Vous perdez vos mots ? C’est tout à fait normal !

Source: The Conversation – France in French (2) – By Monica Baciu, Professeur Neurosciences Cognitives, Université Grenoble Alpes (UGA)

« Comment ça s’appelle déjà ? » Le mot est là. On le sent à notre portée, presque accessible, « sur le bout de la langue », mais impossible de le prononcer immédiatement. Alors on contourne, on reformule, on attend quelques secondes. Puis, souvent, le mot revient. Ce phénomène, très courant à partir du milieu de la vie, est généralement perçu comme un signe inquiétant du vieillissement. Pourtant, nos recherches en neurosciences cognitives racontent une histoire bien plus nuancée, et surtout bien moins pessimiste.


Depuis plusieurs années, nos travaux étudient la manière dont le cerveau vieillit et réorganise ses fonctions de langage. Les résultats obtenus depuis 2021 montrent que les difficultés à retrouver ses mots ne traduisent pas nécessairement un déclin global de la mémoire ou de l’intelligence. Elles reflètent surtout une transformation progressive des stratégies utilisées par le cerveau pour accéder au langage.

Contrairement aux idées reçues, les mots ne disparaissent pas de notre mémoire avec l’âge. Les connaissances restent globalement très solides, et le vocabulaire continue même souvent de s’enrichir grâce à l’expérience accumulée au fil des années. Ce qui change davantage, c’est la rapidité avec laquelle le cerveau accède à ces connaissances.

Parler est une action extrêmement sophistiquée

Pour comprendre ce phénomène, il faut rappeler que parler est une opération extrêmement sophistiquée. Lorsque nous produisons un mot, le cerveau doit d’abord activer son sens, par exemple l’idée d’un objet, d’une personne ou d’une action, puis retrouver sa forme sonore avant de préparer son articulation.

Dans nos travaux récents sur le vieillissement du langage, nous distinguons notamment deux dimensions essentielles.
La première est la dimension sémantique, c’est-à-dire le sens des mots, les connaissances et les associations construites par l’expérience. La seconde est la dimension phonologique, qui correspond aux sons permettant de prononcer les mots. Par exemple, lorsque vous prononcez le mot « chat », vous récupérez d’abord sa représentation mentale en mémoire, puis vous transformez cette représentation en une série de sons qui rend possible son articulation.

Avec l’âge, les systèmes liés au sens restent particulièrement robustes. En revanche, l’accès à la forme sonore exacte des mots devient parfois moins fluide, car plus vulnérable aux effets de l’âge. En somme, le cerveau retrouve bien l’idée du mot, mais sa récupération phonologique nécessite une mobilisation accrue des ressources cognitives. C’est précisément ce qui produit l’impression du « mot sur le bout de la langue ».

De nouvelles stratégies

Nos recherches menées depuis 2021 montrent cependant que le cerveau ne subit pas passivement ces changements. Il développe au contraire de nouvelles stratégies d’adaptation.

À mesure que les traitements rapides fondés sur les sons des mots deviennent moins efficaces, le cerveau s’appuie davantage sur les connaissances sémantiques, le contexte et l’expérience accumulée. Les mécanismes phonologiques et sémantiques ne sont pas mutuellement exclusifs et continuent de fonctionner en interaction. Toutefois, les modifications cérébrales associées au vieillissement sain semblent progressivement accroître la contribution des systèmes sémantiques, qui participent alors à la compensation des fragilités phonologiques.

Autrement dit, lorsque l’accès direct à un mot devient plus difficile, le cerveau compense en mobilisant davantage le sens et les associations d’idées. Cette réorganisation s’accompagne également d’une implication plus importante de systèmes liés à l’attention et aux organes de sens qui aident à sélectionner l’information pertinente.

Nos travaux plus récents montrent que ces adaptations ne concernent pas uniquement le langage lui-même. Elles reflètent une réorganisation plus interactive du fonctionnement cérébral au cours du vieillissement qui impacte notamment la mémoire et l’attention.

À partir d’environ 55 ans, nous observons des modifications progressives dans les réseaux cérébraux impliqués dans le langage et la communication. Cette réorganisation se manifeste également à l’échelle des réseaux cérébraux. Des travaux récents en magnétoencéphalographie (MEG) suggèrent notamment qu’il tend à regrouper davantage les représentations sémantiques en unités plus larges et plus stables en les associant à des représentations visuelles ou motrices. Pour reprendre notre exemple, le traitement du mot « chat », de sa récupération en mémoire à son articulation, serait davantage médié par l’image, le son ou le mouvement, pour faciliter le langage.

Nos recherches, menées ces trois dernières années, suggèrent également que ces changements répondent à une logique énergétique plus générale du cerveau. Avec le vieillissement, certaines connexions cérébrales longues et coûteuses, comme celles du système phonologique, deviennent plus vulnérables. En réponse, le cerveau tend à privilégier des circuits plus locaux, plus économes en énergie, des critères auxquels semblent répondre les systèmes liés au sens et à l’expérience.

Le vieillissement cérébral apparaît ainsi moins comme une dégradation brutale que comme une recherche permanente d’équilibre entre efficacité de traitement et économie d’énergie.

La réserve cognitive

Il est également important de souligner que cette évolution varie fortement d’un individu à l’autre. Certaines personnes conservent une grande fluidité verbale très tard dans la vie, tandis que d’autres présentent des difficultés plus précoces. Une partie de ces différences est liée à ce que les neurosciences appellent la réserve cognitive.

La réserve cognitive correspond à la capacité du cerveau à s’adapter aux changements et à mobiliser des stratégies alternatives. Elle est influencée par de nombreux facteurs comme le niveau d’éducation, les activités intellectuelles, les interactions sociales, l’activité physique ou encore le multilinguisme. Plus cette réserve est importante, plus le cerveau semble capable de compenser les effets du vieillissement.

C’est précisément cette diversité de trajectoires individuelles que nous étudions aujourd’hui afin de mieux comprendre pourquoi certains cerveaux restent particulièrement adaptatifs avec l’âge et d’identifier plus précocement les trajectoires de vulnérabilité grâce à l’intelligence artificielle et à l’analyse des réseaux cérébraux.

Ces travaux participent à une transformation plus large de la manière d’aborder la santé cérébrale. Aujourd’hui, les recherches visent de plus en plus à détecter les premiers signes de fragilité avant l’apparition de troubles cognitifs plus importants. Par exemple, l’augmentation des sensations de « mot sur le bout de la langue » précède des difficultés cognitives mesurables dans d’autres domaines cognitifs. C’est dans ce contexte qu’émergent les centres de santé du cerveau, qui développent des approches de prévention fondées sur l’identification précoce des individus qui pourraient ressentir des ralentissements de leurs compétences cognitives, mais sans que les mesures objectives montrent de déficit de ces fonctions.

En conclusion, lors du vieillissement cognitif sain, le mot finit presque toujours par revenir. Et lorsqu’il tarde un peu, cela ne signifie pas forcément que le cerveau perd ses capacités. Cela peut simplement indiquer qu’il est en train de modifier ses stratégies pour continuer à fonctionner autrement.

The Conversation

Monica Baciu a reçu des financements de l’ANR et du CNRS (programmes Défi 80|PRIME 2022).

Clément Guichet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Le rôle des ressources humaines est-il d’aider les employés ? Voici ce que les jeunes professionnels doivent savoir

Source: The Conversation – in French – By Jason Walker, Program Director & Associate Professor Master of Psychology Health and Wellness & Master of Industrial-Organizational Psychology, Adler University

Au début de votre carrière, on vous donnera sans doute le conseil suivant : « Si quelque chose ne va pas, adressez-vous aux RH. » Ce conseil peut sembler pratique et rassurant, mais il ne tient pas compte de certaines nuances.

Une leçon que beaucoup apprennent tardivement, souvent à leurs dépens, est que les ressources humaines ne sont pas conçues pour défendre les intérêts individuels des employés. Leur fonction première est de protéger l’organisation pour laquelle elles travaillent.

Il ne s’agit pas là d’une critique à l’encontre des professionnels des RH. La plupart d’entre eux sont bien intentionnés, prévenants et soucieux de l’équité et du bien-être des employés.


25-35 ans : vos enjeux, est une série produite par La Conversation/The Conversation.

Chacun vit sa vingtaine et sa trentaine à sa façon. Certains économisent pour contracter un prêt hypothécaire quand d’autres se démènent pour payer leur loyer. Certains passent tout leur temps sur les applications de rencontres quand d’autres essaient de comprendre comment élever un enfant. Notre série sur les 25-35 ans aborde vos défis et enjeux de tous les jours.

La question ne porte pas tant sur les individus que sur la structure organisationnelle. La fonction principale des RH consiste à gérer les risques organisationnels, ce qui implique notamment de réduire les risques juridiques, de garantir la conformité aux exigences des organismes de réglementation, de recruter et de licencier des employés, ainsi que de gérer les problèmes internes.

Les organismes professionnels reflètent cette vision. La Society for Human Resources Management, le plus grand organisme professionnel de ressources humaines au monde, définit clairement que les RH sont responsables de la conformité, de la gestion des risques liés au personnel et de l’efficacité organisationnelle.

La mission première des RH n’est pas de protéger les intérêts individuels des employés lorsque ceux-ci entrent en conflit avec ceux de l’organisation.

Si le bien-être et la performance des employés sont en phase avec les objectifs de l’organisation, les RH peuvent se révéler extrêmement utiles. Mais lorsque ces intérêts divergent, ce sont généralement les priorités de l’organisation qui priment. Il est essentiel de le comprendre très tôt pour bien mener sa carrière.

Les ressources humaines ne sont pas neutres

Les jeunes professionnels ont tendance à croire que les RH représentent un médiateur neutre chargé de résoudre les conflits dans l’entreprise, mais ce n’est pas le cas.




