Ebola déclaré urgence de santé publique mondiale : ce qu’il faut savoir

Source: The Conversation – in French – By Alimuddin Zumla, Professor of Infectious Diseases and International Health, UCL

L’Organisation mondiale de la santé (OMS) a récemment qualifié l’épidémie d’Ebola en République démocratique du Congo d’« urgence de santé publique de portée internationale », après la confirmation de cas dans l’Ouganda voisin. Voici ce qu’il faut savoir.


Qu’est-ce qu’Ebola ?

Ebola est une maladie infectieuse grave et potentiellement mortelle. Elle provoque de la fièvre, des lésions vasculaires et, dans les cas graves, des hémorragies, une défaillance des organes et la mort. Elle a été identifiée pour la première fois en 1976 en Afrique centrale et la plupart des épidémies se sont produites dans cette région depuis.

En quoi le virus Bundibugyo diffère-t-il d’Ebola « classique »

Ebola est en réalité un groupe de virus apparentés. Le plus connu et le plus mortel est la souche Zaïre, à l’origine des plus importantes épidémies recensées jusqu’à présent. Bundibugyo est une autre souche, identifiée pour la première fois en Ouganda en 2007.

Le virus Bundibugyo tue environ 30 à 50 % des personnes infectées — un taux élevé, mais légèrement inférieur à celui de certaines épidémies de la souche Zaïre.

À titre de comparaison, la grippe saisonnière tue moins d’une personne sur 1000. Au début de la pandémie, la Covid-19 a tué environ une à deux personnes sur 100. Ebola est donc nettement plus mortelle que la plupart des maladies infectieuses.

Les chances de survie dépendent notamment de la rapidité des soins, de la qualité du système de santé et de l’état général du patient

Les vaccins existants contre Ebola ont été conçus pour la souche Zaïre et pourraient ne pas protéger contre la souche Bundibugyo.

Comment Ebola se transmet-il d’une personne à l’autre ?

Ebola se transmet par contact direct avec les liquides biologiques d’une personne infectée, tels que le sang, les vomissures, les selles, la sueur ou le sperme. La transmission survient le plus souvent lors des soins prodigués à des patients malades, lors des rites funéraires ou après un contact avec des animaux infectés. Le virus Ebola ne se transmet pas par voie aérienne, comme la grippe ou la Covid-19, et les personnes infectées ne sont pas contagieuses avant l’apparition des symptômes.




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Pourquoi cette épidémie s’est-elle déclarée en Ouganda, et pourrait-elle se propager à l’échelle internationale ?

L’Ouganda partage une frontière avec la République démocratique du Congo, où des épidémies d’Ebola surviennent régulièrement. Les déplacements fréquents de personnes, d’animaux et de marchandises entre les deux pays peuvent permettre au virus de franchir la frontière avant d’être détecté.

Une propagation internationale par transport aérien demeure possible, mais il est peu probable qu’elle entraîne une épidémie mondiale majeure. Ebola nécessite un contact physique étroit pour se transmettre, et les systèmes de surveillance et de dépistage dans les aéroports permettent généralement de détecter rapidement les cas.

Une « urgence de santé publique de portée internationale », c’est quoi ?

Il s’agit du niveau d’alerte sanitaire mondial le plus élevé de l’Organisation mondiale de la Santé. Cette désignation indique qu’une épidémie présente un risque international potentiel et qu’une réponse coordonnée entre les pays est nécessaire.

Elle permet notamment de débloquer des fonds, d’obtenir un soutien technique et d’accélérer la coopération internationale. Cela ne signifie pas qu’une pandémie mondiale est inévitable, mais vise plutôt à mobiliser une réponse rapide et concertée.




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Quels sont les symptômes de la maladie à virus Bundibugyo ?

Les premiers symptômes ressemblent à ceux de la grippe ou du paludisme : fièvre, fatigue, maux de tête, douleurs musculaires et maux de gorge. Lorsque la maladie s’aggrave, les patients peuvent souffrir de vomissements, de diarrhée, de douleurs abdominales, d’éruptions cutanées, de confusion mentale et d’un état de choc.

Certains patients présentent également des saignements, bien que ce ne soit pas systématique. Comme les premiers symptômes ressemblent à ceux de nombreuses maladies courantes, des tests de laboratoire sont nécessaires pour confirmer le diagnostic.

Pourquoi des épidémies d’Ebola continuent-elles de se produire en RDC ?

Ebola est probablement présente à l’état naturel chez certaines chauves-souris frugivores. Les épidémies surviennent généralement lorsque des humains sont exposés à des animaux infectés, par exemple lors de la chasse ou de la manipulation de viande de brousse.

La République démocratique du Congo est particulièrement touchée en raison de la densité de ses forêts, des contacts fréquents entre humains et faune sauvage, de la fragilité du système de santé, des conflits, de la pauvreté et de l’accès limité aux soins. Le changement climatique et la déforestation pourraient encore accroître ce risque.

En l’absence de vaccin, quels sont les traitements disponibles ?

Il n’existe actuellement aucun vaccin approuvé ni traitement ciblé contre le virus Bundibugyo. Les patients reçoivent des soins de soutien, c’est-à-dire des traitements visant à maintenir les fonctions vitales de l’organisme pendant que le corps combat l’infection. Cela inclut l’administration de liquides, l’oxygène, un soutien nutritionnel et la prise en charge des complications.

Ces soins peuvent améliorer de façon importante les chances de survie. Les chercheurs étudient par ailleurs des médicaments antiviraux et des thérapies à base d’anticorps susceptibles d’agir contre plusieurs souches d’Ebola.

Que fait-on pour enrayer l’épidémie ?

Les autorités sanitaires, appuyées par l’OMS et des partenaires internationaux, cherchent à détecter rapidement les cas, isoler les patients, identifier les personnes ayant pu être exposées et sensibiliser les communautés. Des pratiques d’inhumation sécurisées sont également essentielles.

La capacité mondiale à répondre à Ebola s’est nettement améliorée au cours de la dernière décennie, grâce à de meilleurs tests de laboratoire, à un partage plus rapide de l’information et à une coordination régionale renforcée.

Existe-t-il un vaccin contre Ebola ? Des avancées sont-elles en cours ?

Il existe deux vaccins contre la souche Zaïre d’Ebola, qui se sont révélés très efficaces. Toutefois, aucun n’est approuvé contre le virus Bundibugyo.

Les scientifiques travaillent actuellement au développement de vaccins capables de protéger contre plusieurs souches d’Ebola. De nouveaux traitements par anticorps, susceptibles d’agir de manière plus large, sont également en cours de développement et montrent des résultats prometteurs aux premiers stades de recherche.

Cette épidémie rappelle l’importance d’investir dans des outils plus polyvalents avant la prochaine crise.

La Conversation Canada

Alimuddin Zumla ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ebola déclaré urgence de santé publique mondiale : ce qu’il faut savoir – https://theconversation.com/ebola-declare-urgence-de-sante-publique-mondiale-ce-quil-faut-savoir-283357

Pourquoi la profusion de cartes ne nous aide pas forcément à être mieux informés

Source: The Conversation – France (in French) – By Carl Bethuel, Docteur en géographie, Université Rennes 2

C’est un des paradoxes de notre époque. Satellites, avions, drones et intelligences artificielles nous permettent de cartographier le monde avec une précision inédite. Pourtant, de nombreuses cartes d’un même endroit montrent des réalités différentes. Comment l’expliquer, et comment faire pour ne pas tomber dans du « map-washing » où chacun prendrait la carte qui l’arrange ?


Jamais nous n’avons autant cartographié la planète. Portés par l’essor des capteurs, des plateformes de calcul et de l’intelligence artificielle, nous disposons aujourd’hui d’une abondance de données qui modifie en profondeur notre manière d’observer la Terre.

Cette révolution s’appuie sur un outil central : la télédétection, qui consiste à observer la surface terrestre à distance grâce à des images acquises par des satellites, des avions ou des drones. Là où la cartographie était autrefois lente et localisée, il est désormais possible de suivre des territoires à l’échelle régionale voire mondiale à un rythme inédit.

Une révolution au service des grands enjeux environnementaux

Cette capacité à observer la Terre répond notamment à des enjeux environnementaux majeurs, largement inscrits dans les Objectifs de développement durable (ODD) des Nations unies, tels que la lutte contre le changement climatique, la préservation de la biodiversité ou la gestion durable des terres.

Disposer de cartes précises est essentiel pour suivre les changements, orienter les politiques publiques et renforcer la transparence des chaînes d’approvisionnement agricoles. Cette dynamique est aujourd’hui portée par une multiplication d’acteurs produisant et mobilisant des cartes : institutions publiques, organisations internationales, chercheurs, organisations non gouvernementales, mais aussi entreprises privées développant leurs propres services de suivi satellitaire.

Cette diversité s’inscrit notamment dans des dispositifs de régulation comme le règlement européen contre la déforestation et la dégradation des forêts, qui impose aux entreprises de démontrer que certaines matières premières ne contribuent pas à la déforestation. Sa mise en œuvre repose largement sur l’usage de cartes mobilisées à différentes étapes des chaînes d’approvisionnement.

Le cas des palmiers à huile : trop de cartes, pas assez de clarté

Dans ce contexte, le cas des plantations de palmier à huile en Indonésie est au centre des préoccupations liées à la conversion des forêts tropicales en monocultures agricoles. Premier producteur mondial depuis 2007, le pays fait face à des défis tels que la fragmentation des habitats, la diminution de la biodiversité et la dégradation des stocks de carbone forestier. L’expansion des plantations s’accompagne également de tensions socioéconomiques, notamment autour des droits fonciers des populations autochtones.

De nombreux produits cartographiques ont ainsi été développés afin de localiser les plantations et d’en suivre l’évolution, en mobilisant des données et des méthodes variées. Cette diversité offre une pluralité de regards sur un même objet d’étude, constituant une richesse scientifique.

Cependant, elle s’accompagne de résultats parfois difficilement comparables. Ainsi quatre cartes de plantations de palmier à huile sur l’île de Sumatra ont donné quatre mesures différentes de l’étendue de ces plantations, avec une différence de parfois presque 2 millions d’hectares, soit plus que la superficie de la Bretagne.

Différentes méthodes de cartographies conduisent à des calculs de superficie différents

Par exemple, la précision des images utilisées ou la période d’observation peuvent varier, influençant les surfaces estimées. Des divergences dans la définition de ce que l’on cartographie peuvent également générer des résultats différents. Dans le cas des plantations de palmier à huile, une question apparemment simple se révèle en réalité complexe : qu’inclut-on exactement ?

Selon les approches, il peut s’agir uniquement de plantations industrielles ou bien comprendre également de petites exploitations paysannes. À cela s’ajoute la question de la temporalité : une plantation mature, immature ou une parcelle en transition ne seront pas toujours représentées de la même manière.

