L’écoanxiété, un sentiment répandu chez les jeunes, mais dont la définition fait encore débat

Source: The Conversation – France (in French) – By Daniella Watson, Research fellow, Imperial College London

Comment décrire le trouble de la jeunesse face aux dérèglements environnementaux et climatiques ? Les termes d’« écoanxiété » et d’« anxiété climatique » sont les plus fréquemment utilisés, mais ils ne reflètent pas toute la complexité de la détresse émotionnelle, mentale ou physique ressentie par certaines personnes. Une nouvelle étude les remet en question.


« Écoanxiété » et « anxiété climatique » sont deux des termes les plus couramment utilisés pour décrire ce que ressentent les gens lorsqu’ils prennent conscience de la crise climatique.

Nous avons mené une analyse des articles universitaires publiés, notamment des articles de recherche originaux et des articles de synthèse, et avons obtenu des résultats surprenants sur la manière dont les jeunes âgés de 10 à 29 ans perçoivent réellement le réchauffement climatique, le changement climatique et leurs effets.

Même si vous avez peut-être déjà ressenti de l’anxiété climatique ou que vous en avez entendu parler, vous ne savez peut-être pas précisément ce dont il s’agit.

Or, les chercheurs ne s’accordent pas sur une définition commune. Dans les articles que nous avons examinés dans le cadre de notre étude, le terme écoanxiété a été décrit 41 fois et anxiété climatique 24 fois.

La principale divergence entre les différentes définitions de l’écoanxiété tient à la façon dont on la relie à l’anxiété. Certaines définitions présentent l’écoanxiété comme une extension de l’anxiété généralisée, ou comme présentant des caractéristiques comparables à celles des troubles anxieux. D’autres, en revanche, ne mentionnent pas du tout l’anxiété dans leur définition et utilisent plutôt des concepts tels que « préoccupation » ou « inquiétude », ce qui brouille les pistes conceptuelles.

Catastrophes « naturelles » contre catastrophes causées par l’humain : une myriade de définitions

Une autre divergence porte sur la question de savoir si ces définitions doivent uniquement concerner les changements liés au climat, ou également des changements environnementaux plus larges. Se pose également la question de savoir si les sentiments exprimés doivent uniquement se rapporter aux changements d’origine humaine.

Certaines définitions considèrent que ces termes décrivent des expériences liées à la prise de conscience des changements climatiques et écologiques, tandis que d’autres estiment que l’« éco-anxiété » et l’anxiété climatique sont uniquement vécues en réaction à des événements climatiques plus directs.

En réalité, tous ces phénomènes sont probablement réels. Nos recherches précédentes ont montré que les niveaux d’écoanxiété sont nettement plus élevés chez les jeunes Américains âgés de 16 à 24 ans qui déclarent être directement exposés à des risques liés au changement climatique.

Bien que les termes « écoanxiété » et « anxiété climatique » soient les plus couramment utilisés, notre étude a recensé au total 173 témoignages décrivant la manière dont les jeunes pensent, ressentent et réagissent à la prise de conscience de la crise climatique. On y retrouve, par exemple, la solastalgie, des symptômes de dépression, les troubles du sommeil, les difficultés financières ainsi que d’autres expériences non documentées dans la littérature scientifique.




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La prise de conscience climatique, fruit de l’interaction entre plusieurs concepts clés

Étant donné le nombre important d’expériences décrites, nous les avons classées en six catégories et sous-catégories interdépendantes, recensées dans le tableau ci-dessous.

Carte des concepts clés et des six catégories et sous-catégories concernant les expériences des jeunes en matière de prise de conscience climatique.
Daniella Watson, CC BY

Il est important de prendre en compte et d’intégrer l’ensemble des expériences vécues par les jeunes, au-delà de l’anxiété climatique. C’est notamment le cas pour ses répercussions sur la santé physique (comme le sommeil, l’activité physique et les habitudes alimentaires), les pratiques sociales et culturelles, ainsi que le bien-être en général.

De l’importance de comprendre les facteurs culturels et postcoloniaux

Dans nos recherches, nous collaborons avec des « experts par expérience » du monde entier afin de concevoir des recherches et des outils d’accompagnement qui reflètent véritablement la diversité des façons dont les gens appréhendent le changement climatique et en subissent les conséquences. La perception de la crise climatique étant façonnée par l’histoire, l’identité, le lieu et le pouvoir, il est essentiel que la recherche soit menée en collaboration avec des personnes dont la vie est directement touchée par ces dynamiques.

Un exemple illustrant comment l’expertise issue de l’expérience vécue a pu élargir le champ d’études nous est fourni par un contributeur qui a remis en question et approfondi les définitions existantes de l’écoanxiété. Il a ainsi expliqué :

« Je pense que nous percevons davantage [l’anxiété climatique] comme une blessure profonde, incarnée et intergénérationnelle, issue de la colonisation et de son héritage, et comme quelque chose de bien plus personnel. »

Or, nos recherches n’ont révélé aucune définition existante du changement climatique ou de l’écoanxiété qui tienne compte de l’impact de l’histoire coloniale sur la manière dont les individus vivent la détresse environnementale. En collaborant avec des experts issus de ces réalités vécues, nous avons approfondi et affiné notre compréhension dans ce domaine.

Un autre exemple de notre collaboration avec des experts issus de l’expérience vécue, où nous avons mené une évaluation conjointe de l’intervention menée par des jeunes dans le cadre du Projet Resilience, nous a incités à adopter une définition plus large de la résilience. Il ne s’agit pas simplement de « rebondir », mais de trouver un équilibre entre force, bienveillance et self care, afin que les jeunes puissent mener des actions en faveur du climat d’une manière véritablement protectrice et durable.

Au-delà des définitions

Dans l’ensemble, nos résultats montrent que les expériences des jeunes en matière de prise de conscience climatique sont bien plus complexes, variées et dépendantes du contexte culturel que ne le laissent entendre les termes « éco-anxiété » ou « anxiété climatique ».

Si ces termes se sont imposés dans les débats publics et universitaires, nos données révèlent un panorama bien plus vaste pour ce qui est des impacts émotionnels, sociaux, culturels et structurels. Ils vont du deuil intergénérationnel aux troubles du sommeil en passant par les difficultés financières, la solastalgie sans oublier de profondes réflexions sur la justice et les inégalités.

Or, l’absence de définitions claires et cohérentes nuit non seulement à la clarté scientifique, mais risque également de restreindre notre compréhension et l’accompagnement des jeunes qui évoluent dans un monde en mutation rapide.

Si les chercheurs, les praticiens et les décideurs politiques souhaitent mettre en place des interventions efficaces et créer des environnements favorables, ils doivent dépasser ce cadrage psychologique trop étroit et prendre en compte toute la diversité des réalités vécues par les individus.

Cela implique d’abord concevoir les études avec ces publics, ainsi que les mesures et les politiques à mettre en œuvre. Ensuite, il s’agit de reconnaître les forces structurelles et historiques qui façonnent l’anxiété climatique. Et enfin, de veiller à ce que le langage que nous utilisons reflète le monde tel que les gens le vivent réellement. Nous reconnaissons que les médias d’information et les réseaux sociaux jouent un rôle important dans la formation de l’opinion publique, c’est pourquoi nous avons choisi d’écrire cet article et d’autres du même genre.


Le mécénat scientifique d’AXA fait désormais partie du Fonds Axa pour le Progrès humain, qui regroupe les engagements philanthropiques du Groupe et des mutuelles d’Assurances Axa dans les domaines de la science, de la nature, de la solidarité et de la culture. Avant 2025, ce mécénat scientifique global était assuré par le Fonds Axa pour la Recherche, qui a soutenu plus de 750 projets à travers le monde depuis sa création en 2007. Pour en savoir plus, rendez-vous sur Fonds Axa pour le progrès humain.

The Conversation

Emma Lawrance a reçu des financements du Fonds de recherche AXA. Au moment où ces travaux ont été menés, Emma était directrice du Climate Cares Centre à l’Imperial College de Londres ; elle est aujourd’hui chercheuse spécialisée dans le changement climatique et la santé mentale à l’Université d’Oxford.

Daniella Watson ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’écoanxiété, un sentiment répandu chez les jeunes, mais dont la définition fait encore débat – https://theconversation.com/lecoanxiete-un-sentiment-repandu-chez-les-jeunes-mais-dont-la-definition-fait-encore-debat-283336

Quelles solutions pour stabiliser le réseau électrique aujourd’hui ?

Source: The Conversation – France in French (2) – By Damien Guilbert, Professor in Electrical Engineering, Université Le Havre Normandie

La France compte 106 000 kilomètres de lignes électriques aériennes à haute tension et près de 260 000 grands pylônes pour les soutenir. Fré Sonneveld/Unsplash, CC BY

Derrière l’apparente simplicité d’une prise électrique ou d’une borne de recharge se cache pourtant une machinerie complexe, dont l’équilibre doit être maintenu en permanence. L’enjeu est de taille : garantir un approvisionnement fiable tout en poursuivant les objectifs de décarbonation – la France vise une neutralité carbone à l’horizon 2050.


Le 28 avril 2025, l’Espagne et le Portugal ont connu des perturbations majeures de leur réseau électrique, entraînant une coupure de plusieurs dizaines d’heures de la fourniture d’électricité affectant des millions de personnes. La France, pourtant interconnectée avec la péninsule ibérique, a été très peu touchée grâce à l’activation de mécanismes de protection du réseau français. En isolant ainsi les systèmes électriques, ces dispositifs ont permis d’éviter la propagation des perturbations aux pays voisins.

Cet épisode n’est pas un incident isolé : il illustre les défis croissants auxquels sont confrontés les systèmes électriques modernes. Ceux-ci doivent aujourd’hui répondre à plusieurs transformations simultanées : l’essor des énergies renouvelables, l’électrification croissante des usages (transports, chauffage, industrie), l’augmentation des échanges transfrontaliers d’électricité, mais aussi le vieillissement de certaines infrastructures électriques. Cela nécessite un changement profond des infrastructures existantes, tout en développant de nouveaux modes de gestion du réseau électrique, afin d’assurer en permanence l’équilibre entre production et consommation.

La bonne nouvelle est que plusieurs solutions pour assurer la stabilité du réseau progressent rapidement. Batteries, hydrogène, pilotage numérique de la consommation ou encore onduleurs intelligents permettent de rendre les réseaux électriques plus robustes et plus flexibles.

Le défi consiste désormais à déployer ces technologies à grande échelle et de manière coordonnée afin d’intégrer davantage d’énergies renouvelables tout en assurant une alimentation électrique fiable.

Les fondements de la stabilité du réseau

Pour comprendre pourquoi un réseau électrique peut devenir instable, il faut se familiariser avec quelques concepts clés. Un réseau électrique fonctionne comme un vaste système synchronisé. Pour garantir un fonctionnement fiable, plusieurs grandeurs doivent rester dans des plages très précises.

La fréquence, par exemple, doit être maintenue autour de 50 Hz (c’est-à-dire 50 oscillations par seconde) en Europe. Elle reflète en temps réel l’équilibre entre production et consommation : si la demande dépasse l’offre, la fréquence baisse ; à l’inverse, elle augmente en cas de surplus. Des écarts trop importants peuvent endommager les équipements électriques ou provoquer la déconnexion des moyens de production de l’énergie électrique.

La tension, elle aussi, doit rester stable pour assurer le bon fonctionnement des appareils électriques (installations de production d’électricité, appareils de consommation électrique ou infrastructures de réseau). Par vulgarisation, elle peut être vue comme une force qui met en mouvement les électrons dans un réseau. À l’image de la pression dans une canalisation, elle permet au courant de circuler : sans différence de tension, aucun flux n’est possible. Des variations locales peuvent apparaître en raison de déséquilibres entre production et consommation, notamment dans des zones fortement équipées en production décentralisée – c’est-à-dire des installations produisant de l’électricité au plus près des consommateurs, comme les panneaux photovoltaïques installés sur des toits de particuliers ou de bâtiments.

Un autre élément clé est l’inertie du système. Historiquement, les grandes centrales thermiques ou nucléaires, équipées de turbines lourdes, stabilisaient naturellement la fréquence grâce à leur inertie mécanique. En revanche, les énergies renouvelables (éolien, photovoltaïque) connectées via des « onduleurs » apportent beaucoup moins d’inertie, ce qui rend le réseau plus sensible aux perturbations et aux variations rapides de production ou de consommation.

