Actif mais sédentaire : un danger invisible pour votre santé et vos capacités cognitives

Source: The Conversation – in French – By Vianney Rozand, Maître de conférences, Université Bourgogne Europe

Lutter contre la sédentarité, qu’il ne faut pas confondre avec l’inactivité physique, est un enjeu crucial de santé publique à tous les âges. Rester trop longtemps assis ou allongé dans la journée augmente en effet le risque de maladies chroniques et peut aussi affecter les capacités cognitives. Il existe des méthodes adaptées aux différents publics (étudiants, travailleurs…) pour rompre les mauvaises habitudes.


Jean et Samuel sont deux amis de longue date, ils ont grandi ensemble, ils ont fait leurs études dans la même école, ils étaient inscrits au même club d’athlétisme et ils travaillent dans la même entreprise. Pourtant, ils n’ont pas les mêmes risques face aux maladies chroniques et au déclin cognitif, du fait de leur mode de vie.(Jean et Samuel sont des personnes fictives. Toute ressemblance avec des personnes réelles serait fortuite, ndlr).

Jean, 45 ans, est un sportif occasionnel. Il court trois fois par semaine pour se sentir bien. Toutefois, dans le cadre de son travail d’agent comptable, il passe son temps assis devant son ordinateur plus de sept heures par jour. Les contraintes temporelles (les réunions s’enchaînent) et le manque de moyen dans son entreprise (il n’a pas de bureau amovible pour se mettre en position debout) l’empêchent de rompre cette sédentarité. Chez lui, Jean aime se reposer dans son canapé, devant la télévision.

Samuel, 46 ans, marche trente minutes quotidiennement (pour se rendre à son travail et se promener le week-end) et son travail lui permet de ne passer que trois heures assis par jour. De retour chez lui, Samuel aime passer du temps dans son jardin à cultiver son potager et à cuisiner.

Potentiellement, Jean a plus de risques que Samuel de développer des maladies chroniques et de réduire ses capacités cognitives, à cause d’une sédentarité accrue.

Ne pas confondre sédentarité et inactivité physique

Il est important de différencier la sédentarité, qui consiste à être assis ou allongé pendant la journée, de l’inactivité physique, qui est le fait de ne pas atteindre les recommandations d’activité physique formulées par l’Organisation mondiale de la santé (OMS). Ces dernières sont, pour un adulte âgé de 18 à 65 ans, de 150 à 300 minutes d’activité physique d’intensité modérée par semaine, avec un ajout de renforcement musculaire et de travail d’équilibre 2 à 3 fois par semaine pour les plus de 65 ans.

Ainsi, une personne peut être considérée comme active mais sédentaire. Elle respecte les recommandations en termes d’activité physique, mais elle reste assise plus de 7 heures par jour au quotidien, comme Jean au début de notre histoire.

Les méfaits de la sédentarité sur la santé physiologique

Il est maintenant bien établi que la sédentarité a des effets néfastes sur la santé physiologique. On parle alors d’augmentation de la glycémie (le taux de sucre dans le sang, ndlr) et d’augmentation des troubles musculosquelettiques, avec comme conséquences sur le long terme un risque plus prononcé de développer des maladies chroniques (diabète de type 2, cancers, accident vasculaire cérébral, mal de dos, etc.).

Comme le dit si bien le professeur François Carré, cardiologue et président du collectif Pour une France en forme :

« la chaise tue silencieusement et nous ment, car elle ne nous repose pas. »

En effet, notre organisme n’a quasiment pas évolué depuis l’époque de nos ancêtres chasseurs-cueilleurs. Il est adapté pour bouger régulièrement et souffre lorsque nous ne l’activons pas.

Les autorités de santé considèrent que passer plus de 8 heures en position assise ou allongée dans la journée relève d’un comportement sédentaire et devient potentiellement délétère pour la santé. En revanche, limiter la sédentarité à quatre heures ou moins par jour permet de réduire de 32 % le risque de mortalité par maladie cardiovasculaire.

Les méfaits de la sédentarité sur la santé psychocognitive

Au-delà des effets aujourd’hui bien connus sur les capacités physiologiques et les maladies chroniques, la sédentarité peut également avoir des effets délétères sur nos capacités psychocognitives, et ce à tous les âges de la vie. Au niveau psychologique, on parle d’augmentation du risque d’anxiété et de dépression.

La santé mentale a été désignée « Grande Cause nationale » par le gouvernement, pour la deuxième année consécutive, et lutter contre la sédentarité peut jouer un rôle prépondérant dans cette lutte.

Concernant l’aspect cognitif, une récente étude française met en avant que la capacité à inhiber un mouvement dépend de l’âge mais aussi du taux de sédentarité. 78 personnes, âgées de 18 à 88 ans, ont passé un test sur ordinateur pour déterminer leur capacité à stopper une action qui était déjà enclenchée, comme si elles devaient s’arrêter de traverser la rue car une voiture arrivait trop vite alors que le feu piéton était passé au vert.

L’inhibition est essentielle dans la cognition car elle permet de résister aux distractions et aux impulsions automatiques afin de se concentrer, réfléchir et prendre des décisions adaptées. La recherche a montré que la capacité d’inhibition diminuait avec l’âge (ce qui était déjà connu), mais surtout que cette capacité diminuait également avec la sédentarité. Ainsi, plus une personne passe de temps assise ou allongée durant la journée, moins elle aura la capacité d’inhiber ses mouvements.

Plus intéressant encore, les méfaits de la sédentarité n’étaient pas contrecarrés par le niveau d’activité physique. En d’autres termes, même si une personne active atteignait les recommandations de l’Organisation mondiale de la santé en réalisant plus de 150 min d’activité physique modérée par semaine, le fait qu’elle soit sédentaire pourrait réduire sa capacité d’inhibition, quel que soit son âge. Dans cette étude, des personnes âgées de 80 ans et non sédentaires avaient ainsi de meilleurs scores d’inhibition que des jeunes de 20 ans ayant un comportement sédentaire.

Concernant la sédentarité chez les jeunes et, plus particulièrement chez les étudiants, l’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (Onaps) et l’Association des étudiants en sciences et techniques des activités physiques et sportives (Anestaps) ont rendu en 2023 leur rapport suite à leur enquête nationale sur la pratique d’activité physique et sportive et la sédentarité en milieu universitaire en France.

Dans ce rapport, il est indiqué qu’en moyenne, « les étudiants passent huit heures par jour en position assise ou allongée. Ils sont plus sédentaires les jours de cours que les jours de repos. Ces comportements sont accentués en fonction de l’année d’étude ».

Il est donc primordial de trouver des solutions adaptées à chaque public pour réduire le taux de sédentarité.

Contrecarrer (simplement) la sédentarité

Afin de lutter contre les maladies chroniques, l’accent a été mis ces dernières années sur le respect des recommandations en termes d’activité physique. Tout en gardant à l’esprit qu’un mode de vie actif est indissociable d’une bonne santé physique et mentale, il est important de tourner également les projecteurs vers la sédentarité, qui est un mal un peu plus sournois, comme le souligne le professeur François Carré.

Il ne nous vient pas directement à l’esprit que rester sur sa chaise toute la journée au travail est néfaste pour notre santé, alors que l’on pratique occasionnellement une activité sportive.




À lire aussi :
Travailler assis ou debout ? Pour la productivité et pour la santé, mieux vaut alterner


L’Observatoire national de l’activité physique et de la sédentarité (Onaps) fournit des recommandations et des propositions simples pour rompre les comportements sédentaires.

Par exemple :

  • bouger 1 à 3 minutes toutes les 30 et 60 minutes ;

  • limiter les longues périodes assises, notamment pour le travail, est une routine à prendre au quotidien ;

  • la pause active aurait des effets bénéfiques sur l’efficacité et la fatigue au travail ;

  • l’utilisation de stations de travail « actives » serait une alternative efficace et acceptée par les étudiants en cours ;

  • pendant les loisirs, limiter les temps d’écran est indispensable chez les jeunes et moins jeunes pour réduire les comportements sédentaires.

La sédentarité n’est pas une fatalité. Il existe des méthodes simples et efficaces pour rompre les mauvaises habitudes. Éduquer et bouger tout au long de la vie reste un enjeu de santé publique majeur.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Actif mais sédentaire : un danger invisible pour votre santé et vos capacités cognitives – https://theconversation.com/actif-mais-sedentaire-un-danger-invisible-pour-votre-sante-et-vos-capacites-cognitives-278015

Faire la fête avec Cléopâtre, était-ce de la débauche ou de la piété ?

Source: The Conversation – in French – By Christian-Georges Schwentzel, Professeur d’histoire ancienne, Université de Lorraine

Cléopâtre, incarnée par Linda Cristal, en tenue de danseuse orientale, dans le film *les Légions de Cléopâtre*, 1959. Capture d’écran.

Que sait-on des fêtes fastueuses organisées par la reine Cléopâtre dans son palais, à Alexandrie, ou dans son bateau lors de ses déplacements ? S’agissait-il de pure débauche comme le prétendent les auteurs antiques ou bien d’actes de piété religieuse ?


C’est pour éblouir Marc Antoine, écrit l’auteur antique Plutarque dans sa Vie d’Antoine, que Cléopâtre aurait orchestré une véritable stratégie de séduction, mêlant fête et luxe.

Marc Antoine se trouve en Asie Mineure, l’actuelle Turquie, dont il doit réorganiser l’administration. Il y convoque Cléopâtre en même temps que les autres souverains locaux, vassaux de l’Empire romain. Rome est alors la grande puissance dominant le monde méditerranéen et le Proche-Orient.

La reine décide de se faire attendre un peu, nous raconte Plutarque. Elle prend son temps, parce qu’elle souhaite arriver après tous les autres. Elle part finalement à la rencontre de Marc Antoine sur un luxueux navire. Un véritable palais flottant. Elle y prend place vêtue en déesse.

Elle est « telle qu’on peint Aphrodite », écrit Plutarque (Vie d’Antoine 26). L’auteur antique avait en tête les fresques, du type de celle retrouvée à Pompéi dans la maison dite « de la Vénus à la coquille », montrant la déesse de l’érotisme vêtue de ses seuls bijoux.

La déesse de l’amour et de la beauté, accompagnée d’Éros ailé. Fresque de maison de la Vénus à la coquille, Pompéi.
Wikimedia

Cléopâtre arrive à Tarse entourée d’un grand nombre de figurants et de figurantes qu’elle a embarquées sur son navire : de belles filles et de beaux garçons. Les garçons ont des ailes accrochées dans le dos comme des Éros, petit dieu de l’amour, fils d’Aphrodite.




À lire aussi :
Désirs et plumes : pourquoi les créatures ailées nous font-elles fantasmer ?


Les jeunes filles, elles, sont déguisées en divinités de la mer. Leurs corps dénudés ne sont couverts que d’algues marines.

Cette étonnante mise en scène s’inscrit dans la tradition des grandes manifestations orchestrées par les prédécesseurs de Cléopâtre dans le cadre de ce qu’on peut qualifier de « monarchie-spectacle » des Ptolémée. Les souverains ptolémaïques, à partir du règne de Ptolémée II et de sa sœur-épouse Arsinoé II, au IIIe siècle avant notre ère, organisaient d’impressionnantes processions à Alexandrie, comme le rappelle l’auteur antique Athénée de Naucratis (Deipnosophistes V, 196-200).

Fêtes et défilés grandioses permettaient aux rois et aux reines de se mettre en scène comme des souverains et des divinités vivantes.

La plus belle fête de l’Antiquité

Le spectacle de l’arrivée fastueuse de Cléopâtre à Tarse provoque un gigantesque attroupement. Toute la population de la ville se rue en direction du port pour voir arriver le somptueux navire royal. La reine invite alors Marc Antoine à la rejoindre à bord. Elle y a préparé un magnifique banquet.

Elle propose aussi à son invité de conclure un hiéros gamos, c’est-à-dire un « mariage sacré », entre la déesse Aphrodite dont elle se veut l’incarnation terrestre et Dionysos, dieu de la fête et du vin, auquel elle assimile Marc Antoine.