Pour les utilisateurs finaux (décideurs publics, ONG ou acteurs privés) cette diversité de méthodes et de définitions peut alors devenir difficile à interpréter. Face à cette profusion, on peut s’interroger : quelle information utiliser ? Et comment comparer des résultats fondés sur des hypothèses différentes ? En multipliant les représentations d’un même phénomène, l’information se complexifie, en particulier lorsque les incertitudes sont peu visibles.

Trop de cartes : comment y voir plus clair ?

Face à cette multiplication de cartes, plusieurs pistes émergent pour améliorer leur usage et leur comparabilité. L’enjeu n’est plus seulement de produire davantage d’informations, mais d’en renforcer la robustesse et la lisibilité.

La fusion d’information apparaît comme une approche clé. Plutôt que de considérer chaque carte comme une vérité indépendante, il est possible de les combiner, à la manière de plusieurs points de vue sur un même phénomène, afin d’obtenir une vision plus stable. C’est l’approche que nous proposons dans le cadre du projet ANR PALMEXPAND (ANR-20-CE03-0004), mené par une équipe interdisciplinaire (CNRS, Cirad, Inrae). Cette approche s’appuie sur la théorie de Dempster-Shafer, qui permet de croiser plusieurs sources en tenant compte de leurs accords, de leurs désaccords et de leurs incertitudes.

LA THÉORIE DE DEMPSTER-SHAFER

  • La théorie de Dempster-Shafer est une approche mathématique probabiliste développée en sciences de l’information pour représenter et combiner des sources de données incertaines. Contrairement aux méthodes classiques qui cherchent à produire une seule estimation « optimale », elle permet de raisonner en termes de degrés de croyance plutôt que de vérité unique.
  • Concrètement, chaque source d’information (par exemple, une carte issue d’imagerie satellitaire ou un jeu de données existant) ne fournit pas seulement une réponse binaire, mais une indication de confiance associée à différents scénarios possibles. La méthode permet ensuite de combiner ces sources en distinguant trois éléments : ce qui est confirmé par plusieurs sources, ce qui est en désaccord et ce qui reste incertain faute d’information suffisante.
  • L’un des intérêts majeurs de cette approche est qu’elle ne force pas une décision immédiate lorsqu’il existe des contradictions entre données. Elle permet au contraire de conserver et de rendre visibles les zones d’ambiguïté, ce qui est particulièrement utile lorsque les sources sont nombreuses, hétérogènes ou partiellement incompatibles.

Appliquée à Sumatra, cette méthode améliore la précision des résultats tout en rendant visibles les zones de divergence entre les données. Elle met par exemple en évidence des zones agricoles où des cocotiers sont confondus avec des palmiers à huile, tandis que les grandes plantations industrielles sont mieux identifiées et font davantage consensus entre les différentes sources.

Par ailleurs, notre méthode fournit une information plus nuancée. Cette approche représente mieux l’incertitude, souvent invisible mais essentielle pour comprendre les limites des données et éviter une lecture trop déterministe. Plutôt que des cartes binaires (présence ou absence de plantations de palmiers à huile), il devient possible de proposer des représentations graduelles indiquant différents niveaux de confiance. Un seuil de confiance élevé se traduira par des surfaces détectées moins importantes mais avec une forte certitude, tandis qu’un seuil plus faible inclura davantage de zones, au prix d’une incertitude plus importante.

Les utilisateurs peuvent alors adapter ce seuil selon leurs besoins et produire des cartes cohérentes avec leurs objectifs, tout en restant conscients des marges d’incertitude. Par exemple, dans le cadre du suivi des plantations de palmiers à huile, une ONG pourra se concentrer sur les zones où le niveau de confiance est le plus élevé pour documenter des plantations de palmiers à huile effectivement présentes, tandis qu’une administration pourra intégrer des zones plus incertaines pour identifier des zones susceptibles d’être prochainement converties et orienter les contrôles sur le terrain.

De la révolution cartographique au « map-washing »

Réunir ainsi différents acteurs et la société civile pour produire des cartes plus lisibles est une façon de lutter contre ce que certains chercheurs ont appelé le « map-washing », soit un processus de diffusion d’informations spatiales ayant peu de valeur pour les utilisateurs, mais contribuant à construire ou orienter un récit particulier.

Si le chercheur en sciences sociales Rory Padfield et ses collègues ont conceptualisé cette dérive pour analyser des outils cartographiques servant à promouvoir une image de transparence environnementale dans l’industrie de l’huile de palme, cette notion peut être élargie à des situations où la multiplication de cartes et de données finit par complexifier leur interprétation et leur usage.

Le problème n’est pas seulement que les cartes puissent tromper : c’est aussi qu’elles deviennent difficiles à utiliser. Cette situation ouvre la voie à une forme d’instrumentalisation plus diffuse, non par manipulation directe des données, mais par sélection opportuniste de la carte la plus adaptée à un objectif donné.

Ainsi, le map-washing ne relève pas uniquement d’une stratégie délibérée de communication : il peut aussi émerger d’un excès d’information mal articulée.

Produire toujours plus de cartes ne garantit pas une meilleure connaissance. L’enjeu central devient alors de passer d’une logique de production à une logique d’usage : mieux définir les objets cartographiés, rendre visibles les incertitudes et développer des outils capables d’articuler différentes sources d’information.

The Conversation

Carl Bethuel a reçu des financements de la Région Bretagne et de l’Agence Nationale de la recherche à travers le projet ANR Palmexpand (ANR-20-CE03-0004)

ref. Pourquoi la profusion de cartes ne nous aide pas forcément à être mieux informés – https://theconversation.com/pourquoi-la-profusion-de-cartes-ne-nous-aide-pas-forcement-a-etre-mieux-informes-282287

Patrice Talon au Bénin : le legs contrasté d’une décennie de “rupture”

Source: The Conversation – in French – By Narcisse Martial Yèdji, Sociologue politiste et enseignant-chercheur, University d’Abomey-Calavi de Bénin

Né dans la ville historique de Ouidah (Bénin) en 1958, Patrice Talon apparaît comme le produit d’une trajectoire sociale marquée par une forte ascension dans le monde des affaires. Président, il a dirigé le pays d’avril 2016 à mai 2026. Le 24 mai, il passera le témoin à son successeur et ancien ministre des Finances, Romuald Wadagni, vainqueur de l’élection présidentielle du 12 avril avec 94 % des suffrages.

Connu pour avoir fait fortune depuis les années 1990 dans le secteur du coton béninois, dont il demeure encore aujourd’hui l’une des figures emblématiques, Patrice Talon est présenté comme un businessman à succès.

Naguère discret, il est longtemps resté dans l’ombre, se contentant de mécénat politique et d’une posture de « faiseur de rois » qui lui valent des opportunités d’accumulation matérielle sur le temps long. Mais, dès 2016, il finit par se mettre sur le devant de la scène politique.

En 2006, le magnat du coton avait soutenu son prédécesseur et ancien ami, Thomas Boni Yayi, dans son ascension au pouvoir, avant que les relations entre les deux hommes ne se dégradent. Mis en cause en 2012 par celui-ci dans une affaire de tentative d’empoisonnement du président de la République et d’atteinte à la sûreté de l’État, il s’exile en France d’où il parvient à opérer un retournement de situation.

En combinant une bataille judiciaire intense, une campagne acharnée de communication politique et des alliances stratégiques au pays, il réussit à se faire pardonner par le chef de l’État qui annule les poursuites à son encontre. Rentré à Cotonou en octobre 2015, il accède à la magistrature suprême en remportant l’élection présidentielle de 2016.

Malgré son engagement à faire du mandat unique un idéal politique national, le président finit pourtant par se représenter en 2021.

Le statut d’entrepreneur-politique de Patrice Talon a favorisé la conversion de sa puissance économique en autorité publique. Cette trajectoire n’est pas sans rappeler les pratiques de financiarisation du pouvoir. Toutefois, sa mandature soulève une question centrale : que retient-on de ses dix années à la tête de l’État ?

En tant que sociologue politique étudiant les transformations du système démocratique béninois ainsi que sa sociologie électorale, j’analyse ici les faits saillants des 10 années du règne de Patrice Talon.




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2016 : la promesse d’une gouvernance de « rupture »

Le pouvoir de Patrice Talon est ancré depuis 2016 dans un discours politique fort : celui de la « rupture » (slogan de campagne du candidat). Rupture d’avec un ordre politique et social dit de « pagaille » généralisée, qu’il se destine à redresser par une volonté politique forte et contraignante.

Le projet est unique : transformer radicalement et en un temps record un État jugé inefficace en un pays discipliné, avec une administration transformée et performante, gage de prospérité.

Cette quête affichée de modernité alimente tout au long de ses deux mandats des paquets de réformes aussi ambitieuses les unes que les autres, que le président s’évertue à implémenter. Ces réformes, il avait pris le soin de les consigner méticuleusement dans son Programme d’actions du gouvernement (PAG 1), le « Bénin révélé », qu’il mettra à jour pour son second quinquennat (PAG 2).

Concrètement, cela s’est traduit par la mise en œuvre à tout prix d’innombrables projets multisectoriels, souvent conduits de front, destinés à « révéler » le Bénin au monde entier.

Le bilan du régime sortant comprend sans doute des réussites économiques notables. Le président affiche clairement son intention : relancer durablement le développement économique et social à travers une transformation structurelle de l’économie.

Dans l’espace de l’Union économique et monétaire ouest-africaine (Uemoa), le Bénin apparaît comme l’un des rares pays à montrer une croissance économique soutenue et plutôt stable, avec des prévisions estimées pour 2026 à 7 %. Ce résultat est associé au boom de l’investissement dans les infrastructures, l’agriculture et l’industrie.

L’un des principaux acquis du régime a consisté en la mise en place d’un ambitieux complexe industriel au nord de Cotonou. Le pays est devenu le premier producteur de coton en Afrique de l’Ouest.

Si une partie des Béninois adhère à la démarche du président, celui-ci est par ailleurs critiqué pour sa précipitation ainsi que pour l’intransigeance – propre aux milieux des affaires – qui gouverne la réalisation de ses choix de politique. Mais, la position du pouvoir demeure limpide et inébranlable : les réformes engagées sont indispensables pour le développement.




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Refonte et capture progressive du champ politique

Le mandat de Patrice Talon, fondé sur la modernisation de l’État, a été marqué par une profonde recomposition de la vie politique nationale. Les révisions constitutionnelles de 2019 et 2025 – les premières depuis 1990 – ainsi que la réforme du Code électoral et du système partisan ont réduit la fragmentation de l’espace politique dans le pays.

Avant la loi de 2018 sur les partis politiques, le pays comptait plus de 200 partis ; à la veille de la présidentielle de 2021, ils n’étaient plus qu’une quinzaine.

Si l’exécutif présente ces réaménagements comme utiles à la rationalisation de l’action publique, celles-ci sont par contre perçues par nombre d’analystes comme le signe d’un recul du pluralisme démocratique.

L’opposition, absente des législatives violentes de 2019 et de la présidentielle querellée de 2021 ayant contribué à la réduire à un état de figuration politique, a aujourd’hui perdu toute incidence politique réelle au profit de la majorité présidentielle. Sont mises en cause les nouvelles règles électorales qui compliquent l’accès du camp adverse à la compétition politique.

