De l’accord de Paris à un capitalisme climatique porté par la Chine

Source: The Conversation – in French – By Michel Damian, Professeur honoraire, Université Grenoble Alpes (UGA)

En 2015, la COP21 se clôturait par la signature de l’accord de Paris, jugé alors historique pour sa promesse de limiter le réchauffement climatique à 1,5 °C avant la fin du siècle. Un peu plus de dix ans plus tard, l’objectif semble dur à tenir, mais le monde est désormais sur les rails d’un capitalisme climatique dont la Chine a pris la tête.


« Paris est définitivement l’une des meilleures COP jamais organisées – les Français ont fait un boulot fantastique », écrivait, en 2015, le juriste Daniel Bodansky, qui a suivi les grandes conférences sur le climat depuis les négociations pour la convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques signée en 1992.

Du 30 novembre au 12 décembre 2015, il y a dix ans, la France pilotait un accord unanimement salué comme un succès. Dans son discours de clôture, Laurent Fabius, ministre des affaires étrangères, président de la conférence, ne cachait pas sa satisfaction :

« Ce texte sera […] un tournant historique. Le succès est à portée de toutes nos mains réunies. Le monde retient son souffle et il compte sur nous tous. »

Son contenu majeur, à savoir des promesses de réductions strictement nationales des émissions, sans aucun engagement contraignant de la part des États (dans le langage onusien, des « contributions déterminées au niveau national »), n’a toutefois pas été impulsé par l’Hexagone : il s’agissait, pour l’essentiel, d’une construction sino-américaine.




À lire aussi :
De Rio à Dubaï : les rivalités entre les États-Unis et la Chine dans les négociations climatiques


Des promesses de réduction des émissions trop faibles

Pour la première fois, les pays parties à la Convention climat se sont officiellement dotés d’une cible d’augmentation des températures à ne pas dépasser.

L’objectif, porté dans les ultimes jours de la COP21 par une coalition de petits États insulaires et de pays particulièrement vulnérables, était désormais de « contenir le réchauffement climatique nettement en dessous de 2 °C par rapport aux niveaux préindustriels et de poursuivre l’action menée pour limiter l’élévation des températures à 1,5 °C ».

La Conférence de Paris a ainsi franchi le pas d’inscrire la décarbonation de l’économie mondiale dans le temps long. Mais elle l’a fait sans imposer aux États le moindre engagement contraignant : simplement en se convainquant que le socle de transformations nationales volontaires suffirait.

Le problème, c’est que les « contributions nationales » communiquées par les parties à la COP, à supposer qu’elles ne restent pas de vaines promesses, emmenaient de toute façon vers un réchauffement bien supérieur à l’engagement fixé : environ +3 °C minimum sur le siècle.

L’écart donne le vertige : pour coller aux 2 °C – et a fortiori aux 1,5 °C – visés, il eût fallu que les contributions nationales ne soient rien moins que, respectivement, de 30 % et de 41 % plus ambitieuses d’ici à 2030.

S’était-on naïvement imaginé qu’elles seraient rapidement relevées après ce premier tour de chauffe ? L’accord de Paris ne s’était-il pas doté, dans l’ombre, d’une porte de sortie, ou d’une échappatoire, dont on n’a probablement saisi ni la subtilité ni la teneur en 2015 ?

La capture et le stockage du carbone indispensable ?

L’adoption d’un objectif de stabilisation des températures appelait mécaniquement – c’est une contrainte physique imposée par la dynamique de la chimie atmosphérique – celui de zéro émission nette, c’est-à-dire un équilibre entre les émissions anthropiques par les sources et les absorptions anthropiques par les puits de gaz à effet de serre.

C’est par l’angle d’efforts de décarbonation colossaux que cet objectif de neutralité carbone a été introduit à l’article 4 de l’accord. Mais, insidieusement, il avait ouvert une brèche : pour faire tenir cette impossible balance entre un objectif aussi ambitieux et des « contributions nationales » aussi insuffisantes, la condition impérative était de retirer massivement du CO2 de l’atmosphère.

Et pour cela de recourir à des technologies comme la capture et le stockage du carbone. Cela n’a pas été crié sur les toits de Paris, mais sans le recours à des solutions technologiques, et en particulier à la capture du carbone, les ambitions de l’accord de Paris étaient absolument inatteignables.

Une nouvelle vague d’investissements

Les premiers investissements dans la transition énergétique et les technologies bas carbone sont déjà anciens. Mais ils ne sont manifestes que depuis le début de la décennie 2000 et n’ont enfin décollé qu’à la suite de la COP21 de Paris.

Ils ont été multipliés par 15 entre 2004 et 2020, pour s’élever à 755 milliards de dollars en 2021, soit un peu plus de 648 milliards d’euros, dont au moins la moitié en Asie. Ils ont ensuite grimpé à 1 100 milliards de dollars (859 millions d’euros) en 2022, avec la Chine premier investisseur pour 546 milliards de dollars (469,4 milliards d’euros), contre 141 milliards de dollars (121,2 milliards d’euros) pour les États-Unis. En 2024, ces investissements atteignaient 2 000 milliards de dollars (1 718 milliards d’euros).

Ces investissements, qui portent ce que nous nommons « capitalisme climatique », ont été largement mobilisés par la Conférence de Paris.

Comme l’écrit l’économiste Jean Pisani-Ferry :

« Les engagements de réduction des émissions ont ensuite atteint une crédibilité suffisante pour qu’une fraction significative des entreprises mondiales investisse dans la construction d’une économie décarbonée. S’est ainsi engagée une guerre entre un capitalisme “brun” et un nouveau capitalisme “vert”, qui parie sur le développement de technologies propres. »

Le capitalisme climatique chinois fait la course en tête

Par capitalisme climatique, nous entendons la reconfiguration des structures productives – technologies, institutions, comportements – qui inscrirait le changement climatique comme une dimension nouvelle de la production de valeur et de l’accumulation du capital, c’est-à-dire de la recherche de profit et de l’investissement.

Aujourd’hui, le capitalisme climatique chinois, alors que la Chine est le premier pays émetteur de gaz à effet de serre et le premier pays consommateur mondial de charbon, fait la course en tête pour la décarbonation et la transition écologique.

La stratégie chinoise a positionné la décarbonation industrielle comme une puissante arme géoéconomique. C’est manifeste pour la puissance installée en renouvelables, les marchés des terres rares, des panneaux photovoltaïques, des batteries, celui des véhicules électriques, mais aussi pour les dépôts de brevet sur les énergies propres et, depuis peu, l’installation et le marché des batteries géantes de stockage de l’électricité, parties pour rebattre les cartes de la transition énergétique.

Dès la fin de la décennie 2000, la Chine s’était lancée dans la diminution de la pollution atmosphérique (alors de grande ampleur), se proposant d’édifier une « société écologique », avec l’apparition des tout premiers deux-roues et bus électriques dans de grandes villes.

Dans les années précédant l’accord de Paris, elle a pensé et construit l’un des plus déterminants de ses plans de développement, officialisé au printemps 2015 sous le nom de plan « Made in China 2025 ». L’optique annoncée était de devenir un leader industriel, notamment dans le secteur des véhicules électriques et de l’énergie propre. Dix ans plus tard, ce plan s’affirme comme une réussite.

Le capitalisme climatique, qui est porté par la Chine et qui dame le pion au pétro-État que sont les États-Unis, se renforce et se sera certainement consolidé à l’horizon 2050.

The Conversation

Michel Damian ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. De l’accord de Paris à un capitalisme climatique porté par la Chine – https://theconversation.com/de-laccord-de-paris-a-un-capitalisme-climatique-porte-par-la-chine-273970

Les États-Unis, Eldorado pour les riches Chinois qui souhaitent avoir une famille XXL par GPA

Source: The Conversation – in French – By Allane Madanamoothoo, Associate Professor of Law, EDC Paris Business School

Certaines élites chinoises ont recours à la gestation pour autrui, ou GPA, pour avoir des enfants – et parfois des dizaines, voire des centaines d’enfants – aux États-Unis. Le marché de la GPA, en pleine expansion outre-Atlantique, où il représente plus de 17 milliards de dollars (plus de 14,6 milliards d’euros) de chiffre d’affaires, est alimenté en bonne partie par les élites de la République populaire. Dans une lettre adressée à la procureure générale des États-Unis Pam Bondi, ce 26 février, deux sénateurs républicains exhortent le Department of Justice à enquêter sur le phénomène. Le DOJ est appelé à en rendre compte d’ici le 13 mars. En attendant, et parce que la GPA soulève en soi de nombreuses questions éthiques, un récent rapport de l’ONU appelle à son interdiction universelle.


Le 13 décembre dernier, le Wall Street Journal révèle une information des plus insolites : Xu Bo, un milliardaire du secteur des jeux vidéo en Chine, affirme être le père d’une centaine d’enfants nés aux États-Unis par gestation pour autrui (GPA) – une convention par laquelle une femme (la mère porteuse) accepte de porter un enfant pour le compte d’un tiers (le ou les parents d’intention).

Le journal américain soutient également que d’autres magnats chinois ont régulièrement recours à des mères porteuses outre-Atlantique pour avoir des dizaines, voire des centaines d’enfants à l’instar de Xu Bo. Certains déclarent avoir acheté des dizaines d’ovocytes à des mannequins, des musiciennes ou des diplômées en finance, et vouloir exclusivement des filles « afin de les marier un jour à des hommes puissants ». D’autres souhaitent créer des « dynasties familiales inarrêtables ».

Comprendre les raisons qui poussent les riches Chinois à recourir à de nombreuses GPA outre-Atlantique invite d’abord à s’attarder sur la politique de natalité en Chine. Mais les États-Unis resteront-ils une destination prisée pour la GPA transnationale ? La pratique de la GPA, qu’elle soit nationale ou transnationale, restera-t-elle autorisée aux États-Unis et ailleurs ?

La limitation du nombre d’enfants en Chine, de 1979 à aujourd’hui : d’abord un, puis deux, puis trois

Au début des années 1970, le premier ministre chinois Zhou Enlai émet une directive de limitation des naissances. Une campagne sans relâche est alors menée, reposant sur le slogan « wan-xi-shao » (« Tard-Espacé-Peu »), afin d’encourager le mariage et la procréation tardifs ainsi que l’espacement et la réduction des naissances.

En 1979, la politique de l’enfant unique est instaurée sous le régime de Deng Xiaoping par crainte d’une explosion démographique et pour des raisons économiques. Très controversée, cette politique est accompagnée de mesures incitatives (avantages sociaux et médicaux) pour les parents ayant un seul enfant et coercitives (pénalités financières, privation d’aides sociales, avortements et stérilisations forcés, etc.) à l’encontre des contrevenants.

À partir de 1984, la loi est assouplie et certaines familles sont autorisées à avoir deux enfants. C’est le cas, par exemple, pour les familles rurales dans certaines provinces, lorsque l’aîné est une fille. L’objectif est de permettre aux couples d’essayer d’avoir un fils, non seulement pour assurer la lignée familiale, mais aussi pour garantir la main-d’œuvre dans les champs et la sécurité financière des parents dans leurs vieux jours (la femme chinoise, quant à elle, aura la charge de s’occuper de ses beaux-parents). Il en va de même à partir de 2013 pour les couples urbains dont l’un des deux conjoints est enfant unique.

