La ventilation, le « poumon » du bâtiment pour allier qualité de l’air et performances énergétiques

Source: The Conversation – France in French (3) – By Gaëlle Guyot, Chercheure en physique du bâtiment, Cerema

Désormais, la performance globale des bâtiments doit intégrer économie d’énergie et qualité de l’air intérieur (qui doit être exempte de polluants, comme de microorganismes pathogènes, type virus). Les systèmes de ventilation jouent un rôle clé. Au-delà des réglementations anciennes qui s’appuient sur les débits d’air qui caractérisent ces dispositifs, il convient de développer davantage d’indicateurs pour mesurer leur efficacité (qu’ils soient fondés sur le dioxyde de carbone CO₂, sur l’humidité ou sur les polluants, notamment).


Le secteur du bâtiment fait face à de multiples enjeux liés à la consommation énergétique comme à la qualité de l’air intérieur, ce qui nécessite une vision globale pour le bâti comme pour les nouvelles constructions.

Une condition essentielle pour construire ou rénover des bâtiments efficaces énergétiquement est de le faire en maintenant un environnement intérieur sain et confortable, aussi en gardant à l’esprit les changements et l’utilisation futurs.

Allier confort et performance énergétique permettrait par ailleurs d’éviter les conflits qui obligent, par exemple, à arbitrer entre des économies d’énergie par rapport au risque de développement de moisissures.

La ventilation pour répondre aux enjeux de performance globale des bâtiments

Face à ces enjeux de performance globale, le rôle des systèmes de ventilation est essentiel. En effet, quand ils sont efficaces, les systèmes de ventilation remplacent l’air intérieur vicié avec l’air extérieur frais. Ils contribuent ainsi à améliorer la qualité des environnements intérieurs, à éviter l’accumulation de polluants, l’excès d’humidité ainsi que la présence de pathogènes tels que les virus, le tout en contrôlant les pertes d’énergie liées au chauffage et au refroidissement de l’air entrant.

C’est quoi, la ventilation ?

  • Ventilation : processus par lequel de l’air « pur » (généralement de l’air extérieur) est introduit de manière contrôlée dans un espace et l’air vicié en est évacué. Cela peut se faire par des moyens naturels (ventilation naturelle) ou mécaniques (ventilation mécanique contrôlée ou VMC).
  • Ventilation intelligente : ventilation avec ajustement permanent des débits au cours du temps et, éventuellement, selon l’emplacement, pour fournir la qualité d’air intérieur souhaitée, tout en minimisant les consommations d’énergie.
  • Ventilation hygroréglable : ventilation intelligente qui ajuste les débits au cours du temps selon l’humidité et selon l’emplacement.

Entre l’air extérieur qu’il s’agit de réchauffer (ou de refroidir) et la consommation des ventilateurs, le renouvellement d’air représente 30 à 50 % des consommations d’énergie dans les bâtiments et encore davantage dans les bâtiments à haute efficacité énergétique.

Les bâtiments, gros consommateurs d’énergie

Il convient de prendre la mesure de l’enjeu autour de la consommation énergétique des bâtiments. L’objectif étant de réduire l’empreinte du secteur bâtiment sur les émissions de (CO₂) dans l’atmosphère.

En effet, le secteur du bâtiment représente 44 % de la consommation énergétique française et près de 42 % des émissions annuelles mondiales de dioxyde de carbone (CO₂). Les bâtiments sont les plus gros consommateurs d’énergie en Europe (au sein de l’Union européenne, cela correspond à 40 % de l’énergie utilisée en 2021 et environ un tiers des émissions de gaz à effet de serre liées à l’énergie).

Pollution de l’air intérieur et effets sur la santé

Le second enjeu majeur auquel fait face le secteur du bâtiment est donc la qualité de l’air intérieur. En Europe, nous passons entre 60 et 90 % de notre temps dans les environnements intérieurs (maisons, bureaux, écoles). Selon l’Organisation mondiale de la santé, à l’échelle globale, la pollution de l’air à l’intérieur des habitations était responsable de 2,9 millions de décès par an, en 2021, dont plus de 309 000 décès d’enfants de moins de 5 ans.

En France, la pollution de l’air intérieur est responsable de presque 20 000 décès chaque année et d’un coût total de 19,5 milliards d’euros pour une année.

Une étude s’est intéressée aux dommages, en termes de santé publique, attribuables à la qualité de l’air intérieur. L’équipe de recherche a utilisé une échelle qui mesure les années de vie en bonne santé perdues du fait de l’incapacité provoquée par la qualité de l’air (mesurée en μDALY par personne et par an).

Ses résultats montrent que l’impact sur la santé d’une mauvaise qualité de l’air se situe quelque part entre les effets sur la santé des accidents de la route (4 000 μDALY par personne et par an) et les maladies cardiaques toutes causes confondues (11 000 μDALY par pers. et par an). À noter que ces estimations prennent en compte toutes les sources de dégradation de la qualité de l’air intérieur, à l’exception du tabagisme passif et du radon.

Concilier qualité de l’air intérieur et énergie

À la suite du projet Hub Air Énergie qui a réuni des acteurs concernés par la qualité de l’air intérieur des bâtiments, une base de réflexion innovante qui vise à concilier énergie et qualité de l’air intérieur dans les bâtiments peut être proposée, dans l’ordre suivant :

  1. Privilégier la sobriété : le meilleur débit d’air est celui dont nous n’avons pas besoin quand les sources de pollution ont été réduites et sont strictement limitées.

  2. Le juste débit d’air est celui qui est renouvelé au meilleur moment et au meilleur endroit, par exemple via une ventilation intelligente (on parle d’efficacité aéraulique).

  3. Purifier et filtrer l’air : si les deux premières étapes ne permettent pas d’atteindre les objectifs en matière de qualité de l’air intérieur, il est nécessaire de procéder à la filtration de l’air entrant et/ou à la purification de l’air. (Mais ce n’est pas la première étape !)

Les limites d’une réglementation ancienne sur la ventilation

Dans le domaine de la ventilation des bâtiments, les réglementations à travers le monde sont encore principalement basées sur des prescriptions, et notamment des exigences de débits d’air minimaux. De plus, elles sont généralement anciennes et parfois inadaptées aux situations actuelles.

Ainsi, en France, la réglementation sur la ventilation des bâtiments date du début des années 80 (JO, 1982, modifiée 1983. Elle exige une ventilation générale et continue et décrit les dispositions générales obligatoires de l’installation de ventilation. Elle fixe les débits d’air extraits dans chaque pièce humide, en fonction du nombre total de pièces dans le logement.

Mais en pratique, en suivant cette réglementation, avec le même niveau de débit d’air de ventilation, il est possible d’atteindre un large éventail d’indicateurs de performance de la qualité de l’air intérieur ; ces derniers donneront donc des indications différentes et donc se révéleront plus ou moins fiables concernant l’efficacité des systèmes de ventilation.

Des travaux de recherche basés sur des modélisations démontrent ainsi, qu’au cours d’une saison de chauffage, avec les mêmes débits d’air de ventilation, il est possible d’obtenir une différence de 40 % dans la concentration moyenne de formaldéhyde (un polluant reconnu comme cancérogène au niveau européen,ndlr) à l’intérieur de certaines chambres à coucher. Il suffit de modifier les hypothèses relatives à la répartition des fuites d’air.




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Le seul critère du débit d’air n’apparaît donc pas pertinent pour évaluer l’efficacité des systèmes de ventilation afin de limiter la présence de formaldéhyde, un constat qui pourrait s’étendre à d’autres polluants, voire à des pathogènes types virus.

Objectif : évaluer la performance globale des systèmes de ventilation

Cette approche basée sur des prescriptions s’oppose à une autre méthode qui consiste à évaluer les performances des systèmes de ventilation. Mais l’adoption d’une approche fondée sur les performances, plutôt que sur des prescriptions de débits d’air, nécessite l’utilisation d’indicateurs de performance basés sur la qualité de l’air intérieur. C’est là un verrou majeur, car il n’est pas facile de trouver un indicateur de qualité de l’air intérieur garant de la santé aussi simple que ce qui a cours pour la consommation d’énergie.

Dans certains pays (France, Belgique), des approches qui s’appuient sur les performances ont été développées et utilisées afin de valoriser les économies d’énergie dans le calcul, tout en garantissant certains indicateurs (certes imparfaits) de bonne qualité de l’air intérieur basés sur l’humidité et/ou le dioxyde de carbone. C’est le cas, entre autres, de la ventilation intelligente qui a montrédes résultats pour améliorer la qualité de l’air intérieur tout en réalisant des économies d’énergie, en ayant recours à un débit d’air moyen plus faible.

Mais l’accès au marché pour l’ensemble de ces stratégies innovantes est actuellement entravé par des contraintes réglementaires normatives qui varient d’un pays à l’autre.

La ventilation, véritable « poumon » du bâtiment

« Les bâtiments bénéficient, dans des conditions normales d’occupation et d’usage et, le cas échéant, compte tenu de l’environnement dans lequel ils se situent, d’un renouvellement de l’air et d’une évacuation des émanations de sorte que la pollution de l’air intérieur du local ne mette pas en danger la santé et la sécurité des personnes et que puissent être évitées, sauf de façon passagère, les condensations. »

Cette déclaration est issue de la récente révision du Code de la construction et de l’habitation. Ce concept va être étendu à tous les types de ventilation. À noter qu’en France, une méthode basée sur les performances est déjà utilisée depuis les années 80 pour la ventilation hygroréglable – qui adaptent le flux d’air en fonction du niveau d’humidité à l’intérieur. Ce type de ventilation équipe déjà plus de 90 % des nouveaux bâtiments résidentiels.

Six indicateurs de performance identifiés grâce à un consortium d’experts à l’échelle internationale pourraient être utilisés dans cette future approche basée sur la performance :

  • quatre qualifiant la qualité de l’air intérieur : basés sur l’exposition au dioxyde de carbone (CO2), aux particules fines (PM2,5), au formaldéhyde et à l’humidité ;

  • deux qualifiant la performance énergétique : les pertes thermiques par renouvellement d’air et la consommation électrique des moteurs de ventilation.

La ventilation doit être perçue non seulement comme un moyen d’économiser de l’énergie mais surtout comme le véritable « poumons » d’un bâtiment, même si nos normes et réglementations peinent encore à l’intégrer.


Les auteurs remercient l’Ademe – numéro de subvention 2262D0108 – pour le financement de la contribution du Cerema au projet SmartAIR ainsi que le groupe d’experts de l’Annexe 86 de l’Agence internationale de l’énergie (Programme IEA-EBC).

The Conversation

Gaelle Guyot a reçu des financements de l’ADEME et de l’ANR via différents projets de recherche. Elle est lauréate d’appels à projets de type BATRESP ou AQACIA.

Valérie Leprince a reçu des financements de l’ADEME pour plusieurs projets de recherche.

Baptiste Poirier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La ventilation, le « poumon » du bâtiment pour allier qualité de l’air et performances énergétiques – https://theconversation.com/la-ventilation-le-poumon-du-batiment-pour-allier-qualite-de-lair-et-performances-energetiques-277983

Audiovisuel public : le rapport Alloncle ignore la transformation de l’espace informationnel. Comment y répondre ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Nathalie Sonnac, Professeure en sciences de l’information et de la communication, Université Paris-Panthéon-Assas

Le rapport Alloncle raisonne dans le cadre hérité du siècle dernier (chaînes, temps de parole, obligations éditoriales). Or, les plateformes numériques ont reconfiguré en profondeur l’espace informationnel. Comment penser le futur de l’audiovisuel public dans ce contexte inédit ?


Le très contesté rapport parlementaire sur l’audiovisuel public pose une question simple : comment réformer l’audiovisuel public français ? Après plusieurs mois d’auditions de députés, dirigeants de chaînes, journalistes, producteurs et régulateurs autour de trois thèmes (neutralité, fonctionnement et financement), il dresse un constat sévère : biais éditoriaux, manquements au pluralisme, gouvernance défaillante, coûts excessifs, organisation inefficiente. Sont proposés une rationalisation des chaînes, le renforcement des contrôles ainsi que des restructurations et économies massives.

