton et l’agriculture (FAO) pour qui le terme de forêt désigne un peuplement d’arbres d’une surface d’au moins un demi-hectare (5 000 m2) et ayant un couvert arboré d’au moins 10 %, ce qui signifie que, vue du ciel, la surface du sol recouverte par les cimes des arbres, doit dépasser 10 %.

Quelles différences avec les squares et les parcs urbains ?

Ces mini-forêts urbaines se rapprochent peut-être davantage des squares, jardins et parcs urbains de Paris, de type haussmanniens ou plus récents (comme le parc Brassens, dans le XVe arrondissement), en prévoyant également des aires de quiétude et de promenade pour les citadins.

Mais les boisements sont plus denses et les espaces de récréation plus petits dans ces mini-forêts urbaines que dans les squares, sans espaces de jeu prévus pour les enfants par exemple. La forêt urbaine de Charonne est un peu particulière à cet égard puisqu’elle est adossée au « jardin de la gare de Charonne », square de 1,5 ha créé en 1986, donc il y a quarante ans, sur l’emplacement de l’ancienne gare de Charonne.

Forêt urbaine de Charonne
Forêt urbaine de Charonne, 29 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Ces forêts urbaines se veulent aussi plus « naturelles » en privilégiant comme essences de boisement celles qui sont indigènes dans le Bassin parisien ou la France hexagonale et en réduisant la part des espèces exotiques. Ainsi près de 60 % des arbres de la forêt urbaine de la place de la Catalogne correspondent à des essences indigènes dans le Bassin parisien, les autres étant de provenance subméditerranéenne, américaine ou asiatique. La même attention n’a toutefois pas été accordée aux arbustes puisque 95 % des plants introduits dans cette forêt urbaine correspondent à deux espèces originaires d’Extrême-Orient (la véronique arbustive et la menthe australienne). Quant aux plantes herbacées introduites, il s’agit principalement d’un patchwork de cultivars de fougères.

Forêt urbaine de la Place de la Catalogne
Forêt urbaine de la place de Catalogne avec fougères au premier plan, 20 avril 2024.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Plutôt qu’un mélange hétéroclite d’ensembles floristiques de diverses provenances, on aurait pu y expérimenter un cortège exclusivement subméditerranéen, afin de tester son adaptation aux conditions climatiques des prochaines décennies.

Ni véritablement des forêts selon la définition de la FAO, pas exactement des squares non plus, ces nouveaux espaces s’éloignent aussi d’un autre modèle : celui des micro-forêts Miyawaki, qui correspondent à des plantations très denses de jeunes plants (jusqu’à trois individus au mètre carré) de moins d’un mètre de hauteur et d’essences en principe uniquement indigènes. Or, ces nouvelles mini-forêts urbaines parisiennes ont pour la plupart des hauteurs de plusieurs mètres, pouvant même dépasser 7 mètres et aussi des densités bien plus faibles, de l’ordre d’un à une dizaine d’arbres pour 100 m2, sur des superficies en principe plus grandes, allant jusqu’à 2 ha pour les plantations du bois de Charonne.

Quel intérêt de ces nouvelles mini-forêts urbaines de Paris ?

Ces nouveaux boisements, devant nécessairement être adaptés aux potentialités et contraintes locales, sont assez diversifiés dans leurs dimensions et configurations (forme plutôt arrondie pour les anciennes places comme celles de Catalogne ou du Colonel-Fabien, au contraire allongée pour l’ancienne voie ferrée du bois de Charonne).

Forêt urbaine de Charonne
Forêt urbaine de Charonne, 29 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Les compositions et structures des peuplements d’arbres et d’arbustes plantés apparaissent aussi assez variables, en fonction du contexte et des opportunités, mais avec toujours l’objectif d’adaptation aux conditions climatiques futures. L’intérêt de la prédominance d’essences régionales reste toutefois discutable dans ce contexte de changement climatique. La constitution de peuplements à forte diversité d’essences et structure hétérogène est un point fort de ces nouvelles forêts urbaines, qui doit permettre d’accroître leur résilience aux perturbations et aléas climatiques auxquels elles seront assujetties.

Ces plantations contribuent indubitablement, sur des surfaces certes modestes, à la végétalisation de la ville, ainsi qu’à l’augmentation de sa canopée et aux continuités écologiques. Il s’agit d’opérations pilotes, à fort impact médiatique et à coût relativement élevé, qui démontrent la faisabilité et l’intérêt paysager et environnemental de telles opérations de création ex nihilo de « forêts urbaines ». Il conviendra toutefois d’examiner leur évolution au cours des prochaines décennies.

