Les assistantes infirmières‑chef n’ont pas le soutien qu’elles méritent. Voici la formation qui change tout

Source: The Conversation – in French – By Maripier Jubinville, Professeure en sciences infirmières, Université du Québec en Outaouais (UQO)

Les établissements de soins du Québec font face à une crise trop peu discutée : il y a de moins en moins de gestionnaires pour superviser et gérer les soins offerts aux patients. Dans ce contexte, le réseau de la santé demande à du personnel infirmier, les assistantes infirmières-chef (AIC), de prendre en charge de manière accrue des responsabilités pour lesquelles elles n’ont été que peu formées.


Experte dans le développement de formations et professeure à l’Université du Québec en Outaouais, j’ai développé une formation de deux jours visant à renforcer les compétences des AIC et à les soutenir dans l’exercice de leur rôle.

Les assistantes infirmières-chef dans le réseau de la santé

Les AIC agissent comme courroie d’information entre le gestionnaire et l’équipe de soins pour assurer une circulation optimale de l’information et le bon déroulement des soins. Ainsi, elles participent à l’organisation et à la coordination des soins afin d’assurer à la population des soins accessibles, de qualité et sécuritaires. En plus, elles agissent comme personne-ressource pour les équipes.

Leur rôle est toutefois de plus en plus complexe en raison de l’augmentation des responsabilités qui, notamment à la suite des récentes restructurations du réseau de la santé en 2015, rendent son exercice plus difficile. Malgré la place stratégique qu’elles occupent, les AIC se retrouvent encore trop souvent plongées dans ce rôle de gestion nécessitant des compétences spécifiques sans y avoir été véritablement préparées par une formation complète et adaptée à leurs besoins. Cinq compétences sont nécessaires à l’exercice du rôle d’AIC : leadership, communication, caring clinique et administratif, résolution de problèmes et connaissance et compréhension du milieu de soins.

Un constat préoccupant : l’exercice d’un rôle complexe sans formation adaptée

Autant dans les écrits scientifiques que dans les milieux de soins, on constate que les AIC disposent de peu de soutien, notamment de formation pour s’approprier leur rôle. Plusieurs AIC débutent sans avoir reçu au préalable une formation portant sur leurs compétences spécifiques. Cette situation peut avoir des conséquences sur la continuité et la coordination du milieu de soins, ainsi que la qualité des soins offerts.

Les formations actuellement disponibles présentent certaines lacunes, par exemple :

  • Elles n’abordent pas les cinq compétences requises à l’exercice du rôle d’AIC.

  • Elles ne favorisent pas le transfert dans la pratique des nouveaux apprentissages faits en formation.

  • Elles ne sont pas offertes à toutes les nouvelles AIC.

  • Elles sont peu applicables dans les milieux (durée de formation trop longue par exemple).

  • Elles n’ont pas suivi un processus de développement scientifique.

Ainsi, pour pallier ces différentes lacunes, il devenait nécessaire de développer une formation actualisée et mieux adaptée pour soutenir les AIC dans l’exercice de leur rôle.




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Une formation en soutien aux assistantes infirmières-chef

J’ai développé dans le cadre de mes travaux une formation en soutien au renforcement des compétences et à l’exercice optimal du rôle de l’AIC. Cette formation a été élaborée à partir d’écrits scientifiques, puis validée par des personnes expertes de la question. Cette étape a permis de s’assurer que le contenu et les exercices pédagogiques inclus dans la formation soient applicables, clairs et pertinents.

La formation a par la suite été offerte à des AIC d’un établissement de soins afin d’évaluer si elle est applicable, utile et répond bien au besoin de soutien des AIC. Les commentaires ont été unanimes, même ceux provenant d’AIC avec de l’expérience. La formation doit être offerte à toutes les AIC, car elle permet un réel soutien, notamment en proposant différents outils concrets (ex. matrice de priorisation des soins) à appliquer directement dans les milieux. Elle permet à l’AIC de rapidement cerner son rôle et de lui offrir les connaissances et les compétences pour l’accomplir de façon optimale.


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Cette formation, d’une durée de deux jours, intègre une introduction, un module portant sur les AIC, un module pour chacune des cinq compétences nécessaires à l’exercice du rôle d’AIC et une conclusion. En plus des contenus de formation théoriques, elle intègre 48 exercices pédagogiques différents permettant, entre autres, des réflexions, des discussions et une mise en pratique réelle des apprentissages effectués en formation.

Cette formation s’adresse aux AIC, peu importe leur milieu de soins. Elle intègre des exemples d’application mettant de l’avant les principes d’équité, de diversité et d’inclusion.

Les retombées envisagées

Plusieurs retombées sont envisagées par le déploiement de cette formation. En effet, une AIC bien formée qui maîtrise ses compétences et exerce optimalement son rôle entraîne de grands bénéfices pour la population, son équipe de soins et le système de santé.

Concrètement, il est démontré qu’une AIC bien formée aura des impacts la satisfaction des patients et celle des équipes, l’optimisation du fonctionnement général de son milieu de soins, la réduction des coûts de son secteur de soins et du taux de roulement du personnel et sur l’amélioration de la qualité ainsi que la sécurité des soins. En somme, on peut envisager que cette formation contribuera à la stabilité du système de santé, au bénéfice de l’ensemble de la population.




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Une solution pour l’avenir

Cette formation innovante apporte une solution concrète au manque de soutien vécu par les AIC. Elle met de l’avant le rôle essentiel qu’occupent les AIC dans le réseau de la santé et l’importance qu’elles soient soutenues convenablement.

Le déploiement de cette formation dans le réseau de la santé est particulièrement pertinent dans un contexte où la qualité des soins et la gestion des équipes de soins constituent des enjeux cruciaux pour le bien-être de la population, alors qu’il n’existe actuellement aucune formation développée à partir des écrits scientifiques spécifiquement dédiée au soutien des AIC.

Le rôle crucial des AIC dans le réseau de la santé se doit d’être soutenu à travers une formation complète, adaptée à leurs besoins et à leurs réalités. Soutenir les AIC, c’est investir dans le système de santé actuel, où prédomine un manque de personnel, pour le rendre plus efficient.

La Conversation Canada

Maripier Jubinville a reçu des bourses doctorales de l’Université du Québec en Outaouais, la Fondation de l’Université du Québec en Outaouais, le ministère de l’Enseignement supérieur du Québec, le Bureau de Coopération Interuniversitaire, la Fondation des infirmières et infirmiers du Canada et le Réseau québécois de recherche en interventions infirmières.

Caroline Longpré a reçu des financements du CRSH.

Tchouaket Nguemeleu Eric a reçu un financement de la Chaire de recherche du Canada (CRC) et des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC)

ref. Les assistantes infirmières‑chef n’ont pas le soutien qu’elles méritent. Voici la formation qui change tout – https://theconversation.com/les-assistantes-infirmieres-chef-nont-pas-le-soutien-quelles-meritent-voici-la-formation-qui-change-tout-272221

Un accès inégal aux soins dentaires malgré la réforme qui plafonne les prix des couronnes et autres prothèses

Source: The Conversation – in French – By Marion Bruna, Chercheuse post-doctorante en économie, Université de Montpellier

La réforme dite du « 100 % santé » ou « reste à charge zéro » appliquée aux soins dentaires vise à améliorer l’accès aux soins plus coûteux (couronnes, dentiers, bridges…). Mais l’analyse montre, à l’inverse, que cette réforme risque de renforcer les inégalités de prise en charge, car elle exclut celles et ceux qui n’ont pas de « mutuelles », mais aussi du fait des spécificités d’exercice des chirurgiens-dentistes (zones sous-dotées en praticiens, tarifs fixés librement…).


Les soins dentaires font partie des soins les plus souvent concernés par le renoncement aux soins, c’est-à-dire le fait de ne pas recourir aux services de soins que son état de santé rend nécessaires. Ce constat est fait à travers toute l’Europe, où les soins dentaires sont en général peu couverts par le régime public d’assurance santé. Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, moins d’un tiers des dépenses dentaires sont prises en charge par le régime public et, dans certains cas, comme en Grèce, le système public de santé ne prend en charge aucun frais dentaire.

En France, il a été estimé que les soins dentaires représentaient quasiment la moitié des renoncements aux soins pour raisons financières. La réforme du « 100 % santé » doit répondre à cette problématique. Concernant les soins dentaires, la réforme « 100 % santé » plafonne les prix des prothèses (couronnes dentaires, bridges, dentiers), en contrepartie d’une revalorisation des soins buccodentaires fréquents (traitement des caries, détartrage, etc.).

Mais son fonctionnement repose sur les assurances santé privées (c’est-à-dire les complémentaires santé, communément appelée « mutuelles » même si elles ne relèvent pas toutes du Code de la mutualité, ndlr) et sur les pratiques des chirurgiens-dentistes, ce qui peut limiter son efficacité dans l’accès aux soins buccodentaires.

Soins conservateurs versus pose de prothèses dentaires

La principale spécificité des soins dentaires est la dualité qui caractérise ces soins, entre les soins conservateurs, qui soignent la dent en conservant au maximum les tissus dentaires (détartrage, dévitalisation…) et les soins prothétiques, qui correspondent à la fabrication et la mise en place d’une prothèse.

La convention dentaire de 2018 met en lumière un déséquilibre dans la pratique des soins dentaires, largement influencé par un modèle économique favorisant les soins prothétiques. Ce système s’est accompagné d’une augmentation des dépassements d’honoraires de plus de 66 % sur ces actes au cours des dix dernières années, ce qui contribue à un reste à charge élevé pour les patients. Cette structuration de tarifs conduit les praticiens à choisir des stratégies thérapeutiques plus orientées vers les soins prothétiques que vers les soins conservateurs qui sont moins rémunérateurs.

L’autre spécificité qui caractérise les soins dentaires vient du fait que l’immense majorité des chirurgiens-dentistes exercent une activité libérale (83,2 % des praticiens en 2024). Le revenu des chirurgiens-dentistes en libéral est basé sur un système de paiement à l’acte et dépend donc directement de leur activité (nombre d’actes réalisés).

Toutefois, comme les chirurgiens-dentistes peuvent mettre en place des dépassements d’honoraires selon le type de soins qu’ils fournissent, leur revenu dépend aussi de la composition de leur activité et de leur stratégie tarifaire. En 2018, alors que les soins prothétiques correspondaient à 10 % des actes pratiqués par les chirurgiens-dentistes, selon les calculs de la Drees, ils représentaient deux tiers de leurs honoraires.