L’un des problèmes de ce rapport est qu’il est déjà obsolète, car il s’est construit sur un angle mort. Il identifie certains dysfonctionnements internes mais demeure largement aveugle aux transformations systémiques qui redéfinissent aujourd’hui le rôle même de l’audiovisuel public. Il continue de raisonner dans un cadre largement hérité du XXe siècle : celui des chaînes, des temps de parole, des obligations éditoriales et du pluralisme des antennes. Or le centre de gravité du système informationnel s’est déplacé. Les acteurs qui structurent aujourd’hui massivement l’accès à l’information ne sont plus d’abord les chaînes de télévision ou les radios publiques, mais les grandes plateformes numériques qui organisent la visibilité des contenus, hiérarchisent les informations, orientent les flux d’attention et déterminent ce qui circule dans l’espace public.

Peut-on proposer une refonte globale de l’audiovisuel public sans prendre en considération les mutations profondes de l’espace informationnel ? La question n’est plus seulement : « Les médias respectent-ils leurs obligations ? » Elle devient : « Dans quelles conditions se forme désormais l’opinion publique ? »

L’économie de l’attention

C’est ici que l’analyse économique devient essentielle. Le rapport insiste beaucoup sur les coûts de l’audiovisuel public, mais beaucoup moins sur les modèles économiques qui transforment la circulation de l’information. Pourtant, c’est là que se joue une part décisive du problème démocratique.

Les plateformes numériques reposent sur des modèles fondés sur la captation de l’attention. Leur objectif n’est pas prioritairement de produire une information fiable ou pluraliste, mais de maximiser l’engagement : clics, réactions, commentaires, temps passé. Cette logique économique modifie profondément les incitations à produire de l’information. Elle favorise les contenus émotionnels, polarisants, simplifiés, spectaculaires, au détriment des formats plus complexes, nuancés ou coûteux à produire.

Dans ce nouvel environnement, les médias eux-mêmes se transforment sous contrainte. La compétition ne se joue plus seulement entre chaînes publiques et privées, mais entre tous les producteurs de contenus cherchant à capter une ressource devenue rare : l’attention disponible. L’information entre alors dans une économie de la visibilité dominée par la viralité.

Le rapport parlementaire évoque les réseaux sociaux, les nouveaux usages ou la fragmentation des audiences, mais ces éléments restent périphériques dans son raisonnement. Les plateformes apparaissent comme un simple contexte : elles sont pourtant devenues le cœur de l’écosystème informationnel.

Cette mutation change profondément la question du pluralisme. Pendant longtemps, le pluralisme consistait principalement à garantir une diversité de courants politiques et d’opinions dans les médias. Aujourd’hui, le problème est plus vaste. Ce qui est en jeu, ce n’est plus seulement qui parle, mais ce qui est rendu visible. Les algorithmes hiérarchisent les contenus selon leur capacité à retenir l’attention. Ils créent des effets de focalisation, d’amplification et parfois de radicalisation.

C’est dans ce contexte qu’il faut comprendre la montée des fake news, la polarisation du débat public ou encore la fatigue informationnelle. Le problème ne réside pas uniquement dans des erreurs journalistiques ou des biais éditoriaux, mais dans un environnement informationnel entier structuré par des logiques d’influence permanentes.

Nous ne sommes pas dans une démocratie privée de liberté. Nous sommes dans une démocratie où les conditions mêmes de formation de l’opinion sont transformées par des mécanismes économiques, techniques et algorithmiques largement invisibles : une démocratie sous influence.

Pourquoi l’information ne peut être abandonnée aux seules logiques de marché

Cette transformation fragilise les médias traditionnels et surtout remet en cause les conditions mêmes de production d’une information d’intérêt général.

L’information n’est pas un bien économique comme les autres. Sa valeur sociale dépasse largement sa valeur marchande. Une enquête longue, un reportage international, une couverture locale ou un travail de vérification produisent des effets collectifs qui excèdent leur rentabilité immédiate : compréhension du monde, participation civique, circulation de références communes, capacité à débattre démocratiquement.

Or le marché ne garantit pas spontanément la production de ces contenus. Les formats longs, coûteux, peu viraux ou faiblement monétisables sont précisément ceux que les logiques de plateformes tendent à marginaliser.

La concurrence n’est donc pas symétrique. Les médias de service public continuent d’assumer des missions de vérification, de couverture territoriale, de production culturelle ou d’investigation dans un environnement où les plateformes captent l’essentiel de la croissance publicitaire sans supporter les mêmes obligations.

L’audiovisuel public ne constitue donc pas seulement un acteur parmi d’autres du paysage médiatique. Il représente une infrastructure démocratique destinée à corriger les défaillances d’un marché qui, laissé à lui-même, ne produit ni pluralisme suffisant, ni information de qualité accessible à tous, ni espace public commun.

Quelles réformes concrètes pour adapter le service public audiovisuel ?

Reconnaître le rôle démocratique du service public ne signifie pas défendre le statu quo.

Le défi n’est pas seulement de corriger les dysfonctionnements, mais de lui donner les moyens d’affronter l’économie de l’attention et les nouvelles architectures numériques. L’audiovisuel public doit être réformé pour affronter cet environnement, non pour s’y effacer.

Une partie de sa fragilisation vient d’abord des hésitations et contradictions de l’État actionnaire lui-même. Depuis plusieurs années, les ressources publiques ont été fragilisées alors même qu’elles représentent l’essentiel du financement de France Télévisions. Le dernier rapport de la Cour des comptes évoque une forte dégradation des capitaux propres du groupe et une situation de trésorerie particulièrement préoccupante. La cause est identifiée : baisse programmée des dotations publiques, absence de visibilité durable et anticipation tardive de la gravité de la situation. Réformer un acteur aussi central sans sécuriser les conditions de son financement revient à fragiliser davantage un édifice déjà sous tension.

Mais les difficultés financières ne suffisent pas à tout expliquer. Le fonctionnement interne reste marqué par une organisation rigide : cartographie cloisonnée de 160 métiers qui rend la polyvalence difficile et complique l’évolution des compétences, progression salariale liée à l’ancienneté qui fait augmenter mécaniquement la masse salariale même lorsque les effectifs diminuent, ou encore existence de dispositions sociales héritées du passé (avantages en nature, régimes spécifiques, règles d’organisation) qui limitent les gains de productivité.

La gouvernance éclatée engendre des doublons de fonctions supports de l’ordre de 17 % selon le rapport de l’IGF ou l’adoption de réformes stratégiques de fond. C’est pourtant ce qu’ont fait la plupart des démocraties européennes (Belgique, Espagne, Royaume-Uni, Italie, Finlande ou Suisse) regroupant leurs services publics audiovisuels. C’est ce que recommande aussi la « Mission d’accompagnement à la constitution d’une holding France Médias », menée par l’ancienne directrice des antennes Radio France et de France Inter, Laurence Bloch en 2025.

De surcroît, l’audiovisuel public doit conquérir impérativement les publics jeunes et jouer un rôle central dans l’éducation aux médias et à l’information (EMI). Arte a montré qu’un média public pouvait toucher un public jeune grâce à une stratégie numérique exigeante. Cela suppose des investissements massifs dans les formats courts, les contenus interactifs ou encore des outils de vérification en temps réel. Dans un espace informationnel saturé, polarisé et algorithmisé, la capacité des citoyens à distinguer un fait d’une opinion, à identifier une manipulation, à comprendre comment se fabrique l’information, est devenue une condition ordinaire de la citoyenneté.

En 2026, près de 41 % des Français déclaraient utiliser les réseaux sociaux, les influenceurs et les outils d’intelligence artificielle pour s’informer sur l’actualité politique. La question de l’éducation aux médias n’est peut plus être marginale, elle touche aux conditions de formation du jugement démocratique. L’engagement doit être structurel : un pôle dédié au sein de la holding, adossé à l’éducation nationale, en charge de produire des contenus pédagogiques, des outils de décryptage et de formations à destination de tous les publics, scolaires, adultes et seniors.

L’enjeu n’est pas seulement de préserver des chaînes ou des structures existantes, mais de maintenir, dans un paysage fragmenté par les algorithmes et polarisé par les chaînes d’opinion, un espace où le citoyen n’est pas réduit à un profil, à une cible ou à un consommateur d’émotions. La consommation des programmes de façon délinéarisée (en streaming) va s’installer comme la norme de la consommation des contenus audiovisuels. Une plateforme unique de l’ensemble des productions de l’audiovisuel public participerait d’un espace d’information commun. La réforme annoncée par la présidente de France Télévisions, Delphine Ernotte Cunci, ce 12 mai « streaming first » est peut-être la première pierre de ce nouvel édifice.

Réformer l’audiovisuel public est un choix de société, celui de décider que la démocratie a besoin d’un espace d’information commun et qu’il est indispensable d’agir en conséquence.

Et c’est là l’une des ambiguïtés majeures du rapport Alloncle. Il déconstruit la légitimité d’un système, tout en affirmant qu’il faut le maintenir. Le milliard d’économies annoncé repose surtout sur une réduction du périmètre du service public (en termes d’offre, de coûts et d’organisation) avec le pari que cette contraction n’affectera pas ses missions. C’est un point fragile du raisonnement.

Affaiblir le service public : un risque démocratique

On ne protège pas une démocratie en affaiblissant ses digues. L’audiovisuel public est l’une d’elles : pas la seule, mais une digue essentielle qui organise l’accès de tous à une information qui se doit d’être vérifiée, indépendante des intérêts commerciaux et des pressions politiques.

Si l’audiovisuel public venait à disparaître, le marché ne comblerait pas le vide. Il le réorganiserait selon ses propres logiques. L’information deviendrait un produit entièrement soumis aux impératifs d’audience et de rentabilité. Les territoires les moins attractifs seraient les moins couverts. Les formats coûteux (enquêtes longues, reportages internationaux, présence de proximité) seraient les premiers sacrifiés. La polarisation progresserait. Et les citoyens les plus vulnérables à la désinformation seraient les plus exposés.

Cette hypothèse n’a rien d’abstrait. À un an d’une élection présidentielle, des forces politiques ont fait du démantèlement de l’audiovisuel public un objectif assumé. Pendant ce temps, les plateformes numériques continuent de remodeler l’espace informationnel sans avoir réellement à rendre des comptes sur les effets démocratiques de leurs algorithmes.

La disparition du service public audiovisuel ne serait pas un simple ajustement budgétaire. Elle constituerait un recul démocratique – silencieux, progressif, peut-être irréversible.


Nathalie Sonnac est l’autrice de Qui veut la peau de l’audiovisuel public ? aux éditions de l’Observatoire, 2026.

The Conversation

Nathalie Sonnac est aussi membre du Laboratoire de la République

ref. Audiovisuel public : le rapport Alloncle ignore la transformation de l’espace informationnel. Comment y répondre ? – https://theconversation.com/audiovisuel-public-le-rapport-alloncle-ignore-la-transformation-de-lespace-informationnel-comment-y-repondre-282408

Comprendre les violences xénophobes en Afrique du Sud

Source: The Conversation – France in French (3) – By Philippe Gervais-Lambony, Professeur émérite de géographie, spécialiste de l’Afrique du Sud, Université Paris Nanterre

L’Afrique du Sud connaît depuis 2008 des vagues récurrentes de violences xénophobes visant des migrants, dans un contexte de pauvreté, de chômage massif et de défiance envers l’État. Des mouvements nationalistes relayés par les réseaux sociaux accusent les étrangers d’être responsables de la criminalité et de la dégradation des services publics, avec le soutien implicite ou explicite de nombreux acteurs politiques.


En 1974, Hugh Masekela, célèbre jazzman sud-africain, enregistre ce qui est devenu sa chanson la plus populaire, véritable hymne de la lutte contre l’apartheid : Stimela (coal train). Il y raconte la souffrance des travailleurs recrutés de force par le régime de Pretoria :

« There is a train that comes from Namibia and Malawi, there is a train that comes from Zambia and Zimbabwe, there is a train that comes from Angola and Mozambique, from Lesotho, from Botswana, from Zwaziland, from all the hinterland of Southern and Central Africa. This train carries young and old, African men who are conscripted to come and work on contract in the golden mineral mines of Johannesburg… »

(« Il y a un train qui vient de Namibie et du Malawi, il y a un train qui vient de Zambie et du Zimbabwe, il y a un train qui vient d’Angola et du Mozambique, du Lesotho, du Botswana, du Swaziland, de tout l’arrière-pays de l’Afrique australe et centrale. Ce train transporte jeunes et vieux, des hommes africains enrôlés de force pour venir travailler sous contrat dans les mines d’or de Johannesburg… »)

Cet hommage aux opprimés en est aussi un aux migrants déracinés par le système raciste, et rappelle à quel point les migrations sont consubstantielles à l’histoire de l’Afrique du Sud.