Enfin, la congestion du réseau survient lorsque certaines lignes électriques atteignent leur capacité maximale. Avec le développement rapide des énergies renouvelables et l’électrification croissante des usages, les flux d’électricité sur les réseaux évoluent fortement et deviennent plus variables. Ces nouvelles configurations, associées à une production souvent décentralisée et à des évolutions plus lentes des infrastructures de transport et de distribution, rendent ces contraintes de congestion plus fréquentes.

Principe de l’équilibre entre l’offre et la demande pour garantir la stabilité du réseau électrique.
Damien Guilbert, Fourni par l’auteur

Une transition qui complexifie l’équilibre

La transition énergétique repose sur une électrification accrue des usages et sur une production plus décentralisée et variable, qui rendent toutes les deux le pilotage du réseau plus complexe.

Contrairement aux centrales traditionnelles de production d’électricité, les énergies renouvelables ne sont pas pilotables à volonté : elles dépendent des conditions météorologiques. Cette variabilité introduit des fluctuations rapides et parfois imprévisibles dans le système.

Par ailleurs, l’essor de millions de petites unités de production (comme les panneaux solaires installés sur les toits) transforme profondément le réseau électrique, qui avait été historiquement conçu pour faire circuler l’électricité dans un seul sens, des grandes centrales vers les consommateurs.

Mais ce changement ne concerne pas seulement la production. La manière de consommer l’électricité évolue aussi fortement comme les véhicules électriques en pleine expansion. L’électricité est utilisée de plus en plus massivement et de façon parfois plus variable au cours de la journée.

En d’autres termes, le défi n’est donc pas uniquement lié à la production, mais à l’équilibre permanent entre une offre plus fluctuante et une demande qui augmente et se transforme. C’est cet équilibre global qui rend aujourd’hui la gestion du réseau électrique plus complexe.

Les solutions émergentes

Face à ces défis, de nombreuses solutions technologiques et organisationnelles sont en cours de développement.

Le stockage de l’énergie joue un rôle central. Par exemple, les batteries permettent de répondre rapidement aux fluctuations de court terme, en injectant ou en absorbant de l’électricité en quelques secondes. Elles sont particulièrement utiles pour stabiliser la fréquence, donc l’équilibre entre la demande et l’offre.

Rôle du stockage de l’énergie et des solutions émergentes pour une meilleure gestion de la flexibilité et de la stabilité du réseau électrique.
Damien Guilbert, Fourni par l’auteur

Plusieurs technologies répondent à différents besoins : les batteries lithium-ion, très répandues, offrent une forte densité énergétique et une réponse rapide ; les batteries au lithium-fer-phosphate sont plus sûres et durables, idéales pour un usage longue durée ; les batteries au plomb-acide, plus anciennes, restent robustes et économiques pour certaines applications stationnaires. D’autres solutions émergentes, comme les batteries à flux redox, permettent de stocker de grandes quantités d’énergie pendant plusieurs heures ou jours, tandis que les batteries sodium-ion promettent une alternative moins coûteuse et plus écologique aux batteries lithium-ion.

À plus long terme, l’hydrogène offre des perspectives intéressantes. Il peut être produit à partir d’électricité excédentaire grâce à l’électrolyse de l’eau, puis stocké pour être reconverti en électricité via une pile à combustible lorsque le réseau en a besoin. Bien que cette chaîne de conversion soit moins efficace que celle des batteries et consomme davantage d’énergie, l’hydrogène permet de gérer des déséquilibres sur des périodes plus longues, par exemple lorsque le soleil ou le vent ne produisent pas suffisamment d’électricité pendant plusieurs heures ou plusieurs jours.

La flexibilité de la demande constitue un autre levier prometteur. Grâce aux technologies numériques (internet des objets (IoT), compteurs intelligents, plates-formes de gestion de l’énergie), certains usages électriques peuvent être décalés dans le temps pour s’adapter à la disponibilité de l’électricité. Par exemple, la recharge des véhicules électriques ou le fonctionnement de certains procédés industriels peuvent être optimisés en fonction des conditions du réseau.

Enfin, le développement des onduleurs intelligents permet d’intégrer davantage d’énergies renouvelables tout en maintenant la stabilité. Dans le mode « grid-following », ces onduleurs synchronisent leur production avec la fréquence et la tension existantes du réseau, ce qui évite de perturber l’équilibre et rend le système plus résilient. Des modes plus avancés, comme le « grid-forming », permettent même à certains onduleurs de créer et stabiliser eux-mêmes la fréquence du réseau, ce qui est particulièrement utile pour les microréseaux ou les zones très décentralisées.

The Conversation

Damien Guilbert a reçu des financements de l’agence nationale de la recherche (ANR) et de la région Normandie.

ref. Quelles solutions pour stabiliser le réseau électrique aujourd’hui ? – https://theconversation.com/quelles-solutions-pour-stabiliser-le-reseau-electrique-aujourdhui-281175

Tout (ou presque) ce qui se cache dans une boîte de sardines

Source: The Conversation – in French – By François Lévêque, Professeur d’économie, Mines Paris – PSL

Tout le monde a une boîte de sardines dans un placard. Pas sûr qu’avant de l’acheter on ait pourtant pris le temps de lire et de décrypter ce qui était écrit dessus. C’est beaucoup plus long que de l’ouvrir. Et, de toute façon, on sait que la sardine en boîte est bonne pour la santé, pas chère du tout et bien pratique. Une analyse garantie 100 % sans Patrick Sébastien dedans.


Lors de votre prochain achat de sardines en conserve, prêtez quand même attention à l’étiquette. Cela vous évitera de manger des sardines préalablement congelées, baignées dans des huiles médiocres ou issues d’une pêche irresponsable.

Un article pour découvrir l’économie de la sardine, et acheter malin. En bonus, ma recette préférée de pâté de sardines.

Une lutte commerciale

La sardine est un joli petit poisson : corps fuselé, flancs argentés, dos sombre et ventre blanc. Elle est facile à reconnaître chez le poissonnier. Dommage finalement qu’elle ait perdu sa tête et sa queue pour être mise en boîte. Si seul le mot « sardines » est inscrit dessus, il s’agit forcément d’une Sardina Pilchardus, la sardine commune pêchée sur les côtes de l’Atlantique et dans les eaux de la Méditerranée. Si le poisson provient du Pérou, la face de la boîte mentionnera en sous-titre Sardinops Sagax, le nom d’une cousine du Pacifique.

Cet étiquetage différencié entre nos sardines et celles des mers lointaines résulte d’une bataille économico-juridique tranchée par les juges de l’Organisation mondiale du commerce (OMC), il y a déjà plus de vingt ans ; le monde d’avant en somme : celui de la mondialisation des échanges et de l’application du droit international. D’un côté, la Commission européenne qui autorisait la seule Sardina pilchardus à bénéficier de l’appellation de « sardine ». De l’autre, le Pérou, dont l’industrie de la pêche et de la conserve tenait à vendre en Europe ses sardines en boîte comme… des sardines en boîte.


Fourni par l’auteur

Risque de confusion

La Commission, soupçonnée d’ériger une entrave à l’importation sous prétexte de protéger les consommateurs d’un risque de confusion, a perdu l’affaire. Pas complètement quand même puisque l’étiquetage réglementaire maintient un statut à part pour notre sardine commune. Il n’est toutefois pas certain que cette distinction ait produit un quelconque effet sur les consommateurs. Le nom latin des sardines exotiques écrit en petit fait penser aux notes de bas de page que presque personne ne lit.

L’Union européenne impose également aux boîtes de sardines son estampille sanitaire des produits animaux. Elle est reconnaissable à sa forme de pastille ovale. Elle mérite d’être patiemment recherchée sur les côtés de la boîte car elle garantit le respect des normes et l’indication géographique de la conserverie. Si vous ne la trouvez pas, même muni d’une loupe, c’est que les sardines ont été mises en boîte hors des frontières de l’Europe. Sinon FR signalera une transformation en France, ES en Espagne, PT au Portugal. Et HR pour… Hrvatska, la Croatie (vous le saviez peut-être, moi non). À la suite de ces deux lettres apparaît une série de chiffres qui sert de plaque d’immatriculation de chaque conserverie. Elle permet de remonter à l’origine de la mise en boîte, une trace utile en cas de problème de sécurité alimentaire.

Une internationale marocaine

La sardine fraîche voyage peu ; congelée ou en boîte, elle saute les frontières et ne craint alors aucune distance. Le Maroc en sait quelque chose puisqu’il occupe de loin la première place au monde. Les chiffres calculés pour l’année 2022 sont impressionnants tant pour la capture (64 % des pêches de sardines de la planète) que pour les marchés d’exportation de la sardine congelée et de la sardine en conserve (respectivement 69 % et 79 % de parts de marché)

Pour manger des sardines marocaines fraîches, il faudra se rendre au Maroc ou tout près. Pour celles vendues en boîte, vous les retrouverez dans toute l’Afrique et aussi en Europe. Ce sont les moins chères.

Pour les sardines congelées, ne pensez pas à Picard. Elles sont achetées principalement par des conserveries lointaines : du Brésil et d’Afrique du Sud, notamment. Elles fournissent aussi des clients plus proches, en Turquie et en Espagne par exemple. Pour les conserveries européennes historiquement spécialisées dans la mise en boîte de sardines fraîches, l’approvisionnement en congelé permet de faire tourner les usines quand les captures locales deviennent insuffisantes.

Embargo sur la sardine

Mais depuis le 1er février, le Maroc a suspendu ses exportations de sardines congelées. La chute des prises dans les eaux « sur-pêchées » du royaume en est la cause immédiate. Rabat veut rediriger une partie des exportations vers le marché national dans le but de satisfaire la demande intérieure et de contenir la hausse des prix de la sardine, une source de mécontentement de la population.

La décision du gouvernement marocain s’explique aussi par une raison plus profonde. La logique du développement économique et industriel veut que les pays émergents exportateurs de ressources naturelles intègrent progressivement les activités en aval de semi-transformation et de transformation finale. Elles procurent plus de revenus et d’emplois que la simple exploitation. L’intérêt du Maroc est d’exporter ses sardines en boîte plutôt que congelées. Pour les conserveries très dépendantes de cet approvisionnement, comme celles de l’Espagne, l’interdiction marocaine n’est évidemment pas une bonne nouvelle.

L’indication manquante

Pour les consommateurs, la congélation reste inaperçue. Aucune indication n’est portée sur la boîte. À défaut, un prix bas peut fournir un indice. Idem si la chair est molle et friable, mais cette texture peut aussi provenir de la cuisson ou du vieillissement. Pour éviter d’acheter des sardines qui auraient été congelées, les seuls recours sont une étiquette label rouge ou des mentions marketing du type « Préparées à partir de sardines fraîches ».

Mais dans ce dernier cas, le consommateur peut aussi penser que cette information est purement gratuite. Il ne sait pas qu’il aurait pu en être autrement, comme moi d’ailleurs avant d’étudier la question. J’ignorais également que 60 % des sardines mises en boîte en France avaient été préalablement conservées à – 18 °C avant d’être cuites dans les conserveries.

Réserves d’oméga-3

D’un autre côté, cette information n’est pas absolument cruciale. La congélation n’altère ni le goût ni a qualité nutritionnelle de la sardine en boîte à l’exception d’une perte modérée de certaines vitamines. Rappelons à ce propos les bienfaits de ce petit poisson. Il contient de bons acides gras, les fameux oméga-3 dont parlent tous les magazines et les livres de diététique, des oligo-éléments très prisés comme le sélénium, des vitamines (B 12 notamment) et plein de protéines et de minéraux comme le calcium. L’essentiel de ces informations diététiques apparaissent sur la boîte sous l’étiquetage obligatoire des valeurs nutritionnelles.

Si vous êtes soucieux de manger sain, lisez aussi la liste, également obligatoire, des ingrédients. Évitez celles qui mentionnent les huiles d’arachide ou de tournesol, toutes deux très riches en oméga-6, ce qui déséquilibre l’apport en oméga-3 des sardines. L’intérêt de les acheter pour leur contenu en bon gras devient alors bien mince. Préférez l’huile d’olive vierge. Ou même l’eau. Rien de plus allégé que la sardine dite au naturel.