Le « 100 % santé » dentaire pâtit de l’inégale répartition de la profession

C’est le système sur lequel a souhaité revenir la convention dentaire de 2018, qui fixe les tarifs applicables aux soins dentaires au terme d’une négociation entre l’Assurance maladie et les organisations professionnelles représentatives des chirurgiens-dentistes. Elle repose sur une double logique : d’une part, le plafonnement des tarifs des soins prothétiques pour limiter le dépassement et, d’autre part, la revalorisation des soins conservateurs (traitement des caries, détartrage, etc.).

En parallèle, la réforme du « 100 % santé » a créé, pour certains postes de soins particulièrement coûteux, dont les soins dentaires prothétiques (couronnes, prothèses amovibles couramment appelées dentiers, etc.), un panier de soins garantis sans dépassement d’honoraires et accessibles à tous, sous conditions.

Cette approche a contribué à limiter le renoncement aux soins dentaires pour raisons financières. Mais elle se heurte à la structuration de l’activité des chirurgiens-dentistes, qui sont essentiellement installés en libéral (ce qui signifie qu’ils fixent librement leurs tarifs), et à leur inégale répartition géographique, d’où résultent des zones avec une faible densité médicale. En effet, dans les zones très sous-dotées en chirurgiens-dentistes, le risque qu’une personne avec de faibles revenus renonce à des soins (de tous types, dentaires ou autres) est 23 fois plus élevé que pour une personne n’ayant pas de faibles revenus.

Si les travaux existants autour de l’accessibilité aux soins selon la zone géographique portent principalement sur les médecins généralistes, ce sujet constitue une véritable préoccupation concernant les chirurgiens-dentistes. Le ministère de la santé a ainsi établi un zonage des chirurgiens-dentistes qui indique que 70,8 % des communes et arrondissements français sont très sous-dotés en chirurgiens-dentistes et que seulement 3 % d’entre eux sont des zones très dotées en chirurgiens-dentistes (chiffres pour l’année 2024).

Depuis 2015, des dispositifs incitatifs mis en place par l’Assurance maladie visent à favoriser l’installation des dentistes en centre de santé dans les zones très sous-dotées. Néanmoins, les premières dynamiques d’installation ont pu contribuer à façonner une géographie de l’offre de soins qui se perpétue malgré des politiques incitatives récentes.

La liberté tarifaire des chirurgiens-dentistes reste garantie

La mise en œuvre du « 100 % santé » se heurte aussi à une profession dotée d’un fort pouvoir de marché, c’est-à-dire avec une forte capacité à influencer les prix, ainsi qu’à des marges de manœuvre dans la mise en œuvre des dispositions qu’ils doivent appliquer. Ils ont, par exemple, la possibilité de refuser d’appliquer le « 100 % santé » et leur liberté tarifaire reste garantie.

Les chirurgiens-dentistes fournissent un soin dans une relation marquée par une asymétrie de l’information : le dentiste dispose de plus d’informations que le patient sur les soins nécessaires et les différentes options possibles.




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Cette relation peut conduire, dans certains cas, notamment dans un contexte où la santé buccodentaire s’améliore, comme c’est le cas en Norvège, à des phénomènes de demande induite, c’est-à-dire à la proposition de soins plus nombreux que nécessaire.

La montée en puissance des « mutuelles »

L’autre limite de la réforme du « 100 % santé » est que son approche repose intégralement sur la mobilisation du financement par la complémentaire santé (la « mutuelle », ndlr). Cela suppose que le patient est couvert par une complémentaire santé, condition de fonctionnement du dispositif. L’accès à une complémentaire santé reste alors central dans le recours aux soins dentaires.

Alors qu’en France, l’Assurance maladie obligatoire est le principal financeur des tarifs publics fixes, ces derniers restent néanmoins largement inférieurs aux prix réellement pratiqués par les dentistes, en particulier pour les prothèses dentaires. Le rôle de l’Assurance maladie se voit donc contraint par un pouvoir de régulation limité, au profit des logiques de marché pour la pose d’une couronne dentaire ou d’un dentier.

Couronnes, dentiers, bridges : que remboursent la « Sécu » et la « mutuelle » ?

  • L’Assurance maladie obligatoire (la « Sécu ») offre le même montant de remboursement pour toutes et tous, sur la base des « tarifs Sécu » qu’elle a fixés. Or ceux-ci sont parfois décorrélés des tarifs réellement pratiqués par les dentistes, en particulier pour les couronnes, les dentiers et les bridges.
  • La « mutuelle » complète la part de la dépense prise en charge par l’Assurance maladie obligatoire, mais les montants qu’elle rembourse varient selon les contrats.

En 2019, le reste à charge des ménages sur les prothèses dentaires représentaient 36,8 % de la consommation de ce soin. Les « mutuelles » (qui correspondent à des assurances santé privées) interviennent comme financeurs indispensables pour les remboursements de soins dentaires. Elles permettent une prise en charge qui varie d’une personne à l’autre, selon le contrat souscrit. En effet, le niveau de remboursement de soins coûteux, comme les prothèses dentaires, est étroitement lié à la qualité du contrat, ce qui a pour effet de renforcer des inégalités structurelles d’accès aux soins buccodentaires.

Le « 100 % santé » apparaît ainsi comme une étape supplémentaire de la privatisation du financement des soins, en rendant indispensable l’existence d’une complémentaire santé pour éviter tout renoncement aux soins.

Ces réformes successives se traduisent progressivement par une augmentation des prix des complémentaires santé. Elles contribuent également à exclure une partie de la population, dépourvue de « mutuelles » ou d’une complémentaire santé solidaire, des dispositifs d’accès aux soins. Soit 2,5 millions de Français en 2019, selon l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes).

L’analyse de cette réforme tend ainsi à montrer que son caractère inclusif dans l’accès aux soins dentaires pourrait être davantage porteur d’inégalités « par construction » du fait, d’une part, des enjeux plus complexes, comme la manière dont les praticiens adaptent leurs activités en fonction des nouvelles incitations économiques, et, d’autre part, du recours indispensable à une assurance santé privée.


Cet article s’appuie sur des travaux de recherche réalisés dans le cadre du projet « L’égalité de l’accès aux soins dentaires dans la réforme « 100 % Santé » – 100T-Dent » qui a bénéficié du soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Les recherches ayant contribué à cet article ont été financées dans le cadre du projet ANR « 100 T dents ».

ref. Un accès inégal aux soins dentaires malgré la réforme qui plafonne les prix des couronnes et autres prothèses – https://theconversation.com/un-acces-inegal-aux-soins-dentaires-malgre-la-reforme-qui-plafonne-les-prix-des-couronnes-et-autres-protheses-278742

Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains

Source: The Conversation – in French – By Thierry Vircoulon, Coordinateur de l’Observatoire pour l’Afrique centrale et australe de l’Institut Français des Relations Internationales, membre du Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme, Université Paris Cité

Le premier Africain officiellement mort sur le front russo-ukrainien était un jeune zambien tué en septembre 2022. Il était en prison en Russie et avait rejoint les rangs de l’organisation paramilitaire russe, le Groupe Wagner (devenu Africa Corps), en échange d’une amnistie. Depuis lors, plusieurs études récentes ont mis en lumière le recrutement d’Africains et d’Africaines par la Russie.

Dans une récente étude, j’ai constaté que, loin de refléter des aventures picaresques modernes ou des engagements individuels pro-russes, ces recrutements s’inscrivent dans le cadre d’une politique d’exploitation des migrants conçue et pilotée par les autorités russes.

Qui sont les recrutés ?

Les autorités russes recrutent deux catégories de personnes :

  • de jeunes femmes âgées de 18 à 22 ans, sans formation professionnelle spécifique pour travailler dans la zone économique spéciale d’Alabuga, au Tatarstan;

  • des hommes sans condition d’âge et de compétences professionnelles qui servent dans les rangs de l’armée russe.

Les premières se voient proposer des formations professionnelles gratuites pour des métiers civils avec procédure rapide de délivrance de visa. Elles candidatent auprès d’organismes officiels dans leur pays (Maisons Russie, ambassades de Russie, etc.) pour entrer dans ce qui est présenté comme un programme de formation professionnelle mais qui est, en réalité, au service du complexe militaro-industriel russe.

Les seconds répondent généralement à des offres d’emplois civils en Russie avec des salaires attractifs, souvent accompagnés de perspectives d’installation durable.

Qu’il s’agisse des hommes ou des femmes, la majorité des recrutés sont dupés par des offres d’emplois et de formation trompeuses.

Les formations professionnelles promises aboutissent très souvent à assembler des drones dans une usine d’Alabuga, tandis que les emplois promis aboutissent à endosser l’uniforme de l’armée russe. Seule une minorité d’hommes sont attirés par les campagnes de recrutement de l’armée russe sur certains réseaux sociaux et s’engagent en toute connaissance de cause. Ce sont souvent des militaires ou des policiers qui désertent.

Pour tous les autres, la recherche d’opportunités professionnelles et d’une meilleure vie dans un pays développé se transforme en implication directe ou indirecte dans une guerre en Europe.

Qui sont les recruteurs ?

Les recruteurs de Moscou forment une nébuleuse hétérogène aux profils variés. On y trouve des paramilitaires russes en Afrique, des Africains émigrés en Russie, des influenceurs africains, des associations de russophiles, des agences africaines spécialisées dans l’émigration de travail et des passeurs clandestins.

Cas exceptionnel pour l’instant, un parti politique aurait aussi joué le rôle de sergent recruteur pour l’armée russe. En Afrique du Sud, le parti d’opposition MK de l’ancien président Jacob Zuma a envoyé, pendant l’été 2025, 17 de ses militants suivre une soi-disant formation de garde du corps en Russie. Ceux-ci ont tous fini dans les rangs de l’armée russe.

Dans les pays où il est implanté (Centrafrique, Burkina Faso, Niger, Mali, etc.), le groupe paramilitaire Africa Corps (l’ex-Wagner Group d’Evgueni Prigojine) a aussi recruté des Africains pour aller combattre en Ukraine. Dans ces pays, il peut recruter très aisément car il coopère avec les armées nationales et parfois aussi avec certaines milices.

Parmi les Africains recruteurs de Moscou, plusieurs profils se dégagent :

  • les anciens formés dans ce qui était alors l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et qui étaient souvent des membres de l’appareil sécuritaire;

  • des adultes trop jeunes pour avoir connu l’URSS mais attirés par le discours anti-occidental du régime poutinien et souvent membres d’organisations affiliées aux BRICS;

  • et de purs opportunistes qui en profitent pour gagner de l’argent.