Le Romain aurait été subjugué par la reine, sa mise en scène et son déballage de luxe. Tous ses sens sont ravis : Cléopâtre fait brûler des parfums, les plats sont délicieux ; les éclats de la musique sont accompagnés d’étonnants jeux de lumière, produits par des torches accrochées au plafond et aux murs de la salle de banquet. « C’est pourquoi, conclut Plutarque, de toutes les fêtes dont il est fait mention dans l’histoire, n’en trouve-t-on aucune qui soit comparable à celle-là » (Vie d’Antoine 26).

À l’issue du banquet, la divine reine s’offre elle-même à Marc Antoine. Ils vont vivre leur première nuit d’amour sur le luxueux bateau.

La vie inimitable

Après avoir réglé, un peu rapidement, les affaires de l’Orient, le Romain va rejoindre la reine dans son palais à Alexandrie. Commence alors le fameux hiver 41-40 avant notre ère que les amants passent au milieu de divertissements fastueux. Ils forment une association dite des « Amimétobiens », c’est-à-dire de « Ceux qui mènent une vie inimitable ». Leurs modèles sont les divinités de l’Olympe. Ils se veulent « inimitables » par le commun des mortels.

Pendant plusieurs mois, nous raconte Plutarque, le palais royal vit au rythme de la fête permanente, tandis que Cléopâtre joue le rôle de la maîtresse de cérémonie. Elle prépare tous les jours le programme des réjouissances avec beaucoup d’imagination et un constant souci de varier les plaisirs. Il fallait surtout que Marc Antoine ne s’ennuie jamais. La reine cherche sans cesse à le tenir en haleine. Elle ne le quitte ni le jour ni la nuit.

Des plats succulents sont préparés en permanence pour ne jamais faire attendre la reine et son amant lorsqu’il passent commande. Uniquement pour Marc Antoine, huit sangliers à la broche rôtissent en même temps dans les cuisines du palais, mais à un degré différent de cuisson, parce que, comme l’explique le cuisinier en chef du palais, cité par Plutarque :

« Chaque mets doit être servi à un degré de perfection qui ne dure qu’un instant […]. C’est pourquoi, nous préparons, non pas un seul dîner, mais plusieurs dîners, ne pouvant deviner à quelle heure Marc Antoine voudra être servi. » (Vie d’Antoine 28, 2-4.)

Plutarque décrit aussi une succession de fêtes « au son des flûtes et des lyres » qui mettent le palais en ébullition. Parfois, Cléopâtre et Marc Antoine sortent du palais, déguisés en serviteurs. Ils vont s’amuser dans les tavernes et les cabarets du port d’Alexandrie.

La danse de Cléopâtre par Linda Cristal, 1959.

Ce thème sera repris dans le film les Légions de Cléopâtre du réalisateur italien Vittorio Cottafavi, en 1959. Cléopâtre y revêt une tenue de danseuse orientale avant de quitter sa résidence royale pour aller faire la fête dans une taverne populaire qu’elle apprécie. Incarnée par l’actrice Linda Cristal, la reine réalise une danse du ventre qui attire les regards d’un public presque exclusivement masculin. À travers cette scène, l’Égypte antique et l’Orient arabe moderne fusionnent en un seul et même fantasme.

L’union annuelle de la déesse Hathor et du dieu Horus

Pour mieux comprendre les fêtes de Cléopâtre, il faut les replacer dans le contexte religieux égyptien de l’époque de la reine. Une des grandes fêtes annuelles est alors celle de l’union entre la déesse Hathor et le dieu Horus. Hathor est une déesse de la fécondité, de la sexualité et de la joie. Elle était adorée à Dendérah, en Haute-Égypte, où se trouve le grand temple dont Cléopâtre a poursuivi, tout au long de son règne, les travaux commencés par son père, le roi Ptolémée XII.




À lire aussi :
Les prêtresses de l’Égypte ancienne : entre érotisme et religion


La fête d’Hathor avait lieu chaque année, à partir de la fin du mois de mai et au mois de juin, juste avant le début de la crue du Nil. La statue de la déesse était sortie de son sanctuaire et placée sur une barque qui remontait le Nil jusqu’à Edfou, à 160 kilomètres plus au sud. C’est là que se trouve le grand temple consacré au dieu Horus. Hathor allait symboliquement rendre visite au dieu.

Les barques d’Hathor et d’Horus. Bas-relief de la cour intérieure du temple d’Horus à Edfou.
 : C.G Schwentzel, Fourni par l’auteur

Selon la tradition, Horus s’embarque lui aussi et va accueillir la déesse au nord d’Edfou. Leurs deux bateaux sont alors liés par des cordes et naviguent ensemble jusqu’au débarcadère du temple, comme on le voit sur un bas-relief gravé dans la cour intérieure du temple.

Le voyage des statues divines donnait lieu à de nombreuses réjouissances. Les fidèles attendaient sur le quai pour assister à l’arrivée du couple divin. C’était un intense moment festif. On peut voir sur un bas-relief du temple des prêtresses de la déesse agitant des sistres, c’est-à-dire des hochets métalliques, pour célébrer l’arrivée du cortège.

Hathor passait quatorze jours dans le sanctuaire, aux côtés d’Horus. Les deux divinités s’unissaient pour engendrer un fils nommé Harsomtous, c’est-à-dire « Horus unificateur des deux terres ».

La déesse se rembarquait ensuite. Elle pouvait rentrer chez elle, car elle avait accompli sa mission annuelle de procréation. Le retour avait lieu au milieu du mois de juin. Il correspondait au début de la période de la crue du Nil que la déesse ramenait symboliquement avec elle, en naviguant vers le nord.

Cléopâtre, nouvelle Hathor

Cléopâtre connaissait évidemment cette grande fête. Elle y a peut-être même participé, après avoir remonté elle aussi le Nil sur son somptueux navire jusqu’à Dendérah puis Edfou.

Quand elle va à la rencontre de Marc Antoine, à Tarse, elle reproduit un schéma comparable à la fête annuelle de la navigation d’Hathor. Elle est la déesse qui va, sur son navire, au-devant d’un dieu avec lequel elle doit s’unir pour avoir un enfant et assurer le bonheur de son royaume. Telle est la signification du « mariage sacré » qu’elle propose à Marc Antoine.

Comme Marc Antoine s’exprime en grec lors de sa tournée en Orient, la reine adapte les divinités évoquées à la langue de son amant. Elle est Aphrodite, équivalent grec d’Hathor. Quant à lui, il est son Dionysos, dieu très populaire dans le monde hellénique que, de surcroît, Marc Antoine affectionnait tout particulièrement.

La réalité des fêtes de Cléopâtre est donc bien différente de l’image de débauche et du pur jeu de séduction évoqués par Plutarque. C’est tout un programme politico-religieux et festif qu’imagine Cléopâtre, en s’inspirant des fêtes égyptiennes d’Hathor. Grâce aux qualités divines qu’elle met au service des peuples de l’Orient, et en association étroite avec Marc Antoine, elle affirme que le monde est entré dans une nouvelle période de paix, de prospérité et de joie, sous la bénédiction divine. La fête est pour Cléopâtre un instrument d’affirmation à la fois politique et religieuse.


Christian-Georges Schwentzel donnera une conférence à l’Institut du monde arabe (IMA), à Paris, sur les fêtes de Cléopâtre, le 28 mars 2026, dans le cadre des Journées de l’histoire de l’IMA consacrées aux « Fêtes et émotions populaires dans le monde arabe ».

The Conversation

Christian-Georges Schwentzel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Faire la fête avec Cléopâtre, était-ce de la débauche ou de la piété ? – https://theconversation.com/faire-la-fete-avec-cleopatre-etait-ce-de-la-debauche-ou-de-la-piete-277396

Pourquoi Meta emprunte sur les marchés financiers plutôt qu’à sa banque

Source: The Conversation – France (in French) – By Wissem Ajili Ben Youssef, Professeur associé en Finance, EM Normandie

Pour financer ses investissements dans l’IA, Meta a placé plus de 26 milliards d’euros d’obligations (sa dette) sur les marchés financiers. Sudarsan Thobias/Shutterstock

Alors que Meta a réalisé un chiffre d’affaires de 174,80 milliards d’euros en 2025, la maison mère d’Instagram, de WhatsApp et de Facebook, a emprunté 26 milliards d’euros sur les marchés financiers en octobre 2025. Pourquoi s’endetter avec de tels résultats ? Il faut chercher du côté de l’effet de levier, de la fiscalité et de stratégie d’entreprise.


Meta est un mastodonte de l’économie mondiale. Le groupe pèse 1 473 milliards d’euros en bourse et a réalisé un chiffre d’affaires proche de 52 milliards d’euros rien qu’au quatrième trimestre de 2025, elle possède une trésorerie de 71 milliards d’euros et une marge de 41 % au 31 décembre 2025. Ces chiffres donnent le tournis. Pourtant, l’entreprise annonce vouloir licencier 20 % de ses effectifs.

Cours de Meta depuis 2012. Le 12 août 2025, l’action est à 790 dollars états-uniens, soit 687,47 euros, à la fermeture de la bourse du Nasdaq.
Boursorama

En parallèle, elle a finalisé en octobre dernier une émission obligataire de 26 milliards d’euros, la plus importante de l’année 2025 aux États-Unis. Concrètement, les actionnaires achètent de la dette du groupe de Facebook, Instagram ou WhatsApp, contre un intérêt. Car les besoins en financement de l’entreprise californienne sont gigantesques, notamment 23,50 milliards d’euros pour le développement d’infrastructures consacrées à l’intelligence artificielle.

Ce paradoxe n’est qu’apparent. Pour les grandes entreprises, le recours à l’endettement se révèle souvent plus rationnel que la mobilisation de leurs propres fonds. Comment l’expliquer ?

Avantage fiscal décisif

Même un géant comme Meta, disposant d’une valorisation boursière colossale et d’importantes liquidités, a intérêt à s’endetter. La raison est simple : tant que le coût de la dette reste inférieur au rendement des projets financés, la rentabilité des fonds propres augmente. C’est précisément ce que l’on appelle l’effet de levier, à savoir utiliser des ressources empruntées pour amplifier la performance financière au bénéfice des actionnaires.

L’effet de levier est renforcé par un avantage fiscal décisif. Les intérêts de la dette sont déductibles de l’impôt sur les sociétés, contrairement aux dividendes versés aux actionnaires. Pour Meta, dont les bénéfices se chiffrent en dizaines de milliards, cette déduction représente une économie d’impôt substantielle. Dans ce cadre, s’endetter n’est pas un signe de fragilité, mais un choix rationnel d’optimisation de la structure du capital.

Financer des investissements réellement productifs

Ce raisonnement dépasse les entreprises. Nos recherches sur la soutenabilité de la dette publique en Europe ou dans les pays en développement montrent que l’endettement n’est viable que si les ressources mobilisées servent des investissements réellement productifs, capables d’améliorer la croissance et le bien-être.

Lorsque la dette, publique ou privée, finance des dépenses sans effet sur la création de valeur, le levier se transforme en fardeau et devient un effet massue. La question pertinente n’est donc jamais s’il faut s’endetter, mais pourquoi et pour quoi faire.

La banque finance l’activité, le marché finance l’ambition

Pour exploiter pleinement ce levier, Meta doit accéder à des financements massifs, de longue maturité, à un coût prévisible. Le crédit bancaire, limité par les règles prudentielles, des covenants exigeants (clause d’un contrat de prêt permettant au prêteur d’exiger le remboursement anticipé du prêt) et des maturités plus courtes, ne peut offrir ce volume.

Les marchés obligataires, en revanche, réunissent des investisseurs mondiaux capables de prêter des dizaines de milliards allant jusqu’à 30 ans. Pour Meta, on parle de plus 30 milliards de dollars d’obligations sur le marché, avec des maturités comprises entre 2030 et 2065. Pour un émetteur noté Investment Grade – de AAA à BBB- –, les marchés permettent de lever des montants qu’aucune banque ne peut fournir seule, souvent à un taux très compétitif.

En résumé, si la banque finance l’activité, le marché finance l’ambition. L’effet de levier étant la stratégie de Meta, le marché obligataire en est l’instrument naturel.