Les enfants nés hors quotas ou en dehors des exceptions légales, appelés « enfants noirs », sont dépourvus de reconnaissance juridique et sociale à défaut de paiement d’une lourde amende – dénommée « taxe de maintenance sociale » –, pouvant aller de 500 à plus de 10 000 euros. Ces amendes permettaient, par la même occasion, de garantir à l’État des rentrées financières.

La politique de l’enfant unique aura été maintenue pendant trente-cinq ans, soit « une durée équivalant à une génération ».

En 2015, face au taux de natalité excessivement bas et au vieillissement accéléré de la population, la loi de l’enfant unique est abrogée. Dès 2016, tous les couples sont autorisés à avoir deux enfants, s’ils le souhaitent. Certains obstacles liés au retardement du mariage et de la procréation sont également levés. Cette nouvelle politique familiale n’eut toutefois pas l’effet escompté.

En 2021, la politique de planification familiale autorise finalement les familles à avoir jusqu’à trois enfants. En 2022, les pénalités financières appliquées aux familles ayant plus d’enfants que le nombre autorisé sont supprimées. On pourrait penser dès lors qu’il n’y a plus de politique de contrôle des naissances. Cependant, pour Isabelle Attané, spécialiste de la démographie de la Chine, il est à craindre que, dans la pratique, le gouvernement chinois continue d’appliquer certaines mesures coercitives du passé (amendes, sanctions professionnelles ou administratives, etc.) en cas de non-respect de cette limitation.




À lire aussi :
Chine : quels effets peut-on attendre de la nouvelle politique de trois enfants ?


Les mesures incitatives mises en place ces cinq dernières années (chèques, exonérations fiscales, allongement de congés parentaux…) n’ont pas vraiment eu de succès, selon The Insider.

La dernière mesure instaurée par Pékin depuis le 1er janvier 2026 pour « réarmer » sa démographie, plus contraignante qu’incitative, consiste en l’application d’une taxe de 13 % sur les préservatifs et les pilules contraceptives (jusqu’ici exemptés de TVA).

Euronews, 31 mai 2021.

L’interdiction de la GPA v. la réalité

En Chine, la GPA est interdite depuis 2001. Cette interdiction ne concerne toutefois que les établissements de santé et le personnel médical. Les contrevenants sont passibles d’une sanction pécuniaire de 30 000 yuans (environ 3630 euros).

Mais les pénalités financières sont peu dissuasives pour les cliniques, où le coût de la GPA peut aller de 40 000 à plus de 100 000 euros. Entre 2014 et 2019, on dénombrait plus de 400 agences de GPA, et plus de 50 000 enfants sont nés d’une mère porteuse durant cette période.

Ces dix dernières années, le marché clandestin de la GPA a connu un essor considérable dans le pays. Lorsque la politique de l’enfant unique a été supprimée, de nombreuses femmes qui étaient à un âge trop avancé pour avoir un deuxième enfant se sont alors tournées vers la GPA.

À cela s’ajoutent des raisons préexistantes telles que la demande de couples infertiles et homosexuels, l’importance accordée à la perpétuation de la lignée familiale, ou encore les situations où des familles ayant eu un seul enfant durant la période de la loi de l’enfant unique ont perdu cet enfant et sont trop âgées pour en avoir un autre.

Les États-Unis, une destination prisée pour la GPA transnationale

Selon une étude publiée en 2024 dans Fertility and Sterility, 41,7 % des GPA gestationnelles (c’est-à-dire des GPA où la mère porteuse n’a aucun lien génétique avec l’enfant) aux États-Unis entre 2014-2020 étaient effectuées par des Chinois.

Le choix des Chinois de conclure une GPA aux États-Unis n’est pas anodin.

D’une part, en vertu du 14ᵉ amendement de la Constitution, tout enfant né sur le territoire des États-Unis est automatiquement un citoyen états-unien (à l’exception des enfants de diplomates). La nationalité états-unienne de l’enfant permet de contourner le quota d’enfants autorisé par famille en Chine. Qui plus est, dès sa majorité ce dernier pourra soumettre une demande de carte verte pour les membres de sa famille (parents, frères et sœurs) afin qu’ils puissent résider légalement aux États-Unis.

D’autre part, dans plusieurs États fédérés – la GPA n’étant pas réglementée au niveau fédéral –, un accès à la GPA sans condition d’état matrimonial, de nationalité, d’âge, d’orientation sexuelle ou de genre est possible. Les conventions de GPA sont également exécutoires, privant la mère porteuse du droit de changer d’avis et de garder l’enfant à sa naissance.

Dans les États les plus favorables, comme en Californie, la loi reconnaît automatiquement les parents d’intention comme étant les parents légaux de l’enfant dès sa naissance. Des ordonnances de filiation prénatales (pre-birth orders) peuvent également être obtenues par décision judiciaire.

De plus, le couplage de la fécondation in vitro avec le diagnostic préimplantatoire, quasi généralisé aux États-Unis, permet aux parents d’intention d’obtenir des designer babies (bébés à la carte ou bébés sur mesure). Non seulement ils peuvent sélectionner le sexe de leur future progéniture, mais aussi certaines de ses caractéristiques physiques (couleur des yeux, des cheveux, etc.) avant l’implantation de l’embryon dans l’utérus de la mère porteuse.

Par ailleurs, si certaines agences de GPA proposent aux parents d’intention d’avoir des twiblings (une fratrie de deux enfants nés de deux mères porteuses presque au même moment), il est quasiment impossible pour ces agences de savoir si leurs clients ont déposé plusieurs demandes de twiblings, de triblings, de quadruplings… voire de centublings, en parallèle auprès d’autres agences.

Aussi, pour attirer les clients chinois, plusieurs sites de GPA en ligne proposent des services dans plusieurs langues dont le mandarin : Extraordinary Conceptions et The Surrogacy Law Center, à titre d’exemples.

Enfin, des rapports ont récemment révélé l’existence de plus de 107 agences de GPA gérées par des Chinois dans le sud de la Californie. Ces agences s’adressent presque exclusivement à la clientèle chinoise fortunée et certaines d’entre elles sont affiliées à des entreprises publiques en Chine.

La GPA transnationale aux États-Unis et la GPA dans sa globalité : quels futurs ?

Les États-Unis sont le leader mondial de la GPA. En termes de chiffres, alors que le marché mondial de la GPA était estimé à 22,4 milliards de dollars (19,3 milliards d’euros) en 2024, les États-Unis pesaient à eux seuls 17,47 milliards de dollars (15 milliards d’euros).

Le prix global de la GPA dans le pays varie entre 120 000 et 150 000 dollars (103 300 et 129 100 euros) et peut même atteindre 200 000 dollars (172 100 euros). Pour Courtney Harper Turkington, professeure assistante en droit à Loyola University New Orleans College of Law, le montant total de la GPA peut inclure différents coûts, dont :

  • le coût de la FIV : entre 15 000 et 30 000 dollars (entre 13 000 et 25 800 euros)

  • la rémunération de la mère porteuse : entre 30 000 et 60 000 dollars (entre 25 800 et 51 600 euros)

  • la compensation de la donneuse d’ovocytes : entre 10 000 et 40 000 dollars (entre 8 600 et 34 400 euros)

  • les frais d’agence : entre 20 000 et 40 000 dollars (entre 17 200 et 34 400 euros)

  • les frais juridiques : entre 3 000 et 15 000 dollars (entre 2 600 et 13 000 euros)

Selon l’étude publiée dans Fertility and Sterility (précitée), près de la moitié des enfants nés dans le cadre d’une GPA gestationnelle aux États-Unis entre 2014-2020 étaient conçus pour le compte de parents d’intention étrangers : 41,7 % par des Chinois, 9,2 % par des Français et 8,5 % par des Espagnols (rappelons que, à l’instar de la Chine, la France et l’Espagne interdisent également la GPA). Le nombre de ces GPA conclues par des étrangers avait d’ailleurs nettement augmenté entre 2014-2019, passant de 2 758 (22,0 %) en 2014 à 4 905 (39,8 %) en 2019.

Toutefois, la GPA transnationale outre-Atlantique et la pratique de la GPA en elle-même ont toutes deux un avenir incertain.

En effet, dès son investiture, le 20 janvier 2025, Donald Trump a signé un décret revenant sur le droit du sol. Ce décret, qui devait s’appliquer dès le 19 février 2025, vise à priver de la nationalité états-unienne les enfants nés après cette date lorsqu’aucun des parents biologiques n’est un citoyen états-unien ou un résident permanent légal. Bien que le décret ne précise pas si les enfants nés d’une mère porteuse sont concernés, il est à noter que jusqu’à cinq personnes peuvent être impliquées dans leur naissance :

  • la donneuse d’ovocytes,
  • la mère porteuse,
  • la mère d’intention,
  • le donneur de sperme,
  • le père d’intention.

La Cour suprême statuera sur la constitutionnalité de ce décret dans quelques mois.

Mais d’ores et déjà, ce 26 février, deux sénateurs républicains, Tom Cotton (Arkansas) et Rick Scott (Floride), ont adressé une lettre à la procureure générale des États-Unis, Pam Bondi. Ils demandent que le Department of Justice (DOJ) mène rapidement des enquêtes afin d’identifier d’éventuelles violations des lois fédérales (fraude à l’immigration, traite d’êtres humains…), d’obtenir des informations sur les nombreuses GPA conclues par des Chinois richissimes et sur les agences de GPA gérées par les étrangers (au-delà de celles opérées par les Chinois) dans le pays, etc. Le DOJ est appelé à en rendre compte d’ici le 13 mars.

Émission « Le Grand Témoin », 3 novembre 2025.

Au niveau international, après la déclaration de Casablanca pour l’abolition universelle de la GPA signée par une centaine d’experts (médecins, juristes, psychologues, sociologues, philosophes…) de 75 nationalités différentes le 3 mars 2023, c’est au tour de l’ONU de plaider en ce sens.

Le 14 juillet 2025, la rapporteuse spéciale sur la violence contre les femmes et les filles, ses causes et ses conséquences, Reem Alsalem a présenté un rapport accablant sur la GPA à l’Assemblée générale des Nations unies. Après avoir analysé plus de 120 contributions et consulté plus de 70 parties prenantes de la GPA (parents demandeurs, agences, spécialistes de la médecine, mères porteuses, etc.), ce rapport développe un véritable plaidoyer pour l’abolition internationale de la GPA aux motifs de l’exploitation et de la marchandisation des mères porteuses et des enfants dans le cadre de cette pratique.

The Conversation

Allane Madanamoothoo ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les États-Unis, Eldorado pour les riches Chinois qui souhaitent avoir une famille XXL par GPA – https://theconversation.com/les-etats-unis-eldorado-pour-les-riches-chinois-qui-souhaitent-avoir-une-famille-xxl-par-gpa-272775

Dissuasion nucléaire : tournant majeur dans la stratégie française et européenne

Source: The Conversation – in French – By Benoît Grémare, Chercheur associé à l’Institut d’Etudes de Stratégie et de Défense, Université Jean Moulin Lyon 3

Le 2 mars 2026, depuis la base opérationnelle de l’île Longue, dans le Finistère, Emmanuel Macron a présenté une actualisation de la doctrine française de dissuasion nucléaire. En annonçant une augmentation du nombre d’ogives et une participation accrue des partenaires européens, le chef de l’État concrétise l’européanisation de la dissuasion qu’il avait appelée de ses vœux en 2020 et formalise un nouveau cadre, la « dissuasion avancée ». Une inflexion qui redéfinit la place de la France dans l’architecture stratégique européenne.