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Dans la pratique, les RH sont intégrées à la hiérarchie de l’organisation. Ses responsables relèvent habituellement de la direction générale et leur performance est évaluée en fonction de leur capacité à gérer efficacement les risques institutionnels.

En raison de cette position structurelle, les professionnels des RH doivent trouver un équilibre entre les préoccupations des employés et les risques juridiques, financiers et réputationnels de l’entreprise.

Lorsque les conflits portent sur des problèmes interpersonnels courants ou des malentendus concernant les politiques, les RH peuvent intervenir et les résoudre rapidement. Mais lorsque les plaintes visent des employés très productifs ou des cadres supérieurs, la situation peut se compliquer.

Selon des études, les employés qui génèrent des revenus, apportent du prestige ou exercent une influence bénéficient d’une protection de la part de la direction, même lorsque leur comportement est préjudiciable, car ils sont perçus comme des atouts précieux pour l’organisation.

Prendre parole peut comporter des risques

Ces dernières années, de nombreuses organisations ont mis en place une culture visant à « libérer la parole », encourageant leurs employés à signaler tout comportement répréhensible.

En principe, ces initiatives témoignent d’un engagement en matière de responsabilisation. Les données révèlent toutefois une réalité plus complexe.

Selon l’enquête mondiale sur l’éthique de 2023, près de la moitié des employés ayant dénoncé un comportement répréhensible ont déclaré avoir subi des représailles par la suite.

Celles-ci ne sont pas toujours explicites. Elles peuvent se traduire par une réduction des opportunités d’évolution professionnelle, une exclusion des projets importants, une détérioration des relations professionnelles ou des évaluations de performance négatives.

Même lorsque les représailles sont subtiles ou indirectes, leurs répercussions peuvent se propager à l’ensemble de l’organisation. Lorsque des collègues constatent que le fait d’exprimer des préoccupations entraîne des représailles, ils sont moins enclins à le faire à leur tour. Il en résulte un effet de musellement qui diminue le signalement des fautes professionnelles, malgré l’existence de mécanismes officiels.

Si dénoncer les fautes professionnelles reste important, il est judicieux de comprendre les risques et les mesures de protection existantes avant de le faire.

Les enquêtes internes protègent l’institution

Les enquêtes internes sont un autre exemple du rôle structurel des ressources humaines. Il s’agit de procédures officielles menées par les RH lorsque quelqu’un dénonce une faute professionnelle, un cas de harcèlement ou de violation des règles.

Elles visent généralement à déterminer si les politiques internes ou les obligations légales ont été violées. Dans la pratique, la question qui se pose souvent est : « Quelqu’un a-t-il enfreint les politiques ? », plutôt que : « Quelqu’un a-t-il subi un préjudice ? »

Les professionnels des RH sont généralement chargés de réaliser des enquêtes internes. Si beaucoup d’entre eux possèdent une solide expérience en matière de relations avec les employés, la plupart n’ont reçu aucune formation officielle en matière d’enquêtes.

Par conséquent, les investigations sont souvent menées par des personnes dont l’expertise réside davantage dans la gestion des ressources humaines que dans les méthodes d’enquête.

Les études consacrées aux systèmes de conformité dans les entreprises démontrent que les procédures internes visent généralement à garantir la validité juridique des décisions et à limiter la responsabilité de l’organisation, plutôt qu’à défendre les intérêts des employés.




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Autrement dit, dès qu’un problème sur le lieu de travail fait l’objet d’une enquête officielle, le processus est souvent dicté par des considérations liées aux risques juridiques et organisationnels.

Les ressources humaines peuvent néanmoins être un allié

Cela ne signifie pas pour autant que les RH doivent être perçues comme des ennemis. Dans les organisations où la direction accorde la priorité à l’éthique, à la sécurité psychologique, à la responsabilité et à l’équité, le service des ressources humaines peut devenir un allié.

Les RH définissent notamment les politiques qui délimitent les comportements inacceptables, mettent en place des programmes de formation pour les expliquer aux employés et établissent des canaux de signalement pour les plaintes.

Cependant, même les professionnels des RH les plus engagés agissent dans le cadre d’un mandat structurel visant à protéger leur institution. Comprendre cette distinction permet d’aborder les défis rencontrés au travail avec des attentes claires.


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Si l’on souhaite faire part de ses préoccupations aux ressources humaines, il peut être utile de consigner minutieusement les incidents, de bien comprendre les politiques de l’entreprise et de connaître les droits des salariés. Il faut également savoir reconnaître les cas où il peut être nécessaire de recourir à des canaux de signalement externes et se familiariser avec ces procédures.

Dans la mesure du possible, il faut essayer de résoudre les problèmes à un stade précoce, avant qu’ils ne deviennent des dossiers officiels traités par les RH. Une fois qu’une affaire est prise en charge par les RH, l’accent est souvent mis sur la documentation de la situation et la gestion des risques juridiques ou organisationnels.

En comprenant comment les organisations fonctionnent réellement, on ne gère plus sa carrière en se basant sur des suppositions et on peut le faire de manière plus stratégique.

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Jason Walker ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

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Violences sexuelles sur mineurs : deux siècles de bruit médiatique et d’inertie

Source: The Conversation – in French – By Anne-Claude Ambroise-Rendu, Professeur d’histoire contemporaine, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Malgré les révélations qui éclatent régulièrement dans l’actualité à leur sujet, les violences sexuelles sur mineurs restent invisibilisées dans la société, et la protection au quotidien des enfants et des adolescents reste défaillante. Remise en perspective de cette inertie, qui persiste face à la libération de la parole, alors que des associations continuent de se mobiliser chaque semaine en mémoire de la jeune Lyhanna, retrouvée morte dans le Gers, le 4 juin 2026.


La déferlante médiatique du traitement de l’affaire Lyhanna témoigne de l’incapacité qui est toujours et encore celle de notre société à entendre, à voir et donc à répondre à la question des violences sexuelles exercées sur les mineurs.

Elle rappelle aussi ce qu’ont été les flux et les reflux qui ont marqué l’histoire des révélations médiatiques de ces violences. Pour spectaculaires qu’elles aient été, elles ont eu peu d’effets pratiques quant à la protection au quotidien des enfants et adolescents.

Des victimes effacées par le bruit médiatique ?

Ce crime et sa découverte provoquent la stupeur pourtant, la « révélation » n’est pas inédite.

Déjà, le 19 août 1988, au journal télévisé de 20 heures sur Antenne 2, la journée d’information sur les violences sexuelles subies par les enfants impulsée par Hélène Dorlhac, secrétaire d’État à la famille, était annoncée par Christine Ockrent en ces mots, sur un ton grave :

« Il faut en parler, il faut oser en parler, malgré la gêne, les tabous et le risque aussi de briser des silences qui ne sont pas toujours ceux de l’ignorance. Les enfants aussi sont victimes des perversités et des violences sexuelles dans des proportions qu’on ose à peine imaginer : une fille sur quatre, un garçon sur huit. »

Après les évocations régulières, faites par la Gazette des tribunaux, au début du XIXᵉ siècle, des affaires de criminalité sexuelle sur mineurs, la fin du siècle donnait au sujet, par la voie de la presse généraliste et notamment de la presse populaire, une visibilité réelle. Autour de 1898 et du vote de la loi sur la répression des violences, voies de fait, actes de cruauté et attentats commis envers les enfants, les récits d’abus sexuels et d’incestes se multipliaient dans les colonnes de faits divers, conjuguant euphémisme et moralisme sans s’intéresser de près aux victimes de ces actes « immoraux » et « odieux ».

Interview d’Anne-Claude Ambroise-Rendu sur la littérature et la prise de conscience des violences sexuelles sur mineurs (Association Stop aux violences sexuelles, 2017).

Outre que le soupçon pesait très lourd alors sur la parole de l’enfant, les effets à long terme du crime n’étaient guère envisagés. De surcroît, les journaux privilégiaient nettement les affaires sanglantes, et donc les viols suivis d’assassinats, et passaient encore assez largement sous silence l’ordinaire plus quotidien des violences sexuelles perpétrées dans le cadre supposé protecteur des relations familiales ou de voisinage, c’est-à-dire l’attentat à la pudeur sans violence.

Les deux premiers tiers du XXᵉ siècle ne dérogent pas à cette règle de l’ellipse, qui élimine en quelque sorte les victimes de la scène d’un drame avant tout perçu comme une atteinte à la morale sociale et à l’honneur, et les médias abordent même sensiblement moins le sujet. Néanmoins, en 1948, le Monde, relatant le viol et le meurtre d’une petite fille de 9 ans, reconnaît que le « drame [est] hélas assez banal en soi ».

Mais cette banalité-là reste encore largement liée au meurtre : la pédocriminalité n’est pas clairement identifiée comme telle par la presse.

Le tournant des années 1980

Radio et télévision entrent en lice à la fin des années 1970 et se font l’écho du vaste débat qui anime une partie de la société. En libérant la parole et les corps, les années qui suivent Mai-68 marquent une rupture incitant les médias à explorer les silences de l’intimité et à dénoncer les tabous.

La publicité nouvelle faite à la pédophilie et à sa défense prend une dimension politique : en l’inscrivant dans une remise en question globale et radicale de l’ordre social et moral, les défenseurs d’une pratique pédophile exempte de violence et de contrainte tentent de lui attribuer une légitimité et d’en faire une véritable culture. Les enfants ont aussi droit à la sexualité, clament-ils, donnant de fait davantage de visibilité à la question.

Le climat change nettement avec les années 1980 : la famille est revalorisée et la protection de l’enfance redevient un souci majeur. Les voix dissidentes des années précédentes se taisent peu à peu.