Le bon moment pour s’endetter

Le moment choisi par Meta n’est pas anodin. Les taux longs états-uniens se sont stabilisés fin 2025 après une période de forte volatilité. Émettre des obligations permet de fixer un coût d’endettement attractif pour plusieurs décennies. L’entreprise Meta montre qu’elle s’endette pour accélérer sa croissance, non pour se renflouer. Cet arbitrage financier est cohérent avec une stratégie de long terme.

Cette levée de fonds vise à financer l’expansion des infrastructures d’intelligence artificielle du groupe. En 2026, Amazon, Google, Meta et Microsoft souhaitent investir plus de 522 milliards d’euros. La dette permet de financer ces investissements lourds sans puiser dans la trésorerie opérationnelle ni diluer l’actionnariat.

En effet, émettre de nouvelles actions pour lever des capitaux augmente le nombre de titres en circulation, ce qui réduit mécaniquement la part de chaque actionnaire dans les bénéfices de l’entreprise. Cette dilution érode la valeur de chaque titre existant et va à l’encontre des intérêts des investisseurs, qui voient leur droit aux profits futurs diminuer sans avoir reçu de contrepartie.

En dissociant financement et exploitation, Meta renforce sa capacité d’expansion tout en préservant la valeur de ses fonds propres. Au fond, un usage classique du levier chez les géants technologiques.

Suivi des agences de notation

Émettre de la dette sur les marchés n’apporte pas seulement du financement, cette logique impose une discipline de marché. Prospectus détaillé, suivi des agences de notation, rencontres avec les investisseurs, autant d’exigences qui forcent les grandes entreprises à une transparence régulière et à une gestion plus rigoureuse.

Pour Meta, la levée obligataire n’est pas qu’un levier financier, c’est l’acceptation d’un regard extérieur permanent, qui structure la gouvernance autant que le coût du capital.

Meta illustre ce que la finance d’entreprise a de plus rationnel : mobiliser l’effet de levier, optimiser la fiscalité et accepter la discipline du marché. Emprunter 30 milliards n’est pas un signal de fragilité. C’est la preuve que la dette demeure, pour les plus grandes entreprises, l’outil le plus puissant pour financer l’ambition sans diluer la valeur.

The Conversation

Wissem Ajili Ben Youssef ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi Meta emprunte sur les marchés financiers plutôt qu’à sa banque – https://theconversation.com/pourquoi-meta-emprunte-sur-les-marches-financiers-plutot-qua-sa-banque-277020

Mort de Nahel : cas emblématique d’une justice qui minore les violences policières ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Olivier Cahn, Professeur de droit, Université Paris Nanterre

Le 5 mars 2026, la cour d’appel de Versailles a ordonné que le policier qui avait abattu le jeune Nahel Merzouk, le 27 juin 2023, lors d’un contrôle routier à Nanterre, dans les Hauts-de-Seine, soit jugé pour « violences ayant entraîné la mort sans intention de la donner » et non pour meurtre, comme préconisé par les magistrats instructeurs. Cette requalification pénale s’inscrit dans une logique judiciaire favorisant la défense des policiers, estime le professeur de droit Olivier Cahn. Quels mécanismes expliquent ce traitement, et comment y remédier ?


The Conversation : Comment analysez-vous la décision de la cour d’appel de Versailles ?

Olivier Cahn : Le point de vue de la police, affirmé et répété, est que, dans l’affaire Nahel, le policier s’est conformé aux dispositions de l’article L435-1 (du Code de la sécurité intérieure, ndlr) qui permet aux agents de la force publique, sous certaines conditions restrictives, de faire feu en cas de refus d’obtempérer. Ce qui implique, selon le point de vue policier, que la chambre de l’instruction aurait dû reconnaître à ce policier le bénéfice de l’autorisation de la loi et le mettre hors de cause.

La chambre de l’instruction a décidé de renvoyer ce policier devant une cour criminelle, et non une cour d’assises. Il devrait être poursuivi pour « violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner », et non pour « homicide volontaire », motif retenu par les juges d’instruction. L’homicide volontaire est puni de trente ans de réclusion, et les violences volontaires ayant entraîné la mort sans intention de la donner, seulement de quinze ans.

Or, j’observe que l’on a, de manière constante, une jurisprudence qui considère que l’intention homicide, donc ce qui caractérise le meurtre, peut être déduite des faits, et particulièrement du fait d’utiliser une arme à feu pour tirer sur une partie vitale du corps de l’individu. Le policier a toujours nié avoir voulu tirer au niveau du cœur de Nahel, mais il me semble qu’il appartenait à une cour d’assises d’en décider, plutôt qu’à la chambre de l’instruction. Cette interprétation peu habituelle de la législation relative au meurtre justifie peut-être la décision du parquet général de se pourvoir en cassation.

Cette décision est-elle surprenante au regard des décisions judiciaires relatives aux violences policières ?

O. C. : Cette décision est emblématique du traitement pénal des violences policières en France. Il serait faux de dire que l’État protège les policiers et qu’ils sont systématiquement couverts. En revanche, ils bénéficient d’une grande mansuétude dans la répression, qui se manifeste souvent par une sous-qualification des faits, comme il ressort de la décision de la chambre de l’instruction dans l’affaire Nahel.

En principe, en droit pénal, on poursuit toujours sur le fondement de ce qu’on appelle la plus haute expression pénale, c’est-à-dire la qualification la plus sévère, charge éventuellement au tribunal de retenir une qualification plus clémente à l’issue des débats. Or, ce que l’on constate dans les affaires de violences policières, c’est plutôt une pratique inverse, c’est-à-dire que les poursuites sont diligentées sur le fondement de la plus basse expression pénale et que les procédures sont extraordinairement respectueuses des droits de la défense et de la présomption d’innocence. Les acquittements et les relaxes ne sont pas exceptionnels. S’agissant du quantum des peines – lorsqu’ils sont déclarés coupables –, celles prononcées sont souvent extrêmement faibles et souvent assorties d’une non-inscription au casier judiciaire, ce qui permet aux fonctionnaires de continuer à exercer leurs fonctions.

Malheureusement, ni le ministère de la justice ni le ministère de l’intérieur ne publient de données sur ces condamnations. Mais il serait intéressant – et peut-être édifiant – que des travaux statistiques soient menés, particulièrement si des comparaisons étaient opérées avec le taux de condamnation et le quantum des peines prononcées pour des infractions équivalentes contre les personnes qui ne sont pas dépositaires de l’autorité publique.

Quels sont les types de violences policières constatées en France ?

O. C. : Il faut d’abord relever que la police française n’est pas une police dont les pratiques ou méthodes sont particulièrement violentes. En revanche, d’une part, c’est une police qui se concentre essentiellement sur l’intervention – au point qu’un ancien ministre de l’intérieur a pu déclarer que police de proximité et police d’intervention se confondent – et, d’autre part, dans certains contextes (maintien de l’ordre ; refus d’obtempérer) ou à l’égard de certaines populations (jeunes hommes issus des quartiers populaires, « indésirables » dans certains espaces publics), la police recourt régulièrement à des pratiques discriminatoires ou des usages de la force discutables, en ce qu’ils ne se conforment pas aux exigences de neutralité, de nécessité et de proportionnalité, imposées par la jurisprudence de la Cour européenne des droits de l’homme (Pour des condamnations récentes des pratiques policières françaises, voir CEDH, 8 février 2024 ; CEDH, 27 février 2025 ; CEDH, 26 juin 2025). Au demeurant, cette dernière a condamné ces dernières années la France pour une pratique discriminatoire du contrôle d’identité ou pour des violations de la Convention européenne dans des procédures pénales diligentées à la suite d’usages (létaux) de la force, notamment, dans l’affaire de la mort d’un manifestant en 2014 à Sivens, dans le Tarn.

Ainsi, par exemple, s’agissant du refus d’obtempérer, après la loi de 2017, on a constaté une augmentation substantielle des tirs qui a culminé en 2022, avec 13 morts, y compris parfois des passagers des véhicules ciblés. L’opinion, la presse et le Parlement ont alors pris conscience du problème. Une commission d’enquête parlementaire a été constituée et l’un des rapporteurs a proposé de modifier l’article L435-1 du Code de la sécurité intérieure, qui autorise, sous conditions, à tirer sur les véhicules en cas de refus d’obtempérer. Rappelons que ce type d’usage des armes est pratiquement interdit au Royaume-Uni ou en Allemagne. Par ailleurs, et surtout, le ministère a réagi et modifié les instructions relatives à l’usage des armes. Immédiatement, le nombre de tirs et de morts ont notablement diminué – ce qui, outre que la police est un corps discipliné, confirme qu’il existait bien une défaillance institutionnelle dans les consignes données aux agents.

De même, le nombre de procédures diligentées, comme la condamnation infligée à la France par la Cour européenne à la suite d’une « nasse » illégale mise en œuvre à Lyon (Rhône), suggèrent que l’usage de la force ou de la contrainte en maintien de l’ordre est problématique. Or, quand des agriculteurs commettent des exactions d’un niveau comparable à celui des autres manifestants, le ministre de l’intérieur demande aux policiers de ne pas réagir – et ils se conforment à cette injonction. Dans les manifestations organisées par d’autres professions ou pour d’autres revendications, les autorités demandent, au contraire, aux policiers d’aller au contact et d’interpeller les fauteurs de troubles.

Depuis les manifestations de 2016 (contre la loi « Travail », ndlr), des pratiques de maintien de l’ordre offensives ont été déployées – des brigades anti-ciminalité (BAC) ou des unités spécialement créées comme les brigade de répression de l’action violente motorisée (BRAV-M), soit des policiers qui sont spécialisés dans l’interpellation plutôt que dans le maintien de l’ordre, sont engagées et agissent avec peu de discernement, comme l’établit le nombre conséquent d’interpellations qui ne donnent pas lieu à des poursuites. Il est aussi fait un usage souvent juridiquement discutable des armes, qu’il s’agisse de grenades ou de lanceurs de balles de défense (LBD), au risque d’un recours excessif à la force, comme en témoigne le nombre important de blessures et de mutilations infligées aux manifestants.

Certes, ces pratiques ne sont pas nécessairement illégales, mais elles s’accompagnent trop souvent de comportements peu conformes aux exigences du code de déontologie, voire d’infractions, comme l’ont montré certaines images captées à Sainte-Soline ou un procès récemment tenu à Bobigny (Seine-Saint-Denis) contre des agents de la BRAV-M, qui ont tenu des propos inadmissibles à des personnes qu’ils venaient d’interpeller.

Le temps où l’État montrait sa force pour ne pas avoir à l’utiliser est révolu. Et que dire de la mise à la disposition des préfets des procureurs, lorsque ces magistrats sont « invités » à mettre les réquisitions de contrôle d’identité, que la loi leur réserve, au service des dispositifs de maintien de l’ordre, voire à faire preuve de parcimonie dans l’exercice de leur mission de garants de la liberté des personnes interpellées.

Rappelons que la doctrine française se fondait auparavant sur le maintien à distance des manifestants, pour éviter les affrontements avec les forces de l’ordre, et la tolérance à l’égard de certaines formes d’exactions contre les biens. Cette approche s’était cristallisée après la mort de Malik Oussekine, tué par des policiers à l’occasion d’une manifestation contre le projet de loi Devaquet. L’argument selon lequel le changement de doctrine des forces de l’ordre serait la conséquence d’une évolution des pratiques violentes des manifestants est un argument d’autorité, que ne confirment pas les travaux des sociologues (Voir Olivier Fillieule et Fabien Jobard, Politiques du désordre. La police des manifestations en France, Seuil, 2020, ndlr). Désormais, la perte de compétence est telle que la France n’est plus un modèle de maintien de l’ordre pour ses partenaires européens.

Enfin, le maintien de l’ordre dans les quartiers défavorisés ne va pas sans poser question. Outre que l’application du qualificatif de « violences urbaines » permet de ne jamais s’interroger sur la cause des émeutes, le ministère a décidé d’engager des forces spécialisées dans la lutte contre le grand banditisme – RAID, BRI – dans des opérations de maintien de l’ordre. Surtout, il avait défini une doctrine tellement brutale – le schéma national des violences urbaines – qu’il a préféré le rapporter à un simple guide opérationnel, sans effet normatif, lorsqu’il a eu à en répondre devant le Conseil d’État, en septembre 2025.