Responsable mais pas forcément soutenable

Certaines boîtes portent la mention « pêche responsable » sur leur face. Le terme recouvre toute une série d’engagements. Ils concernent aussi bien des exigences sociales, de qualité et de transparence que des exigences en matière d’environnement. Par exemple, les conserves de la marque bretonne Phare d’Eckmühl ne respectent pas moins d’une quarantaine de critères.

Si vous achetez des sardines issues de pêche responsable sachez alors qu’elles ont été capturées près des côtes, de façon sélective et sans dommage pour les fonds marins. C’est toute une pêche particulière avec un filet spécial qui va entourer le banc de poisson et relever la prise comme dans une sorte de baluchon. Si vous jouez au Scrabble, retenez que ce filet porte le nom de « bolinche », ça peut servir.

Rien n’assure que le poisson de pêche responsable appartienne à une population exploitée de façon équilibrée. Le stock de sardines du golfe de Gascogne où croisent les bolincheurs est, depuis 2019, évalué comme surpêché. Pour manger du poisson de pêche soutenable, il faut se fier à la mention « Pêche durable », un label décerné par un organisme international non lucratif, le Marine Stewardship Council (MSC).

De plus en plus maigres

L’Association des bolincheurs de Bretagne a bénéficié un temps de cette certification. Elle a été suspendue quand l’effort de pêche à la sardine dans le golfe a été estimé trop élevé au regard de l’évolution de la ressource. La perte du label ne s’est cependant pas traduite par des effets dommageables pour les pêcheurs et les conserveries concernées, sauf pour l’exportation. Contrairement aux pays anglo-saxons, la plupart des consommateurs de l’Hexagone ne connaissent pas le logo MSC tandis que les consommateurs avertis ne lui accordent pas une grande crédibilité. La certification MSC fait en effet l’objet de vigoureuses critiques : conflit d’intérêt, tolérance de techniques de pêche discutables, certifications accordées à des stocks contestés, etc.

Contrairement à d’autres espèces marines, la sardine n’est pas menacée de disparition, mais elle s’amaigrit. Le taux de matière grasse qui est mesuré par les conserveurs a diminué de 40 % en quinze ans, soit une baisse de qualité nutritionnelle. Sur la même période, le poids individuel moyen de la sardine a été divisé par deux. Plus petites, les sardines doivent être plus nombreuses pour remplir la boîte. Ce qui nécessite plus de temps de travail de préparation et de mise en conserve, et en augmente ainsi le coût et, finalement, le prix.

À quoi tient principalement cette évolution ? Petit quiz :

A) À la surpêche qui capturerait des individus toujours plus jeunes,

B) À la multiplication des prédateurs naturels de la sardine comme les fous de Bassan ou les merlus,

C) Au changement climatique.

Bonne réponse : C

Moins d’oxygène

Eh oui, encore une fois, le réchauffement climatique se rappelle à nous. La température de la mer augmentant, elle offre moins d’oxygène dissous, ce qui entraîne des besoins énergétiques plus élevés, ce qui favorise les petits poissons. Mais surtout la chaleur entraîne aussi une diminution de la taille des organismes planctoniques dont se nourrissent les sardines. Cette diminution implique une nage plus soutenue et plus longue des sardines pour se nourrir, donc encore une fois une plus grande dépense d’énergie, donc une moindre croissance. Ce lien entre taille des sardines et taille de leur nourriture a même été prouvé expérimentalement en bassin par des chercheurs de l’Ifremer.

Plus modestement, nous avons cherché à établir le lien entre les informations indiquées sur les boîtes et les aspects économiques, sanitaires et environnementaux de la pêche et de la conservation de la sardine. Ce décryptage long et fastidieux mérite de se terminer par une note d’humour potache.

Comme annoncé dans l’introduction, ma recette préférée est celle du pâté de sardines. Elle calque celle de Pierre Desproges : « Écrasez deux boîtes de sardines (après avoir enlevé les boîtes et les arêtes centrales) avec 150 g de beurre salé vendéen (les sardines sont habituées). » L’humoriste ajoute ketchup, estragon, ciboulette, piment, fenouil et une cuillerée à café de pastis.

Pour ma part, je verse aussi quelques gouttes de garum, cette sorte de nuoc mam élaboré principalement à partir de sardines salées et fermentées et dont beaucoup comme moi ont découvert l’existence en lisant Astérix en Lusitanie. C’était bien avant de savoir conserver des sardines dans des boîtes en fer blanc.

The Conversation

François Lévêque ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Tout (ou presque) ce qui se cache dans une boîte de sardines – https://theconversation.com/tout-ou-presque-ce-qui-se-cache-dans-une-boite-de-sardines-282651

Qui est le rat pygmée de rizière à longue queue, vecteur du hantavirus Andes ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Christiane Denys, Professeure Emerite du Museum, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)

Dessin du rat pygmée de rizière à queue longue (_Oligoryzomys longicaudatus_) dans _The Zoology of the Voyage of H.M.S. Beagle Under the Command of Captain Fitzroy, R.N., during the Years 1832 to 1836_, Vol. 2, Bell, Thomas ; Darwin, Charles ; Gould, Elizabeth ; Gould, John ; Owen, Richard ; Waterhouse, G. R., 1838-1839.

Le rat pygmée de rizière à longue queue, Oligoryzomys longicaudatus, est un réservoir naturel du hantavirus. Et en particulier de la souche Andes, soupçonnée d’être responsable du décès de plusieurs passagers d’un bateau de croisière. Ce rongeur endémique d’Amérique du Sud est longtemps resté mal connu, mais les études d’écologie menée depuis 1995, date du premier cas d’infection humaine à hantavirus, permettent de tracer son portrait-robot et les conditions qui favorisent sa transmission à l’humain.


Le rat pygmée de rizière à longue queue Oligoryzomys longicaudatus est exclusivement sud-américain. Il vit en Argentine et au Chili et peut transmettre aux humains le hantavirus Andes (ANDV), transmissible d’humain à humain, en cas d’inhalation d’aérosols de ses urines, de ses fèces ou de ses sécrétions. Il est le principal réservoir animal de ce virus propulsé sur les devants de la scène depuis la mort de plusieurs passagers du bateau de croisière Hondius.

Sa description originale date de 1832. Le naturaliste britannique Edward Turner Bennett le dépeint, depuis la région de Valparaiso au Chili, comme ayant une longue queue écailleuse à poils courts, une fourrure douce brun-jaune sur le dessus, des lèvres blanches, une longue moustache noire et argent et des oreilles rondes. À cette époque, il en fait une espèce de souris (Mus longicaudatus).

Ce n’est qu’en 1894 qu’il sera finalement intégré dans le genre Oryzomys puis en 1900 sous le genre Oligoryzomys par l’ornithologue états-unien Outram Bangs. Malgré son nom, l’animal n’est ni particulièrement petit (ce que laisse supposer le préfixe oligo), ni résident des rizières (comme le signifie pourtant l’étymologie d’oryzomys).

Connu depuis 1995, date de la découverte du premier cas d’infection humaine à hantavirus, le hantavirus Andes est un problème de santé publique récurrent au Chili et en Argentine, ce qui a suscité plusieurs études d’écologie sur ce rongeur resté jusqu’à présent mal connu. Celles-ci livrent quelques clés pour comprendre ce qui favorise la circulation du virus chez le rongeur et sa transmission à l’humain.

Le « colilargo », un rongeur tout terrain et opportuniste

Au Chili, on le surnomme « raton colilargo » (rat à longue queue). Il fait partie de la famille des Cricetidae qui comprend les hamsters, les campagnols, les lemmings ainsi que les rats et les souris du « Nouveau Monde ». C’est la deuxième famille la plus diversifiée des rongeurs après celle des Muridae (rats et souris d’Europe).

Au sein des Cricétidés, le genre Oligoryzomys appartient au groupe (tribu) des Oryzomyini, qui comprend 141 espèces de rongeurs distribués en Amérique du Nord et du Sud. Le genre Oligoryzomys se rencontre exclusivement en Amérique centrale et australe, du Mexique à la Patagonie. Le nombre d’espèces connues est passé de 21 espèces en 2017 à 25 à l’heure actuelle.

Une espèce voisine a d’ailleurs été décrite en 2021 et une autre en 2024, ce qui n’a toutefois pas changé le statut du rat pygmée des rizières à longue queue. Ce dernier reste décrit comme génétiquement homogène sur toute son aire de distribution.

Malgré son nom, il s’agit de la plus grande espèce du genre. En effet, le corps d’un rat pygmée des rizières à longue queue adulte peut mesurer de 9  cm à 12 cm, auxquels il faut ajouter une queue de 11 cm à 13 cm pour un poids variant de 33 g à 50 g. C’est plus que la souris domestique (de 15 g à 20 g) mais moins que le rat brun de nos villes européennes (de 100 g à 500 g).

Le Nothofagus pumilio, appelé « hêtre de la Terre de Feu », est un arbre emblématique des forêts andio-patagoniques du Sud du Chili et de l’Argentine.

Sa dénomination est même doublement trompeuse, car il ne vit pas dans les rizières, mais fréquente les forêts tempérées patagoniennes de Nothofagus (arbre à feuilles caduques ou pérennes pouvant atteindre 30 m de hauteur, encore appelé « faux-hêtre » ou « hêtre austral », présent dans l’hémisphère Sud) et de bambous, où il est le rongeur le plus abondant.

Cependant, il semble également capable de vivre dans les steppes herbeuses à buissons des toundras de Patagonie ainsi que dans les bordures de champs cultivés et les pâtures, buissons des zones péridomestiques en Argentine. Il n’a jamais été capturé dans les maisons. Il peut vivre du niveau de la mer jusqu’à 2 000 m d’altitude, mais n’est jamais loin d’un cours d’eau car il ne peut s’en passer.

L’écologie de ce rongeur a été étudiée dans les années 1980 par Oliver Pearson, mais depuis la découverte en 1995 du hantavirus Andes dont ce rat est porteur, les études se sont multipliées. On sait que ce rongeur est nocturne et terrestre, mais il peut parfois grimper jusqu’à 3 m de haut dans les arbres. C’est un opportuniste qui a été décrit comme omnivore avec un régime alimentaire présentant souvent une dominance de graines, de fleurs ou de fruits. Il consomme cependant aussi, de manière variable, de l’herbe, des insectes, des vers ou des champignons.

Des périodes de prolifération appelées « ratadas » lors de la floraison des bambous

On lui connaît des augmentations brutales de population liées à la floraison cyclique synchronisée, tous les douze à quatorze ans, de bambous dont il consomme les graines. Ces épisodes se produisent également après des épisodes de grande pluviosité et des étés chauds, en lien avec le phénomène climatique d’El Niño.

Ces augmentations de population sont appelées « ratadas » par les populations locales. Lors de ces épisodes, on peut dénombrer jusqu’à 100 individus par hectare, contre 5,7 individus par hectare en moyenne en temps normal.

Au contraire, lors d’épisodes de sécheresse (favorisés notamment par des épisodes climatiques de La Niña), ses populations peuvent disparaître localement ou subsister dans les buissons de bords de rivière, car l’espèce ne résiste pas à la privation d’eau.

La durée de vie du rat pygmée de rizière à longue queue a été estimée à un an à l’état sauvage. La reproduction de ce rongeur peut avoir lieu toute l’année quand les conditions sont favorables, mais on observe un pic de naissances au printemps et en été. Les femelles peuvent avoir entre cinq et sept petits en moyenne, après une gestation de vingt-trois jours, et ce, trois ou quatre fois par an.




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La compétition entre mâles responsable de la circulation du virus

En Argentine, les femelles ont des territoires variant de 200 à 3 400 mètres carrés (m²), alors que ceux des mâles, plus grands en moyenne, peuvent couvrir jusqu’à 9 000 m².

Lorsque la population augmente, la compétition entre les mâles pour l’accès aux femelles augmente elle aussi. Une étude a montré que 40 % des mâles seulement arrivaient à s’accoupler. Les territoires des mâles ne se recoupent pas, et de nombreux mâles portent des cicatrices et des blessures témoignant de combats violents entre eux, surtout lorsque les densités de population sont élevées.

Ce serait cette compétition entre mâles qui serait responsable du maintien du hantavirus Andes dans la population de rats, car ces derniers s’infecteraient lors du toilettage et par les morsures. En outre, les mâles non reproducteurs se dispersent pour gagner des territoires plus éloignés.