La réforme de la décentralisation intervenue en 2021 a également pu contribuer à ce resserrement de l’espace politique. La nouvelle loi, en retirant à l’exécutif communal le pouvoir – généralement politisé – d’ordonnancement budgétaire, a eu pour effet d’éroder l’influence politique des maires, accentuant leur exposition à l’allégeance au régime.

Les restrictions drastiques de 2018 sur le droit de grève – interdite dans certains secteurs comme l’armée et plafonnée à 10 jours par an pour la plupart–, la Cour de répression des infractions économiques et du terrorisme, ainsi que la loi sur le numérique s’inscrivent dans la même logique de restructuration de l’activité et du champ politiques.

Par un amenuisement des libertés syndicales, un encadrement étroit des pratiques judiciaires et des contenus numériques, ces dispositifs ont contribué à modifier les conditions de la contestation et de l’expression publiques, réduisant notamment les capacités d’opposition au régime.

Instruments de contrôle politique

Les organisations de défense des droits humains voient d’ailleurs dans ces innovations juridiques des instruments de contrôle politique visant les opposants, journalistes et autres voix critiques. De quoi mettre en débat l’état réel des libertés, de l’indépendance judiciaire et des conditions de la compétition politique.

L’évolution du système politique sous Patrice Talon fait ainsi apparaître une vive dynamique de recomposition institutionnelle. Celle-ci est marquée par une recentralisation forte, l’affaiblissement structurel du pluralisme partisan et de l’opposition institutionnelle, ainsi que des controverses autour des libertés publiques.

Par sa maîtrise des réformes initiées, le pouvoir sortant exerce désormais, depuis les élections générales de 2026, un contrôle exclusif sur le pouvoir local et l’Assemblée nationale. Or, l’indépendance des principales institutions électorales fait régulièrement débat.

Les (ré)ajustements politiques survenus semblent ainsi avoir contribué à établir, non sans controverses, les jalons de ce qu’il conviendrait de qualifier d’un ordre politique nouveau, minimalement démocratisé. Celui-ci s’est presque, sans remous social ou politique, radicalement substitué au pluralisme démocratique de février 1990 – fondé sur le consensus –, fort d’ancrages institutionnels favorables à la reconduction du pouvoir en place.

Politiquement, tel est peut-être l’essentiel à retenir du pouvoir Talon : avoir réussi avec une certaine facilité ce que d’aucuns qualifient de coup d’État institutionnel.

Dans la logique de l’éligibilité à la prochaine présidentielle, une formation ne disposant pas présentement d’élus à des fonctions représentatives devra nouer des accords politiques avec le camp au pouvoir pour réunir les parrainages d’élus requis.

Le principal parti d’opposition, Les Démocrates, a déjà été mis en marge des législatives de 2019, de la présidentielle de 2021, ainsi que des élections générales de 2026.

Cette éventualité ne peut être écartée des prochains cycles électoraux. De quoi conjecturer, sous réserve de la stabilité des règles électorales actuelles, sur la possibilité que le système établi puisse se renouveler longtemps à la tête de l’État.

Au-delà des considérations sectorielles, si une interrogation devait résumer les 10 années du règne de Patrice Talon, elle serait sans doute celle-ci : par-delà le mandat populaire, que reste-t-il véritablement à la démocratie béninoise face aux dynamiques actuelles du pouvoir ?

L’analyse s’arrête pour ainsi dire au seuil de l’inachevée. « Le reste attendra », pour reprendre la formule du philosophe Paulin Hountondji.

The Conversation

Narcisse Martial Yèdji does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Patrice Talon au Bénin : le legs contrasté d’une décennie de “rupture” – https://theconversation.com/patrice-talon-au-benin-le-legs-contraste-dune-decennie-de-rupture-283150

Comment La Réunion est devenue invisible en Afrique du Sud

Source: The Conversation – in French – By Christophe Rocheland, chercheur, Université Paris 8 – Vincennes Saint-Denis

Il y a plus de quarante ans, des leaders réunionnais finançaient clandestinement le Congrès national africain (ANC) de Nelson Mandela. Parmi eux, Paul Vergès, fondateur du Parti communiste réunionnais, arrachait au Parlement européen les premières sanctions internationales contre Pretoria. Aujourd’hui, l’Afrique du Sud, puissance régionale africaine, est statistiquement absente du commerce extérieur de La Réunion.

Entre les deux territoires, les proclamations sur les liens forgés dans la lutte anti-apartheid n’ont pas été suffisants pour susciter la signature par Pretoria du programme Interreg Océan Indien. Il s’agit d’un dispositif européen finançant des projets de coopération régionale dans l’Océan Indien.

De la complicité active à l’indifférence mutuelle : comment deux territoires liés par deux siècles d’histoire commune ont-ils “réussi” à se rendre invisibles l’un à l’autre, et que coûte cette régression aux Réunionnais ?

En 1851, un planteur britannique plante les premières boutures de canne à sucre jamais cultivées au Natal, en Afrique du Sud, venues de La Réunion, par le jeu des relations entre les sucriers colons réunionnais et anglais. C’est sur cette même terre du KwaZulu-Natal que s’enracine la trajectoire du géant sucrier Tongaat Hulett, aujourd’hui l’un des premiers producteurs du continent africain.

Le lieu porte une charge symbolique inversée : l’île qui exporta son savoir-faire agricole vers le continent se retrouve, un siècle et demi plus tard, économiquement marginalisée face à l’industrie qu’elle contribua à faire naître. Cent soixante-quinze ans plus tard, les deux territoires n’ont toujours pas signé le moindre accord de coopération institutionnel durable.

Mes recherches théorisent sur la posture géopolitique structurellement ambivalente de La Réunion, territoire ancré dans l’espace africain et indiaocéanique et une diplomatie territoriale du “faire semblant”. Ce paradoxe a un nom : la géopolitique du sanblan.

Le sanblan, ou l’art de faire semblant de coopérer

Le concept de sanblan (contraction créole de semblant et de sang blanc) désigne une posture géopolitique caractéristique des élites politiques réunionnaises : on en parle sans trop en dire, on en fait sans trop en faire, laissant à l’État le soin de décider sans prendre en main les outils de coopération internationale dont elles disposent.

Dans le cas d’espèce des relations sudafricano-réunionnaises, il décrit trente ans de rendez-vous manqués entre les décideurs des deux territoires : poignées de mains, communiqués sur les « nouvelles perspectives », délégations qui rentrent sans suite opérationnelle, sans lien politique nourri.

Paris conservant le monopole des relations extérieures sans produire de résultat concret pour l’île avec Pretoria. Les collectivités réunionnaises, divisées, peinent à se présenter comme un interlocuteur cohérent. Le programme Interreg Océan Indien (62,2 millions d’euros pour 2021–2027) géré par la région Réunion, présidée par Huguette Bello, une des leaders du combat anti-apartheid, en est le symptôme : l’Afrique du Sud reste le seul pays de la zone à ne pas l’avoir signé depuis deux cycles consécutifs.

Le verrou est politique : Pretoria pose la question de Mayotte comme condition préalable, Paris est embarrassé et c’est l’intégration économique régionale de La Réunion qui trinque.

Les chiffres du commerce extérieur donnent la mesure concrète de cet échec. En 2023, La Réunion importe pour 7,1 milliards d’euros de biens et exporte pour 400 millions d’euros, soit un déficit commercial de 94 %. Les importations depuis la France hexagonale représente à elle seule 59 %, soit près de 4,2 milliards d’euros (acheminés principalement depuis des centrales d’achat situées à 9 400 kilomètres). L’Afrique du Sud, à 2 900 kilomètres, n’apparaît dans aucune rubrique notable des exportations réunionnaises : elle en est statistiquement absente.

Côté importations, sa seule contribution recensée est du charbon, en voie d’extinction : les livraisons de houille sud-africaine ont chuté de 52 % en 2023 avec la conversion des centrales à la biomasse (wood pellets). D’ici deux ou trois ans, ce dernier flux disparaîtra à son tour.

L’île Maurice, voisine, apporte la démonstration contraire : l’Afrique du Sud est son premier client (12,7 % de ses exportations) et son quatrième fournisseur (7,3 % des importations), pour un commerce bilatéral dépassant 800 millions de dollars en 2023. Port-Louis est pourtant à la même distance de Johannesburg que Saint-Denis. L’écart n’est pas géographique, il est politique.

La trajectoire régressive est lisible sur cinquante ans. Dans les années 1980, La Réunion figurait au 7è rang des marchés d’exportation du régime d’apartheid et absorbait près de la moitié de ses exportations fruitières vers l’océan Indien.

Depuis 1994, cette relation s’est effondrée. En 2019, l’ensemble des échanges avec l’Afrique et les îles voisines combinés représentaient moins de 50 millions d’euros. Le charbon a succédé aux fruits, avant de s’effondrer à son tour. Il ne reste que les fruits frais, soit 52 % des volumes importés à La Réunion (agrumes, pommes, poires et raisins).

Une île utilisée, puis ignorée

Entre 1975 et 1990, Pretoria installe son unique consulat général dans le sud-ouest de l’océan Indien à Saint-Denis. La France maintient discrètement des relations économiques incluant une coopération nucléaire, pendant que La Réunion sert à faire transiter des marchandises « sensibles » vers le régime d’apartheid. Selon les statistiques douanières sud-africaines de 1990, l’île figure alors au septième rang des marchés d’exportation du régime, distinctement séparée de la « France » dans leurs propres tableaux.

En face, le Parti communiste réunionnais et ses alliés mènent une résistance qui dépasse le registre symbolique. Son ancien trésorier, Raymond Lauret, a témoigné qu’à la fin des années 1980, Paul Vergès, son Président fondateur, lui demande de retirer discrètement plusieurs centaines de milliers de francs en liquide pour les remettre à l’ANC, alors classée « organisation terroriste » par les Etats-Unis.

En 1979, Vergès dirige une mission du Parlement européen dans les pays de la ligne de front (États africains qui soutenaient la lutte contre l’apartheid : Tanzanie, Zambie, Botswana, Mozambique, Angola, Zimbabwe…).

Le rapport qui en résulte débouche sur les premières sanctions de la Communauté économique européenne (CEE) contre le régime de Pretoria. En novembre 2025, le président français Emmanuel Macron s’est rendu au mémorial de Freedom Park : le nom de Paul Vergès est gravé sur le Mur des Héros de la lutte anti-apartheid le faisant entrer dans le Panthéon sud-africain.

Le sanblan a un coût réel, mesurable, quotidien : des prix à la consommation artificiellement élevée, une dépendance à l’hexagone française que rien ne justifie géographiquement, des retards d’investissements et de développement dans plusieurs secteurs économiques comme l’aérien, le tourisme, les services financiers ou encore la diversification d’une économie trop dépendante des transferts publics de l’Hexagone français.