L’influence de l’institution policière sur les gouvernements permet-elle d’expliquer ce type de comportements ?

O. C. : Cela contribue certainement à les expliquer. Depuis les manifestations de 2016 contre la réforme du Code du travail, et plus encore lors du mouvement des gilets jaunes (2018-2019, ndlr), les policiers sont parvenus à convaincre les gouvernements que leur maintien en fonction dépendrait du soutien de la police. Surtout, depuis 2017, les ministres de l’intérieur qui se sont succédé étaient – selon moi – soit incompétents, soit soucieux d’apparaître comme le « premier flic de France » pour servir leur ambition. Finalement, c’est aujourd’hui Laurent Nuñez, un membre du sérail policier, qui assume la fonction. S’est ainsi renforcée la conviction parmi les représentants des syndicats de police que les ministres passent et qu’eux demeurent. Surtout, par pusillanimité ou cynisme, les ministres de l’intérieur n’assument plus parfaitement leur mission politique de préserver l’équilibre entre la satisfaction des revendications policières et la préservation de l’équilibre essentiel en démocratie entre pouvoirs donnés à la force publique et protection des droits fondamentaux des citoyens.

Ainsi, les policiers décident largement de la doctrine qu’ils appliquent et la satisfaction de leurs exigences tient lieu de politique publique. La prudence de Roger Frey, ancien ministre de l’intérieur du général de Gaulle, qui estimait que le rôle du ministre était de savoir refuser les demandes incessantes des policiers n’est plus d’actualité. Ainsi, les revendications se succèdent et les gouvernements font chaque fois plus de concessions – comme l’illustre aujourd’hui la demande de créer au profit des policiers une « présomption de légitime défense » – idée qui n’a longtemps été soutenue que par l’extrême droite, et qui semble à présent suffisamment raisonnable au ministre de l’intérieur pour qu’il la soutienne. Cette mesure est révélatrice : elle n’empêcherait pas les poursuites et condamnations, puisque la présomption pourrait être renversée. Mais elle empêcherait généralement le placement en garde à vue des policiers, au moins le temps que se calme l’intérêt médiatique – ce qui est, juridiquement, une justification douteuse.

Dans quelle mesure la situation des magistrats explique-t-elle ce traitement des violences policières ?

O. C. : Le problème se situe au niveau du parquet qui, dans l’exercice de ses missions, est dépendant de la police. Ainsi, les policiers peuvent « sanctionner » un procureur qu’ils estiment mal disposé à leur égard en le plaçant dans une situation où le magistrat ne parviendra plus à satisfaire aux exigences de rendement dans le traitement des affaires pénales imposées par le ministère de la justice.

Il en résulte une « inversion hiérarchique ». Dans un État de droit, la police est un organe subordonné, elle exécute les ordres. Mais en pratique, l’autorité exercée par les procureurs est conditionnée à une sorte de servitude volontaire des policiers.

S’y ajoute un problème humain : le parquet travaille quotidiennement avec les policiers. Des sympathies et de la confiance se créent. Cela ne facilite pas le traitement impartial de cas de suspicion de violences policières par les magistrats.

Quelles sont vos préconisations ?

O. C. : Il me semble qu’il faudrait renforcer considérablement les effectifs et les moyens de l’Inspection générale de la police nationale. L’IGPN c’est une centaine d’enquêteurs pour 150 000 policiers. Par conséquent, elle n’intervient que dans environ 10 % des enquêtes et, souvent, pour des faits considérés comme prioritaires (la corruption, par exemple), au détriment des affaires d’usage illicite de la force. Ces dernières sont ainsi traitées principalement par des cellules de déontologie départementales, et ce sont des collègues directs de l’agent qui vont enquêter, sous l’autorité du procureur qui travaille tous les jours avec les policiers mis en cause. Cela pose des problèmes d’indépendance et d’impartialité évidents. On peut aussi imaginer que la tutelle sur l’IGPN soit exercée par le ministère de la justice, et non plus par le ministère de l’intérieur.

Une autre réforme pourrait être la délocalisation systématique des affaires. Les procureurs qui travaillent avec les policiers ne doivent pas être chargés du contrôle et de la supervision des enquêtes.

Il faudrait aussi un travail d’éducation, et certainement l’autorité d’un ministre, pour changer la culture policière et faire admettre aux agents que si l’un d’entre eux commet une infraction, il devient un délinquant et doit être traité comme tel.

Enfin, il faudrait que certaines politiques de sécurité soient repensées de manière à restaurer le sens de l’activité des policiers. Cela permettrait de mettre un terme à cet accord (tacite ?) aux termes duquel les agents acceptent de faire le « sale boulot » qu’on leur impose en échange d’un soutien indéfectible de l’institution en cas de « bavure ».

Propos recueillis par David Bornstein.

The Conversation

Olivier Cahn a reçu des financements de ANR, comme participant à des projets financés par l’agence.

ref. Mort de Nahel : cas emblématique d’une justice qui minore les violences policières ? – https://theconversation.com/mort-de-nahel-cas-emblematique-dune-justice-qui-minore-les-violences-policieres-278559

Numérisation de la justice : les leçons du cas belge

Source: The Conversation – France in French (3) – By Lisa Pelssers, Assistant researcher in social and political sciences, Université de Liège

En Belgique, l’échec du projet numérique « I-police » ainsi que les controverses récentes autour de l’intelligence artificielle ont ravivé les débats sur la place du numérique dans les institutions publiques. Longtemps présentée comme un levier de modernisation, la numérisation transforme le travail des tribunaux et met en lumière les fragilités de l’indépendance judiciaire. Derrière les promesses de rapidité et d’efficacité se dessinent de nouveaux enjeux pour la justice.


En Belgique, comme ailleurs, la numérisation de la justice est devenue un enjeu politique et budgétaire majeur. Les événements récents invitent pourtant à réexaminer la portée de ce chantier. L’arrêt du projet « I-police », après des investissements publics considérables, a rappelé la fragilité des grands projets numériques dans le secteur public. Le programme a été abandonné en raison de graves lacunes dans l’exécution du marché public et de résultats jugés très en deçà des attentes initiales.

Dans le même temps, l’arrivée en février 2025 à la tête du ministère de la justice d’Annelies Verlinden, auparavant ministre de l’intérieur, marque un déplacement des priorités. Après plusieurs années de modernisation numérique continue, ses premières mesures mettent plutôt l’accent sur les problèmes structurels du système judiciaire, tels que les conditions de travail, les infrastructures et la surpopulation carcérale. Le numérique n’est plus présenté comme la solution centrale, mais comme un élément parmi d’autres d’une réforme institutionnelle.

Parallèlement, l’intelligence artificielle suscite des controverses. La condamnation d’un avocat pour avoir remis des conclusions rédigées par une IA et les mises en garde contre une automatisation excessive de la décision judiciaire soulignent que les enjeux ne sont pas seulement techniques, mais aussi normatifs.

Ces signaux convergents montrent que la numérisation de la justice ne relève pas d’une évidence consensuelle. Elle engage des choix de gouvernance, de financement et de conception de la démocratie.

Une solution technique à des problèmes structurels ?

En Belgique, la numérisation des tribunaux s’inscrit dans une longue trajectoire de réformes. La fin des années 1990 est marquée par l’affaire Dutroux et la crise institutionnelle subséquente. Les gouvernements successifs ont alors cherché à restaurer la confiance des citoyens en essayant de rendre l’institution plus efficace, plus transparente et plus performante.

Progressivement, le numérique est devenu l’instrument privilégié de cette modernisation. Bases de données, plateformes de gestion, systèmes de traitement des dossiers : ces outils promettaient de fluidifier les procédures, de centraliser l’information et de réduire les délais.

Mais ces technologies ne sont pas neutres. Comme tout instrument de gestion, elles organisent, hiérarchisent et encadrent l’activité. Elles s’inscrivent dans un discours d’urgence et de modernisation présenté comme inévitable. Le numérique s’est ainsi imposé non seulement comme un outil, mais aussi comme la meilleure réponse aux difficultés structurelles de la justice – la lenteur, la complexité, le manque de transparence et les coûts élevés.

Pourtant, la numérisation ne supprime pas les tensions : elle les déplace, les reformule et en fait émerger de nouvelles. Derrière les plateformes et les bases de données, ce sont des équilibres fondamentaux qui se redessinent.

Les enjeux derrière la « solution numérique »

Pour comprendre ce que la numérisation produit concrètement, il faut déplacer le regard. Trois points d’attention permettent d’en mesurer les effets.

Un travail judiciaire redéfini

La manière de penser évolue : les outils pré-classent les dossiers, automatisent certaines étapes et signalent des priorités. Il ne s’agit plus seulement d’interpréter et de trancher, mais de composer avec ce que le système permet, impose ou rend visible.

Les tableaux de bord, les indicateurs de performance et les champs standardisés valorisent la rapidité, la traçabilité et la conformité. Là où dominaient auparavant la délibération et la profondeur d’analyse, ces nouveaux critères s’imposent et redéfinissent, en pratique, les hiérarchies de valeur – par exemple en plaçant l’efficacité au-dessus de la réflexion – ainsi que ce qui est considéré comme un « bon » travail juridique.

Enfin, la manière dont les décisions sont prises, et par qui, évolue. Le fonctionnement des juridictions dépend désormais d’entreprises privées et de mises à jour logicielles dont les logiques ne sont pas toujours explicites ni alignées avec les normes judiciaires. L’autorité des juges demeure formellement intacte, mais leur capacité à agir dépend de plus en plus de ces infrastructures et des acteurs qui les font fonctionner.

Ces évolutions, souvent discrètes, recomposent progressivement les équilibres professionnels et la manière dont la justice est exercée.

L’indépendance judiciaire en question

Au-delà du travail judiciaire lui-même, la numérisation influence aussi l’indépendance de la justice. Celle-ci concerne les conditions matérielles et organisationnelles dans lesquelles les décisions sont prises.

Traditionnellement, les dossiers étaient gérés au sein des juridictions. Avec les plateformes numériques, la gestion des fichiers, des bases de données et des systèmes informatiques implique désormais d’autres acteurs : prestataires privés, ordres professionnels, services publics fédéraux. Certaines juridictions ont tenté de conserver la maîtrise de leurs outils, en développant leurs bases de données en interne. Mais ailleurs, les dépendances sont plus fortes, qu’elles lient l’institution à un prestataire privé pour la maintenance d’un système pénal, ou à l’Ordre des avocats pour une plate-forme de gestion des faillites.

La question devient plus sensible encore lorsque l’exécutif intervient dans la gouvernance des infrastructures. En novembre 2025, la Cour constitutionnelle a annulé une disposition relative au dossier pénal numérique. Le registre central, censé constituer la source authentique des dossiers de procédure, était géré par un comité institué auprès du Service public fédéral de justice, au sein duquel les représentants de l’ordre judiciaire ne disposaient ni d’une majorité ni d’une voix prépondérante. La Cour a estimé qu’une telle structure ne garantissait pas suffisamment l’indépendance judiciaire.

Une soutenabilité institutionnelle fragilisée

Sur le terrain, un paradoxe s’impose aux acteurs et aux observateurs : le numérique semble à la fois en retard – outils défaillants, connexions incertaines – et en accélération permanente, avec des projets qui se succèdent avant même que les précédents ne soient stabilisés. Dans ce contexte, les décalages et les imprévus ne sont pas toujours anticipés par les réformes. Ils sont absorbés au quotidien par les professionnels eux-mêmes : prendre en main un nouveau logiciel, contourner une étape bloquée, maintenir une cohérence alors que les catégories évoluent plus vite que les règles qu’elles sont censées servir.

À long terme, cette succession d’adaptations produit une forme d’usure institutionnelle. Les outils se suivent, les systèmes changent et les équipes doivent constamment apprendre, désapprendre, réapprendre et compenser des défauts de conception par du bricolage. Innovation et usure coexistent dans un même geste : maintenir la justice opérationnelle à travers des infrastructures fragiles.