Fait particulier, en Afrique du Sud, les réseaux de recrutement mis à jour semblent organisés par des femmes : une journaliste de la radio nationale sud-africaine, la députée fille de l’ex-président Jacob Zuma et une femme d’affaires.

Quel est le rôle de la corruption dans le recrutement ?

La corruption intervient à chaque étape du recrutement. Des agences de travail à l’étranger ou des intermédiaires qui arrangent les rendez-vous à l’ambassade de Russie se font payer par les candidats au départ. Quand ils sont stoppés par la police des frontières à l’aéroport, certaines recrues parviennent à « acheter » leur embarquement.

Une fois en Russie, ils ne touchent pas le salaire promis dont une partie serait empochée par leurs officiers. Après le décès de certains, leurs familles ont reçu des messages leur proposant de rapatrier le corps du défunt contre de l’argent.

Qu’arrive-t-il aux hommes en Russie ?

Une fois arrivés en Russie, ils sont pris en charge dès l’aéroport par des militaires. Après vérification de leur identité, même s’ils viennent pour un emploi civil, on leur impose de s’engager dans l’armée. Piégés dans un pays dont ils ne comprennent pas la langue, ils signent un contrat avec le ministère de la Défense et reçoivent une formation militaire sommaire de deux à trois semaines.

Puis, ils sont envoyés dans des unités de combat où beaucoup font, pour la première fois, l’expérience de la guerre. Souvent maltraités dans une armée connue pour sa violence, ils n’ont aucune possibilité de recours et sont utilisés pour les missions les plus dangereuses, voire des missions suicides (par exemple, servir de cibles humaines afin de détecter les positions de l’ennemi et les bombarder).

Pourquoi recruter à l’étranger ?

D’après des estimations américaines, les pertes russes depuis le début du conflit s’élèveraient à 1,3 million de personnes. Pour tenter de compenser ces pertes, les autorités russes ont d’abord recruté parmi les communautés étrangères en Russie.

Elles ont rendu possible l’engagement d’étrangers dans l’armée puis elles l’ont rendu obligatoire en 2025 pour tous les étrangers voulant résider en Russie ou être naturalisés. Mais ce pool de recrutement se tarissant, elles ont décidé de recourir aux migrants.

Recruter des migrants comme combattants permet aux autorités russes de disposer d’une main d’œuvre à bas coût et qui ne compte pas. Ces soldats de fortune coûtent bien moins cher que leurs homologues russes qui sont mieux payés, sont indemnisés en cas de handicap et dont les familles touchent des compensations financières importantes en cas de décès. Le coût des soldats pour le budget russe a donc considérablement augmenté depuis le début du conflit.

En outre, les mercenaires amateurs étrangers sont des soldats jetables. Après avoir utilisé des délinquants recrutés dans les prisons au début de la guerre comme chair à canon, l’armée russe recourt désormais à des étrangers dont la disparition ne gênera personne en Russie et dont les familles ne seront pas indemnisées.

Les migrants constituent donc un réservoir de main-d’œuvre parfait pour une guerre très consommatrice de vies humaines. Pour l’armée russe, il ne s’agit pas de recruter des professionnels de la guerre mais de la chair à canon. Loin d’être limitée au continent africain, cette politique semble globale et particulièrement efficace dans les pays pauvres ayant une grande tradition d’émigration.

De ce fait, plusieurs gouvernements du sous-continent indien ont demandé à la Russie de mettre un terme à cette politique.

Quelle est la réaction des gouvernements africains ?

Silencieux depuis le début de la guerre, des gouvernements africains ont commencé à prendre ce problème au sérieux à cause du scandale des blessés de guerre. Les premières révélations publiques sur les recrutements russes ont eu lieu au Kenya et au Ghana où des familles dont les membres ont disparu en Russie ont informé les médias. C’est surtout le sort des blessés de guerre qui demandaient à être rapatriés de Russie qui a ému l’opinion publique et contraint les autorités de ces pays à :

  • exiger le rapatriement de leurs citoyens;

  • enquêter sur les réseaux de recrutement;

  • prévenir leurs citoyens contre les offres d’emplois en Russie.

Les autorités kenyanes ont ainsi découvert qu’environ 1000 citoyens avaient été recrutés par l’armée russe et ont demandé à Moscou de mettre fin à cette pratique. Elles ont arrêté un groupe de migrants prêts à partir en Russie et enquêtent sur les agences d’émigration qu’elles qualifient de « rogue agencies ».

Certaines d’entre elles ont disparu après les révélations publiques de leur rôle dans le recrutement. Leurs responsables sont introuvables et leurs locaux fermés. Les autorités sud-africaines ont suivi l’exemple du Kenya après le scandale des 17 militants de MK révélé à la fin de 2025. Deux personnalités publiques (l’ex-députée Duduzile Zuma-Sambudla et la présentatrice Nonkululeko Patricia Mantula) sont inculpées et vont être jugées cette année.

Les autorités du Nigeria, du Botswana et du Ghana ont aussi demandé à Moscou de cesser cette pratique. Les pays d’Afrique francophone restent pour le moment silencieux, bien que la présence de leurs concitoyens dans l’armée russe soit confirmée.

Quelle est la réaction des autorités russes ?

Après avoir initialement nié ces recrutements, les autorités russes ont rapatrié quelques recrues du Kenya et d’Afrique du Sud. Elles ont préféré se dédire plutôt que de susciter des tensions diplomatiques avec ces pays. Ces premiers rapatriements sont donc une victoire pour les gouvernements kenyan et sud-africain qui ont encore beaucoup d’autres citoyens à récupérer.

A cette fin, le ministre des Affaires étrangères du Kenya s’est d’ailleurs rendu à Moscou en mars. Prises en flagrant délit de recrutement et consciente de l’image négative de ces scandales, les autorités russes auraient décidé de ne plus recruter dans certains pays, dont le Kenya.

The Conversation

Thierry Vircoulon receives funding from the French Institute for International Affairs.

ref. Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains – https://theconversation.com/guerre-en-ukraine-comment-la-russie-recrute-et-exploite-des-migrants-africains-278344

Le RN s’implante localement, mais échoue dans les métropoles. Quelles leçons pour 2027 ?

Source: The Conversation – in French – By Frédéric Sawicki, professeur de science politique, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Quel est le bilan des municipales 2026 ? Les deux partis en dynamique, le RN et LFI, sont-ils renforcés en vue des élections présidentielles de l’an prochain ? Entretien avec le politiste Frédéric Sawicki.


The Conversation : quel est le bilan des municipales 2026 ?

Frédéric Sawicki : Commençons par rappeler que dans 9 communes sur 10, les élections ont été jouées dès le premier tour. Les seconds tours ont surtout concerné la France urbaine. Dans une ville sur deux au moins, trois listes étaient en compétition, confirmant la tripolarisation de notre champ politique. Au total, la stabilité politique domine car à la différence de 2008 ou 2014, ces élections municipales n’ont pas été l’occasion de sanctionner une majorité ou un gouvernement, faute de présence massive de listes se réclamant de la « majorité présidentielle ».

En conséquence les rares bascules d’un camp vers l’autre s’expliquent souvent par des considérations locales. Si le PS gagne Saint-Étienne, ça n’est pas sans lien avec les affaires qui ont affecté le maire sortant (mis en cause pour avoir utilisé une vidéo pour exercer un chantage sur son adjoint). Inversement si à Brest, le PS perd, l’effet d’usure du maire sortant, élu depuis 2001, n’y est sans doute pas pour rien. On pourrait multiplier les exemples.

On constate également un certain nombre de constantes sociologiques. Les très grandes métropoles votent toujours massivement à gauche. Dans les villes d’économie touristique, avec une forte présence de professions indépendantes, des petits patrons, de commerçants, des populations liées au monde militaire (par exemple à Toulon), ou des retraités aisés (Nice, Menton ou Cagnes-sur-Mer), le vote est fortement orienté à droite ou désormais à l’extrême droite.

Au total, on constate finalement autant de cas de bascules de la droite vers la gauche ou inversement, que des déplacements à l’intérieur de chaque camp : des villes socialistes ou communistes deviennent LFI (Saint-Denis, Vénissieux), des villes écologistes basculent vers le centre gauche (Strasbourg ou Poitiers). De l’autre côté du spectre, certaines villes de droite ou du centre droit passent à l’extrême droite ou à ses alliés, par exemple à Nice avec Eric Ciotti.

Les quelques bascules de la gauche vers la droite sont rares et elles s’équilibrent par les bascules dans l’autre sens. Sur les municipalités de plus de 50 000 habitants, la gauche et les écologistes perdent Bordeaux, Clermont-Ferrand, Brest, Avignon, Besançon, Poitiers, Cherbourg, mais ils gagnent Saint-Étienne, Nîmes, Amiens, Roubaix, Aubervilliers et Pau.

L’un des résultats notables est l’implantation locale du RN…

Frédéric Sawicki : L’un des phénomènes nouveaux est le fort renforcement de l’ancrage municipal du Rassemblement national. En 2020, le RN ne l’a emporté que dans 17 villes, dont sept de plus de 20 000 habitant·e·s. Cette fois-ci, il en gagne 60. Certes, il y a des échecs importants à Toulon ou Nîmes, mais il y a la conquête de nombreuses villes moyennes comme Carpentras, La Seyne-sur-Mer, La Flèche, Vierzon, Montargis, Liévin… La présence du RN est surtout localisée dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, sur la Côte d’Azur, mais aussi en Occitanie (Agde, Castres, Carcassonne, Montauban).

Par ailleurs, le RN ancre sa présence dans les villes qu’il avait conquises en 2014 puis en 2020, c’est essentiel pour renforcer sa crédibilité en vue des présidentielles de 2027.

LFI est-il également renforcé par ces élections municipales ?

Frédéric Sawicki : La percée de LFI est réelle puisque plusieurs villes de plus de 30 000 habitants sont gagnées – Saint-Denis, Roubaix, Saint-Paul et Le Tampon (à La Réunion), Vénissieux, Vaux-en-Velin, La Courneuve, Creil. Ce n’est pas rien quand l’on part de zéro. Pour autant, il faut relativiser cette percée.

Les insoumis ont échoué dans les situations où ils avaient pris la tête de la gauche (à Toulouse ou à Limoges). Le parti de Jean-Luc Mélenchon n’a pas été en capacité de décrocher des municipalités tenues par la droite, à l’exception de Roubaix.