Pendant que La Réunion invoque la mémoire de la lutte contre l’apartheid, Maurice signe des accords et exporte. Cesser le sanblan, ce n’est pas trahir Paris : c’est enfin assumer, collectivement, que La Réunion est une île africaine dotée d’un passeport français et que cette identité double est une force, non une contradiction. Il ne manque qu’une chose : la volonté d’agir au-delà des discours.

The Conversation

Christophe Rocheland does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Comment La Réunion est devenue invisible en Afrique du Sud – https://theconversation.com/comment-la-reunion-est-devenue-invisible-en-afrique-du-sud-282077

Le « verrouillage carbone », ou pourquoi les majors pétrolières comme Shell renoncent à leurs projets de décarbonation

Source: The Conversation – France (in French) – By Fernanda Arreola, Professor of Strategy and Entrepreneurship, ESSCA School of Management

Les grands groupes pétroliers tels que Shell peuvent-ils réellement accomplir leur transition énergétique ? Derrière les difficultés, on retrouve la notion centrale de « verrouillage carbone ». Celui-ci est d’abord lié à la durée de vie des infrastructures pétrolières, mais un second type de verrou s’y superpose, lié aux attentes des marchés et des actionnaires.


Pourquoi la transition énergétique progresse-t-elle si lentement, alors même que les technologies bas carbone existent, sont de moins en moins onéreuses et gagnent peu à peu des parts de marché ? Cette question d’actualité trouve une réponse dans les travaux fondateurs de Gregory C. Unruh, qui a introduit dès les années 2000 le concept de carbon lock-in, ou verrouillage carbone en français.

Selon lui, nos économies sont enfermées dans une trajectoire fossile, non pas du fait de l’absence d’alternatives, mais parce que les technologies, institutions et comportements permettant les conditions de cette trajectoire se renforcent mutuellement, créant une inertie systémique. Autrement dit, le carbon lock-in, c’est quand un système continue à fonctionner, non pas parce qu’il est optimal, mais parce qu’il est déjà en place.

Ce cadre théorique a depuis été enrichi par de nombreux travaux, notamment ceux de Steven J. Davis, qui montre comment les infrastructures existantes conditionnent les émissions futures et rendent toute bifurcation coûteuse et incertaine. Dans cette perspective, transformer le système énergétique ne consiste pas simplement à innover, mais à défaire un ensemble de dépendances accumulées dans le temps. Cette perspective prend une résonance particulière dans le cas de Shell, que nous avons analysée dans notre étude récente.

Au début des années 2020, l’entreprise fait face à une pression croissante. Régulations climatiques renforcées, attentes sociétales accrues, et décisions judiciaires inédites, notamment aux Pays-Bas. Ces éléments correspondent à ce que la littérature identifie comme des chocs exogènes, des situations externes capables de déstabiliser un système.

La transition de Shell se présente alors a priori comme conforme à la théorie, mais il apparaît rapidement qu’il existe un verrouillage carbone de second ordre, lié aux marchés et aux orientations stratégiques, en particulier les attentes des actionnaires. Explications.




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Shell : une transition qui se heurte à deux verrous

De 2015 à 2024, Shell engage des investissements significatifs dans des technologies bas carbone comme l’hydrogène, les biocarburants et le captage du carbone. C’est en particulier le cas pour sa raffinerie de Rotterdam (Pays-Bas), connue sous le nom de raffinerie Shell Pernis. À première vue, l’entreprise semble amorcer une sortie du carbon lock-in.

Shell semble commencer à franchir un cap. Les activités bas carbone gagnent en importance, la stratégie de l’entreprise évolue, et une réduction de la dépendance aux hydrocarbures paraît envisageable. Notre article montre que cette phase correspond à un désenclavement de premier ordre. Les contraintes technologiques et infrastructurelles, qui définissent le carbon lock-in, commencent alors à s’atténuer. C’est ici que, pour la première fois, les conditions matérielles d’une transition deviennent réellement plausibles.

Cadre théorique permettant de comprendre comment on peut lever le premier verrouillage carbone, appliqué au cas de Shell Pernis.
G. Unruh et coll., 2026, Fourni par l’auteur

Mais cette dynamique ne se stabilise pas. Très rapidement, une autre forme de contrainte émerge : celle des marchés financiers. Les attentes de rentabilité des investisseurs, les logiques de valorisation boursière et les modèles de gouvernance exercent une pression forte sur les choix stratégiques.

Du point de vue des investisseurs, les activités fossiles restent souvent les plus rentables à court terme. Les investissements bas carbone, plus incertains et plus longs à rentabiliser, peinent à rivaliser. Progressivement, la stratégie de Shell se rééquilibre. Les ambitions climatiques sont ajustées, et les activités traditionnelles retrouvent un rôle central.

Ce constat rappelle que le succès de la transition dépend pour beaucoup des organisations, des institutions et des pratiques existantes. Or, les nouvelles activités reposent ici sur les infrastructures, les compétences et les chaînes de valeur héritées du pétrole. Dans le cas présent, la transformation ne remplace pas le système existant, elle s’y superpose.

Cette observation confirme un point clé de notre recherche : les transitions industrielles sont rarement des ruptures, mais plutôt des reconfigurations progressives.

La véritable difficulté ? Sortir du second verrouillage carbone

C’est dans cette tension que réside la contribution principale de notre recherche. Nous montrons en effet que sortir du verrouillage carbone ne suffit pas. Même lorsque les contraintes technologiques s’affaiblissent, un nouveau verrouillage peut émerger, d’ordre financier et stratégique. Nous l’avons appelé « verrouillage carbone de second ordre » (second-order carbon lock-in).

Ce deuxième verrouillage ne repose plus sur seulement sur les infrastructures en place, mais également sur des logiques économiques telles que les attentes des actionnaires, les exigences de rentabilité et les structures de gouvernance. Autrement dit, même lorsque la transition devient techniquement possible, elle peut rester économiquement difficile.

Comment le second verrou carbone conduit finalement à reculer sur les engagements de transition.
G. Unruh et coll., 2026, Fourni par l’auteur

Cette distinction entre les deux formes de verrouillage carbone suggère que les politiques climatiques ne peuvent pas se limiter à soutenir l’innovation ou à adapter les régulations qui s’appliquent aux infrastructures. Elles doivent aussi transformer les incitations économiques et financières qui orientent les décisions des entreprises. Sans cela, les efforts de transition risquent de rester partiels, instables, voire réversibles.




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Comment sortir du piège carbone… sans y retomber ?

L’histoire de Shell n’est pas une exception. Elle révèle une dynamique plus générale, celle d’une transition énergétique qui progresse, mais qui reste contrainte par les logiques profondes du système juridique et économique. Sortir du piège carbone ne consiste donc pas seulement à changer de technologie. Il faut aussi changer les règles du jeu.

Le cas de la raffinerie Shell Pernis met en évidence à la fois l’efficacité et les limites des interventions classiques de décarbonation. Les interventions de premier ordre visent d’abord à réduire les inerties internes aux complexes techno-institutionnels (c’est-à-dire les systèmes regroupant aussi bien des acteurs publics que privés qui participent à la diffusion des nouvelles normes technologiques). Elles sont essentielles pour amorcer la transition, mais demeurent insuffisantes lorsque les entreprises sont insérées dans des systèmes transnationaux, notamment les marchés financiers globaux et la concurrence internationale, qui peuvent réintroduire de nouvelles contraintes.

Ceci a deux conséquences très concrètes :

  • Pour les décideurs publics, cela implique de dépasser les cadres nationaux et d’articuler les politiques climatiques à l’évolution de la gouvernance financière. Une meilleure coordination avec des institutions, telles que la Banque centrale européenne (BCE), l’Autorité européenne des marchés financiers (AEMF) ou l’Organisation internationale des commissions de valeurs (IOSCO), apparaît nécessaire afin de limiter les désalignements entre objectifs climatiques et logiques de marché. Des instruments complémentaires, comme des cadres contractuels de long terme ou des protections contre certaines pressions financières, pourraient également soutenir les entreprises en transition.

  • Pour les entreprises, la transition ne saurait être réduite à un enjeu technologique ou réglementaire local. Et cela d’autant plus pour les firmes multinationales, qui opèrent dans plusieurs cadres nationaux à la fois et doivent gérer des attentes multiples et souvent divergentes, notamment de la part de leurs investisseurs. Les investissements de transition nécessitent des stratégies spécifiques, capables de valoriser leur rentabilité à long terme tout en limitant les pressions à court terme.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Le « verrouillage carbone », ou pourquoi les majors pétrolières comme Shell renoncent à leurs projets de décarbonation – https://theconversation.com/le-verrouillage-carbone-ou-pourquoi-les-majors-petrolieres-comme-shell-renoncent-a-leurs-projets-de-decarbonation-283288

TotalEnergies face à l’administration Trump : quand l’abandon de l’éolien offshore devient une monnaie d’échange

Source: The Conversation – France (in French) – By Wissem Ajili Ben Youssef, Professeur associé en Finance, EM Normandie

En mars 2026, le groupe TotalEnergies a annoncé renoncer à deux concessions d’éolien offshore sur la côte Est américaine. En échange, l’administration Trump, ouvertement hostile au développement des énergies renouvelables, a promis des investissements de plus de 801 millions d’euros. Cet accord, qualifié de « gagnant-gagnant » par les deux parties, constitue un précédent juridique inédit. Il intervient au pire moment pour les États-Unis, qui doivent faire face à une augmentation massive de la demande d’électricité et fragilise la crédibilité des engagements ESG de la major pétrolière.


L’annonce est intervenue discrètement et l’actualité chargée des deux derniers mois aura eu tôt fait de la chasser des radars. Elle marque pourtant un précédent questionnable. Le 23 mars 2026, lors de la conférence CERAWeek à Houston (Texas), Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, a annoncé un accord d’environ 930 millions de dollars (plus de 801 millions d’euros) avec l’administration Trump.

Cet accord prévoit l’abandon par le groupe français de ses deux concessions d’éolien offshore sur la côte Est américaine, Carolina Long Bay et New York Bight, ainsi qu’un redéploiement des investissements vers les hydrocarbures, en particulier le gaz naturel liquéfié (GNL). Le dirigeant a qualifié cet accord de « gagnant-gagnant », une formule qui mérite d’être décortiquée.

L’administration Trump et le groupe TotalEnergies ont signé, en mars 2026, un accord de remboursement d’un peu moins d’un milliard de dollars au géant français, compensant l’abandon de ses projets d’éolien en mer aux États-Unis, remplacés par des investissements dans le gaz et le pétrole.

Présenté comme une sortie pragmatique d’investissements devenus « politiquement hostiles », cet accord renvoie en réalité à des enjeux plus profonds. D’abord, parce qu’il constitue un précédent juridique inédit qui marque un recentrage stratégique aux implications significatives pour ce qui est des critères environnementaux, sociaux et de gouvernance (ESG). Ensuite, parce que l’accord envoie également un signal négatif aux marchés financiers, dans un contexte où la demande américaine d’électricité s’apprête à battre des records, notamment dans le contexte de la montée en puissance de l’intelligence artificielle.