Comment en est-on alors arrivé à ce que, en avril 2026, les rues des métropoles sud-africaines soient envahies par des foules appelant à l’expulsion des étrangers, pointant du doigt d’autres Africains noirs comme étant la cause de tous leurs maux ? Comment le pays dont la Constitution de 1996, modèle d’inclusion, protégeait les droits de tous les réfugiés, est-il devenu le théâtre des violences xénophobes récurrentes ?

2008-2019, des vagues successives de violences xénophobes

En mai 2008, une vague de violences inédites (plus de 50 morts et de 60 000 déplacés) est venue ternir l’image de la « nation arc-en-ciel » : les scènes d’agression contre les étrangers, poursuivis jusque dans leurs maisons, parfois brûlés vifs, ont envahi les médias du monde entier et conduit à une intervention de l’armée dans les townships et les bidonvilles des grandes villes.

Des violences de ce type se sont reproduites plus tard : en 2013, au Cap, contre des commerçants originaires de la Corne de l’Afrique ; en 2015, à Durban, peu après que le roi des Zoulous (une des plus puissantes et influentes autorités dites « traditionnelles », instrumentalisées par le régime d’apartheid et maintenues officiellement après 1994) a appelé au départ des « étrangers » ; en 2017, les propos anti-immigrés du maire de Johannesburg Herman Mashaba précèdent de peu une nouvelle vague de violences ; en 2019, à Durban et dans le Gauteng, les Nigérians et les Ghanéens sont systématiquement visés. Dans tous les cas, il est toujours question d’un phénomène urbain, et les attaques ont lieu essentiellement dans les townships et les quartiers informels.

La stigmatisation des migrants d’Afrique noire semble être devenue un trait caractéristique de la démocratie sud-africaine. Aucun des principaux partis politiques ne peut s’en dire innocent, et certainement pas le Congrès national africain (ANC), au pouvoir depuis 1994, qui, à chaque campagne électorale, voit certains de ses candidats sortir la « carte xénophobe » et a également mis en place une législation de plus en plus restrictive et répressive en matière d’immigration, bien éloignée des idéaux des années 1990 et qui finit pratiquement par légitimer le rejet des migrants.

L’approche des élections municipales de novembre 2026 n’est d’ailleurs pas sans lien avec les manifestations actuelles. Celles-ci ont cependant des caractéristiques nouvelles : elles se présentent comme portées par des « mouvements citoyens » et leurs leaders tiennent un discours en apparence légaliste, assumant d’être pleinement visibles jusque dans l’espace public des centres-villes. Ils sont souvent issus du monde des médias, voire des influenceurs – ce qui explique que les réseaux sociaux jouent un rôle majeur dans ces mobilisations xénophobes.

Les nouveaux visages de la haine

Ainsi est née en 2021, à Soweto, l’opération Dudula – qui signifie littéralement « forcer » ou « abattre » en IsiZulu (la langue zouloue) –, une organisation nationaliste qui affirme « lutter contre la criminalité et la dégradation des services publics ». Blocage à l’entrée des écoles ou des services de santé pour en interdire l’accès aux étrangers, attaques violentes des locaux d’entreprises accusées d’employer des étrangers ; autant de modes d’action largement médiatisés sur les réseaux sociaux. Zandile Dabula, 36 ans, présidente du mouvement, déclare à la presse :

« La plupart des problèmes que nous rencontrons sont causés par l’afflux de ressortissants étrangers. Notre pays est en désordre. »

Une autre jeune femme dirige le mouvement March and March, l’organisateur des manifestations actuelles. Né à Durban en 2025, ce collectif a pour visage Jacinta Ngobese-Zuma, une ancienne vedette de la radio, 39 ans, née à Kwamashu, l’un des grands townships de Durban. Elle appelle à l’expulsion des migrants illégaux et dénonce l’« inaction » de l’État face aux criminels et trafiquants. Elle vise plus spécifiquement les migrants du Nigeria et du Ghana – ce qui a d’ailleurs fait réagir officiellement les gouvernements de ces deux pays – et refuse la qualification de « xénophobe », affirmant n’avoir rien contre les étrangers « légaux ».

Début avril 2026, son mouvement manifeste violemment dans la ville d’East London (KuGompo City dans l’Eastern Cape) pour dénoncer le prétendu couronnement d’un roi igbo (groupe ethnique du Nigeria) dans la région. À la fin du mois, March and March manifeste à Johannesburg. Herman Mashaba, ancien maire et candidat aux prochaines élections municipales pour le parti ActionSA, vient lui faire part de son soutien.

Ces mouvements xénophobes font aussi circuler des chiffres validant le sentiment d’une invasion d’amaKwerekwere (« barbares »), désignation courante et péjorative des étrangers en IsiZulu, alors qu’il y aurait, en réalité, entre 3 millions et 4 millions d’immigrés sur une population totale de près de 63 millions – une proportion similaire à celle de nombreux pays du monde.

Le principal changement depuis 1994 est que si la majorité des étrangers sont toujours originaires d’Afrique australe (près de 70 % selon le service statistique national), les flux migratoires viennent désormais aussi d’Afrique de l’Ouest et de la Corne de l’Afrique. Ces « nouveaux » arrivants sont très présents dans le secteur du commerce informel (ce qui en fait des cibles visibles et faciles), mais nombreux sont aussi, parmi eux, des travailleurs qualifiés –médecins, ingénieurs, enseignants – dont l’Afrique du Sud a cruellement besoin. Certes, le nombre de migrants a augmenté. Pourtant, rapporté à la population totale du pays, le poids des étrangers reste relativement modeste.

La colère des « frustrés relatifs » ?

C’est donc plutôt l’échec des gouvernements post-apartheid à réduire la pauvreté et les inégalités et à faire reculer la criminalité qui est le plus souvent pointé comme cause de la xénophobie.

En Afrique du Sud aujourd’hui, le taux de chômage dépasse les 30 % (et est bien plus élevé dans les espaces les plus paupérisés) et plus de la moitié de la population vit sous le seuil de pauvreté, alors que l’enrichissement des élites a été extrême. Les inégalités, et surtout la pauvreté, sont des facteurs de « frustration relative » (relative deprivation). Leur inscription dans l’espace hérité concentre géographiquement le sentiment d’injustice dans les townships et plus encore dans les quartiers informels – c’est-à-dire les espaces où étaient, sous l’apartheid, cantonnées les populations noires.

Sous la présidence de Jacob Zuma (2009-2018), les inégalités ont explosé et la corruption s’est généralisée massivement à tous les niveaux de l’État. Le ministère de l’intérieur n’a pas été épargné : en février 2026, une enquête commandée par le président Ramaphosa (à la tête du pays depuis 2018) a révélé que de nombreux fonctionnaires acceptaient des pots-de-vin pour attribuer des visas. Or, c’est aussi à cette période que le quotidien des Sud-Africains s’est dégradé : coupures d’eau et d’électricité, infrastructures en déliquescences, services publics à l’agonie, criminalité endémique…

La méfiance à l’égard des forces de l’ordre s’est aussi accrue. La police, largement corrompue et violente, réprime et harcèle systématiquement les étrangers alors que sa tolérance à l’égard des groupes de « vigilants » voire des gangs criminels, notamment liés au narcotrafic, est bien connue.

La fracturation de la société est également une conséquence de la multiplication des mobilisations identitaires. Le régime d’apartheid était déjà fondé sur la ségrégation ethnique, au-delà de la seule ségrégation raciale (l’ensemble du système des bantoustans était une mise en œuvre de cette double ségrégation, raciale et ethnique, qui permettait de diviser la population noire pour mieux la contrôler).

Jacob Zuma a, à son tour, largement instrumentalisé l’identité ethnique zouloue (un des neuf grands groupes ethniques sud-africains, numériquement le premier puisqu’il rassemble près de 25 % de la population totale du pays), notamment lors de son procès pour viol en 2006 (à l’issue duquel il a été acquitté) quand ses partisans manifestaient vêtus de t-shirts « Real Zulu Boy ».

On ne s’étonnera donc pas que le mouvement March and March soit né à Durban (ville où, comme dans toute la province du Kwazulu-Natal, la population noire est à une écrasante majorité zouloue) et, qu’en tête de ses cortèges, viennent souvent des hommes en tenue traditionnelle zouloue. Cette forme particulière d’ethnicisation accompagne et nourrit la montée en puissance des mouvements nationalistes et populistes.

En Afrique du Sud, les modalités des processus liés à l’accroissement des inégalités et au repli identitaire nationaliste sont particulièrement violentes dans une société « à vif ». Mais le sentiment anti-migrants est bel et bien porté par des acteurs politiques et sociaux. Dans un contexte où la défiance envers l’État ne cesse de croître (celle-ci étant davantage aggravée par les accusations de corruption portées contre le chef de l’État, risquant de donner lieu à une procédure de destitution en 2026) et où la participation politique est en déclin, c’est bien pour la démocratie sud-africaine elle-même qu’il y a à s’inquiéter.

The Conversation

Philippe Gervais-Lambony ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comprendre les violences xénophobes en Afrique du Sud – https://theconversation.com/comprendre-les-violences-xenophobes-en-afrique-du-sud-282570

Au Sahel, la difficile équation entre la terre, l’eau et les populations

Source: The Conversation – France in French (3) – By Christian Bouquet, Chercheur au LAM (Sciences-Po Bordeaux), professeur émérite de géographie politique, Université Bordeaux Montaigne

Pour analyser les conflits dans le Sahel, il faut commencer par une arithmétique simple : il y a de plus en plus de monde, et de moins en moins d’eau sur des terres qui se réduisent.


Le 25 avril 2026, un conflit autour d’un puits a coûté la vie à 42 personnes dans la province de Wadi Fira, dans l’est du Tchad. Selon les autorités, il s’agissait d’une « dispute entre deux familles vivant sur ce territoire ». L’une faisait partie de la communauté des éleveurs transhumants, l’autre de celle des cultivateurs sédentaires. Dans toute la zone sahélienne, les puits sont souvent des lieux de tension, comme ici à Kouré, au Niger :

Puits dans la région de Kouré (Niger). À gauche, les femmes appartiennent à la communauté djerma, cultivateurs sédentaires. À droite, les hommes sont des Peuls, éleveurs transhumants.
Christian Bouquet, FAL

Sur cette image, on distingue au fond, dans la brume de l’harmattan, les cases du village des cultivateurs sédentaires djermas. Le troupeau de l’éleveur peul est en repli de transhumance ; il descend vers le sud au gré des pâturages, souvent confondus avec les champs de culture des paysans, surtout quand tout le monde converge vers le puits. Les conflits agro-pastoraux se multiplient dans cette région. Selon International Crisis Group, ils auraient fait plus d’un millier de morts et près de 2 000 blessés entre 2021 et 2024.

Si la géographie ne sert pas toujours à faire la guerre, elle reste toutefois très utile pour mieux comprendre ces conflits dans la mesure où c’est, par définition, une discipline « de terrain ». Rappel : le Sahel est une construction géographique. C’est « le rivage » du désert, et sa limite nord (telle qu’elle a été définie par Robert Capot-Rey en 1953) est celle du cram-cram (Cenchrus biflorus) et de l’isohyète 200 mm.

En effet, le cram-cram, petite graminée dont les glumes à crochet « interdisent l’entrée de la prairie à quiconque n’est pas chaussé ou monté », ne pousse pas si les précipitations sont inférieures à 200 mm. Naturellement, cette limite pluviométrique ne concerne pas que le cram-cram. Aucune culture vivrière, même la céréale la moins exigeante – comme le mil –, ne peut être pratiquée au-dessous de 250 mm de précipitations, de préférence bien réparties et bien dosées entre juin et septembre. Autant dire que les agriculteurs sédentaires connaissent la limite nord de leur implantation.