Par ailleurs, LFI a voulu s’imposer comme un partenaire incontournable, avec la menace de faire chuter le PS en cas de refus d’alliance. Or, lorsque les socialistes et alliés ont refusé la fusion, ils ont rarement été battus. LFI n’a donc pas réussi à démontrer sa capacité de nuisance – le cas de Paris étant emblématique, mais on peut également citer Rennes ou Montpellier.

Enfin, on remarque que dans le cadre d’alliances, notamment avec les écologistes, des villes ont été perdues (Strasbourg, Poitiers, Besançon..). Lorsque les alliances ont permis de gagner (Grenoble, Lyon, Tours), les Insoumis ne seront pas représentés au sein des exécutifs car les fusions étaient uniquement « techniques ». Les élus LFI resteront donc cantonnés à un rôle d’opposant, ce qui ne permet pas au parti de démontrer une capacité à gouverner. C’est un vrai problème pour accéder au pouvoir suprême en 2027 que d’apparaître comme un parti purement protestataire.

On remarque que le centre et la droite ont renforcé leur alliance lors de ces municipales…

Frédéric Sawicki : Il y a eu énormément de listes où le centre droit, Horizons, MoDem et Renaissance, se sont alliés avec des candidats de droite, UDI ou LR, dès le premier tour. Au deuxième tour, on a assisté à de nombreuses fusions. Cette élection municipale s’inscrit donc dans la continuité de l’alliance parlementaire entre le bloc central et la droite depuis 2022 et surtout depuis 2024 et préfigure ce qui pourrait se passer à la présidentielle. Après le second tour, on a entendu des appels pour que LR, Horizons et les macronistes se dotent d’un dispositif et d’un candidat communs. Avec sa victoire au Havre, Edouard Philippe a prononcé un discours visant à fédérer ces forces – même si la bataille reste très ouverte.

Il a beaucoup été question de la « guerre des gauches », avec une fracture nette entre une partie des socialistes et les insoumis… Quels sont les enjeux pour 2027 ?

Frédéric Sawicki : La fracture entre ceux qui refusent toute alliance avec LFI et les autres s’est renforcée avec ces municipales. Mais ce que l’on constate, c’est que le centre autonome n’existe plus guère, le bloc central étant clairement allié avec la droite désormais. Quelle est donc la stratégie d’alliance de ceux qui, comme Raphaël Glucksmann ou François Hollande, prônent un rapprochement avec les centristes ? Si le Parti socialiste sort plutôt renforcé de cette élection, c’est parce qu’il a su s’allier, dès le premier tour, avec les écologistes, les communistes, Place publique ou d’anciens insoumis. La seule voie qui semble se dessiner pour la gauche, c’est de travailler sur ce socle en la renforçant – sans LFI – tout en montrant aux électeurs insoumis qu’ils ne sont pas des inaudibles et que leurs aspirations sont entendues.

Certains observateurs redoutaient une « fusion » entre la droite et l’extrême droite. Elle n’a pas eu lieu au niveau des appareils. En revanche, les électeurs de la droite et de l’extrême droite se sont, semble-t-il, bien rapprochés…

Frédéric Sawicki : Les initiatives locales de rapprochement entre le RN et des candidats de la droite ont immédiatement été condamnées par LR. Le fait que Bruno Retailleau n’ait pas appelé à voter Christian Estrosi contre Eric Ciotti à Nice a provoqué l’indignation. En revanche, le choix des électeurs a montré une grande porosité entre droite et extrême droite. La présence de candidats insoumis faisant figure de repoussoir, des électeurs RN ont voté LR pour faire barrage à la gauche, et des électeurs LR ont voté RN pour les mêmes raisons. C’est clair à Brest, à Clermont-Ferrand, à Limoges, Besançon, Marseille, où l’électorat de Martine Vassal (LR) a été divisé par deux entre le premier et le second tour, au profit de Franck Allisio (RN).

Finalement, qui sort vainqueur de ces municipales ? Le RN a-t-il franchi une étape de plus pour un succès en 2027 ?

Frédéric Sawicki : Le RN bénéficie d’une dynamique positive, le renforcement de son implantation locale est une étape importante en vue des sénatoriales mais aussi des élections présidentielles et législatives. Pour autant, il reste à la porte des très grandes villes, ce qui est une faiblesse majeure dans la perspective de sa marche vers l’Élysée. Comment un parti pourrait-il gagner le pouvoir national en étant absent des métropoles où se concentre l’essentiel de l’activité intellectuelle et économique de la nation ? Le RN représente autour de 30 % des électeurs : il peut gagner en 2027 face à un Jean-Luc Mélenchon isolé, ou si la gauche (hors LFI) et la droite restent divisées. Le succès du RN en 2027 n’a donc rien d’inéluctable à condition que la gauche ou la droite rassemblent. C’est ce que François Mitterrand avait réussi à faire en 1981 et en 1988. C’est ce que Jacques Chirac avait fait en 1995, comme Nicolas Sarkozy en 2007. C’est désormais aux forces politiques de jouer… avec les bonnes cartes.


Propos recueillis par David Bornstein

The Conversation

Frédéric Sawicki ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Le RN s’implante localement, mais échoue dans les métropoles. Quelles leçons pour 2027 ? – https://theconversation.com/le-rn-simplante-localement-mais-echoue-dans-les-metropoles-quelles-lecons-pour-2027-279035

Lionel Jospin, figure éthique de la gauche française

Source: The Conversation – in French – By Pierre Bréchon, Professeur émérite de science politique, Sciences Po Grenoble, Auteurs historiques The Conversation France

Lionel Jospin, ancien premier ministre français, s’est éteint dimanche 22 mars, à l’âge de 88 ans. À la tête du gouvernement de la gauche plurielle de 1997 à 2002, il a marqué la vie politique par de nombreuses réformes : les 35 heures, PACS, CMU… premier ministre sous Jacques Chirac, premier secrétaire du PS, il échoua aux élections présidentielles de 1995 et de 2002.


Lionel Jospin fut, des années durant, au cœur des combats de la gauche française, dès 1981, avec la négociation du programme de gouvernement avec le Parti communiste et jusqu’à l’époque de gauche plurielle, de 1997 à 2002, lorsqu’il gouverna une France en situation de cohabitation.

Né en 1937 dans une famille protestante et militante de gauche, de classe moyenne, avec un père enseignant et une mère sage-femme, Lionel Jospin fait de brillantes études à Sciences Po Paris puis à l’ENA. Il entre dans la carrière diplomatique, puis enseigne l’économie à l’IUT de Sceaux, avant d’être complètement happé par la politique.

Étudiant, il avait milité un temps à l’UNEF ; antistalinien et opposé à la politique coloniale de la SFIO, il s’engage aussi à l’Union de la gauche socialiste (UGS) créée en 1957, puis au Parti socialiste Unifié (PSU) né en 1960. En 1965, il se laisse séduire par l’Organisation communiste internationaliste (OCI), mouvement trotskiste antibolchevique, au fonctionnement secret, qui envoie ses adhérents militer dans des partis de gauche non communistes. Il est d’abord un intellectuel du mouvement sans action interne dans un autre parti, mais rejoint le Parti socialiste en 1971. Il y participe d’abord à un groupe d’experts des relations internationales. Il est très vite remarqué par François Mitterrand, entre au bureau exécutif en 1973, et y fait une ascension très rapide.

A la tête du parti en 1981

Il devient Premier secrétaire lorsque François Mitterrand entre en campagne présidentielle en 1981. Il est ainsi associé à l’exercice du pouvoir pendant tout le premier septennat mitterrandien, participant chaque semaine au « petit déjeuner du mardi » autour du président pour discuter des politiques à l’agenda. Il quitte la direction du parti en 1988 pour devenir ministre de l’Éducation nationale jusqu’en 1992.

En 1994, dans un contexte de fortes critiques du président dans l’opinion, et d’un score très bas de la liste socialiste aux élections européennes, Michel Rocard renonce à être candidat à la présidentielle de 1995, Jacques Delors aussi. Dans une primaire interne à seulement deux mois du premier tour, Lionel Jospin est facilement désigné candidat face à Henri Emmanuelli, Premier secrétaire. Dans les semaines qui suivent, il fait une remontée fulgurante dans les sondages où son image d’honnêteté est reconnue. Il revendique un droit d’inventaire dans le bilan mitterrandien et propose un programme social avec réduction du temps de travail hebdomadaire à 37 heures, création d’emplois jeunes, amélioration des petites retraites, construction de logements sociaux. Il se déclare aussi favorable à une police de proximité, à la limitation du cumul des mandats et à un mandat présidentiel de cinq ans. Contre toute attente, il arrive en tête du premier tour mais suivi de près par Jacques Chirac et Edouard Balladur. Il est battu au second tour avec un score très honorable après deux mandats socialistes (47,4 %).

Premier ministre de la gauche plurielle de 1997 à 2002

À nouveau Premier secrétaire, il prépare les échéances futures. Aux législatives anticipées de 1997, il conduit une coalition électorale de gauche plurielle (PS, PCF, PR, Mouvement des citoyens, Verts), avec candidature unique chaque fois qu’un accord a été possible, qui obtient une majorité absolue de 319 sièges. Lionel Jospin devient, pendant cinq ans, le premier ministre de la troisième cohabitation, il va donc être le véritable entrepreneur de la politique française pendant cinq ans.

En matière sociale, de nombreux emplois aidés sont créés pour réduire le chômage des jeunes ; une prime pour l’emploi va permettre d’augmenter le pouvoir d’achat des travailleurs pauvres ; une allocation personnalisée d’autonomie (APA) et la couverture maladie universelle (CMU) sont créées ; la loi « Solidarité et renouvellement urbains » (SRU) oblige les communes à développer le logement social ; le temps de travail est réduit à 35 heures sans perte de salaire, un congé paternité est instauré ; la TVA baisse d’un point ; des mesures sont adoptées en faveur du développement durable. Concernant les libertés publiques, le PACS, nouveau statut d’union ouvert aux homosexuels est instauré ; les droits des malades sont mieux reconnus ; le droit du sol, aboli en 1993 par la loi Pasqua, est rétabli.

Du point de vue institutionnel, l’intercommunalité est renforcée ; une police de proximité est mise en place ; le mandat présidentiel est réduit à cinq ans ; de nouveaux statuts de la Corse et de la Nouvelle-Calédonie voient le jour ; les fonds spéciaux de l’Elysée sont supprimés ; les ministres sont contraints de ne plus diriger des exécutifs locaux ; la parité des candidatures entre hommes et femmes est instaurée.