En définitive, l’accord fragilise simultanément la crédibilité des engagements climatiques de l’entreprise et la sécurité juridique des investissements verts, tout en interrogeant la gouvernance de la transition énergétique.

Un deal énergétique à 930 millions de dollars

Les deux concessions abandonnées par TotalEnergies représentaient une capacité cumulée d’environ 4 gigawatts (GW), soit l’équivalent de quatre réacteurs nucléaires, ou encore de quoi alimenter près de 1,5 million de foyers en électricité décarbonée.

L’entreprise avait acquis ces droits au terme de procédures d’appel d’offres longues et coûteuses. Pour celles-ci, elle avait engagé des centaines de millions de dollars en études environnementales ainsi qu’en ingénierie préliminaire. Les deux projets avaient en outre déjà obtenu les autorisations fédérales nécessaires, ce qui les plaçait dans une phase avancée de développement.

Les raisons de ce rétropédalage tiennent au contexte politique. Dès janvier 2025, le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche s’est accompagné d’une offensive réglementaire contre l’éolien offshore, avec le gel de permis, la remise en cause de cadres contractuels existants et une pression accrue sur les États côtiers.

Interview de Patrick Pouyanné, PDG de TotalEnergies, sur la chaîne états-unienne CNBC.

Dans cet environnement devenu incertain, les opérateurs ont réagi différemment. Ørsted et Equinor, par exemple, ont choisi la voie judiciaire. TotalEnergies a fait un autre choix, en acceptant un deal négocié avec l’administration fédérale, fondé sur l’abandon de ses actifs éoliens offshore, en échange d’une compensation financière présentée comme définitive.




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Pragmatisme ou revirement stratégique ?

La contrepartie du deal est explicite. Il permet à TotalEnergies de confirmer son statut de premier exportateur privé de gaz naturel liquéfié américain, avec 19 millions de tonnes par an de capacité contractualisée, soit environ 18 % de la production nationale des États-Unis.

Pour l’administration Trump, qui a fait de l’expansion du GNL un instrument central de sa politique industrielle et diplomatique, le groupe français apparaît comme un partenaire de premier plan. L’accord s’inscrit ainsi dans une logique assumée de donnant-donnant, fondée sur l’abandon d’actifs éoliens offshore en échange de la pérennité des positions du groupe dans l’exportation gazière.

Cette convergence stratégique crée toutefois une tension directe avec les engagements climatiques affichés par TotalEnergies. Le groupe dit viser la neutralité carbone en Europe à l’horizon de 2030 et au niveau mondial d’ici à 2050, en cohérence affichée avec les scénarios de l’Agence internationale de l’énergie.

Or, plusieurs travaux académiques soulignent que les émissions fugitives de méthane sur l’ensemble du cycle de vie du GNL peuvent, sur un horizon de vingt ans, annuler le léger avantage du gaz par rapport aux autres énergies fossiles et le rendre comparable au charbon en matière d’impact climatique.

Cette contradiction n’est pas seulement environnementale, elle est aussi financière. Le « greenium », défini comme la prime de valorisation ou la décote de rendement associées aux titres de dette d’un émetteur jugé crédible sur le plan environnemental, repose fondamentalement sur la cohérence perçue entre sa stratégie industrielle, son allocation d’actifs et sa trajectoire climatique.

La littérature montre que toute divergence entre engagements climatiques affichés et décisions d’investissement effectives tend à éroder, voire à inverser, cette prime de crédibilité. Ce lien entre crédibilité ESG et comportement des investisseurs rejoint nos travaux récents montrant que l’adoption des standards ESG dépend étroitement de la cohérence entre stratégie, gouvernance et environnement réglementaire.

Dans un tel contexte, un déclassement du groupe dans les portefeuilles de grands investisseurs institutionnels, ou une remise en cause de sa crédibilité environnementale, entraînerait des conséquences très concrètes. Lorsque des investisseurs se retirent ou deviennent plus prudents, se financer devient plus coûteux. Cette hausse durable du coût du capital pèserait alors bien davantage, à moyen terme, que le gain financier immédiat tiré du deal américain.

Un contournement inédit du droit à l’expropriation réglementaire

L’aspect le plus singulier de cet accord tient à sa nature juridique. L’administration Trump avait d’abord tenté de bloquer des projets éoliens pourtant déjà autorisés. Ces initiatives ont été invalidées par les tribunaux fédéraux, qui ont rappelé que les permis délivrés créaient des droits protégés et ne pouvaient être suspendus ou retirés unilatéralement par l’exécutif.

Face à cette limite, l’administration a changé de levier. Bloquée juridiquement, l’administration a trouvé avec TotalEnergies un moyen plus efficace : substituer à la contrainte réglementaire une transaction financière conduisant à l’abandon volontaire des projets.

Ce mécanisme s’inscrit dans une tension bien connue du droit économique états-unien, celle de l’« expropriation réglementaire indirecte », ou regulatory taking. Le cinquième amendement de la Constitution interdit notamment, en effet, à l’État de priver un investisseur de la valeur économique de son actif sans compensation, y compris en l’absence de nationalisation formelle. Lorsqu’une réglementation devient si contraignante qu’elle rend un investissement non viable, elle peut être assimilée à une expropriation déguisée. C’est précisément sur ce fondement que les tribunaux fédéraux ont bloqué les tentatives de l’administration visant à neutraliser des projets éoliens déjà autorisés.

L’accord annoncé à CERAWeek permet ainsi de contourner la jurisprudence sans l’affronter directement. En recourant à une compensation financière négociée, l’administration évite toute qualification d’expropriation, tout en obtenant un résultat équivalent : l’abandon de projets pourtant légalement autorisés.

Ce précédent est lourd de conséquences. Il installe l’idée qu’un permis pour un projet d’énergie renouvelable peut devenir rachetable au gré d’une alternance politique, indépendamment de sa conformité au droit en vigueur. Or, les travaux de l’économiste Nicholas Bloom sur l’incertitude de politique économique montrent que ce type d’instabilité réglementaire pèse durablement sur les décisions d’investissement, bien au-delà des cycles politiques immédiats.

La prime de risque exigée par les investisseurs s’en trouve accrue. Et cela non seulement pour le projet concerné, mais aussi pour l’ensemble des investissements dans les énergies renouvelables aux États‑Unis. Ce mécanisme est cohérent avec nos travaux récents, qui montrent que l’incertitude politique accroît durablement la prime de risque exigée par les investisseurs et modifie les flux d’investissement, bien au‑delà des chocs politiques immédiats.

Quand l’abandon de l’éolien intervient au pire moment

L’ironie de cet accord tient avant tout à son calendrier. Selon les projections de l’Agence d’information américaine sur l’énergie, la demande d’électricité américaine devrait croître de plus de 15 % d’ici 2030, sous l’effet combiné du développement accéléré des centres de données liés à l’intelligence artificielle, de l’électrification des transports et de la réindustrialisation.

Dans ce contexte, les technologies les plus rapidement mobilisables restent l’éolien et le solaire, dont les coûts sont désormais compétitifs avec ceux des énergies fossiles. Renoncer à près de 4 gigawatts d’éolien offshore déjà autorisés au profit d’un combustible fossile revient ainsi à abandonner un projet dont les fondations sont déjà posées.

Les États côtiers concernés, en particulier la Caroline du Nord et l’État de New York, avaient intégré ces capacités dans leurs trajectoires officielles de transition, à la fois pour sécuriser l’approvisionnement électrique et pour atteindre leurs objectifs climatiques. Cette situation met en lumière une tension croissante entre la gouvernance énergétique fédérale et les stratégies des États, fragilisant la cohérence de la politique énergétique américaine au moment même où les besoins augmentent le plus rapidement.

Cet accord révèle aussi, de façon plus générale, les tensions structurelles au cœur de la gouvernance climatique mondiale. Il souligne l’écart persistant entre les engagements climatiques volontaires, la stabilité juridique de façade et, de fait, la volatilité des politiques publiques. Si ce type de mécanisme, fondé sur le rachat d’abandons de projets légalement autorisés, venait à se généraliser, la prime de risque associée aux investissements verts aux États‑Unis en serait durablement renforcée.

Pour TotalEnergies, l’accord peut apparaître économiquement rationnel à court terme. Le véritable test se jouera toutefois ailleurs : dans l’évolution de ses notations ESG, dans l’examen des prochains rapports de durabilité et dans la capacité des marchés à distinguer une transition effective d’un simple ajustement de stratégie sous contrainte politique.




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Wissem Ajili Ben Youssef ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. TotalEnergies face à l’administration Trump : quand l’abandon de l’éolien offshore devient une monnaie d’échange – https://theconversation.com/totalenergies-face-a-ladministration-trump-quand-labandon-de-leolien-offshore-devient-une-monnaie-dechange-283217

Le recul du télétravail accentue les inégalités d’accès pour les personnes ayant des incapacités

Source: The Conversation – in French – By Alexandra Lecours, Professeure titulaire, Université du Québec à Trois-Rivières (UQTR)

La question du retour au bureau, largement dans l’actualité ces temps-ci, se résume souvent à la gestion des horaires : par exemple, trois jours en présence, deux jours à distance. Mais pour certaines personnes, l’enjeu touche à la possibilité même de travailler.


Le télétravail n’a pas seulement offert de la flexibilité, il a aussi réduit des obstacles que le présentiel rendait incontournables. Quand une organisation ferme cette porte, elle ne revient pas à un état neutre. Elle réinstalle une norme qui avantage certains profils de personnes et en fragilise d’autres, notamment les personnes ayant des incapacités. Ces dernières forment une proportion importante de la population active, signe de la diversité de la main-d’œuvre canadienne.

Le recours plus étendu au télétravail dans les dernières années a modifié concrètement les conditions d’accès au travail pour certains groupes. Il a permis à des personnes ayant avec des incapacités de participer au travail en réduisant des contraintes du présentiel, comme le transport ou la rigidité d’horaire. Revenir à une norme de présence sans tenir compte de ces effets ne constitue pas un simple retour en arrière. Cela peut aussi signifier un recul par rapport à des formes d’inclusion qui s’étaient progressivement instaurées.

Les employeurs qui prônent le retour au présentiel invoquent l’efficacité collective, la créativité, la cohésion et le mentorat. Ces objectifs comptent, mais une règle identique ne convient pas à tous, puisque la présence obligatoire n’impose pas le même coût de participation selon les personnes.

Le présentiel ajoute des déplacements, des contraintes d’horaire et un environnement spécifique. La règle de présence devient une condition de participation au travail. Lorsqu’elle crée un désavantage lié à une incapacité, elle soulève un enjeu d’accès équitable et renvoie au devoir d’accommodement.




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Un risque de fragiliser l’accès au travail

En tant que professeure en ergothérapie à l’UQTR et chercheuse au Centre interdisciplinaire de recherche en réadaptation et intégration sociale, je m’intéresse depuis plus de quinze ans à la participation au travail des personnes ayant des incapacités. Mes travaux ont documenté comment le télétravail peut soutenir une participation durable, à condition d’un encadrement adéquat et de ressources appropriées. À partir de résultats d’études menées au cours des cinq dernières années, j’examine ici comment le retour massif au présentiel risque de fragiliser l’accès équitable au travail en transformant un levier d’accessibilité en exception précaire.