Cette fatigue ne tient pas seulement aux outils eux-mêmes, mais au rythme auquel ils sont conçus et déployés. Les projets numériques sont souvent financés dans les cycles courts des législatures, des plans stratégiques, d’éventuels fonds européens du plan de relance. Ces financements privilégient le lancement et les échéances visibles. Mais la justice fonctionne dans la durée. Elle exige stabilité, continuité et réparabilité.

De plus, un système numérique ne vit pas seulement au moment de son déploiement. Il exige des mises à jour, des corrections et un support constant. Ces coûts de maintenance sont souvent sous-estimés, fragmentés ou financés de manière provisoire. Les juridictions se retrouvent alors à faire fonctionner des systèmes instables ou partiellement aboutis.

Ce décalage entre le temps politique de l’innovation et le temps institutionnel de la justice fragilise la capacité des juridictions à faire fonctionner durablement les dispositifs numériques sur lesquels elles reposent. La Cour des comptes belge a récemment alerté sur la viabilité à long terme des initiatives de justice numérique dans leur gouvernance actuelle.

Au service de quelle justice ?

La numérisation de la justice ne peut être réduite à un simple chantier technique. Elle engage des choix de gouvernance, de financement, et de conception du service public. Présentée comme une réponse à la lenteur ou à la complexité de la justice, elle redessine en réalité les équilibres institutionnels et les conditions d’exercice du travail judiciaire.

L’enjeu n’est donc pas seulement celui de l’efficacité des outils. Il réside dans la manière dont ils sont conçus, gérés, financés, et maintenus dans le temps, et dans la vision de la justice qu’ils contribuent à instituer. Car derrière les plateformes et les registres numériques se jouent des questions plus fondamentales : quelles pratiques professionnelles, quelles formes d’indépendance et quelles temporalités institutionnelles ces dispositifs rendent-ils possibles – ou fragilisent-ils ? Et à quel prix ?

The Conversation

Lisa Pelssers a reçu des financements du Fond national de la recherche scientifique (FRS-FNRS).

ref. Numérisation de la justice : les leçons du cas belge – https://theconversation.com/numerisation-de-la-justice-les-lecons-du-cas-belge-277644

José Antonio Kast au pouvoir au Chili : un tournant symptomatique d’une radicalisation droitière en Amérique latine

Source: The Conversation – in French – By Damien Larrouqué, Maître de conférences en sciences politiques et membre du centre de recherche multidisciplinaire AGORA (EA 72935), CY Cergy Paris Université

L’élection d’un président chilien ouvertement nostalgique de Pinochet s’inscrit dans une poussée plus large des droites radicales en Amérique latine, nourrie par le mécontentement social et l’incapacité des systèmes politiques à canaliser certaines revendications. Au Chili, cette dynamique découle notamment des frustrations post-2019, du rejet du projet constitutionnel et d’un déplacement des attentes citoyennes vers la sécurité et l’ordre, que le nouveau pouvoir érige en priorité.


Après une large victoire – 58 % des suffrages au second tour de l’élection présidentielle en décembre dernier –, José Antonio Kast a pris ses fonctions le 11 mars, devenant ainsi le premier président de droite radicale au Chili depuis le retour à la démocratie en 1990.

Son triomphe électoral constitue la dernière manifestation d’une poussée conservatrice, voire réactionnaire, en Amérique latine. Ce cap à tribord s’est illustré lors du sommet baptisé « Bouclier des Amériques », organisé le 6 mars à l’initiative de Donald Trump, lequel a convié à Miami des dirigeants latino-américains aux orientations idéologiques compatibles avec les siennes : du libéral-conservateur paraguayen Santiago Peña à l’autocrate salvadorien Nayib Bukele, en passant par le libertarien argentin Javier Milei. Kast, élu mais non encore investi, y a également été invité.

Pour comprendre l’ascension de ces nouvelles droites, il faut cependant dépasser les catégories analytiques trop générales qui tendent à homogénéiser des situations nationales très différentes. Leur émergence s’inscrit dans une séquence politique marquée par la radicalisation d’une partie des électorats et par la difficulté croissante des systèmes politiques à répondre aux mécontentements sociaux.

Comme le montrent Gabriel Kessler et Gabriel Vommaro dans La era del hartazgo, un facteur joue un rôle clé : l’existence – ou non – de coalitions politiques capables de politiser certaines revendications sociales. Les deux politologues expliquent que là où ces coalitions structurent le conflit politique, les demandes sociales peuvent être intégrées dans l’arène institutionnelle et donc canalisées dans une logique démocratique. Ailleurs, leur absence nourrit un mécontentement diffus et une forte défiance envers les élites, qui se traduit par un vote pour des outsiders, c’est-à-dire pour des candidats situés en marge de l’échiquier politique, voire à l’extérieur de l’arc républicain. Le titre de leur ouvrage en espagnol évoque ainsi cette « irrépressible et insupportable colère » (hartazgo) qui aboutit « à renverser la table ».

Quelle nouvelle droite pour le Chili ?

Le cycle politique actuel au Chili trouve son origine dans les mobilisations sociales de 2019, qui avaient fait naître de fortes attentes citoyennes. Mais les conséquences délétères de la pandémie de Covid-19, qui ont contribué à accentuer les difficultés économiques, la dégradation du climat sécuritaire, les tensions migratoires, ainsi que les faux espoirs nés d’un projet constitutionnel mal ficelé – rejeté par 62 % des Chiliens lors d’un référendum en septembre 2022 — ont progressivement modifié la perception de la situation nationale.

Au cours des cinq dernières années, les revendications adressées à la classe politique ont évolué de manière substantielle : d’un agenda initialement centré sur les questions de justice sociale, elles ont pris la forme d’aspirations au rétablissement de l’ordre et à la stabilité institutionnelle. Les exigences redistributives n’ont pas pour autant disparu, mais elles apparaissent conditionnées à la restauration préalable de l’autorité de l’État. Pour reprendre la fameuse devise associée au positivisme d’Auguste Comte, courant philosophique qui a été très influent en Amérique latine et singulièrement au Chili au tournant des XIXᵉ et XXᵉ siècles, la rhétorique droitière contemporaine revendique d’abord « l’ordre », avant « le progrès ».

Au niveau discursif, le nouveau gouvernement développe l’idée que le Chili, depuis le mandat du président de gauche Gabriel Boric (2022-2026), est frappé par une crise multidimensionnelle : institutionnelle d’abord, avec un État accusé d’avoir renoncé au maintien de l’ordre et au contrôle des frontières ; économique ensuite, ce qui justifie le retour à une stricte orthodoxie budgétaire ; mais aussi politique, à travers la critique d’une droite conservatrice traditionnelle jugée trop conciliante. À cela s’ajouterait enfin une crise morale qui s’exprime dans les transformations culturelles et la promotion des diversités sexuelles, ethniques, de genre et autres.

Ce diagnostic ne se limite pas à une description de la réalité : il a une valeur performative et participe donc d’une mise en scène politique. Comme d’autres figures de la droite radicale, à l’instar de Marine Le Pen ou de Javier Milei, le nouveau président chilien tend à amplifier les difficultés du pays afin de se présenter comme l’interprète d’un moment critique appelant à la mise en place de mesures exceptionnelles. La sociologie politique tend à montrer que l’exagération de la menace – qu’il s’agisse de son urgence ou de sa gravité – constitue d’ailleurs un trait récurrent des populismes contemporains.

Plus qu’une idéologie rigide, ce conservatisme de nouvelle génération apparaît comme une matrice discursive souple et dynamique, capable de structurer un nouveau projet politique dans une optique potentiellement réactionnaire. Au sens foucaldien, on pourrait y voir une « formation discursive », soit un cadre intellectuel et rhétorique à travers lequel sont distingués certains problèmes publics (par exemple : l’immigration et l’insécurité plutôt que les inégalités sociales ou les ravages environnementaux), élaborées des solutions souvent simplistes mais jugées efficaces pour y faire face (l’expulsion des clandestins ou la construction de prisons plutôt que l’intégration socio-économique ou la rénovation urbaine), ainsi qu’identifiés les acteurs considérés comme crédibles et légitimes pour y répondre (les forces régaliennes plutôt que les partenaires sociaux ou les associations citoyennes).

Au Chili, ce cadrage ne surgit pas de nulle part : il répond en partie à une demande sociale de retour à l’ordre que le projet du Parti républicain, fondé par Kast en 2019, est parvenu à capter. Il s’inscrit aussi dans un contexte politique marqué à la fois par la prégnance de l’anticommunisme et par le bilan mitigé du gouvernement de Gabriel Boric sur le plan social et économique.

Affiné à la suite de deux campagnes présidentielles (2017 et surtout 2021, où il avait perdu au second tour face à Boric), le projet de Kast apparaît comme hybride. Il est authentiquement le produit de la droite chilienne, dans la mesure où il s’enracine dans la tradition idéologique de la subsidiarité, principe central sous la dictature militaire (1973-1990) qui associait libéralisme économique et conservatisme moral. Mais il est aussi partie intégrante d’un réseau plus large de nouvelles droites radicales, avec lesquelles il partage des affinités idéologiques (Trump aux États-Unis, Bolsonaro au Brésil, Bukele au Salvador, Meloni en Italie) et certaines stratégies de communication disruptives.

Les risques de dérive illibérale

Au Chili, le gouvernement est nommé par le président de la République dans le cadre d’un présidentialisme renforcé, caractérisé par des pouvoirs étendus sur l’exécutif et une influence marquée sur le législatif. Les premières mesures adoptées donnent un aperçu des priorités du nouveau gouvernement. À la manière des préconisations d’un Steve Bannon, l’ancienne éminence grise de la Maison-Blanche, dont la méthode consiste à « inonder la zone », l’enjeu est de saturer l’agenda politique par la signature de nombreux décrets et l’envoi de projets législatifs exorbitants au Congrès, dits « omnibus », qui rappelle l’initiative portée par le président argentin Javier Milei ou encore celle du One Big Beautiful Bill du président Trump.

Cette stratégie cherche à imposer le tempo gouvernemental en tirant parti des divisions de l’opposition et des marges de manœuvre relatives au Congrès. Bien que les forces de droite n’y disposent pas de la majorité absolue, elles ont récemment obtenu la présidence des deux Chambres, ce qui leur confère un pouvoir non négligeable dans la conduite de l’agenda législatif.

Sur le plan idéologique et politique enfin, deux mesures ont particulièrement marqué le début du mandat kastien. La première concerne l’ouverture à l’octroi de grâces présidentielles individuelles en faveur de membres des forces en uniforme – carabiniers ou militaires – incarcérés pour des faits survenus lors des manifestations de 2019. Cette initiative fait écho à un projet de loi récemment approuvé par le Sénat visant à permettre la commutation de peines pour des personnes condamnées pour violations des droits humains, notamment sous la dictature.

La seconde mesure porte sur un durcissement de la politique migratoire à la frontière nord du Chili, notamment avec la Bolivie et le Pérou, où a été annoncé le creusement de tranchées dans une région désertique et foncièrement inhospitalière. Dans le cadre du plan « Escudo Fronterizo » (bouclier frontalier), l’exécutif entend renforcer les dispositifs de lutte contre l’immigration irrégulière et les réseaux criminels transnationaux.

Ces orientations s’inscrivent dans un renforcement du présidentialisme et dans la centralité accordée aux politiques sécuritaires et migratoires. Lorsque la notion d’ordre devient l’axe structurant de l’action publique, le risque apparaît de voir se banaliser des mesures exceptionnelles et s’élargir les marges du pouvoir coercitif de l’État – ce d’autant que les prérogatives institutionnelles en la matière sont déjà réputées très larges au Chili.

Un discours qui se veut rassurant

Depuis son élection, José Antonio Kast joue par ailleurs sur deux registres discursifs. D’un côté, il conserve un ton institutionnel et modéré, insistant sur l’unité nationale et sur la nécessité de gouverner pour l’ensemble des Chiliens, au-delà des clivages partisans et des logiques de camp. De l’autre, son discours adopte par moments une dimension plus doctrinaire, notamment à travers la rhétorique de la « bataille culturelle », alignée sur celle de ses homologues argentin, Javier Milei, et espagnol, Santiago Abascal, et qui a récemment été au centre de son intervention lors du VIIᵉ Sommet transatlantique à Bruxelles, pendant sa tournée européenne de février 2026.