Du point de vue économique, le gouvernement Jospin poursuit une politique libérale et privatise – complètement ou en partie – certaines sociétés (notamment France Telecom, Thomson-CSF, Air France) mais aussi des banques (CIC, Société marseillaise de crédit et Crédit lyonnais) et des assureurs (Gan et CNP).

Grâce à ces politiques sociales et de modernisation économique, mais aussi du fait d’une conjoncture économique favorable, le chômage baisse assez fortement, passant de 10,6 % au 3e trimestre 1997 à 7, 9 % au 2e trimestre 2002.

À Matignon, Lionel Jospin ne fait pas d’annonces tonitruantes et reste modeste, soucieux de respecter ses ministres et de dialoguer avec eux, de gérer les conflits entre tendances de la gauche plurielle tout en s’assurant de la continuité des politiques menées avec le programme de la coalition. Il se définit lui-même en 1999 comme « un dogmatique qui évolue, un austère qui se marre et un protestant athée ». Contrairement à beaucoup de chefs de gouvernement français, l’opinion reste positive à son égard, même s’il subit une petite baisse la dernière année. Jacques Chirac, lui, bénéficie de sa position privilégiée de chef de l’État pour critiquer le gouvernement, notamment sur sa politique qui serait trop laxiste à l’égard des incivilités.

L’échec à la présidentielle de 2002

Les deux têtes de l’exécutif sont candidats à la présidentielle de 2002, et tout le monde s’attend à un second tour entre eux. Contre toute attente, Jean-Marie Le Pen arrive en seconde position (16,9 %) derrière Jacques Chirac (19,9 %), éliminant le premier ministre socialiste au soir du Premier tour (16,2 %).

Lionel Jospin a été affaibli par un trop grand nombre de candidats de gauche. Les cinq candidats de la gauche plurielle obtiennent ensemble 32,5 %, auxquels peuvent s’ajouter trois listes d’extrême gauche (10,5 %). La droite ne recueille que 25,2 % et le centre 8,7 %. Le fait d’avoir cru Jospin qualifié d’office pour le second tour a favorisé chez certains électeurs de gauche le choix d’une autre tendance, voire d’un vote d’extrême gauche.

Dans sa déclaration au soir du premier tour, Lionel Jospin se dit fier du travail accompli depuis cinq ans et assume la responsabilité de cet échec. Il annonce son retrait de la vie politique. Il déplore le score de l’extrême droite, pour la première fois qualifiée pour un second tour, mais n’appellera à voter Jacques Chirac qu’à la veille du second tour, étant en forte divergence avec sa politique.

La retraite politique

Après son retrait de la vie politique, Lionel Jospin publie, en 2005, Le monde tel que je le vois où il s’interroge sur l’avenir de l’Union européenne après l’échec du référendum, sur la politique économique et sur le devenir du PS. Il laisse entendre qu’il pourrait à nouveau être candidat à la présidentielle si on le lui demandait. Mais quelques mois plus tard, il renonce à se présenter aux élections et soutient Ségolène Royal. Peu après l’échec de cette dernière, il publie dans le livre L’impasse qui la critique durement.

Pour l’élection présidentielle de 2012, Lionel Jospin participe à la campagne de François Hollande. Celui-ci élu, le président de la République annonce sa nomination à la tête d’une Commission sur la rénovation et la déontologie de la vie publique, pour formuler des propositions visant notamment à réduire le cumul des mandats et à établir des règles déontologiques sur la transparence de la vie publique. Certaines propositions seront actées dans des lois, notamment sur l’interdiction du cumul de mandats entre fonctions exécutives locales et mandat parlementaire.

En décembre 2014, Lionel Jospin est nommé au Conseil constitutionnel où il siège jusqu’en 2019, respectant alors la neutralité et la réserve demandée aux neuf sages.

The Conversation

Pierre Bréchon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lionel Jospin, figure éthique de la gauche française – https://theconversation.com/lionel-jospin-figure-ethique-de-la-gauche-francaise-279019

Lire pour réussir : pourquoi la motivation et l’entourage font la différence

Source: The Conversation – in French – By Daisy Pelletier, PhD in Educational Psychology, Université Laval

La réussite en lecture est une préoccupation majeure, en raison de son rôle central dans les autres disciplines scolaires. Or, face au manque de ressources et à la diversité des besoins, comment mieux soutenir les élèves ?


À l’école, les classes sont souvent composées d’élèves aux besoins variés et les ressources ne sont pas toujours suffisantes. Le personnel de l’éducation souligne notamment des effectifs trop élevés, des élèves en grande difficulté sans soutien adapté, un manque de personnel de soutien et un temps de préparation insuffisant, ce qui rend l’accompagnement individualisé difficile. À l’extérieur de l’école, la lecture est en compétition avec de nombreuses autres activités et les élèves ne disposent pas tous des mêmes occasions de s’y engager, ce qui accentue les inégalités.

Dans une récente étude canadienne menée auprès de 1533 élèves du primaire (4e et 6e année) et du secondaire (2e et 4e secondaire), nous nous sommes intéressés aux mécanismes pouvant expliquer leur réussite en lecture. Au début de l’année scolaire 2019-2020, ces élèves ont rempli un questionnaire portant sur le temps consacré à la lecture récréative, les raisons de lire et le soutien reçu en lecture de leur enseignant de français, de leurs parents et de leurs amis.

Quelques mois plus tard, ces variables ont été utilisées pour prédire la note en lecture au deuxième bulletin, en tenant compte du niveau initial des élèves au premier bulletin.




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La motivation, moteur de l’engagement en lecture

L’analyse des réponses obtenues montre que les élèves qui pratiquent la lecture dans leurs temps libres obtiennent de meilleures notes en lecture que leurs camarades de classe qui ne lisent pas. Ce lien soulève une question centrale : qu’est-ce qui amène certains élèves à lire plus souvent que d’autres dans leurs temps libres ?

Pour s’engager dans la lecture, les élèves ont besoin de motivations, qui correspondent à des raisons de lire. Toutefois, les motivations ne garantissent pas toutes un engagement de qualité. Dans la recherche que nous avons menée, les raisons de lire relevant d’un choix de l’élève (par exemple, lire par plaisir) étaient liées à une pratique plus fréquente de la lecture que celles relevant d’une pression externe (lire pour éviter une conséquence) ou interne (lire pour ne pas se sentir coupable de ne pas le faire).

Plus encore, la motivation à lire en contexte récréatif était plus fortement associée à la pratique de la lecture que la motivation à lire en contexte scolaire. Ce résultat peut s’expliquer par la nature même de la lecture récréative, qui repose généralement sur un choix. Lorsqu’un élève lit dans ses temps libres, il le fait pour des raisons personnelles comme le plaisir, l’intérêt ou la curiosité, notamment parce qu’il dispose d’une grande liberté pour choisir ses lectures.

À l’inverse, la lecture scolaire ne relève pas toujours du choix : un élève qui lit pour l’école peut le faire par plaisir ou par intérêt, mais aussi pour des raisons externes comme obtenir de bonnes notes ou éviter d’être pénalisé à une évaluation. Cela invite à porter attention aux pratiques qui nourrissent des raisons de lire fondées sur le plaisir, l’intérêt et le sens que les élèves accordent à leur lecture, autant à l’école qu’à l’extérieur de celle-ci.

Les parents et les amis : des alliés à mobiliser

Comme plusieurs caractéristiques physiques ou psychologiques, la motivation scolaire s’explique en partie par des facteurs génétiques. En lecture spécifiquement, jusqu’à 50 % de la motivation est attribuable à l’hérédité. Est-ce à dire qu’on ne peut rien y faire ? Absolument pas. Certains facteurs environnementaux jouent également un rôle important pour expliquer la motivation en lecture.

Contrairement à une idée reçue selon laquelle la réussite en lecture relève d’abord et avant tout de l’école, les résultats de notre étude révèlent que la contribution des enseignants ne parvient pas à rivaliser avec celle des parents et des amis pour soutenir la motivation et la pratique de la lecture des élèves.

Plus précisément, les comportements des parents et des amis qui soutiennent le besoin d’appartenance sociale (par exemple, être un modèle de lecteur, s’intéresser aux goûts de son enfant/d’un ami en lecture) s’avèrent particulièrement importants pour favoriser une motivation ne relevant d’aucune pression, tant en contexte récréatif que scolaire.

Cela ne signifie pas que les enseignants ne jouent aucun rôle, mais que leur contribution ne ressort pas comme distincte lorsque l’on considère les autres sources de soutien. L’école demeure néanmoins un milieu universel pouvant offrir à tous les élèves des occasions de lire, indépendamment des ressources dont ils disposent à la maison.




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Un rôle qui transcende la période de l’enfance

L’importance du soutien des parents et des amis s’observe autant chez les élèves du primaire (4e et 6e année) que chez ceux du secondaire (2e et 4e secondaire). Autrement dit, leur rôle n’est pas moins important au secondaire. Toutefois, les interventions à privilégier doivent être cohérentes avec les besoins des élèves, qui peuvent se manifester différemment selon leur âge.

La réussite en lecture repose ainsi sur une responsabilité partagée entre l’école et la famille. Miser sur la lecture ne relève pas seulement des programmes scolaires ou des approches pédagogiques, mais d’un engagement collectif visant à créer des environnements où les élèves cultivent leur intérêt pour la lecture.

Pour les enseignants, il peut s’agir d’offrir aux élèves des occasions de choisir leurs lectures, de préserver des moments où ils sont invités à lire librement et de favoriser les échanges entre pairs autour de la lecture. Pour les parents, il peut s’agir de s’intéresser aux goûts de leurs enfants, de discuter de leurs lectures ou d’incarner eux-mêmes le plaisir de lire.

Car avant de réussir en lecture, encore faut-il développer le goût de lire.

La Conversation Canada

Daisy Pelletier a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines et du Fonds de Recherche du Québec – Société et culture

Catherine Ratelle a reçu des financements du CRSH et du FRQSC.

Frédéric Guay a reçu des financements du CRSH.

William Gilbert a reçu des financements du FRQSC.

