La ZEE française, levier de puissance pour Paris dans le duel Washington-Pékin

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laurent Vilaine, Docteur en sciences de gestion, ancien officier, enseignant en géopolitique à ESDES Business School, ESDES – UCLy (Lyon Catholic University)

La France possède la deuxième plus grande zone économique exclusive du monde, répartie sur tous les océans grâce à ses territoires d’outre-mer. En la matière, elle n’est devancée que par les États-Unis. Mais qu’est-ce exactement qu’une ZEE, et qu’apporte-t-elle à la diplomatie, à l’économie et à la stratégie de Paris ?


On décrit souvent la France comme une puissance continentale en reflux. Pourtant, sa zone économique exclusive (ZEE) – un espace maritime de près de 11 millions de kilomètres carrés – lui confère une géographie mondiale. Dans un XXIᵉ siècle dominé par la rivalité États‑Unis/Chine, les océans redeviennent le lieu où se jouent les rapports de force : routes commerciales, câbles sous‑marins, ressources halieutiques et minérales…

Que change réellement la ZEE à la puissance française, et à quelles conditions cet atout devient‑il autre chose qu’un chiffre impressionnant ? Notre approche est volontairement descriptive : elle vise à clarifier les mécanismes plutôt qu’à promettre une recette miracle. Nous privilégions le temps long et les dynamiques des grands acteurs, en particulier les États‑Unis et la Chine.

Un atout et une responsabilité

La mer n’est pas un décor. Elle est une infrastructure, un espace économique et un théâtre de puissance. Cette idée, classique depuis Alfred Thayer Mahan, revient au centre des débats au moment où l’Indo‑Pacifique devient la région clé de l’économie mondiale et de la compétition stratégique.

L’histoire mondiale est aussi une histoire de la mer : les puissances qui contrôlent les flux contrôlent une part du monde. Dans cette lecture, l’hégémonie américaine depuis 1945 s’explique en bonne partie par une supériorité navale et par un réseau d’alliances garantissant la liberté des routes. De même, la montée en puissance chinoise s’accompagne logiquement d’une ambition maritime : une puissance exportatrice et importatrice ne peut accepter de dépendre durablement d’un système contrôlé par un rival. Cet arrière-plan historique explique pourquoi la mer redevient, aujourd’hui, un espace de compétition systémique.

Dans cette configuration, la France possède un atout singulier : un vaste domaine maritime, largement ultramarin, qui la place dans tous les océans.

Mais un atout n’est pas une politique. Une ZEE « immense » n’implique pas automatiquement une puissance « immense ». Elle impose des obligations : surveiller, administrer, arbitrer les usages, protéger des infrastructures et faire respecter le droit. Elle révèle aussi une contrainte : la puissance maritime se mesure à la durée, donc à la capacité de présence.

En 2026, que vaut réellement la ZEE française comme levier de puissance ?

La ZEE de la France.
Louhansk/Wikimedia, CC BY-NC-SA

Nous répondons en trois étapes. D’abord, nous plaçons le retour du maritime dans le temps long de la rivalité États‑Unis/Chine, en rappelant pourquoi la mer structure l’économie et la sécurité. Ensuite, nous expliquons ce que la ZEE française permet – et ce qu’elle ne permet pas – autour de trois enjeux concrets : ressources vivantes, ressources des grands fonds, câbles sous‑marins. Enfin, nous décrivons, sans posture incantatoire, les conditions minimales d’une ZEE « gouvernée », c’est‑à‑dire d’un espace maritime effectivement administré.

Le retour du maritime dans le temps long : économie, sécurité, normes

La mer comme squelette de la mondialisation

En 2026, l’essentiel du commerce mondial continue de passer par la mer. Conteneurs, hydrocarbures, céréales et équipements industriels circulent sur des routes maritimes relativement stables. Cette dépendance explique un phénomène simple : les points de passage obligés – détroits et canaux – concentrent des vulnérabilités. Une perturbation à Suez, au détroit de Malacca, ou à Ormuz/Bab el‑Mandeb comme aujourd’hui, se transforme rapidement en choc économique.




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La dépendance maritime se mesure aussi dans le domaine de l’énergie. Même lorsque les économies s’engagent dans des trajectoires de décarbonation, le pétrole et le gaz restent déterminants pour le transport et l’industrie. Or, une part importante des flux énergétiques transite par des détroits. Cette configuration rend l’économie mondiale sensible à des crises localisées. Elle explique pourquoi les marines, au‑delà du combat, sécurisent des routes, escortent, et affichent une présence dissuasive.

Le retour des grandes puissances sur mer

Le retour de la mer comme espace stratégique n’est pas seulement une affaire de commerce. C’est aussi une affaire d’armées. Après la fin de la guerre froide, beaucoup ont cru à une baisse durable de la conflictualité maritime. Or l’époque actuelle montre l’inverse : les marines se modernisent, les routes se sécurisent, et les fonds marins deviennent un enjeu.

Cette dynamique est lisible dans l’Indo‑Pacifique, mais elle déborde largement : Arctique, mer Noire, mer Baltique, Méditerranée orientale et, bien sûr, aujourd’hui, dans des zones de tension comme le golfe Persique et la mer Rouge, où les attaques contre le trafic maritime illustrent la vulnérabilité des routes commerciales.

La dimension militaire n’est pas seulement conventionnelle. Les océans sont aussi le sanctuaire de la dissuasion nucléaire pour plusieurs puissances, via les sous-marins nucléaires lanceurs d’engins. Cette réalité renforce la centralité stratégique de la mer : contrôler la surface ne suffit pas si l’adversaire peut frapper depuis les profondeurs. La mer devient alors un espace de permanence stratégique, où la capacité d’agir discrètement compte autant que la visibilité des flottes.

États‑Unis/Chine : la rivalité s’ancre dans l’Indo‑Pacifique

La rivalité dominante du siècle se joue dans l’Indo‑Pacifique. Les États‑Unis restent la puissance navale de référence : capacités de projection, réseau de bases, alliances, interopérabilité. Mais la Chine modifie le rapport de force par une montée en puissance rapide de sa marine, au service d’un objectif plus large : sécuriser ses flux, desserrer ce qu’elle perçoit comme un encerclement, et peser sur les règles du jeu régional.

Il est utile d’être pédagogique : la confrontation sino-américaine n’est pas seulement la course au tonnage. Elle est un mélange de trois couches.

Première couche : la sécurité des routes. La Chine dépend d’importations énergétiques et de flux commerciaux maritimes. Elle cherche donc des points d’appui, des capacités d’escorte, et une liberté de manœuvre au large.

Deuxième couche : la géographie des « goulets ». Le détroit d’Ormuz est un passage clé. Il n’est pas le seul, mais il symbolise une vulnérabilité : une route unique, difficile à remplacer rapidement.

Troisième couche : la norme. Les « opérations de liberté de navigation » (Freedom of Navigation Operations, ou FONOPs) consistent pour les États-Unis à faire circuler des navires militaires afin de contester juridiquement des revendications jugées excessives. Par exemple, des bâtiments américains traversent régulièrement la mer de Chine méridionale à proximité d’îlots revendiqués par Pékin, ou encore le détroit de Taïwan, afin d’affirmer le principe de libre circulation garanti par le droit international (une ironie aujourd’hui). Pékin, de son côté, combine présence navale, garde‑côtes, milices maritimes et pression économique. Le cœur du sujet n’est pas seulement « qui est le plus fort ? », mais « qui impose les règles ? »




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C’est ici que la ZEE française prend sens. Non pas comme un « empire », mais comme une géographie d’influence potentielle, à condition de la gouverner.

ZEE : droit économique, pas souveraineté totale

Laurent Vilaine et Damien Afonso ont co-écrit le Retour de la puissance en géopolitique. Bienvenue dans le vrai monde.
L’Harmattan, 2025

Pour éviter un contresens fréquent : la ZEE n’est pas une « mer territoriale élargie ». La mer territoriale va jusqu’à 12 milles marins. La ZEE peut aller jusqu’à 200 milles marins (370 km). Dans la ZEE, l’État côtier ne possède pas tous les droits qu’il a sur terre. Il a surtout des droits souverains sur l’exploration et l’exploitation des ressources (sol, sous-sol et colonne d’eau), ainsi que des compétences liées à l’environnement, la recherche et les installations.

Cette précision est centrale. Elle rappelle que la puissance maritime n’est pas une question de surface. Elle dépend de la capacité à exercer, concrètement, les droits attachés à la ZEE : surveiller, contrôler, arbitrer.

LA ZEE française, c’est 90 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel et environ 350 000 emplois directs en France.

Un rappel utile : les zones maritimes s’emboîtent

Pour un lecteur non spécialiste, il est utile de visualiser un emboîtement simple. D’abord la mer territoriale, où l’État exerce une souveraineté comparable à celle de la terre. Ensuite la zone contiguë, où il peut prévenir certaines infractions. Puis la ZEE, où l’enjeu est surtout économique.

Enfin la haute mer, où prévaut la liberté. Cette gradation explique pourquoi la ZEE est à la fois essentielle (ressources) et limitée (navigation). Elle explique aussi pourquoi la puissance maritime se construit autant par le droit que par les moyens d’action.

Sur le plan économique, la ZEE française représente un potentiel considérable. Les activités liées à la mer – pêche, aquaculture, transport maritime, câbles sous-marins ou encore énergies marines – contribuent déjà à plusieurs dizaines de milliards d’euros par an à l’économie nationale. À cela s’ajoutent des perspectives encore incertaines mais potentiellement majeures, notamment autour des ressources minérales des grands fonds et du développement des énergies offshore.

Mais ce potentiel suppose une capacité à gouverner effectivement cet espace. Or, en pratique, la gestion de la ZEE française repose sur une architecture institutionnelle fragmentée. L’État y intervient à travers une pluralité d’acteurs : la Marine nationale pour la surveillance et la protection, les préfets maritimes pour l’action de l’État en mer, les directions des affaires maritimes pour la régulation des usages, ou encore les organismes scientifiques pour la connaissance des milieux.

À l’échelle européenne, la situation est hybride. La ZEE demeure juridiquement nationale, mais certaines politiques – en particulier la pêche et l’environnement – sont en partie intégrées au cadre communautaire. Autrement dit, la ZEE française n’est pas une ZEE européenne, mais elle est partiellement encadrée par des normes de l’Union, ce qui peut générer des tensions ou des arbitrages complexes.

Cette superposition des niveaux de décision pose une question centrale de lisibilité et d’efficacité. La France dispose d’un espace maritime mondial, mais sans administration unifiée spécifiquement dédiée à la ZEE. D’où un débat récurrent : faut-il renforcer la coordination existante ou créer une véritable gouvernance intégrée de la mer ?

Dans ce contexte, une ZEE « gouvernée » ne se réduit pas à un espace juridiquement défini. Elle désigne un espace effectivement surveillé, régulé et inscrit dans une stratégie cohérente, condition indispensable pour transformer cet atout géographique en levier de puissance durable.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. La ZEE française, levier de puissance pour Paris dans le duel Washington-Pékin – https://theconversation.com/la-zee-francaise-levier-de-puissance-pour-paris-dans-le-duel-washington-pekin-278603

Les voitures électriques pourraient rattraper l’essence en Afrique, si les obstacles au financement disparaissent

Source: The Conversation – in French – By Christian Moretti, Senior Researcher, Paul Scherrer Institute PSI, Swiss Federal Institute of Technology Zurich

Le coût des véhicules électriques a longtemps semblé constituer un obstacle à leur adoption en Afrique. La plupart des chercheurs ne s’attendaient pas à ce que l’énergie des batteries devienne suffisamment abordable pour remplacer l’essence ou le diesel sur le continent avant 2040.

Mais la baisse du coût des batteries, l’essor de la production mondiale de véhicules électriques et l’abondance des ressources solaires sont en train de changer cette vision.

Notre nouvelle étude montre que les véhicules électriques, en particulier lorsqu’ils sont associés à une recharge solaire hors réseau, pourraient être moins chers que les voitures à essence ou diesel dans de nombreux pays africains dans un avenir pas si lointain. Cependant, plusieurs facteurs continuent de freiner leur adoption. Nous estimons que l’accès au financement est l’obstacle principal.

Nous sommes des chercheurs travaillant sur la politique énergétique, l’analyse du cycle de vie et les technologies à faible émission de carbone à l’ETH Zurich et à l’Institut Paul Scherrer (PSI). En collaboration avec des universités africaines partenaires, nous avons passé les deux dernières années à examiner si les pays africains peuvent passer directement à la mobilité électrique, en contournant les technologies plus anciennes.

Cette étude est née du besoin de données contextuelles pour évaluer si les véhicules électriques peuvent jouer un rôle significatif dans l’avenir des transports de la région. Cela pourrait améliorer la qualité de l’air local et transformer la trajectoire des émissions de l’un des secteurs des transports qui connaît la croissance la plus rapide au monde.