Les relations entre les États ont pris ces dernières années un tournant résolument nucléaire : menaces russes d’usage de l’arme nucléaire depuis le début de la guerre d’Ukraine, couplées au déploiement de missiles nucléaires tactiques en Biélorussie depuis 2023 ; désengagement des États-Unis de la défense européenne et annonce d’une reprise immédiate des essais d’armes nucléaires (octobre 2025) ; augmentation de 45 % de l’arsenal nucléaire du Royaume-Uni depuis 2021 ; et enfin augmentation du stock d’ogives de la Chine, à hauteur d’une centaine par an depuis 2023. Dans ce monde dénué d’accords internationaux de régulation des arsenaux nucléaires, une actualisation de la doctrine nucléaire française apparaissait nécessaire.

Cette dernière connaît une évolution majeure avec le discours d’Emmanuel Macron du 2 mars 2026 sur la base de sous-marins de l’île Longue (Finistère).

La fin de la stricte suffisance

L’arme nucléaire reste réservée à un usage défensif. Cependant, le président a ordonné d’augmenter le nombre de têtes nucléaires (actuellement de 290 ogives) qui composent l’arsenal national. Cette montée en puissance est la principale annonce du discours d’Emmanuel Macron, abandonnant le concept de « stricte suffisance » qui limitait jusqu’alors le développement de la force de frappe au nom de la non-prolifération. L’augmentation du nombre d’ogives permet de lancer plusieurs bombes en même temps afin de saturer l’espace aérien d’un pays ennemi lequel, malgré ses systèmes de défense antimissiles, ne pourra pas tous les abattre. Il s’agit aussi d’étendre la couverture du parapluie nucléaire à l’échelle de l’Europe, sans toutefois dégarnir les stocks réservés à la protection du territoire national.

Afin de tenir compte des systèmes avancés de détection russe, susceptibles d’intercepter d’ici 2035 les missiles nucléaires britanniques et français, la France repousse également le risque de décrochage technologique en développant de nouveaux outils, tels que la tête océanique optimisée jointe à un missile hypersonique et manœuvrant.

Un retour à l’ambiguïté stratégique

Le discours de l’île Longue renoue avec l’ambiguïté stratégique en ne rendant plus public le nombre d’ogives qui composeront la force de dissuasion nucléaire. À l’instar des citoyens français, les partenaires européens devraient aussi être mis à l’écart de cette information pour éviter de possibles révélations.

Une doctrine se construit en fonction de ses intérêts, mais aussi en fonction des agissements des autres États. Pour définir le volume nécessaire à une force nucléaire, deux méthodes peuvent être utilisées, à savoir calculer le nombre de bombes qui suffiraient pour détruire un adversaire particulier, et le nombre dont ce dernier a besoin pour nous détruire. C’est la logique d’anéantissement, dont la peur inspire la dissuasion. Il faut forcer l’adversaire à comprendre que son attaque lui coûtera trop cher pour en tirer un bénéfice. Dans les années 1960, la France cherchait à dissuader Moscou en menaçant de causer un nombre de morts soviétiques au moins égal à la population française.

Jusqu’à la chute du mur de Berlin en 1989, l’arsenal n’a fait qu’augmenter pour atteindre 550 têtes nucléaires. Mais la fin de la guerre froide a entraîné une baisse continue. Plusieurs facteurs l’expliquent : le désarmement, la non-prolifération, la fin de la menace d’invasion soviétique, la nécessité de baisser les dépenses publiques en prenant le budget de la défense nationale comme variable d’ajustement.

Non quantifiée sous Jacques Chirac, la taille de l’arsenal nucléaire français avait été dévoilée par le président Sarkozy en 2008 à moins de 300 têtes, avant que le président Hollande ne détaille en 2015 le nombre de missiles et de lanceurs.

Or, la transparence sur les volumes des forces nucléaires implique toujours un risque pour la sécurité nationale, car elle permet à l’ennemi de calculer de manière précise les risques de son agression et sa capacité d’encaissement en cas de frappe, ce qui réduit l’incertitude et affaiblit la logique même de la dissuasion.

Une « dissuasion avancée » vers les partenaires européens

Aujourd’hui, la « dissuasion avancée » proposée par le président Macron associe huit pays européens : Royaume-Uni, Allemagne, Pologne, Pays-Bas, Belgique, Grèce, Suède et Danemark. On peut supposer que l’Autriche, l’Irlande et Malte, étant adhérents au Traité d’interdiction des armes nucléaires, ont refusé l’offre française de protection. Celle-ci se matérialise par le déploiement d’avions français équipés de leurs ogives nucléaires chez les partenaires européens afin de compliquer le calcul de l’adversaire.

En échange, afin de participer à l’effort commun, les pays hôtes devront remplir des missions d’appui en coordination avec la France : renseignement, surveillance, emploi de forces conventionnelles pour protéger les espaces délicats à défendre avec la seule dissuasion nucléaire des pays membres de l’Union européenne et de l’Organisation du traité de l’Atlantique Nord (Otan). Offrant des exercices nucléaires communs, le président Macron évoque des consultations, à savoir des dialogues entre les partenaires européens au cas où la situation internationale se dégraderait et verrait le franchissement de lignes rouges par l’ennemi.

Toutes les contributions des partenaires européens se précisent par « l’épaulement » : une sécurité répartie et partagée pour faire face à un ennemi commun. Le parapluie nucléaire français se déploie en parallèle de celui de l’Otan, les États-Unis ayant été informés du projet sans qu’aucun communiqué négatif ne soit produit. Ce partage des risques et des responsabilités semble garant d’une certaine crédibilité, illustré par une dissuasion franco-britannique et franco-allemande, compliquant les calculs stratégiques russes.

Par ailleurs, le discours de l’île Longue reste dans la lignée de la doctrine classique de la dissuasion nucléaire française établie en 1972 puisque le président de la République garde seul la décision d’emploi de l’armement nucléaire. Il n’y a pas de partage de la décision d’emploi, pas de ciblage à l’avance d’objectifs de tirs nucléaires, ni de mise en œuvre opérationnelle avec d’autres états-majors.

Financer la nouvelle doctrine

Après trois décennies de baisse budgétaire et de promotion de la non-prolifération, le discours de l’île Longue ouvre une nouvelle ère pour la doctrine nucléaire française. Emmanuel Macron se pose en rupture par rapport à ses prédécesseurs. Alors que les présidents Mitterrand et Chirac avaient réduit le nombre d’ogives et que les présidents Sarkozy et Hollande avaient publiquement révélé la taille de l’arsenal, Emmanuel Macron prend ici une voie inverse et originale, avec le principe affirmé de prépositionner une partie des forces nucléaires françaises chez nos alliés européens. La dissuasion devient une sorte de « partenariat bilatéral » dans un dialogue d’État à État.

Cette orientation de la doctrine, intervenant à un an de la fin de son double mandat, permet à Emmanuel Macron de renvoyer à ses successeurs la charge de cette montée en gamme ainsi que la question de son financement. Construite et entretenue par les fonds propres de la nation, la dissuasion nucléaire française ne peut être financée par les mécanismes européens. Paris s’y est toujours opposé afin de garder le contrôle exclusif de son armement nucléaire, sans avoir de gages à donner ou de comptes à rendre à une éventuelle commission. Devant compter sur ses propres ressources pour augmenter son arsenal nucléaire, il sera donc nécessaire de débattre du budget alloué à ce réarmement (lequel, du fait de son caractère secret et stratégique, est rarement détaillé auprès du Parlement).

Emmanuel Macron a enfin communiqué sur la construction d’un nouveau sous-marin nucléaire lanceur d’engins, L’Invincible. Ce projet sera-t-il effectivement mis en œuvre par le président qui lui succédera en 2027 ?

The Conversation

Benoît Grémare est ancien officier à l’escadrille des sous-marins nucléaires d’attaque.

ref. Dissuasion nucléaire : tournant majeur dans la stratégie française et européenne – https://theconversation.com/dissuasion-nucleaire-tournant-majeur-dans-la-strategie-francaise-et-europeenne-277387

Les enfants illégitimes dans « House of the Dragon » à l’aune du médiévalisme

Source: The Conversation – in French – By Mauréna Benteboula, Doctorante en histoire médiévale, Université de Lille

Alors que la promotion de la troisième saison de House of the Dragon, annoncée pour 2026, s’impose progressivement dans le paysage médiatique, les premières images divulguées réaffirment le choix esthétique fondamental qui caractérise la saga : l’inscription résolue dans un imaginaire « médiévalisant ».


House of the Dragon, adaptation du roman Feu et Sang de George R. R. Martin, est le premier prequel de la série Game of Thrones sortie en 2011. Armures polies, châteaux vertigineux, alliances dynastiques fragiles et guerres de succession s’y combinent pour donner forme à un Moyen Âge de fiction, immédiatement reconnaissable mais profondément retravaillé. Dans cet univers où la référence médiévale sert moins de modèle que de réservoir symbolique, la bâtardise occupe une place particulièrement féconde.

En filigrane des pages de Feu et Sang comme dans la série, les bâtards apparaissent, disparaissent, réapparaissent, au point de constituer un réseau latent, une cartographie discrète de l’illégitimité qui structure la société westerienne. Loin d’être un simple motif pittoresque, la bâtardise devient un outil privilégié pour interroger la manière dont George R. R. Martin réélabore les codes politiques, juridiques et sociaux de la fin du Moyen Âge afin d’en tirer une matière narrative adaptée aux sensibilités contemporaines.

La bâtardise comme catégorie hybride

Dans l’Europe médiévale, la bâtardise n’est pas une condition univoque. Elle ne renvoie ni à un statut juridique homogène ni à une expérience sociale uniforme. Selon les contextes politiques, les stratégies des lignages et les cadres normatifs, l’enfant né hors mariage peut être marginalisé, toléré, intégré, voire instrumentalisé. La bâtardise constitue ainsi une catégorie souple, située à l’intersection du droit, de la morale et des pratiques sociales, dont la signification varie selon les milieux et les époques.

Feu et Sang, écrit sous la forme d’une chronique, pastiche brillamment les textes tardo-médiévaux, comme la chronique d’Olivier de La Marche (v.1425-1502) par exemple, tout en le simplifiant. Le narrateur du roman (et de la série), l’archimestre Gyldayn, dissémine dans son récit des mentions de bâtards issus de lignages variés, de seigneurs comme de servantes, et les projette dans des temporalités longues. Ce procédé fabrique une continuité pseudo-historique où la répétition des naissances illégitimes devient un fil rouge permettant de penser les logiques du pouvoir, les hiérarchies implicites et les mécanismes d’exclusion qui cimentent la société.

Mais Martin opère une transformation fondamentale : là où les documents médiévaux associaient l’épithète de « bâtard » à un individu précis (Antoine de Bourgogne dit « le Grand Bâtard de Bourgogne », v. 1430-1504, ou encore Jean bâtard de Bourbon, comte de Velay, v. 1413-1485) l’auteur systématise la dimension onomastique (liée aux noms propres). Les enfants illégitimes se voient attribuer des noms hérités non de leurs mères mais des régions dont sont issus leurs pères : Snow pour le Nord, Rivers pour le Conflans, Hill pour l’Ouest, et ainsi de suite.

Cette territorialisation ancre la bâtardise dans une logique patrilinéaire immédiatement lisible, en assignant aux enfants naturels un patronyme régional qui signale d’emblée leur naissance hors mariage. Toutefois, cette lisibilité demeure parfois trouble, car le nom désigne moins une filiation précise qu’une absence de filiation reconnue.