Erick Falardeau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Lire pour réussir : pourquoi la motivation et l’entourage font la différence – https://theconversation.com/lire-pour-reussir-pourquoi-la-motivation-et-lentourage-font-la-difference-273884

Entreprise : quand les tâches ingrates alimentent silence et malaise

Source: The Conversation – France (in French) – By Rahman Khan, Associate professor, PSB Paris School of Business

Même sans mauvaise intention, une tâche peut être perçue comme illégitime, voire témoigner d’un mépris pour l’expertise professionnelle. CastOfThousands/Shutterstock

Entre 30 et 50 % des salariés doivent effectuer des tâches sans lien avec leur poste ou leur expertise professionnelle. Résultat, ils deviennent silencieux, gardant pour eux leurs questions ou leurs suggestions, bien qu’elles pourraient s’avérer utiles pour l’entreprise. Alors, comment sortir de cette dynamique perverse ? Car, le silence des salariés n’est qu’un symptôme d’une entreprise malade.


L’image d’Épinal du stagiaire « responsable machine à café » ou « photocopieuse » traduit une réalité. Dans certaines entreprises, des employés en contrat limité ou non limité, souvent surdiplômés, doivent se cantonner à réaliser des missions ingrates. « Tu veux bien passer les slides PowerPoint pour ma présentation ? »

Dans une recherche récente, nous avons étudié la façon dont les tâches assignées déterminent le comportement des employés, en particulier lorsque ces tâches sont perçues comme illégitimes – considérées comme déraisonnables, inutiles ou ne correspondant pas au rôle des employés. Une étude complémentaire rappelle que de telles tâches ne sont pas une simple source de désagrément. Elles influencent la manière dont les employés perçoivent l’équité et leur place au sein de l’organisation, au-delà d’être des facteurs de stress.

Le silence est une réponse courante à l’illégitimité perçue. L’effet secondaire : les employés peuvent cacher des informations qui pourraient aider leurs équipes, comme leurs préoccupations, leurs idées ou leurs suggestions. Alors, comment fonctionne ce mécanisme pervers pour l’entreprise et pour les salariés ?

Tâches injustes sans mauvaises intentions

Les employés qualifient certaines tâches d’injustes lorsqu’ils constatent un décalage avec leur rôle, leur statut professionnel ou l’objectif de leur poste. Cette évaluation reflète la perception des employés et non les intentions de leur responsable.

Une tâche peut être donnée sans mauvaise intention, mais tout de même être perçue comme injuste quand elle entre en conflit avec les attentes liées à un poste ou qu’elle témoigne d’un mépris pour l’expertise professionnelle. Des études sur les tâches illégitimes établissent une distinction entre les tâches qui ne relèvent simplement pas d’un rôle précis et celles qui sont considérées comme inutiles.

Les deux cas remettent en question la manière dont les employés définissent leur contribution au travail. Lorsque les tâches vont à l’encontre des normes du métier, les employés se sentent méprisés dans leur identité professionnelle.

De 30 % à 50 % des salariés concernés

Les enquêtes indiquent que les tâches illégitimes sont monnaie courante dans le milieu professionnel. Entre 30 % et 50 % des employés sont confrontés, au moins occasionnellement, à des tâches déraisonnables ou inutiles, avec des variations importantes selon les professions et les secteurs.

Le phénomène est particulièrement fréquent dans les environnements à forte surcharge de travail et où les rôles sont flous. Des rôles mal définis augmentent le risque que les employés se voient confier des tâches ne relevant pas de leurs responsabilités officielles. Les environnements à forte charge de travail intensifient ce phénomène, car les managers s’appuient sur une délégation ad hoc pour répondre au besoin immédiat de l’entreprise.

L’injustice organisationnelle va de pair avec un silence accru, les employés choisissant de ne pas partager leurs idées même lorsque celles-ci pourraient être très importantes pour l’organisation. Le silence est notamment utilisé délibérément pour exprimer son désaccord avec l’attribution injuste des tâches.

Moins de sincérité dans l’entreprise

Le silence des employés traduit une tendance à ne pas communiquer à ses supérieurs ou à ses collègues, intentionnellement, des informations ou des suggestions liées au travail, même lorsque les exprimer pourrait être utile. C’est une décision délibérée. Le cas d’un silence délibéré peut traduire un motif de représailles ou de vengeance à la suite d’une injustice perçue.




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Il existe une différence entre silence et désengagement. Des employés désengagés fournissent globalement moins d’efforts, tandis que les employés silencieux restent impliqués dans leur travail, mais communiquent moins. Concrètement, ils ne souhaitent pas exprimer sincèrement leur opinion sur les conditions de travail à ceux qui sont en mesure d’y répondre.

Un traitement inéquitable et une injustice organisationnelle sont susceptibles d’entraîner un silence défensif, où les employés évitent de partager des informations afin de se protéger d’éventuelles conséquences négatives.

En revanche, le silence délibéré est dirigé vers l’organisation en réponse à une répartition des tâches jugée injuste. Les employés sont plus enclins à garder le silence lorsqu’ils s’attendent à :

La morale influence les réactions des salariés

La moralité des employés – leur sens du bien et du mal – détermine leur comportement éthique au travail. Par exemple, les employés ayant une forte identité morale sont moins susceptibles de tricher au sein de leur entreprise.

Cette conduite morale, traduction d’une conception de soi en entreprise, guide le comportement des salariés. Les employés qui valorisent des traits moraux importants pour leur image d’eux-mêmes, comme le fait d’être juste et bienveillant, sont plus à même d’éviter les comportements négatifs au travail, tels qu’un silence motivé par la vengeance, contraire à leurs valeurs morales.

Cette éthique individuelle a ses limites. En réalité, elle ne permet pas de déceler pleinement les systèmes injustes ni les environnements de travail toxiques. Lorsque la répartition des tâches et les processus de prise de décision restent constamment inéquitables, le silence persiste, même lorsque les employés ont une image morale élevée d’eux-mêmes.

Ce que les entreprises peuvent apprendre

La délégation des tâches reflète la manière dont les employés sont considérés au sein d’une organisation. La répartition des tâches est un signe de respect et de statut, mais aussi d’inclusion.

La perception d’une répartition des tâches équitable favorise la confiance et la coopération, tandis qu’une répartition inéquitable est source de tension et de ressentiment. Il n’est pas surprenant que les employés confrontés à cette dernière se plaignent davantage d’épuisement émotionnel et d’une baisse de leur bien-être.

La légitimité de la répartition prime sur les objectifs d’efficacité au sens strict. Des processus équitables renforcent les normes d’échange social et l’engagement en soulignant que chaque contribution est reconnue à sa juste valeur. Parallèlement, l’attribution des tâches sur la base de la justice est corrélée à un engagement plus fort et à une diminution des réactions de retrait.

Le silence des employés n’est qu’un symptôme. Les organisations devraient donc être attentives au silence de leurs employés et à leurs pratiques d’attribution afin de détecter les problèmes de légitimité avant que des conflits ouverts ou des départs ne surviennent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Entreprise : quand les tâches ingrates alimentent silence et malaise – https://theconversation.com/entreprise-quand-les-taches-ingrates-alimentent-silence-et-malaise-274756

La guerre au Moyen-Orient pourrait accroitre les risques d’impasse financière pour l’Afrique : voici comment

Source: The Conversation – in French – By Francois Giovalucchi, Conseil Scientifique, Faculté des Sciences Sociales, Université Catholique de Madagascar (UCM)

Le financement d’un pays repose sur des sources externes (investissements directs étrangers, transferts de migrants, aide, prêts bancaires ou marchés financiers internationaux) et internes (prêts bancaires ou marchés financiers domestiques).

Depuis plusieurs années, pour les États d’Afrique subsaharienne, ces sources de financement sont menacées, chacune à des degrés divers selon les pays. Cette menace s’accroît avec la guerre au Moyen-Orient.

Certes, l’approche en termes de financement ne vaut qu’en première analyse : chacune de ces ressources se traduit par un apport de capitaux qui a un impact différent sur l’économie, un investissement dans une mine ne pouvant être comparé à un transfert de migrants finançant des écolages ou à un prêt pour la construction d’un barrage.

Mes recherches portent, entre autres, sur la manière dont l’aide internationale façonne les politiques publiques, les rapports de pouvoir et l’économie politique du continent africain.

Selon moi, l’urgence et l’importance des enjeux justifient une analyse à chaud, afin de tenter de cerner les évolutions envisageables, leur gravité dépendant bien évidemment de la durée et des modalités du conflit.

Evolution des sources de financement

L’aide publique au développement (APD) s’inscrit désormais dans une tendance baissière : le démantèlement de l’USAID par la seconde administration Trump a marqué les esprits, mais la réduction concerne les principaux donateurs. Elle s’annonce durable car elle participe de la reconfiguration de l’ordre international. L’APD en faveur de l’Afrique subsaharienne a atteint 66,5 milliards de dollars US en 2024.

Les transferts de migrants sont en hausse forte et quasi-continue depuis 2004 et ont atteint 64,9 milliards de dollars en 2024. Ils pourraient toutefois à terme être érodés par les politiques de restriction des migrations qui se diffusent.




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Les investissements directs étrangers (IDE), souvent d’un montant unitaire élevé, sont concentrés sur les matières premières, l’énergie et la construction et dans un nombre limité de pays. Ils sont irréguliers et ont atteint 43,7 milliards de dollars en 2024.

L’endettement de l’Afrique a connu une forte croissance après les mesures de désendettement des années 2000. Le nombre de pays d’Afrique subsaharienne en surendettement ou en [risque élevé de surendettement](https://www.afd.fr/fr/actualites/dette-afrique-economie-africaine] est important (19 en 2022, 2023, et 2024). Les prêts chinois, en grande partie à l’origine de ce réendettement, se sont réduits à 2,1 milliards de dollars en 2024, confirmant la réduction drastique des engagements financiers de la Chine sur le continent depuis le pic historique de 28,8 milliards de dollars de 2016.

L’endettement sur les marchés financiers internationaux par émission d’eurobonds (obligations libellées en dollars ou euros) est réservé à quelques pays et demeure coûteux malgré une détente récente. Les émissions de l’ensemble de l’Afrique ont atteint 15,7 milliards de dollars en 2025. La situation demeure toutefois tendue. Les défauts de paiement du Ghana et de la Zambie ont marqué les esprits.

Face aux limites des sources de financement internationales, les États africains ont de plus en plus sollicité les marchés financiers domestiques sur lesquels les émissions ont doublé entre 2019 et 2024 pour atteindre 177,8 milliards de dollars. Ceci a conduit à une très forte exposition des banques aux risques publics.

Comment ces sources peuvent-elles être affectées par le conflit au Moyen-Orient ?

La hausse du prix des hydrocarbures augmentera le besoin de financement des pays africains, hormis quelques exportateurs nets, en accroissant leur déficit du commerce extérieur et leur déficit budgétaire.