Au Chili, une étude virologique a montré que 8 % des rongeurs sont positifs au hantavirus Andes, avec un maximum en hiver et au printemps. Elle a également conclu que les rongeurs mâles avec des cicatrices étaient dix fois plus infectés que les autres mâles et que les femelles adultes, ce qui rejoint les résultats des autres recherches sur le rongeur menées en Argentine.

Toutes ces caractéristiques particulières font du rat pygmée de rizière à longue queue un modèle pour la connaissance de la transmission du virus des Andes à l’être humain. On sait que le contact avec les aérosols d’urine de fèces ou des sécrétions de mucus sont en cause.

En Argentine, des cas de hantavirus corrélés avec les épisodes de pullulation du rongeur

La transmission interhumaine spécifique à ce virus est un peu moins bien connue.
Les fermiers et les forestiers ont été identifiés comme groupes à risque. Il a été montré que, dans les forêts de pin plantées par l’être humain, certains rongeurs rencontrés étaient positifs au virus, mais en moindre quantité que dans les forêts natives. La probabilité de trouver un rongeur positif au virus est ainsi deux fois supérieure dans les zones péridomestiques (greniers, jardins potagers, poulaillers, étables en planches, briques, ciment…) que dans la pinède voisine.

Dans la région de Buenos Aires, en Argentine, l’étude de la distribution des cas de syndrome respiratoire pulmonaire provoqué par le virus chez l’humain (syndrome pulmonaire à hantavirus, ou HPS de son acronyme anglais) entre 1998 et 2001 a montré une forte saisonnalité et surtout une corrélation avec les conditions écologiques. Les périodes de pullulation du rongeur pourraient ainsi favoriser les contacts avec l’être humain et la transmission interespèce du virus.

Présent en Argentine et au Chili depuis le Pléistocène (soit il y a environ deux millions d’années), le rat pygmée de rizière à longue queue a coévolué avec les forêts natives d’Amérique du Sud et le cortège des autres rongeurs qui en sont endémiques. Il faut d’ailleurs noter que le rongeur ne fait ici que s’adapter aux changements climatiques causés par l’humain, de la transformation des paysages à la fragmentation des forêts.

Mais l’augmentation du tourisme, de la fréquence des feux de forêt, des évènements El Niño ou La Niña et leurs conséquences sur la faune et la flore du bétail en pâture ou encore des interactions avec les espèces invasives sont autant d’inconnues pour l’avenir. Et cela, aussi bien pour le futur de cette espèce que pour la souche de hantavirus transmissible à l’humain qu’elle héberge.

The Conversation

Christiane Denys ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Qui est le rat pygmée de rizière à longue queue, vecteur du hantavirus Andes ? – https://theconversation.com/qui-est-le-rat-pygmee-de-riziere-a-longue-queue-vecteur-du-hantavirus-andes-283172

Au‑delà du dialogue rompu : comment les controverses sociales rebattent les règles du vivre‑ensemble

Source: The Conversation – in French – By Adam Tremblay, Candidat au doctorat en sociologie, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Les récentes controverses autour de la liberté académique, de l’appropriation culturelle ou de la transidentité dans le sport ne sont pas de simples disputes d’opinion. Parler de « controverse sociale » permet de les comprendre comme de nouvelles formes d’affrontement qui redéfinissent, sous nos yeux, les normes de notre vivre‑ensemble


Le 1er août 2024, lors des Jeux olympiques de Paris, la boxeuse algérienne Imane Khelif affronte l’Italienne Angela Carini. Le combat, interrompu après 46 secondes, déclenche une controverse mondiale. Carini, étourdie et en larmes, refuse de saluer son adversaire, déclarant n’avoir jamais encaissé de coups aussi puissants.

Ce geste s’inscrit dans un contexte précis : depuis mars 2023, l’International Boxing Association remet en question l’éligibilité de Khelif à la catégorie féminine, affirmant disposer de tests révélant des chromosomes XY. En quelques heures, l’affaire cristallise une polarisation mondiale autour de l’intersexualité dans le sport et de la définition du « féminin » en compétition internationale.

Concernant l’identité sexuelle de Khelif, les certitudes se dissolvent dans un brouillard de déclarations contradictoires. Le Comité international olympique (2024) affirme qu’elle est une femme, avec un sexe biologique féminin et un passeport féminin depuis sa naissance, tandis qu’un média français publie en novembre 2024 ce qu’il présente comme un rapport médical confidentiel indiquant une différence de développement sexuel avec chromosomes XY, testicules internes et micropénis.

Face à ces informations divergentes, la distinction entre « vrai » et « faux » devient elle-même objet de controverse, d’autant qu’aucun consensus scientifique ne se dégage sur l’ampleur des avantages conférés par l’hyperandrogénie ni sur la légitimité éthique des régulations en place.

Le cas Khelif ne se joue donc pas principalement sur le terrain de la preuve scientifique. Il mobilise des questions morales et identitaires : qu’est‑ce qu’une femme ? Qui a le pouvoir de définir ces catégories ? Ces interrogations restent sans réponse consensuelle, car les coalitions adverses ne partagent ni les mêmes prémisses ontologiques (qu’est-ce qui existe ?), ni les mêmes critères épistémologiques (comment le savoir ?), ni les mêmes priorités normatives (faut-il privilégier l’inclusion ou l’équité sportive ?). Que l’une de ces positions soit, dans l’« absolu », plus solide que l’autre n’empêche pas la coalition qui la défend de subir des revers concrets ni celle qui la conteste d’obtenir des gains institutionnels durables.

Une forme de conflictualité à part entière

La controverse Khelif n’est ni marginale ni anecdotique. On peut penser, au Québec, à l’annulation des spectacles SLĀV et Kanata de Robert Lepage à l’été 2018, ou à la suspension de l’enseignante Verushka Lieutenant-Duval à l’automne 2020 pour avoir prononcé le mot en « n » en contexte pédagogique. Aux États-Unis, on peut penser à la controverse autour de la nageuse transgenre Lia Thomas durant la saison universitaire 2021‑2022.

L’affaire Khelif est venue s’ajouter comme une confirmation additionnelle d’une forme de conflictualité que j’analysais déjà dans mes recherches doctorales, m’intéressant aux nombreuses controverses entourant les revendications de minorités sexuelles, de genre et ethnoraciales dans l’espace public. C’est ce type de conflictualité, récurrent mais encore mal nommé, que j’ai cherché à conceptualiser dans ma thèse.

Le contexte de la controverse sociale

La mutation des médias de masse et l’essor des réseaux numériques ont accéléré et densifié la circulation des prises de parole dans l’espace public. C’est dans ce nouvel environnement communicationnel que les controverses sociales apparaissent.

Ces transformations médiatiques et numériques modifient en effet drastiquement la façon de participer au débat public, les luttes pour la reconnaissance n’y échappant pas. Grâce aux réseaux sociaux, des personnes qui ne se connaissent pas, mais dont les positions convergent ponctuellement se retrouvent comme membres d’une même « coalition » : des regroupements circonstanciels d’acteurs, sans organisation formelle.

Ces transformations connectent de fait des expériences locales (un combat de boxe, un cours universitaire, un spectacle de théâtre) aux trajectoires conflictuelles plus larges des polarisations politiques et morales du moment. Certains cas prennent alors des proportions extrêmes. Celui de Khelif l’illustre bien : l’ampleur qu’il prend tient au fait qu’il cristallise tout en amplifiant les lignes de fracture déjà présentes dans la société.




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Les multiples visages du conflit public

Pour qualifier cette forme conflictuelle, il faut d’abord la situer par rapport aux catégories existantes. Le cas Khelif présente des airs de famille avec plusieurs formes connues, sans se réduire à aucune d’elles.

On y trouve d’abord des éléments du débat public classique, au sens que lui donne le linguiste français Patrick Charaudeau. Une question surgit – est-il juste que Khelif participe dans la catégorie féminine ? – et provoque un emballement médiatique. Des coalitions se forment sur-le-champ : responsables politiques, athlètes, fédérations et commentateurs se rangent rapidement « pour » ou « contre ». Dans cette conception, le désaccord est encadré par un dispositif institué (parlement, plateau de télévision, tribune officielle) et par des règles de discussion qui visent à rendre le désaccord surmontable et à ouvrir la possibilité d’un compromis.


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Or, dans le cas Khelif, le différend déborde ces cadres institutionnels : les coalitions adverses ne reconnaissent aucun cadre de référence commun, et tout compromis apparaît sinon impossible, du moins invraisemblable. Il ne s’agit ni de coopérer pour aboutir à un consensus ni de se contenter d’un dissensus, mais d’enjoindre le CIO de trancher en faveur d’un camp, contre l’autre.

S’agit-il alors d’une controverse scientifique ? Des experts interviennent, des tests sont évoqués, des rapports circulent. Mais le désaccord ne porte pas seulement sur des chiffres ou des seuils hormonaux : il porte sur ce qu’est une femme, sur l’inclusion et l’équité sportive. Même si la science était parfaite, les camps resteraient en désaccord, parce qu’ils ne partagent pas les mêmes valeurs. L’endocrinologiste américain Bradley Anawalt, professeur à l’Université de Washington, doute d’ailleurs que la science puisse un jour trancher définitivement qui doit être admis ou non dans la catégorie féminine.




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Reste la tentation de comprendre l’affaire sous l’angle de la polémique, au sens de la théoricienne du discours Ruth Amossy, professeure à l’Université de Tel‑Aviv. Elle en rassemble plusieurs éléments : déclarations outrancières, indignation en boucle, disqualification, forte présence d’émotions et de composantes affectives. Mais la polémique, telle qu’Amossy la conçoit, suppose d’en rester au dissensus, en s’en satisfaisant : comme elle ne cesse de le rappeler, la polémique est un mode de « coexistence dans le dissensus ».

On s’affronte violemment sur l’immigration ou le climat, mais le discours que l’on tient participe pleinement du débat public : les polémistes cherchent avant tout à convaincre l’opinion publique. Or, à travers le cas Khelif, ce qui se trouve directement mis en cause n’est plus seulement l’issue d’un débat, mais le cadre de la compétition lui-même. Le conflit ne se joue donc pas dans les limites du vivre-ensemble, il porte sur ces limites.

La controverse sociale : une forme émergente

Ce que j’appelle « controverse sociale » pousse cette logique d’un cran. Dans l’affaire Khelif, il ne s’agit plus seulement de dire « j’ai raison, tu as tort », mais de redéfinir qui a le droit de participer à quoi, selon quelles règles, et à quelles conditions on appartient à une catégorie comme « femme » dans le sport. Chaque camp cherche à imposer sa hiérarchie des valeurs comme principe organisateur d’un milieu social. Le conflit porte donc sur les fondations mêmes du vivre-ensemble.

Cette trajectoire conflictuelle ne se limite pas au cas Khelif. On la retrouve dans des affaires touchant à la liberté académique, à l’appropriation culturelle, aux pronoms, aux quotas, au voile islamique ou au retrait de statues. À chaque fois, un incident local devient le point de départ d’un affrontement entre des visions incompatibles de ce qui est juste ou légitime.

L’architecture numérique amplifie ces chocs : le pic est rapide, la polarisation maximale, chaque coalition enregistre victoires et défaites, puis la controverse s’épuise sans véritable résolution, jusqu’au prochain cas qui réactive le même clivage. Dans certains cas toutefois, une valeur cardinale finit par s’imposer comme principe d’arbitrage. La controverse fait alors figure de carrefour où un milieu social choisit, explicitement ou non, une direction normative contre une autre.

Parler en termes de « controverse sociale », ce n’est donc pas rebaptiser des disputes anciennes. C’est insister sur un type de conflit où l’on ne discute plus seulement d’opinions, mais des catégories mêmes à travers lesquelles on voit le monde social, et des valeurs qui doivent les gouverner. Comprendre ces affrontements, c’est se donner les moyens de saisir comment, à travers des cas comme celui d’Imane Khelif, se redessinent aujourd’hui les frontières de nos appartenances et les conditions de notre vivre-ensemble.