Le fardeau des sécheresses à répétition

Longtemps, les éleveurs nomades ou semi-nomades ont davantage joué avec cette contrainte, car une bonne pluie peut toujours faire naître un pâturage temporaire aux franges du désert. Mais ils devaient ensuite se replier vers le sud, et composer avec les paysans sédentaires afin d’éviter de faire piétiner par leurs troupeaux les champs cultivés. Parfois, des accords avaient été passés entre les uns et les autres autour de la fumure animale ou sur la récolte des fruits de quelques arbres, comme l’acacia gommier, dont les éleveurs pouvaient être considérés comme « propriétaires » car ils en avaient été les planteurs. C’était d’ailleurs le cas autrefois dans cette région orientale du Tchad, où a eu lieu le drame du 25 avril 2026.

Mais cette situation apparemment équilibrée qui prévalait avant et pendant la colonisation a été progressivement modifiée par deux facteurs de changement dont l’addition a sensiblement restreint l’espace occupé par les deux communautés.

Il y a d’abord eu la succession des sécheresses et, plus globalement, une péjoration très sensible des précipitations depuis 1970, ainsi qu’il apparaît sur ce diagramme :

Les conséquences de cet assèchement du climat débouchent aussi sur une autre représentation graphique, moins souvent évoquée mais plus concrète :


Geoconfluences/Christian Bouquet

En effet, selon Monique Mainguet, l’isohyète 200 mm a migré de 250 km vers le sud depuis 1900. Sans aller jusqu’à calculer avec précision la surface ainsi gagnée par le désert, en croisant ce chiffre avec la longueur méridienne du Sahel (de la Mauritanie à l’Érythrée), soit près de 6 500 km, on peut retenir qu’au moins 1 500 000 km² ont été perdus en quelques décennies par les éleveurs et les cultivateurs qui y vivaient encore au siècle dernier.

Une population qui a presque quadruplé en cinquante ans

Et dans cet espace ainsi rétréci, un autre paramètre a bougé : la population. Elle a presque quadruplé en cinquante ans : 135 millions en 2020 (contre moins de 40 millions dans les années 1970), et pourrait s’élever à 330 millions d’habitants en 2050.

L’équation est dès lors inquiétante : quand les éleveurs ne trouvent plus l’herbe et l’eau qui sont leurs repères millénaires, quand les cultivateurs attendent vainement la pluie qui rythmait leurs saisons, ils deviennent des migrants climatiques – bien qu’ils ne soient pas reconnus comme tels. Et rien n’a été prévu pour eux dans les zones méridionales de l’Afrique sahélienne. Lorsque cette migration s’ajoute aux mouvements de déplacés internes et de réfugiés chassés de chez eux par les conflits, on peut clairement ressentir un profond découragement.

Passer à l’étape suivante devient alors quasiment impossible. Celle-ci consisterait à développer une vision d’avenir pour les trente prochaines années à partir de notre constat : il y a trop de monde sur des terres disponibles restreintes alors que les ressources en eau (pluviale) diminuent.

Dessiner des projections dans le temps long

Dans une logique aménagiste, on peut imaginer des éleveurs qui renonceraient au nomadisme, et même au semi-nomadisme, pour se convertir à une forme de stabulation d’abord partielle puis totale, et imaginer des cultivateurs allant chercher l’eau là où elle se trouve encore (notamment dans les nappes souterraines), afin de produire davantage dans des conditions plus sécurisées, voire de cultiver du fourrage pour ceux avec lesquels ils étaient jusqu’alors en concurrence.

On ne rêve pas : cette formule a été testée dans les années 1970 lorsque les polders du lac Tchad étaient si prometteurs qu’on pouvait y réaliser trois récoltes par an, et sept à huit coupes de fourrage Pennisetum dans le même temps. Dans cette zone, où les pluies dépassaient rarement 250 mm, les paysans savaient utiliser l’eau du lac et des nappes, et l’expérience d’embouche qui avait été tentée à Bol avait permis d’engraisser les bovins de 90 kg en moyenne en six mois.

Depuis, dans cette région peut-être plus encore qu’ailleurs, le vent de l’histoire a tout emporté.

Ranch d’embouche dans les polders du lac Tchad, en 1974.
Christian Bouquet, FAL

C’est donc une arithmétique simple, par laquelle il faudrait sans doute toujours commencer quand on analyse les conflits sahéliens, du Darfour au Mali : plus de monde et moins d’eau sur des terres disponibles qui se réduisent. Certes, on ne doit pas occulter les autres facteurs de tensions (zones grises abandonnées par les États, mauvaise gouvernance, corruption, conflits intercommunautaires, groupes armés, djihadisme, trafics, etc.). Mais il ne faut pas non plus s’enfermer dans le déni de peur de stigmatiser telle ou telle communauté.

Il faut – surtout – essayer de dessiner des projections sur le temps long sans craindre les critiques « ethnographiques ». Personne ne peut imaginer un éleveur peul devenu sédentaire, chaussé de bottes en caoutchouc, armé d’une fourche et distribuant du foin à ses vaches. Et pourtant…

The Conversation

Christian Bouquet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Au Sahel, la difficile équation entre la terre, l’eau et les populations – https://theconversation.com/au-sahel-la-difficile-equation-entre-la-terre-leau-et-les-populations-281834

Les conflits d’intérêts sont la norme. Nos politiques continuent de les traiter comme des exceptions

Source: The Conversation – in French – By Bryn Williams-Jones, Professor of Bioethics and Director of the Department of Social and Preventive Medicine, École de santé publique, Université de Montréal

Les conflits d’intérêts sont à juste titre considérés comme problématiques : ils peuvent introduire des biais, compromettre l’objectivité et éroder la confiance. Certaines situations sont suffisamment graves pour être interdites. Mais la plupart sont moins évidentes.


À l’université, les conflits d’intérêts ne sont pas des anomalies. Ils font partie du fonctionnement ordinaire des activités académiques – recherche, encadrement, évaluation, attribution de ressources. Pourtant, ils continuent d’être traités comme des écarts à corriger plutôt que comme des tensions à organiser.

Qu’il s’agisse de l’évaluation des demandes de subvention, de la direction d’étudiants, de la publication scientifique ou de la gouvernance interne, les universitaires occupent simultanément des rôles multiples – chercheur, collègue, mentor, évaluateur – qui créent des zones de tension structurelles. Ces tensions apparaissent clairement dans certaines situations ordinaires.

Évaluer ses pairs : un terrain propice aux conflits d’intérêts

Prenons un cas banal : l’évaluation des demandes de subvention. Une professeure ou un professeur est invité à siéger sur un comité. Parmi les dossiers, plusieurs proviennent de personnes issues de son réseau professionnel – anciennes collaborations, collègues du même champ, parfois des concurrentes ou des concurrents directs.

Les règles sont claires : déclarer les liens pertinents et se retirer en cas de conflit. Mais, dans la pratique, les frontières sont floues. À partir de quand une proximité intellectuelle devient-elle un conflit ? Le fait d’avoir publié sur le même sujet ? D’avoir déjà échangé des commentaires sur un projet ?

La personne chargée de l’évaluation doit alors arbitrer entre plusieurs exigences : être impartiale, reconnaître la qualité scientifique, ne pas pénaliser indûment un projet concurrent, et préserver des relations professionnelles durables. À l’inverse, se retirer trop largement fragilise le fonctionnement même du système, en réduisant le nombre d’expertes et d’experts disponibles.

Ce type de situation n’est pas exceptionnel – il est constitutif du fonctionnement académique.




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Des règles claires, des situations ambiguës

Dans la plupart des universités, ainsi que chez les organismes subventionnaires, la gestion des conflits d’intérêts repose sur un triptyque bien établi : identification, évaluation et gestion.

Par exemple, les règlements institutionnels exigent la déclaration des intérêts financiers ou relationnels, et prévoient des mécanismes de retrait des processus décisionnels lorsque ces intérêts sont jugés incompatibles avec l’impartialité attendue. Les politiques en vigueur dans les universités canadiennes et chez les organismes subventionnaires illustrent bien cette approche, centrée sur la transparence et la gestion ponctuelle des situations à risque.

Ce cadre est indispensable – mais il repose implicitement sur une conception des conflits comme des situations exceptionnelles, localisables, et, idéalement, évitables. Or, dans la pratique académique, une grande partie des conflits ne peut ni être éliminée, ni même clairement circonscrite.

Les chercheuses et les chercheurs collaborent avec l’industrie, conseillent des gouvernements, participent à des entreprises en démarrage et naviguent entre différents rôles, académiques et non académiques. Les professeures et les professeurs enseignent et encadrent des étudiantes et des étudiants qu’ils doivent à la fois évaluer et soutenir. Les administratrices et les administrateurs arbitrent entre les intérêts du corps professoral, des partenaires externes – publics et privés – et de l’institution.

Ces activités s’inscrivent dans des configurations où plusieurs intérêts se chevauchent, souvent de manière difficile à démêler. Dans ces contextes, les conflits d’intérêts ressemblent moins à des incidents isolés qu’à des conditions durables qui doivent être interprétées et gérées.

Un malentendu persistant

Malgré cela, les conflits d’intérêts restent mal compris dans le milieu universitaire. Ils sont encore largement perçus comme des fautes personnelles ou des accusations de manquement, plutôt que comme des situations nécessitant une analyse rigoureuse.

Ce malentendu a des effets concrets. Il peut susciter des réactions défensives, amplifier les tensions et, dans certains cas, mener à des allégations formelles d’inconduite – non pas en raison d’une intention malveillante, mais parce que des situations problématiques n’ont pas été reconnues comme telles et n’ont donc pas été prises en charge de manière appropriée.




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Au fil de plusieurs décennies de travail sur les conflits d’intérêts, notamment dans le cadre de comités disciplinaires appelés à examiner des allégations d’inconduite, j’ai constaté à quel point ces situations sont mal interprétées dès le départ. Ce qui commence comme une question de chevauchement d’intérêts est rapidement reformulé en question de responsabilité individuelle.

L’attention se déplace alors de la compréhension de la situation vers la défense des positions, ce qui rend toute résolution constructive plus difficile.


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Des événements aux situations

Une partie du problème tient à la manière dont nous concevons les conflits d’intérêts. Ils sont souvent envisagés comme des phénomènes statiques et facilement identifiables : soit un conflit existe, soit il n’existe pas.

En pratique, ils sont dynamiques. Ils émergent progressivement, évoluent dans le temps et sont façonnés par des contextes institutionnels, des rôles professionnels et des relations. Les identifier exige plus qu’une simple déclaration : cela requiert une interprétation.

Il devient alors plus juste de considérer les conflits d’intérêts non comme des événements ponctuels, mais comme des situations où différents intérêts entrent en tension et peuvent, selon les contextes, affecter le jugement et la confiance.

Analyser ces situations implique de poser une série de questions : quels intérêts sont en jeu ? Quelle est leur intensité ? Comment peuvent-ils influencer les décisions ? Qui est concerné ?

Les approches de gestion mettent de plus en plus l’accent sur ce type d’analyse contextuelle, ainsi que sur des outils permettant d’identifier et d’évaluer les situations à risque avant qu’elles ne dégénèrent.

Au-delà de la conformité

Si l’on comprend les conflits d’intérêts de cette manière, les limites de nombreuses politiques institutionnelles apparaissent plus clairement. La déclaration ne résout pas un conflit et l’existence d’une règle ne suffit pas à assurer une gestion adéquate des situations. Les politiques centrées sur la conformité risquent ainsi de passer à côté du travail plus exigeant du jugement.

Cela conduit à une question plus fondamentale : si les conflits d’intérêts sont normaux et parfois inévitables, que devraient réellement viser les politiques ?

Une réponse consiste à ne pas chercher à éliminer complètement les conflits, mais à créer les conditions permettant de les reconnaître, d’en discuter et de les gérer de manière responsable.

Cela suppose un déplacement du regard – du contrôle vers l’interprétation, de la responsabilité individuelle vers une responsabilité partagée, et de la conformité formelle vers une délibération continue.

Les approches institutionnelles gagneraient à évoluer dans ce sens, en considérant les conflits d’intérêts comme des situations nécessitant une analyse structurée plutôt qu’une simple déclaration, et en offrant des repères pour orienter les décisions en pratique.