Le déficit accru du commerce extérieur entraînera alors une dépréciation monétaire contre laquelle certaines banques centrales pourront difficilement lutter : un pays africain sur deux avait des réserves correspondant à moins de 3,4 mois d’importations en 2025. La dépréciation alourdira le service de la dette en devises.

Le déficit budgétaire se creusera sous l’effet du ralentissement de l’activité impactant les recettes, de la hausse du service de la dette, de l’augmentation des frais de fonctionnement et sans doute surtout sous l’effet des transferts nécessaires pour ne pas répercuter totalement la hausse du prix du pétrole sur le prix à la pompe et le prix de l’électricité, socialement très sensibles. La hausse du prix de l’or, valeur refuge, devrait en revanche bénéficier aux recettes des pays producteurs.

Dans un scénario de stagflation – une situation économique où la croissance est faible, le chômage élevé et l’inflation forte – déjà observée lors des premiers chocs pétroliers, les comptes publics des pays donateurs devraient se dégrader selon un schéma proche de celui des pays africains. Une accélération de la croissance des dépenses militaires devrait ajouter ses effets. Tout ceci est de nature à accélérer la baisse engagée de l’aide au développement.

Les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite étaient, avec chacun plus de 10 milliards de dollars US de transferts de migrants vers l’Afrique en 2021, les troisième et quatrième sources des dits transferts vers l’ Afrique, derrière les États-Unis et la France. La guerre suscite des rapatriements de pays du Golfe et les transferts en seront affectés.

Les IDE en Afrique devraient pour leur part subir des effets contradictoires. Les IDE du Golfe en Afrique sont minimes et leur évolution éventuelle n’aura pas d’impact majeur. Par ailleurs, des investissements prévus dans les pays du Golfe pourraient être réalloués en Afrique.

Le renchérissement du pétrole et de l’or est aussi de nature à rendre rentable des investissements nouveaux dans l’extraction dans quelques pays. Mais, les incertitudes internationales sont globalement défavorables aux IDE.

De leur côté, les marchés financiers internationaux pourraient être affectés par une hausse des taux si la FED (Banque centrale américaine) et la Banque centrale européenne (BCE) réagissent à l’inflation par des mesures restrictives. L’évolution des liquidités mondiales alimentant les marchés de capitaux sera impactée par deux phénomènes eux aussi contradictoires : hausse des revenus des pays pétroliers hors Moyen-Orient, baisse des revenus pétroliers des pays du Moyen-Orient conduits à réduire leur production suite à la fermeture du détroit d’Ormuz, par où transitent 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié près de 20 % du commerce mondial de gaz naturel liquéfié.

Les Émirats arabes unis, perçus comme une source de financement prometteuse par les États africains, devraient réduire leur apport. L’engouement pour les Sukuks (obligations conformes aux principes de la finance islamique) pourrait être déçu.

La capacité des marchés financiers domestiques à répondre à une demande croissante dépendra de la capitalisation des banques, et du maintien d’un refinancement aisé de celles-ci par les banques centrales, mais ces dernières pourraient conduire des politiques restrictives pour lutter contre l’inflation et la dépréciation monétaire.

Des solutions lentes ou peu aisées

Les efforts de la Banque africaine de Développement en vue d’une réorientation de l’épargne africaine vers l’Afrique sont justifiés, mais on imagine mal qu’ils puissent compenser à court terme les tendances en question.

L’accélération de la mise en œuvre du cadre commun de traitement de la dette du G20 est impérative. À ce jour, seuls le Tchad, la Zambie, l’Éthiopie et le Ghana sont entrés dans le processus. Mais la situation internationale est-elle vraiment favorable à de telles avancées ?

The Conversation

Francois Giovalucchi does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. La guerre au Moyen-Orient pourrait accroitre les risques d’impasse financière pour l’Afrique : voici comment – https://theconversation.com/la-guerre-au-moyen-orient-pourrait-accroitre-les-risques-dimpasse-financiere-pour-lafrique-voici-comment-278343

Fusion nucléaire : un nouveau seuil dépassé dans le plus grand tokamak chinois

Source: The Conversation – in French – By Dominique Escande, Directeur de Recherche émérite en physique nucléaire, Aix-Marseille Université (AMU); Centre national de la recherche scientifique (CNRS)

À l’intérieur d’un tokamak en maintenance, en 2017 (ici, aux États-Unis). Ces machines permettent de confiner un plasma, c’est-à-dire une sorte de soupe d’électrons extrêmement actifs, dans lequel peuvent avoir lieu des événements de fusion nucléaire. Rswilcox/Wikipédia, CC BY-SA

Le chemin vers la fusion thermonucléaire est long et semé d’embûches. Une des nombreuses étapes a récemment été franchie dans le plus grand tokamak chinois, EAST, où la limite de densité de plasma qui était observée jusque-là a été dépassée.

Dans un tokamak (un type de machine expérimentale conçue pour exploiter l’énergie de la fusion), le plasma est le milieu où se produisent les réactions de fusion nucléaire. Plus celui-ci est dense, plus les atomes se rencontrent et ont de chance de fusionner et de libérer de l’énergie. L’expérience récente a produit des densités de 30 % à 65 % plus élevées que celles normalement atteintes dans cette machine, sans déclencher les instabilités perturbatrices qui se produisent généralement lorsque la limite de densité du plasma est dépassée.

Cette étude, co-dirigée par Ping Zhu et Ning Yan, que j’ai contribuée à interpréter, a été publiée début janvier dans la revue Science Advances et reprise par la revue Nature. Un point particulièrement prometteur est que cette avancée a une base théorique, que j’avais développée et publiée avec d’autres collègues quatre ans auparavant. En confirmant plusieurs de ses prédictions, l’expérience soutient la théorie, ce qui ouvre la voie à d’autres améliorations.

Pourquoi cette avancée est importante

Le réchauffement climatique, la pollution de l’air, la géopolitique de l’énergie et le caractère intermittent des énergies renouvelables rendent urgent le développement de nouvelles centrales électriques à fonctionnement continu. Dans ce cadre, les atouts majeurs de la fusion thermonucléaire sont le fait que ses cendres et son combustible sont non radioactifs, ainsi que la vaste répartition mondiale de ce dernier et l’absence de risque d’accident nucléaire. Et c’est pourquoi, la communauté scientifique travaille depuis des décennies dans un esprit de collaboration à l’échelle mondiale (remarquablement, malgré la guerre en Ukraine, la Russie participe toujours au projet ITER).

Les recherches sur la fusion thermonucléaire contrôlée ont connu récemment une forte accélération grâce au projet de réacteur international de démonstration ITER – et aussi parce que davantage d’argent privé que public est investi dans ce type de recherche au niveau mondial depuis 2023.

Comme on l’a vu, une des contraintes ralentissant cette entreprise est l’existence d’une limite de densité du plasma dans les expériences réalisées jusqu’à présent : avec des densités de plasma trop faibles, les réactions nucléaires ont lieu trop peu souvent pour générer de l’énergie en quantité importante.

À cause de ce problème, les réacteurs tokamaks en projet sont gigantesques : ceci permet aux ions du plasma d’avoir plus de temps pour entrer en collision avant de s’échapper. ITER, par exemple, fait 23 000 tonnes pour 29 mètres de haut et 28 mètres de diamètre. Aussi, aujourd’hui, un des grands défis de la fusion thermonucléaire est de réaliser un réacteur plus petit, qui soit donc moins cher et plus robuste. Or, jusqu’à présent, nous étions coincés, car nous n’arrivions pas à dépasser expérimentalement une densité, apparemment limite, du plasma.

En 2021, mes collègues Fabio Sattin, Paolo Zanca et moi-même avions proposé une base théorique prédisant deux régimes d’auto-organisation plasma-paroi : le régime habituel où la densité de plasma est limitée et un autre régime sans limite de densité. Nous expliquions que ce régime pourrait être atteint en diminuant la quantité d’impuretés projetées par les parois, dues à leur bombardement par les ions du plasma. Nous suggérions à cette fin de démarrer le plasma en utilisant la stratégie utilisée pour le démarrage d’un autre type d’installation destinée à faire de la fusion thermonucléaire, les « stellarators ».

Cette stratégie a été appliquée avec succès dans EAST, où le régime sans limite de densité a été atteint, confirmant ainsi les résultats expérimentaux obtenus au sein du tokamak chinois J-TEXT annoncés en 2023 à la Fusion Energy Conference de l’AIEA à Londres (Royaume-uni).

Plus précisément, les expériences sur EAST ont combiné le contrôle de la pression initiale du gaz combustible avec un chauffage par résonance cyclotronique électronique pendant la phase de démarrage (ces deux facteurs combinés correspondent aux décharges stellarators), permettant une efficace diminution des interactions plasma-paroi dès le début de la décharge. Grâce à cette approche, l’accumulation d’impuretés et les pertes d’énergie ont été considérablement réduites, et le plasma atteint une densité élevée à la fin du démarrage. De plus, décharge après décharge, une diminution de la quantité d’impuretés a accompagné l’augmentation de la limite. Malheureusement, l’allocation maximale de temps expérimental n’a pas permis de voir jusqu’où pouvait aller cette nette amélioration… mais on peut donc espérer qu’elle se poursuive dans de futures expériences.

Quelles sont les suites de ces travaux ?

L’équipe de recherche d’EAST prévoit donc d’appliquer à nouveau cette méthode lors de la prochaine campagne expérimentale, avec l’idée d’accéder au régime sans limite de densité dans des conditions de plasma à haute performance.

Les physiciens travaillant sur d’autres tokamaks ont également été alertés, et pourraient être intéressés par l’utilisation du même scénario de démarrage pour repousser la limite de densité. Une proposition d’expérience a même déjà été faite pour le nouveau tokamak japonais JT60-SA.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Dominique Escande ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Fusion nucléaire : un nouveau seuil dépassé dans le plus grand tokamak chinois – https://theconversation.com/fusion-nucleaire-un-nouveau-seuil-depasse-dans-le-plus-grand-tokamak-chinois-278762

Interdire les smartphones au lycée, est-ce une bonne stratégie pour protéger les adolescents ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Jean-François Cerisier, Professeur de sciences de l’information et de la communication, Université de Poitiers

Le projet d’interdire les smartphones au lycée et les réseaux sociaux aux mineurs de moins de 15 ans s’inscrit dans une politique de restrictions engagée depuis 2017. Mais bannir les smartphones peut-il vraiment écarter les dangers auxquels sont confrontés les adolescents ? En quoi cette stratégie ne peut-elle se substituer à l’action éducative ?