La Conversation Canada

Adam Tremblay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au‑delà du dialogue rompu : comment les controverses sociales rebattent les règles du vivre‑ensemble – https://theconversation.com/au-dela-du-dialogue-rompu-comment-les-controverses-sociales-rebattent-les-regles-du-vivre-ensemble-282459

L’Ukraine comme « Ur-Heimat » : quand la guerre devient une bataille pour les origines indo-européennes

Source: The Conversation – in French – By Adrien Nonjon, Chargé de cours, Institut catholique de Paris (ICP)

*Bataille entre les Slaves et les Scythes* (1881), Viktor Vasnetsov. Le tableau a été commandé au célèbre peintre russe par un mécène afin de décorer le bâtiment des chemins de fer de la ville de Donetsk, ville ukrainienne annexée par la Russie en 2022. En réalité, aucun affrontement entre ces deux peuples ne s’est jamais produit. Musée Tretiakov, Moscou

Depuis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, le conflit est généralement analysé à travers ses dimensions géopolitique et militaire. Mais il s’inscrit aussi dans une bataille moins visible : celle des récits des origines. Mobilisée par certaines franges des extrêmes droites russe comme ukrainienne, l’hypothèse indo-européenne alimente des imaginaires identitaires et ésotériques qui, bien que marginaux, contribuent à donner un sens plus profond – et parfois mythologique – à la guerre.


L’hypothèse indo-européenne, comme mythe politique des origines, irrigue de nombreuses factions extrêmes droitières partout en Europe. Des idéologues et des combattants impliqués dans le conflit russo-ukrainien l’utilisent, d’un côté comme de l’autre de la ligne de front, pour justifier cette guerre. Il s’agit, selon eux, d’une bataille pour l’Ur-Heimat (terme linguistique allemand signifiant littéralement « patrie originelle » et désignant le premier foyer d’une proto-langue) indo-européen, les plaines ukrainiennes étant considérées comme le berceau de la culture Yamna (Néolithique final : de 3600 à 2300 avant notre ère). Celle-ci, d’après certaines théories archéologiques, linguistiques et phylogénétiques consécutives aux travaux controversés de l’anthropologue Marija Gimbutas (1921-1994), représenterait le point d’éclosion et de diffusion d’un supposé peuple indo-européen primitif.

Depuis février 2022 et l’invasion de son territoire par la Russie, l’Ukraine n’est pas seulement devenue le théâtre d’un affrontement armé. Sous les décombres des villes bombardées et dans les steppes striées de tranchées, des fouilles archéologiques illégales conduites par l’armée russe témoignent d’une guerre qui se joue aussi dans les profondeurs du sol afin d’arracher au passé quelque chose que l’histoire officielle ne semblait plus fournir.




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Si Vladimir Poutine légitime le déclenchement et la continuité de son « opération militaire spéciale » par, entre autres, la nécessité pour la Russie de réintégrer à son espace national les anciens territoires de la Rous’ de Kiev, berceau de l’orthodoxie slave orientale, le recours à l’hypothèse indo-européenne renvoie à une question identitaire plus profonde encore, touchant aux racines « ethno-raciales » de l’ensemble de l’Europe.

Plus que purement historique, cette hypothèse s’est aussi vue liée à des considérations d’ordre métaphysiques et cosmogoniques, empruntant parfois les chemins singuliers de l’ésotérisme et de l’occultisme. Bien entendu, la guerre actuelle ne saurait être uniquement expliquée par une analyse de ces considérations, qui peuvent passer pour folkloriques et marginales ; mais elles nourrissent de puissants imaginaires politiques.

Hyperborée et la question indo-européenne

L’hypothèse indo-européenne est née, au XIXᵉ siècle, de la grammaire comparée inventée par le linguiste allemand Franz Bopp, avant d’être rapidement intégrée aux perspectives racialistes et évolutionnistes de cette période. Elle a été ensuite réappropriée par les mouvements völkisch, en Allemagne et en Autriche, puis par le national-socialisme, qui l’a utilisée pour démontrer « scientifiquement » la supériorité de la « race » aryenne.

Dès cette première phase d’existence, elle a pu être mêlée à des considérations ésotériques et occultistes, en étant associée par endroits à des thèses spécifiques, comme celle de l’existence d’une « tradition primordiale » aux origines nordiques et hyperboréennes.

Dans la seconde moitié du XXᵉ siècle, la Nouvelle Droite française s’en saisit – en s’appuyant sur les travaux en mythologie comparée de Georges Dumézil – pour affirmer une unité ethnique et culturelle proprement européenne. Des courants, tels que la théorie des anciens astronautes de Robert Charroux (1909-1978), issus du réalisme fantastique, ont pu la véhiculer sous ses aspects ésotériques et pseudo-archéologiques, participant de sa diffusion dans des marges politiques.

Toutefois, la question des origines indo-européennes ne saurait être réductible, en Russie comme en Ukraine, à ces seules théories occidentales. Le mouvement slavophile pose ainsi dès 1830 les premières bases d’une réflexion sur l’identité russe, comme civilisation organique distincte de l’Occident rationnel et individualiste, où la Russie serait la gardienne d’une vérité spirituelle originelle, la sobornost’, soit une communauté organique des âmes fondée sur l’orthodoxie.

L’Ukraine impériale voit également émerger la question des origines. Des figures comme Mykhaïlo Hroushevsky (1866-1934) puisèrent dans la mythologie pour nourrir une identité culturelle vivante. Ensuite, durant l’entre-deux-guerres, l’Ukraine voit fleurir diverses tentatives de synthèses entre nationalisme ukrainien, néo-paganisme slave et références aux origines aryennes, comme celle de Volodymyr Shaïan (1908-1974), fondateur de l’Ordre des Chevaliers solaires. Selon lui, l’Ukraine incarnerait l’un des derniers bastions d’une civilisation aryenne authentique, héritière d’une sagesse védique – l’hindouisme étant considéré ici comme la dernière survivance de la tradition indo-européenne – opposée à la décadence occidentale et aux influences chrétiennes.

L’Arbre de vie, tableau de Viktor Krijanivskiy, peintre apprécié des adeptes des théories de Sylenko.
San zav/Wikipedia, CC BY-NC-SA

Le régime soviétique ne fait pas disparaître ces courants. Encouragés par le régime stalinien, des archéologues et préhistoriens, comme Boris Rybakov (1908-2001), construisent une archéologie nationale russo-soviétique qui, sans verser dans l’ésotérisme des origines aryennes, prépare le terrain à des instrumentalisations ultérieures par les mouvements néo-païens des années 1990.

En exil depuis 1920, Nikolaï Troubetskoï (1890-1938) mobilise ses compétences de spécialiste des langues indo-européennes pour affirmer la spécificité civilisationnelle eurasiatique, opposée à l’« égocentrisme romano-germanique » qu’il dénonce comme une forme d’ethnocentrisme déguisé en universalisme. Du côté ukrainien, Shaïan et son disciple Lev Sylenko (1921-2008) développent un système de croyances « natif » faisant de l’Ukraine « l’ancienne Oriana, berceau des Aryens ».

Au même moment, le mythe du Livre de Veles – ensemble de tablettes prétendument gravées au IXe siècle et retraçant l’histoire des ancêtres slaves depuis leur origine aryenne jusqu’à la Rous’ de Kiev – est forgé dans le but d’attester l’antiquité de l’Ukraine et sa distinction de la Russie.

La perestroïka puis la chute de l’URSS en 1991 libèrent ces divergences accumulées. Ainsi, le mouvement nationaliste, antisémite et mystique russe Pamiat’ (« Mémoire ») constitue la première organisation à mobiliser ouvertement un imaginaire des origines slaves et aryennes mêlé d’ésotérisme orthodoxe. Cette diffusion passe aussi, par d’autres canaux plus diffus, des mouvements néo-païens russes et ukrainiens à l’hyperboréisme, porté entre autres par Aleksandr Asov (né en 1964), courant pseudo-historique qui considère le continent mythologique d’« Hyperborée » comme le foyer d’une civilisation slave arctique, ancêtre de toutes les civilisations humaines.

Tableau représentant l’Hyperborée, par le peintre russe Vsevolod Ivanov (né en 1950).
Vsevolod Ivanov/VK/Life.ru

L’ultime bataille pour l’Ur-Heimat

En Russie, Alexandre Douguine (né en 1962) a construit sa théorie politique, qui défend la nécessité de bâtir un empire s’étendant de Brest à Vladivostok, en s’appuyant notamment sur l’hypothèse indo-européenne. S’inspirant d’auteurs comme le SS Hermann Wirth, le néo-fasciste Julius Evola et l’ésotériste René Guénon, il considère que les peuples européens sont tous issus d’un même foyer originel, « Arctogaïa » (sa propre version du mythe hyperboréen), et qu’il en découlerait une « tradition primordiale » les unifiant tous – dont le reliquat le plus efficient se logerait aujourd’hui au sein des rites de l’Église orthodoxe des Vieux-croyants.

Il publie ainsi en 1993 la Théorie hyperboréenne, ouvrage qui constitue l’un des soubassements ésotériques de son projet politique. Pour lui, la modernité occidentale, représentée par l’idéal démocratique, le libéralisme social et le matérialisme philosophique, représente un risque existentiel et la corruption la plus totale de cette « tradition primordiale ». La modernité et le progressisme dénatureraient l’humanité tout en pervertissant les fondamentaux identitaires des peuples européens.

Dans une perspective eschatologique, et pour éviter l’« avènement de l’Antéchrist » (dont les germes sont, selon lui, portés par le libéralisme), Douguine considère la Russie, par son ancrage traditionaliste, comme le Kathekon (la force qui retient, précisément, l’Antéchrist). Ainsi, selon lui, la guerre en Ukraine est une nécessité tout autant identitaire – porter l’avènement des peuples slaves comme préservateurs de la « tradition primordiale » et comme condition d’émergence de l’Empire eurasiatique – que métaphysique –, car elle contribue à la destruction de l’Occident « satanique ». En réintégrant l’Ur-Heimat ukrainien à la Mère Patrie, la Russie s’assurerait ainsi une première victoire décisive dans son rôle de Kathekon, entamant dès lors un processus de retour définitif à la Tradition, vers un nouvel Âge d’Or.

Certains idéologues ukrainiens d’extrême droite ont construit, sur les mêmes fondements mythologiques, une thèse exactement opposée. Là où Douguine fait de la Russie le Kathekon aryen contre l’Occident dissolvant, ces courants mobilisent le même Ur-Heimat, les mêmes symboles hyperboréens, la même cosmologie des origines, mais pour des conclusions diamétralement opposées.

Selon eux, la Russie n’est pas, contrairement à ce qu’affirme Douguine, l’héritière de la tradition indo-européenne nordique, mais au contraire le produit d’un métissage avec les peuples turco-mongols de la steppe orientale, métissage qui l’aurait définitivement éloignée de l’héritage aryen originel. Cette thèse plonge ses racines dans une tradition intellectuelle ancienne, comme celle de Franciszek Duchinski (1816-1893), qui affirmait dans les années 1860 que les Russes n’étaient pas des Slaves mais des Touraniens – ensemble de peuples turciques et finno-ougriens –, ou encore dans les travaux de l’école anthropologique ukrainienne du XIXᵉ siècle, notamment ceux de Fedir Vovk (1847-1918).

C’est sur ce soubassement historique et pseudo-scientifique que les idéologues ukrainiens radicaux contemporains proches de partis et mouvements, tels Patriote d’Ukraine ou Assemblée sociale-nationale, construisirent leur inversion du schéma douguiniste. La Russie y est décrite comme un empire de la steppe orientale, héritier de la Horde d’or, dont l’expansion vers l’ouest représente la même menace existentielle que les invasions mongoles médiévales. En résistant, l’Ukraine ne défend pas seulement son territoire national, elle défend la frontière de l’Ur-Heimat aryen contre son occupation par la Horde.

Traductions du mythe

Loin d’être confinées à ces seules marges politiques et philosophiques, ces théories s’inscrivent dans une multitude de variations sur le champ de bataille, qu’il soit idéologique ou militaire.

Emblème du groupe d’extrême droite russe Roussitch, présent sur le front ukrainien aux côtés des séparatistes pro-russes dès 2014.
Wikimedia, CC BY

En effet, l’une des caractéristiques les plus troublantes du conflit russo-ukrainien est précisément la porosité des discours et leurs syncrétismes. On peut ainsi observer un glissement jusque dans les discours de Vladimir Poutine lui-même. Le président russe mobilise un argument d’antériorité historique et ethnique qui, sans verser dans le vocabulaire explicitement aryen, repose, à travers les références à la Rous’, sur la même logique fondamentale des origines communes et de l’héritage indivis.