En 1986, lors des débats des Dossiers de l’écran, Alain Gérôme donne directement et conjointement la parole à trois femmes ayant été victimes de pères ou de frères incestueux ou ayant dénoncé les agissements d’un époux incestueux, parmi lesquelles Eva Thomas qui vient de publier le Viol du silence, et à des téléspectateurs aux avis partagés. Le standard téléphonique SVP 11 11 est submergé par une véritable « avalanche de témoignages », la plupart dénonciateurs. Le lendemain, la presse écrite tout entière donne un très large écho à ce moment télévisuel, annonçant : « La honte a changé de camp. »

Après l’émission de Mireille Dumas Bas les masques sur l’enfance violée, en avril 1995, éclate l’affaire Dutroux et la dramatisation des propos médiatiques s’accentue notablement. Les médias découvrent le marché de la pédophilie (baby porno, tourisme sexuel, etc.), et la presse et la télévision affermissent inexorablement les liens entre actes pédophiles et violence meurtrière en amalgamant assassins et violeurs.

Les développements de l’affaire d’Outreau (2004-2005), dans laquelle 13 accusés sur 17 sont finalement blanchis, incitent les médias à un revirement, véritable contre-déferlante médiatique : la parole de l’enfant est l’objet de nouvelles prudences, voire d’un retour en force du soupçon, l’expertise psychiatrique est relativisée, la magistrature critiquée et la question de l’erreur judiciaire, si présente au XIXᵉ siècle, est revivifiée.

À partir de 2017, les vagues successives des différents #MeToo (#BalanceTonPorc, #MeTooinceste) et, en 2020 et 2021, la publication successive du Consentement, de Vanessa Springora, et de la Familia Grande, de Camille Kouchner, relancent la dynamique de la « révélation ».

Une inertie face aux violences sexuelles

Après des décennies d’une médiatisation faite de flux et de reflux, l’ordinaire des violences sexuelles est encore largement invisibilisé. Pour un meurtre qui défraie la chronique, des milliers de cas de violences sexuelles beaucoup plus ordinaires ne passent pas la rampe de l’exposition médiatique, même lorsqu’elles sont révélées à la justice.

Tout se passe souvent comme, si en dépit de l’histoire, du Code pénal et de l’indignation générale que suscitent ces actes, la violence extrême et la brutalité létale demeuraient la mesure étalon du crime. Les institutions ne sont pas seules en cause parce qu’elles témoignent, telles qu’elles sont, de la répugnance du « système » à affronter ce qui n’est pas seulement une question, mais bien un problème.

L’attentat à la pudeur a bien été qualifié de crime dès 1810, crime précisé et élargi en 1832 avec l’attentat sans violence sur mineur, mais l’exercice de la justice n’étant pas toujours fidèle à l’esprit du Code pénal, ces affaires judiciaires ont été régulièrement traitées soit avec répugnance, soit avec négligence.

La croissance des dénonciations depuis les années 1980, dans le contexte d’un élargissement général du champ des comportements sanctionnés, et l’augmentation des condamnations pour viol montrent qu’il ne se passe pas rien et que les choses avancent. Reste qu’aujourd’hui encore 86 % des plaintes sont classées sans suite, chiffre qui témoigne de la difficulté de la police comme de la justice à entendre la parole des plaignant·es et à la considérer comme un élément susceptible d’établir la réalité du crime.

La législation a n’est pas seule en cause, même si, depuis le Code pénal de 1810, les lois, y compris celles de la République, sont rédigées et votées par des hommes, pour des hommes. La loi de juillet 1989, allongeant les délais de prescription pour les crimes sexuels sur mineurs, a été portée par des femmes de gauche : Michèle André, Denise Cacheux, Frédérique Bredin et Yvette Roudy, soutenues par Roselyne Bachelot.

Et la législation sur les violences sexuelles sur mineurs a connu des ratés évidents : la loi de décembre 1980 redéfinissant le viol et le code de 1994 ont marqué une régression par rapport au code de 1810 en transformant le crime d’attentat à la pudeur sans violence en délit d’atteinte sexuelle. Mais c’est surtout la mise en œuvre qui pèche, c’est-à-dire la prise en compte effective et pratique par la justice et l’ensemble du corps social de cette criminalité.

La pensée dominante crée un effet de système qui, d’une part, renforce la possibilité de l’emprise et, d’autre part, contribue à la tolérance de la délinquance sexuelle : cet effet s’appelle la domination masculine. Une domination valorisant historiquement une sexualité masculine prédatrice et conquérante qui se manifeste des blagues sexistes au viol et, profondément incorporée par les individus hommes et femmes, fait le lit des abus.

The Conversation

Anne-Claude Ambroise-Rendu ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Violences sexuelles sur mineurs : deux siècles de bruit médiatique et d’inertie – https://theconversation.com/violences-sexuelles-sur-mineurs-deux-siecles-de-bruit-mediatique-et-dinertie-285500

« Je vais engager un tueur à gages » : la toxicité de nature criminelle dans les jeux vidéo en ligne

Source: The Conversation – in French – By Thomas Burelli, Professeur en droit, Section de droit civil, Université d’Ottawa (Canada), membre du Conseil scientifique de la Fondation France Libertés, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Des menaces de mort explicites, des insultes racistes et du harcèlement grave demeurent présents dans League of Legends, l’un des jeux vidéo les plus populaires au monde, malgré leur interdiction par la loi et par Riot Games.


Alors que la partie de jeu vidéo en ligne vient de se terminer, des joueurs commentent les statistiques et leurs erreurs ou réussites. Jusqu’à ce que l’un d’eux, visiblement excédé par la tournure des évènements, lance : « i hire hitman on you/watch back irl » (« Je vais engager un tueur à gages/fais gaffe à toi dans la vraie vie) ». Non il ne s’agit pas de fiction : nous avons personnellement fait l’expérience de menaces de mort directes et explicites sur le célèbre jeu en ligne League of Legends de la compagnie Riot Games.

Les menaces extrêmes côtoient en fait une foule de comportements problématiques, allant du harcèlement aux propos racistes, sexistes ou homophobes, en passant par les appels au suicide. Cela fait partie du quotidien de nombreux joueurs de jeux vidéo en ligne. Il est néanmoins très difficile d’évaluer avec précision l’ampleur de ces phénomènes dans la mesure où les plates-formes ne partagent pas toujours publiquement les données relatives à la modération.

La persistance de ces comportements nous interpelle dans la mesure où il s’agit de crimes, au sens du droit pénal, dans la plupart des pays à travers le monde. Il s’agit également de comportements qui sont en général explicitement interdits par les plates-formes de jeu dans leurs conditions générales de vente.

En tant que professeur et doctorant spécialisés en droit des jeux vidéo à l’Université d’Ottawa, cette situation nous apparaît totalement inacceptable et particulièrement risquée pour une plate-forme de jeu en ligne.

Un système opaque

Il existe bien des mécanismes pour dénoncer les joueurs qui adoptent des comportements répréhensibles.

Le traitement des plaintes est néanmoins déconcertant : d’une part, les victimes ne sont pas nécessairement tenues informées par l’opérateur du jeu d’éventuelles sanctions qui seraient prises contre les auteurs de menaces de mort. D’autre part, il est possible d’observer que les comptes des auteurs ne sont pas systématiquement fermés.

En d’autres termes, Riot Games semble, dans une certaine mesure, tolérer que des auteurs d’infractions pénales continuent de jouir de sa plate-forme.




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Un conflit d’intérêts préoccupant

Selon Riot Games, les comportements véritablement problématiques ne concerneraient qu’une infime minorité de joueurs :

« Les données montrent que seuls 5 % des joueurs se comportent de manière perturbatrice systématiquement […]. Mais les 95 % restants sont des joueurs réguliers qui perdent leur sang-froid de temps à autre. » (Traduction libre)

Or, Riot Games ne communique pas sur le volume des comportements problématiques et le nombre de personnes affectées. Selon certaines estimations, ce 5 % en question représenterait tout de même plus de 6 millions de joueurs à travers le monde.

Mais de façon plus préoccupante, nous sommes contraints de croire sur parole une compagnie qui, en matière de comportements abusifs, n’a aucun intérêt à être transparente afin de préserver sa réputation, d’autant plus si les statistiques ne sont pas flatteuses.

Un problème minimisé

Les études scientifiques sur le sujet ainsi que les sondages auprès des joueurs viennent par ailleurs nuancer les affirmations de Riot Games. Selon une étude scientifique publiée en 2024, les discours haineux et les menaces de mort sont respectivement présents dans 3,4 % et 7 % des matchs analysés (à l’échelle mondiale des dizaines de millions de matchs ont lieu chaque jour).

Par ailleurs, Riot Games met l’emphase sur la fréquence des comportements et non sur leur nature pour les qualifier de problématiques.

Doit-on en conclure que des menaces de mort par des joueurs qui « perdent leur sang-froid de temps en temps » seraient acceptables ? Et que signifie de temps en temps ? Une fois par semaine ? Une fois par mois ? Riot Games met ainsi sur un pied d’égalité tous les comportements problématiques, ceux qui ne sont pas illégaux (la triche, le sabotage, etc.) et les comportements interdits par la loi (les menaces de mort, les insultes à caractère haineux, etc.).

Ceci est extrêmement problématique, car ces comportements ne sont pas équivalents.


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Le désintérêt de Riot Games

Nous avons demandé à un responsable de la compagnie Riot Games pourquoi les comportements toxiques criminels tels que les menaces de mort ne font pas l’objet de sanctions strictes et dissuasives pour les joueurs (par exemple une exclusion permanente du jeu). Voici sa réponse : « Pensez-vous qu’il est approprié de bannir définitivement quelqu’un la première fois qu’il est toxique dans le chat ? » (Traduction libre). Encore une fois, il est question de la fréquence des actes et non de leur nature et de leur gravité.