Le retour uniforme au bureau réaffirme une norme implicite : celle d’un travailleur mobile, disponible et stable sur le plan fonctionnel. Il impose des exigences qui semblent ordinaires, mais qui deviennent sélectives dans leurs effets.

Dans une étude portant sur le télétravail chez les personnes ayant des incapacités motrices et sensorielles, celles-ci expliquent que le travail en présence ajoute des contraintes qui diminuent leur capacité à travailler, même quand les tâches à effectuer restent les mêmes. Par exemple, le déplacement ressort comme contrainte majeure, surtout lorsque le transport adapté impose des délais, de l’attente et une planification lourde. Le télétravail permet de récupérer ce temps et de préserver l’énergie et la disponibilité.

Une autre étude, menée auprès de personnes souffrant de douleur chronique, abonde dans le même sens. Les personnes participantes rapportent que la flexibilité d’horaire et la possibilité d’organiser les pauses favorisent une expérience de travail plus soutenable. Elles décrivent la possibilité de changer de position, de s’étirer ou d’appliquer de la chaleur comme des stratégies plus faciles à intégrer à domicile.

Ces bénéfices n’éliminent pas les risques. Les personnes rencontrées évoquent l’isolement et la difficulté à maintenir des limites temporelles. Elles estiment néanmoins que le télétravail reste pertinent comme mesure d’accommodement lorsque l’organisation reconnaît ces risques et met en place des balises pour les prévenir.

Des problèmes liés à une gestion au cas par cas

La réaffirmation du présentiel comme norme modifie le statut du télétravail.

Dans une troisième étude, menée auprès de gestionnaires cette fois, les personnes participantes décrivent une gestion au cas par cas, où les décisions reposent sur des arbitrages entre bénéfices, fonctionnement de l’équipe et perceptions d’équité. Cette logique entraîne des pratiques différentes selon les équipes et selon les gestionnaires. Une personne peut obtenir un arrangement dans une équipe, mais pas dans une autre, ou le perdre lors d’un changement de gestionnaire. L’accès au télétravail devient alors moins prévisible.




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Le cadre légal contribue aussi à cette logique. La jurisprudence récente rappelle que le télétravail ne constitue pas un droit systématique. Un employeur peut exiger la présence sur site lorsque les tâches le requièrent. Une décision québécoise a confirmé le refus d’un télétravail exclusif à long terme en retenant que la présence sur site demeurait essentielle aux fonctions et que cet accommodement pouvait constituer une contrainte excessive.

Dans les milieux de travail, cette lecture peut renforcer l’idée que le télétravail doit être démontré et documenté dans chaque situation, ce qui le place plus souvent du côté de l’exception que de la règle. Cette logique d’exception fait du télétravail une entente à négocier plutôt qu’une modalité organisée. Elle déplace l’enjeu vers le quotidien des équipes, où l’encadrement du gestionnaire devient déterminant.

Une revue portant sur des travailleurs ayant des enjeux de santé suggère que le télétravail s’associe le plus souvent à une diminution de l’absentéisme, tout en indiquant un risque de travailler en étant malade lorsque le cadre demeure insuffisant. Ce risque devient plus plausible lorsque l’accès dépend d’arrangements au cas par cas, car les règles restent floues et manquent de stabilité. Dans ce contexte, des gestionnaires rapportent un manque de ressources et des dilemmes éthiques lorsqu’ils arbitrent entre accommodement, équité, productivité et santé au travail. Ainsi, la précarité de l’accès et l’encadrement variable influencent concrètement la capacité de travailler des personnes ayant des incapacités et de le faire sans détériorer leur santé.


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Un levier d’inclusion à considérer

Le retour au présentiel ne pose pas seulement une question d’organisation des bureaux. Il pose une question d’accès au travail. Quand l’accès au télétravail dépend d’exceptions, les employés deviennent vulnérables aux variations de contextes et aux changements de gestion.

Une organisation peut transformer le télétravail d’une exception fragile en levier d’inclusion durable en définissant des règles claires, stables et prévisibles qui garantissent un accès au travail possible, soutenable et équitable pour tous.

La Conversation Canada

Alexandra Lecours a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec, du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada et de l’Office des personnes handicapées du Québec.

ref. Le recul du télétravail accentue les inégalités d’accès pour les personnes ayant des incapacités – https://theconversation.com/le-recul-du-teletravail-accentue-les-inegalites-dacces-pour-les-personnes-ayant-des-incapacites-282528

IA et décentralisation des centres de commandement : les vraies révolutions de la guerre en Iran

Source: The Conversation – in French – By Pierre Firode, Professeur agrégé de géographie, membre du laboratoire Médiations (Sorbonne Université), Sorbonne Université; Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Les contenus fabriqués par des spécialistes iraniens et massivement partagés sur Internet, comme celui-ci, contribuent à éroder le discours des dirigeants états-uniens qui, de plus, peinent à comprendre comment fonctionne l’État iranien et, notamment, qui décide des tirs visant les navires dans le détroit d’Ormuz et les pays du Golfe.
Capture d’écran/X

La République islamique d’Iran ne se contente plus de la guerre asymétrique classique fondée sur l’emploi massif des drones ou le blocage de la voie maritime qu’elle contrôle : elle innove surtout par l’usage massif de l’IA dans sa propagande et par une organisation décentralisée de son pouvoir militaire et diplomatique. Cette stratégie permet au régime iranien de résister durablement à la pression états-unienne tout en exploitant les fragilités politiques et médiatiques des démocraties occidentales.


L’étonnante résilience de la République islamique d’Iran (RII) est souvent présentée comme le résultat d’un art de la guerre asymétrique que le régime de Téhéran déploie avec une redoutable efficacité. Dans le contexte actuel, le temps joue en sa faveur : le coût économique lié à la hausse du prix du pétrole et les dégâts politiques causés à l’administration Trump s’accroissent de semaine en semaine, sapant complètement le soutien populaire à la guerre aux États-Unis, y compris au sein de la sphère MAGA.

Pour tenir dans la durée, l’Iran s’appuie sur un arsenal d’armes asymétriques, dont le drone Shahed et les vedettes lance-missiles sont devenus les emblèmes. Produits en masse, ces armements lui permettent de maintenir un état d’insécurité permanent sur le trafic maritime dans le détroit d’Ormuz ainsi que sur le territoire des monarchies du Golfe. Cette prise en otage de l’économie mondiale et des États voisins, y compris ceux qui affichent leur neutralité, comme Oman ou le Qatar, pourrait d’ailleurs devenir la nouvelle arme de dissuasion d’un régime des mollahs privé d’arme nucléaire.

Néanmoins, cette approche abondamment relayée dans la presse ne pointe pas du doigt ce qui, dans la stratégie iranienne, constitue une véritable révolution : l’utilisation massive des drones, la stratégie du temps long ainsi que la désorganisation des flux maritimes internationaux ne sont pas des nouveautés et pouvaient facilement être anticipées, au vu des attaques menées par les houthistes en mer Rouge au cours des dernières années ou encore de l’utilisation massive de drones low cost en contexte asymétrique, déjà observée dans la guerre contre Daech ou à Gaza (ou dans des conflits plus conventionnels comme en Ukraine).

Analyser en détail cet arsenal asymétrique s’impose comme une évidence, mais laisse de côté la vraie révolution que constitue l’utilisation par l’Iran d’outils beaucoup plus récents, comme l’IA, ou la mise en place d’une défense en « mosaïque », décentralisée à un niveau jusque-là inégalé. Au-delà des armes classiques du faible en contexte asymétrique, quels sont les véritables outils stratégiques novateurs utilisés par l’Iran ?

L’IA, nouvelle arme au service d’une guérilla informationnelle

L’idée que l’issue d’une guerre asymétrique se joue dans la sphère informationnelle plus que sur le terrain strictement militaire n’est pas nouvelle : elle a d’ailleurs fait l’objet d’une réflexion active des théoriciens d’Al-Qaida comme Ayman Al-Zawahiri. Là où le régime des mollahs innove, ce n’est pas tant dans les objectifs de la guerre informationnelle, c’est-à-dire la mobilisation des opinions publiques contre l’effort de guerre américain, que dans l’utilisation de nouveaux outils pour développer sa propagande.

À ce titre, il est significatif de s’attarder sur l’utilisation croissante par la RII de l’IA dans l’offensive médiatique qu’elle déploie à destination des opinions publiques occidentales. L’IA permet de produire des vidéos de propagande de façon massive : économiques, faciles à réaliser en grand nombre, les vidéos de propagande iraniennes, comme celles qui mobilisent l’univers des Lego, inondent la toile. Ce qui frappe le plus dans ces vidéos réalisées pour le public occidental, c’est certainement leur capacité à saturer l’espace médiatique et à se disséminer sur les réseaux en échappant à toute forme de contrôle des plateformes sur lesquelles elles se diffusent. Par leur format ludique semblable à un dessin animé, ces vidéos échappent à la censure qui existe sur YouTube ou Instagram, qui interdisent les contenus à caractère violent ou montrant la réalité de la guerre.




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Ici, Téhéran développe une stratégie contraire à celle des groupes terroristes tels que le Hamas ou Al-Qaida. Ceux-ci choisissent de poster des vidéos centrées sur l’expérience de la violence, qui montrent la guerre de façon crue, afin de donner une résonance médiatique à leur combat, quitte à délaisser les plateformes qui censurent ce type de contenu comme YouTube ou Instagram, au profit de réseaux où la censure est nettement moins prégnante, comme X ou Telegram.

De ce fait, les groupes djihadistes disposent d’une certaine liberté, mais limitent l’audience de leur propagande à une niche d’utilisateurs qui suivent les comptes X ou les boucles Telegram qui publient des contenus violents. À l’inverse, Téhéran s’emploie à élargir l’audience de ses vidéos de propagande en investissant massivement les plateformes où la censure est active, comme Instagram ou YouTube, avec des contenus destinés à devenir viraux.

Même si les comptes assimilés à la RII, comme Explosive Media, sont progressivement bloqués par Instagram et YouTube, les vidéos de propagande iranienne, parce qu’elles se présentent comme des dessins animés où la violence n’est que suggérée, franchissent la barrière initiale de la censure et sont alors abondamment partagées par des internautes partout dans le monde, ce qui rend vaine toute entreprise visant à les censurer. Téhéran met ainsi en pratique les principes de la saturation des défenses ennemies et de la dissémination de la menace chers aux stratégies asymétriques, mais les applique à la sphère numérique.

Pour ce faire, Téhéran utilise l’IA comme un outil de guérilla qui sature les défenses informationnelles des démocraties et capitalise sur le discrédit des médias traditionnels dans des sociétés occidentales de plus en plus soucieuses de s’informer sur les réseaux sociaux plutôt qu’auprès des médias classiques.