Le principal défi n’est pas de savoir si la mobilité électrique est techniquement viable dans le contexte africain – elle l’est –, mais plutôt de déterminer comment mettre en place un financement à grande échelle.

Les taux d’intérêt élevés, les primes de risque et l’accès limité au crédit à long terme rendent encore les véhicules électriques inabordables pour la plupart des Africains. Mais dans des pays à faible risque tels que le Botswana, Maurice et l’Afrique du Sud, les conditions de financement actuelles sont déjà proches de l’équilibre entre les coûts des voitures électriques et ceux des voitures à carburant fossile.

Nos recherches montrent que si un véhicule électrique est acheté comptant, hors taxes, il serait déjà compétitif en termes de coûts dans certains scénarios.

Il est nécessaire de mener des recherches ciblées sur des solutions de financement évolutives afin de débloquer une croissance accélérée des véhicules électriques en Afrique. Nous présentons quatre points potentiellement pertinents pour les chercheurs, les décideurs politiques africains et les institutions financières internationales.

Réduction des risques financiers parallèlement aux subventions publiques indirectes

Le marché africain des véhicules électriques connaît une croissance rapide, atteignant 17,4 milliards de dollars en 2025 et devant atteindre 28 milliards de dollars d’ici 2030, bien qu’il représente actuellement moins de 1 % du parc automobile total.

Notre étude examine la compétitivité du coût total de possession des véhicules électriques dans 52 pays africains, sur six segments de véhicules particuliers : les deux-roues de petite et moyenne taille ; les quatre-roues de petite, moyenne et grande taille ; et le segment des minibus. Nous avons également examiné trois horizons temporels : 2025, 2030 et 2040.

Nous avons constaté que, pour plus de la moitié des pays examinés, les coûts de financement devraient baisser de 7 à 15 points de pourcentage pour que les véhicules électriques atteignent la parité des coûts avec les véhicules conventionnels d’ici 2030. Cette baisse peut réduire les dépenses de financement sur la durée de vie de plusieurs milliers de dollars, ce qui suffit souvent à faire passer un véhicule de la catégorie « inabordable » à celle de « tout à fait accessible ».

Le risque technologique n’est plus le problème : les véhicules électriques ont désormais atteint leur maturité commerciale et sont largement utilisés à travers le monde, et de plus en plus en Afrique.

Le problème réside davantage dans les risques spécifiques à chaque pays. Ceux-ci reflètent plusieurs risques d’investissement, perçus ou réels, tels que l’instabilité macroéconomique ou institutionnelle, la volatilité monétaire ou la méconnaissance des modèles économiques des véhicules électriques chez les prêteurs, ce qui se traduit par des prix d’achat élevés.

Les subventions indirectes, telles que les exonérations fiscales ou les exemptions de droits d’importation pour les véhicules électriques, sont utiles et populaires dans de nombreux pays africains.

Mais pour accélérer et pérenniser l’adoption des véhicules électriques, les pays pourraient également avoir besoin d’outils permettant de transférer le risque financier des prêteurs privés vers les acteurs publics. Cela pourrait réduire le coût global du véhicule.

Parmi ces outils pourraient figurer des garanties de crédit, des prêts concessionnels et des structures de financement mixte. Concrètement, cela signifie que les gouvernements ou d’autres institutions financières publiques absorberaient une partie du risque associé aux prêts pour véhicules électriques. Les prêteurs se sentiraient ainsi plus à l’aise pour financer ces véhicules.

En absorbant une partie du risque, ces instruments pourraient faire baisser les taux d’intérêt à des niveaux rendant les véhicules électriques plus abordables, ce qui accélérerait leur adoption et réduirait la période pendant laquelle des subventions publiques sont nécessaires.

Les véhicules électriques en tant qu’actifs financiers

Les véhicules électriques se prêtent bien à la réduction des risques. Les voitures et les systèmes de recharge sont des actifs standardisés générant des flux de trésorerie prévisibles. Les prêts peuvent être regroupés et titrisés, ce qui signifie que les prêts individuels pour l’achat de véhicules sont mis en commun et convertis en produits financiers négociables. Un processus similaire s’applique aux prêts hypothécaires, mais pas à la plupart des projets d’infrastructure. En ce sens, le financement des véhicules électriques pourrait être plus simple et plus évolutif que le financement traditionnel du développement.

Le regroupement de milliers de petits prêts pour véhicules électriques en produits susceptibles de servir d’investissements pourrait attirer les fonds de pension, les assureurs et les investisseurs d’impact – des pools de capitaux bien plus importants que l’aide au développement traditionnelle.

Les banques multilatérales de développement jouent ici un rôle essentiel, non pas en tant que prêteurs principaux, mais en tant que créateurs de marché. En aidant à structurer les produits financiers, en établissant des normes et en offrant des garanties partielles, elles peuvent attirer des capitaux privés à grande échelle.

Le financement public pour renforcer la dynamique du secteur privé

Les entreprises privées démontrent déjà que la mobilité électrique peut fonctionner sur les marchés africains à faible risque.

Au Kenya et au Rwanda, les entreprises proposant des modèles de remplacement de batterie, de location et de paiement à l’utilisation pour les deux- et trois-roues électriques connaissent une expansion rapide. Ces modèles commerciaux réduisent les coûts initiaux pour les consommateurs et génèrent des données d’exploitation qui renforcent la confiance des investisseurs.

L’opportunité consiste désormais à obtenir des financements publics pour tirer parti de ces premiers succès. Les entreprises privées peuvent regrouper les prêts automobiles et les actifs de recharge dans des portefeuilles régionaux, répartissant ainsi le risque entre les pays et les segments de clientèle.

Une fois ces portefeuilles établis, les acteurs publics, tels que les banques de développement ou les fonds pour le climat, pourraient les développer à plus grande échelle, en particulier sur les marchés à haut risque. Ils pourraient par exemple contribuer à la mise en place de plateformes panafricaines de financement des véhicules électriques qui canalisent intelligemment les capitaux entre les environnements à haut et à faible risque.

Politiques en matière de véhicules éléctriques et conditions de financement spécifiques à chaque pays

Les efforts visant à réduire les risques financiers liés aux véhicules électriques en Afrique doivent s’accompagner d’une politique plus large en la matière. Des cadres politiques nationaux clairs et prévisibles peuvent réduire l’incertitude liée aux investissements et diminuer directement les coûts de financement.

La Politique nationale de mobilité électrique du Kenya en est un excellent exemple. Outre les incitations visant à accroître l’adoption des véhicules électriques, cette politique renforce les cadres réglementaires et soutient le développement des infrastructures de recharge. Elle encourage également la fabrication et l’assemblage locaux de véhicules électriques, ce qui pourrait contribuer à créer des opportunités de croissance économique verte.

Cela ne signifie pas pour autant que tous les pays doivent adopter dès demain des obligations strictes en matière de véhicules électriques. Au sein du continent, il existe de fortes disparités entre les pays, tant en termes de besoins de financement que d’environnements politiques pour la mobilité électrique. Certains pays peuvent nécessiter davantage d’intervention publique que d’autres.

Des mesures politiques efficaces pourraient inclure :

  • des exonérations temporaires des droits d’importation

  • des incitations à l’achat ciblées pour les acheteurs à faibles revenus

  • des réformes de la taxe sur les carburants

  • des stratégies claires pour éliminer progressivement les véhicules d’occasion très polluants.

Les politiques devraient être limitées dans le temps et régulièrement réévaluées, afin d’éviter des charges budgétaires à long terme alors que les prix des véhicules électriques baissent naturellement.

Cibler les incitations sur les véhicules plus petits et grand public peut également améliorer l’équité. Cela garantirait que le soutien public profite qu’aux nouveaux acheteurs plutôt qu’aux ménages les plus aisés.

Les faits sont clairs : l’Afrique n’a pas besoin d’une percée technologique pour électrifier le transport de passagers. Ce dont elle a besoin, c’est de capitaux moins chers et d’un environnement politique favorable pour accélérer l’adoption des véhicules électriques.

The Conversation

Christian Moretti bénéficie d’un soutienfinancier de l’ETH Mobility Initiative.

Bessie Noll remercie bénéficie d’un soutien financier de l’Initiative Mobilité de l’ETH.

ref. Les voitures électriques pourraient rattraper l’essence en Afrique, si les obstacles au financement disparaissent – https://theconversation.com/les-voitures-electriques-pourraient-rattraper-lessence-en-afrique-si-les-obstacles-au-financement-disparaissent-278674

Si vous donnez une tâche ingrate à vos salariés, vous allez le regretter

Source: The Conversation – in French – By Rahman Khan, Associate professor, PSB Paris School of Business

Entre 30 et 50 % des salariés doivent effectuer des tâches sans lien avec leur poste ou leur expertise professionnelle. Résultat, ils deviennent silencieux, gardant pour eux leurs questions ou leurs suggestions, bien qu’elles pourraient s’avérer utiles pour l’entreprise. Alors, comment sortir de cette dynamique perverse ? Car, le silence des salariés n’est qu’un symptôme d’une entreprise malade.


L’image d’Épinal du stagiaire « responsable machine à café » ou « photocopieuse » traduit une réalité. Dans certaines entreprises, des employés en contrat limité ou non limité, souvent surdiplômés, doivent se cantonner à réaliser des missions ingrates. « Tu veux bien passer les slides PowerPoint pour ma présentation ? »

Dans une recherche récente, nous avons étudié la façon dont les tâches assignées déterminent le comportement des employés, en particulier lorsque ces tâches sont perçues comme illégitimes – considérées comme déraisonnables, inutiles ou ne correspondant pas au rôle des employés. Une étude complémentaire rappelle que de telles tâches ne sont pas une simple source de désagrément. Elles influencent la manière dont les employés perçoivent l’équité et leur place au sein de l’organisation, au-delà d’être des facteurs de stress.

Le silence est une réponse courante à l’illégitimité perçue. L’effet secondaire : les employés peuvent cacher des informations qui pourraient aider leurs équipes, comme leurs préoccupations, leurs idées ou leurs suggestions. Alors, comment fonctionne ce mécanisme pervers pour l’entreprise et pour les salariés ?

Tâches injustes sans mauvaises intentions

Les employés qualifient certaines tâches d’injustes lorsqu’ils constatent un décalage avec leur rôle, leur statut professionnel ou l’objectif de leur poste. Cette évaluation reflète la perception des employés et non les intentions de leur responsable.

Une tâche peut être donnée sans mauvaise intention, mais tout de même être perçue comme injuste quand elle entre en conflit avec les attentes liées à un poste ou qu’elle témoigne d’un mépris pour l’expertise professionnelle. Des études sur les tâches illégitimes établissent une distinction entre les tâches qui ne relèvent simplement pas d’un rôle précis et celles qui sont considérées comme inutiles.

Les deux cas remettent en question la manière dont les employés définissent leur contribution au travail. Lorsque les tâches vont à l’encontre des normes du métier, les employés se sentent méprisés dans leur identité professionnelle.

De 30 % à 50 % des salariés concernés

Les enquêtes indiquent que les tâches illégitimes sont monnaie courante dans le milieu professionnel. Entre 30 % et 50 % des employés sont confrontés, au moins occasionnellement, à des tâches déraisonnables ou inutiles, avec des variations importantes selon les professions et les secteurs.

Le phénomène est particulièrement fréquent dans les environnements à forte surcharge de travail et où les rôles sont flous. Des rôles mal définis augmentent le risque que les employés se voient confier des tâches ne relevant pas de leurs responsabilités officielles. Les environnements à forte charge de travail intensifient ce phénomène, car les managers s’appuient sur une délégation ad hoc pour répondre au besoin immédiat de l’entreprise.

L’injustice organisationnelle va de pair avec un silence accru, les employés choisissant de ne pas partager leurs idées même lorsque celles-ci pourraient être très importantes pour l’organisation. Le silence est notamment utilisé délibérément pour exprimer son désaccord avec l’attribution injuste des tâches.

Moins de sincérité dans l’entreprise

Le silence des employés traduit une tendance à ne pas communiquer à ses supérieurs ou à ses collègues, intentionnellement, des informations ou des suggestions liées au travail, même lorsque les exprimer pourrait être utile. C’est une décision délibérée. Le cas d’un silence délibéré peut traduire un motif de représailles ou de vengeance à la suite d’une injustice perçue.




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Il existe une différence entre silence et désengagement. Des employés désengagés fournissent globalement moins d’efforts, tandis que les employés silencieux restent impliqués dans leur travail, mais communiquent moins. Concrètement, ils ne souhaitent pas exprimer sincèrement leur opinion sur les conditions de travail à ceux qui sont en mesure d’y répondre.

Un traitement inéquitable et une injustice organisationnelle sont susceptibles d’entraîner un silence défensif, où les employés évitent de partager des informations afin de se protéger d’éventuelles conséquences négatives.