Ce récit opère exactement à l’échelle de l’histoire médiévale ce que la cosmologie douguinienne opère à l’échelle de la préhistoire indo-européenne : il postule une unité originelle trahie par la modernité, dont la guerre est la restauration violente et nécessaire. L’Église orthodoxe russe obéit au même schéma narratif. Le patriarche Kirill a présenté la guerre en Ukraine, dès les premières semaines qui ont suivi l’invasion, comme une « guerre sainte » contre la décadence morale occidentale.

Sur le terrain militaire proprement dit, l’empreinte idéologique est visible dans la composition, les pratiques et les symboles de certaines unités combattantes russes et ukrainiennes, qui constituent un observatoire privilégié de la façon dont les imaginaires ésotériques des origines se traduisent en motivations combattantes et en identités guerrières. Les bataillons de volontaires qui ont afflué vers les deux côtés du front, dès 2014, puis en masse après février 2022 forment un spectre idéologique d’une grande diversité, mais dont les franges les plus radicales témoignent d’une continuité troublante avec les imaginaires que nous avons examinés.

Emblème du bataillon ukrainien Azov.
Wikimédia, CC BY

Nombreux sont ainsi, du côté ukrainien, mais aussi du côté russe, les combattants qui arborent ouvertement des symboles SS, des tatouages runiques et des références à l’ésotérisme aryen illustrant la présence de courants qui voient dans le conflit une bataille pour la défense ou la reconquête du foyer hyperboréen, de l’Ur-Heimat.

Il convient cependant de ne pas surestimer la cohérence idéologique de ces positionnements. Dans bien des cas, les prises de position des droites radicales sur la guerre en Ukraine ont été déterminées moins par une réflexion sur l’hypothèse indo-européenne que par des calculs politiques immédiats, des allégeances géopolitiques préexistantes, des financements et des intérêts matériels qui n’ont rien de métaphysique. Elles restent cependant le témoignage d’une crise ambiante où les métarécits refont leur apparition.


Cet article a été co-rédigé avec Cédric Lévêque, docteur en anthropologie sociale, et Thibault Brice, étudiant en master de philosophie analytique (Université de Genève), co-fondateurs de la revue Cosmos.

The Conversation

Adrien Nonjon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Ukraine comme « Ur-Heimat » : quand la guerre devient une bataille pour les origines indo-européennes – https://theconversation.com/lukraine-comme-ur-heimat-quand-la-guerre-devient-une-bataille-pour-les-origines-indo-europeennes-281940

Africa Forward : changer le nom du sommet France-Afrique peut-il changer l’image de la France en Afrique ?

Source: The Conversation – in French – By Fabrice Lollia, Docteur en sciences de l’information et de la communication, chercheur associé laboratoire DICEN Ile de France, Université Gustave Eiffel

Co-organisé par la France et le Kenya à Nairobi les 11 et 12 mai 2026, le sommet France-Afrique se présente comme un rendez-vous consacré aux partenariats entre l’Afrique et la France pour l’innovation et la croissance. Il affiche l’ambition de renouveler les relations entre la France et les pays africains.

Cette année, le sommet Afrique-France adopte un nouveau nom : Africa Forward. Il se tient aussi dans un nouveau lieu et s’accompagne d’un nouveau récit. Ce changement traduit une volonté de renouveler la communication diplomatique française en Afrique. Mais une perception ne se transforme pas par le vocabulaire seul. Elle dépend aussi de la cohérence entre les mots, les actes et la mémoire des relations passées.

À première vue, il pourrait s’agir d’un simple changement d’appellation. Le traditionnel sommet France-Afrique, devenu Afrique-France, adopte désormais un nom anglophone : Africa Forward. Pourtant, en Sciences de l’information et de la communication (SIC), un changement de nom n’est jamais neutre. Il ne modifie pas seulement une étiquette ; il propose un nouveau cadre d’interprétation.

Le terme Forward projette une image de mouvement, d’avenir et de croissance. Il suggère que l’Afrique avance, et que la France entend s’inscrire dans cette dynamique plutôt que l’organiser depuis une position centrale.

Mais ce rebranding peut-il réellement transformer les perceptions de la France en Afrique francophone ? Ou risque-t-il d’être perçu comme un ajustement plus sémantique que substantiel ?

En tant que chercheur en Sciences de l’information et de la communication ayant étudié les dynamiques informationnelles, les récits d’influence et les vulnérabilités numériques en Afrique et dans l’océan Indien , j’analyse ici Africa Forward comme une tentative de recadrage narratif de la relation franco-africaine, dans un contexte de concurrence accrue des récits d’influence.

Un rebranding comme mise en scène du renouvellement

L’ancien imaginaire du sommet France-Afrique reste fortement marqué par l’histoire postcoloniale. Même lorsque les formats diplomatiques ont évolué, cette appellation continue de renvoyer, dans de nombreux espaces politiques et médiatiques africains, à une relation perçue comme asymétrique entre la France et ses anciennes colonies. Elle évoque aussi la mémoire de la Françafrique, associée à des relations politiques, économiques, militaires et symboliques longtemps jugées opaques et verticales.

C’est ce cadre qu’Africa Forward cherche à déplacer. Le mot « France » disparaît du premier plan, l’Afrique est placée au centre, et le terme anglais Forward introduit une idée de projection, de modernité et d’élan collectif. Le changement ne se limite donc pas à une nouvelle appellation : il reconfigure la scène d’énonciation. L’Afrique est présentée comme sujet du mouvement, tandis que la France semble vouloir s’inscrire dans cette dynamique plutôt que l’organiser depuis une position centrale.

Dans cette perspective, Africa Forward peut être analysé comme une mise en scène diplomatique du renouvellement. Le sommet ne se contente pas d’annoncer une nouvelle relation ; il cherche à la rendre visible. Le nom anglais, le choix de Nairobi, la valorisation de l’innovation, de la jeunesse, des diasporas, des entrepreneurs et des investisseurs composent une scénographie précise d’une Afrique en mouvement, à laquelle la France entend désormais s’associer.

Organiser ce sommet au Kenya, pays anglophone et extérieur à l’ancien espace colonial français, permet de rompre symboliquement avec le tête-à-tête entre la France et l’Afrique francophone. Cette géographie du sommet constitue déjà un message. La France cherche à ne plus être perçue seulement comme une puissance liée à son passé colonial, mais comme un partenaire parmi d’autres dans une Afrique continentale, multipolaire et tournée vers les marchés mondiaux.

Le rebranding comme opération de recadrage narratif

D’après les sciences de l’information et de la communication, Africa Forward peut être analysé comme une opération de recadrage narratif. Il ne s’agit pas seulement de changer le nom d’un sommet, mais de modifier le cadre dans lequel la relation franco-africaine doit être comprise.

Ce rebranding opère trois déplacements. Le premier est temporel : le terme Forward substitue à la mémoire du passé un imaginaire d’avenir, d’innovation et de croissance. Le deuxième est symbolique : l’Afrique est placée au centre du nom et devient, au moins dans le discours, le sujet principal du mouvement. Le troisième est économique : la relation est moins formulée dans le registre de l’aide que dans celui du partenariat, de l’investissement, de l’entrepreneuriat et du financement privé.

Ce glissement permet à la France de s’adresser à de nouveaux publics : entrepreneurs, investisseurs, diasporas, jeunes leaders, acteurs culturels et sociétés civiles. La relation n’est donc plus seulement diplomatique. Elle devient aussi communicationnelle, économique, culturelle et aussi générationnelle.

Mais ce recadrage intervient dans un contexte de fragilisation de l’image française en Afrique, marqué par les critiques contre la présence militaire française, les retraits du Sahel, les recompositions géopolitiques et la montée de discours souverainistes. Africa Forward peut être ainsi interprété comme une tentative de réparation réputationnelle en ce sens qu’il ne s’agit pas seulement de parler d’innovation ou d’investissement, mais aussi de reconstruire une légitimité.

C’est ici que la communication institutionnelle rencontre sa limite. Un nouveau récit peut proposer une image renouvelée, mais sa crédibilité dépend de la cohérence entre les énoncés affichés et les pratiques effectivement observables.

Les perceptions ne changent pas par décret

Un rebranding ne produit pas mécaniquement l’adhésion. Il propose un cadre, mais sa réception dépend de la crédibilité de l’émetteur, de la cohérence entre les mots et les actes, de la mémoire collective, des expériences vécues et des récits concurrents.

Africa Forward peut ainsi être reçu de deux manières. Il peut apparaître comme le signe d’un renouvellement réel si le sommet débouche sur des engagements concrets, co-construits et visibles pour les acteurs africains. Mais il peut aussi être perçu comme une opération essentiellement sémantique si les pratiques restent jugées verticales, asymétriques ou guidées d’abord par les intérêts français.

Ce changement de nom s’inscrit donc dans une bataille plus large des récits d’influence en Afrique. La France n’est plus seule à produire un récit sur l’Afrique. Le continent est désormais traversé par une concurrence accrue entre puissances extérieures — Chine, Russie, Turquie, pays du Golfe, Inde, États-Unis — tandis que les acteurs africains, les médias locaux et les plateformes numériques contribuent eux aussi à produire des récits de souveraineté, d’émergence et de puissance.

Dans ce contexte, la communication diplomatique française ne peut plus fonctionner comme un récit dominant. Elle devient un récit parmi d’autres, exposé à la comparaison, à la critique et à la contestation. L’enjeu d’Africa Forward n’est donc pas seulement diplomatique. Il est informationnel. Il concerne la capacité de la France à produire un récit crédible dans un espace africain attentif aux signes de respect, de réciprocité et de souveraineté.

Changer de nom ne suffit pas

Le rebranding d’un sommet peut être utile. Il peut marquer une rupture, ouvrir une nouvelle séquence et donner un signal politique. À cet égard, Africa Forward est plus qu’un simple changement de façade . Il traduit la volonté de sortir d’un imaginaire usé et d’inscrire la France dans une Afrique pensée comme partenaire, marché, puissance démographique et acteur géopolitique.

Mais ce changement restera fragile s’il n’est pas accompagné d’une transformation des pratiques. Pour être crédible, Africa Forward devra démontrer que l’Afrique n’est pas seulement placée au début du nom, mais aussi au centre du processus décisionnel. Il devra montrer que la jeunesse, les entrepreneurs, les sociétés civiles et les diasporas ne sont pas seulement convoqués comme symboles de modernité, mais reconnus comme acteurs réels de la relation.

L’enjeu ne se limitera donc pas à la visibilité médiatique du sommet de Nairobi. Il se mesurera dans la durée à travers le suivi des engagements, l’équilibre des partenariats, l’écoute des perceptions africaines et la capacité de la France à inscrire son action dans un récit partagé.

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Fabrice Lollia does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

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Madeleine Ly-Tio-Fane, aux origines conceptuelles de l’Indo-Pacifique français

Source: The Conversation – France in French (3) – By Paco Milhiet, Visiting fellow au sein de la Rajaratnam School of International Studies ( NTU-Singapour), chercheur associé à l’Institut catholique de Paris, Institut catholique de Paris (ICP)

*Portrait de Pierre Poivre (1719-1786), administrateur colonial et agronome français*, auteur inconnu. Pierre Poivre, intendant des îles de France et de Bourbon (noms de l’époque des îles Maurice et de La Réunion) de 1766 à 1772, a joué un rôle clé dans l’expansion de la présence française dans la région aujourd’hui appelée Indo-Pacifique.
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La notion d’« Indo-Pacifique » est devenue un point focal de la diplomatie française, Emmanuel Macron n’hésitant pas à ériger la vaste zone ainsi désignée en « priorité stratégique ». Si la formule est désormais usuelle dans l’espace public, on ne sait généralement pas qu’elle a été employée pour la première fois en tant que notion géopolitique par une historienne des épices, Madeleine Ly-Tio-Fane, afin de décrire l’expansion coloniale française du XVIIIᵉ siècle.


Madeleine Ly-Tio-Fane (1928-2011) est une figure intellectuelle singulière. Originaire de l’île Maurice, elle fait de sa fonction de bibliothécaire au Mauritius Sugar Industry Research Institute le point de départ d’une œuvre d’historienne consacrée aux sciences naturelles et aux échanges dans l’océan Indien. Ses travaux s’intéressent particulièrement à l’action de trois botanistes français et à leur rôle dans l’introduction d’espèces végétales – notamment celles produisant des épices – aux îles de France (Maurice) et de Bourbon (La Réunion) : Pierre Poivre (1719-1786) ; Jean-Nicolas Céré (1738-1810) et Pierre Sonnerat (1748-1814).