Forêt urbaine de l’Hôtel de ville
Forêt urbaine du parvis de l’Hôtel-de-Ville, 27 novembre 2025.
Serge Muller, Fourni par l’auteur

Ces créations de forêts urbaines doivent nécessairement, comme prévu dans le « Plan arbre 2021-2026 » de la ville, s’inscrire en complémentarité et si possible en continuité avec d’autres types de plantations tels que des alignements d’arbres, des créations ou extensions de parcs et squares urbains, la densification des peuplements d’arbres dans les cimetières, les cours d’école, les places, les talus du périphérique et autres espaces ouverts. L’objectif doit être d’accroître encore sensiblement le recouvrement de la canopée dans la ville de Paris et la métropole du Grand Paris, afin de contribuer à mieux adapter ces territoires urbains aux conditions climatiques des décennies à venir.

The Conversation

Serge Muller est membre associé de l’Autorité environnementale de l’IGEDD (Inspection Générale de l’Environnement et du Développement Durable) en France et membre du Groupe sur l’urbanisme écologique (GrUE)

ref. Quel bilan pour les nouvelles « forêts urbaines » de la Ville de Paris ? – https://theconversation.com/quel-bilan-pour-les-nouvelles-forets-urbaines-de-la-ville-de-paris-272531

Le groupe de Visegrad face à la guerre en Iran : une unité de façade

Source: The Conversation – in French – By Florent Parmentier, Secrétaire général du CEVIPOF. Enseignant, Sciences Po

Les quatre années de guerre en Ukraine ont semblé épuiser les convergences et la complicité existant entre les quatre États du groupe de Visegrad (Hongrie, Pologne, Slovaquie et Tchéquie). La guerre en Iran sera-t-elle l’occasion de rassembler ce groupe ?


Alors que les États-Unis et Israël frappaient l’Iran le 28 février 2026, les quatre pays du groupe de Visegrad (V4) ont rapidement affiché des positions publiques similaires en surface, conjuguant condamnation de l’agression iranienne et soutien à Israël. Pourtant, l’analyse met en évidence des divergences profondes : leurs intérêts et leurs vulnérabilités, leurs cadres d’interprétation et leurs perceptions des menaces sont loin d’être identiques…

Un consensus de façade

Le groupe de Visegrad (ou V4) est une plate-forme de coopération régionale créée en 1991 par quatre États d’Europe centrale : la Pologne, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie. Cette coopération est formalisée par des sommets réguliers des chefs de gouvernement, une coordination diplomatique, ainsi que par l’existence du Fonds international de Visegrad. Le groupe constitue ainsi un cadre institutionnel identifié de concertation politique au sein de l’Union européenne. Loin de n’être qu’un regroupement géographique (Europe centrale), il s’agit d’un espace de coordination politique revendiqué comme tel par les gouvernements concernés.

En quelques heures, Varsovie, Budapest, Prague et Bratislava ont toutes condamné les attaques de missiles et de drones iraniens contre Israël et les bases américaines dans la région, présentant l’Iran comme le principal facteur d’escalade. Ce front commun reflète une réalité géopolitique structurelle : les quatre capitales entretiennent depuis longtemps une relation étroite avec Israël et s’inscrivent dans le camp occidental face à ce qu’elles perçoivent comme un « arc révisionniste » allant de Moscou à Téhéran. Cette cohérence sur le Moyen-Orient n’est pas nouvelle : en 2003 déjà, elles avaient suivi Washington dans la guerre en Irak, malgré les conséquences catastrophiques qui allaient en découler, que ce soit en termes sécuritaires ou de crise humanitaire.

Mais sous ce vernis d’unité, les divergences sont plus notables qu’il n’y paraît. La Pologne lie explicitement la défense d’Israël à celle de l’Ukraine, réclamant des systèmes antimissiles pour les deux, quand bien même le risque d’un arbitrage défavorable à Kiev existe. Des retards de livraisons pourraient également concerner les Européens si les Américains jugent que reconstituer leurs stocks constitue leur priorité.

La position tchèque traditionnelle, majorité comme opposition, suit dans les grandes lignes la position polonaise, favorable à Israël.

La Hongrie de Viktor Orban soutient Israël dans les discours tout en maintenant des canaux diplomatiques actifs avec Téhéran, ce qui a notamment donné lieu à une invitation à intervenir dans une université à Budapest faite en 2024 à l’ancien président nationaliste-conservateur Mahmoud Ahmadinejad. En prévision des élections parlementaires d’avril 2026, Viktor Orban a relevé le niveau d’alerte terroriste du pays et renouvelé la pression sur l’Ukraine pour qu’elle autorise le transit du pétrole russe sur son territoire.

Quant au premier ministre slovaque Robert Fico, il a suivi Viktor Orban dans cette ligne visant à pousser les Ukrainiens à réparer l’oléoduc Droujba. Rappelons que Budapest comme Bratislava bénéficiant d’un régime d’exemption des sanctions relatives aux hydrocarbures russes.