En revanche, le silence délibéré est dirigé vers l’organisation en réponse à une répartition des tâches jugée injuste. Les employés sont plus enclins à garder le silence lorsqu’ils s’attendent à :

La morale influence les réactions des salariés

La moralité des employés – leur sens du bien et du mal – détermine leur comportement éthique au travail. Par exemple, les employés ayant une forte identité morale sont moins susceptibles de tricher au sein de leur entreprise.

Cette conduite morale, traduction d’une conception de soi en entreprise, guide le comportement des salariés. Les employés qui valorisent des traits moraux importants pour leur image d’eux-mêmes, comme le fait d’être juste et bienveillant, sont plus à même d’éviter les comportements négatifs au travail, tels qu’un silence motivé par la vengeance, contraire à leurs valeurs morales.

Cette éthique individuelle a ses limites. En réalité, elle ne permet pas de déceler pleinement les systèmes injustes ni les environnements de travail toxiques. Lorsque la répartition des tâches et les processus de prise de décision restent constamment inéquitables, le silence persiste, même lorsque les employés ont une image morale élevée d’eux-mêmes.

Ce que les entreprises peuvent apprendre

La délégation des tâches reflète la manière dont les employés sont considérés au sein d’une organisation. La répartition des tâches est un signe de respect et de statut, mais aussi d’inclusion.

La perception d’une répartition des tâches équitable favorise la confiance et la coopération, tandis qu’une répartition inéquitable est source de tension et de ressentiment. Il n’est pas surprenant que les employés confrontés à cette dernière se plaignent davantage d’épuisement émotionnel et d’une baisse de leur bien-être.

La légitimité de la répartition prime sur les objectifs d’efficacité au sens strict. Des processus équitables renforcent les normes d’échange social et l’engagement en soulignant que chaque contribution est reconnue à sa juste valeur. Parallèlement, l’attribution des tâches sur la base de la justice est corrélée à un engagement plus fort et à une diminution des réactions de retrait.

Le silence des employés n’est qu’un symptôme. Les organisations devraient donc être attentives au silence de leurs employés et à leurs pratiques d’attribution afin de détecter les problèmes de légitimité avant que des conflits ouverts ou des départs ne surviennent.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Si vous donnez une tâche ingrate à vos salariés, vous allez le regretter – https://theconversation.com/si-vous-donnez-une-tache-ingrate-a-vos-salaries-vous-allez-le-regretter-274756

« Guerre asymétrique » : une formule récente pour un phénomène plurimillénaire

Source: The Conversation – France in French (3) – By Barthélémy Courmont, Directeur du master Histoire — Relations internationales, Institut catholique de Lille (ICL)

*Furor teutonicus* représente la bataille de Teutobourg, en l’an 9 de notre ère. Dans une forêt de l’Allemagne actuelle, trois légions romaines tombent dans une embuscade mise en place par une coalition de tribus germaniques et sont massacrées.
Paja Jovanović, 1888

La guerre asymétrique, formule devenue omniprésente depuis quelques décennies dans les analyses des conflits contemporains, est en réalité un phénomène aussi ancien que la guerre elle-même. Partout, toujours, des belligérants moins puissants que leurs adversaires ont cherché à employer les moyens les plus variés pour venir à bout de leurs ennemis plus nombreux et mieux équipés.


L’asymétrie fait désormais partie du vocabulaire des états-majors et des autorités politiques engagées sur des théâtres extérieurs. Les publications sur le sujet se sont également fortement multipliées depuis quelques années, et la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a confirmé, depuis février 2026, l’importance de ce phénomène.

Le terme est désormais tellement utilisé qu’on en oublierait presque qu’il était, il y a encore quelques années, totalement inconnu du grand public, et à peine mentionné dans les cercles d’experts. La situation a fortement changé avec ce que de nombreux observateurs qualifient de période post-guerre froide, née sur les ruines du World Trade Center en septembre 2001, et en marge de la guerre contre le terrorisme et des conflits de basse intensité opposant des puissances à des acteurs beaucoup plus faibles, qu’ils soient étatiques ou non.

Pourtant, ce type de conflit est bien plus ancien que les interventions des forces des États-Unis et de leurs alliés en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003.

Définition de la guerre asymétrique

Étymologiquement inscrite dans la négation, l’asymétrie est indissociable de la symétrie, mais aussi de la dissymétrie, moins souvent évoquée, dont elle se distingue cependant assez nettement. La symétrie caractérise la « juste proportion », notamment en matière d’architecture. Ainsi, la symétrie suppose au moins deux éléments pouvant être comparés. L’asymétrie est l’absence volontaire de symétrie, et la dissymétrie est un défaut de symétrie – généralement par erreur, mais cela peut être volontaire dans certains cas. Dans ces conditions, l’asymétrie semble plus catégorique que la dissymétrie, car la « juste proportion » y est absente et ne peut pas être corrigée.

Au niveau stratégique, la symétrie est perçue comme le combat à armes égales ; la dissymétrie est la recherche par l’un des combattants d’une supériorité qualitative et/ou quantitative (on parle ici de « stratégie du fort au faible ») ; et l’asymétrie correspond à la démarche inverse, qui consiste à exploiter toutes les faiblesses de l’adversaire pour être le plus nuisible possible.

En s’appuyant sur le constat d’un déséquilibre capacitaire, l’asymétrie est donc une stratégie du faible au fort qui consiste à refuser les règles du combat imposées par l’adversaire et à contourner ses forces, rendant ainsi toutes les opérations totalement imprévisibles.

Cela suppose à la fois l’utilisation de forces non prévues à cet effet et surtout insoupçonnables (comme les civils) ; d’armes contre lesquelles les moyens de défense ne sont pas toujours adaptés (dernièrement, les drones) ; de méthodes situées hors du cadre de la guerre conventionnelle (guérilla, terrorisme) ; de lieux d’affrontement imprévisibles (centres-villes, lieux publics) ; et de l’effet de surprise, cette dernière caractéristique étant sans doute la plus importante, car elle permet de réduire le déséquilibre entre les belligérants.

Employant des moyens techniquement simples, l’asymétrie peut ainsi être assimilée à l’« arme du pauvre », dans la mesure où elle permet à de multiples acteurs ne disposant que de moyens très limités d’avoir une capacité de nuisance totalement disproportionnée.

Il est également possible que des acteurs puissants optent délibérément pour une stratégie de guerre asymétrique, confondant même ce concept avec celui de « génie militaire », comme si celui-ci supposait finalement le triomphe au-delà de toutes les espérances, le niveau des forces engagées étant très faible en comparaison aux résultats obtenus. Dès lors qu’elle peut être privilégiée par le faible comme par le fort, la guerre asymétrique est ainsi une ruse déployée à une échelle pouvant varier.

Alternative par défaut ou par choix à une confrontation frontale dite traditionnelle, et réponse à la recherche de dissymétrie par les puissants, la guerre asymétrique se généralise. Compte tenu de l’improbabilité de guerres entre les grandes puissances et de l’implication quasi systématique de ces dernières dans des confrontations entre des acteurs plus faibles, la question de savoir si tous les conflits contemporains sont par nature des guerres asymétriques mérite a minima d’être posée.

La stratégie du faible au fort

La notion de guerre asymétrique trouve dans l’histoire de multiples exemples de sa mise en application, tant au niveau stratégique que tactique.

Sur tous les continents, de nombreux cas nous permettent de vérifier en grandeur nature les résultats obtenus par le choix de l’asymétrie dans des conflits armés. Détail important, il convient de noter que les moyens asymétriques ont été utilisés à la fois par des États et par des groupes non étatiques, quelle que soit leur importance. Mais une chose est certaine : l’asymétrie n’est pas un fait nouveau.

Les empires ne purent s’y soustraire – les barbares qui pillèrent Rome et les révoltés à plusieurs époques dans l’histoire de Chine disposaient de moyens nettement inférieurs à ceux de leurs adversaires – et certaines grandes batailles offrirent même l’occasion aux faibles de vaincre les forts là où les rapports de force ne leur laissaient a priori pas la moindre chance – la victoire écrasante des Anglais sur la chevalerie française à Azincourt en 1415 est sans doute l’exemple le plus significatif, mais il n’est pas isolé.

De manière répétitive et sur des théâtres très différents, on relève la même équation : là où les empires, les royaumes les plus riches et les plus puissants ont voulu exploiter leur supériorité pour s’imposer durablement, leurs adversaires ont développé par défaut des stratagèmes leur permettant de contourner les moyens de cette puissance. C’est ainsi que, tout au long de l’histoire, se sont mises en place des guerres asymétriques, les adversaires étant au final rarement au même niveau.

Seules les batailles du XIXᵉ siècle, inaugurées lors des campagnes napoléoniennes et organisées sur les bases définies par Carl von Clausewitz (introduisant le concept de victoire écrasante en opposition aux « guerres en dentelle » des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles), et plus encore la Première Guerre mondiale ont été l’occasion d’assister à des guerres réellement symétriques, dans lesquelles les belligérants étaient de force presque égale et ne devaient leur victoire qu’à des circonstances particulières et/ou au génie tactique de leurs généraux. Parfois, ces batailles s’éternisaient, aucun des combattants n’étant en mesure de prendre le dessus, les tactiques et les moyens utilisés étant, approximativement, les mêmes de part et d’autre.

Les déséquilibres capacitaires hérités de la révolution industrielle, des guerres de colonisation et de la décolonisation marquèrent le retour de l’opposition du fort au faible (guerre dissymétrique), et l’utilisation par ce dernier de stratégies de contournement avec des résultats parfois surprenants pour y répondre (guerre asymétrique).

Les guerres d’Algérie et du Vietnam, la résistance à l’occupation soviétique de l’Afghanistan, l’opération en Somalie, la guerre de Tchétchénie ou encore la campagne menée au Kosovo – ou plus exactement les tactiques de camouflage et de leurres observées sur le terrain dans les rangs des forces serbes – sont des exemples plus récents de guerre asymétrique. Cette manière de faire la guerre est contraire aux règles chevaleresques au Moyen Âge, au respect des conventions sociales pendant les siècles modernes, et à une certaine idée de l’éthique et du droit de la guerre dans les périodes plus récentes. En clair, la guerre asymétrique fut longtemps diabolisée et assimilée en Occident à des pratiques indignes des États.

De la Bible aux Mongols, en passant par Sun Tzu

Dans la tradition occidentale, l’origine mythologique de l’asymétrie est cependant plus glorifiante, et peut être attribuée à l’épisode biblique du jeune David, triomphant du Philistin Goliath aux abords de Jérusalem. Face à un géant, disposant par ailleurs d’armes puissantes, le jeune berger s’est servi de son génie pour éviter le combat, utilisant une simple fronde et frappant mortellement son adversaire à la tête. Le rapport de force était totalement déséquilibré, et c’est pourtant le plus faible qui a triomphé. La Bible mentionne que, « ainsi, avec une fronde et une pierre, David fut plus fort que le Philistin ; il le terrassa et lui ôta la vie, sans avoir d’épée à la main ».

Ce combat symbolise la victoire de la bravoure face aux moyens, et de l’intelligence face à la force physique. Dès lors, les fidèles comprennent que, si la cause qu’ils défendent est juste, peu importe les moyens dont ils disposent, ils pourront parvenir à leurs fins pour vaincre leurs adversaires. Pour devenir roi, plus besoin d’être puissant, du moins au vu des critères traditionnels. Seuls comptent le génie et l’aptitude à vaincre n’importe quel type d’adversaire. L’asymétrie est ainsi perçue comme un moyen de récompenser les mérites quand la force brute ne le permet pas, mais elle n’est pas considérée comme un choix stratégique.

Tandis que l’asymétrie correspondait, dans la civilisation occidentale, à une intervention divine offrant la ruse au jeune David, s’est développée en Asie orientale une véritable pensée stratégique proposant l’asymétrie comme moyen de guerre. Au VIᵉ siècle avant notre ère, une époque où la Chine traversait la période chaotique dite des « royaumes combattants », Sun Tzu s’est penché sur les meilleurs stratagèmes permettant de limiter ses propres dégâts, tout en multipliant ceux de l’adversaire, même si celui-ci est plus fort. Sa pensée – dont l’objectif est de faire croire à l’adversaire qu’il maîtrise la situation de manière à pouvoir le duper plus facilement – s’est répandue en Asie orientale, puis progressivement dans le reste du monde.

Après l’œuvre de Sun Tzu, de nombreux autres théoriciens chinois se lancèrent dans la rédaction d’études sur la guerre. Shang Yang, contemporain de Sun Tzu, et sa guerre défensive, ou Sima Qian (fin du IIᵉ siècle avant notre ère) et ses biographies des généraux marquèrent ainsi l’histoire de la guerre dans la civilisation chinoise, avec la nécessité de miser sur les stratégies de contournement quand les conditions de la victoire ne sont pas remplies.