Gérer l’inévitable

Cela n’élimine ni l’ambiguïté ni l’incertitude et ne garantit pas de bonnes décisions. La résolution parfaite est rare. En pratique, la réduction des risques constitue souvent l’objectif le plus réaliste.

Dans cette perspective, les conflits d’intérêts ne sont pas des anomalies à éviter, mais des caractéristiques d’un système complexe. Les gérer exige plus que des règles. Cela requiert une attention au contexte, une ouverture à la discussion et la capacité d’exercer un jugement dans des situations marquées par l’incertitude et par la diversité des intérêts et des priorités.

Dans une grande diversité de contextes académiques, ces situations prennent des formes variées : chevauchement des rôles, attentes concurrentes et nécessité de prendre des décisions sans pouvoir dissiper entièrement les tensions en jeu.

L’enjeu n’est pas de banaliser ces situations ni d’en minimiser les risques. Il s’agit plutôt de reconnaître que traiter les conflits d’intérêts comme des accusations à résoudre peut empêcher de les comprendre – et, par conséquent, de les gérer efficacement.

Pour être pertinentes, les politiques doivent refléter la manière dont ces situations émergent et soutenir le travail, souvent difficile, de leur gestion, plutôt que de supposer qu’elles peuvent toujours être évitées.

La Conversation Canada

Bryn Williams-Jones ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les conflits d’intérêts sont la norme. Nos politiques continuent de les traiter comme des exceptions – https://theconversation.com/les-conflits-dinterets-sont-la-norme-nos-politiques-continuent-de-les-traiter-comme-des-exceptions-281692

Huit conseils pour améliorer son réseau professionnel quand on est introverti

Source: The Conversation – France (in French) – By Maura McAdam, Professor of Management, Dublin City University

Pression sociale, fatigue, petites conversations : le réseautage peut sembler éprouvant pour les introvertis. Nicoleta Ionescu/Shutterstock

Le réseautage n’est pas réservé aux extravertis. En s’appuyant sur leurs forces naturelles, les introvertis peuvent créer des relations professionnelles solides et durables, sans se transformer.


Le réseautage est souvent présenté comme une bonne occasion de démontrer ses qualités professionnelles – poignées de main assurées et échanges rapides dans des salles bondées. Pourtant, pour beaucoup de personnes, en particulier les introvertis, ces situations sont davantage épuisantes que stimulantes.

Nouer des contacts et créer des opportunités de cette manière peut donner l’impression que les extravertis y sont naturellement plus à l’aise. Mais cette idée, et son pendant, à savoir que les introvertis seraient de ce fait désavantagés, est trompeuse.

Le networking n’implique pas nécessairement d’être la personne que tout le monde remarque dans la pièce. Il peut simplement consister à construire des relations de manière authentique et durable. Dans mes recherches sur les femmes entrepreneures, notamment à travers les entretiens menés pour mon nouveau livre, Permission Granted (non traduit en français), j’ai observé que les introverties s’épanouissent lorsqu’elles s’appuient sur leurs forces naturelles plutôt que de jouer les extraverties.

Bien sûr, les hommes peuvent eux aussi être concernés et se heurter aux mêmes idées reçues. Quel que soit votre profil, et où que vous en soyez dans votre carrière, voici mes principaux conseils pour faire de votre introversion une force professionnelle.

1. Comprendre ses forces d’introverti

L’introversion n’est ni de la timidité ni un manque de confiance en soi. Elle renvoie à la manière dont une personne traite l’énergie et l’information. Beaucoup d’introvertis sont des penseurs profonds, de bons auditeurs et des communicants réfléchis – des qualités qui favorisent des relations professionnelles solides et durables.

Inutile de chercher à « faire le tour de la salle ». Se concentrer sur une ou deux conversations plus approfondies est souvent bien plus efficace que de disperser son énergie. Lorsqu’ils abordent le réseautage avec curiosité plutôt que comme une performance, les introvertis y trouvent souvent quelque chose de plus naturel – et de bien plus efficace.

2. Comprendre pourquoi le réseautage est plus difficile pour les introvertis

Dans l’ensemble de mes recherches, approfondies dans mon livre, j’insiste sur un point : le networking est un travail. Il mobilise de l’énergie cognitive et émotionnelle.

Les environnements animés peuvent être excessivement stimulants, et les conversations superficielles épuisantes. Quant à l’injonction à « performer » socialement, elle crée une pression bien avant même que l’événement ne commence.

3. Redéfinir le réseautage

Au fond, le réseautage consiste à créer du lien. Lorsqu’on le voit comme une occasion d’apprendre des autres plutôt que de les impressionner, la pression retombe. Un échange sincère peut marquer bien plus durablement qu’une série de présentations expédiées.

Les gens sont sensibles à la chaleur humaine, à l’attention et à l’intérêt authentique.

4. Tenir compte de son tempérament

La préparation est l’un des grands atouts des introvertis en matière de réseautage. Savoir clairement pourquoi vous participez à un événement permet d’orienter l’expérience et de limiter le sentiment de débordement.

Repérer à l’avance une ou deux personnes que vous aimeriez rencontrer peut aussi aider à se sentir plus ancré. Et prévoir quelques amorces de conversation – par exemple autour du thème de l’événement ou d’intérêts communs – facilite les échanges. Une simple présentation en une phrase suffit souvent pour engager la discussion, sans avoir à forcer les choses.

5. Choisir des environnements qui vous conviennent

Tous les contextes ne conviennent pas à tous les tempéraments. Les introvertis s’épanouissent souvent dans des formats plus structurés ou plus intimes : tables rondes, ateliers en petit comité, petits-déjeuners professionnels ou même échanges en tête-à-tête autour d’un café.

Les grands espaces informels peuvent être déstabilisants ; privilégier des alternatives n’est pas un évitement, c’est une stratégie.

6. Assurer le suivi à sa manière

Les introvertis excellent souvent dans cette phase plus discrète et réflexive de la relation : le suivi. Un message personnalisé sur LinkedIn ou une brève invitation à poursuivre l’échange peuvent faire toute la différence.

Cette manière posée et attentive d’entretenir des relations professionnelles est souvent l’un de leurs atouts – même s’ils n’en ont pas toujours conscience.

7. Protéger son énergie

Le réseautage mobilise une énergie bien réelle. Se sentir vidé après coup n’est pas un défaut, c’est biologique. Prévoir des temps de pause avant et après les événements, limiter leur nombre dans la semaine et s’accorder des respirations pendant les moments les plus denses permet de préserver son équilibre.

Les introvertis ont besoin de gérer leur énergie : intégrer des temps de récupération, protéger ses moments de calme et s’autoriser à se reposer est essentiel pour inscrire le réseautage dans la durée.

8. La profondeur plutôt que le volume

La culture professionnelle valorise souvent la voix la plus forte dans la pièce. Pourtant, les relations durables se construisent par l’écoute, la curiosité et la présence – autant de qualités que les introvertis apportent naturellement. C’est un point central de mes recherches : nul besoin de dominer une pièce pour créer des liens significatifs. Il suffit de réseauter d’une manière qui vous correspond.

Commencez modestement. Protégez votre énergie. Faites confiance à vos forces plus discrètes. C’est dans la profondeur, et non dans le volume, que les introvertis excellent.

The Conversation

Maura McAdam ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Huit conseils pour améliorer son réseau professionnel quand on est introverti – https://theconversation.com/huit-conseils-pour-ameliorer-son-reseau-professionnel-quand-on-est-introverti-281261

Les lecteurs, nouveau comité éditorial ? Le cas de « Shy Girl »

Source: The Conversation – in French – By Stéphanie Parmentier, Chargée d’enseignement à Aix-Marseille Université (amU), docteure qualifiée en littérature française et en SIC et professeure documentaliste. Chercheuse rattachée à l’IMSIC et au CIELAM, Aix-Marseille Université (AMU)

Bibliothèque publique de la ville de New York, à Manhattan. George Hodan

L’arrivée de l’intelligence artificielle bouleverse profondément le monde de l’édition. Des auteurs n’hésitent plus en effet à y recourir pour écrire, redéfinissant les conditions d’accès au marché du livre. Devant une telle mutation, les lecteurs ne sont plus de simples consommateurs : leur avis devient déterminant dans les choix éditoriaux, au point de faire reculer certains éditeurs. Faut-il les informer de l’usage de ces outils ? Et comment savoir ce qui, dans un texte, relève potentiellement de l’IA générative ?


Ce débat, loin d’être théorique, s’est récemment invité dans l’actualité éditoriale avec l’annonce de la publication du roman d’horreur Shy Girl de l’écrivaine américaine Mia Ballard, prévue au printemps 2026 par le groupe Hachette. Initialement auto-édité en 2025 et fort de presque 2 000 ventes, l’ouvrage avait en effet été repéré par Hachette Group Book pour rejoindre la collection Orbit.

Cependant, une partie des lecteurs a soupçonné que le livre avait été généré par l’intelligence artificielle, déclenchant une vive controverse en ligne qui a conduit l’éditeur a renoncé à sa publication. Le roman a également été retiré des sites de commerce en ligne comme celui d’Amazon et n’a plus été distribué au Royaume-Uni, malgré une première publication en novembre 2025.

Bien que l’autrice nie avoir utilisé l’IA dans la rédaction de son livre, évoquant plutôt le potentiel recours à ces outils par un prestataire lors de son circuit en auto-édition, cette situation met en lumière un phénomène inédit : les lecteurs sont-ils les nouveaux détecteurs d’IA, se substituant au traditionnel comité éditorial, à défaut d’outils fiables pour scruter minutieusement les manuscrits ? Comment expertisent-ils les publications susceptibles d’avoir été générées par IA, au point d’influencer la décision d’un grand éditeur, prêt à sacrifier des ventes pour préserver sa crédibilité aux yeux de son lectorat ?

L’ochlocratie, ou le pouvoir de la communauté littéraire

Shy Girl, originellement auto-édité, a déclenché le mécontentement d’une partie du lectorat en accédant à l’édition traditionnelle. Des internautes témoignent en effet de leurs doutes sur l’authenticité de la prose humaine de Mia Ballard. Sur le réseau social Reddit, plus de 300 commentaires ont été comptabilisés, évoquant son écriture « machinique ». L’avis d’une internaute sur ce sujet a enregistré plus de 1 400 votes positifs.

Reddit n’est pas le seul espace où ce roman est critiqué. Des passionnés du livre se sont aussi exprimés sur YouTube. Dans une vidéo, intitulée « Je suis presque sûr que ce livre est une daube générée par l’IA », publiée en janvier 2026 sur sa chaîne « Un grand lecteur sans ami », le youtubeur Frankie’s Shelf consacre presque trois heures à décortiquer tant la forme que le fond de Shy Girl. Sa vidéo, qui dépasse le million de vues, cherche à indiquer aux lecteurs les caractéristiques de l’écriture « IAgénique ». Ces remarques faisant le buzz, Hachette, confrontée à une telle ochlocratie (du grec « okhlos », qui signifie « foule », et « kratos », « pouvoir », NDLR) a finalement annulé sa publication, illustrant le nouveau pouvoir des foules littéraires dans les dynamiques éditoriales.

Le recours à l’IA lors de la composition d’un livre dans le circuit de l’auto-édition n’est pas un épiphénomène. Son utilisation semble courante, particulièrement sur la plateforme Kindle Direct Publishing d’Amazon. Ouvert à tous et sans filtre éditorial, ce canal de publication permet à des ouvrages générés par IA de franchir facilement les portes du marché du livre. Devant une telle situation, les éditeurs traditionnels s’inquiètent. Guillaume Husson, délégué général du Syndicat de la librairie française, alerte : « Des centaines de milliers de faux livres circulent sur Amazon. » Et Coralie Piton, présidente directrice générale des éditions du Seuil, en analyse les conséquences : « Ils (les livres auto-édités générés par IA) occupent de l’espace numérique, et c’est de l’espace en moins pour les autres. »

Les éditeurs ne sont pas les seuls à s’alarmer. De nombreux auteurs s’inquiètent aussi devant la vitesse d’écriture de tels robots, capables de générer une multitude de textes en quelques prompts. Le journaliste Frank Landymore cite par exemple la romancière Coral Hart qui utilise Claude, l’IA d’Anthropic, pour produire des romans d’amour à la chaîne : « À travers 21 pseudonymes différents, Hart affirme avoir produit plus de 200 romans d’amour l’an dernier [2025] et les avoir auto-édités sur Amazon », note-t-il. Or, si jusqu’ici la plupart des livres auto-édités, générés en tout ou partie par IA, restaient cantonnés sur les plateformes d’auto-édition, ce n’est pas le cas de Shy Girl.