Le « deux poids, deux mesures » du droit international

La comparaison avec la position de ces mêmes États sur l’Ukraine est révélatrice. Sur le front russo-ukrainien, les pays du V4 (à l’exception partielle de la Hongrie) ont recouru à un juridisme maximaliste : dénonciation d’une agression caractérisée et de la violation de l’article 2(4) de la Charte de l’ONU, appel à la mise en place d’un tribunal international. Sur le front Iran-Israël, en revanche, ce langage juridique s’efface au profit d’une lecture sécuritaire et stratégique (la légitime défense, la menace nucléaire, l’instabilité régionale) qui permet d’accepter des frappes dont la conformité au droit international est pourtant discutée par de nombreux juristes.

Dans l’ordre de l’analyse, il convient de distinguer trois plans : l’État, sujet du droit international ; le régime, forme d’organisation du pouvoir ; et le gouvernement, simple équipe dirigeante. Les pays du V4 tendent pourtant à confondre ces niveaux lorsqu’il s’agit de la Russie : dans ce cas précis, Poutine, le régime autoritaire et l’héritage impérial se confondent en une même réalité. À l’inverse, ils les dissocient volontiers dans le cas d’Israël, où la critique d’un gouvernement n’entame pas la latitude accordée à « l’État ».

Cette asymétrie ne relève pas d’une application rigoureuse des catégories juridiques, mais d’une lecture géopolitique du monde à géométrie variable, structurée par leurs affinités et leurs inquiétudes. Le risque, dès lors, est de voir se retourner contre eux un reproche désormais classique dans les relations internationales : celui du double standard occidental. Car, à mesure que ces distinctions fluctuantes entre État, régime et gouvernement deviennent lisibles, elles alimentent les critiques venues du Sud global, un ensemble dont l’unité est, certes, discutable, mais dont la sensibilité à l’incohérence normative est devenue un ressort politique majeur.

Des calculs stratégiques et économiques divergents

Inévitablement, l’imbrication avec le conflit ukrainien est centrale pour comprendre les calculs de chaque capitale, entre rejet de l’impérialisme russe et de soutien iranien à Moscou, faisant de Téhéran un maillon de la chaîne stratégique qui affaiblit l’Ukraine et menace la sécurité européenne.

Sur le plan stratégique, le commentateur polonais Marek Kutarba exprime le plus clairement les inquiétudes régionales dans un article paru dans le quotidien économique Rzeczpospolita : chaque missile Tomahawk ou JASSM utilisé contre l’Iran réduit d’autant les stocks américains disponibles pour l’Ukraine, et potentiellement pour la Pologne elle-même. Pour appuyer sa démonstration, il cite l’amiral Paparo, commandant du United States Indo-Pacific Command (Indo-PACOM), qui a reconnu publiquement que les transferts massifs d’armes vers l’Ukraine et Israël commençaient à peser sur les capacités disponibles pour le théâtre indo-pacifique.

Sur le plan économique, l’escalade au Moyen-Orient crée un choc asymétrique au sein du V4. Dans une situation tendue en matière d’approvisionnement, la Slovaquie, encore largement dépendante de l’oléoduc Droujba, est la plus exposée à une hausse durable du prix du pétrole, avec des risques d’inflation, d’augmentation des déficits publics et d’affaiblissement de la croissance. La Hongrie, malgré une dépendance similaire au brut russe (pour sa raffinerie MOL), tente de sécuriser des exemptions auprès de Bruxelles. La Tchéquie, davantage diversifiée depuis 2022, absorberait mieux le choc, même si son secteur automobile (Škoda) serait affecté. Cette asymétrie énergétique explique en partie les différences de posture diplomatique : là où la Pologne, moins dépendante des hydrocarbures russes et mieux intégrée aux réseaux atlantistes, peut se permettre un soutien ferme aux frappes, la Slovaquie et la Hongrie ont des raisons structurelles d’appeler à la désescalade.

L’opération contre l’Iran révèle moins un groupe de Visegrad uni qu’une alliance de circonstance sur un discours minimal (condamnation de l’Iran), dissimulant des fractures sur les cadres d’analyse, les intérêts économiques et le rapport au droit international. Varsovie joue la carte atlantiste totale ; Prague assume un alignement stratégique tout en ménageant les formes ; Budapest et Bratislava jouent sur plusieurs tableaux. Ces postures seront déterminantes dans les semaines à venir, à mesure que les conséquences humanitaires, économiques et militaires de la campagne contre l’Iran se préciseront.

The Conversation

Florent Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le groupe de Visegrad face à la guerre en Iran : une unité de façade – https://theconversation.com/le-groupe-de-visegrad-face-a-la-guerre-en-iran-une-unite-de-facade-277315