Le principe de la défense mosaïque poussé à son paroxysme

En plus d’investir la sphère informationnelle ennemie, Téhéran se montre aussi capable, grâce à son nouvel art de la guerre asymétrique, de mieux résister davantage en interne à l’offensive américano-israélienne. Pour ce faire, le régime met en pratique une stratégie de décentralisation du pouvoir, afin de maintenir l’effort de guerre des différentes provinces de l’Iran même lorsque des personnalités de haut rang du régime sont éliminées.

Cette stratégie n’est pas nouvelle et rappelle celle des groupes terroristes qui privilégient une organisation en cellules assez autonomes comme les émirats de l’État islamique en Syrie et en Irak, qui disposaient de leur propre état-major et de réserves de combattants, d’armes et de munitions associées. Ce qui procède chez les Iraniens d’un nouvel art de la guerre asymétrique n’est pas tant cet effort de décentralisation du commandement militaire mais plutôt l’extension de ce principe à la sphère diplomatique.

Plus qu’une dispersion classique des capacités miliaires, Téhéran a, semble-t-il, délégué le dialogue – et la guerre – avec les puissances régionales à des chefs locaux issus des pasdarans, dotés d’une véritable autonomie comme le montrent les frappes dirigées sur des pays pourtant partenaires de Téhéran, comme Oman, au moyen de drones tirés depuis les provinces de Bouchehr et d’Homozgan.

On peut légitimement émettre l’hypothèse que ces attaques s’apparentent à des initiatives locales, tant elles s’opposent aux efforts diplomatiques de rapprochement de Téhéran avec Oman et à la nécessité, pour l’Iran, de disposer de partenaires diplomatiques régionaux et, surtout, de débouchés pour placer les revenus dégagés par la vente du pétrole.

L’attaque contre un bateau appartenant à un armateur coréen, le HMM Namu, le 4 mai 2026, pourrait elle aussi s’apparenter à une initiative locale puisque l’intérêt de la République islamique consiste bien plus à rançonner le passage du détroit plutôt qu’à l’empêcher purement et simplement. L’attaque de navires procède donc probablement d’initiatives locales illustrant une stratégie de dissémination complète des fonctions traditionnellement monopolisées par l’État central comme la diplomatie.

Cette méthode pourrait relever d’un choix conscient des dirigeants de la RII afin de saborder la stratégie américaine consistant à mettre sous pression l’État iranien par le blocus de ses exportations pétrolières. Pour être efficace, la stratégie de Washington suppose l’existence d’un homologue iranien afin de le contraindre à négocier par l’asphyxie économique. Or, cette stratégie perd toute efficience si chaque province iranienne poursuit une politique décidée à l’échelle locale indépendamment des choix effectués par les leaders de l’État, comme le président de la République Massoud Pezeshkian ou le président de l’Assemblée Mohamed Ghalibaf.

À cet égard, il est intéressant de souligner les interventions dans lesquelles Donald Trump constate la difficulté de négocier et d’obtenir un deal avec un pays dont il est compliqué d’identifier les dirigeants réels et où l’échelle à laquelle se prennent les décisions devient de plus en plus obscure. Qu’il s’agisse d’une stratégie consciente de la part de la RII ou du résultat de l’élimination de ses chefs, cette dissémination iranienne de l’initiative diplomatique rend caduque l’approche de Trump, dont la négociation avec l’Iran prend alors la forme d’un monologue stérile obligeant le président américain à la surenchère pour ne pas perdre la face vis-à-vis de son opinion.

Plier sans rompre

Ainsi, si Téhéran a bel et bien renouvelé, voire révolutionné, la guerre asymétrique, ce n’est pas tant par l’utilisation massive des drones ou par la volonté de faire durer une guerre pour laquelle les démocraties comme les États-Unis ne sont pas préparées, mais plutôt par l’échelle à laquelle les décisions d’utiliser ces armes sont prises. Plus qu’une décision verticale émanant de Téhéran, les frappes sporadiques de drones ou les attaques sur des navires circulant dans le détroit d’Ormuz révèlent que les pasdarans disposent, dans les provinces de l’Iran, d’une autonomie décisionnelle non seulement militaire et stratégique, mais aussi diplomatique.

Dans ce contexte, il semble vain de vouloir faire plier l’Iran et l’obliger à « capituler » comme l’affirme Trump. Capable de plier sans rompre, le régime iranien a également révolutionné les vecteurs de diffusion de sa propagande en utilisant massivement l’IA et en investissant de nouvelles plateformes, déclinant l’art de la guérilla dans le champ numérique et informationnel. Ici, la RII profite d’une tendance de fond des sociétés occidentale : s’informer sur les réseaux au détriment des médias traditionnels, tendance renforcée par le trumpisme. Une fois encore, la République islamique utilise contre l’administration Trump une rhétorique que cette dernière a elle-même popularisée, illustrant combien l’affaiblissement intérieur des institutions démocratiques états-uniennes par l’actuel locataire de la Maison-Blanche favorise ses pires ennemis sur la scène internationale.

The Conversation

Pierre Firode ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. IA et décentralisation des centres de commandement : les vraies révolutions de la guerre en Iran – https://theconversation.com/ia-et-decentralisation-des-centres-de-commandement-les-vraies-revolutions-de-la-guerre-en-iran-282761

L’honneur et la vertu chez Aristote et les samouraïs

Source: The Conversation – in French – By Kenneth Andrew Andres Leonardo, Postdoctoral Fellow and Visiting Assistant Professor of Government, Hamilton College

*Guerrier chevauchant un cheval noir au bord de la mer*, Utagawa Hiroshige (1797–1858), Metropolitan Museum of Art (New York, États-Unis). Wikimédia, CC BY

À des siècles d’écart, le philosophe grec Aristote (384-322 avant notre ère) et le moine japonais Tsunetomo (1659-1719), l’un des inspirateurs du « bushidō » (la voie du guerrier), ont cherché à définir ce qu’est une vie vertueuse en analysant les dangers liés à la quête des honneurs.


Pete Hegseth, secrétaire à la défense du gouvernement Trump, a mis l’accent sur ce qu’il appelle l’« éthique du guerrier », et on observe, aux États-Unis, un regain d’intérêt pour la « culture de la guerre ».

Le débat autour de ces concepts remonte à des milliers d’années. Les penseurs se sont longtemps interrogés sur ce que signifie être un véritable « guerrier », ainsi que sur la juste place de l’honneur et de la vertu sur le chemin pour le devenir. J’étudie l’histoire de la pensée politique, où ces questions sont parfois débattues, mais je m’y suis aussi confronté dans ma propre pratique des arts martiaux. Au-delà de la brutalité sans but ou de la simple victoire, les pratiquants sérieux finissent par se tourner vers des principes plus élevés – même lorsque le désir de gloire est fort.

Souvent, « honneur » et « vertu » sont presque synonymes. Si vous agissez avec droiture, vous vous comportez « honorablement ». Si vous êtes moral, vous êtes « honorable ». Pourtant, la quête de l’honneur peut susciter non seulement les meilleurs comportements, mais aussi les pires.

Je suis fasciné par la manière dont deux penseurs célèbres se confrontent à ce paradoxe. Ce sont des maîtres ayant vécu à des siècles d’écart, aux antipodes l’un de l’autre : Aristote, le philosophe grec, et Yamamoto Tsunetomo, un samouraï japonais et prêtre bouddhiste.

Le « prix de la vertu »

À l’époque d’Homère, le poète grec auquel on attribue la composition de l’Iliade et de l’Odyssée vers le VIIIe siècle avant notre ère, « être bon » signifiait atteindre l’excellence dans le combat et les affaires militaires, ainsi que posséder richesse et statut social.

Selon le spécialiste des études classiques Arthur W. H. Adkins, les « vertus tranquilles » comme la justice, la prudence et la sagesse étaient considérées comme honorables, mais n’étaient pas nécessaires pour qu’une personne soit jugée bonne à cette époque.

Plusieurs siècles plus tard, cependant, ces vertus sont devenues centrales pour Socrate, Platon et Aristote – des penseurs grecs dont les idées sur le caractère continuent d’influencer la manière dont de nombreuses personnes, dans le monde académique comme en dehors, envisagent aujourd’hui l’éthique.

La compréhension de la vertu chez Aristote se reflète non seulement dans ses œuvres, mais aussi dans les actions de son élève présumé, Alexandre le Grand. Le roi de Macédoine est généralement considéré comme le plus grand commandant militaire de l’Antiquité, avec un empire qui s’étendait de la Grèce jusqu’à l’Inde. L’auteur grec Plutarque estimait que la philosophie avait fourni à Alexandre l’« équipement » nécessaire à sa campagne : des vertus telles que le courage, la modération, la grandeur d’âme et la compréhension.

Dans la perspective d’Aristote, l’honneur et la vertu semblent être des « biens » que les individus poursuivent dans leur quête du bonheur. Il distingue les biens extérieurs, comme l’honneur et la richesse ; les biens du corps, comme la santé ; et les biens de l’âme, comme la vertu.

Une statue en pierre blanche représentant la tête d’un homme barbu, avec les épaules enveloppées de plis de tissu
Copie romaine d’un buste d’Aristote, d’après un original en bronze du sculpteur grec Lysippe, qui vécut au IVᵉ siècle av. n. è.
Musée national romain du palais Altemps/Jastrow/Wikimédia

Chaque vertu morale, comme le courage et la modération, façonne le caractère en maintenant de bonnes habitudes, selon Aristote. Dans l’ensemble, l’être humain vertueux est celui qui fait constamment les bons choix dans la vie – en évitant généralement les excès comme les insuffisances.

Un guerrier courageux, par exemple, agit parfois avec une certaine peur. Le véritable courage, écrit Aristote, consiste à faire ce qui est noble, comme défendre sa cité, même si cela conduit à une mort douloureuse. Les lâches fuient habituellement ce qui est pénible, tandis que celui qui agit « bravement » par excès de confiance est simplement téméraire. Selon Aristote, quelqu’un qui agit sous l’effet de la colère ou de la vengeance combat par passion, et non par courage.

Le problème est que les individus ont tendance à négliger la vertu au profit d’autres « biens » observe Aristote : des choses comme la richesse, la propriété, la réputation et le pouvoir. Pourtant, c’est la vertu elle-même qui permet de les acquérir. L’honneur, lorsqu’il est correctement attribué, est le « prix de la vertu ».

Cependant, le désir d’honneur peut être écrasant. Aristote le qualifie même de « plus grand des biens extérieurs ». Mais, prévient-il, nous ne devrions nous en soucier que lorsqu’il provient de personnes elles-mêmes vertueuses. Il identifie même deux vertus – la grandeur d’âme et l’ambition – qui représentent de bons moteurs dans la recherche de l’honneur.

Loyauté, même face à la mort

Deux mille ans plus tard, et à l’autre bout du monde, les samouraïs du Japon se sont eux aussi illustrés par leur attachement à l’honneur.