Dans l’ensemble, le nouveau gouvernement chilien semble ainsi chercher à concilier une identité programmatique affirmée (relevant de la « droite dure ») avec une inscription dans les cadres institutionnels existants (fruits d’une démocratie consolidée). La trajectoire du mandat dépendra en grande partie du maintien – ou non – de ce délicat équilibre entre affirmation politique, respect des institutions et préservation des limites démocratiques au pouvoir exécutif.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. José Antonio Kast au pouvoir au Chili : un tournant symptomatique d’une radicalisation droitière en Amérique latine – https://theconversation.com/jose-antonio-kast-au-pouvoir-au-chili-un-tournant-symptomatique-dune-radicalisation-droitiere-en-amerique-latine-278454

Survivre et résister : les réseaux de défense des droits humains face au déclin démocratique aux Philippines

Source: The Conversation – in French – By Margaux Maurel, Doctorante en affaires internationales spécialisée sur les impacts économiques, sociaux et environnementaux des projets d’infrastructure et d’énergie dans les pays du Sud Global et l’activisme transnational. Chercheuse affiliée au CERIUM, HEC Montréal

Comment défendre les droits humains quand le pouvoir commet des crimes contre l’humanité ? La comparution de Rodrigo Duterte devant la Cour pénale internationale (CPI), en février, relance la question du déclin démocratique aux Philippines et du rôle vital des réseaux de défense.


En mars 2025, Duterte est arrêté par les autorités philippines et livré à la CPI pour répondre d’accusations de crimes contre l’humanité liés à la « guerre contre la drogue », menée lors de son mandat présidentiel (2016-2022) et lorsqu’il était maire de la ville de Davao (2013-2016). Cette campagne brutale a fait des milliers de morts et normalisé les exécutions extrajudiciaires et autres violations des droits humains imputables notamment à la police.

En 2022, les élections ont porté au pouvoir Ferdinand Marcos Junior, fils de l’ancien dictateur, tandis que Duterte jouit toujours d’une très grande popularité.

Aux Philippines, le déclin démocratique ne s’est pas produit par un coup d’État spectaculaire, mais à l’intérieur même du processus électoral. Les institutions formelles subsistent, mais leur usage est progressivement instrumentalisé.

Dans ce contexte, les réseaux de défense des droits humains (locaux, nationaux et leurs alliés internationaux) jouent un rôle clé puisque leur mission intrinsèque consiste à documenter et rapporter les abus et violations du pouvoir en place, et donc à développer un contre-narratif. Cet article explore donc comment ces réseaux se sont adaptés sous Duterte puis sous Marcos Jr., et comment leurs stratégies ont évolué.

Pour mener cette recherche, nous avons réalisé des entretiens avec des organisations de défense des droits humains aux Philippines et au Canada et constitué une base de données qualitative recensant les violations commises sous les administrations Duterte (2016-2022) et Marcos Jr. (depuis 2022).




À lire aussi :
Coup d’État au Myanmar : cinq ans plus tard, cinq leçons à retenir


S’adapter au déclin démocratique et à l’ambiguïté

Aux Philippines, le déclin démocratique ne se traduit pas seulement par une intensification de la répression, il déstabilise les attentes vis-à-vis du comportement de l’État. Autrement dit, l’État devient imprévisible et difficile à lire pour les personnes engagées dans la défense des droits humains.

Les menaces publiques de Duterte dans les médias génèrent de l’incertitude même en l’absence d’une action coercitive immédiate. La répression n’est pas toujours centralisée, elle peut aussi être exercée par les forces de police locales, les paramilitaires ou des civils enhardis par la rhétorique de l’État et le climat d’impunité.

Ces formes indirectes de répression brouillent les distinctions entre coercition étatique et non étatique et génèrent des perceptions inégales et changeantes de la menace.

Dans ce contexte, les personnes engagées dans la défense des droits humains anticipent et atténuent les risques grâce à un répertoire d’adaptation, défini comme un ensemble de stratégies visant à permettre aux réseaux de défense des droits humains de protéger leurs membres tout en poursuivant leur action de plaidoyer et en conservant leur crédibilité. Concrètement, cela peut signifier fermer un bureau local ou transférer la parole à des alliés internationaux pour diminuer le risque direct.

Ces réseaux ne sont pas des acteurs unitaires, mais sont plutôt composés de nœuds interconnectés (secrétariats nationaux, sections régionales ou locales, organisations affiliées et coalitions transnationales). Chaque nœud est doté d’un accès inégal à l’information, aux ressources financières et matérielles, à la légitimité et à la protection, ce qui conditionne ses capacités d’adaptation au déclin démocratique.

Les vestiges des mobilisations passées et le capital social façonnent aussi la manière dont les défenseurs perçoivent les menaces, interprètent les signaux de l’État et décident d’agir. Cela explique parfois des interprétations différenciées de certains agissements. Par exemple, des alliances comme Karapatan et iDEFEND sont composées de membres expérimentés qui ont une lecture historique de la répression aux Philippines. Des organisations plus récentes ou basées à l’étranger comme ICHRP Canada ont pu avoir des perceptions différentes.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Un déclin inégal : survivre à la violence de manière différenciée

Le début du mandat de Duterte est caractérisé par une grande ambiguïté. Ses déclarations violentes et ses promesses de réforme sociale simultanées ont généré incertitude et confusion parmi les réseaux de défense des droits humains qui tentaient d’interpréter la trajectoire du régime. L’ONG Karapatan témoigne :

Bien sûr, on se demandait comment juger Duterte, étant donné qu’à 8 heures du matin, il disait qu’il allait tuer tous les toxicomanes, et à midi, qu’il allait libérer tous les prisonniers politiques.

Entre 2017 et 2020, on observe une escalade et une apogée de la violence. Les années 2020-2022 sont éprouvantes pour les organisations, car il faut s’adapter à une violence et une répression continue, banalisée mais aussi de plus en plus institutionnalisée. La loi antiterroriste de 2020 généralise le « red-tagging » (pratique du gouvernement consistant à accuser des individus ou des organisations d’être des ennemis de l’État) et renforce la surveillance.

Sous Ferdinand Marcos Jr., de nombreux instruments répressifs ont été conservés mais rebaptisés, avec moins d’assassinats extra-judiciaires. Il recourt massivement à des formes de contrôle légalistes et technocratiques. Un défenseur en explique les effets concrets :

À l’heure actuelle, je pense qu’environ 60 organisations ont été poursuivies en vertu de la loi sur le financement du terrorisme. Leurs comptes bancaires sont gelés jusqu’à présent, y compris ceux du personnel. Ainsi, même les comptes bancaires personnels sont gelés. Et les organisations en réseau sont gelées.

Cependant, la répression est inégalement répartie dans l’espace, certains nœuds étant beaucoup plus exposés que d’autres. Les bureaux nationaux, souvent situés dans de grands centres urbains comme Manille, fonctionnent dans une relative sécurité, grâce à leur visibilité médiatique. Les sections locales opèrent à proximité immédiate des forces coercitives de l’État, ce qui les expose à des risques accrus, à une surveillance étroite et à un recours arbitraire à la violence. La sécurité devient ainsi une ressource inégalement distribuée.

Les alliés transnationaux jouissent d’une légitimité internationale, d’un poids institutionnel et sont moins exposés à la répression directe, mais ils n’ont pas d’accès immédiat aux événements sur le terrain, ce qui peut conduire à des perceptions erronées.

Cela entraîne des différences dans la perception des actions de l’État et dans les stratégies d’adaptation. Par exemple, les chapitres locaux peuvent fermer ou déménager lorsque la répression s’intensifie, en privilégiant la sécurité.

Par exemple, nos coordinateurs régionaux, qui étaient auparavant les représentants officiels dans leurs régions respectives. Nous avons mené des enquêtes et des analyses afin de déterminer qui pouvait encore assumer cette fonction dans leur domaine de responsabilité respectif tout en garantissant leur sécurité.

Bien que fondées sur le cas des Philippines, ces réflexions peuvent dépasser les frontières de l’archipel pour éclairer la manière dont les militants des droits humains font face au déclin démocratique qui sévit dans plusieurs pays de la planète. Des Philippines aux États-Unis, ces réseaux ne disparaissent pas : ils s’adaptent, se transforment et inventent de nouvelles façons de lutter pour des sociétés plus justes.

La Conversation Canada

Dominique Caouette a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada.

Margaux Maurel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Survivre et résister : les réseaux de défense des droits humains face au déclin démocratique aux Philippines – https://theconversation.com/survivre-et-resister-les-reseaux-de-defense-des-droits-humains-face-au-declin-democratique-aux-philippines-268759

Les assistantes infirmières‑chef n’ont pas le soutien qu’elles méritent. Voici la formation qui change tout

Source: The Conversation – in French – By Maripier Jubinville, Professeure en sciences infirmières, Université du Québec en Outaouais (UQO)

Les établissements de soins du Québec font face à une crise trop peu discutée : il y a de moins en moins de gestionnaires pour superviser et gérer les soins offerts aux patients. Dans ce contexte, le réseau de la santé demande à du personnel infirmier, les assistantes infirmières-chef (AIC), de prendre en charge de manière accrue des responsabilités pour lesquelles elles n’ont été que peu formées.


Experte dans le développement de formations et professeure à l’Université du Québec en Outaouais, j’ai développé une formation de deux jours visant à renforcer les compétences des AIC et à les soutenir dans l’exercice de leur rôle.

Les assistantes infirmières-chef dans le réseau de la santé

Les AIC agissent comme courroie d’information entre le gestionnaire et l’équipe de soins pour assurer une circulation optimale de l’information et le bon déroulement des soins. Ainsi, elles participent à l’organisation et à la coordination des soins afin d’assurer à la population des soins accessibles, de qualité et sécuritaires. En plus, elles agissent comme personne-ressource pour les équipes.

Leur rôle est toutefois de plus en plus complexe en raison de l’augmentation des responsabilités qui, notamment à la suite des récentes restructurations du réseau de la santé en 2015, rendent son exercice plus difficile. Malgré la place stratégique qu’elles occupent, les AIC se retrouvent encore trop souvent plongées dans ce rôle de gestion nécessitant des compétences spécifiques sans y avoir été véritablement préparées par une formation complète et adaptée à leurs besoins. Cinq compétences sont nécessaires à l’exercice du rôle d’AIC : leadership, communication, caring clinique et administratif, résolution de problèmes et connaissance et compréhension du milieu de soins.

Un constat préoccupant : l’exercice d’un rôle complexe sans formation adaptée

Autant dans les écrits scientifiques que dans les milieux de soins, on constate que les AIC disposent de peu de soutien, notamment de formation pour s’approprier leur rôle. Plusieurs AIC débutent sans avoir reçu au préalable une formation portant sur leurs compétences spécifiques. Cette situation peut avoir des conséquences sur la continuité et la coordination du milieu de soins, ainsi que la qualité des soins offerts.

Les formations actuellement disponibles présentent certaines lacunes, par exemple :

  • Elles n’abordent pas les cinq compétences requises à l’exercice du rôle d’AIC.

  • Elles ne favorisent pas le transfert dans la pratique des nouveaux apprentissages faits en formation.

  • Elles ne sont pas offertes à toutes les nouvelles AIC.

  • Elles sont peu applicables dans les milieux (durée de formation trop longue par exemple).

  • Elles n’ont pas suivi un processus de développement scientifique.

Ainsi, pour pallier ces différentes lacunes, il devenait nécessaire de développer une formation actualisée et mieux adaptée pour soutenir les AIC dans l’exercice de leur rôle.




À lire aussi :
Le système de santé limite l’autonomie des infirmières au Québec. Voici pourquoi


Une formation en soutien aux assistantes infirmières-chef

J’ai développé dans le cadre de mes travaux une formation en soutien au renforcement des compétences et à l’exercice optimal du rôle de l’AIC. Cette formation a été élaborée à partir d’écrits scientifiques, puis validée par des personnes expertes de la question. Cette étape a permis de s’assurer que le contenu et les exercices pédagogiques inclus dans la formation soient applicables, clairs et pertinents.