Pour les théoriciens chinois de la guerre, si la victoire reste l’objectif ultime, comme en Occident, les moyens pour y parvenir sont multiples, et passent notamment par la patience et l’analyse rigoureuse des forces et des faiblesses de l’adversaire. Dès lors, même le faible a ses chances contre le fort, à condition de savoir refuser le combat quand celui-ci est perdu d’avance, et de porter ses attaques au bon moment et au bon endroit.

Sun Tzu fut également l’un des premiers stratèges à s’interroger sur « ce qu’il faut avoir prévu avant le combat », faisant des préparatifs et du renseignement l’une des clés de la victoire. Pour lui, un général doit savoir cinq choses avant de s’engager dans la bataille : 1) savoir s’il peut combattre et quand il faut cesser ; 2) savoir s’il faut engager peu ou beaucoup ; 3) savoir gré aux simples soldats autant qu’aux officiers ; 4) savoir mettre à profit toutes les circonstances ; 5) savoir que le souverain approuve tout ce qui est fait pour son service et sa gloire.

Ces différentes recommandations sont particulièrement entendues des acteurs asymétriques, qui comprennent qu’elles doivent impérativement être remplies, d’abord dans un but de survie, et le cas échéant afin de remporter le combat.

L’islam des premiers temps fut de son côté également caractérisé par la stratégie indirecte d’un peuple disposant de moyens rudimentaires, mais parvenant rapidement à vaincre ses adversaires et à étendre son influence. Les Mongols, face à un empire chinois infiniment plus peuplé et nettement plus avancé, mais aussi les Ottomans et les peuples d’Afrique, notamment face aux conquérants occidentaux, développèrent également des stratégies asymétriques avec des résultats spectaculaires.

De la guérilla aux conflits contemporains

C’est avec la guérilla et les théories qui y sont associées puis, plus récemment, avec le terrorisme transnational dont les puissances firent les frais que la guerre asymétrique est progressivement revenue en vogue en Occident.

De l’Espagne dominée par l’empire napoléonien à Che Guevara, en passant par Lawrence d’Arabie ou Mao Zedong, les moyens de guerre proposés dans le cadre de la guérilla sont totalement asymétriques. C’est en s’infiltrant au sein même des territoires adverses qu’ils obtiennent des succès, pas en s’attaquant frontalement à des forces armées supérieures en nombre et en matériel.

La guérilla s’est immédiatement imposée comme l’arme du faible, voire de l’inculte en matière militaire, face au soldat professionnel bien armé, bien entraîné et mené par un général instruit. La guérilla fut aussi et surtout théorisée, sur la base des expériences et des testaments de ces acteurs. Le plus célèbre de ces « nouveaux testaments » de l’asymétrie est incontestablement la Guerre de guérilla, écrit par Che Guevara en 1959, dans lequel est démontré qu’une armée populaire peut battre une armée régulière, quels que soient les moyens dont les « combattants de la liberté » disposent. Guevara considérait qu’il n’est pas nécessaire de s’appuyer sur une large base, mais qu’un petit foyer ou un petit groupe d’idéalistes en armes, établi loin des villes, peut entraîner l’adhésion de tous les mécontents et des révolutionnaires.

Le terrorisme peut-il de son côté être considéré comme une manifestation de guerre asymétrique ? Indiscutablement, l’invisibilité et le caractère imprévisible des attaques terroristes sont asymétriques, car ils se caractérisent par la faiblesse des moyens engagés. Le terrorisme transnational apparaît ainsi comme le degré ultime de la guerre asymétrique, car il s’intègre à l’intérieur même des sociétés qu’il combat, ce qui le rend d’autant plus difficile à détecter et à prévenir.

Le terrorisme transnational et le risque qu’il fait peser sur la sécurité dans les sociétés contemporaines fut à l’origine du regain d’intérêt pour les guerres asymétriques, et c’est sans surprise que, après 2001, ce concept a fait une entrée fracassante dans les réflexions des états-majors, au point d’inspirer des innovations stratégiques, comme la contre-insurrection déployée en Irak, avec des résultats mitigés mais qui confirment une nécessaire adaptation du fort aux pratiques du faible.

Un type de guerre qui n’est pas près de disparaître

La fin de la bipolarité a ouvert le champ à des formes de conflits restées relativement silencieuses tout au long du XXᵉ siècle, dans sa deuxième partie surtout, opposant des adversaires aux moyens limités, soit des États faibles, soit des acteurs non étatiques, et consacrant ainsi ce que certains analystes qualifièrent de « retournement du monde ». Ce regain de violence a poussé Washington, seule superpuissance rescapée de la guerre froide, à s’interroger sur les menaces dont les États-Unis (et par extension le « monde » dans son ensemble) pourraient désormais faire l’objet.

Dans un contexte marqué par une remise en cause de plus en plus prononcée de la puissance américaine, tant dans ses aspects politico-diplomatiques que militaires (les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan ont renforcé ce phénomène), la guerre asymétrique semble avoir de beaux jours devant elle et impacte ainsi considérablement les conflits contemporains. Le cas de l’opération menée par Israël et les États-Unis en Iran vient le confirmer.

The Conversation

Barthélémy Courmont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Guerre asymétrique » : une formule récente pour un phénomène plurimillénaire – https://theconversation.com/guerre-asymetrique-une-formule-recente-pour-un-phenomene-plurimillenaire-279038

Une arme de destruction massive contre les civils : une histoire de la guerre aérienne

Source: The Conversation – in French – By Octave Moreau, Doctorant au laboratoire Histoire Territoires Mémoires (Histémé), Université de Caen Normandie

Le 14 novembre 1944, un Avenger TBF-1 largue une bombe visant le chantier naval de Manille (Philippines), tenue par les troupes japonaises.
United States Navy – United States Navy National Museum of Naval Aviation

En Ukraine, en Palestine ou dans le golfe Persique, la guerre aérienne est au centre des conflits contemporains. Expérimentée lors de la Grande Guerre et dans les colonies puis systématisée, sans succès, lors de la Seconde Guerre mondiale afin d’y mettre rapidement fin en faisant chuter les régimes bombardés, l’arme aérienne a cependant toujours été pensée comme une arme de destruction contre les populations civiles.


Depuis le 28 février 2026 et le déclenchement de la guerre israélo-américaine contre l’Iran, les populations civiles sont les premières victimes du conflit. Le bilan s’élève déjà, a minima, à 2 000 personnes tuées, dont quelque 150 écolières de la ville de Minab, dans le sud du pays.

Cette situation n’est pas une exception. En effet, les conflits de ces dernières années – notamment en Ukraine et en Palestine – sont avant tout des guerres aériennes. À rebours de la rhétorique militariste qui affirme que les bombardements sont de plus en plus « précis », ces conflits s’inscrivent dans l’histoire de la guerre aérienne où ce sont, en premier lieu, les civils qui sont tués par les bombes.

Une arme de destruction massive pour la paix universelle ?

L’aéronef tel que dessiné et imaginé par Francesco Lana de Terzi.
Wikimédia

L’imaginaire qui entoure l’arme aérienne est, historiquement, celui d’une arme de destruction massive, pouvant raser des villes et anéantir des populations entières. En 1670, par exemple, Francesco Lana de Terzi, un jésuite et naturaliste italien, alors qu’il proposait un projet d’aéronef sur le modèle d’un bateau volant, met en garde ses contemporains sur les capacités de destruction d’une telle machine.

La montgolfière de 1783 des frères Montgolfier.
Wikimedia

Un siècle plus tard, l’invention des frères Montgolfier permet à l’être humain de s’élever dans le ciel. Dans la foule, Heyne, un lieutenant du génie prussien, est impressionné par les capacités militaires qu’offre la montgolfière, mais il est persuadé que, comme tous les pays belligérants seront soumis au même risque de destruction, « on va s’entendre rapidement sur des règles empêchant l’utilisation des aérostats comme instruments de terreur ».

Au XIXᵉ siècle, les progrès de l’aviation – la montgolfière s’avère finalement trop compliquée à diriger pour pouvoir bombarder – font naître l’espoir d’une paix universelle. En effet, certains intellectuels, comme Victor Hugo par exemple, croient que l’aviation permettra de mettre en relation les différents peuples de la planète et rendra obsolète la guerre, puisque tous les pays auront la capacité de détruire et pourront être détruits par l’arme aérienne. Cette doctrine s’apparente à la pax atomica qui allait régir la seconde moitié du XXᵉ siècle.

Cet imaginaire est renforcé, à la fin du XIXᵉ et au début du XXᵉ siècle, par la publication de nombreux ouvrages futuristes où la paix universelle n’est atteinte qu’après des guerres aériennes internationales contre des peuples considérés comme « inférieurs ». C’est par exemple le cas dans The Last War or the Triumph of the English Tongue (1898), de Samuel W. Odell, où les États-Unis bombardent, avec « un feu qui ne peut être éteint », les populations non anglophones afin de créer les États-Unis du monde et garantir « la paix éternelle ».

Les premiers bombardements et le tournant de la Grande Guerre

Loin de garantir une paix universelle, le premier bombardement de l’histoire apportera la démonstration que l’arme aérienne permet la pleine réalisation de la guerre totale.

Ce bombardement se déroule à l’initiative d’un pilote génois, Giulio Gavotti, engagé avec les forces italiennes dans la conquête de la Libye contre l’Empire ottoman.

Le 1er novembre 1911, Guilio Gavotti, chargé d’une mission de reconnaissance, décide de se munir d’une bombe et de la larguer sur l’oasis d’Aïn Zara, où, la veille, il avait repéré un attroupement de combattants. Toutefois, au-delà d’être un lieu de rassemblement potentiel pour insurgés, la petite oasis, située à une quinzaine de kilomètres de Tripoli, est surtout un système économique et social, un lieu de vie pour la population civile. Dès lors, en plus d’inscrire dans le réel une nouvelle arme pour faire la guerre, Gavotti instaure également un nouveau type de cible : une cible hybride où se mêlent indistinctement les objectifs militaires et la population civile.

Durant la Grande Guerre, l’aviation s’impose progressivement comme une arme indispensable. D’abord outil de reconnaissance, elle permet également d’attaquer des cibles au-delà du front : des infrastructures militaires, mais également les villes comme Paris, Rouen, Londres

Le 1er avril 1918, au Royaume-Uni, est créée la première force aérienne indépendante : la Royal Air Force (RAF). Cependant, dès la fin de la « Der des ders », la RAF doit prouver son utilité, garante de son indépendance. C’est ainsi que, après le traumatisme de la guerre des tranchées, l’aviation se présente comme une arme capable de préserver la vie des soldats… au détriment de celles des civils. Elle doit donc permettre à la couronne britannique de maintenir l’ordre dans ses colonies sans avoir besoin d’envoyer des troupes au sol, grâce à des opérations de « police bombing ». C’est cette doctrine qui est encore en vigueur aujourd’hui lorsque des États (les États-Unis ou Israël, par exemple) veulent maintenir ou imposer leur ordre international sans risquer la vie de leurs soldats.

Incendie à Damas en 1925 consécutif au bombardement français.
Luigi Stironi/Masshist.org

Durant l’entre-deux-guerres, les forces coloniales, ne pouvant atteindre directement les insurgés qui se dissimulaient facilement dans la nature, visent les espaces socio-économiques des populations colonisées pour annihiler la contestation. Le 18 octobre 1925, par exemple, en réponse à l’insurrection syrienne contre l’empire colonial, l’aviation française bombarde les quartiers musulmans de Damas. Ces différents éléments illustrent également la dimension structurellement raciste de l’arme aérienne qui est d’abord massivement utilisée contre les populations considérées comme « non civilisées » et pouvant donc être bombardées.

Depuis la première convention de La Haye de 1899, signée à l’issue de la première Conférence pour la paix, les populations civiles européennes sont effectivement, en théorie, protégées contre le risque de bombardements. Toutefois, les puissances coloniales refusent que l’arme aérienne soit définitivement interdite afin de ne pas entraver leur capacité d’innovation militaire. Les bombardements aériens sont ainsi considérés comme légitimes – y compris lorsqu’ils atteignent des civils – uniquement s’ils sont dirigés contre un objectif militaire.

En plus de préserver la vie des soldats au détriment de celles des civils, la puissance de l’arme aérienne repose sur un – supposé (car il n’est confirmé par aucune étude scientifique) – facteur psychologique. En effet, selon Hugh Trenchard, fondateur de la RAF et théoricien de la guerre aérienne, « l’effet moral d’un bombardement est vingt fois plus important que les effets matériels ». Il espère même que les bombardements pousseront les populations à se révolter et à renverser leur gouvernement. Dès lors, ce postulat – qui structure encore aujourd’hui la guerre aérienne – nécessite de bombarder les villes et donc les civils.

Cette certitude est renforcée par Giulo Douhet, théoricien de l’arme aérienne, qui affirme en 1921 dans la Guerre de l’air, que « par sa capacité de destruction quasiment illimitée, elle peut décider à elle seule de l’issue d’une guerre », reprenant l’imaginaire qui entoure l’arme aérienne depuis sa genèse. C’est ainsi que, afin de rester en adéquation avec le droit international, les forces aériennes élargissent progressivement la notion d’« objectif militaire » à des villes entières – et donc aux civils.