Après le déploiement du dispositif « Portables en pause » dans tous les collèges en septembre 2025, le chef de l’État a annoncé lors de ses vœux à la nation, fin décembre, son projet d’interdire l’usage des smartphones au lycée ainsi que l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans dès la prochaine rentrée scolaire.

Cette initiative présidentielle s’inscrit dans la continuité d’une politique engagée depuis 2017, fondée sur des restrictions d’accès aux services numériques susceptibles de présenter des dangers pour les jeunes.

Cette stratégie, qui témoigne d’un véritable intérêt pour cette question au plus haut niveau de l’État, est fortement questionnée par les acteurs de terrain et les chercheurs. Quels en sont ses atouts et ses limites en termes de faisabilité et d’efficacité ?

Portables à l’école : une continuité politique d’interdictions

L’exposition des plus jeunes aux dangers des mésusages numériques est une préoccupation affichée de manière récurrente par le président de la République. L’interdiction de l’usage des portables à l’école primaire et au collège figurait déjà dans ses promesses de campagne présidentielle en 2017 et s’est concrétisée par une proposition de loi déposée par le gouvernement à l’Assemblée nationale dès le début de son premier quinquennat.

Adopté et intégré au Code de l’éducation, le texte législatif a été promulgué le 3 août 2018. Il repose sur une interdiction de principe de l’utilisation des smartphones à l’école et au collège, mais prévoit différentes exceptions, notamment pour des usages pédagogiques, sous réserve d’en inscrire la nature et les finalités dans le règlement intérieur de l’établissement. De fait, peu d’établissements se sont saisis de cette possibilité et la loi a été peu respectée, car difficile à faire appliquer.

Face aux inquiétudes relatives aux usages intensifs des réseaux sociaux et des intelligences artificielles génératives par les jeunes, Emmanuel Macron a repris l’initiative il y a deux ans. Le 16 janvier 2024, il a annoncé puis institué la commission dite « des écrans » dont les conclusions lui ont été remises le 30 avril 2024. De ce rapport, intitulé « Enfants et écrans. À la recherche du temps perdu », l’exécutif n’a retenu qu’une seule mesure opérationnelle : l’interdiction stricte du smartphone au collège.

La « Pause numérique » au collège a alors fait l’objet d’une brève « expérimentation » fin 2024, à petite échelle, sans suivi scientifique ni publication de résultats ; les avis étaient mitigés quant à l’intérêt du dispositif. Celui-ci a pourtant été étendu à tous les collèges à la rentrée scolaire 2025 sous le nom de « Portable en pause », ce qui évite la confusion entre les enjeux de l’usage juvénile personnel des smartphones avec l’intérêt des usages pédagogiques des équipements et services numériques en classe.

Ce nouveau dispositif vient renforcer la loi de 2018. Il repose sur différentes stratégies de mise en œuvre possibles pour les chefs d’établissements : depuis la séquestration des smartphones dans des casiers spécifiques ou des pochettes scellées à l’entrée au collège au simple engagement des élèves à ne pas les utiliser. Bien qu’il n’existe pas d’études robustes à ce jour pour évaluer l’effectivité de cette disposition, différents témoignages soulignent les difficultés de son application.




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Les coûts engagés peuvent être importants (acquisition des équipements de rétention, temps nécessaire au contrôle…). L’État, qui a décidé de la mesure, ne la finance pas, et la marge budgétaire des établissements est très limitée. Le report du financement des équipements vers les familles ou les collectivités territoriales n’est souvent pas possible. Nombre d’élèves contournent les mesures prises au moyen de différents stratagèmes. Certains recourent à d’anciens smartphones pour conserver l’usage des « vrais ». D’autres réalisent des incisions dans les pochettes permettant d’extraire les smartphones. Ainsi, les usages subsistent, hors de la vue des adultes (toilettes, recoins divers des établissements).

Différents témoignages d’enseignants et de chefs d’établissements ont pourtant été publiés qui accréditent, au contraire, l’effet positif de cette mesure, notamment sur le climat scolaire. La plupart d’entre eux rendent compte de l’inscription de la mesure d’interdiction dans un projet plus ambitieux d’éducation au numérique.

Au lycée, une interdiction des smartphones assouplie ?

Dans le prolongement de cette politique concernant les écoliers et les collégiens, et dans le contexte de la publication de plusieurs rapports alarmants dont celui de la commission d’enquête parlementaire « sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs » le 4 septembre 2025, le chef de l’État a de nouveau pris l’initiative avec l’annonce, lors de ses vœux du 31 décembre 2025, d’une nouvelle loi sur l’interdiction des smartphones au lycée et de l’accès aux réseaux sociaux aux moins de 15 ans. Celle-ci a été votée le 29 janvier 2026 par l’Assemblée nationale en première lecture selon une procédure accélérée décidée par l’exécutif.

Le texte, voté avec une majorité très nette, modère les propositions du texte initial. S’agissant des réseaux sociaux, l’interdiction intégrale initialement annoncée a été assouplie. Seul l’usage des réseaux sociaux appartenant à une liste noire qui sera définie à partir d’un avis de l’Arcom sera interdit aux moins de 15 ans. Pour les autres, dont WhatApps, très utilisé pour la communication familiale, l’utilisation sera possible sous réserve d’une autorisation parentale avec l’élaboration d’un cadre explicite (durée, horaires et contenus).

« Faut-il interdire les réseaux sociaux aux moins de 15 ans ? » (France Inter, novembre 2025).

L’utilisation des smartphones, quant à elle, sera interdite pendant les cours et dans les couloirs, mais le règlement intérieur de l’établissement pourra décider de zones et de conditions d’usage. Ainsi voté, le texte de la loi a été transmis pour examen au Sénat et le gouvernement a annoncé qu’il espérait que le processus législatif puisse aboutir à une entrée en vigueur dès la rentrée scolaire de septembre 2026.

Enjeux et réalités de l’interdiction

L’observation des usages réels que les jeunes font du numérique dessine un paysage contrasté et peu visible des adultes. Bien réels, les dangers auxquels ils s’exposent sont documentés : sédentarité excessive ; isolement social, captation de l’attention limitant ou excluant l’engagement dans des activités éducatives ou culturelles ; confrontation à la violence, à la pornographie, à la désinformation, à la propagande, à la manipulation, au harcèlement ; délégation à la machine d’activités pourtant nécessaires aux apprentissages, triche scolaire…




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A contrario, les usages émancipateurs et formateurs du numérique restent assez peu connus et souvent minorés. Pourtant, des travaux de recherche montrent l’importance et l’intérêt des pratiques numériques informelles des jeunes. Utiles pour leur développement personnel comme pour leur réussite scolaire, elles s’appuient beaucoup sur l’utilisation de réseaux sociaux, mais pas uniquement. Elles sont diversifiées avec des activités de communication, mais aussi un grand intérêt pour la recherche d’informations, les activités créatives ou ludiques.




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L’enjeu de l’action éducative consiste donc à prémunir les jeunes de certains dangers tout en leur permettant de se construire par l’expérience numérique. Pour ce faire, la voie choisie par l’État au cours de ces huit ans privilégie l’interdiction pour répondre à ses obligations de protection des mineurs. Si ce choix politique peut rassurer certains publics, il n’a pas fait la preuve de son efficacité à ce jour.

Les difficultés d’application de la loi de 2018 puis du dispositif « Portables en pause » n’ont pas fait disparaître les risques parfois excessifs pris par les collégiens. Le cyberharcèlement, pour ne prendre que cet exemple, continue de se développer comme le montrent les signalements collectés par le dispositif « Phare de lutte contre le harcèlement à l’école ».

En revanche, ce cadrage institutionnel interdit ou rend très difficile la scolarisation des smartphones, c’est-à-dire l’utilisation à caractère pédagogique, au moment où le budget de l’État et ceux des collectivités territoriales ne laissent guère espérer le renouvellement du matériel obsolète des établissements et l’équipement individuel des élèves. Les proviseurs ne cessent de le répéter, l’extension de ce régime d’interdiction aux lycéens, dont une partie est majeure, semble encore plus difficile à appliquer.

Penser autrement la protection des mineurs

Cette politique d’interdiction pourra-t-elle, à elle seule, régler l’ensemble des problèmes ? De facto, elle ne pourra pas se substituer à d’autres stratégies, faiblement ou insuffisamment activées à ce jour, et dont l’articulation est nécessaire à la fois pour la protection des mineurs et leur émancipation personnelle et citoyenne. Citons-en quatre, sans qu’il soit possible de les hiérarchiser.

La première est celle de la régulation de l’activité de grands acteurs du numérique (Gafam et BATX) : réguler davantage afin de ne pas reporter sur les jeunes la responsabilité qui incombe à ces entreprises. Mais comment réguler alors que la tendance mondiale actuelle est plutôt à la dérégulation, comme l’illustre l’affaiblissement des procédures de modération de la plupart des plateformes de réseaux sociaux ?

La deuxième stratégie consiste à renforcer l’éducation au numérique à l’école, dans une perspective de co-éducation avec les parents. Les activités d’éducation aux médias et à l’information (EMI) organisées en établissement, le plus souvent avec l’appui du CLEMI et de son réseau, y contribuent déjà, mais les moyens qu’y alloue l’État ne sont pas à la hauteur de l’enjeu. Par ailleurs, de la même façon que l’on n’apprend pas à nager depuis le bord du bassin, cette éducation au numérique ne saurait se concevoir sans que les jeunes aient une véritable expérience du numérique et de la citoyenneté numérique.

Le troisième levier est celui de l’offre. Interdire les réseaux sociaux invite à proposer des activités numériques alternatives, avec des formats et des contenus convaincants. C’est la question du soutien à l’édition jeunesse au format numérique qui est soulevée.

Enfin, la quatrième stratégie consiste à reconnaître la légitimité des pratiques numériques juvéniles, à les valoriser autant que possible et à éviter de projeter sur les jeunes des normes d’utilité, de qualité et de bienséance qui correspondent aux attentes des adultes.

The Conversation

Pour les travaux de recherche réalisés depuis plusieurs années qui ont permis la rédaction de cet article, l’unité de recherche Techné de l’université de Poitiers où travaille Jean-François Cerisier a reçu des financements de collectivités territoriales, de l’État (MEN, SGPI) et de la Fondation MAIF.

ref. Interdire les smartphones au lycée, est-ce une bonne stratégie pour protéger les adolescents ? – https://theconversation.com/interdire-les-smartphones-au-lycee-est-ce-une-bonne-strategie-pour-proteger-les-adolescents-277749