La formation a par la suite été offerte à des AIC d’un établissement de soins afin d’évaluer si elle est applicable, utile et répond bien au besoin de soutien des AIC. Les commentaires ont été unanimes, même ceux provenant d’AIC avec de l’expérience. La formation doit être offerte à toutes les AIC, car elle permet un réel soutien, notamment en proposant différents outils concrets (ex. matrice de priorisation des soins) à appliquer directement dans les milieux. Elle permet à l’AIC de rapidement cerner son rôle et de lui offrir les connaissances et les compétences pour l’accomplir de façon optimale.


Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.


Cette formation, d’une durée de deux jours, intègre une introduction, un module portant sur les AIC, un module pour chacune des cinq compétences nécessaires à l’exercice du rôle d’AIC et une conclusion. En plus des contenus de formation théoriques, elle intègre 48 exercices pédagogiques différents permettant, entre autres, des réflexions, des discussions et une mise en pratique réelle des apprentissages effectués en formation.

Cette formation s’adresse aux AIC, peu importe leur milieu de soins. Elle intègre des exemples d’application mettant de l’avant les principes d’équité, de diversité et d’inclusion.

Les retombées envisagées

Plusieurs retombées sont envisagées par le déploiement de cette formation. En effet, une AIC bien formée qui maîtrise ses compétences et exerce optimalement son rôle entraîne de grands bénéfices pour la population, son équipe de soins et le système de santé.

Concrètement, il est démontré qu’une AIC bien formée aura des impacts la satisfaction des patients et celle des équipes, l’optimisation du fonctionnement général de son milieu de soins, la réduction des coûts de son secteur de soins et du taux de roulement du personnel et sur l’amélioration de la qualité ainsi que la sécurité des soins. En somme, on peut envisager que cette formation contribuera à la stabilité du système de santé, au bénéfice de l’ensemble de la population.




À lire aussi :
Pratiquer la santé autrement : le succès des cliniques communautaires à l’ère numérique


Une solution pour l’avenir

Cette formation innovante apporte une solution concrète au manque de soutien vécu par les AIC. Elle met de l’avant le rôle essentiel qu’occupent les AIC dans le réseau de la santé et l’importance qu’elles soient soutenues convenablement.

Le déploiement de cette formation dans le réseau de la santé est particulièrement pertinent dans un contexte où la qualité des soins et la gestion des équipes de soins constituent des enjeux cruciaux pour le bien-être de la population, alors qu’il n’existe actuellement aucune formation développée à partir des écrits scientifiques spécifiquement dédiée au soutien des AIC.

Le rôle crucial des AIC dans le réseau de la santé se doit d’être soutenu à travers une formation complète, adaptée à leurs besoins et à leurs réalités. Soutenir les AIC, c’est investir dans le système de santé actuel, où prédomine un manque de personnel, pour le rendre plus efficient.

La Conversation Canada

Maripier Jubinville a reçu des bourses doctorales de l’Université du Québec en Outaouais, la Fondation de l’Université du Québec en Outaouais, le ministère de l’Enseignement supérieur du Québec, le Bureau de Coopération Interuniversitaire, la Fondation des infirmières et infirmiers du Canada et le Réseau québécois de recherche en interventions infirmières.

Caroline Longpré a reçu des financements du CRSH.

Tchouaket Nguemeleu Eric a reçu un financement de la Chaire de recherche du Canada (CRC) et des Instituts de recherche en santé du Canada (IRSC)

ref. Les assistantes infirmières‑chef n’ont pas le soutien qu’elles méritent. Voici la formation qui change tout – https://theconversation.com/les-assistantes-infirmieres-chef-nont-pas-le-soutien-quelles-meritent-voici-la-formation-qui-change-tout-272221

Un accès inégal aux soins dentaires malgré la réforme qui plafonne les prix des couronnes et autres prothèses

Source: The Conversation – in French – By Marion Bruna, Chercheuse post-doctorante en économie, Université de Montpellier

La réforme dite du « 100 % santé » ou « reste à charge zéro » appliquée aux soins dentaires vise à améliorer l’accès aux soins plus coûteux (couronnes, dentiers, bridges…). Mais l’analyse montre, à l’inverse, que cette réforme risque de renforcer les inégalités de prise en charge, car elle exclut celles et ceux qui n’ont pas de « mutuelles », mais aussi du fait des spécificités d’exercice des chirurgiens-dentistes (zones sous-dotées en praticiens, tarifs fixés librement…).


Les soins dentaires font partie des soins les plus souvent concernés par le renoncement aux soins, c’est-à-dire le fait de ne pas recourir aux services de soins que son état de santé rend nécessaires. Ce constat est fait à travers toute l’Europe, où les soins dentaires sont en général peu couverts par le régime public d’assurance santé. Dans l’ensemble des pays de l’OCDE, moins d’un tiers des dépenses dentaires sont prises en charge par le régime public et, dans certains cas, comme en Grèce, le système public de santé ne prend en charge aucun frais dentaire.

En France, il a été estimé que les soins dentaires représentaient quasiment la moitié des renoncements aux soins pour raisons financières. La réforme du « 100 % santé » doit répondre à cette problématique. Concernant les soins dentaires, la réforme « 100 % santé » plafonne les prix des prothèses (couronnes dentaires, bridges, dentiers), en contrepartie d’une revalorisation des soins buccodentaires fréquents (traitement des caries, détartrage, etc.).

Mais son fonctionnement repose sur les assurances santé privées (c’est-à-dire les complémentaires santé, communément appelée « mutuelles » même si elles ne relèvent pas toutes du Code de la mutualité, ndlr) et sur les pratiques des chirurgiens-dentistes, ce qui peut limiter son efficacité dans l’accès aux soins buccodentaires.

Soins conservateurs versus pose de prothèses dentaires

La principale spécificité des soins dentaires est la dualité qui caractérise ces soins, entre les soins conservateurs, qui soignent la dent en conservant au maximum les tissus dentaires (détartrage, dévitalisation…) et les soins prothétiques, qui correspondent à la fabrication et la mise en place d’une prothèse.

La convention dentaire de 2018 met en lumière un déséquilibre dans la pratique des soins dentaires, largement influencé par un modèle économique favorisant les soins prothétiques. Ce système s’est accompagné d’une augmentation des dépassements d’honoraires de plus de 66 % sur ces actes au cours des dix dernières années, ce qui contribue à un reste à charge élevé pour les patients. Cette structuration de tarifs conduit les praticiens à choisir des stratégies thérapeutiques plus orientées vers les soins prothétiques que vers les soins conservateurs qui sont moins rémunérateurs.

L’autre spécificité qui caractérise les soins dentaires vient du fait que l’immense majorité des chirurgiens-dentistes exercent une activité libérale (83,2 % des praticiens en 2024). Le revenu des chirurgiens-dentistes en libéral est basé sur un système de paiement à l’acte et dépend donc directement de leur activité (nombre d’actes réalisés).

Toutefois, comme les chirurgiens-dentistes peuvent mettre en place des dépassements d’honoraires selon le type de soins qu’ils fournissent, leur revenu dépend aussi de la composition de leur activité et de leur stratégie tarifaire. En 2018, alors que les soins prothétiques correspondaient à 10 % des actes pratiqués par les chirurgiens-dentistes, selon les calculs de la Drees, ils représentaient deux tiers de leurs honoraires.

Le « 100 % santé » dentaire pâtit de l’inégale répartition de la profession

C’est le système sur lequel a souhaité revenir la convention dentaire de 2018, qui fixe les tarifs applicables aux soins dentaires au terme d’une négociation entre l’Assurance maladie et les organisations professionnelles représentatives des chirurgiens-dentistes. Elle repose sur une double logique : d’une part, le plafonnement des tarifs des soins prothétiques pour limiter le dépassement et, d’autre part, la revalorisation des soins conservateurs (traitement des caries, détartrage, etc.).

En parallèle, la réforme du « 100 % santé » a créé, pour certains postes de soins particulièrement coûteux, dont les soins dentaires prothétiques (couronnes, prothèses amovibles couramment appelées dentiers, etc.), un panier de soins garantis sans dépassement d’honoraires et accessibles à tous, sous conditions.

Cette approche a contribué à limiter le renoncement aux soins dentaires pour raisons financières. Mais elle se heurte à la structuration de l’activité des chirurgiens-dentistes, qui sont essentiellement installés en libéral (ce qui signifie qu’ils fixent librement leurs tarifs), et à leur inégale répartition géographique, d’où résultent des zones avec une faible densité médicale. En effet, dans les zones très sous-dotées en chirurgiens-dentistes, le risque qu’une personne avec de faibles revenus renonce à des soins (de tous types, dentaires ou autres) est 23 fois plus élevé que pour une personne n’ayant pas de faibles revenus.

Si les travaux existants autour de l’accessibilité aux soins selon la zone géographique portent principalement sur les médecins généralistes, ce sujet constitue une véritable préoccupation concernant les chirurgiens-dentistes. Le ministère de la santé a ainsi établi un zonage des chirurgiens-dentistes qui indique que 70,8 % des communes et arrondissements français sont très sous-dotés en chirurgiens-dentistes et que seulement 3 % d’entre eux sont des zones très dotées en chirurgiens-dentistes (chiffres pour l’année 2024).

Depuis 2015, des dispositifs incitatifs mis en place par l’Assurance maladie visent à favoriser l’installation des dentistes en centre de santé dans les zones très sous-dotées. Néanmoins, les premières dynamiques d’installation ont pu contribuer à façonner une géographie de l’offre de soins qui se perpétue malgré des politiques incitatives récentes.

La liberté tarifaire des chirurgiens-dentistes reste garantie

La mise en œuvre du « 100 % santé » se heurte aussi à une profession dotée d’un fort pouvoir de marché, c’est-à-dire avec une forte capacité à influencer les prix, ainsi qu’à des marges de manœuvre dans la mise en œuvre des dispositions qu’ils doivent appliquer. Ils ont, par exemple, la possibilité de refuser d’appliquer le « 100 % santé » et leur liberté tarifaire reste garantie.

Les chirurgiens-dentistes fournissent un soin dans une relation marquée par une asymétrie de l’information : le dentiste dispose de plus d’informations que le patient sur les soins nécessaires et les différentes options possibles.




À lire aussi :
Sur quelles recommandations un dentiste s’appuie-t-il pour prescrire, ou non, des antibiotiques ?


Cette relation peut conduire, dans certains cas, notamment dans un contexte où la santé buccodentaire s’améliore, comme c’est le cas en Norvège, à des phénomènes de demande induite, c’est-à-dire à la proposition de soins plus nombreux que nécessaire.

La montée en puissance des « mutuelles »

L’autre limite de la réforme du « 100 % santé » est que son approche repose intégralement sur la mobilisation du financement par la complémentaire santé (la « mutuelle », ndlr). Cela suppose que le patient est couvert par une complémentaire santé, condition de fonctionnement du dispositif. L’accès à une complémentaire santé reste alors central dans le recours aux soins dentaires.

Alors qu’en France, l’Assurance maladie obligatoire est le principal financeur des tarifs publics fixes, ces derniers restent néanmoins largement inférieurs aux prix réellement pratiqués par les dentistes, en particulier pour les prothèses dentaires. Le rôle de l’Assurance maladie se voit donc contraint par un pouvoir de régulation limité, au profit des logiques de marché pour la pose d’une couronne dentaire ou d’un dentier.

Couronnes, dentiers, bridges : que remboursent la « Sécu » et la « mutuelle » ?

  • L’Assurance maladie obligatoire (la « Sécu ») offre le même montant de remboursement pour toutes et tous, sur la base des « tarifs Sécu » qu’elle a fixés. Or ceux-ci sont parfois décorrélés des tarifs réellement pratiqués par les dentistes, en particulier pour les couronnes, les dentiers et les bridges.
  • La « mutuelle » complète la part de la dépense prise en charge par l’Assurance maladie obligatoire, mais les montants qu’elle rembourse varient selon les contrats.