Le bilan de la Seconde Guerre mondiale et l’ère des missiles

À partir de la fin des années 1930, la guerre aérienne devient une réalité pour les Européens. Les bombardements se multiplient durant la guerre d’Espagne (Durango, Guernica, Barcelone), puis surtout pendant la Seconde Guerre mondiale.

Les stratèges aériens, aussi bien de la Luftwaffe que de la RAF ou de l’United States Army Air Forces (USAAF) – qui ont massivement investi dans des appareils lourds quadrimoteurs –, sont persuadés que les bombardements permettront de briser le moral de la population et de rapidement remporter la guerre. Ils attaquent ainsi directement les villes. Celles-ci deviennent, au cours du conflit, des objectifs militaires, ce qui permet aux militaires d’affirmer qu’ils effectuent des attaques de précision.

Les différentes campagnes de bombardements (Blitz sur le Royaume-Uni ou raids alliés sur l’Europe occupée) sont, cependant, un échec absolu. Le moral de la population n’a jamais été brisé par les attaques aériennes et les productions économiques n’ont jamais été ralenties, y compris au plus fort des bombardements. Ce sont pourtant plus de 600 000 civils qui sont tués par les bombes en Europe. À la fin de la guerre, il est rapidement fait le constat que les bombardements ont été « la plus grande erreur stratégique de la guerre ».

Lors du procès de Nuremberg, les Alliés retirent mêmes les condamnations concernant les bombardements nazis afin que le droit international ne restreigne pas l’utilisation de l’arme aérienne. Face au triste bilan de l’offensive aérienne, les militaires considèrent alors que les bombardements ont été un échec, car leur capacité de destruction n’était tout simplement pas assez élevée. Dès lors, les attaques atomiques, couplées aux vols des premiers missiles, font rentrer l’arme aérienne dans une nouvelle ère.




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Toutefois, pour les civils, l’expérience de la violence de la guerre aérienne forme un continuum. Ainsi, les Normands, alors qu’ils ont été massivement bombardés entre l’été 1940 et septembre 1944 par les forces aériennes alliées, relient leur expérience aux différents bombardements des conflits contemporains.

C’est, par exemple, le cas d’Henri Bernard qui, en 1947, comparait le bombardement allié de Saint-Lô (Manche) dont il avait été témoin à celui de Guernica par la Luftwaffe. En 1994, lors du 50e anniversaire du Débarquement et de la Libération, Jean Quellien, éminent spécialiste du 6 juin 1944, introduisait les veillées du Mémorial de Caen en expliquant que les Caennais, qui avaient vécu les attaques aériennes de 1944, étaient particulièrement sensibles au sort des habitants plongés dans le siège de Sarajevo. Enfin, ces dernières années, dans le cadre de notre thèse, nous avons pu constater que les témoins des bombardements alliés en Normandie faisaient systématiquement le rapprochement de leur expérience avec celles des civils ukrainiens, palestiniens et aujourd’hui iraniens.




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En effet, d’un point de vue matériel, l’expérience de la guerre aérienne – qu’elle soit orchestrée à base de bombardiers quadrimoteurs, de missiles de croisière ou de drones – est relativement similaire pour les civils. L’incertitude de l’attaque propre aux bombardements aériens ; le bruit de l’alarme, des appareils et des bombes ; l’expérience de l’abri dans les caves, les métros, les théâtres, les écoles ; la saturation des sens lors de l’explosion ; l’odeur du soufre et du brûlé ; les espaces de la quotidienneté qui deviennent des ruines ; et enfin, l’expérience de la mort est similaire face aux bombes de 1937 à Guernica ou celles de 2026 à Minab.

Définir des objectifs légitimes « après » les frappes aériennes

En somme, les pertes civiles ne sont jamais des « dommages collatéraux ». Au contraire, par définition, l’arme aérienne est une arme de destruction ayant vocation à détruire des cibles où des civils sont massivement présents.

Les militaires sont, de plus, persuadés – à tort – que l’arme aérienne peut briser le moral de la population et permettre de renverser des régimes. C’était l’espoir des dirigeants alliés contre le Troisième Reich ; c’est aujourd’hui l’espoir de Donald Trump en Iran. Or, les bombardements permettent surtout de préserver la vie des soldats en détruisant partiellement des objectifs, nécessitant toujours de nouvelles opérations, au détriment de la vie des civils.

Dès lors, si l’arme aérienne est aujourd’hui, d’un point de vue technique, beaucoup plus puissante qu’au début du XXᵉ siècle, la rhétorique militariste, afin de légitimer son utilisation en garantissant des bombardements de précision, redessine surtout les objectifs militaires après les frappes.

C’est ainsi que, à en croire les communiqués israéliens, les hôpitaux de la bande de Gaza abritaient des quartiers généraux du Hamas, et que l’école iranienne de Minab sera probablement présentée, à terme, comme un important centre de commandement des gardiens de la révolution. Quant aux populations civiles, elles demeurent structurellement les principales victimes de la guerre aérienne.

The Conversation

Octave Moreau ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une arme de destruction massive contre les civils : une histoire de la guerre aérienne – https://theconversation.com/une-arme-de-destruction-massive-contre-les-civils-une-histoire-de-la-guerre-aerienne-278396

« Guerre asymétrique » : une formule récente pour un phénomène pluri-millénaire

Source: The Conversation – in French – By Barthélémy Courmont, Directeur du master Histoire — Relations internationales, Institut catholique de Lille (ICL)

*Furor teutonicus* représente la bataille de Teutobourg, en l’an 9 de notre ère. Dans une forêt de l’Allemagne actuelle, trois légions romaines tombent dans une embuscade mise en place par une coalition de tribus germaniques et sont massacrées.
Paja Jovanović, 1888

La guerre asymétrique, formule devenue omniprésente depuis quelques décennies dans les analyses des conflits contemporains, est en réalité un phénomène aussi ancien que la guerre elle-même. Partout, toujours, des belligérants moins puissants que leurs adversaires ont cherché à employer les moyens les plus variés pour venir à bout de leurs ennemis plus nombreux et mieux équipés.


L’asymétrie fait désormais partie du vocabulaire des états-majors et des autorités politiques engagées sur des théâtres extérieurs. Les publications sur le sujet se sont également fortement multipliées depuis quelques années, et la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran a confirmé, depuis février 2026, l’importance de ce phénomène.

Le terme est désormais tellement utilisé qu’on en oublierait presque qu’il était, il y a encore quelques années, totalement inconnu du grand public, et à peine mentionné dans les cercles d’experts. La situation a fortement changé avec ce que de nombreux observateurs qualifient de période post-guerre froide, née sur les ruines du World Trade Center en septembre 2001, et en marge de la guerre contre le terrorisme et des conflits de basse intensité opposant des puissances à des acteurs beaucoup plus faibles, qu’ils soient étatiques ou non.

Pourtant, ce type de conflit est bien plus ancien que les interventions des forces des États-Unis et de leurs alliés en Afghanistan en 2001 et en Irak en 2003.

Définition de la guerre asymétrique

Étymologiquement inscrite dans la négation, l’asymétrie est indissociable de la symétrie, mais aussi de la dissymétrie, moins souvent évoquée, dont elle se distingue cependant assez nettement. La symétrie caractérise la « juste proportion », notamment en matière d’architecture. Ainsi, la symétrie suppose au moins deux éléments pouvant être comparés. L’asymétrie est l’absence volontaire de symétrie, et la dissymétrie est un défaut de symétrie – généralement par erreur, mais cela peut être volontaire dans certains cas. Dans ces conditions, l’asymétrie semble plus catégorique que la dissymétrie, car la « juste proportion » y est absente et ne peut pas être corrigée.

Au niveau stratégique, la symétrie est perçue comme le combat à armes égales ; la dissymétrie est la recherche par l’un des combattants d’une supériorité qualitative et/ou quantitative (on parle ici de « stratégie du fort au faible ») ; et l’asymétrie correspond à la démarche inverse, qui consiste à exploiter toutes les faiblesses de l’adversaire pour être le plus nuisible possible.

En s’appuyant sur le constat d’un déséquilibre capacitaire, l’asymétrie est donc une stratégie du faible au fort qui consiste à refuser les règles du combat imposées par l’adversaire et à contourner ses forces, rendant ainsi toutes les opérations totalement imprévisibles.

Cela suppose à la fois l’utilisation de forces non prévues à cet effet et surtout insoupçonnables (comme les civils) ; d’armes contre lesquelles les moyens de défense ne sont pas toujours adaptés (dernièrement, les drones) ; de méthodes situées hors du cadre de la guerre conventionnelle (guérilla, terrorisme) ; de lieux d’affrontement imprévisibles (centres-villes, lieux publics) ; et de l’effet de surprise, cette dernière caractéristique étant sans doute la plus importante, car elle permet de réduire le déséquilibre entre les belligérants.

Employant des moyens techniquement simples, l’asymétrie peut ainsi être assimilée à l’« arme du pauvre », dans la mesure où elle permet à de multiples acteurs ne disposant que de moyens très limités d’avoir une capacité de nuisance totalement disproportionnée.

Il est également possible que des acteurs puissants optent délibérément pour une stratégie de guerre asymétrique, confondant même ce concept avec celui de « génie militaire », comme si celui-ci supposait finalement le triomphe au-delà de toutes les espérances, le niveau des forces engagées étant très faible en comparaison aux résultats obtenus. Dès lors qu’elle peut être privilégiée par le faible comme par le fort, la guerre asymétrique est ainsi une ruse déployée à une échelle pouvant varier.

Alternative par défaut ou par choix à une confrontation frontale dite traditionnelle, et réponse à la recherche de dissymétrie par les puissants, la guerre asymétrique se généralise. Compte tenu de l’improbabilité de guerres entre les grandes puissances et de l’implication quasi systématique de ces dernières dans des confrontations entre des acteurs plus faibles, la question de savoir si tous les conflits contemporains sont par nature des guerres asymétriques mérite a minima d’être posée.

La stratégie du faible au fort

La notion de guerre asymétrique trouve dans l’histoire de multiples exemples de sa mise en application, tant au niveau stratégique que tactique.

Sur tous les continents, de nombreux cas nous permettent de vérifier en grandeur nature les résultats obtenus par le choix de l’asymétrie dans des conflits armés. Détail important, il convient de noter que les moyens asymétriques ont été utilisés à la fois par des États et par des groupes non étatiques, quelle que soit leur importance. Mais une chose est certaine : l’asymétrie n’est pas un fait nouveau.

Les empires ne purent s’y soustraire – les barbares qui pillèrent Rome et les révoltés à plusieurs époques dans l’histoire de Chine disposaient de moyens nettement inférieurs à ceux de leurs adversaires – et certaines grandes batailles offrirent même l’occasion aux faibles de vaincre les forts là où les rapports de force ne leur laissaient a priori pas la moindre chance – la victoire écrasante des Anglais sur la chevalerie française à Azincourt en 1415 est sans doute l’exemple le plus significatif, mais il n’est pas isolé.

De manière répétitive et sur des théâtres très différents, on relève la même équation : là où les empires, les royaumes les plus riches et les plus puissants ont voulu exploiter leur supériorité pour s’imposer durablement, leurs adversaires ont développé par défaut des stratagèmes leur permettant de contourner les moyens de cette puissance. C’est ainsi que, tout au long de l’histoire, se sont mises en place des guerres asymétriques, les adversaires étant au final rarement au même niveau.

Seules les batailles du XIXᵉ siècle, inaugurées lors des campagnes napoléoniennes et organisées sur les bases définies par Carl von Clausewitz (introduisant le concept de victoire écrasante en opposition aux « guerres en dentelle » des XVIIᵉ et XVIIIᵉ siècles), et plus encore la Première Guerre mondiale ont été l’occasion d’assister à des guerres réellement symétriques, dans lesquelles les belligérants étaient de force presque égale et ne devaient leur victoire qu’à des circonstances particulières et/ou au génie tactique de leurs généraux. Parfois, ces batailles s’éternisaient, aucun des combattants n’étant en mesure de prendre le dessus, les tactiques et les moyens utilisés étant, approximativement, les mêmes de part et d’autre.

Les déséquilibres capacitaires hérités de la révolution industrielle, des guerres de colonisation et de la décolonisation marquèrent le retour de l’opposition du fort au faible (guerre dissymétrique), et l’utilisation par ce dernier de stratégies de contournement avec des résultats parfois surprenants pour y répondre (guerre asymétrique).