Un autre responsable de Riot Games a déclaré publiquement : « Les menaces de mort et le harcèlement direct sont bien sûr interdits et constituent des problèmes relativement marginaux. Je m’attendrais également à ce que ces questions soient principalement traitées en privé » (Traduction libre).

Quand bien même il s’agirait de comportements « nichés » (ce que les données contredisent), ce qui importe, c’est la gravité des actes et l’importance qui leur est donnée. En l’occurrence, d’autres comportements répréhensibles, comme la triche, sont traités de façon beaucoup plus sérieuse par Riot Games.

Dans ces circonstances, de nombreux joueurs ne prennent pas au sérieux les conséquences associées aux comportements toxiques criminels. Ils savent que, d’une manière ou d’une autre, ils pourront continuer à jouer.

Quel risque pour les plates-formes ?

Les comportements problématiques qui ont cours dans les jeux de la compagnie Riot Games sont en général peu connus du grand public. En effet, contrairement aux réseaux sociaux, ces comportements ont lieu dans le cadre de parties impliquant un nombre restreint de participants. S’ils ne sont pas enregistrés par les joueurs au moyen de photos ou d’impression écran, ils disparaissent une fois la partie terminée.

Cependant, à mesure que les sports électroniques se popularisent, que les compétitions se multiplient et que les médias généralistes s’y intéressent, les risques réputationnels pour une compagnie comme Riot Games augmentent. Ces risques sont liés à la fois à la présence de ces comportements et aux manières par lesquelles Riot Games décide de les traiter.

La récente fusillade survenue dans une école secondaire de Tumbler Ridge illustre les risques. OpenAI détenait des informations sur les intentions de la tireuse alléguée, mais n’a pas prévenu les autorités publiques. OpenAI a dû s’expliquer auprès des autorités canadiennes et fait aujourd’hui l’objet de poursuites par les familles des victimes. La situation est similaire avec Riot Games, qui détient des données relatives aux menaces de mort sur sa plate-forme, mais n’agit pas toujours en conséquence.




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Quels recours pour les joueurs qui subissent ces comportements ?

Les comportements toxiques criminels sont devenus pour beaucoup de joueurs des comportements qui font en quelque sorte partie du jeu. Ils ont été normalisés et certains joueurs y sont désensibilisés. Il est néanmoins important, selon nous, de ne pas les accepter et de faire comprendre à une compagnie comme Riot Games qu’elle doit en faire plus.

Pour cela, les joueurs peuvent documenter les cas de toxicité criminelle auxquels ils sont confrontés. Il est pertinent de les communiquer à la plate-forme, même si les démarches peuvent être fastidieuses et ne pas mener à des sanctions efficaces. Afin de faire pression sur la plate-forme et de sensibiliser le grand public à ces enjeux, ces comportements peuvent être partagés publiquement sur les réseaux sociaux. Ceci pourrait encourager les plates-formes à agir afin de préserver leur réputation.

Finalement, il est possible d’envisager des actions collectives dans les territoires qui autorisent ce type de recours. Des joueurs ayant subi des comportements toxiques criminels pourraient ainsi se regrouper afin de tenter d’obtenir une réparation de la part des plates-formes. Notons que les actions collectives dans le domaine des jeux vidéo se multiplient ces dernières années : à propos des potentiels effets néfastes des jeux vidéo sur la santé des enfants, ou encore à propos de la protection des données personnelles des joueurs.

La Conversation Canada

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. « Je vais engager un tueur à gages » : la toxicité de nature criminelle dans les jeux vidéo en ligne – https://theconversation.com/je-vais-engager-un-tueur-a-gages-la-toxicite-de-nature-criminelle-dans-les-jeux-video-en-ligne-283856

Des mobilités quotidiennes à deux vitesses : ce que révèlent les durées de déplacement en France

Source: The Conversation – France (in French) – By Emmanuel Munch, Chrono-urbaniste, Université Gustave Eiffel

L’étude des budgets-temps de transport entre 1976 et 2020 met en évidence deux trajectoires opposées : la France des vitesses subies et l’Île-de-France des vitesses choisies. Ces dynamiques interrogent la portée sociale et territoriale de la transition des mobilités, entre inégalités d’accès à la vitesse et émergence d’un privilège du ralentissement.


Les pratiques de mobilité disent beaucoup sur nos sociétés. Le nombre de déplacements, leur durée, leur distance et leur régularité sont autant d’indicateurs des modes de vie et de l’organisation des territoires. Depuis vingt ans, crises écologiques, sociales et économiques viennent les bouleverser. La crise des gilets jaunes en 2018 a notamment mis en lumière une fracture sociale autour de la mobilité : les métropoles privilégient les modes doux et les transports publics, tandis que les périphéries restent dépendantes de la voiture.

Cette opposition n’est pas nouvelle. Paris et les grandes villes ont souvent été à l’avant-garde des nouvelles normes de mobilité, tandis que le reste du territoire s’adapte. L’étude des budgets temps de transport (BTT) – la durée quotidienne consacrée aux déplacements – permet d’objectiver cette fracture.




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La constante du temps de transport… en théorie

Depuis les années 1970, le BTT est considéré comme relativement stable : on parle de la conjecture de Zahavi, selon laquelle les individus consacrent environ une heure par jour à se déplacer, quels que soient le pays ou le niveau de développement des transports. Cette « constante » est toutefois critiquée. En effet, elle masque les différences sociales et territoriales et dépend fortement des méthodes statistiques utilisées.

Table 1 : Évolution de la mobilité quotidienne individuelle en France

Entre 1982 et 2008, en France, la vitesse moyenne augmentait, passant de 19 à 27 km/h. Simultanément, les distances parcourues augmentaient aussi de 17,4 à 25,2 km, mais le BTT restait stable autour de 55 minutes.

Les gains de vitesse ont donc été convertis en déplacements plus longs, mesurés en kilomètre, et non en temps gagné. Ceci confirmant la conjecture de Zahavi, à un niveau agrégé.

Un ralentissement subi à l’échelle nationale

Depuis 2010, cette tendance s’inverse : la vitesse des déplacements stagne, voire baisse légèrement (de 27 à 26 km/h), tandis que le BTT augmente (+ 10 %). Les Français doivent donc aller plus loin pour leurs activités quotidiennes, dans un contexte de recomposition modale : la voiture perd du terrain, tandis que transports publics et marche se renforcent.

Les catégories sociales les moins favorisées et les plus dépendantes de l’automobile subissent particulièrement ce ralentissement. Les ouvriers et artisans-commerçants voient leur temps de déplacement quotidien augmenter de 13 à 17 %, tandis que les cadres maintiennent ou réduisent leur temps grâce à une meilleure accessibilité aux emplois et aux loisirs, via les transports collectifs.

En Île-de-France, un ralentissement plus choisi

Les inégalités d’accès aux emplois et aux transports collectifs révèlent à peu près la même logique en Île-de-France. Cependant, la dynamique globale diffère assez nettement : la densité urbaine limite la vitesse, aux alentours de 10 à 12 km/h, et le BTT y est historiquement plus élevé (de 1,25 à 1,5 heure).

Tableau 2 : Évolution de la mobilité quotidienne individuelle en Île-de-France

Entre 2010 et 2020, on observe un léger recul des temps et des distances de déplacement. C’est le signe d’une adaptation des habitants : relocalisation des activités en proximité, développement du vélo et de la marche. Ici, le ralentissement y prend la forme d’un choix, soutenu par les politiques de mobilité durable, incarnée par la figure du cadre francilien à vélo ou plus généralement du citadin aux pratiques de consommation locales.




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Vers une nouvelle fracture territoriale et sociale

Ces dynamiques révèlent que la fin de la course à la vitesse n’est pas neutre socialement. Les cadres et les catégories aisées bénéficient du ralentissement, en choisissant la proximité et des modes doux. Les plus précaires, eux, continuent de subir la mobilité : plus loin, plus longtemps, avec moins d’alternatives.

La « France à deux vitesses » se matérialise aujourd’hui dans les pratiques de mobilité. La vitesse, jadis symbole de progrès, devient un marqueur d’inégalités. La lenteur, autrefois contrainte, peut devenir un privilège lorsqu’elle est choisie.

Comprendre cette transformation est crucial pour imaginer une transition écologique qui ne creuse pas encore davantage les écarts entre ceux qui peuvent choisir la proximité et ceux qui subissent le ralentissement.

The Conversation

Emmanuel Munch est vice-président de Tempo Territorial et membre de la Déroute des Routes.

Laurent Proulhac ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Des mobilités quotidiennes à deux vitesses : ce que révèlent les durées de déplacement en France – https://theconversation.com/des-mobilites-quotidiennes-a-deux-vitesses-ce-que-revelent-les-durees-de-deplacement-en-france-284894

Comment peut-on faire de la science avec et pour la société ? Ce que révèle une enquête au cœur des collectifs

Source: The Conversation – France in French (2) – By Max Bouyssières, Chargé de projet Observatoire Science Avec et Pour la Société (SAPS), Université Fédérale Toulouse Midi-Pyrénées

En impliquant des citoyens dans la production de connaissances, les frontières entre la science et la société se redéfinissent. Charlène Rivière, Fourni par l’auteur

Associer scientifiques et citoyens pour produire des connaissances : l’idée séduit, voire enthousiasme. Mais comment ces collectifs fonctionnent-ils réellement ? Une enquête, menée en Occitanie, lève le voile.