Alys Rivers en constitue l’emblème. Sorcière à la figure trouble, son nom, plus qu’une simple indication géographique, matérialise une identité fracturée. Née d’un père mal identifié, probablement un Fort, elle incarne la figure même de la marginalité.

Alys Rivers (interprétée par Gayle Rankin) dans la saison 2 de House of the Dragon (2024).
HBO

Les femmes, principales victimes du fait bâtard

Si les hommes bâtards de Westeros peuvent, selon les circonstances, être intégrés, reconnus ou tolérés, la situation des femmes et des enfants nés d’elles révèle un tout autre régime de marginalisation. Dans Feu et Sang, les bâtards dont les mères sont des nobles sont fréquemment dissimulés, masqués par des assignations fictives de paternité lorsque l’épouse est mariée, ou abandonnés si elle ne l’est pas.

Ce traitement littéraire trouve un écho puissant dans les sociétés médiévales, où le corps féminin constitue un lieu de contrôle et de suspicion. La figure fictive de Rhaenyra Targaryen en est une démonstration éclatante. Officiellement mère de trois fils Velaryon, elle devient l’objet d’une campagne de délégitimation qui mobilise l’imaginaire sexuel comme arme politique : on attaque sa moralité, la vraisemblance de ses maternités et, par ricochet, son droit à gouverner. Elle devient « la mère des bâtards » (Jacaerys, Lucerys et Joffrey) ou « la putain de Peyredragon ».

Le parallèle historique avec Isabeau de Bavière (v. 1370-1435), dont la fidélité fut publiquement mise en cause durant les crises de folie de Charles VI (1380-1422), éclaire ce traitement. Comme Rhaenyra, Isabeau vit son rôle politique attaqué par des accusations visant la légitimité de ses enfants, en particulier le futur Charles VII (1422-1461). Son image de mauvaise reine trouve ses racines dans la campagne de propagande genrée construite par ses opposants politiques en pleine guerre civile. On tente de fragiliser son pouvoir en lui imputant des aventures, notamment avec Louis d’Orléans, propre frère du roi…

Christine de Pizan offrant la Cité des dames à Isabeau de Bavière, miniature, vers 1410-1414, Londres, British Library, Harley 4431.
British Library

De même, le scandale de la tour de Nesle (1314) rappelle à quel point inouï de violence l’adultère féminin, perçu comme menace dynastique, était puni au Moyen Âge.

Martin s’inspire de ces imaginaires, mais les réordonne : ainsi, lorsque Lady Coryanne tombe enceinte d’un garçon d’écurie, c’est l’amant qui fait l’objet d’un châtiment exemplaire. On peut ici faire le parallèle avec l’adultère de Marguerite de Bourgogne (v. 1290-1315), belle fille du roi de France Philippe IV (1285-1314), qui mourut en prison. Son amant a connu les tourments de la torture – la roue, le plomb brûlant, l’émasculation – et de la décapitation. Le garçon d’écurie qui séduit la lady fictive est lui aussi émasculé, mais il a la vie sauve et il est conduit au Mur – une gigantesque muraille de glace et de pierre qui, dans la fiction, sépare le royaume des Sept Couronnes des terres glacées et sauvages situées au-delà. Mais contrairement à Marguerite, Lady Coryanne n’avait pas attenté à la majesté royale.

Westeros présente une version atténuée, mais non dépourvue de dureté, des rapports médiévaux entre genre, sexualité et pouvoir. Les bâtards issus des femmes de l’aristocratie demeurent malgré tout des figures d’ombre, rarement nommés, souvent oubliés du récit. Les enfants de la princesse Saera Targaryen (princesse déchue et prostituée) n’apparaissent qu’en marge et Hugh Marteau, son fils, refuse explicitement d’adopter un nom de bâtard pour échapper à l’héritage infamant de sa mère. Cette invisibilisation, qu’elle soit volontaire ou systémique, inscrit la bâtardise féminine dans une dynamique d’identité d’entre deux, où ces femmes se trouvent à la fois à l’écart des catégories sociales établies et sans place claire dans la hiérarchie.

La bâtardise comme outil d’émotion historique

La puissance de Feu et Sang ne réside pas tant dans sa fidélité aux réalités médiévales que dans sa capacité à créer une illusion d’authenticité. La bâtardise y devient un marqueur narratif doublement opératoire : elle signale immédiatement la coloration médiévale de l’univers tout en étant remodelée pour répondre aux attentes d’un public contemporain, sensible aux questions d’identité, de reconnaissance et de justice. La diabolisation des bâtards par le personnage d’Alicent Hightower, qui va jusqu’à faire du « sang de bâtard » un argument de déshumanisation, traduit moins les mentalités du XVᵉ siècle que nos propres inquiétudes face au stigmate et à l’altérité.

En cela, Martin s’écarte de la réalité historique. À la fin du Moyen Âge, les bâtards princiers, qu’ils soient légitimés ou non, jouent parfois des rôles majeurs : ce fut le cas de Jean de Dunois (1403-1468), dit le bâtard d’Orléans, héros de la guerre de Cent Ans, ou de César Borgia (1475-1507), dont l’ascension politique fut fulgurante. Dans Westeros, rares sont ceux qui atteignent la même stature. Orys Baratheon, un étranger, fait figure d’exception tandis que la majorité demeure cantonnée aux marges du pouvoir, témoignant du choix narratif de privilégier l’exclusion comme horizon dramatique.

Cette recomposition est au cœur du médiévalisme martinien. Feu et Sang ne cherche pas à reproduire le Moyen Âge mais à le réinventer comme espace d’intensification émotionnelle. Un lieu où la filiation devient enjeu existentiel, où la marge produit du tragique, où la bâtardise, loin d’être un simple statut, condense les tensions entre appartenance et altérité. Par ce prisme, Martin parle moins du passé que du présent : de nos obsessions pour les origines, de nos interrogations sur les frontières de l’identité, de nos propres dispositifs d’exclusion.

L’illégitimité y fonctionne comme un miroir, le miroir des sociétés médiévales, dont elle retient certains codes, et le miroir de notre temps, dont elle absorbe les sensibilités.

The Conversation

Mauréna Benteboula ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les enfants illégitimes dans « House of the Dragon » à l’aune du médiévalisme – https://theconversation.com/les-enfants-illegitimes-dans-house-of-the-dragon-a-laune-du-medievalisme-275117

Comment la Chine développe « l’économie de basse altitude »

Source: The Conversation – in French – By Fabien M. Gargam, Associate Professor of Management, Renmin University of China et Chercheur Associé, Université Paris-Saclay

Située en dessous de 3 000 mètres d’altitude en Chine, l’« économie de basse altitude » représente une industrie stratégique pour l’empire du Milieu. Drones, véhicules volants, aéronefs électriques à décollage et atterrissage verticaux, ou eVTOL, les nouveaux appareils sont légion. Comment la définir et expliquer son développement si soudain ?


En janvier 2025, l’entreprise chinoise DJI dévoile la série Matrice 4, la première gamme de drones intégrant une puissance de calcul IA ouverte. En mars 2025, l’eVTOL EH216-S de l’entreprise EHang devient le premier véhicule aérien sans pilote avec passagers à obtenir les quatre certificats – type, navigabilité, production, exploitation. Ces deux réalisations historiques s’inscrivent dans l’économie de basse altitude.

Ce concept fut proposé en 2009 par le professeur associé Weimin Li de l’Université de l’aviation civile de Chine, une période où le pays était confronté à des défis persistants au niveau de l’aviation générale.

En décembre 2023, l’économie de basse altitude est désignée comme une industrie émergente stratégique lors de la Conférence centrale sur le travail économique. En décembre 2025, la Commission nationale du développement et de la réforme chinoise la définit comme « un modèle économique global axé sur les activités aériennes à basse altitude qui stimulent l’innovation industrielle et les applications concrètes ».

Comment expliquer son développement ? Les avis divergent sur la question.

Cet article s’appuie sur deux concepts, l’avantage au premier entrant et l’avantage au dernier entrant, créés par les gestionnaires Marvin Lieberman et David Montgomery en 1988, pour caractériser le bond en avant de l’économie de basse altitude. Notre étude liée à ce sujet est en cours de publication en mandarin.

Marché de 432 milliards d’euros d’ici 2035

En janvier 2025, Zhiyong Song, directeur de l’Administration de l’aviation civile chinoise, déclare que l’économie de basse altitude est sur le point de saisir une opportunité stratégique similaire au « dépassement », observé dans le secteur des véhicules à énergie nouvelle.

Le développement de ce modèle économique global combine de manière innovante l’avantage au premier entrant et l’avantage au dernier entrant. Il présente une double caractéristique : réaliser des percées dans des secteurs émergents et combler les lacunes de l’aviation générale. Sa chaîne de valeur l’expose clairement. Aujourd’hui, le marché chinois de l’économie de basse altitude a dépassé les 500 milliards de yuans (62 milliards d’euros). Selon les projections, il atteindra les 1 000 milliards de yuans (124 milliards d’euros) d’ici 2026 et les 3 500 milliards de yuans d’ici 2035 (432 milliards d’euros).

Les puissances aéronautiques traditionnelles n’ont pas d’équivalent direct à l’économie de basse altitude, puisqu’elles possèdent déjà un marché mature de l’aviation. De ce fait, les États-Unis poursuivent l’initiative Advanced Air Mobility et l’Union européenne se concentre sur l’initiative Innovative Air Mobility pour améliorer les systèmes de transport et moderniser les technologies associées.

Avantage au premier entrant : rôle de moteur

La Chine mobilise l’avantage au premier entrant comme un moteur pour permettre à son économie de basse altitude un dépassement en changeant de voie. Ce concept découle de trois dimensions : (1) la domination technologique, (2) l’acquisition précoce d’actifs essentiels et (3) les coûts de transfert pour les clients.

Domination technologique

La Chine s’est assurée l’initiative en matière de brevets grâce à des percées en recherche et développement (R&D) qui tirent parti de la réutilisation intersectorielle. Si l’on prend l’exemple des véhicules volants, environ 85 % de leur chaîne industrielle est liée aux véhicules électriques dits « intelligents ».

Les entreprises de véhicules à énergie nouvelle, telles que BYD et CATL, utilisent les plateformes d’électrification éprouvées pour adapter les technologies des trois systèmes électriques et les chaînes d’approvisionnement de l’automobile aux aéronefs à basse altitude.

L’équipe du professeur Xiaobo Qu de l’Université Tsinghua estime que l’exploitation des chaînes d’approvisionnement automobiles pourrait faire baisser le coût des véhicules volants électriques de plusieurs millions à 200 000 yuans, soit 24 700 euros.

L’entreprise chinoise DJI est le leader mondial des drones.
HUArtandPhotography/Shutterstock

Acquisition précoce d’actifs essentiels

La Chine a été le premier pays à investir massivement dans ce nouveau secteur d’activité. Avec un territoire de 9,6 millions de kilomètres carrés, le potentiel économique de son espace aérien à basse altitude est immense.

La base de fabrication de voitures volantes de Xpeng Aridge à Guangzhou est la première usine moderne au monde à intégrer les normes de fabrication aéronautique et les capacités de production automobile de masse. Spécialisée dans le développement d’un Land Aircraft Carrier modulaire, elle vise une capacité de production annuelle de 10 000 unités et prévoit des livraisons à grande échelle d’ici 2026.