Les guerres d’Algérie et du Vietnam, la résistance à l’occupation soviétique de l’Afghanistan, l’opération en Somalie, la guerre de Tchétchénie ou encore la campagne menée au Kosovo – ou plus exactement les tactiques de camouflage et de leurres observées sur le terrain dans les rangs des forces serbes – sont des exemples plus récents de guerre asymétrique. Cette manière de faire la guerre est contraire aux règles chevaleresques au Moyen Âge, au respect des conventions sociales pendant les siècles modernes, et à une certaine idée de l’éthique et du droit de la guerre dans les périodes plus récentes. En clair, la guerre asymétrique fut longtemps diabolisée et assimilée en Occident à des pratiques indignes des États.

De la Bible aux Mongols, en passant par Sun Tzu

Dans la tradition occidentale, l’origine mythologique de l’asymétrie est cependant plus glorifiante, et peut être attribuée à l’épisode biblique du jeune David, triomphant du Philistin Goliath aux abords de Jérusalem. Face à un géant, disposant par ailleurs d’armes puissantes, le jeune berger s’est servi de son génie pour éviter le combat, utilisant une simple fronde et frappant mortellement son adversaire à la tête. Le rapport de force était totalement déséquilibré, et c’est pourtant le plus faible qui a triomphé. La Bible mentionne que, « ainsi, avec une fronde et une pierre, David fut plus fort que le Philistin ; il le terrassa et lui ôta la vie, sans avoir d’épée à la main ».

Ce combat symbolise la victoire de la bravoure face aux moyens, et de l’intelligence face à la force physique. Dès lors, les fidèles comprennent que, si la cause qu’ils défendent est juste, peu importe les moyens dont ils disposent, ils pourront parvenir à leurs fins pour vaincre leurs adversaires. Pour devenir roi, plus besoin d’être puissant, du moins au vu des critères traditionnels. Seuls comptent le génie et l’aptitude à vaincre n’importe quel type d’adversaire. L’asymétrie est ainsi perçue comme un moyen de récompenser les mérites quand la force brute ne le permet pas, mais elle n’est pas considérée comme un choix stratégique.

Tandis que l’asymétrie correspondait, dans la civilisation occidentale, à une intervention divine offrant la ruse au jeune David, s’est développée en Asie orientale une véritable pensée stratégique proposant l’asymétrie comme moyen de guerre. Au VIᵉ siècle avant notre ère, une époque où la Chine traversait la période chaotique dite des « royaumes combattants », Sun Tzu s’est penché sur les meilleurs stratagèmes permettant de limiter ses propres dégâts, tout en multipliant ceux de l’adversaire, même si celui-ci est plus fort. Sa pensée – dont l’objectif est de faire croire à l’adversaire qu’il maîtrise la situation de manière à pouvoir le duper plus facilement – s’est répandue en Asie orientale, puis progressivement dans le reste du monde.

Après l’œuvre de Sun Tzu, de nombreux autres théoriciens chinois se lancèrent dans la rédaction d’études sur la guerre. Shang Yang, contemporain de Sun Tzu, et sa guerre défensive, ou Sima Qian (fin du IIᵉ siècle avant notre ère) et ses biographies des généraux marquèrent ainsi l’histoire de la guerre dans la civilisation chinoise, avec la nécessité de miser sur les stratégies de contournement quand les conditions de la victoire ne sont pas remplies.

Pour les théoriciens chinois de la guerre, si la victoire reste l’objectif ultime, comme en Occident, les moyens pour y parvenir sont multiples, et passent notamment par la patience et l’analyse rigoureuse des forces et des faiblesses de l’adversaire. Dès lors, même le faible a ses chances contre le fort, à condition de savoir refuser le combat quand celui-ci est perdu d’avance, et de porter ses attaques au bon moment et au bon endroit.

Sun Tzu fut également l’un des premiers stratèges à s’interroger sur « ce qu’il faut avoir prévu avant le combat », faisant des préparatifs et du renseignement l’une des clés de la victoire. Pour lui, un général doit savoir cinq choses avant de s’engager dans la bataille : 1) savoir s’il peut combattre et quand il faut cesser ; 2) savoir s’il faut engager peu ou beaucoup ; 3) savoir gré aux simples soldats autant qu’aux officiers ; 4) savoir mettre à profit toutes les circonstances ; 5) savoir que le souverain approuve tout ce qui est fait pour son service et sa gloire.

Ces différentes recommandations sont particulièrement entendues des acteurs asymétriques, qui comprennent qu’elles doivent impérativement être remplies, d’abord dans un but de survie, et le cas échéant afin de remporter le combat.

L’islam des premiers temps fut de son côté également caractérisé par la stratégie indirecte d’un peuple disposant de moyens rudimentaires, mais parvenant rapidement à vaincre ses adversaires et à étendre son influence. Les Mongols, face à un empire chinois infiniment plus peuplé et nettement plus avancé, mais aussi les Ottomans et les peuples d’Afrique, notamment face aux conquérants occidentaux, développèrent également des stratégies asymétriques avec des résultats spectaculaires.

De la guérilla aux conflits contemporains

C’est avec la guérilla et les théories qui y sont associées puis, plus récemment, avec le terrorisme transnational dont les puissances firent les frais que la guerre asymétrique est progressivement revenue en vogue en Occident.

De l’Espagne dominée par l’empire napoléonien à Che Guevara, en passant par Lawrence d’Arabie ou Mao Zedong, les moyens de guerre proposés dans le cadre de la guérilla sont totalement asymétriques. C’est en s’infiltrant au sein même des territoires adverses qu’ils obtiennent des succès, pas en s’attaquant frontalement à des forces armées supérieures en nombre et en matériel.

La guérilla s’est immédiatement imposée comme l’arme du faible, voire de l’inculte en matière militaire, face au soldat professionnel bien armé, bien entraîné et mené par un général instruit. La guérilla fut aussi et surtout théorisée, sur la base des expériences et des testaments de ces acteurs. Le plus célèbre de ces « nouveaux testaments » de l’asymétrie est incontestablement la Guerre de guérilla, écrit par Che Guevara en 1959, dans lequel est démontré qu’une armée populaire peut battre une armée régulière, quels que soient les moyens dont les « combattants de la liberté » disposent. Guevara considérait qu’il n’est pas nécessaire de s’appuyer sur une large base, mais qu’un petit foyer ou un petit groupe d’idéalistes en armes, établi loin des villes, peut entraîner l’adhésion de tous les mécontents et des révolutionnaires.

Le terrorisme peut-il de son côté être considéré comme une manifestation de guerre asymétrique ? Indiscutablement, l’invisibilité et le caractère imprévisible des attaques terroristes sont asymétriques, car ils se caractérisent par la faiblesse des moyens engagés. Le terrorisme transnational apparaît ainsi comme le degré ultime de la guerre asymétrique, car il s’intègre à l’intérieur même des sociétés qu’il combat, ce qui le rend d’autant plus difficile à détecter et à prévenir.

Le terrorisme transnational et le risque qu’il fait peser sur la sécurité dans les sociétés contemporaines fut à l’origine du regain d’intérêt pour les guerres asymétriques, et c’est sans surprise que, après 2001, ce concept a fait une entrée fracassante dans les réflexions des états-majors, au point d’inspirer des innovations stratégiques, comme la contre-insurrection déployée en Irak, avec des résultats mitigés mais qui confirment une nécessaire adaptation du fort aux pratiques du faible.

Un type de guerre qui n’est pas près de disparaître

La fin de la bipolarité a ouvert le champ à des formes de conflits restées relativement silencieuses tout au long du XXᵉ siècle, dans sa deuxième partie surtout, opposant des adversaires aux moyens limités, soit des États faibles, soit des acteurs non étatiques, et consacrant ainsi ce que certains analystes qualifièrent de « retournement du monde ». Ce regain de violence a poussé Washington, seule superpuissance rescapée de la guerre froide, à s’interroger sur les menaces dont les États-Unis (et par extension le « monde » dans son ensemble) pourraient désormais faire l’objet.

Dans un contexte marqué par une remise en cause de plus en plus prononcée de la puissance américaine, tant dans ses aspects politico-diplomatiques que militaires (les expériences de l’Irak et de l’Afghanistan ont renforcé ce phénomène), la guerre asymétrique semble avoir de beaux jours devant elle et impacte ainsi considérablement les conflits contemporains. Le cas de l’opération menée par Israël et les États-Unis en Iran vient le confirmer.

The Conversation

Barthélémy Courmont ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Guerre asymétrique » : une formule récente pour un phénomène pluri-millénaire – https://theconversation.com/guerre-asymetrique-une-formule-recente-pour-un-phenomene-pluri-millenaire-279038

Filmer un procès pour l’histoire : Nuremberg, 80 ans après

Source: The Conversation – in French – By Fabien Théofilakis, Maître de conférences, histoire contemporaine, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Du 20 novembre 1945 au 1er octobre 1946, 24 des principaux responsables du régime nazi allemand étaient jugés pour crimes contre la paix, crimes de guerre et crimes contre l’humanité à Nuremberg. Moment fondateur pour la justice internationale, ce procès a aussi fait entrer l’image dans le prétoire, en l’utilisant comme un outil central pour confondre les accusés. Mais l’enregistrement du procès pose un autre enjeu, celui de produire des archives pour l’avenir.


Les lumières s’éteignent dans le prétoire, ce 29 novembre 1945, à Nuremberg (Allemagne). La salle n’est bientôt plus éclairée que par l’écran placé face au public, dans l’axe de la presse, sur lequel sont projetés des films réalisés par les Alliés montrant les atrocités nazies.

Cette scène, qui a contribué à faire naître une mémoire visuelle de ce que l’on n’appelle pas encore la Shoah, constitue l’un des moments forts du film Nuremberg (2025), qui retrace le défi qu’a représenté le Tribunal militaire international (TMI) à travers l’affrontement psychologique entre Hermann Göring et le psychiatre américain Douglas Kelley, chargé par l’armée américaine de déterminer si les dirigeants nazis étaient aptes à être jugés.

Le film la recrée en intégrant les images historiques des camps de concentration, tels Ohrdruf, Dachau ou Bergen-Belsen, devenues depuis des références majeures de la mémoire du nazisme. Ces images montrant des survivants squelettiques et des amas de corps nus eurent un immense impact, comme le donne à voir la production hollywoodienne.

Bande-annonce du film de James Vanderbilt Nuremberg, sorti en 2025.

Mais ce moment spectaculaire n’est pas la seule manière dont le film de James Vanderbilt rappelle le rôle de l’image à Nuremberg et le précédent que ce procès a constitué. Car le procès de Nuremberg, il y a 80 ans, ne s’est pas seulement appuyé sur des documents et des témoignages : il a aussi fait entrer l’image dans le prétoire, posant une question nouvelle : filmer un procès permet-il d’écrire l’histoire ? Quelle valeur accorder à ces images judiciaires ?

Derrière cette interrogation se trouvent plusieurs enjeux : montrer les crimes, produire des archives pour l’avenir, mais aussi comprendre ce que l’image révèle – ou parfois dissimule – de la justice.

Un procès pour l’histoire, des images pour les générations futures

Le procès de Nuremberg (1945-1946) constitue un moment fondateur pour la justice internationale. Pour la première fois, les dirigeants d’un régime sont jugés par un tribunal international ; pour la première fois, les crimes contre la paix, le crime de guerre et les crimes contre l’humanité sont des chefs d’inculpation. Mais ce procès est aussi pensé comme un événement public, comme le souligne la déclaration du procureur Robert H. Jackson en ouverture, le 21 novembre 1945 :

« Les méfaits que nous avons à condamner et à punir font preuve d’une telle vilenie et ont été si nuisibles que la civilisation ne pouvait se permettre de passer outre, parce qu’elle ne pourrait continuer à exister si jamais ils devaient se répéter. […] Ce que ces hommes représentent, nous allons vous le dévoiler avec patience et modération, nous allons vous donner des preuves irréfutables des actes inqualifiables qu’ils ont commis. »

Les débats doivent être donc publics, connus de tous et faire mémoire.

L’image devient alors un instrument essentiel pour faire comprendre l’ampleur des crimes nazis à la population allemande comme l’opinion internationale. Cette volonté d’inscrire la justice dans l’histoire explique l’importance accordée au filmage du procès, soit environ deux cents heures réalisées par quatre caméras. Diffusé dans les actualités cinématographiques au cinéma, il marque les contemporains et inspirent l’idée de conserver certains procès pour la mémoire collective. À Nuremberg, l’objectif n’est pas seulement de juger les accusés, mais de documenter un moment historique, transformant le procès en événement pédagogique.

Avec le recul, ces images ont permis de créer des archives pour l’avenir. La documentation écrite d’un procès – comptes rendus, dossiers, jugements –, pour essentielle qu’elle soit, ne restitue pas toute l’audience. Les images permettent de conserver ce que les textes ne montrent pas : les gestes, les silences, les regards, les réactions de la salle. Ces captations restituent ainsi la dramaturgie du tribunal et les interactions entre ses acteurs. Elles révèlent parfois des stratégies de défense ou des dynamiques invisibles dans les archives écrites. Dès lors, l’image devient un indice qui invite à explorer ce qui se passe hors champ. L’image transforme le procès en source historique, ce qui permet à Nuremberg de paraître si authentique.