Les recherches menées avec la société sont-elles l’affaire de tous ? Que disent réellement les faits ? Notre enquête, portant sur des projets de recherche menés avec des structures diverses – principalement des associations, des entreprises et des collectivités –, montre que les femmes scientifiques y sont très majoritairement engagées. Les collectifs observés sont en outre largement construits à partir de liens interpersonnels préexistants. Si une part importante du travail de recherche est souvent menée en commun, tous ces acteurs ne prennent pas en charge les mêmes tâches. L’enquête révèle en effet que, bien que les orientations soient souvent discutées collectivement, l’analyse des données recueillies demeure par exemple largement assurée par les scientifiques. Pourtant, ces formes de production de connaissance sont diverses et il serait probablement vain de tenter de les enfermer dans un cadre unique.

Alors, pourquoi et comment s’organise un tel partage ? Pour répondre à cette question, nous avons étudié la façon dont ces collectifs fonctionnent, et dans quelles conditions.

Faire de la science « avec et pour » la société : de quoi parle-t-on ?

Les sciences et les recherches participatives remontent bien au-delà de l’époque contemporaine, et correspondent à l’engagement d’acteurs non scientifiques de métier dans la production de connaissances. Au Japon, par exemple, les dates de floraison des cerisiers – sakura – sont consignées depuis plus de mille ans par des habitants et des érudits. Aujourd’hui, ces démarches prennent des formes variées, allant de la collecte citoyenne de données à la participation à d’autres étapes de la recherche.

Par exemple, Vigie-Nature mobilise des volontaires pour suivre la biodiversité à l’échelle internationale ; Galaxy Zoo permet à des internautes de classer des galaxies à partir d’images astronomiques ; en France, le projet La Grande Synchr’EAU mobilise également des citoyens pour mesurer simultanément la qualité de l’eau et produire des données scientifiques à grande échelle.

Nous sommes confrontés à une grande diversité de pratiques, allant du simple recueil de données jusqu’à la définition conjointe des questions de recherche, des méthodes, de l’analyse des résultats et de leur valorisation. Elles interrogent le partage qui a pu être établi entre « sachant » et « non sachant », « théoriciens » et « praticiens », dans la période contemporaine, qui a vu fortement se développer l’activité scientifique sous la forme de disciplines très diverses et de plus en plus spécialisées.

Ouvrir la « boîte noire » des collectifs producteurs de connaissances

Notre enquête, conduite à Toulouse, repose sur l’analyse de 21 réponses recueillies par questionnaire auprès des 53 (co)porteurs et référents de 29 projets de corecherche menés très largement en Occitanie. Elle dresse un panorama des pratiques et des ressentis de ces acteurs. Leurs projets mobilisent 54 organisations non académiques et 34 laboratoires de recherche.

Dispersion des 88 organisations qui composent les 29 collectifs de corecherche, lauréats des deux dispositifs étudiés, selon leur statut académique ou non-académique.
Fourni par l’auteur

Ces projets abordent 7 grandes thématiques : « Agroécologie, alimentation et pratiques alimentaires », « Santé, corps et contexte », « Participation, gouvernance et aide à la décision », « Apprentissages, transmission et appropriation des savoirs », « Habiter, territoires et transitions locales », « Humanités, imaginaires et récits contemporains » et « Milieux naturels et dynamiques écologiques ».

Deux premiers constats émergent de l’enquête :

Des collectifs issus de relations antérieures : la moitié des répondants indiquent que leurs collectifs de co-recherche se sont formés à partir de liens interpersonnels préexistants, très souvent entre femmes : des liens professionnels datant d’au moins un an.

Une présence féminine importante : environ deux tiers des enquêtés sont des femmes, un pourcentage qui nécessite une analyse plus approfondie pour en évaluer la significativité car il pourrait seulement s’agir d’une représentativité disciplinaire et institutionnelle due au pourcentage élevé de Maîtres de Conférences qui sont des femmes dans le domaine des Sciences Humaines et Sociales.

Comment les rôles sont-ils répartis ?

Dans la lignée du rapport de recherche sur le projet Initiatives de recherches collaboratives Toulouse – porté par la Maison des sciences humaines et sociales de Toulouse de 2018 à 2022 et visant à recenser et mieux comprendre les collaborations entre sciences et « société civile non marchande » en Occitanie-Ouest –, l’enquête met en lumière une collaboration effective, mais asymétrique selon les étapes de la démarche de production de connaissances.

Quatre étapes sur cinq ont vocation à être partagées entre scientifiques et partenaires : la définition des problèmes, le choix des terrains et/ou de la population d’étude, la collecte des données et la diffusion. Dans les faits, la collecte et l’analyse des données restent principalement l’apanage des scientifiques, tandis que l’accès aux terrains ou aux populations d’étude est souvent initié et facilité par les acteurs de la société.

Pour que des acteurs aux cultures professionnelles différentes puissent se comprendre, s’organiser et se coordonner, des méthodes d’accompagnement, souvent regroupées sous le terme « intermédiation », sont évoquées comme utiles, voire nécessaires. Pourtant, dans notre enquête, cette fonction – et le panel de compétences qu’elle requiert – repose presque toujours sur une seule personne, le porteur de projet « principal », rarement formé à ce rôle. Former à l’intermédiation pour mieux accompagner des collaborations hybrides semble donc constituer un levier majeur pour un bon déploiement des projets.

Comment peut-on faire de la science avec et pour la société ?

L’enquête montre que les activités des collectifs de corecherche étudiés ne relèvent ni d’un effet d’affichage ni d’un simple engouement passager. Dans la grande majorité des cas, les relations entre scientifiques et partenaires sont jugées fréquentes et complémentaires. Les projets favorisent des apprentissages réciproques et un enrichissement intellectuel en lien avec un climat de confiance : « Le travail collaboratif avec les scientifiques permet d’affiner le regard sur le sujet complexe de la corecherche et de tenter de partager la démarche avec les habitants concernés » selon un partenaire extra-académique, référent du projet. La qualité des savoirs et celle des relations semblent aller de pair :

« La corecherche impose un rythme plus lent, mais nécessaire, pour permettre l’émergence de relations de confiance et de véritables échanges. Le respect des temporalités de chacun […] est un facteur clé de réussite », selon un chercheur, porteur de projet.

Mais ces dynamiques ne vont pas de soi. L’ambition affichée d’une symétrie d’engagement, avec des compétences différentes, dans la plupart des étapes de production des connaissances ne résiste pas aux descriptions issues de notre enquête. La diversité des formes de collaborations est une richesse qui reconnaît la diversité des compétences et des savoirs des « non-scientifiques ». Observer cette pluralité permet d’interroger les partages que notre société a établis entre « sachant » et « non-sachant », entre « théorie » et « pratique ».

La diversité observée est aussi celle du caractère « situé » et « ancré » dans des contextes et des territoires de connaissances collectivement produites. Que l’on parle de la co-élaboration de questions de recherche ou de la co-interprétation des données collectées, l’enjeu principal de ces partenariats est la production de connaissances utiles pour éclairer, voire résoudre, un problème concret.

Par exemple, coconstruire une solution biomimétique s’inspirant des castors pour ralentir l’assèchement prématuré de cours d’eau nécessite une symbiose entre les savoirs symboliques des scientifiques et les savoirs pratiques des personnes concernées – locaux, militants, etc. –, ainsi qu’une volonté d’agir commune. L’apport des partenaires « non scientifiques » est alors décisif aux côtés du travail des scientifiques, habitués à produire des connaissances généralisables, mais qui s’éloignent ainsi parfois d’un ajustement à la spécificité de l’écosystème. En ce sens, les discussions, échanges, voire confrontations, entre ces acteurs aux profils divers procèdent souvent par tâtonnements et ajustements progressifs, nécessitant une capacité d’adaptation des scientifiques et des non-scientifiques. Les compétences spécialisées de chacun peuvent être davantage exploitées, notamment : d’une part, la connaissance du contexte des partenaires et, d’autre part, les capacités de formalisation et d’écriture des scientifiques, habitués à publier et à communiquer.

Pour autant, cette diversité révèle aussi des situations d’expérimentation, souvent menées en dehors des sentiers battus de nos institutions, confrontées à d’importantes contraintes et incertitudes. Ces collaborations reposent sur des disponibilités construites dans le cadre d’autres activités, qu’elles soient professionnelles ou personnelles. Car les moyens humains – compétences et personnels pour animer les échanges, gérer administrativement les projets, etc. – et matériels – ressources financières pour les besoins d’enquête, de formalisation et de diffusion des résultats, pour assurer la disponibilité des participants tout au long du processus, etc. – permettant de se consacrer pleinement au déploiement de ces collaborations hybrides font souvent défaut.

Les chercheurs, comme les partenaires, ne sont pas forcément formés, prêts et suffisamment disponibles pour vivre ces collaborations et en assurer le maintien dans la durée. Et ce, d’autant plus que leurs activités sont marquées par des modes de fonctionnement, des objectifs, et des temporalités différentes. Est également pointée la question de la reconnaissance de ces activités par les institutions, notamment dans les carrières professionnelles, que l’on parle des scientifiques ou de leurs partenaires.

Faire de la science avec et pour la société est possible et fécond, tant pour faire avancer la connaissance en elle-même que pour contribuer à résoudre des problèmes rencontrés. Toutefois, cette démarche nécessite des compétences qui ne sont pas aujourd’hui usuelles dans la production de connaissances. Notre enquête montre qu’il n’y a pas qu’une façon de faire collectif, ni une seule méthode ou démarche qui doit s’imposer. Étudier de près la diversité de ces modes de collaboration, en suivant leur déploiement dans leurs conditions concrètes d’organisation et de partage, nous semble essentiel pour mieux accompagner ces collectifs et bénéficier de connaissances complémentaires à celles produites par les canaux plus habituels de la sphère académique.