Coûts de transfert pour les clients

La Chine a mis l’accent sur la fidélisation des utilisateurs et la création de nouveaux marchés. Par exemple, elle a consolidé sa position de premier marché mondial des drones grand public en 2024, avec un chiffre d’affaires de 1,51 milliard de dollars états-uniens. L’entreprise DJI détient régulièrement 70 à 85 % des parts du marché mondial des drones grand public, tout en dépassant 50 % des parts de marché dans les applications industrielles telles que l’agriculture, la topographie et la sécurité.




À lire aussi :
Le bond en avant de l’industrie automobile chinoise de 1953 à nos jours


Cette domination remonte à 2006 lorsqu’elle a tiré parti de la base de fabrication électronique de pointe du Guangdong pour être la pionnière de l’adoption civile et de la commercialisation à l’étranger des drones de photographie aérienne.

Avantage au dernier entrant : rôle d’assise

La Chine mobilise l’avantage au dernier entrant comme une assise pour permettre à son économie de basse altitude un dépassement en changeant de voie. Ce concept découle de quatre dimensions : (1) la capacité de profiter des investissements réalisés par les acteurs en place, (2) la résolution de l’incertitude, (3) les opportunités émanant des discontinuités technologiques et (4) l’inertie des acteurs en place.

Profiter des investissements réalisés par les acteurs en place

La Chine s’aligne sur les normes de navigabilité de la Federal Aviation Administration (États-Unis), tout en se référant à des cadres réglementaires internationaux faisant autorité, afin de diminuer les coûts liés aux essais et de réduire les barrières réglementaires.

L’acquisition par l’entreprise Aviation Industry Corporation of China (AVIC), spécialisée dans la construction aéronautique, d’entreprises états-uniennes telles que Cirrus, réputée pour son système de parachute balistique CAPS, accélère le développement et le renouvellement des équipements aéronautiques nationaux.




À lire aussi :
Comac : la menace chinoise pour Airbus et Boeing


Résolution de l’incertitude

La Chine a contourné les coûts initiaux et les goulets d’étranglement déjà rencontrés par les États-Unis dans le secteur des drones. Ainsi, elle est parvenue à une pénétration commerciale progressive en tirant parti notamment de la taille de son marché domestique et des avantages offerts par les réseaux de communication tels que la 5G et la 5G-A. En 2025, la Chine établit deux records mondiaux dans la catégorie des feux d’artifice tirés par des drones.

Opportunités émanant des discontinuités technologiques

La Chine possède la chaîne d’approvisionnement en batteries électriques la plus complète et la plus sophistiquée au monde. En novembre 2024, l’aéronef électrique EH216-S de EHang réalise le premier essai en vol au monde d’une batterie à l’état solide pour les eVTOL.

Inertie des acteurs en place

La Chine a publié les premières normes réglementaires de navigabilité pour les systèmes aériens sans pilote avec passagers. L’Administration de l’aviation civile a mis en place une procédure simplifiée pour accompagner les demandes simultanées de certificat de type et de certificat de production.

En revanche, pour obtenir ces deux certificats, la Federal Aviation Administration et l’Agence de l’Union européenne pour la sécurité aérienne exigent un protocole séquentiel, ce qui rend la démarche plus lente. En outre, le JAS4-1 de l’entreprise Joby a soumis sa demande de certificat de type à la Federal Aviation Administration en 2018 et se trouve encore aujourd’hui aux dernières étapes du processus de certification.


Cet article a été corédigé par Yuzhen Xie (écrivaine et conférencière), diplômée de Renmin University of China.

The Conversation

Fabien M. Gargam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment la Chine développe « l’économie de basse altitude » – https://theconversation.com/comment-la-chine-developpe-leconomie-de-basse-altitude-276211

Face à la crise climatique, l’éducation active peut-elle transformer les institutions ?

Source: The Conversation – in French – By Michela Arciero, Associate research scientist, Università di Cassino e del Lazio Meridionale

En donnant à voir immédiatement le résultat du scénario de réduction d’émissions envisagé, le numérique est une aide précieuse pour les participantes et participants. Fournis par les auteurs, CC BY

Sensibiliser ne suffit pas à changer les pratiques collectives. En plaçant les personnes participantes en situation de décider concrètement des trajectoires climatiques de leur institution, l’éducation active ouvre la voie à une transformation plus profonde, où apprentissage et gouvernance se rejoignent.


Depuis quelques années, les dispositifs de formation et de sensibilisation aux enjeux de transition socioécologique se multiplient : ateliers participatifs, jeux sérieux, fresques, conférences interactives. Jamais la prise de conscience n’a été aussi accessible sur de nombreux enjeux, du changement climatique à la crise du logement, en passant par la biodiversité ou l’organisation du travail. Pourtant, un malaise s’installe.

Plusieurs études récentes montrent que, si la sensibilisation éveille et motive, elle ne transforme pas forcément durablement les pratiques collectives. S’agissant des enjeux climatiques, l’accent mis sur les « petits gestes » individuels peut même se révéler contre-productif, en individualisant la responsabilité et en occultant le rôle des organisations sociales, économiques et institutionnelles.

Résultat : face à l’ampleur de la crise climatique, le sentiment d’impuissance domine souvent. Sentiment légitime, puisque même dans le cas d’un scénario « héroïque », où une famille adopterait toutes les actions possibles pour réduire ses émissions « carbonées » (alimentation, transport, énergie domestique), la diminution globale de son empreinte resterait limitée à 30–40 %. Mais une voie alternative existe : diffuser largement les principes de l’éducation active pour guider les décisions des institutions.

L’éducation active : passer de l’individuel au collectif

Comment l’éducation peut-elle aller au-delà de la sensibilisation individuelle pour devenir un levier de transformation collective et institutionnelle ? Il ne s’agit plus seulement d’informer sur la gravité du problème ou les solutions pour le résoudre, mais de construire une prise de conscience collective et de stimuler le « faire ensemble » en mettant le public en situation de faire des choix collectifs. De plus, l’éducation active s’appuie sur des dispositifs délibératifs qui revisitent les cadres dans lesquels les choix sont débattus et rendus possibles, en tenant compte du public, de son expérience et du temps disponible (par exemple les conventions citoyennes). Ces dispositifs délibératifs reposent sur trois principes clés :

D’abord, permettre la contextualisation des données : les ordres de grandeur et les informations utilisées sont directement liés au collectif concerné et deviennent ainsi un objet concret, ancré dans des pratiques réelles et des contraintes institutionnelles.

Ensuite, offrir un cadre délibératif structuré. Celui-ci s’appuie souvent sur des dispositifs pédagogiques stimulants, tels que la mise en situation par jeu de rôle ou l’exploration de scénarios. Les choix sont alors abordés comme des hypothèses collectives, et non comme des positions individuelles à défendre. Répétés dans le temps et intégrés à des trajectoires institutionnelles, ces dispositifs permettent de suivre l’évolution des arbitrages collectifs, des priorités et des compromis ; bien au-delà d’un événement de sensibilisation sans lendemain.

Enfin, ancrer la démarche dans un cadre décisionnel réel. Les résultats de ces expériences doivent être conçus comme des engagements concrets, destinés à guider et à contraindre les choix futurs des institutions impliquées. Ces dispositifs sont ainsi efficaces car ils rapprochent apprentissage, délibération et gouvernance, en constituant une des étapes d’un cycle de décision. L’éducation active devient alors une composante à part entière des processus de décision collective, et non un simple outil d’enseignement descendant ou de communication.

Quand l’institution entre dans le jeu

C’est pour explorer cette voie que Sciences Po Grenoble-UGA a expérimenté à grande échelle l’usage du dispositif participatif Ma Terre, qui s’appuie sur une interface graphique ergonomique, immersive et modulable, pour favoriser la prise de décision collective autour de choix concrets pour la transition socioécologique et visualiser en temps réel et de manière dynamique, les effets des scénarios. Le 20 octobre 2025, le MaTerrathon a réuni près de 300 participantes et participants – étudiantes, étudiants, personnels, animatrices et animateurs – à Sciences Po Grenoble-UGA.

Interface Ma Terre (adaptée à Sciences Po Grenoble-UGA), phase de négociation autour des « empreintes carbone » des personnages. La surface de chaque jeton est proportionnelle à l’empreinte carbone. La couleur et le logo du jeton décrivent son porteur et l’activité, respectivement. Les jetons donnant lieu à des alternatives sont reportés à droite.
Fourni par les auteurs, CC BY

Le MaTerrathon a pris la forme d’un jeu de rôle participatif, fondé sur des ordres de grandeur et des données issues du bilan carbone propre à l’établissement. Les personnes participantes ont été réparties en 36 groupes de 6 à 8 personnages fictifs, mais réalistes, représentatifs de la diversité des genres, des âges et des fonctions dans l’Institut – une étudiante, un enseignant-chercheur, un agent administratif ou encore une directrice de recherche. Cela a permis de délibérer sur un pied d’égalité, chaque décision étant discutée comme une hypothèse collective : il s’agissait d’identifier des priorités concrètes d’action et de comprendre les compromis nécessaires pour réduire l’empreinte carbone. L’objectif était clair : accélérer la contribution concrète de Sciences Po Grenoble-UGA au projet bas carbone de l’Université Grenoble Alpes, avec une cible affichée de réduction de 40 % des émissions de gaz à effet de serre d’ici 2030.

L’animation en binôme a été confiée à des élèves, des personnels de l’établissement et du collectif Ma Terre. La participation de toute la promotion de troisième année a été rendue obligatoire, afin que chacun et chacune prennent part aux choix stratégiques de l’institution avec une volonté explicite : ne pas dissocier celles et ceux qui prennent les décisions de celles et ceux qui vivent au quotidien les environnements concernés.

MaTerrathon : quelques résultats

Les ateliers se sont déroulés sur une matinée, et une restitution des premiers résultats l’après-midi. Cette restitution rapide a rendu possible un débat collectif, permettant d’analyser ensemble, à chaud et de manière objective, les résultats numériques obtenus.

En tenant compte de l’objectif clé de réduire de 40 % l’empreinte carbone de l’établissement, la distribution des résultats des ateliers est très encourageante. Concrètement, 16 tables sur 36, soit environ 45 % du total, ont atteint ou dépassé cet objectif. Fait intéressant, de nombreux résultats se regroupent autour de cette valeur cible : près de la moitié des tables se situent dans une fourchette de 35 à 45 % de réduction (médiane de réduction de toutes les tables d’environ 39 %). Cela montre que l’objectif de 40 % n’est pas une cible isolée, mais bien atteignable pour une part significative des participantes et participants.

Intention de réduction de l’empreinte carbone exprimée pour les 36 ateliers du MaTerrathon, la cible indiquée par la direction de l’établissement était de 40 %.
Fourni par les auteurs, CC BY

Cette distribution laisse également apparaître une variabilité naturelle entre les différents groupes de travail. Elle montre que l’atteinte de l’objectif n’est pas un coup de chance ponctuel, et est le fruit de multiples discussions dont la nature, le déroulé et les résultats sont différents construisant une dynamique collective cohérente. Enfin, les réductions observées dans différents secteurs ne sont pas le fruit du hasard : la restauration, les transports, le secteur de l’énergie et des achats ont enregistré les baisses les plus importantes en pourcentage, allant de 38 à 52 %.

Au-delà des réductions, une originalité marquante du dispositif Ma Terre consiste à produire un indicateur indirect de l’acceptabilité des mesures, en qualifiant leur spontanéité et leur popularité. En créant un cadre à la fois structuré et ludique, le MaTerrathon a favorisé l’expression des désaccords tout en limitant la polarisation. Il a rendu visibles les contraintes et les marges de manœuvre des différentes catégories d’usagers et de personnel, ainsi que celles de l’institution dans son ensemble, et a permis en définitive de qualifier l’acceptabilité du plan d’action collectif construit.