Autopsie d’un corps littéraire

Il n’existe pas encore d’outils fiables capables de détecter avec certitude le recours à l’IA dans l’écriture d’un roman. Si quelques logiciels sont présents sur le marché, leurs résultats sont souvent approximatifs et donc insuffisamment précis pour constituer une preuve solide.

Comment des internautes, généralement non spécialistes en IA, parviennent-ils à déterminer le degré d’IA présente dans un texte, quand les détecteurs automatiques eux-mêmes peinent encore à l’identifier ?

La plupart des internautes sur Reddit sont des lecteurs, des auteurs et quelques éditeurs, éloignés du monde professionnel des technologies qui sont à l’origine des IA génératives. Si certains reconnaissaient commenter sans avoir lu le livre, d’autres, à l’inverse, ont, sans outils rigoureux ni véritable méthodologie, décortiqué chaque paragraphe et dégagé des similitudes récurrentes.

Plusieurs internautes soulignent que Shy Girl aurait pu être facilement identifié par un comité éditorial scrupuleux. Selon eux, l’empreinte de l’IA serait en effet perceptible dès la première phrase du roman : « “Je porte une robe rose, du genre qui promet de la douceur et n’en donne aucune.” Cette première ligne, c’est du pur ChatGPT », souligne @lucxf, en évoquant aussi les structures de phrases réplétives et artificielles qu’il a pu détecter.

D’autres critères reviennent fréquemment comme « les répétitions, l’absence d’intrigue et le style très cliché » indique @KRwriter8, ou encore « l’usage excessif de comparaisons », comme l’écrit @cosmicsprouts, mais aussi « des tics linguistiques, l’absence d’imperfection grammaticale et l’absence de phrases longues et complexes » selon @r/horrorlit.

Au-delà de l’analyse stylistique, le recours à certains signes typographiques, pourtant courant dans la langue française comme l’usage du tiret cadratin, devient aussi un indice suspect comme l’explique @cstrdmnd. Cependant, cette autopsie du texte met en évidence le caractère largement subjectif des critères mobilisés.

Dans ces circonstances, un auteur maladroit ou au style non sophistiqué doit-il pour autant être assimilé à une production d’IA ? Plus largement, faut-il retirer de la vente un livre ayant suscité un réel intérêt en auto-édition, enregistrant une moyenne de 3,51 étoiles sur 5 sur Goodreads en mars 2026, au même titre qu’on retirerait la photo d’un mannequin sous prétexte qu’il serait photoshopé ?

Malaise chez les auteurs

Au-delà du cas de Shy Girl, cette situation questionne plus largement la question de l’authenticité des écrits. Devant le risque d’une forme de paranoïa éditoriale, les éditeurs, mais aussi désormais les auteurs, s’inquiètent : comment prouver qu’un texte est d’origine humaine ? Une telle question ne s’était sans doute jamais posée dans l’histoire littéraire.

Pour affronter une telle situation, certains écrivains évoquent la nécessité d’archiver leurs traces scripturales. Il ne s’agit plus seulement d’archiver pour conserver les différentes étapes littéraires mais d’archiver pour prouver l’origine humaine d’une publication, ainsi que le suggère @Abcdella. D’autres vont encore plus loin dans la démarche, n’hésitant pas à recourir aux bons vieux cahiers manuscrits afin de documenter l’ensemble du processus créatif de leur travail en cas d’accusation, comme le préconise @trashov. Dans ce contexte, une question demeure : « Verra‑t‑on un jour les auteurs déposer en bibliothèque les prompts relatifs à leurs manuscrits afin que l’on puisse par la suite reconstituer la genèse de leurs écrits ? ». Il s’agit là d’un renversement de situation inédit. Ce ne sont plus les machines qui tentent d’imiter les écrivains, mais les écrivains qui doivent désormais prouver qu’ils ne sont pas des machines.

Reste à savoir jusqu’où ira cette méfiance, car à force de traquer les signes d’une écriture artificielle, le risque est de voir s’installer un climat de suspicion généralisée, où chaque style, chaque tournure, chaque singularité pourrait devenir une preuve à charge. Est-ce qu’à terme un éditeur se verra obliger d’enfermer ses auteurs dans un lieu déconnecté lors de la rédaction d’un manuscrit ?

L’enjeu n’est alors plus seulement de distinguer l’humain de la machine, mais de préserver ce qui fait la valeur même de l’écriture humaine, sa liberté.

The Conversation

Stéphanie Parmentier ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les lecteurs, nouveau comité éditorial ? Le cas de « Shy Girl » – https://theconversation.com/les-lecteurs-nouveau-comite-editorial-le-cas-de-shy-girl-279697

La curiosité des managers n’est pas un problème. Voici pourquoi…

Source: The Conversation – in French – By Benoît Meyronin, Professeur senior à Grenoble Ecole de Management, GEM

Mais pourquoi la curiosité n’est-elle jamais mise en avant comme une valeur positive du management ? Peut-être parce que la notion est ambiguë et peut renvoyer à l’indiscrétion, voire à des comportements intrusifs, quand la curiosité est, d’abord et avant tout, intérêt pour autrui. Décryptage d’une notion qui gagnerait à être davantage mobilisée et vécue dans les entreprises. Par les directions, les managers et les autres…


Un collègue rencontre des difficultés dans sa vie personnelle, ou bien la mission qui lui a été confiée dépasse ses capacités. Peu importent les raisons de ces difficultés, deux postures sont possibles : la « dictature du jugement », ou la curiosité (chercher à comprendre pourquoi il en va ainsi).

En effet, « on jugera que tel ou tel collaborateur ne fait pas correctement son travail, qu’il n’est pas sérieux, qu’il se laisse aller, mais à aucun moment on ne s’interrogera sur les raisons d’un tel comportement ».

À l’inverse, la curiosité est cet élan qui nous fait aller au-delà des apparences, pour rechercher les motifs, et, ce faisant, créer les conditions d’une résolution. Ce n’est jamais une garantie. Mais le fait de juger et de condamner a-t-il jamais démontré sa performance ?

Prendre soin

La curiosité est aussi une manière d’incarner une forme de prendre soin, tout autant qu’une condition. Il est intéressant de noter ici qu’il existe un lien ontologique entre la notion de care et la curiosité : « Son sens premier, selon Littré, c’est soin, souci », rappelle Jean-Pierre Martin. Elle « procède d’une attention affectueuse au monde. Le curieux, c’est d’abord celui qui s’inquiète, et qui a grand soin. Curieux et curé ont la même racine latine : cura. Être curieux, avoir cure ».

On peut ainsi considérer que la_ curiosité procède d’une vision humaniste du management_, vision qui se fonde sur le postulat suivant : « Tous les hommes ont, par nature, le désir de connaître ».

Du personnel à l’organisationnel

Que la curiosité relève ou non d’une posture personnelle, elle doit aussi pouvoir figurer au rang des pratiques culturelles promues par l’entreprise : être tout à la fois cultivée en soi, et développée à l’échelle de l’organisation comme une pratique managériale.

Or, si 38 % des managers révèlent un niveau élevé de curiosité, 43 % appartiennent à la catégorie modérée, et 18 % semblent faire preuve d’un faible niveau de curiosité. Ce sont là les résultats d’un score développé par Todd KASHDAN, professeure à George Mason University : le Curiosity Index, pour lequel près de 2.000 managers, dans six pays, ont été interrogés (en dehors de la France).

Elle stimule la créativité, favorise la coopération entre les services ou encore la satisfaction et l’engagement des collaborateurs : elle témoigne aussi d’un climat de confiance et de sécurité psychologique avérés.

De multiples bénéfices

Pour Francesca Gino, professeure à Harvard, elle est un puissant levier de transformation, car elle aide à rendre plus agiles les organisations. Bien plus, elle nous invite à ne pas faire de suppositions relativement aux autres (qui sont-ils vraiment ?), à oser explorer des alternatives : ne pas simplement rechercher les informations qui valident nos croyances, mais quêter tout autant celles qui viennent les contredire.

Dans cet article, elle fait ainsi état d’une étude portant sur dix centres de relation client qui montre que les nouveaux collaborateurs les plus curieux, sont aussi ceux qui sont les plus performants dans la relation client. En effet, ils n’hésitent pas, par exemple, à solliciter leurs collègues plus anciens pour mieux maîtriser leur nouveau métier, en leur posant des questions.

Sans curiosité, nous sommes face à ces silos que déplorent les organisations : « Nous vivons dans des mondes cloisonnés et incurieux les uns des autres », écrit Jean-Pierre Martin, membre honoraire de l’Institut Universitaire de France. Le philosophe évoque ainsi les ravages de l’incuriosité. Car la curiosité est, selon lui, « une passion pour les autres. […] C’est un antidote à l’indifférence. […] C’est le désir de connaître le monde de l’autre […] l’amour de l’altérité. […] C’est aller vers l’autre ».

Une valeur d’entreprise ?

Encouragez vos équipes à poser des questions, lors des séminaires et réunions. Lors de ces mêmes temps, sollicitez leurs avis et leurs idées en vous montrant sincèrement curieux de leurs retours et suggestions. À l’occasion d’une tournée terrain, posez-leur des questions plutôt que de parler. Favorisez les temps d’exploration, idéalement de façon formelle (libérez du temps pour la veille, des projets connexes ou annexes à l’activité professionnelle, comme l’a fait 3M, l’inventeur du post-it).

Vous pouvez aussi mesurer la maturité de votre organisation et bâtir un plan d’action spécifique, en intégrant la curiosité parmi les valeurs de votre organisation. Vous pouvez reconnaître les efforts, même (et surtout) s’ils n’aboutissent pas (une forme de droit à l’erreur). Vous pouvez organiser des Why ? Days pour encourager les équipes à poser des questions qu’elles n’osent peut-être pas évoquer ordinairement. Vous pouvez, enfin, ritualiser des Vis ma vie et des benchmarks pour explorer d’autres réalités. Encouragez les modalités d’enrichissement des connaissances.

Mieux recruter

Faites de la curiosité un critère de recrutement comme le font déjà de grandes marques.

Faites-en, pour finir, un critère d’évaluation. La curiosité doit ainsi devenir une pratique valorisée dans l’organisation, une posture vécue et observable, ritualisée : un élément du langage managérial.

Nombre d’organisations pratiquent le rituel des cinq pourquoi, afin d’inviter leurs équipes à réinterroger leurs pratiques – pourquoi faites-vous cela ? Quel sens cela a-t-il pour nos clients ? Etc. Se poser ces questions, c’est par essence se montrer curieux. Elle est donc déjà présente, sans être nommée, dans des méthodes de gestion et dans de nombreuses organisations.

Comprendre le travail du terrain

C’est le cas chez SNCF Réseau, où l’un des marqueurs de l’entreprise consiste à ritualiser des visites de terrain, comme nous l’a indiqué Christel PUJOL, la DGRH de l’entreprise, lors d’une interview. C’est une formidable opportunité pour se montrer curieux des équipes, de leurs métiers, en assumant le fait de ne pas tout connaître, en soulignant à l’inverse son désir de mieux savoir.

En allant eux-mêmes sur le terrain, via des tournées dûment préparées et débriefées, les dirigeants ont donc la possibilité de se montrer curieux des réalités du travail et de leurs équipes. L’authenticité perçue de la rencontre et de la disponibilité fera le reste – ou non.

De nombreux freins existent pourtant. L’application stricte des procédures, des règles, des processus peut générer une culture de la soumission à l’existant, une obéissance aveugle, une atrophie de l’attention. Ensuite, il y a la peur : pour un dirigeant, cela peut être perçu comme une marque de faiblesse (« Comment ? Il ne sait pas ? »).

Si l’on reconnaît à ces derniers un rôle d’exemplarité, alors il devient difficile d’envisager une telle culture au sein d’une organisation si eux-mêmes ne questionnent pas leurs propres croyances.