Les auteurs remercient les membres du comité de ressources de l’Observatoire, ainsi que les cochercheurs ayant participé à l’enquête, sans qui celle-ci n’aurait pas été possible. L’enquête sociologique, exploratoire et compréhensive, menée par l’observatoire Science avec et pour la société (SAPS) de la Communauté d’universités et établissements de Toulouse, dont fait état cet article, est issue de l’analyse des 21 réponses à un questionnaire destiné aux 53 (co)porteurs et référents des 29 projets de recherche participative sélectionnés et accompagnés dans le cadre des deux dispositifs 2024 du comité de programme « Science et société » du projet Toulouse Initiative for Research’s Impact on Society (TIRIS) : l’appel à projets « Co-recherche avec la société » et l’appel à manifestation d’intérêt de sa Boutique des sciences.

The Conversation

Max Bouyssières est chargé du projet Observatoire Science Avec et Pour la Société (SAPS), un dispositif financé par TIRIS, au sein de la COMUE (Communauté d’universités et établissements) de Toulouse. TIRIS est un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Jolivet Anne-Claire est directrice opérationnelle Recherche, Doctorat, Valorisation et responsable du service Science avec et pour la Société à la Comue de Toulouse.

Bertrand Jouve est le Responsable Scientifique et Technique de TIRIS, un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie, et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Charlène Riviere est chargée du programme “Science-Société” de TIRIS, au sein de la COMUE (Communauté d’universités et établissements) de Toulouse. TIRIS est un projet cofinancé par l’ANR au titre de France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Nicolas Dietrich est président du comité de programme « Science et société » de TIRIS, un projet cofinancé par l’ANR au titre de
France 2030 (ANR-22-EXES-0015), par la région Occitanie et par le Fonds Européen de Développement Régional.

Philippe Terral est Vice-Président Science Avec et Pour la Société (SAPS) de la COMUE (Communauté d’universités et établissements) de Toulouse

ref. Comment peut-on faire de la science avec et pour la société ? Ce que révèle une enquête au cœur des collectifs – https://theconversation.com/comment-peut-on-faire-de-la-science-avec-et-pour-la-societe-ce-que-revele-une-enquete-au-coeur-des-collectifs-280854

« L’arc de Trump » : une glorification des États-Unis… et surtout de leur président actuel

Source: The Conversation – France in French (3) – By Frédérique Sandretto, Chargée d’enseignement en civilisation américaine, Université Côte d’Azur; Sciences Po

Maquette de l’arc de triomphe qui sera édifié à Washington, présentée à la Maison-Blanche par Donald Trump, le 7 octobre 2025.
Site officiel de la Maison-Blanche

L’arc de triomphe est de longue date un instrument de glorification du pouvoir, utilisé par les empereurs romains puis par de nombreux souverains pour inscrire leur action dans la mémoire collective. Donald Trump souhaite reprendre cette tradition avec l’édification d’une monumentale arche à Washington pour célébrer les 250 ans de l’indépendance des États-Unis, un projet chargé de symboles patriotiques. Mais l’initiative suscite de vives controverses, ses détracteurs y voyant moins un hommage à la nation qu’une tentative d’inscrire durablement le trumpisme et son promoteur dans le paysage mémoriel américain.


Depuis l’Antiquité, les dirigeants politiques cherchent à graver leur action dans la pierre pour l’éternité. Parmi les monuments les plus chargés de symboles figure l’arc de triomphe. Né dans la Rome antique, il avait pour fonction de célébrer les victoires militaires et d’immortaliser la gloire des empereurs. L’arc n’était pas seulement un élément architectural. Il constituait un instrument de propagande destiné à rappeler au peuple la puissance du pouvoir et à inscrire le nom du souverain dans la mémoire collective.

Les exemples abondent dans l’histoire. L’Empire romain érigea les arcs de Titus, de Septime Sévère ou encore de Constantin afin de commémorer des campagnes victorieuses et d’exalter la grandeur impériale. Plusieurs siècles plus tard, cette tradition fut reprise par les souverains européens. En France, Napoléon Ier fit construire l’Arc de triomphe de l’Étoile afin d’honorer la Grande Armée et de donner une traduction monumentale à sa propre légende.

Si cette tradition perdure, c’est parce que l’arc de triomphe remplit une fonction particulière. Il matérialise la victoire, mais aussi la continuité historique. Il relie le présent à un passé glorifié. En érigeant un tel monument, un dirigeant affirme implicitement qu’il appartient à une lignée d’hommes exceptionnels ayant marqué leur époque. L’architecture devient alors un langage politique. Les monuments permettent de raconter une histoire nationale tout en mettant en scène celui qui en revendique l’héritage.

C’est dans cette perspective qu’il faut comprendre le projet porté par Donald Trump.

Un monument… monumental

Depuis son retour à la Maison-Blanche, le président a multiplié les initiatives destinées à remodeler le paysage monumental de Washington. Parmi elles figure un ambitieux projet d’arc de triomphe destiné à célébrer le deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance des États-Unis, le 4 juillet 2026.

Bien que conçu pour célébrer cet anniversaire, l’« arc de Trump » ne sera pas inauguré le 4 juillet 2026, loin de là. Les documents officiels du National Park Service (NPS) prévoient encore deux à trois années de travaux, ce qui repousse son achèvement probable à l’horizon 2028 ou au début 2029.

Le monument proposé atteindrait 250 pieds (environ 76 mètres de hauteur). Ce chiffre n’a pas été choisi au hasard. Il correspond exactement aux deux cent cinquante années écoulées depuis l’adoption de la Déclaration d’indépendance en 1776. Chaque pied du monument est ainsi censé symboliser une année d’existence de la nation américaine.

À travers cette équivalence numérique, les promoteurs du projet transforment l’édifice en une sorte de monumental calendrier de pierre célébrant deux siècles et demi d’histoire nationale. Comme dans les grandes constructions impériales de l’Antiquité, la taille du monument devient elle-même un message politique.

Le futur édifice doit être inauguré à Memorial Circle sur Columbia Island, à proximité immédiate du pont Arlington Memorial Bridge entre le Lincoln Memorial et le cimetière national d’Arlington. Cet emplacement constitue l’une des principales portes d’entrée symboliques de Washington. Situé dans l’axe monumental reliant les grands lieux de mémoire nationale, il offrira une visibilité exceptionnelle.

Les esquisses dévoilées par l’administration Trump montrent un monument directement inspiré de l’Arc de triomphe parisien et, surtout, des arcs romains. La structure est réalisée dans une teinte ivoire et ornée de multiples éléments dorés. Au sommet prend place une immense figure féminine dotée d’ailes, inspirée de la statue de la Liberté (New York), tandis que plusieurs aigles monumentaux renforcent la dimension patriotique de l’ensemble.

Les inscriptions prévues incluent notamment les formules « One Nation Under God » (« Une nation [unie] sous [l’autorité de] Dieu », nldr) et « Liberty and Justice for All » (« Liberté et justice pour tous », ndlr), présentes dans le serment d’allégeance au drapeau des États-Unis. Le monument est donc à la fois un hommage à l’histoire nationale et une synthèse visuelle des grands symboles de l’identité américaine.

Controverses esthétiques, financières et symboliques

Officiellement, le projet vise à célébrer les deux cent cinquante ans de la Déclaration d’indépendance. Cette commémoration constitue l’un des grands rendez-vous mémoriels de l’histoire américaine. Comme le bicentenaire de 1976 en son temps, elle doit donner lieu à une vaste série de cérémonies patriotiques. Pour Donald Trump, cette célébration représente une occasion unique de réaffirmer un récit national fondé sur l’exceptionnalisme américain, la grandeur historique du pays et le patriotisme civique. L’arc de triomphe serait ainsi présenté comme un symbole de l’unité nationale et de la continuité historique entre les Pères fondateurs et l’Amérique contemporaine.

Cependant, le projet suscite de vives controverses. Historiens, architectes, associations de préservation du patrimoine et vétérans dénoncent un monument jugé disproportionné. Plusieurs critiques estiment qu’il risque de rompre l’équilibre visuel entre le Lincoln Memorial et Arlington National Cemetery, tout en modifiant profondément le paysage historique de Washington.

Les interrogations concernent également le financement. L’administration évoque un mélange de fonds publics et de dons privés, sans avoir encore communiqué de budget définitif. Cette absence de chiffrage précis nourrit les critiques, alors même que plusieurs grands projets présidentiels sont simultanément engagés dans la capitale fédérale.

Au-delà des questions budgétaires et urbanistiques, le débat est surtout symbolique. Les opposants considèrent que le monument dépasse largement la simple célébration du deux-cent-cinquantième anniversaire de l’indépendance. Ils y voient la volonté de laisser une empreinte durable sur le paysage américain et de faire entrer le trumpisme dans la géographie même de la mémoire nationale. Certains médias ont d’ailleurs rapidement popularisé l’expression d’« arc de Trump ». Derrière cette formule se cache toute l’ambiguïté du projet. S’agit-il d’un hommage rendu à l’Amérique ou d’un monument destiné à inscrire le nom de son promoteur dans l’histoire nationale ? La question résume à elle seule l’essentiel des débats.

Cette interprétation renvoie à une caractéristique bien connue des grands bâtisseurs politiques. Depuis Auguste jusqu’à Napoléon, les dirigeants qui font ériger des monuments spectaculaires cherchent souvent à associer leur propre image à celle de la nation. Dans le cas de Donald Trump, la référence la plus évidente semble être celle des empereurs romains. Comme eux, il mobilise l’architecture monumentale pour mettre en scène la grandeur nationale et inscrire son passage au pouvoir dans le paysage physique du pays.

La comparaison la plus pertinente est sans doute celle avec Auguste. Premier empereur romain (de 27 avant notre ère à l’an 14 de notre ère), celui-ci transforma profondément Rome, dont il dira qu’il a trouvé une ville de briques et laissé une ville de marbre. Derrière cette formule se cachait une stratégie de légitimation fondée sur la monumentalisation du pouvoir. Donald Trump paraît poursuivre une logique comparable lorsqu’il multiplie les projets architecturaux destinés à marquer durablement la capitale fédérale.