Estimation de l’acceptabilité des mesures et quantification (par la surface) de leur potentiel en termes de réduction de l’empreinte carbone.
Fourni par les auteurs, CC BY

Cette expérience transformationnelle illustre comment un dispositif d’éducation active peut devenir une véritable mini-convention citoyenne, combinant formation, participation et décision collective, intégrant bases scientifiques, principes éducatifs et mécanismes institutionnels. Cette approche renforce la cohésion et le sentiment d’appartenance.

Il est cependant crucial de garder à l’esprit que ces chiffres reflètent des intentions de changement, qui pourront, ou pas, se transformer en actions concrètes à réaliser. Un écart peut persister entre l’intention et la mise en œuvre effective, rendant essentiels le suivi des engagements et l’évaluation du dispositif pour transformer ces ambitions en résultats tangibles.

Changer d’échelle, sans perdre le sens

Le projet ne s’arrête pas à l’université alpine. L’ENS-Lyon et d’autres ont aussi expérimenté ce dispositif délibératif dans l’enseignement supérieur. Une version intitulée « Ma Terre en classe » a été adaptée pour les élèves de collège et de lycée et des déploiements s’initient à l’échelle européenne au travers de projets transfrontaliers Erasmus+ (CitEuropass, EU Voices et EFEU).

Pour les scolaires, il s’agit de donner la parole aux générations de demain afin qu’elles comprennent, dès le plus jeune âge, l’impact de leurs choix et adoptent un mode de vie durable. Les jeunes expérimentent concrètement que leur voix compte et qu’ils peuvent agir sur l’avenir. Ces dispositifs s’inscrivent dans les recommandations du rapport Jouzel-Abbadie, qui souligne l’importance de former tôt à l’action collective, à la coopération et aux enjeux de la transition écologique. Pour l’Europe, il s’agit de se confronter à la diversité des langues et des cultures.

Pas une solution clé en main

Les expériences d’éducation active – qu’elles prennent la forme d’ateliers en milieu scolaire (Ma Terre en classe), de mini-conventions citoyennes dans l’enseignement supérieur (Ma Terre en 180 minutes, MaTerrathon), ou de projets de coopération européenne – n’offrent pas de solutions clé en main à la transition socioécologique. Elles invitent cependant à repenser le rôle de l’éducation comme un espace où se construisent des diagnostics partagés, des arbitrages discutés et des décisions prises dans un contexte clair et fondées sur des données pertinentes. En ce sens, l’éducation active apparaît comme une composante à part entière des transformations démocratiques requises par et pour la transition socioécologique, et offre la possibilité d’une évolution des normes sociales.


Cet article s’appuie tout particulièrement sur le travail de Jean Adam, chargé de mission transformation écologique, Sciences Po Grenoble-UGA et ENSAG-UGA, membre actif du comité d’organisation du MaTerrathon.

The Conversation

Nicolas Champollion a reçu des financements pour la recherche, à partir du Programme d’Investissement d’Avenir France 2030, au travers de PEPRs, et des tutelles CNRS, IRD, UGA, INRAE, Sciences-Po Grenoble-UGA. Ces soutiens permettent l’élaboration et la diffusion des ateliers Ma Terre en 180 minutes et Ma Terre en classe (suite Ma Terre). Nicolas Champollion appartient au Groupement de Recherche Labos 1point5 et est membre du comité scientifique d’ABC, l’association pour la transition bas-carbone.

Nicolas Gratiot a reçu des financements pour la recherche, à partir du Programme d’Investissement d’Avenir France 2030, au travers de PEPRs, et des tutelles CNRS, IRD, UGA, INRAE, Sciences-Po Grenoble-UGA. Ces soutiens permettent l’élaboration et la diffusion des ateliers Ma Terre en 180 minutes et Ma Terre en classe (suite Ma Terre).
Nicolas Gratiot appartient au Groupement de Recherche Labos1point5 et est membre du comité scientifique d’ABC, l’association pour la transition bas-carbone.

Simon Persico est Directeur de Sciences Po Grenoble – UGA et membre du conseil de surveillance de la Fondation de l’écologie politique.

Michela Arciero ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Face à la crise climatique, l’éducation active peut-elle transformer les institutions ? – https://theconversation.com/face-a-la-crise-climatique-leducation-active-peut-elle-transformer-les-institutions-276810

La danse permet d’améliorer l’équilibre et de réduire le risque de chutes chez les femmes âgées

Source: The Conversation – in French – By Emma Hsiaowen Chen, PhD Candidate in Health & Exercise Science, Concordia University

*L’exercice physique permet de réduire le risque de chutes, qui constitue une cause importante de blessures chez les personnes âgées. Cependant, seules 4 % des Canadiennes de plus de 65 ans font 30 minutes d’activité physique par jour. *


Doctorante en sciences de la santé et de l’exercice à l’Université Concordia, je m’intéresse à l’élaboration de programmes d’entraînement à l’équilibre amusants et accessibles, sous forme de cours de danse offerts en ligne.

La danse peut être une façon de faire de l’exercice sans s’en rendre compte. Plusieurs études ont démontré que la danse favorise les relations sociales, a un effet positif sur l’humeur et les fonctions cognitives, tout en améliorant la mobilité, l’endurance et la marche.

C’est également un excellent moyen de travailler son équilibre, car l’apprentissage des pas de danse exige une grande précision dans les mouvements, ce qui permet de renforcer la proprioception (la perception des mouvements et de la position dans l’espace). Cela peut aider à améliorer ou à maintenir la stabilité posturale.


Cet article fait partie de notre série La Révolution grise. La Conversation vous propose d’analyser sous toutes ses facettes l’impact du vieillissement de l’imposante cohorte des boomers sur notre société, qu’ils transforment depuis leur venue au monde. Manières de se loger, de travailler, de consommer la culture, de s’alimenter, de voyager, de se soigner, de vivre… découvrez avec nous les bouleversements en cours, et à venir.


Âge et stabilité posturale

La stabilité posturale désigne la capacité à rester debout et à contrôler la position du corps dans l’espace. Elle repose sur les systèmes sensoriel et moteur. La vue permet de repérer les obstacles potentiels ou les risques de trébuchement, le système cochléo-vestibulaire de l’oreille interne contribue au sens de l’orientation et de l’ouïe, et enfin, le système somato-sensoriel, qui comprend le sens du toucher, de la douleur, de la température et de la position du corps, permet de percevoir les surfaces sous les pieds.

Une fois ces signaux sensoriels parvenus au cerveau, ils sont triés, puis la réponse motrice appropriée est sélectionnée pour être exécutée par notre système musculosquelettique.

Avec l’âge, la stabilité posturale diminue en raison des changements dans les systèmes sensoriels. Nous mesurons ce déclin chez quelqu’un en lui demandant de se tenir aussi immobile que possible, puis en observant ses mouvements et son balancement. Si une personne se balance beaucoup, on considère qu’elle a peu de stabilité et qu’elle est plus à risque de chute.

Les recherches menées sur différents cours de danse donnés en présence ont systématiquement démontré une amélioration de la stabilité posturale et une réduction du risque de chute. Toutefois, ces cours ne sont pas accessibles pour tout le monde. De nombreuses femmes âgées sont confrontées à des obstacles qui les empêchent de faire de l’exercice, comme le manque de moyen de transport, leur rôle d’aidante à domicile ou l’inaccessibilité des installations sportives. De plus, les professeurs de danse spécialisés se trouvent plutôt dans les grandes villes. Les cours de danse en virtuel peuvent réduire ces obstacles et être plus accessibles pour les personnes âgées.

Un studio de danse à la maison

Andreas Bergdahl, Mary Roberts et moi avons publié dans l’International Journal of Exercise Science les résultats de notre étude, qui démontre que les cours de danse virtuels améliorent la stabilité posturale, l’équilibre dynamique et la force des mollets chez les femmes âgées. Dans le cadre de ce projet, nous avons offert sur Zoom des cours de 75 minutes inspirés du ballet moderne, deux fois par semaine, pendant 12 semaines, à des Montréalaises de 65 ans et plus.

Chaque cours commençait par un échauffement de 15 minutes, suivi de :

  • pliés (on plie les genoux)

  • tendus (debout sur une jambe, on tend l’autre)

  • enchaînement de balancés (déplacements sur un rythme de valse)

  • enchaînement de Jose Limón/ Martha Graham (style de danse moderne qui met l’accent sur le redressement après une chute et les formes arrondies de la colonne vertébrale)

  • retour au calme avec des étirements assis

Ces exercices ont été choisis parce qu’ils mettent l’accent sur le transfert de poids, l’équilibre sur une jambe, le fait de décentrer le corps ainsi que la contraction des muscles des jambes et du tronc. Un assistant était présent sur Zoom afin d’apporter un soutien technique et de veiller à la sécurité des participantes.

Avant le premier cours, à mi-parcours et à la fin de l’étude, les participantes ont passé des évaluations en personne de la force musculaire des jambes, de l’équilibre dynamique et de la stabilité posturale.

En l’espace de six semaines, on a pu observer une réduction du balancement latéral debout (balancement médio-latéral) et une amélioration de l’équilibre dynamique. Les muscles de leurs mollets avaient également gagné en force, ce qu’on a évalué par le nombre de levers des talons effectués en 30 secondes.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Ces améliorations peuvent se traduire par une aisance accrue dans les activités quotidiennes qui nécessitent un transfert de poids, comme la marche, la descente d’un trottoir ou même des tâches ménagères, comme passer le balai.

Bénéfices des cours en ligne

Les cours de danse en mode virtuel peuvent jouer un rôle important pour toucher les personnes qui pourraient être laissées pour compte, et ce, même après les confinements liés à la Covid-19.

Pour les personnes vivant dans des régions isolées, les aidants qui ne peuvent s’éloigner trop longtemps de leurs proches ou les personnes âgées qui ont peur de marcher dans les rues verglacées en hiver, les programmes en ligne sont accessibles et offrent de nouvelles possibilités de socialisation et d’activité physique. Ils constituent également une occasion d’exprimer sa créativité dans le confort de son foyer.

Notre recherche actuelle explore les bienfaits de différents programmes de danse offerts en ligne, associés à un entraînement avec restriction du flux sanguin, pour les personnes âgées. Cette approche offre davantage d’options adaptées aux intérêts et aux besoins des personnes en matière de mobilité. Nous nous efforçons de diffuser notre programme au sein de différentes collectivités. À ce jour, notre travail a touché des femmes âgées au Canada, au Mexique, en Colombie et en Espagne, et les a encouragées à demeurer actives et autonomes.

Même si beaucoup d’entre nous ont repris les cours en personne, n’oublions pas les avantages de l’offre en ligne. Inviter le studio de danse à la maison permet de créer des liens, de socialiser et d’améliorer son équilibre.