En 2019, le reste à charge des ménages sur les prothèses dentaires représentaient 36,8 % de la consommation de ce soin. Les « mutuelles » (qui correspondent à des assurances santé privées) interviennent comme financeurs indispensables pour les remboursements de soins dentaires. Elles permettent une prise en charge qui varie d’une personne à l’autre, selon le contrat souscrit. En effet, le niveau de remboursement de soins coûteux, comme les prothèses dentaires, est étroitement lié à la qualité du contrat, ce qui a pour effet de renforcer des inégalités structurelles d’accès aux soins buccodentaires.

Le « 100 % santé » apparaît ainsi comme une étape supplémentaire de la privatisation du financement des soins, en rendant indispensable l’existence d’une complémentaire santé pour éviter tout renoncement aux soins.

Ces réformes successives se traduisent progressivement par une augmentation des prix des complémentaires santé. Elles contribuent également à exclure une partie de la population, dépourvue de « mutuelles » ou d’une complémentaire santé solidaire, des dispositifs d’accès aux soins. Soit 2,5 millions de Français en 2019, selon l’Institut de recherche et documentation en économie de la santé (Irdes).

L’analyse de cette réforme tend ainsi à montrer que son caractère inclusif dans l’accès aux soins dentaires pourrait être davantage porteur d’inégalités « par construction » du fait, d’une part, des enjeux plus complexes, comme la manière dont les praticiens adaptent leurs activités en fonction des nouvelles incitations économiques, et, d’autre part, du recours indispensable à une assurance santé privée.


Cet article s’appuie sur des travaux de recherche réalisés dans le cadre du projet « L’égalité de l’accès aux soins dentaires dans la réforme « 100 % Santé » – 100T-Dent » qui a bénéficié du soutien de l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Les recherches ayant contribué à cet article ont été financées dans le cadre du projet ANR « 100 T dents ».

ref. Un accès inégal aux soins dentaires malgré la réforme qui plafonne les prix des couronnes et autres prothèses – https://theconversation.com/un-acces-inegal-aux-soins-dentaires-malgre-la-reforme-qui-plafonne-les-prix-des-couronnes-et-autres-protheses-278742

Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains

Source: The Conversation – in French – By Thierry Vircoulon, Coordinateur de l’Observatoire pour l’Afrique centrale et australe de l’Institut Français des Relations Internationales, membre du Groupe de Recherche sur l’Eugénisme et le Racisme, Université Paris Cité

Le premier Africain officiellement mort sur le front russo-ukrainien était un jeune zambien tué en septembre 2022. Il était en prison en Russie et avait rejoint les rangs de l’organisation paramilitaire russe, le Groupe Wagner (devenu Africa Corps), en échange d’une amnistie. Depuis lors, plusieurs études récentes ont mis en lumière le recrutement d’Africains et d’Africaines par la Russie.

Dans une récente étude, j’ai constaté que, loin de refléter des aventures picaresques modernes ou des engagements individuels pro-russes, ces recrutements s’inscrivent dans le cadre d’une politique d’exploitation des migrants conçue et pilotée par les autorités russes.

Qui sont les recrutés ?

Les autorités russes recrutent deux catégories de personnes :

  • de jeunes femmes âgées de 18 à 22 ans, sans formation professionnelle spécifique pour travailler dans la zone économique spéciale d’Alabuga, au Tatarstan;

  • des hommes sans condition d’âge et de compétences professionnelles qui servent dans les rangs de l’armée russe.

Les premières se voient proposer des formations professionnelles gratuites pour des métiers civils avec procédure rapide de délivrance de visa. Elles candidatent auprès d’organismes officiels dans leur pays (Maisons Russie, ambassades de Russie, etc.) pour entrer dans ce qui est présenté comme un programme de formation professionnelle mais qui est, en réalité, au service du complexe militaro-industriel russe.

Les seconds répondent généralement à des offres d’emplois civils en Russie avec des salaires attractifs, souvent accompagnés de perspectives d’installation durable.

Qu’il s’agisse des hommes ou des femmes, la majorité des recrutés sont dupés par des offres d’emplois et de formation trompeuses.

Les formations professionnelles promises aboutissent très souvent à assembler des drones dans une usine d’Alabuga, tandis que les emplois promis aboutissent à endosser l’uniforme de l’armée russe. Seule une minorité d’hommes sont attirés par les campagnes de recrutement de l’armée russe sur certains réseaux sociaux et s’engagent en toute connaissance de cause. Ce sont souvent des militaires ou des policiers qui désertent.

Pour tous les autres, la recherche d’opportunités professionnelles et d’une meilleure vie dans un pays développé se transforme en implication directe ou indirecte dans une guerre en Europe.

Qui sont les recruteurs ?

Les recruteurs de Moscou forment une nébuleuse hétérogène aux profils variés. On y trouve des paramilitaires russes en Afrique, des Africains émigrés en Russie, des influenceurs africains, des associations de russophiles, des agences africaines spécialisées dans l’émigration de travail et des passeurs clandestins.

Cas exceptionnel pour l’instant, un parti politique aurait aussi joué le rôle de sergent recruteur pour l’armée russe. En Afrique du Sud, le parti d’opposition MK de l’ancien président Jacob Zuma a envoyé, pendant l’été 2025, 17 de ses militants suivre une soi-disant formation de garde du corps en Russie. Ceux-ci ont tous fini dans les rangs de l’armée russe.

Dans les pays où il est implanté (Centrafrique, Burkina Faso, Niger, Mali, etc.), le groupe paramilitaire Africa Corps (l’ex-Wagner Group d’Evgueni Prigojine) a aussi recruté des Africains pour aller combattre en Ukraine. Dans ces pays, il peut recruter très aisément car il coopère avec les armées nationales et parfois aussi avec certaines milices.

Parmi les Africains recruteurs de Moscou, plusieurs profils se dégagent :

  • les anciens formés dans ce qui était alors l’Union des républiques socialistes soviétiques (URSS) et qui étaient souvent des membres de l’appareil sécuritaire;

  • des adultes trop jeunes pour avoir connu l’URSS mais attirés par le discours anti-occidental du régime poutinien et souvent membres d’organisations affiliées aux BRICS;

  • et de purs opportunistes qui en profitent pour gagner de l’argent.

Fait particulier, en Afrique du Sud, les réseaux de recrutement mis à jour semblent organisés par des femmes : une journaliste de la radio nationale sud-africaine, la députée fille de l’ex-président Jacob Zuma et une femme d’affaires.

Quel est le rôle de la corruption dans le recrutement ?

La corruption intervient à chaque étape du recrutement. Des agences de travail à l’étranger ou des intermédiaires qui arrangent les rendez-vous à l’ambassade de Russie se font payer par les candidats au départ. Quand ils sont stoppés par la police des frontières à l’aéroport, certaines recrues parviennent à « acheter » leur embarquement.

Une fois en Russie, ils ne touchent pas le salaire promis dont une partie serait empochée par leurs officiers. Après le décès de certains, leurs familles ont reçu des messages leur proposant de rapatrier le corps du défunt contre de l’argent.

Qu’arrive-t-il aux hommes en Russie ?

Une fois arrivés en Russie, ils sont pris en charge dès l’aéroport par des militaires. Après vérification de leur identité, même s’ils viennent pour un emploi civil, on leur impose de s’engager dans l’armée. Piégés dans un pays dont ils ne comprennent pas la langue, ils signent un contrat avec le ministère de la Défense et reçoivent une formation militaire sommaire de deux à trois semaines.

Puis, ils sont envoyés dans des unités de combat où beaucoup font, pour la première fois, l’expérience de la guerre. Souvent maltraités dans une armée connue pour sa violence, ils n’ont aucune possibilité de recours et sont utilisés pour les missions les plus dangereuses, voire des missions suicides (par exemple, servir de cibles humaines afin de détecter les positions de l’ennemi et les bombarder).

Pourquoi recruter à l’étranger ?

D’après des estimations américaines, les pertes russes depuis le début du conflit s’élèveraient à 1,3 million de personnes. Pour tenter de compenser ces pertes, les autorités russes ont d’abord recruté parmi les communautés étrangères en Russie.

Elles ont rendu possible l’engagement d’étrangers dans l’armée puis elles l’ont rendu obligatoire en 2025 pour tous les étrangers voulant résider en Russie ou être naturalisés. Mais ce pool de recrutement se tarissant, elles ont décidé de recourir aux migrants.

Recruter des migrants comme combattants permet aux autorités russes de disposer d’une main d’œuvre à bas coût et qui ne compte pas. Ces soldats de fortune coûtent bien moins cher que leurs homologues russes qui sont mieux payés, sont indemnisés en cas de handicap et dont les familles touchent des compensations financières importantes en cas de décès. Le coût des soldats pour le budget russe a donc considérablement augmenté depuis le début du conflit.

En outre, les mercenaires amateurs étrangers sont des soldats jetables. Après avoir utilisé des délinquants recrutés dans les prisons au début de la guerre comme chair à canon, l’armée russe recourt désormais à des étrangers dont la disparition ne gênera personne en Russie et dont les familles ne seront pas indemnisées.

Les migrants constituent donc un réservoir de main-d’œuvre parfait pour une guerre très consommatrice de vies humaines. Pour l’armée russe, il ne s’agit pas de recruter des professionnels de la guerre mais de la chair à canon. Loin d’être limitée au continent africain, cette politique semble globale et particulièrement efficace dans les pays pauvres ayant une grande tradition d’émigration.

De ce fait, plusieurs gouvernements du sous-continent indien ont demandé à la Russie de mettre un terme à cette politique.

Quelle est la réaction des gouvernements africains ?

Silencieux depuis le début de la guerre, des gouvernements africains ont commencé à prendre ce problème au sérieux à cause du scandale des blessés de guerre. Les premières révélations publiques sur les recrutements russes ont eu lieu au Kenya et au Ghana où des familles dont les membres ont disparu en Russie ont informé les médias. C’est surtout le sort des blessés de guerre qui demandaient à être rapatriés de Russie qui a ému l’opinion publique et contraint les autorités de ces pays à :

  • exiger le rapatriement de leurs citoyens;

  • enquêter sur les réseaux de recrutement;

  • prévenir leurs citoyens contre les offres d’emplois en Russie.

Les autorités kenyanes ont ainsi découvert qu’environ 1000 citoyens avaient été recrutés par l’armée russe et ont demandé à Moscou de mettre fin à cette pratique. Elles ont arrêté un groupe de migrants prêts à partir en Russie et enquêtent sur les agences d’émigration qu’elles qualifient de « rogue agencies ».

Certaines d’entre elles ont disparu après les révélations publiques de leur rôle dans le recrutement. Leurs responsables sont introuvables et leurs locaux fermés. Les autorités sud-africaines ont suivi l’exemple du Kenya après le scandale des 17 militants de MK révélé à la fin de 2025. Deux personnalités publiques (l’ex-députée Duduzile Zuma-Sambudla et la présentatrice Nonkululeko Patricia Mantula) sont inculpées et vont être jugées cette année.

Les autorités du Nigeria, du Botswana et du Ghana ont aussi demandé à Moscou de cesser cette pratique. Les pays d’Afrique francophone restent pour le moment silencieux, bien que la présence de leurs concitoyens dans l’armée russe soit confirmée.

Quelle est la réaction des autorités russes ?

Après avoir initialement nié ces recrutements, les autorités russes ont rapatrié quelques recrues du Kenya et d’Afrique du Sud. Elles ont préféré se dédire plutôt que de susciter des tensions diplomatiques avec ces pays. Ces premiers rapatriements sont donc une victoire pour les gouvernements kenyan et sud-africain qui ont encore beaucoup d’autres citoyens à récupérer.

A cette fin, le ministre des Affaires étrangères du Kenya s’est d’ailleurs rendu à Moscou en mars. Prises en flagrant délit de recrutement et consciente de l’image négative de ces scandales, les autorités russes auraient décidé de ne plus recruter dans certains pays, dont le Kenya.

The Conversation

Thierry Vircoulon receives funding from the French Institute for International Affairs.

ref. Guerre en Ukraine : comment la Russie recrute et exploite des migrants africains – https://theconversation.com/guerre-en-ukraine-comment-la-russie-recrute-et-exploite-des-migrants-africains-278344