Les sciences politiques qualifient parfois ce phénomène de « césarisme symbolique » ou de « syndrome augustéen ». Il s’agit de la tendance d’un dirigeant à se représenter comme le restaurateur d’une grandeur nationale supposément perdue et à matérialiser cette ambition par des monuments spectaculaires. Dans cette perspective, l’arc de triomphe ne constitue pas seulement un projet d’aménagement urbain. Il devient une mise en récit du pouvoir lui-même.

À travers cet arc de triomphe, se croisent mémoire nationale, célébration patriotique, ambition personnelle et fascination pour les modèles de l’Antiquité. Comme Auguste après les guerres civiles romaines, Donald Trump entend apparaître comme celui qui restaure une grandeur prétendument perdue et qui grave son récit dans la pierre.

Quelle postérité ?

Au fond, l’histoire jugera peut-être moins la hauteur de l’arc que l’ampleur de l’ambition qu’il incarne. Car si tous les chemins menaient autrefois à Rome, certains semblent aujourd’hui vouloir passer par Washington. Et si Auguste affirmait avoir trouvé une ville de briques pour laisser une ville de marbre, Donald Trump pourrait un jour soutenir qu’il a trouvé une capitale déjà remplie de monuments et qu’il l’a quittée avec un monument de plus.

Reste à savoir si les visiteurs y verront un hommage aux Pères fondateurs ou le plus spectaculaire selfie politique jamais construit à l’échelle d’une nation.

The Conversation

Frédérique Sandretto ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « L’arc de Trump » : une glorification des États-Unis… et surtout de leur président actuel – https://theconversation.com/larc-de-trump-une-glorification-des-etats-unis-et-surtout-de-leur-president-actuel-285682

Blocage d’Ormuz : l’énergie solaire en ressortira gagnante à long terme, le charbon à court terme ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Alain Naef, Assistant Professor, Economics, ESSEC

La nature a horreur du vide. Le blocage du détroit d’Ormuz laisse le champ libre à deux sources d’énergie concurrentes du pétrole : le solaire et le charbon. En Europe, la chute du prix du premier laisse espérer une accélération de la décarbonation de l’économie. En Asie, l’arrêt de centrale au charbon apparaît illusoire tant cette rustine semble indispensable en temps de crise.


Le détroit d’Ormuz, dans le golfe Arabo-Persique, est bloqué depuis le 28 février, lorsque l’Iran a répondu à la campagne aérienne américano-israélienne en interdisant le passage aux tankers. Si lors du G7 Trump semble promettre à la fois la paix et des bombes, l’issue du conflit reste peu claire.

La crise a eu un effet sur les prix du pétrole. Selon les analyses, le baril pourrait monter à 120 dollars états-uniens si la crise s’éternise, ou redescendre à 80 dollars états-uniens si les choses s’améliorent. À lire les prix futurs des marchés financiers de Chicago, le pétrole ne devrait pas dépasser les 80 dollars états-uniens dans les mois à venir. Les marchés financiers misent sur une accalmie.

Reste la vraie question. Cette flambée va-t-elle rendre le solaire plus attractif, ou au contraire ramener l’économie mondiale à ses origines de la révolution industrielle, c’est-à-dire au très polluant charbon ? La réponse est probablement charbon à court terme, et solaire à plus long terme.

C’est que nous avons étudié dans un article publié le 5 juin dernier, évaluant la facture d’une sortie du charbon alignée sur l’objectif climatique de 1,5 °C. Le charbon reste encore une source d’énergie importante aujourd’hui dans la production d’électricité mondiale.

Chute du prix des panneaux solaires de 70 %

En économiste de salon, on serait tenté de dire que si les pommes sont plus chères, les poires auront plus de succès sur l’étal. Un pétrole cher, c’est plus de panneaux solaires et plus de voitures électriques.

C’est vérifié sur les marchés des véhicules électriques, dont la vente a augmenté de 30 % au premier trimestre 2026 en Europe par rapport à l’année dernière.

Les chiffres mondiaux confirment cet élan. Entre début 2022 et fin 2025, le prix des panneaux solaires a chuté de près de 70 %, tiré par les capacités chinoises. En France, les carnets de commandes chez les installateurs triplent, tandis qu’au Royaume-Uni, le fournisseur d’électricité Octopus Energy rapporte une hausse de 54 % des ventes de panneaux solaires sur les trois premières semaines de mars.

Des effets inflationnistes

Autre bonne nouvelle : le réveil européen sur l’indépendance énergétique. Même Frank Elderson, juriste néerlandais et membre du directoire de la Banque centrale européenne (BCE), affirme que l’absence de transition augmente l’inflation. Une prise de position un peu risquée si l’on considère que ce n’est pas tout à fait le métier d’une banque centrale.

Concrètement, le prix des énergies fossiles peut rapidement augmenter, créant de l’inflation en Europe. Car les risques inflationnistes du pétrole sont au cœur du débat. A contrario, une infrastructure hydraulique, solaire ou éolienne, une fois construite, ne génère pas d’augmentation du prix de l’énergie, et de facto pas d’inflation en Europe.

« La vraie question n’est plus de savoir si l’Europe peut se permettre la transition énergétique, mais si elle peut se permettre de ne pas la faire », souligne Frank Elderson poussant les autorités politiques à agir au nom de l’inflation.

Le pétrole plus cher se répercute sur tous les produits jusqu’au yaourt breton. Pour produire un yaourt, il faut des tracteurs, du plastique dérivé du pétrole pour l’emballage et du pétrole pour transporter le yaourt vers le consommateur. Les crises pétrolières ont des effets inflationnistes de second ordre qui perturbent vite les prix en Europe. Quand même la Banque centrale européenne commence à juger la transition européenne à l’aune des risques d’inflation qu’apporte sa lenteur, il y a peut-être du mouvement.

Le charbon, grand bénéficiaire

Jusque-là, les bonnes nouvelles. Les mauvaises, elles, viennent d’Asie. Ces pays sont bien plus à cran, étant donné qu’ils n’ont pas leurs propres ressources pétrolières comme les Européens avec la mer du Nord.

La Corée du Sud a supprimé son plafond obligeant les centrales à charbon à ne pas tourner au-delà de 80 % de leur capacité.

Âge des usines à charbon dans les différents pays. Les centrales en Europe et aux États-Unis sont moins nombreuses et plus vieilles que les centrales chinoises, récentes et nombreuses.
Tandfonline, Fourni par l’auteur

Car le charbon pourrait être le grand bénéficiaire du moment. Dans un article récemment paru, nous montrons que la Chine, qui n’a pas non plus de pétrole, a inauguré ces dernières années un nombre considérable de centrales à charbon pour produire son électricité.

Même en temps normal, la transition asiatique serait coûteuse au vu du parc neuf qui vient d’être construit. Une crise pétrolière n’arrange rien. L’autre risque : les profits des grandes majors pétrolières, qui leur confèrent davantage de pouvoir pour influencer les processus politiques.

Piège fossile

Pour mesurer l’ampleur de ce piège fossile, notre article avec Camille Macaire, Fabio Grieco et Ulrich Volz évalue précisément la facture d’une sortie du charbon alignée sur l’objectif climatique de 1,5 °C. Nous y démontrons que la mise à l’arrêt anticipée des centrales, une étape indispensable, générerait 842 milliards de dollars états-uniens (soit 739,34 milliards d’euros) d’actifs échoués au niveau mondial. Ces 842 milliards seraient perdus pour les États de Chine, d’Indonésie et d’autre pays d’Asie, très dépendants sur le charbon.




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Remplacer ces capacités par du bas carbone implique un coût de la dette écrasant, estimé à 3 100 milliards de dollars états-uniens à l’échelle globale. Face à des taux d’emprunt souvent prohibitifs pour les pays du Sud global, le maintien du charbon apparaît comme une rustine évidente en temps de crise. Et ce même si à long terme, les gains opérationnels liés aux énergies propres sont estimés à 3,8 milliards de dollars états-uniens (ou plus de 3,3 milliards d’euros). Il peut donc y avoir des gains colossaux.

Une transition difficile

Le problème ? Les centrales construites en Chine et ailleurs en Asie sont récentes. Si un gouvernement local vient d’ouvrir il y a deux ans une usine à charbon, qui emploie beaucoup de travailleurs. Fermer cette centrale va être politiquement difficile. Sans aide financière de pays riches, la transition va être difficile.

Les péripéties iraniennes de Donald Trump produisent des effets à la fois positifs et négatifs pour la transition. Le solaire et l’électrique gagnent du terrain là où le consommateur peut arbitrer. Le charbon gagne du terrain là où l’urgence énergétique ne laisse pas le choix.

Savoir qui l’emportera dépendra moins du prix du baril que de la durée du cafouillage iranien.

The Conversation

Alain Naef a reçoit des financements de l’Agence Nationale de la Recherche (ANR).

ref. Blocage d’Ormuz : l’énergie solaire en ressortira gagnante à long terme, le charbon à court terme ? – https://theconversation.com/blocage-dormuz-lenergie-solaire-en-ressortira-gagnante-a-long-terme-le-charbon-a-court-terme-280517

Faut-il vraiment arrêter de labourer les champs ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Lionel Alletto, Directeur de recherche en agronomie, Inrae

Un travail superficiel (10-12 cm de profondeur) post-récolte dans un champ de maïs. Fourni par l’auteur

Longtemps indissociables de l’agriculture même, le labour et les activités de travail du sol sont aujourd’hui remis en question. Réduire ou arrêter de labourer serait ainsi bénéfique pour la structure des sols, la biodiversité et même pour le climat. Mais ces bienfaits sont-ils tous certains ? Ne sont-ils pas également contrebalancés par d’autres dommages ? Une équipe d’agronomes tâche de faire le point.