Un article en particulier a retenu notre attention : « Pierre Poivre et l’expansion française dans l’Indo-Pacifique », publié en 1967 dans le Bulletin de l’École française d’Extrême-Orient. À notre connaissance, il s’agit de la première fois que la terminologie « Indo-Pacifique » est mobilisée dans sa dimension proprement géopolitique pour qualifier l’entreprise française dans la région. Ly-Tio-Fane, le temps d’un article, se serait-elle donc muée en géopoliticienne ?

Histoire d’une dénomination géographique

Le terme « Indo-Pacifique » n’a certes pas été inventé par l’universitaire mauricienne. Il fait une incursion précoce dans les sciences sociales dès le XIXᵉ siècle sous la plume du naturaliste britannique James Logan (1819-1869), avant d’être repris par le géopoliticien allemand Karl Haushofer (1869-1946) dans l’entre-deux-guerres.

En France, d’autres cadres analytiques prévalent : Extrême-Orient, Asie-Pacifique, bassin Pacifique. Il faudra attendre l’élaboration d’une stratégie Indo-Pacifique par Emmanuel Macron, en mai 2018, pour que la nomenclature s’impose. Elle est désormais largement reprise par les administrations et autorités concernées ainsi que par certains universitaires.

C’est donc à une Mauricienne, Madeleine Ly-Tio-Fane, que revient le mérite d’avoir conceptualisé ce vocable dans son acception française, cinquante ans avant le président français. Sous sa plume, l’Indo-Pacifique désigne l’arc d’une expansion coloniale française des bastions de Bourbon (aujourd’hui La Réunion, NLDR) et de l’île de France (nom de l’île Maurice pendant la colonisation française de 1715 à 1810, NLDR) jusqu’aux confins polynésiens. Dans un XVIIIᵉ siècle en pleine effervescence, à l’heure où science et conquête géopolitique avançaient de concert, le parcours singulier de Pierre Poivre incarne cette période charnière de la projection européenne dans l’espace indo-pacifique.

Pierre Poivre, une géopolitique des épices à la française

Mettre fin au monopole hollandais sur les épices : tel fut le grand projet de Pierre Poivre.

Longtemps contrôlé par les marchands arabes, le commerce des épices dans l’océan Indien constitue un enjeu stratégique séculaire, exacerbé par l’arrivée des puissances européennes à partir de 1498, quand Vasco de Gama double le cap de Bonne espérance. Après la domination portugaise, la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC) verrouille ce commerce dès les années 1620 et s’y impose comme actrice hégémonique par la coercition et la destruction.

Au début du XVIIIᵉ siècle, le monopole batave vacille : la montée en puissance britannique et la recomposition des échanges euro-asiatiques (essor du café, du thé et du textile) redéfinissent les équilibres commerciaux. La France, chassée d’Amérique du Nord en 1763, tente de s’immiscer dans ce marché lucratif en acclimatant sur ses propres territoires les plantes qui fournissent les précieuses épices.

L’homme qui incarne cette ambition est Pierre Poivre. Initialement destiné aux ordres religieux, il part en Asie en 1741 en tant que missionnaire appartenant aux missions étrangères de Paris et découvre, au contact des archipels indonésiens, la richesse que les Hollandais tirent du monopole des épices. Botaniste autant que commerçant, il renonce au sacerdoce et rentre en France pour convaincre la Compagnie française des Indes orientales d’engager une politique d’acclimatation aux Mascareignes françaises.

Il effectue plusieurs voyages dans l’archipel indonésien, d’où il rapporte clandestinement des plants, sans parvenir à les implanter durablement à l’île Maurice (alors nommée île de France depuis que les Français en ont pris possession en 1715). Nommé en 1767 intendant des îles de France et de Bourbon, il dispose enfin des leviers institutionnels nécessaires à son grand projet.

L’île Maurice, territoire pivot des ambitions coloniales françaises en Indo-Pacifique

Point d’appui militaire et escale indispensable pour le commerce vers les comptoirs indiens (Pondichéry, Mahé, Chandernagor, Yanaon et Karikal), l’île de France a rapidement vocation à devenir le centre du dispositif français dans l’espace indo-pacifique.

Alors que l’île était administrée par la Compagnie des Indes depuis 1721, le roi Louis XV ordonne en août 1764, de rétrocéder le territoire à la Couronne. Les objectifs assignés aux administrateurs sont multiples : stimuler le commerce du royaume en créant un débouché pour les denrées métropolitaines ; développer la production locale d’épiceries alors monopolisées par les Hollandais et les Anglais ; et surtout établir un point de transit fiable sur la route de l’Asie permettant de radouber les vaisseaux, et de renouveler les provisions et les équipements, sans dépendre d’escales sous contrôle étranger.

Derrière ce « rôle écrasant » conféré au territoire, tout reste pourtant à construire : cadre administratif, urbanisation, agriculture, agrandissement du port. Les transferts étatiques alloués à la colonie étant dérisoires, celle-ci doit subvenir à ses propres besoins, notamment par le commerce des épices. Telle est précisément la mission confiée à Pierre Poivre.

Fort d’une connaissance intime des réseaux politiques locaux acquise au fil de ses voyages, Poivre identifie les zones où ni les Anglais ni les Hollandais n’exercent de contrôle effectif. Trois expéditions aux Moluques sont organisées ; bientôt, des liens avec la population de Gebe sont établis, et des plants de girofliers et des graines de muscadier sont ramenés à Maurice. Les botanistes Jean-Nicolas Céré et Joseph Hubert, disciples de Pierre Poivre, réussiront l’exploit d’acclimater ces deux espèces à Maurice et à La Réunion. Le giroflier s’acclimate avec succès à Maurice, qui devient à la fin du siècle un producteur significatif. La muscade connut des résultats plus mitigés.

Au-delà des épices, l’intendant Pierre Poivre, également commissaire général de la Marine, va chercher à transformer l’île de France en centre de gravité de l’expansion française dans l’espace indo-pacifique, bien au-delà de l’océan Indien.

Horizons Indo-Pacifiques : de l’île de France à la « nouvelle Cythère »

Madeleine Ly-Tio-Fane, archives à l’appui, retranscrit longuement les espoirs et ambitions que l’intendant nourrit depuis son « boulevard » de l’île de France.

Dans l’océan Indien d’abord : cartographie des courants et des moussons, recherche de routes plus rapides vers les comptoirs indiens, implantation des épices aux Seychelles, quête obstinée de l’île imaginaire de Juan de Lisboa.

Dans l’océan Austral ensuite : convaincu qu’un continent austral encore inconnu permettrait de contrôler à terme le commerce entre l’Asie et l’Amérique, Poivre soutient les expéditions de Kerguelen et de Marion-Dufresne.

Enfin, le commissaire général de Marine prospecte aussi le Pacifique : à l’heure où Bougainville vient de conclure son premier tour du monde et a découvert « la nouvelle Cythère » (Tahiti), il plaide pour que l’île Maurice devienne « un tremplin de l’essor français vers le Pacifique », et que les nouvelles expéditions appareillent de Port-Louis plutôt que de métropole. La colonie de l’île de France a également vocation à devenir le « fil d’Ariane » de tout projet d’expansion française dans la zone Indo-Pacifique.

Cette dynamique expansionniste en Indo-Pacifique ne se limite pas à la seule initiative de Poivre. Elle s’inscrit dans un contexte d’émulation collective qui anime toute une génération d’explorateurs, d’hommes de science et de navigateurs français qui ont croisé Pierre Poivre à l’île de France, foyer intellectuel autant que logistique : Bouvet de Lozier, Surville, Bougainville, Marion-Dufresne, Commerson, Jeanne Baret, Le Gentil, Véron, le Chevalier Grenier et bien d’autres…

Sans oublier le tristement célèbre Ahutoru, premier Tahitien embarqué en France hexagonale par Bougainville, dont la présence à Paris nourrit les réflexions des philosophes, notamment Diderot dans le Supplément au voyage de Bougainville. Le Polynésien croisera également le chemin de Pierre Poivre à Maurice, mais meurt malheureusement à Madagascar en 1772 et ne reverra jamais son île.

Si ces voyages constituent des avancées notables d’un point de vue scientifique, ils révèlent aussi la tension entre une ambition géopolitique et les contraintes matérielles d’une colonie fragile, encore en quête de ses fondements économiques. Ces expéditions coûteuses sont menées alors que l’île manque de tout. Poivre et ses visées expansionnistes seront ainsi vivement critiqués, notamment par son successeur Jacques Maillart-Dumesle.

Portrait du Dr Madeleine Ly-Tio-Fane.
Edinburgh University Press/José Forget

Entre idéal scientifique et ambitions coloniales

Démesurée ou pas, la vision indo-pacifique de Pierre Poivre et le rôle central qu’il confère à l’île de France esquisse les contours d’un continuum stratégique français reliant l’océan Indien à l’Asie du Sud-Est et, au-delà, au Pacifique océanien.

Paradoxalement, la réussite du projet d’implantation des épices clôt ce premier élan expansionniste français dans la région qui sera sans lendemain. Les guerres de l’Empire vont mobiliser ailleurs les énergies et les flottes, reléguant ces ambitions indo-pacifiques à un horizon différé, qui ne sera pleinement réactivé qu’au XIXᵉ siècle. Symbole s’il en est, l’île Maurice passe sous souveraineté britannique en 1814.

À travers l’étude de l’odyssée de Pierre Poivre et de sa quête de la maîtrise du commerce des épices, Madeleine Ly-Tio-Fane retranscrit parfaitement la dichotomie de cette première entreprise française : entre idéal scientifique porté par des personnages aux destins extraordinaires, enfants de la philosophie des Lumières, et zones d’ombre d’un projet avant tout colonial, mercantiliste et expansionniste. Une ambition illusoire et inachevée, mais dont les traces structurent encore la géographie politique française contemporaine.

The Conversation

Paco Milhiet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Madeleine Ly-Tio-Fane, aux origines conceptuelles de l’Indo-Pacifique français – https://theconversation.com/madeleine-ly-tio-fane-aux-origines-conceptuelles-de-lindo-pacifique-francais-281838

Le manque de soins palliatifs en Afrique francophone n’est pas une fatalité

Source: The Conversation – in French – By Fernanda Bastos, chercheure, Universidad de Navarra

Imaginez qu’un membre de votre famille souffre d’un cancer avancé. La douleur est intense, constante. Vous cherchez de la morphine orale, l’un des médicaments essentiels pour soulager cette souffrance. Dans de nombreux pays francophones d’Afrique, vous aurez peu de chances d’en trouver : ni dans un centre de santé rural, ni dans une pharmacie de la capitale, ni parfois même dans un hôpital universitaire.

Cette situation n’est pas accidentelle. Elle résulte de décennies de sous-investissement, de cadres réglementaires restrictifs, d’un manque de formation et d’une faible intégration des soins palliatifs dans les systèmes de santé.

Les soins palliatifs désignent l’ensemble des soins destinés à améliorer la qualité de vie des personnes atteintes de maladies graves, évolutives ou incurables, ainsi que celle de leurs proches. Ils visent à soulager la douleur et les autres symptômes physiques, mais aussi à apporter un soutien psychologique, social et spirituel. Contrairement à une idée reçue, ils ne se limitent pas aux derniers jours de vie : ils peuvent être initiés dès le diagnostic d’une maladie sérieuse, en parallèle des traitements curatifs.

Des organisations comme Human Rights Watch avaient déjà alerté sur cette réalité. Notre étude, publiée en 2026 dans la revue Médecine Palliative, permet de la mesurer pour la première fois à l’échelle régionale à l’aide d’indicateurs standardisés de l’Organisation mondiale de la santé (OMS).

Mes recherches doctorales portent sur l’évaluation du développement des soins palliatifs en Afrique, aux niveaux régional et national. L’étude présentée ici, dont je suis co-auteure, s’inscrit dans cette démarche et constitue la première analyse comparative des pays francophones du continent fondée sur le cadre standardisé de l’OMS, afin de mesurer les inégalités d’accès aux soins essentiels.