L’un d’eux était Yamamoto Tsunetomo – un serviteur de Nabeshima Mitsushige, un seigneur féodal du sud du Japon. Après la mort de son maître en 1700, Tsunetomo est devenu moine bouddhiste.

Les enseignements de Tsunetomo se trouvent dans le Hagakure-kikigaki, un recueil de conseils sur la manière dont un samouraï doit vivre. Aujourd’hui, ce texte est considéré comme l’un des discours les plus importants sur le bushidō, c’est-à-dire la voie du guerrier.

Le serment de samouraï de Tsunetomo comprenait les engagements suivants :

Je ne serai jamais en retard sur les autres dans la poursuite de la voie du guerrier.
Je serai toujours prêt à servir mon seigneur.
J’honorerai mes parents.
Je servirai avec compassion pour le bien des autres.

Peinture sur fond jaune représentant un homme en robes noires assis sur un tapis vert
Nabeshima Mitsushige, seigneur du XVIIᵉ siècle au service duquel s’était placé Yamamoto Tsunetomo.
Collections du temple Kōden-ji via Wikimedia

Le chemin pour devenir samouraï exigeait de développer des habitudes permettant au guerrier de respecter ces serments. Avec le temps, ces habitudes constantes se transformaient en vertus, telles que la compassion et le courage.

Pour mériter l’honneur, les samouraïs étaient censés manifester ces vertus jusqu’à leur dernier souffle. Tsunetomo a déclaré de manière célèbre que « la voie du guerrier se trouve dans la mort ». La liberté et la capacité d’accomplir ses devoirs exigent de vivre comme un « cadavre », enseignait-il. Un guerrier incapable de se détacher de la vie et de la mort est inutile, tandis qu’« avec cet état d’esprit, tout exploit méritoire devient possible ».

Une mort courageuse faisait partie intégrante de l’accès à l’honneur. Si le seigneur mourait, le suicide rituel était considéré comme une expression honorable de loyauté – une extension de la règle générale selon laquelle le samouraï doit suivre son maître. De fait, il était honteux de devenir un « rōnin », c’est-à-dire un samouraï sans maître. Néanmoins, il était possible de se racheter et de revenir. Le seigneur Katsushige, ancien chef du domaine de Nabeshima, encourageait même cette expérience afin de véritablement comprendre comment se mettre au service des autres.

Grands caractères noirs en écriture asiatique sur une feuille gris-jaune
Les caractères japonais du terme bushidō, la « voie du guerrier ».
Norbert Weber-Karatelehrer via Wikimedia, CC BY-SA

Le chemin vers la vertu peut ainsi passer par une période de déshonneur. Le « Hagakure » suggère que la crainte du déshonneur ne doit pas conduire un samouraï à suivre aveuglément les ordres de son seigneur. Dans certains cas, un serviteur pouvait corriger son maître comme signe de « loyauté magnifique ». Tsunetomo évoque l’exemple de Nakano Shōgen, qui apporta la paix après avoir persuadé son seigneur, Mitsushige, de s’excuser pour ne pas avoir témoigné le respect dû à certaines familles du clan.

Le Hagakure présente l’honneur comme un élément essentiel de la voie du guerrier. Mais la renommée et le pouvoir ne doivent être recherchés que sur un chemin conforme à la vertu – une vie en accord avec le serment fondamental du samouraï.

« Un samouraï qui ne recherche que la renommée et le pouvoir n’est pas un véritable vassal »,

selon le Hagakure.

« Mais, inversement, celui qui ne les recherche pas n’est pas davantage un véritable vassal. »

Aristote comme Tsunetomo concluent que l’honneur joue un rôle important dans la quête de la vertu, notamment comme première source de motivation.

Mais tous deux s’accordent également sur un point : l’honneur n’est pas une fin ultime. Pas plus que la vertu morale. En définitive, ils reconnaissent quelque chose de supérieur encore : la vérité divine.

Pour Aristote et Tsunetomo, il semble que la voie du guerrier s’oriente vers la philosophie plutôt que vers une puissance sans retenue et une guerre sans fin.

The Conversation

Kenneth Andrew Andres Leonardo worked on some of the research presented here under the direction of Dr. Alexander Bennett at Kansai University (Osaka, Japan) through their “Scholars from Overseas” program. Professor Leonardo is an Instructor in Kali Method under Guro Jason Cruz. He also currently trains in Gracie Jiu Jitsu under Sensei Erik Soderbergh and in Judo at Brown’s School of Judo, Jujutsu, and Grappling. Previously, he studied Pangamot under Grandmaster Felix Pascua.

ref. L’honneur et la vertu chez Aristote et les samouraïs – https://theconversation.com/lhonneur-et-la-vertu-chez-aristote-et-les-samoura-s-280490

Dans le Kama-sutra, le consentement est un principe fondamental

Source: The Conversation – in French – By Sharha, PhD Candidate in Kamasutra Feminism, Cardiff Metropolitan University

On a souvent tendance à penser, en matière de sexualité, que la voix des femmes n’a été prise au sérieux que depuis relativement peu de temps. Pourtant, le pouvoir sexuel et la libération des femmes sont déjà présents dans le Kama-sutra, l’un des écrits majeurs de l’hindouisme, qui remonte au IIIᵉ siècle.


Peut-être pensez-vous que le Kama-sutra n’est pas un texte émancipateur ou avant-gardiste. Mais cette idée repose sur un malentendu de l’époque coloniale qui s’est perpétué et s’est projeté à travers les représentations, dans la la culture populaire, de ce « guide sexuel ». L’homme à l’origine de ce malentendu est Richard Francis Burton, qui a traduit le texte en anglais en 1883. Cette « traduction » n’était toutefois pas fidèle, mais plutôt une interprétation élaborée à travers un prisme résolument étroit et centré sur le plaisir masculin.

Dans mes recherches, j’ai toutefois découvert un texte très différent – un texte qui pourrait même être considéré comme féministe selon les normes modernes. Le texte original du IIIᵉ siècle attribué au philosophe Vatsyayana ainsi que des traductions et interprétations plus récentes, présentent les femmes comme des participantes actives de leur sexualité et tout à fait capables d’exprimer leurs désirs.

Loin d’être un simple manuel sexuel, il considère le consentement comme un élément central de la liberté sexuelle, mettant l’accent sur la réciprocité, l’enthousiasme et le droit de refuser. La chercheuse indienne Kumkum Roy explique que Vatsyayana pensait que le désir était un facteur d’harmonie, soucieux d’éthique et encourageait l’amour et le respect mutuels.

Dans le texte de Vatsyayana, selon les traductions les plus fidèles, les relations sont présentées comme des échanges négociés, fondés sur le désir, la communication et l’attention émotionnelle. Les femmes ne sont pas passives. Elles expriment leurs préférences, fixent des limites, initient les rapprochements intimes et recherchent leur plaisir.

Les versets dépeignent un échange ludique et chaleureux entre des personnes proches, qui partagent un moment réconfortant à travers l’humour, les taquineries et l’utilisation d’allusions plutôt que de mots directs, créant une atmosphère qui les entraîne vers l’intimité et le plaisir. Prenons cet extrait :

Ils parlent ensemble de choses
Qu’ils ont faites ensemble auparavant,
En plaisantant et en se titillant, abordant
Toutes sortes de choses cachées et obscènes.
(Livre  II, chapitre 10)

Comme le montre l’extrait qui suit, le consentement s’exprime non seulement par des mots, mais aussi par des gestes, des expressions et des signaux qui exigent de l’attention plutôt que des suppositions. Vatsyayana affirme qu’un homme doit interpréter les gestes et les signaux de désir sexuel d’une femme pour gagner sa confiance avant d’entrer en contact avec elle :

Lorsque ces diverses humeurs érotiques sont évoquées
Selon la nature particulière de la femme
Et de sa région, elles inspirent
L’affection, la passion et le respect des femmes.
(Livre II, chapitre 6)

L’indianiste Wendy Doniger soutient que le Kama-sutra enseigne un « langage sexuel » qui dépasse le cadre de la chambre à coucher. Il s’agit de savoir décrypter les signaux, de respecter l’autonomie de l’autre et de reconnaître le désir comme quelque chose de cocréé, et non d’imposé – des compétences qui devraient s’étendre à toutes les interactions sociales.

Une page d’un manuscrit du Kama Sutra en sanskrit
Une page d’un manuscrit du Kama-sutra en sanskrit, conservée dans les coffres du temple du Raghunath au Jammu-et-Cachemire (Inde).
Wikimédia

Selon ces versets, faire preuve de sensibilité et de compréhension dans la vie amoureuse peut réellement contribuer à renforcer les sentiments et le respect d’une femme envers son partenaire. Le texte est sans équivoque : sans le consentement d’une femme, un homme ne doit pas la toucher.

Cela contraste fortement avec de nombreuses expériences contemporaines. Des recherches – y compris les miennes, qui s’appuient sur plus de 1 000 témoignages de femmes victimes de coercition sexuelle – montrent à quel point le consentement est souvent flou, tacite ou simulé. Comme l’a documenté Fiona Vera-Gray, universitaire et militante féministe, les femmes se sentent souvent obligées de se plier aux attentes de leur partenaire masculin, allant parfois jusqu’à feindre le désir ou l’orgasme pour répondre à ces attentes.

Une relecture du Kama-sutra à travers un prisme féministe révèle que ce texte place au centre l’autonomie, le plaisir et le choix des femmes. Il imagine les femmes comme des sujets de désir confiants – capables de dire « oui », « non » ou de partir tout simplement. En ce sens, le consentement n’est pas simplement un seuil juridique, mais une pratique façonnée par le moment, la réciprocité et la reconnaissance mutuelle.

Ce qui en ressort est moins un « manuel sexuel » qu’une philosophie qui insiste sur le fait qu’une vie sexuelle épanouie dépend de l’attention, de la patience et d’un accord sincère.

Même à la fin, l’amour
Enrichi par des gestes attentionnés
Et des paroles et des actes échangés en toute confiance
Donne lieu à la plus haute extase.
Répondre à ce qu’ils ressentent d’eux-mêmes,
Inspirant un amour réciproque.
(Livre II, chapitre 10)

Ces versets nous rappellent que ce sont véritablement la prévenance, la confiance et l’honnêteté émotionnelle qui rendent l’amour vraiment significatif et épanouissant. Vatsyayana conseille aux hommes d’écouter la voix des femmes et de devenir des amants tendres.

Le Kama-sutra, dans sa forme authentique, remet en question l’idée selon laquelle les femmes devraient se plier au désir masculin, et positionne au contraire leurs voix comme essentielles à toute rencontre significative. Il est important de retrouver cette perspective.

Lorsque les femmes sont encouragées à reconnaître et à exprimer leur autonomie sexuelle, le rapport de force s’inverse. Le consentement devient plus clair et plus réciproque, et l’intimité, à son tour, devient quelque chose que l’on savoure – et non plus que l’on subit.

The Conversation

Sharha ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Dans le Kama-sutra, le consentement est un principe fondamental – https://theconversation.com/dans-le-kama-sutra-le-consentement-est-un-principe-fondamental-283212