Toutefois, filmer un procès ne consiste pas seulement à enregistrer ce qui se passe tant la position de la caméra modifie la perception même de l’événement. Une image est en effet toujours le résultat d’un point de vue qui répond à certaines questions préalables (Où placer la caméra ? Qui filmer des juges, des témoins et/ou des accusés ?). Regarder le procès de Nuremberg, quatre-vingts ans après sa tenue, invite à lire ses images comme le récit d’un projet à la fois judiciaire et politique qui se veut l’une des premières interprétations du nazisme et de ses crimes.

L’image comme preuve judiciaire et ressort dramatique

À Nuremberg, l’image fut d’abord produite dans le prétoire alors que, fin 1945, les débats juridiques et l’abondance de documents écrits risquent de lasser le grand public. Le procureur américain Robert H. Jackson comprend que la preuve documentaire ne suffit pas. Les crimes nazis sont d’une telle ampleur que beaucoup pourraient les considérer comme exagérés ou relever de la propagande. L’image devient alors un outil central pour confondre les accusés.

Les procureurs américains décident alors d’avancer l’utilisation du film comme preuve, innovation majeure du procès. Des images tournées lors de l’ouverture des camps de concentration à l’Ouest et des centres de mise à mort à l’Est par les armées alliées sont projetées dans la salle d’audience. Cette pratique transforme profondément la manière d’administrer la preuve à côté des quelque 5 000 documents écrits tant les images produisent un choc visuel incontestable.

Le procès de Nuremberg (RTS Archives, 2023).

La configuration même de la salle d’audience est pensée pour cette démonstration visuelle : derrière la barre des témoins est installé un écran de cinéma, qui ne fait pas face aux juges, mais au public, à la presse internationale et, au-delà, à l’opinion mondiale. Une rangée de néons est également installée au-dessus du banc des accusés afin de rendre visibles leurs réactions.

Américains, puis Soviétiques projettent leurs productions documentaires : d’abord Nazi Concentration Camps, documentaire composé d’images tournées par l’US Army lors de la libération de l’Allemagne ; puis, le 19 février 1946, Film Documents on the Atrocities of the German-Fascist Invaders, réalisation de l’Armée rouge, notamment sur les crimes commis contre les populations soviétiques.

Cette stratégie répond à un problème précis : l’ampleur des crimes nazis dépasse l’imagination. L’image permet donc de les rendre visibles. Elle participe également à la légitimation du tribunal lui-même et renforce le rôle pédagogique du TMI.

Une influence durable sur la justice contemporaine

L’expérience de Nuremberg a laissé une empreinte durable sur les pratiques judiciaires. Dans plusieurs pays, la question de filmer certains procès a progressivement été posée.

En France, le ministre de la justice Robert Badinter fait adopter une loi en 1985 – révisée en 2010 – qui autorise l’enregistrement audiovisuel de procès à caractère historique. Aujourd’hui encore, la question de filmer les procès continue de susciter des débats.

Certains y voient un moyen de préserver la mémoire des événements historiques ; d’autres s’inquiètent des effets possibles de la médiatisation (la justice pourrait-elle devenir un spectacle ?), notamment en Allemagne où le filmage n’est pas autorisé.

Ces interrogations montrent que le filmage des procès ne relève pas seulement de la technique, mais touche au cœur du fonctionnement démocratique. C’est sans doute un héritage de Nuremberg : la justice juge certes le passé, mais elle produit aussi les images qui permettront de s’en souvenir.

The Conversation

Fabien Théofilakis ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Filmer un procès pour l’histoire : Nuremberg, 80 ans après – https://theconversation.com/filmer-un-proces-pour-lhistoire-nuremberg-80-ans-apres-278438

Aimer ses frères et sœurs au Moyen Âge, entre solidarités, enjeux politiques et inégalités de genre

Source: The Conversation – in French – By Justine Audebrand, Chercheuse associée au Laboratoire de médiévistique occidentale de Paris (UMR 8589), post-doctorante à l’Institut Historique Allemand, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne

Saint Louis enseigne à ses enfants (*Vie et miracles de saint Louis*, par Guillaume de Saint-Pathus) Bibliothèque nationale de France, via Wikimedia Commons

Moins étudiées par les historiens que les liens parentaux ou conjugaux, les relations entre frères et sœurs étaient un élément structurant des sociétés du haut Moyen Âge. Au-delà de rivalités et d’enjeux de patrimoine, des proximités émotionnelles fortes pouvaient se tisser dès l’enfance et durer tout au long de la vie.


Loin de délaisser leurs enfants, comme l’ont véhiculé certains stéréotypes, les parents du Moyen Âge s’investissaient dans leur éducation. Cette attention a des conséquences sur les autres membres de la famille : les liens forgés entre les enfants perdurent bien souvent tout au long de la vie, et jusque dans la mort.

Si les relations entre frères et sœurs sont sous-tendues par des enjeux de pouvoir dans les groupes aristocratiques, elles relèvent aussi de la sphère affective et peuvent être intenses, constituant même un idéal pour certains, dans la première moitié du Moyen Âge.

Des liens forgés dans l’enfance

Comme aujourd’hui, c’est dans l’enfance que se forment les liens adelphiques. Cet adjectif, formé sur le grec adelphos (né de la même matrice), est préféré à « fraternel » par les historiens de la famille, car il permet d’inclure pleinement les filles. La plupart du temps, les enfants grandissent en partie ensemble, au moins jusqu’à 7 ans, et sans qu’il y ait forcément de distinction entre les sexes : c’est le cas, semble-t-il, des fils et filles du futur empereur Charlemagne (768-814).

En cas de décès des parents, on essaie de faire en sorte de ne pas séparer frères et sœurs, qui peuvent alors rejoindre la maison d’un parent ou un monastère. Bien sûr, ces tendances ne sont qu’un choix parmi d’autres : passées les premières années, certains enfants sont aussi élevés loin de leur famille, soit dans une institution religieuse, soit en « fosterage » chez un parent.

La cohabitation forge probablement un lien durable, y compris entre des enfants issus d’unions différentes, car les remariages sont alors fréquents.

Mais les rivalités enfantines existent aussi. Les sources en parlent très peu, mais on peut parfois les reconstituer à partir de bribes. Ainsi, le biographe du roi anglo-saxon Alfred le Grand (871-899) raconte que sa mère les aurait mis en concurrence, ses frères et lui, pour apprendre par cœur un livre de poésie. Cette concurrence est annonciatrice de conflits ultérieurs entre eux, une fois adultes.

Des solidarités tout au long de la vie

Pour autant, si l’on regarde hors des familles royales, dans lesquelles les rivalités sont exacerbées, ce sont bien souvent les solidarités qui sont mises en avant dans les sources. L’amour fraternel (au masculin) constitue un idéal dans les sociétés chrétiennes, sans doute parce qu’il est le vecteur d’une idée d’aide et d’harmonie.

Les sources sont truffées d’exemples d’adultes qui entretiennent des relations étroites avec leurs frères et leurs sœurs. Pour les hommes entrés en religion, la sœur est même la seule femme au-dessus de tout soupçon, et il n’est pas rare de voir des évêques ou des moines continuer de voir leur sœur. L’exemple paradigmatique est celui de Benoît de Nursie (480-547) qui, selon le pape Grégoire le Grand (qui écrit au début des années 590), aurait consenti à rendre visite à sa sœur Scolastique une fois par an. Un jour, Scolastique supplie son frère de rester plus longtemps. Son vœu est exaucé par la volonté divine puisqu’un violent orage contraint Benoît à passer la nuit chez sa sœur. Dans ce récit, l’amour de la sœur pour son frère et la volonté de perpétuer le lien adelphique malgré les vœux monastiques sont considérés comme des éléments normaux et positifs.

La famille Jouvenel des Ursins, anonyme français, vers 1445-1449.
Musée de Cluny — musée national du Moyen Âge, via Wikimédia

Dans le même temps, l’exemple de Benoît et Scolastique illustre aussi les inégalités de genre qui existent dans toute société patriarcale. Dans plusieurs Vies de saintes femmes, l’amour inconditionnel de la sainte pour son frère – idéalement aussi saint – est mis en évidence. C’est aussi parce que le frère constitue un soutien important.

Ainsi, lorsque Baudouin est assassiné dans la seconde moitié des années 670, sa sœur Anstrude, abbesse de Saint-Jean de Laon, se lamente aussi bien de la perte de son frère que de celle de son protecteur. Cela s’applique particulièrement aux nonnes, mais les femmes laïques peuvent aussi se tourner vers leur frère en cas de besoin, soit au moment du veuvage soit en cas de conflit conjugal.

L’étroitesse de ce lien peut même se manifester au plan politique. Plusieurs rois du Xᵉ siècle, comme Athelstan (924-939) en Angleterre ou le souverain germanique Otton III (983-1002), célibataires, demandent en certaines occasions à une de leurs sœurs de jouer le rôle de la reine. Ainsi, Sophie, aînée d’Otton, l’accompagne lors de son couronnement impérial à Rome et elle intercède fréquemment pour des aristocrates auprès de son frère.




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Cette substitution n’est, bien sûr, que purement cérémonielle et politique, et en aucun cas charnelle. À vrai dire, les cas d’inceste adelphique sont quasiment inexistants dans la documentation antérieure à l’An Mil. Cela ne veut pas dire que cela n’existe pas, mais plutôt que les auteurs du clergé survalorisent la relation adelphique et ne parle pas de ces phénomènes.

Face à la mort… et au-delà

La mort d’un membre de la famille constitue toujours un moment de crise qui permet, en creux, de révéler la force du lien adelphique. Lorsque les textes mettent en scène de longues périodes d’agonie avant le décès, les frères et sœurs sont souvent des figures récurrentes de soutien : l’archevêque Drogon de Metz assiste son frère, l’empereur Louis le Pieux, dans ses derniers instants en 840, et l’auteur du texte qui relate ces faits insiste sur le lien fraternel entre les deux hommes, et non sur les fonctions politiques de Drogon à la cour impériale.

Dans ce cadre, les frères et les sœurs (lorsqu’elles sont veuves ou nonnes) apparaissent comme des garants de la continuité familiale en recueillant les dernières volontés du mourant.

Les réactions à la mort traduisent aussi la puissance du lien adelphique ainsi que ses modalités : les sources d’avant l’An Mil ne décrivent presque jamais les deuils consécutifs à la mort des sœurs, ce sont presque toujours les frères que l’on met en avant. Le rôle des femmes, quant à lui, est celui de l’entretien de la mémoire des défunts, en particulier de leurs frères. Il est plus rare que les sources nous renseignent sur la perpétuation de la mémoire des sœurs, mais d’émouvants exemples existent.

Ainsi, au tout début du Xᵉ siècle, l’aristocrate anglaise Ælfflæd fait rédiger son testament, qui reprend une partie des dispositions de celui de sa sœur Æthelflæd. Leurs deux testaments sont copiés d’une même main, sur un même parchemin, peut-être commandé par Ælfflæd elle-même. Ces deux sœurs matérialisent ainsi leur proximité, tant émotionnelle que patrimoniale, pour les siècles à venir.

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Justine Audebrand ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Aimer ses frères et sœurs au Moyen Âge, entre solidarités, enjeux politiques et inégalités de genre – https://theconversation.com/aimer-ses-freres-et-soeurs-au-moyen-age-entre-solidarites-enjeux-politiques-et-inegalites-de-genre-276025

Après plus d’un demi-siècle, les astronomes percent les secrets d’une étoile mystérieuse

Source: The Conversation – in French – By Yaël Nazé, Astronome FNRS à l’Institut d’astrophysique et de géophysique, Université de Liège

Dans la constellation de Cassiopée, l’étoile Gamma Cassiopeiae intrigue les scientifiques depuis cent vingt ans et nous amène à découvrir des phénomènes inattendus du cosmos. Neil Michael Wyatt/Wikimedia Commons, CC BY

Découverte au début du XXe siècle, l’étoile Gamma Cassiopeiae a posé plusieurs énigmes aux astronomes. Si on comprend mieux aujourd’hui son fonctionnement, elle ouvre un pan insoupçonné du fonctionnement des astres.


Observer une étoile, voilà qui semble plutôt banal en astronomie. Aujourd’hui, on imagine davantage les énigmes cosmiques tapies dans les premiers instants de l’Univers ou sous les nuages des exoplanètes. Pourtant, une étoile visible chaque nuit recèle un mystère, enfin élucidé après cinquante ans de recherches !

Cet astre se cache au cœur de Cassiopée, une constellation en forme de W ou de M, selon son orientation cette nuit-là, et visible toute la nuit et toute l’année. Gamma Cassiopeiae – c’est son nom – est aussi appelée Navi, clin d’œil de l’astronaute Gus Grissom (Navi correspond à son deuxième prénom, Ivan à l’envers, qu’il utilisait pour la navigation). Peu connue du grand public, c’est pourtant une vedette pour les astronomes.