Ce que nous avons mesuré

Notre équipe a évalué la structure de développement des soins palliatifs dans 22 pays francophones d’Afrique, à partir de 14 indicateurs de l’OMS couvrant six dimensions : les politiques de santé, l’accès aux médicaments essentiels, la formation des professionnels, la recherche, les services spécialisés et l’autonomisation des personnes et des communautés.




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Le constat est préoccupant. Parmi ces pays, trois sur quatre se situent encore au stade « émergent », soit le niveau le plus faible de développement. Seul le Maroc atteint le niveau « établi » selon le classement mondial des soins palliatifs publié en 2025, indiquant qu’une majorité des dimensions structurelles nécessaires au développement durable des soins palliatifs sont en place, malgré des lacunes persistantes. Les écarts avec les pays africains non francophones sont statistiquement significatifs dans trois domaines essentiels : l’accès aux médicaments, la formation et les services spécialisés.

Ces résultats signifient que des personnes atteintes de cancer, de VIH avancé, de tuberculose sévère, de démence ou d’autres maladies graves risquent de vivre et de mourir avec des souffrances évitables, sans accompagnement adapté. La situation est encore plus préoccupante pour les enfants : dans 77 % des pays étudiés, aucun service spécialisé en soins palliatifs pédiatriques n’existe. De nombreux pays ne disposent pas de formulations médicamenteuses adaptées aux enfants, les privant même des traitements de base contre la douleur.

Pourquoi ce retard ?

Le développement des soins palliatifs en Afrique s’est accéléré à partir des années 1980 et 1990, notamment en réponse à l’épidémie de VIH et à la progression des cancers. Une partie des soutiens internationaux s’est historiquement structurée autour de certains pays anglophones, comme l’Ouganda, le Kenya ou l’Afrique du Sud, laissant les pays francophones plus souvent en marge. Ce déséquilibre a laissé des traces structurelles profondes, encore visibles aujourd’hui, y compris dans la production scientifique.

Entre 2017 et 2023, les pays anglophones d’Afrique ont publié environ quinze fois plus d’articles scientifiques sur les soins palliatifs que les pays francophones — un écart qui reflète non seulement un investissement historique inégal, mais aussi des barrières linguistiques, un accès limité aux bases de données internationales et un manque de financement dédié à la recherche locale. Cette invisibilité scientifique entretient l’invisibilité politique : ce qui n’est pas documenté est rarement priorisé.

À cela s’ajoutent des obstacles réglementaires persistants. Un clinicien du Burkina Faso nous l’a résumé ainsi :

Au niveau rural, la morphine orale est inexistante du fait de la non-formation du personnel et de la lourdeur des textes réglementaires.

Dans plusieurs pays, l’usage médical des opioïdes (substances psychoactives très puissantes qui agissent sur le système nerveux central) reste encadré par des textes très restrictifs, la morphine étant davantage perçue comme une substance à contrôler que comme un médicament essentiel. Résultat : la morphine orale, pourtant inscrite depuis longtemps sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS, reste très peu disponible dans les structures de santé primaires, en particulier en milieu rural.

Le Maroc et le Bénin montrent que le changement est possible

Ces inégalités ne sont ni inévitables ni irréversibles. Le Maroc est aujourd’hui le pays francophone africain le plus avancé en soins palliatifs. Une réforme réglementaire adoptée en 2013 a assoupli les règles de prescription des opioïdes. Toutes les facultés de médecine enseignent désormais les soins palliatifs, intégrés dans l’offre de soins essentielle.

Le Bénin offre une leçon complémentaire. Depuis 2018, la pharmacie d’un grand hôpital universitaire produit localement une solution orale de morphine à partir de poudre importée, grâce à un partenariat avec l’Ouganda et au soutien de coopérations internationales — réduisant la dépendance aux importations et facilitant l’accès au traitement. En 2020, une loi a reconnu les soins palliatifs comme un droit du patient et une responsabilité de l’État, et le pays dispose aujourd’hui d’un plan national dédié.

Que faut-il faire ?

La priorité est politique : reconnaître les soins palliatifs comme une composante ordinaire des systèmes de santé. Les gouvernements doivent les intégrer dans les lois nationales et la couverture sanitaire universelle, désigner des responsables au sein des ministères et réviser les réglementations des opioïdes. Sans cadre politique, les initiatives restent isolées et fragiles.

La formation est un levier tout aussi essentiel. Au Cameroun, 71 % des écoles d’infirmiers proposent déjà un enseignement en soins palliatifs — un point de départ, mais qui doit devenir obligatoire et harmonisé. La recherche locale, publiée en français et accessible aux décideurs, doit également être renforcée. Les organisations régionales et internationales sont bien placées pour soutenir les pays les moins avancés et accompagner ce plaidoyer. Parmi elles, l’Association africaine de soins palliatifs (APCA), la Fédération internationale de soins palliatifs (FISP), le Centre africain de recherche de soins de fin de vie (ACREOL) et l’Alliance mondiale contre le cancer (AMCC) disposent de l’expérience et des réseaux nécessaires pour faciliter le mentorat, le partage d’expériences et le dialogue politique entre pays.

Une question de justice

D’ici 2060, le nombre de personnes ayant besoin de soins palliatifs en Afrique subsaharienne devrait presque tripler, selon une étude publiée dans The Lancet Global Health. Sans changement, de nombreux patients mourront sans médicaments disponibles, sans professionnel formé, sans service accessible. Améliorer ces indicateurs, c’est ouvrir la possibilité de réduire cette souffrance pour des millions de personnes.

Les soins palliatifs ne sont pas un luxe réservé aux pays riches. Le retard observé en Afrique francophone n’est pas une fatalité. Il est le reflet de choix politiques, de priorités de financement et d’inégalités historiques qui peuvent et doivent être corrigés.

La question n’est donc plus seulement de mesurer l’inégalité. Elle est de décider collectivement de la réduire.

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ref. Le manque de soins palliatifs en Afrique francophone n’est pas une fatalité – https://theconversation.com/le-manque-de-soins-palliatifs-en-afrique-francophone-nest-pas-une-fatalite-282867

Lettres de motivation : quelle valeur sur Parcoursup ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Laurence Gatti, Maître de conférences à la Faculté de Droit et des Sciences sociales, Membre de l’Institut Jean Carbonnier (UR 13396), Université de Poitiers

Demandée par certaines formations, la lettre de motivation occupe une place incertaine dans Parcoursup. Ni définie par la loi ni véritablement encadrée, elle participe pourtant à l’examen des candidatures. Quelle est alors sa valeur et peut-elle réellement justifier une différence de traitement entre les candidats ? Quelques réflexions avant les premiers verdicts de la phase d’admission.


La lettre de motivation occupe, dans Parcoursup, une place curieuse. Elle est souvent demandée, parfois regardée comme importante, mais le Code de l’éducation ne la définit pas. L’article L. 612-3 organise l’examen des candidatures en premier cycle et impose, lorsque les candidatures excèdent les capacités d’accueil, de tenir compte de la cohérence entre le projet de formation, les acquis et compétences du candidat et les caractéristiques de la formation. La lettre n’apparaît donc pas comme un critère autonome. Elle constitue plutôt un moyen d’appréciation de cette cohérence.

Prenons quelques exemples. Pour la licence de droit de l’Université de Poitiers, les critères annoncés aux candidats sont explicites : la commission d’examen des vœux porte une attention au choix de spécialités, à la fiche Avenir et à la lettre de motivation et il est conseillé aux candidats de montrer l’adéquation du projet de formation avec la formation demandée. À l’Université de Bordeaux, il est indiqué que la lettre de motivation, personnalisée, est un élément important parce qu’elle doit faire ressortir une volonté affirmée d’étudier le droit. À l’Université Paris Cité, il est précisé que « les lettres de motivation standardisées et silencieuses sur le projet des candidats sont à proscrire ».

Dans ces trois cas, la logique est la même : la lettre n’est pas conçue comme un exercice littéraire mais comme un élément ayant pour fonction, parmi d’autres, d’objectiver l’adéquation du projet à la formation.

Entre personnalisation et anonymat

Les consignes officielles de Parcoursup confirment cette orientation. La « fiche élève » consacrée à la rédaction de la lettre de motivation indique que le candidat doit expliquer ce qui le motive pour la formation, s’appuyer sur les caractéristiques de celle-ci, ses attendus, les critères utilisés pour examiner les dossiers, ainsi que sur ses propres compétences et résultats. Elle ajoute qu’il faut adapter le contenu à chaque formation, éviter le copier-coller, faire apparaître les démarches entreprises pour mieux connaître la formation et ne jamais mentionner son identité dans la lettre.

Autrement dit, la lettre est censée être à la fois personnalisée, orientée vers une formation précise et compatible avec les exigences d’anonymisation du dossier.

À partir de là, il est possible de dégager des exigences minimales. La lettre doit être intelligible, personnelle, orientée vers la formation demandée, suffisamment concrète pour faire apparaître un lien entre le parcours, les compétences, les démarches accomplies et le projet formulé. Enfin, elle doit être anonyme.

Ces exigences ne sont pas toutes de même nature. L’anonymat relève d’un texte réglementaire, l’article D. 612-1-13 du Code de l’éducation, et garantit, plus généralement, l’égalité de traitement. La personnalisation, l’adaptation à la formation et la cohérence du propos relèvent quant à elles de standards d’appréciation, objectivables dès lors que les critères ont été publiés.

À l’inverse, la lettre défaillante n’est tout simplement pas une lettre. Il peut s’agir d’un contenu vide, manifestement hors sujet, réduit à quelques signes, ou contraire aux règles d’anonymat. On rencontre encore, dans les dossiers, des textes qui tiennent davantage de la plaisanterie que d’une véritable candidature. En revanche, une lettre convenue ou maladroite ne saurait être tenue pour inexistante. Elle peut être faible sans être juridiquement nulle.

Cette nuance est essentielle. Le juge administratif, pour sa part, ne contrôlera pas la qualité intrinsèque d’une lettre de motivation. Il ne substituera pas son appréciation à celle de la commission d’examen des vœux. En revanche, il pourra contrôler la transparence des critères et leur mise en œuvre. La lettre peut alors servir à constater qu’une candidature n’a pas été distinguée, sans que le juge ne se transforme en correcteur de style ou d’orthographe.

Entre individualisation et traitement à grande échelle

Reste un paradoxe, relevé par le Comité éthique et scientifique de Parcoursup dans son troisième rapport annuel au Parlement, publié en février 2021 :

« Dans Parcoursup, les lettres de motivation ont la réputation d’être peu lues, et d’autre part le fait qu’il y ait une lettre de motivation par vœu incite à y voir un exercice formel, où l’on se contente de placer les mots clés que l’on suppose attendus des commissions d’examen des vœux. »

Cette observation ne suffit pas à ôter toute valeur à la lettre, mais invite à interroger son usage. Si la lettre est demandée, transmise et prise en compte dans l’examen du dossier, encore faut-il qu’elle puisse être véritablement utile à la décision. Si elle n’est qu’un rituel formel, sa capacité à justifier une différence de traitement devient plus difficile à défendre.

La difficulté est d’autant plus grande si l’on considère que l’expression des aspirations dans les projets dépend fortement des modalités d’accompagnement scolaire et du capital familial. Les lettres, même présentées comme le fruit d’une expression personnelle, restent en partie structurées par les conditions dans lesquelles les candidats ont pu être aidés, relus ou, au contraire, laissés seuls devant l’exercice.

Il ne s’agit pas ici de substituer une critique sociologique à l’analyse juridique mais de suggérer qu’un critère aussi peu normé doit être manié avec prudence, d’autant qu’il peut récompenser moins la motivation elle-même que la maîtrise des codes d’expression.

Ainsi comprise, la lettre de motivation dans Parcoursup n’est ni un simple ornement ni un instrument de sélection autonome. Elle est une pièce du dossier à valeur dérivée, dont la légitimité tient à trois conditions : être demandée, s’inscrire dans des critères publiés et contribuer effectivement à l’appréciation du projet.

Entre son faible ancrage textuel, les consignes administratives qui lui donnent forme et la pratique relevée par le Comité éthique, elle révèle surtout une tension centrale de Parcoursup : individualiser l’examen des candidatures tout en organisant ce traitement à grande échelle.

The Conversation

Laurence Gatti ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lettres de motivation : quelle valeur sur Parcoursup ? – https://theconversation.com/lettres-de-motivation-quelle-valeur-sur-parcoursup-280630