La Conversation Canada

Emma Hsiaowen Chen bénéficie d’un financement du Fonds de recherche du Québec – Santé – Formation de doctorat 2024-2025. Son travail de maîtrise présenté ici a été financé par les Bourses d’études supérieures du Canada – Programme de maîtrise 2022 et le Fonds de recherche du Québec – Santé – Formation de maîtrise 2022-2023. Elle travaille comme professeure de danse indépendante spécialisée dans l’enseignement aux personnes âgées.

ref. La danse permet d’améliorer l’équilibre et de réduire le risque de chutes chez les femmes âgées – https://theconversation.com/la-danse-permet-dameliorer-lequilibre-et-de-reduire-le-risque-de-chutes-chez-les-femmes-agees-271161

La maternité transforme le rapport des femmes à l’argent ainsi que la façon dont elles dépensent et épargnent

Source: The Conversation – in French – By Oriane Couchoux, Assistant Professor of Accounting, Carleton University

Les mères ne perdent pas seulement des revenus, des promotions et des possibilités d’avancement professionnel : elles dépensent aussi discrètement leur propre argent, assument davantage de dépenses quotidiennes et consentent à des sacrifices financiers qui les placent dans une situation parfois désavantageuse à long terme.


L’impact de la maternité sur le revenu des femmes est déjà bien documenté. Une étude de Statistique Canada publiée en 2015 montre que les mères gagnent 85 sous pour chaque dollar gagné par les pères. Dix ans après la naissance de leur premier enfant, les revenus des mères demeurent inférieurs d’environ 34,3 % à ce qu’ils auraient été si elles n’avaient pas eu d’enfants.




À lire aussi :
Les revenus des femmes diminuent après la naissance d’un enfant. Voici pourquoi


Au-delà de cet impact sur le revenu des mères, nos recherches révèlent que la relation des femmes avec l’argent est profondément transformée par la maternité et que le fait d’avoir des enfants modifie à la fois leurs façons de gérer leurs finances personnelles et leurs habitudes de consommation.

Les participantes à l’étude décrivent deux discours concurrents lorsqu’elles parlent de leurs finances personnelles. D’un côté, elles perçoivent la maternité comme un projet financier qu’elles doivent gérer de manière autonome, dans les limites de budgets et d’analyses coûts-bénéfices. De l’autre, elles voient la maternité comme un rôle qui exige des sacrifices financiers, où les besoins et le bien-être des enfants priment sur toute autre considération financière.

Le véritable coût de la maternité

La maternité a un coût. De nombreuses études ont montré que le fait de devenir mère a des effets négatifs sur la situation financière et la carrière des femmes.

Certaines recherches suggèrent par exemple que les compétences et l’engagement professionnel des mères peuvent être perçus de manière moins favorable par leurs collègues. Les mères font aussi face à des pressions accrues en matière de conciliation travail-famille, ce qui les conduit davantage à occuper un emploi à temps partiel. Les femmes sont en effet 19 fois plus susceptibles que les hommes de citer « la prise en charge des enfants » comme principale raison de leur travail à temps partiel.

Mais au-delà de la pénalité maternelle – le terme utilisé par les sciences sociales pour désigner ces désavantages professionnels – et de l’impact sur le revenu des mères, notre étude qualitative montre que la maternité modifie profondément la relation des femmes à l’argent.




À lire aussi :
Les femmes désirent gravir les échelons des grandes entreprises. Mais pas à n’importe quel prix


Nous avons interrogé des mères habitant au Québec afin de mieux comprendre comment elles gèrent leurs finances après l’arrivée de leurs enfants. Nos résultats montrent que la maternité transforme la façon dont les mères dépensent l’argent ainsi que la perception qu’elles ont de l’argent.

Lorsqu’on leur demande comment elles gèrent les dépenses liées à leurs enfants, les participantes à l’étude expliquent devoir composer avec des attentes sociales contradictoires qui les amènent à jongler entre deux discours : considérer l’aspect financier de la maternité comme un projet à gérer de façon responsable, mais également comme un sacrifice à consentir pour le bien-être de leurs enfants.

Devenir une stratège financière

D’un côté, les mères cherchent à être des gestionnaires financières autonomes, capables d’élaborer des stratégies et de prendre des décisions jugées économiquement responsables pour leur famille.

Comme l’explique une participante :

Tout passe dans mon compte, c’est moi qui gère. J’aime ça comme ça aussi. Je suis une personne qui est très minutieuse […] J’aime ça contrôler côté budget.

Cela conduit les mères à créer des « budgets bébé », à comparer les prix des couches dans des tableaux Excel ou à mettre en place des stratégies d’épargne pour les études futures de leurs enfants.

Cette vision d’elles-mêmes comme gestionnaires financières indépendantes, combinée à leur désir d’assumer pleinement les responsabilités financières liées aux enfants, amène parfois certaines participantes à prendre en charge seules certaines dépenses, sans nécessairement en discuter en détail avec leur coparent ou leur demander de contribuer aux dépenses quotidiennes comme l’alimentation, les vêtements ou les activités familiales.

Une autre participante décrit ce phénomène :

Je sais que j’achète plus de choses pour les enfants. Justement, je les mets sur ma carte donc je le sais que de mon côté, il y a plus des dépenses en extra. […] Mais en même temps, c’est ça que j’aime. J’aime magasiner pour eux, c’est un cadeau pour moi aussi. Mais parfois je trouve ça un peu lourd. Je me consacre vraiment beaucoup à la famille, acheter des choses pour la maison, la famille.

Le discours sociétal du sacrifice maternel

Les mères se perçoivent aussi comme les personnes ayant la charge principale des enfants, étant donc responsables de faire des sacrifices financiers pour ces derniers.

Dans ce discours, les participantes associent l’idée d’être une « bonne mère » au fait de mettre les enfants en priorité, de faire tout ce qui est possible pour assurer leur bonheur et leur bien-être, et ce sans compter le temps ni l’argent investis.

Comme l’explique une participante :

Mais c’est ça être une bonne maman […] et ça se compte pas. Tu comptes pas le temps, être présent, s’occuper d’eux, les activités, le linge, tout. Tu dépenses sans compter, c’est toi la personne vers qui ils se tournent.

Ce discours peut amener les mères, par exemple, à faire passer l’avenir de leurs enfants avant le leur en priorisant l’épargne pour les études ou en dépensant pour des biens non essentiels qui pourraient rendre leurs enfants heureux, et ce parfois au détriment de leur propre retraite.

Cette conception de la maternité qui normalise le sacrifice financier se manifeste aussi dans la réticence des mères à calculer le coût réel d’avoir des enfants et l’impact global de ces dépenses sur leur propre situation financière, comme si évaluer ces coûts était incompatible avec l’idéal maternel de dévouement.

Les répercussions financières à long terme des inégalités de genre

Ce changement dans les perspectives financières des femmes avec la maternité met en lumière certains facteurs pouvant expliquer les écarts persistants entre la situation financière des femmes et celle des hommes. Au Canada, l’écart de retraite entre les hommes et les femmes est d’environ 17 %, ce qui signifie que pour chaque dollar de revenu de retraite reçu par les hommes, les femmes reçoivent 83 sous.

La charge mentale supplémentaire assumée par les mères ne leur coûte pas seulement du temps et de l’énergie : elle pèse aussi sur leur budget.

En pratique, les responsabilités financières liées aux enfants sont parfois réparties de manière inégale au sein des couples et entre coparents, et plusieurs participantes ont expliqué qu’elles prennent en charge seules certaines responsabilités financières liées aux enfants, et ce peu importe l’impact sur leurs finances ou la contribution de l’autre parent.

À long terme, cette situation peut entraîner une diminution de l’épargne et une insécurité financière accrue à la retraite pour les mères, renforçant ainsi les inégalités d’accumulation de richesse et l’écart de retraite entre les femmes et les hommes.

Les résultats de notre étude montrent que le véritable coût de la maternité va bien au-delà de la diminution de revenus et soulignent la nécessité de mieux reconnaître le travail financier assumé par les mères dans la sphère familiale. En tant que société, nous devons mieux les soutenir.

La Conversation Canada

Oriane Couchoux a reçu du financement du Conseil de recherches en sciences humaines et du Centre for Research on Inclusion at Work (CRIW) de Carleton University.

Gabrielle Patry-Beaudoin a reçu du financement du Conseil de recherches en sciences humaines et du Centre for Research on Inclusion at Work (CRIW) de Carleton University.

ref. La maternité transforme le rapport des femmes à l’argent ainsi que la façon dont elles dépensent et épargnent – https://theconversation.com/la-maternite-transforme-le-rapport-des-femmes-a-largent-ainsi-que-la-facon-dont-elles-depensent-et-epargnent-272544

Le virage « bienveillant » du mouvement antiavortement au Québec

Source: The Conversation – in French – By Ophélie Lacroix, Étudiante au doctorat en communication et études féministes, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Alors que l’avortement est décriminalisé au Canada depuis près de 40 ans, des oppositions à ce droit persistent et se déploient à travers des stratégies sophistiquées, parfois subtiles. Au Québec, derrière des discours soi-disant protecteurs, certaines organisations travaillent à fragiliser le libre-choix en influençant les perceptions et le débat public.


Depuis l’annonce, en novembre dernier, du projet de loi 1, visant à doter le Québec d’une Constitution provinciale, de nombreuses voix pro-choix ont exprimé leurs réserves quant à la clause visant à protéger le droit à l’avortement. Si cette prudence peut sembler contre-intuitive, elle repose sur un constat simple : la jurisprudence protège déjà efficacement l’accès à ce soin.

En février, le gouvernement a annoncé le retrait de cette disposition du projet de loi, reconnaissant que son inclusion aurait pu paradoxalement fragiliser le droit à l’avortement plutôt que de le consolider.

Cette controverse révèle une leçon plus large. Les mobilisations et discours pouvant restreindre l’accès à l’avortement ne sont pas uniquement portés par des personnes s’y opposant de manière catégorique, ostentatoire ou hostile, comme il est commun de le penser. Plus encore, des actions et discours d’apparences progressistes ou féministes peuvent tout à fait participer à restreindre le libre-choix.

C’est ainsi l’une des conclusions de notre rapport de recherche, publié en décembre dernier. Il s’appuie sur des entretiens, de l’observation participante et des collectes numériques. Il documente les espaces, stratégies et réseaux investis pour s’opposer à l’avortement au Québec. Cette recherche met en relief un continuum de positions : de l’opposition frontale aux propositions dites « intermédiaires », qui visent des restrictions partielles.

Au Québec, 59 % de la population se dit entièrement favorable au libre-choix, 5 % s’y oppose entièrement et 37 % affirme se situer « quelque part entre les deux », c’est-à-dire qu’ils adoptent une position nuancée selon le moment de la grossesse ou les circonstances, ou qu’ils ne se prononcent pas de manière définitive.




À lire aussi :
La Constitution québécoise prétend vouloir protéger les femmes. La réalité est toute autre


L’antiféminisme « bienveillant »

Les oppositions à l’état actuel du droit à l’avortement sont ainsi multiples, souvent portées par des stratégies qui relèvent de l’antiféminisme « bienveillant ». Ce discours consiste à idéaliser les femmes dans les rôles traditionnels, et à les considérer comme des êtres moralement purs, à protéger et choyer.

Sur la question de l’avortement, l’antiféminisme « hostile » blâme les femmes pour les avortements tandis que l’antiféminisme « bienveillant » les envisage comme des victimes de la culture de l’avortement. Cette logique sous-entend que les femmes doivent en être sauvées tout en niant leur capacité à prendre des décisions en matière de santé reproductive.

Les chercheurs Paul Saurette and Kelly Gordon parlent, ainsi, d’un tournant « pro-femme » chez le mouvement antiavortement au Canada anglais, phénomène que nous avons également documenté au Québec. Comme l’efficacité de l’antiféminisme « bienveillant » repose notamment sur sa difficulté à être repéré, il importe d’en révéler la présence dans les actions du mouvement antiavortement.