Il y a cent vingt ans, l’astronome italien Angelo Secchi pointe sa lunette vers cet astre pour en étudier le spectre. Le spectre d’une étoile, en général, ressemble à un arc-en-ciel, au sein duquel des raies noires apparaissent : elles correspondent aux couleurs absorbées par les différents éléments qui composent l’atmosphère de l’étoile. On peut donc retrouver sa composition en étudiant ces raies. Mais Secchi y repère une chose étrange : des raies brillantes, qui correspondent plutôt à la lumière émise, et non absorbée, par de l’hydrogène.

Grand spectre aux couleurs de l’arc-en-ciel avec régulièrement des interruptions noires
La plupart des étoiles présentent un spectre (ici, celui du Soleil) où certaines couleurs sont absentes, car absorbées par leur atmosphère. Gamma Cassiopeiae a surpris les astronomes puisqu’elle présente aussi des raies plus brillantes que le reste de son spectre.
NOAO/AURA/NSF, CC BY

Une étoile pleine de mystères

Ce premier mystère a mis soixante-cinq ans à être résolu. L’astronome Otto Struve explique en 1931 que ces émissions inhabituelles naissent dans un disque de matière entourant l’étoile. On aurait pu croire observer ce que l’on appelle un disque d’accrétion, un disque de poussière et de gaz entourant les étoiles jeunes, à partir duquel se forment l’étoile et ses planètes. Mais ici, il s’agit en réalité d’un disque de décrétion, alimenté par de la matière éjectée par l’étoile ! Gamma Cassiopeiae (Gamma Cas) devint alors le prototype d’une nouvelle famille, celles des étoiles dites « Be », des étoiles chaudes qui émettent de la matière. Ce groupe rassemble en fait une bonne fraction des étoiles chaudes de type B. Beaucoup d’astronomes amateurs les prennent pour cible pour suivre leurs variations, au gré de l’évaporation ou de la reconstruction de leur disque.

Cependant, on découvrit il y a cinquante ans que Gamma Cas, le prototype, n’était pas si représentatif de sa famille ! En 1976, le satellite SAS-3, l’un des premiers télescopes spatiaux à observer dans le domaine des rayons X, détecta en effet une émission énergétique en provenance de Gamma Cas. Normalement, les émissions de rayons X des étoiles massives sont assez stables et peu intenses, représentant seulement un dix-millionième de leurs émissions totales. Elles proviennent de matière chauffée à seulement 5 millions de degrés. Gamma Cas, elle, brille 40 fois plus intensément, son émission de rayons X varie fortement en quelques minutes, voire en quelques secondes, et la température associée à ces émissions est estimée à 150 millions de degrés, provoquant une ionisation extrême de la matière.

L’étoile présente de plus des signatures de fluorescence, un phénomène qui se produit quand de la matière froide absorbe de la lumière (ici, des rayons X) puis la réémet à une fréquence légèrement différente – de nouveau, quelque chose de totalement inédit pour les étoiles massives.

Gamma Cas, la seule de son espèce ?

Au fil des ans, et surtout durant ces vingt dernières années, les télescopes spatiaux Chandra, XMM-Newton, et e-ROSITA ont repéré deux douzaines d’objets similaires à Gamma Cas : tous de type Be, tous dotés d’une émission X inhabituelle et parfaitement ordinaires par ailleurs. Environ 10 % des étoiles Be les plus massives semblent concernées. Ce n’est donc plus une curiosité, mais bien un phénomène astrophysique à part entière !

Bien sûr, les astronomes ont voulu expliquer ces propriétés étranges. Deux hypothèses principales ont été formulées : ces émissions, c’est soit de la faute de l’étoile, soit de celle d’un compagnon, c’est-à-dire un autre astre accompagnant l’étoile – ce qui ne serait pas surprenant, la plupart des étoiles massives vivant en couple ou en trio. Dans le premier cas, des rayons X naîtraient de l’interaction entre le champ magnétique de l’étoile et celui de son disque. Ce seraient des événements rapides et énergétiques, et la fluorescence serait alors provoquée par des rayons X se réfléchissant sur le disque autour de l’étoile.

Dans le second cas, il faut évidemment un compagnon. Or, les astronomes estiment aujourd’hui que les étoiles Be naissent justement à la suite d’interactions au sein de couples stellaires. D’ailleurs, Gamma Cas possède bien un compagnon, de masse similaire au Soleil. Au départ, Gamma Cas était une étoile bien moins massive, mais son compagnon lui a transféré de la matière, ce qui l’a fait grossir et tourner beaucoup plus vite. Dans le même temps, le compagnon, lui, est devenu compact. S’il s’agit d’un cœur stellaire dénudé (une stripped star, étoile ayant perdu ses couches externes lors du transfert de matière), il pourrait émettre un vent qui entrerait en collision avec le disque de décrétion, le choc générant des rayons X.

Hélas, les observations contredisent les prédictions de ce modèle, qui a dû être abandonné. Si le compagnon est une étoile à neutrons ou une naine blanche, il pourrait attirer la matière du disque et celle-ci, en tombant vers lui, générerait des émissions X. Pour le cas de l’étoile à neutrons, les calculs précis entrent ici aussi en conflit avec les observations. Restent donc deux scénarios : les rayons X sont produits près de l’étoile massive ou bien près du compagnon de type naine blanche.

Un nouveau satellite nous donne la clé du mystère

Pour trancher, il faut mesurer le mouvement imprimé dans l’émission X. En effet, dans un couple stellaire, aucun repos : les deux astres se tournent autour dans une valse (quasi) éternelle. L’un s’approche quand l’autre s’éloigne mais l’étoile, dix fois plus massive que son compagnon, bouge dix fois moins. L’émission X est soit liée à l’étoile Be et donc bouge comme elle, soit liée au compagnon et donc bouge comme lui. Facile par conséquent de faire la différence ? En théorie oui, mais en pratique, moins, car les instruments en rayons X manquaient jusqu’ici de précision.

C’est là qu’intervient XRISM, fleuron de l’Agence spatiale japonaise, JAXA. Lancé fin 2023, ce satellite embarque un instrument, baptisé Resolve, très particulier : il est capable de mesurer la lumière un photon à la fois et, ainsi, de fournir des caractéristiques sur sa cible, notamment sa vitesse, avec une précision inégalée.

XRISM a visé Gamma Cas trois fois, en décembre 2024, février et juin 2025, à chaque fois pendant une demi-journée environ. Trois mesures à trois moments clés du mouvement orbital. Verdict : les rayons X du gaz ultra chaud tout comme la fluorescence associée au gaz plus froid suivent le mouvement d’un compagnon stellaire. Après un demi-siècle, les astronomes percent donc enfin le secret de ces rayons X inattendus.

Schéma d’une étoile Be et de son compagnon stellaire
Gamma Cas comporte une étoile de type Be, entourée d’un disque de matière. Une partie de cette matière s’échappe vers son compagnon et un second disque se forme autour de ce dernier. La matière finit par couler vers les pôles, où elle émet des rayons X. Une partie de ces rayons X est réfléchie par la surface de la naine blanche.
Yaël Nazé/Université de Liège, Fourni par l’auteur

Mystère résolu ? Oui et non. Depuis des décennies, on prévoit que des étoiles de type Be soient associées à des naines blanches, mais on n’en avait encore trouvé aucune qui ne fasse pas débat dans notre galaxie. XRISM révèle enfin où elles se cachent : chez Gamma Cas et ses semblables.

Cependant, les modèles prédisaient aussi que ces naines blanches devaient être non seulement nombreuses (elles accompagneraient de 30 à 50 % des étoiles Be), mais aussi préférentiellement associées aux étoiles Be de faible masse. On en trouve ici une fraction plus modeste (10 %) et plutôt chez des étoiles de masse élevée. Clairement, les interactions dans les systèmes binaires ne sont pas encore complètement comprises. Nous n’avons donc pas fini d’entendre parler de Gamma Cas et de ses cousines !

The Conversation

Yaël Nazé ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Après plus d’un demi-siècle, les astronomes percent les secrets d’une étoile mystérieuse – https://theconversation.com/apres-plus-dun-demi-siecle-les-astronomes-percent-les-secrets-dune-etoile-mysterieuse-278322

Sommes-nous vraiment programmés pour la paresse ?

Source: The Conversation – in French – By Nathalie André, Maitre de Conférences en Sciences du sport, Université de Poitiers

Depuis des décennies, la psychologie et les neurosciences invitent à considérer que, si les humains et les animaux cherchent naturellement à faire le moins d’efforts possible, c’est parce que faire des efforts serait désagréable.

Envisageons ici une autre interprétation : ce n’est pas l’effort en lui-même que les individus évitent, mais l’effort gaspillé – celui qui ne mène à rien ou dont les bénéfices ne justifient pas l’investissement. Cette vision, nous l’exposons dans un article co-écrit avec Roy Baumeister de l’Université de Harvard, Guido Gendolla de l’Université de Genève et Michel Audiffren de l’Université de Poitiers et publié en 2026 dans Neuroscience & Biobehavioral Reviews. Explications.

Comment avons-nous mis en évidence que c’est le gaspillage d’efforts que les individus évitent, pas l’effort lui-même ?

Pour étayer notre thèse, nous avons réalisé une synthèse critique de la littérature scientifique selon deux axes principaux. Le premier s’est intéressé au développement de l’enfant. Nous nous sommes dit que, si l’effort était intrinsèquement désagréable, ce rejet de l’effort devrait s’observer très tôt au cours du développement.

Les nourrissons et jeunes enfants ne manifestent aucune aversion spontanée à l’effort : ils s’y engagent librement, y associent plaisir et satisfaction, et n’apprennent à l’économiser que progressivement. L’exemple des bébés de 10 mois est particulièrement frappant : après avoir observé un adulte persévérer face à une tâche difficile, ils redoublent eux-mêmes d’efforts pour résoudre un problème.

Plus tard, vers 6 ans, les enfants sourient davantage après avoir réussi quelque chose de difficile que quelque chose de facile – comme si la résistance elle-même ajoutait de la valeur à la réussite. Si l’effort était intrinsèquement aversif, rien de tout cela ne serait possible.

Le second axe s’est concentré sur les études portant sur le « principe du moindre effort » chez l’animal et l’adulte. La préférence pour la voie la moins coûteuse n’émerge que lorsque les récompenses sont strictement équivalentes – et s’efface dès que les bénéfices justifient l’investissement.

Mieux, plusieurs études montrent que les individus préfèrent activement s’engager dans une tâche plutôt que de rester passifs, et que les gens occupés sont plus heureux que les gens oisifs, même lorsqu’on les force à s’activer.

Pourquoi ce constat est-il si important ?

Ce changement de perspective transforme notre compréhension de la motivation humaine. Il permet de résoudre ce que certains appellent le « paradoxe de l’effort » : s’il existe bien une loi biologique du moindre effort, alors comment expliquer que des millions de personnes s’engagent volontairement dans des activités exigeantes – sport intensif, apprentissage d’un instrument, études longues – et y trouvent du plaisir ?

Si l’effort est compris comme un coût neutre, comparable à une dépense d’argent, alors il devient logique que les individus acceptent de l’investir lorsque les gains en valent la peine.

Cette approche repositionne l’être humain comme un agent capable d’évaluer et de décider, plutôt que comme un organisme en lutte permanente contre une répulsion biologique à l’action. Elle permet aussi de mieux distinguer les situations ordinaires de désengagement – qui relèvent d’un calcul défavorable – des cas pathologiques, où une véritable aversion à l’effort peut apparaître.

Dans ce deuxième cas, cette réticence à l’effort repose sur des mécanismes neurobiologiques bien identifiés, notamment un déficit du système dopaminergique. La dopamine joue en effet un rôle central dans la motivation : elle renforce le sentiment de récompense et stimule la poursuite d’objectifs. Lorsqu’elle est produite en quantité insuffisante, l’effort devient véritablement désagréable et le désir de s’engager s’érode.

Quelles suites donner à cette recherche ?

Plusieurs questions restent ouvertes.

On comprend encore mal dans quelles conditions certaines personnes développent une véritable aversion à l’effort et quels mécanismes neurobiologiques sont impliqués. Le rôle du système dopaminergique est souvent évoqué, mais les recherches se sont surtout concentrées sur des situations où les récompenses sont externes. Les motivations intrinsèques – lorsque l’effort est recherché pour lui-même – restent encore peu étudiées.

Surtout, une question pratique se profile : et si, plutôt que de chercher à rendre les tâches moins pénibles – à l’école, au travail, dans le soin –, on cherchait avant tout à les rendre plus justifiées aux yeux de ceux qui les accomplissent ? Ce n’est pas la même chose. Et la différence pourrait changer beaucoup.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Nathalie André ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Sommes-nous vraiment programmés pour la paresse ? – https://theconversation.com/sommes-nous-vraiment-programmes-pour-la-paresse-278897