Concluons cet article par une histoire vraie : « L’idée de l’appareil photo instantané Polaroid est née d’une question posée par un enfant de trois ans. La fille de l’inventeur Edwin Land était impatiente en effet de voir une photo que son père venait de prendre. Lorsqu’il lui expliqua que la pellicule devait être développée, elle s’interrogea à voix haute : « Pourquoi devons-nous attendre la photo ? »

The Conversation

Benoît Meyronin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La curiosité des managers n’est pas un problème. Voici pourquoi… – https://theconversation.com/la-curiosite-des-managers-nest-pas-un-probleme-voici-pourquoi-280068

Rougeole : Le retour inquiétant d’une maladie que l’on croyait faire partie du passé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Julia Dina, Maître de Conférence des Université Praticien Hospitalier, Université de Caen Normandie

Selon l’Organisation mondiale de la santé, 120 pays présentent un risque élevé de résurgence de la rougeole (sur ce cliché, micrographie électronique à transmission colorée d’une particule, en rouge, du virus de la rougeole). CDC/NIAID/Wikimedia Commons

Après des années de faible circulation, la rougeole fait un retour notable en France. On imagine souvent que cette infection virale n’est qu’une simple « maladie de l’enfance », pourtant, elle doit être prise très au sérieux, car ses complications peuvent être graves. Or, ces dernières années, la couverture vaccinale s’est réduite. Si cette dernière reste élevée, elle ne l’est pas assez pour stopper la circulation du virus.


Chaque année, le virus de la rougeole tue encore plus de 140 000 personnes dans le monde, majoritairement des enfants de moins de 5 ans. En effet, si les symptômes de cette maladie virale – fièvre, toux, conjonctivite, puis éruption cutanée – semblent banals, ses complications sont fréquentes. Elles peuvent se traduire par des pneumonies, des inflammations du cerveau (encéphalites), une diminution de l’immunité ; et, parfois, mener au décès.

En outre, la rougeole est l’une des infections les plus contagieuses que nous connaissions : une personne malade peut en contaminer jusqu’à 20 autres si ces dernières ne sont pas vaccinées. Le virus, dont l’unique réservoir est l’être humain, se transmet par voie aérienne, et reste actif plusieurs heures dans l’air d’une pièce fermée.

Ces dernières années, la France voit un retour marqué de la rougeole alors même que le taux de couverture vaccinale reste globalement élevé. Pourquoi ?

En France, une augmentation du nombre des cas

Quinze cas en 2022, 117 en 2023, 483 en 2024 (dont près du tiers hospitalisés) : depuis quelques années, le nombre de cas de rougeoles dans notre pays augmente régulièrement. Cette tendance s’est poursuivie en 2025, puisque 873 cas de rougeole ont été recensés en France l’an passé.

Si l’on examine les chiffres dans le détail, 71 départements (70 %) ont rapporté au moins un cas de rougeole, parmi lesquels 4 cas rapportés en Outre-Mer, à La Réunion. Les cinq principaux départements où les nombres de cas déclarés ont été les plus élevés sont le Nord (15 % des cas déclarés), les Bouches-du-Rhône (6 %), l’Aude (6 %), la Haute-Savoie (5 %) et l’Isère (5 %). En outre, 14 % des cas étaient des cas d’importation, liés à un séjour à l’étranger.

Le tribut prélevé par le virus cette même année s’est avéré particulièrement élevé dans notre pays, puisque 314 (soit 36 % des cas déclarés) personnes ont été hospitalisées (dont 12 en réanimation), 121 cas (14 %) ont présenté une complication, dont 70 pneumopathies et 2 encéphalites. Quatre décès attribuables à la rougeole ont aussi été rapportés, tous chez des patients immunodéprimés.

Les analyses révèlent que la grande majorité des cas concernaient des personnes non – ou mal – vaccinées. Parmi les cas signalés en 2025 pour lesquels le statut vaccinal était renseigné (soit 620 cas sur 873), 416 (67 % du total des cas déclarés) concernaient des personnes non vaccinées ou insuffisamment vaccinées, 194 (31 %) des personnes ayant reçu deux doses, et 9 cas (1 %) des personnes vaccinées sans précision sur le nombre de doses administrées.

Les catégories de la population les plus touchées sont les jeunes enfants – l’incidence la plus élevée étant observée chez les nourrissons, la première dose de vaccin étant administrée à 12 mois, et la seconde entre 16 et 18 mois –, les adolescents et les adultes à partir de 30 ans. Ceci s’explique par le fait que la vaccination contre la rougeole a été introduite en France en 1983, puis a ensuite évolué avec le passage à un schéma à deux doses en 1996.

Soulignons que la résurgence de la rougeole n’est pas uniquement française. En Europe, plusieurs pays connaissent des flambées, notamment la Roumanie. L’Organisation mondiale de la santé (OMS) estime que plus de 120 pays présentent un risque élevé de résurgence. Au Canada et aux États-Unis, la rougeole fait aussi son retour.

Pourquoi un tel rebond maintenant ?

Le rebond actuel de la rougeole en France survient dans un contexte où la couverture vaccinale est globalement élevée, notamment grâce à l’obligation instaurée en 2018. Cette situation peut sembler paradoxale, mais elle s’explique par plusieurs facteurs.

Le premier concerne les perturbations liées à la pandémie de Covid-19. Pendant la crise, les consultations médicales et donc les rappels de vaccination ont parfois été retardés, créant des décalages dans certains calendriers vaccinaux.

Il faut savoir que le vaccin contre la rougeole nécessite deux doses pour être complet. Or, les rappels non effectués diminuent la couverture vaccinale nécessaire pour éliminer la circulation du virus. Un décalage du calendrier vaccinal peut, de la même façon, créer des poches de personnes susceptibles.

Le vaccin contre la rougeole est sûr, disponible et, après deux doses, confère une protection élevée, estimée à plus de 95 %, contre la maladie. Grâce à l’obligation vaccinale, en France, la majorité des enfants atteignent cette couverture avant l’âge de 2 ans.

Un autre point expliquant la recrudescence actuelle est la baisse de vigilance observée après la pandémie. La circulation de la rougeole avait fortement diminué grâce aux mesures barrières. Combiné aux retards de vaccination évoqués plus haut, cela a conduit à une accumulation d’enfants et d’adolescents non ou insuffisamment vaccinés, qui n’ont donc jamais été protégés contre le virus et forment aujourd’hui un réservoir de personnes susceptibles de contracter la maladie.

Enfin, la persistance de la défiance vaccinale est un troisième facteur expliquant le retour de la rougeole. Elle reste présente dans certaines communautés ou tranches d’âge, surtout parmi les générations nées avant 2018, non concernées par l’obligation.

En 2024 et en 2025, les deux tiers des cas signalés concernaient des personnes insuffisamment vaccinées, ce qui confirme que le déficit de vaccination reste le moteur principal de la résurgence.

Le vaccin, une arme efficace mais sous-utilisée

En France, la politique d’obligation vaccinale a permis d’atteindre un niveau de protection élevé et, sans doute, d’éviter une flambée épidémique bien plus massive. Malgré tout, la couverture reste insuffisante.

Si 95 % des enfants reçoivent la première dose, moins de 85 % complètent la deuxième dose, indispensable pour une protection durable. Or, la couverture vaccinale nécessaire pour permettre l’élimination de la rougeole est de 95 % pour deux doses, au niveau de l’ensemble de la population. Elle n’est donc toujours pas atteinte. Et ce, d’autant moins que persistent dans notre pays des poches de populations non ou mal vaccinées, en particulier chez les adolescents, jeunes adultes et certaines populations vulnérables, éloignées du système de santé.

En France hexagonale, la couverture vaccinale déclarée par les 18-35 ans est estimée à environ 90 %, avec d’importantes disparités régionales. Au niveau mondial, la couverture vaccinale stagne également : 83 % pour la première dose, 74 % pour la seconde. Elle reste bien trop faible pour pouvoir enrayer la circulation du virus.

La rougeole est ainsi devenue un indicateur de la fragilité des systèmes de santé et de l’adhésion aux politiques vaccinales.

Rappelons que certaines personnes ne peuvent pas bénéficier de ce vaccin vivant atténué : nourrissons de moins de 12 mois (sauf exception), femmes enceintes ou personnes dont le système immunitaire est affaibli (patients sous chimiothérapie, greffés d’organes ou porteurs de déficits immunitaires). Or, ces populations sont particulièrement vulnérables à la rougeole et ces complications.

Pour les protéger, il faut compter sur l’immunité collective : lorsque suffisamment de personnes sont vaccinées dans la population, le virus ne trouve plus assez de personnes susceptibles pour circuler, ce qui protège indirectement ces personnes vulnérables. Une couverture vaccinale de 95 % est donc aussi, et surtout, une façon de protéger ceux qui ne peuvent pas être protégés par la vaccination.

Des complications lourdes, pour les malades comme pour le système de santé

Les complications de la rougeole restent graves, et sont parfois mortelles. Chaque cas de rougeole mobilise fortement les services de santé, car il faut non seulement isoler les malades, mais aussi tracer leurs contacts et mettre en place des campagnes de vaccination d’urgence.

Parmi les complications possibles, la pneumonie est la première cause de décès lié à la rougeole. Elle survient dans 6 % des cas environ et est responsable de 60 % des décès. Les complications respiratoires sont plus fréquentes dans certaines situations : chez les nourrissons de moins d’un an, en particulier lorsque la mère n’était pas immunisée, chez les personnes immunodéprimées ainsi que chez celles souffrant de dénutrition ou atteintes d’une maladie respiratoire chronique.

Par ailleurs, un patient sur 1 000 environ développera une encéphalite aiguë (inflammation cérébrale). Celle-ci peut survenir chez n’importe quel malade, pendant ou juste après la phase aiguë de la maladie. Dans ce cas, le système immunitaire réagit de façon excessive et attaque le tissu cérébral. Si la mortalité ne dépasse pas 15 %, les séquelles neurologiques sont fréquentes (40 % des cas).

Au nombre de celles-ci figurent des troubles cognitifs, des problèmes de mouvement, des épilepsies (après une encéphalite postinfectieuse, les patients ont une susceptibilité sept fois supérieure à la population générale de présenter des crises épileptiques), des troubles émotionnels et des difficultés de langage.

Les malades immunodéprimés peuvent quant à eux être victimes d’encéphalites à inclusions (MIBE), une affection rare mais gravissime. Dans ce cas, le cerveau est directement infecté par le virus lui-même, qui se réplique dans les neurones sans que le système immunitaire, affaibli, puisse le contrôler. Cette affection, dont les symptômes surviennent trois à six mois après la maladie, est mortelle.

Des complications tardives peuvent aussi survenir, comme la panencéphalite subaiguë sclérosante (PESS), pour laquelle il n’existe aucun traitement. Cette complication, qui survient entre quatre et dix ans après la rougeole, est inéluctablement fatale. La PESS est due à la persistance du virus de la rougeole dans le système nerveux central (l’ensemble formé du cerveau et de la moelle épinière). Elle se caractérise par une dégradation intellectuelle progressive, associée à des mouvements cloniques (mouvements involontaires soudains) caractéristiques. La PESS survient dans 1 cas sur 100 000 lorsque la rougeole a été contractée après l’âge de 5 ans, mais ce risque peut monter jusqu’à 18 cas pour 100 000 lorsque la rougeole a été contractée dans la première année de vie.

Étant donné qu’il n’existe pas de traitement curatif spécifique pour les complications de la rougeole, la prévention par la vaccination reste le seul moyen de les éviter.

Par ailleurs, lorsqu’elle touche des femmes enceintes, la rougeole peut être à l’origine de risques pour la mère (fausse couche, prématurité) et pour le fœtus (dysfonctionnement du placenta entraînant la mort in utero). Si l’infection survient en fin de grossesse, une rougeole congénitale peut survenir et s’avérer mortelle. En outre, les rougeoles congénitales et néonatales sont associées à un risque accru de PESS.

Une maladie qui provoque une « amnésie immunitaire »

Hormis ces risques de complications, la rougeole entraîne une immunodépression transitoire, qui accroît la vulnérabilité aux autres infections pendant plusieurs semaines. Le virus de la rougeole agit sur le système immunitaire de deux façons : il épuise le stock de lymphocytes B mémoire et perturbe le renouvellement des lymphocytes B naïfs.