« Protéger » les femmes de l’avortement

Dans un premier temps, notons comment le mouvement antiavortement du Québec travaille à apparaître comme le « réel défenseur » des intérêts des femmes, en signifiant vouloir protéger ces dernières des « dangers » de l’avortement. Ainsi, nos données présentent comment plusieurs organisations de défense de droits ou d’offre de services véhiculent de la désinformation concernant les « risques » associés à l’avortement afin de décourager son recours.

Plusieurs ressources antiavortement alertent, notamment, face au « syndrome post-avortement », suggérant que ce soin causerait l’infertilité, la dépression ou encore le cancer. Or, la littérature scientifique a démenti ces affirmations à plusieurs reprises.

Cette même logique transparaît dans la sphère politique, notamment avec le projet de loi C-311 (2023), qui visait à « protéger les femmes » en alourdissant les peines pour les agressions contre les femmes enceintes, permettant, de la sorte, de reconnaître le statut juridique du fœtus.

À cette catégorie d’arguments s’ajoutent ceux visant à protéger les fœtus féminins, notamment la dénonciation de l’avortement sexo-sélectif. Cette posture « intermédiaire » invite à revoir l’état actuel du droit à l’avortement sous prétexte que les fœtus féminins feraient l’objet de discrimination. Alors qu’il n’existe aucune donnée au Canada permettant d’avancer qu’il s’agirait bel et bien d’un enjeu, cet argument apparaît dans de nombreux cas utilisés pour relancer le débat sur l’avortement.




À lire aussi :
Active Clubs : le corps comme champ de bataille de l’extrême droite


Proposer une « troisième voie »

La récupération tactique du féminisme s’exprime aussi par la promotion, au sein du mouvement antiavortement, d’une prétendue « troisième voie », présentée comme une alternative dépassant la polarisation pro‑choix et antiavortement. Les militants et organisations qui s’y associent, notamment des centres d’aide à la grossesse, affirment agir non pas contre les femmes et leurs droits, mais bien « pour » le bien-être de ces dernières et des « enfants à naître ».

En mettant de l’avant des valeurs perçues comme universelles (compassion, générosité, accompagnement) et en évitant de mobiliser des termes militants ou religieux, ces discours dépolitisent l’avortement en reformulant la question dans des termes du care. L’objectif est alors d’apparaître attractif pour un large public, tout en légitimant une position restrictive par rapport au libre-choix.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


L’exemple des centres d’aide à la grossesse

De façon encore plus concrète, notre rapport confirme la présence de 10 centres d’aide à la grossesse actifs au Québec. Ces organisations se définissent comme des lieux de soutien et d’écoute pour les femmes vivant une grossesse non planifiée, mais leur intervention s’inscrit dans une perspective d’opposition à l’avortement. L’enjeu de ce genre de ressource se situe ainsi dans le décalage entre l’image publique et l’orientation idéologique des interventions qui y ont lieu.

Parfois décriées dans l’espace médiatique, ces organisations offrent toute une gamme de services concrets (don de denrées, articles pour bébés, tests de grossesse) ainsi que de l’accompagnement humain ou spirituel, y compris des conseils (orientés) pour la prise de décision relative à la grossesse. Sous le couvert d’aider les femmes, les centres d’aide à la grossesse, qui travaillent à intégrer le maillage communautaire de différentes régions du Québec, agissent comme relais d’attitudes antiavortement et contribuent à les normaliser.

Un mouvement opportuniste et organisé

Le mouvement antiavortement du Québec se montrant diversifié, opportuniste et organisé, il est essentiel d’apprendre à reconnaître ces mobilisations plus subtiles afin de protéger convenablement le libre-choix.

C’est dans cette optique que la première recommandation de notre rapport de recherche invite à « s’abstenir d’intervenir sur le plan juridique en matière d’avortement ». Même si ces interventions peuvent sembler féministes, elles risquent en réalité de fragiliser l’accès aux soins.

La Conversation Canada

Ophélie Lacroix reçoit des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada pour sa thèse.

ref. Le virage « bienveillant » du mouvement antiavortement au Québec – https://theconversation.com/le-virage-bienveillant-du-mouvement-antiavortement-au-quebec-273858

Plus les femmes travaillent, plus la société en bénéficie. Mais discrimiration et obstacles demeurent

Source: The Conversation – in French – By Norrin Halilem, Full professor in Knowledge and Innovation Management, Science Populariser, Université Laval

Quand les femmes ont accès au travail, à des revenus décents et au contrôle de leurs ressources – ce qu’on appelle l’autonomisation économique –, l’ensemble de la société en bénéficie. Pourtant, discriminations et obstacles structurels maintiennent encore des millions de femmes dans la précarité.

C’est notamment l’avis de deux chercheuses spécialistes des questions d’égalité, ainsi que des membres du Groupe des Nations unies sur l’autonomisation économique des femmes, qui, dans un rapport, soulignaient que cette autonomisation constitue « une stratégie judicieuse pour le développement, la croissance économique et la prospérité des entreprises ».

Ainsi, une participation plus équitable des femmes dans le monde du travail génère plusieurs bénéfices majeurs, dont une croissance économique accrue et une réduction des inégalités salariales, qui profite non seulement aux femmes, mais aussi à leur entourage.

Sur le plan de la croissance, l’agence de notation et d’analyse financière Moody’s estime que la réduction des écarts entre les femmes et les hommes, sur le marché du travail et dans les postes de direction, dans les pays de l’Organisation de coopération et de développement économiques (OCDE), augmenterait la croissance mondiale de plus de 7 %, soit environ 7 trillions de dollars. Ce potentiel serait encore plus élevé si ces écarts étaient également réduits dans des pays comme la Chine et l’Inde.

Par ailleurs, dans un rapport sur les questions de genre, l’OCDE rappelle que les femmes ont tendance à partager une part plus importante de leurs revenus et profits avec leur entourage, en consacrant jusqu’à 90 % pour leur famille et leur communauté (contre 30 à 40 % pour les hommes).

Cet « effet multiplicateur » renforce donc les bénéfices au-delà des gains individuels, puisque les femmes priorisent davantage l’éducation, la santé et la nutrition de leurs enfants. Ainsi, l’intégration des femmes au marché du travail ne réduit pas seulement la pauvreté actuelle : elle prépare une génération mieux formée, en meilleure santé et plus productive.

Professeur titulaire à l’Université Laval en gestion des connaissances et de l’innovation et vulgarisateur scientifique, j’ai coécrit cet article avec Marion Garnier, auteure d’un projet de recherche sur les initiatives de développement et l’entrepreneuriat des femmes.




À lire aussi :
Les revenus des femmes diminuent après la naissance d’un enfant. Voici pourquoi


Quels sont les défis auxquels les femmes sont confrontées ?

Dans une revue systématique couvrant 20 années de littérature scientifique sur l’autonomisation des femmes, de 2000 et 2020, des chercheurs ont montré que de nombreux obstacles et difficultés jonchent le chemin de l’intégration économique de femmes : les barrières liées aux opportunités économiques accessibles, aux traditions sociales et culturelles, mais aussi les discriminations liées à leur genre, à leurs situations familiales, à leurs responsabilités parentales ou encore au milieu de vie (urbain ou rural).

Selon l’Organisation mondiale du travail, près de 60 % des travailleurs dans le monde, soit près de 2 milliards de personnes, évoluent dans l’économie informelle, c’est-à-dire des activités non déclarées ou non réglementées, sans protection sociale ni droits du travail, dont 63 % d’hommes actifs et 58 % de femmes actives.

De plus, ces chiffres masquent des inégalités de genre puisque dans les pays à faible revenu et dans une partie des pays à revenu modéré, les femmes ont une proportion plus élevée que les hommes dans l’économie informelle. Par exemple, dans les pays africains, en moyenne, les femmes actives sont près de 90 % dans l’informel, pour 82,7 % dans le cas des hommes. Aussi, à l’échelle mondiale, les femmes sont aussi plus présentes dans les emplois informels les plus vulnérables.

Par ailleurs, les normes traditionnelles empêchent souvent les femmes de communiquer avec des hommes extérieurs à leur famille, ce qui restreint leurs opportunités économiques. Les mariages précoces et le manque d’accès aux soins de santé reproductive aggravent leur situation économique. Dans ce contexte, la « pénalité de la maternité » s’ajoute. Par exemple, au Sénégal, le mariage est associé à une baisse de la probabilité pour les hommes de travailler dans l’informel, surtout en milieu urbain (-10,2 %), tandis qu’il n’a pas d’effet statistiquement significatif sur la situation professionnelle des femmes. Pire encore, la naissance de chaque enfant augmente de 1,4 % le risque des femmes de travailler dans l’informel en ville, alors qu’il diminue de 0,6 % pour les hommes.

De plus, le revenu des femmes ne garantit pas nécessairement davantage de liberté pour elles dans d’autres domaines et peut même créer des tensions. Dans de nombreuses sociétés, les mentalités patriarcales dévaluent le travail féminin rémunéré, le percevant parfois comme une menace, ce qui peut entraîner des conflits familiaux.

Finalement, les femmes rencontrent également davantage de difficultés d’accès aux services financiers, subissant des discriminations pour obtenir des crédits ou de meilleurs taux, pour fournir des garanties suffisantes ou encore pour obtenir un capital initial pour démarrer une activité entrepreneuriale. En somme, les femmes font face à une discrimination systémique (illustrée dans la figure suivante) où chaque difficulté en alimente d’autres dans un cercle vicieux.




À lire aussi :
Le travail invisible, une lutte sans fin pour les femmes


Les solutions mises en œuvre à l’échelle internationale

Plusieurs solutions sont déployées dans les zones économiquement défavorisées. Des initiatives de terrain, au Bangladesh ou en Ouganda combinent des formations techniques, des services d’accompagnement psychologique (confiance, motivation, initiative) et d’accès au marché local pour permettre aux femmes de générer des revenus réguliers et renforcer leur légitimité sociale.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


D’autres initiatives, comme des réseaux de vente directe en Afrique du Sud ou en Inde permettent aux femmes de générer des revenus tout en développant leur confiance en elles. Aussi, le microcrédit, comme le Pradhan Mantri Mudra Yojana (PMMY) en Inde, propose des prêts sans garantie pour créer ou développer des microentreprises non agricoles, visant à renforcer l’estime de soi et l’intégration sociale des femmes.

Toutefois, ces solutions doivent tenir compte des réalités de genre et des pressions socioculturelles susceptibles d’entraîner des résistances masculines et de démobiliser les participantes. Les systèmes de distribution inclusifs, s’ils imposent des normes étrangères inadaptées, peuvent aussi créer des tensions et rendre les femmes dépendantes des acteurs extérieurs dans les chaînes de production et de distribution mondiales.

Même le microcrédit peut réduire l’autonomie en entraînant l’endettement lorsque les emprunteuses ne contrôlent pas l’utilisation des fonds. Au Bangladesh, 43 % des femmes ayant reçu un prêt n’en contrôlaient pas l’usage.

En reconnaissant les réalités des femmes et en créant des solutions qui leur redonnent réellement le contrôle, il devient possible de transformer les risques de dépendance en véritables chemins d’autonomie.

La Conversation Canada

Norrin Halilem ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Plus les femmes travaillent, plus la société en bénéficie. Mais discrimiration et obstacles demeurent – https://theconversation.com/plus-les-femmes-travaillent-plus-la-societe-en-beneficie-mais-discrimiration-et-obstacles-demeurent-270222