Des études ont montré que la rougeole élimine entre 11 et 73 % du répertoire d’anticorps présents avant l’infection. Non seulement certains anticorps ne sont plus représentés, mais la quantité d’anticorps contre de nombreux pathogènes est aussi considérablement réduite. Les individus qui ont la rougeole redeviennent ainsi vulnérables à de nombreux pathogènes.

Ce phénomène est connu sous le terme d’« amnésie immunitaire ». Les défenses immunitaires sont affaiblies beaucoup plus rapidement que lors d’une infection par le VIH (le virus responsable du sida), mais elles se reconstruisent aussi plus vite, à mesure que le patient est de nouveau exposé à des agents pathogènes.

Cette amnésie ne se produit pas avec la vaccination. Chez des enfants vaccinés contre la rougeole, aucune diminution d’anticorps n’a été détectée, ni en diversité ni en quantité.

Comment se protéger ?

La recette pour maîtriser le virus de la rougeole est connue, mais elle demande une mobilisation collective.

Il s’agit en premier lieu de renforcer la vaccination, afin d’atteindre le seuil de 95 % de couverture avec deux doses à l’échelle de la population, qui permettra de stopper la circulation du virus. Pour cela, il est notamment essentiel de cibler les rattrapages, en particulier les adolescents et les jeunes adultes ainsi que les zones à faible couverture.

Il faut également améliorer la surveillance, en procédant à des diagnostics rapides, confirmés par des analyses biologiques. Le suivi génomique du virus doit également être effectué, car il permet d’identifier les chaînes de transmission, de distinguer les souches endémiques des souches d’importation, et de documenter l’interruption de la transmission dans les régions où l’élimination du virus est visée. Les séquences obtenues sont comparées à des bases de données internationales, comme la Measles Nucleotide Surveillance (MeaNS), permettant de suivre la circulation des souches à l’échelle mondiale.

En France, la surveillance de la rougeole repose sur un système de déclaration obligatoire (MDO) géré par Santé publique France, appuyé par le Centre national de référence (CNR) des virus de la rougeole, des oreillons et de la rubéole, qui assure notamment le génotypage des souches. Le CNR assure le génotypage des virus et contribue à l’investigation des cas groupés et des chaînes de transmission.

Ce système a cependant montré ses limites, et la fragilité du système de signalement par les professionnels de santé constitue un point de vigilance. En effet, depuis le début de la pandémie de Covid-19, Santé publique France a constaté une augmentation importante des délais de signalement des cas suspects de rougeole aux agences régionales de santé.

Ces retards sont problématiques au regard de la contagiosité extrême du virus de la rougeole, qui impose une réaction quasi immédiate autour de chaque cas. L’enjeu est moins budgétaire que comportemental : la surveillance ne fonctionne bien que si chaque professionnel de santé signale les cas suspects dès l’étape clinique, avant que la confirmation biologique ne soit obtenue par analyse.

Enfin, pour lutter contre le virus, il est important de combattre la désinformation, en valorisant les professionnels de santé et les relais de confiance (médecins généralistes, pédiatres, pharmaciens, sages-femmes, infirmiers).

La rougeole n’est pas une maladie du passé. Il ne s’agit pas uniquement d’un problème infectieux : c’est aussi le reflet de notre rapport collectif à la vaccination, à la confiance et à la solidarité en santé. Elle revient aujourd’hui nous rappeler une leçon de base en matière de santé publique : tant que la vaccination ne sera pas universelle, les épidémies persisteront.

Deux doses de vaccin suffisent à protéger un enfant à vie. Ne pas saisir cette chance, c’est prendre le risque de voir resurgir une maladie que nous avons pourtant les moyens de faire disparaître.

The Conversation

Julia Dina est responsable du Centre national de référence des virus de la rougeole, rubéole et oreillons.

ref. Rougeole : Le retour inquiétant d’une maladie que l’on croyait faire partie du passé – https://theconversation.com/rougeole-le-retour-inquietant-dune-maladie-que-lon-croyait-faire-partie-du-passe-227476

Rougeole : Aux États-Unis, l’immunité collective fléchit dans certains comtés

Source: The Conversation – France in French (3) – By Kar-Hai Chu, Associate Professor of Public Health, University of Pittsburgh

Les personnes non vaccinées ont un risque 140 fois supérieur aux personnes vaccinées d’être infectées par le virus de la rougeole. Sarah L. Voisin/The Washington Post/Getty Images

Alors que le risque lié à la circulation de la rougeole demeure une préoccupation aux États-Unis, l’immunité collective dans le comté d’Allegheny, en Pennsylvanie, fléchit. Selon des données obtenues par le Washington Post en janvier 2026, dans ce comté, durant l’année scolaire 2023-2024, un élève de maternelle sur trois était scolarisé dans une classe où la couverture vaccinale était trop faible pour empêcher une flambée de rougeole. Quelles pourraient être les implications futures en matière de santé publique d’une baisse des taux de vaccination ?

Kar-Hai Chu, professeur à l’École de santé publique de l’Université de Pittsburgh, et Maggie Slavin, responsable de programme de recherche au sein du département Sciences du comportement et de la santé communautaire, font le point pour The Conversation.


Contrairement aux écoles publiques, les écoles privées et confessionnelles du comté d’Allegheny se situent sous le seuil d’immunité collective. Comment expliquer cet écart ? Faut-il s’en inquiéter ?

Les travaux de recherche montrent que l’écart de couverture vaccinale entre les écoles privées ou confessionnelles et les écoles publiques tient au fait que les premières enregistrent des taux plus élevés de dispenses de vaccination pour motifs moraux ou religieux.

À l’échelle locale, les taux de vaccination dans les écoles du comté d’Allegheny sont en recul et se situent en dessous du niveau requis pour enrayer la propagation de la rougeole, estimé à 95 %. Entre les années scolaires 2023-2024 et 2024-2025, les écoles publiques ont affiché une baisse globale de leur couverture. Les écoles privées et confessionnelles ont, quant à elles, vu la leur progresser globalement, avec cependant une plus grande variabilité d’un établissement à l’autre.

Quel que soit le type d’établissement, les enfants doivent disposer d’un schéma vaccinal complet et à jour afin non seulement de se protéger eux-mêmes, mais aussi de protéger la collectivité. En effet, même de faibles baisses des taux de vaccination peuvent favoriser la propagation de la maladie.

Qu’appelle-t-on « vaccins combinés » ? Depuis quand sont-ils utilisés ?

Ce terme désigne des vaccins qui protègent contre plusieurs maladies, tout en étant administrés en une seule injection. Utilisés depuis les années 1940, les vaccins combinés comptent parmi les outils les plus efficaces de l’histoire de la santé publique.

Parmi les vaccins combinés les plus courants figurent, par exemple, le vaccin contre la diphtérie, le tétanos et la coqueluche ou le vaccin contre la rougeole, les oreillons et la rubéole (ROR). Aux États-Unis, le vaccin ROR est homologué depuis 1971. Il a contribué à l’élimination de la rougeole dans le pays en 2000. Au cours de la décennie qui a suivi son introduction, le nombre de cas de cette maladie a diminué de 80 % .

Pourquoi certains responsables gouvernementaux réclament-ils la dissociation de ces vaccins combinés ?

Les responsables états-uniens qui prônent la dissociation des vaccins combinés invoquent des allégations infondées établissant un lien avec l’autisme ainsi que des inquiétudes quant au nombre de vaccins administrés simultanément.

Ces allégations contredisent des décennies de données scientifiques attestant l’innocuité et l’efficacité des vaccins combinés.

Qui détermine les recommandations vaccinales aux États-Unis ?

Depuis 1964, l’Advisory Committee on Immunization Practices (ACIP, comité consultatif sur les pratiques vaccinales) formule des recommandations vaccinales fondées sur les données probantes. Ce comité est composé d’experts en médecine et en santé publique bénévoles, nommés par le secrétaire à la santé et aux services sociaux (Secretary of Health and Human Services). Leurs mandats, échelonnés, durent quatre ans.

Ces experts examinent les données scientifiques tout au long de l’année et actualisent les recommandations en conséquence. La mise en œuvre de ces recommandations relève cependant de la compétence de chaque État. Sous l’administration actuelle, les recommandations vaccinales ont été politisées, ce qui les nimbe d’une sorte de flou.

En juin 2025, le secrétaire à la santé Robert F. Kennedy Jr, qui a un long passé de promotion de désinformation en matière de vaccins, a pris une mesure sans précédent : il a révoqué les 17 membres du comité consultatif sur les pratiques vaccinales, puis a nommé 12 nouveaux membres, aux qualifications contestables et présentant des conflits d’intérêts. Cette décision peut être considérée comme une rupture fondamentale avec le processus fondé sur les preuves qui protégeait la santé publique depuis plus de soixante ans.

Les représentants du ministère de la santé de Pennsylvanie et le gouverneur actuel de l’État, Josh Shapiro, ont déclaré qu’ils continuaient d’adhérer aux recommandations vaccinales fondées sur les données probantes émanant des principales associations médicales nationales, telles que l’American Academy of Pediatrics (Académie américaine de pédiatrie), l’American Academy of Family Physicians (Académie américaine des médecins de famille) et l’American College of Obstetricians and Gynecologists (Collège américain des obstétriciens et gynécologues).

Quelles sont les conséquences concrètes de la mésinformation et de la désinformation vaccinales ?

Nous en avons un exemple éloquent sous les yeux : la rougeole se propage de nouveau aux États-Unis. En 2025, 2 255 cas ont été confirmés, soit près du double du pic de 1 274 cas enregistré en 2019.

Si, pour l’année 2026, aucun cas de rougeole n’a encore été confirmé dans le comté d’Allegheny, le ministère de la santé de Pennsylvanie a annoncé que des cas ont en revanche été signalés dans le comté de Lancaster le 3 février. Il a été établi que les personnes concernées n’étaient pas vaccinées.

Les personnes non vaccinées présentent un risque 140 fois plus élevé de contracter la rougeole que les personnes vaccinées. Plus de 90 % des cas survenus aux États-Unis en 2025 concernaient des personnes non vaccinées, ou dont le statut vaccinal était inconnu.

Lorsque des responsables gouvernementaux deviennent eux-mêmes des vecteurs de mésinformation, le risque croît de façon exponentielle. L’Organisation mondiale de la santé classe l’hésitation vaccinale parmi les plus grandes menaces pour la santé mondiale.

Comment préserver les politiques vaccinales fondées sur les preuves ?

Selon l’Académie américaine de pédiatrie, les politiques mises en œuvre au niveau des États pourraient offrir une meilleure réactivité pour faire face aux besoins rencontrés aux échelles locales, tout en continuant à respecter les standards de la médecine fondée sur les preuves.

Le renforcement des politiques étatiques joue un rôle déterminant pour garantir l’accès à la vaccination. En Louisiane, par exemple, le fait de présenter la vaccination comme un geste de protection envers ses voisins s’est avéré un levier efficace en matière de sensibilisation des communautés locales. Dans le Dakota du Sud, les défenseurs de la vaccination interpellent les chefs d’entreprise en mettant en avant les bénéfices économiques qu’elle génère. L’Oregon a élaboré un modèle de financement permettant aux prestataires de soins et aux cliniques d’accéder aux vaccins sans avance de frais : ils ne remboursent l’État qu’une fois que les assureurs les ont dédommagés.

Les citoyens peuvent aussi agir en soutenant les organisations qui privilégient les décisions fondées sur des données scientifiques plutôt que sur des témoignages anecdotiques. Ils peuvent exiger que les politiques publiques soient élaborées de façon transparente, et se former pour être capables de faire la distinction entre un débat scientifique légitime et des pratiques de désinformation coordonnées. Ces étapes sont essentielles pour protéger les politiques vaccinales. Pour finir, rappelons que les recommandations 2026 de l’American Academy of Pediatrics ont été jugées fiables par douze organisations de professionnels de santé différentes, qui représentent plus d’un million de spécialistes en pédiatrie.

The Conversation

Kar-Hai Chu reçoit des financements des NIH.

Maggie Slavin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Rougeole : Aux États-Unis, l’immunité collective fléchit dans certains comtés – https://theconversation.com/rougeole-aux-etats-unis-limmunite-collective-flechit-dans-certains-comtes-283245