Sous l’Ancien Régime, les mots laboureur et paysan étaient presque synonymes. Ce n’est pas un hasard : cultiver la terre signifiait d’abord la travailler. Le labour, réalisé avec une charrue ou un araire, était au cœur des pratiques agricoles, au point de donner son nom à ceux qui vivaient de la culture des champs. Pendant des siècles, le travail du sol a ainsi constitué l’un des principaux leviers pour produire des récoltes.

Mais qu’entend-on exactement par « travail du sol » ? Le terme ne désigne pas uniquement le labour profond. Il regroupe un ensemble d’interventions mécaniques destinées à préparer ou entretenir les parcelles : labour, déchaumage, hersage ou encore binage.

Ces pratiques remplissent plusieurs fonctions agronomiques : ameublir et aérer le sol, favoriser l’infiltration de l’eau, préparer un lit de semences propice à la levée des cultures et faciliter par la suite le développement des racines, détruire les herbes poussant sur le champ depuis la dernière récolte (repousse de la culture précédente et herbes sauvages ou adventices – dites « mauvaises herbes ») et limiter leur levée dans la culture suivante ou encore incorporer les résidus végétaux et les amendements afin qu’ils se décomposent.

La remise en question du labour

Depuis plusieurs décennies toutefois, le travail du sol fait l’objet de critiques croissantes. Un travail trop intensif peut en effet fragiliser la structure des sols, accélérer l’érosion, perturber la vie biologique ou favoriser la minéralisation et donc le relargage du carbone stocké dans les matières organiques des sols agricoles sous forme de dioxyde de carbone (CO2).

Dans ce contexte, certaines formes d’agriculture, comme l’agriculture de conservation des sols, ont fait de la réduction du labour, voire de son abandon, l’un de leurs principes. Comment cultivent-elles sans retourner la terre ? Elles privilégient notamment des techniques comme le semis direct, qui consiste à déposer les graines dans un sol peu ou pas travaillé, souvent au milieu des résidus de la culture précédente.

Mais faut-il vraiment opposer travail du sol et préservation du climat afin de produire durablement ? La question mérite d’être posée, tant les effets de ces pratiques dépendent des contextes agronomiques, des cultures et des objectifs poursuivis.

Dans une récente synthèse scientifique publiée dans la revue Communications Earth & Environment, nous avons ainsi analysé plusieurs décennies d’expérimentations conduites sur différents continents.

Nos résultats montrent que le travail du sol peut rendre des services essentiels pour réduire ou supprimer l’usage des pesticides, notamment pour réguler les adventices, certains ravageurs et maladies des cultures. Surtout, les bénéfices climatiques attribués au non-travail du sol sont souvent moins nets qu’on le pense.

Le non-labour augmente souvent l’usage des herbicides

Partons donc d’un premier constat : les systèmes qui s’éloignent du travail du sol reposent fréquemment sur les herbicides pour contrôler les adventices. En Europe, aux États-Unis ou au Canada, les systèmes sans travail du sol utilisent souvent davantage de glyphosate notamment et d’autres désherbants chimiques.

Le travail du sol peut en effet jouer plusieurs rôles pour limiter le recours aux pesticides : détruire les repousses de la culture précédente et les adventices, enfouir en profondeur les graines d’adventices, détruire et/ou enfouir les couverts végétaux ou limiter certains pathogènes présents dans les résidus de culture. De nombreuses études à l’international ont ainsi montré l’intérêt d’un travail du sol occasionnel pour contrôler les adventices.

Dans les essais agroécologiques de longue durée, menés à proximité de Dijon (Côte-d’Or) sur la plateforme expérimentale CA-SYS de l’Inrae, les systèmes sans labour et sans pesticides ont parfois échoué en quelques années sous l’effet d’une forte pression d’adventices ou de limaces. À l’inverse, des systèmes utilisant ponctuellement le travail du sol, dont du labour, ont mieux maintenu leur productivité en l’absence de pesticides.

Cela ne signifie pas qu’il faut revenir au labour systématique, mais plutôt reconnaître que le travail du sol peut être un outil parmi d’autres, mobilisé de façon stratégique et ciblée dans certaines situations.

Le stockage du carbone ne dépend pas seulement du travail du sol

L’autre leçon de notre étude concerne l’un des principaux arguments avancés en faveur du non-labour, à savoir sa capacité supposée à favoriser le stockage du carbone dans les sols, sous forme de matière organique.

En effet, un sol agricole n’est pas qu’un simple support pour les cultures : il constitue aussi un important réservoir de carbone, encore largement méconnu du grand public. Une partie du CO₂ capté par les plantes au cours de la photosynthèse ne reste pas uniquement dans les feuilles ou les grains récoltés. Elle est transférée vers le sol, par les racines, qui libèrent des composés organiques, et par les résidus de cultures (tiges, feuilles, racines) qui sont laissés au sol après la récolte. Ces apports sont progressivement transformés par les organismes du sol en matières organiques du sol.

Ce carbone organique joue un rôle essentiel : il contribue à la fertilité des terres, améliore leur structure, leur capacité à retenir l’eau et participe au fonctionnement biologique des écosystèmes agricoles. Dès lors, une question traverse aujourd’hui les débats agronomiques : certaines pratiques, notamment la réduction du travail du sol, permettent-elles de mieux conserver ce carbone dans les terres plutôt que de le relâcher dans l’atmosphère ?

Effectivement, les parcelles conduites sans labour, que ce soit sans travail du sol ou avec un travail très superficiel (c’est-à-dire limité à 4-5 cm de profondeur), ont souvent davantage de carbone organique dans les premiers centimètres du sol. Ce constat s’explique assez simplement : en l’absence de retournement mécanique, les résidus végétaux (feuilles, tiges, racines superficielles) restent majoritairement en surface et s’y décomposent progressivement. Le carbone qu’ils contiennent tend donc à s’accumuler dans les couches supérieures du sol.

À l’inverse, le labour enfouit et mélange cette matière organique plus profondément, répartissant davantage le carbone dans le profil du sol.

Cette différence visible en surface peut toutefois donner une image incomplète du phénomène. Lorsqu’on mesure les stocks de carbone sur des profondeurs plus importantes, par exemple jusqu’à 30 ou 40 cm, les écarts entre systèmes labourés et non labourés deviennent souvent beaucoup plus faibles. Dans certains cas, le non-labour semble surtout redistribuer le carbone vers la surface plutôt qu’en augmenter réellement la quantité totale.

Plusieurs méta-analyses internationales aboutissent ainsi à une conclusion nuancée : les gains de carbone associés au non-labour existent parfois, mais restent généralement modestes, voire inexistants lorsque l’on considère l’ensemble du profil de sol et que les mesures sont réalisées avec des méthodes de quantification adaptées.

En France, une expérimentation de longue durée, menée par Arvalis à Boigneville, dans l’Essonne, et suivie avec l’Inrae, n’a montré aucune différence significative de stock total de carbone entre labour annuel, travail superficiel et non-travail du sol après quarante-sept ans de conduite différenciée des parcelles expérimentales.

Pourquoi ? Parce que le facteur déterminant n’est pas seulement le niveau de perturbation du sol, mais surtout la quantité de carbone apportée au sol par le système agricole.

Autrement dit, un sol stocke davantage de carbone lorsqu’il reçoit plus de biomasse végétale : résidus de culture, racines, couverts végétaux, prairies temporaires ou apports d’amendements organiques. À l’inverse, différentes études que nous avons compilées montrent qu’un travail du sol occasionnel n’a le plus souvent pas d’impact mesurable sur le stock de carbone du sol.

Les couverts végétaux dits « d’interculture », implantés entre deux cultures puis restitués au sol, jouent ici un rôle central. Ces plantes, semées non pour être récoltées mais pour « occuper » le champ entre deux productions, sont utilisées par de nombreux systèmes agricoles, en particulier en agriculture de conservation dont elles constituent l’un des piliers avec le non-travail du sol, mais aussi de plus en plus dans des fermes où le labour et le travail du sol sont plus classiquement intégrés aux stratégies de conduite des cultures.

Pourquoi ? Parce qu’elles remplissent plusieurs fonctions à la fois : protéger le sol contre l’érosion, limiter les pertes de nutriments par lixiviation (processus de percolation d’eau dans le sol, ndlr), concurrencer certaines adventices, améliorer la structure du sol grâce aux racines et apporter de la matière organique en se décomposant.

En captant du carbone atmosphérique pendant leur croissance, puis en le restituant partiellement au sol, ces couverts végétaux constituent aussi un levier important pour enrichir les terres en carbone organique. En maintenant des racines vivantes plus longtemps dans le sol, ils alimentent les microorganismes du sol et favorisent par ailleurs la stabilisation du carbone. Plusieurs méta-analyses montrent que la couverture végétale des sols pendant la période d’interculture peut augmenter significativement les stocks de carbone des sols agricoles. Dans certains cas, des systèmes avec labour, mais riches en couverts végétaux, stockent même davantage de carbone que des systèmes sans labour, mais apportant moins de biomasse.

Un puissant gaz à effet de serre entre en jeu

Le débat sur le travail du sol ne concerne pas seulement le carbone. Les terres agricoles émettent aussi du protoxyde d’azote (N₂O), un puissant gaz à effet de serre dont le pouvoir réchauffant est environ 273 fois supérieur à celui du CO₂ à quantité égale. Or, les systèmes sans labour peuvent parfois favoriser ces émissions.

De fait, lorsque les résidus végétaux restent en surface et que le sol demeure ainsi plus humide, les conditions peuvent devenir plus favorables à la production de protoxyde d’azote par certains microorganismes. Cela concerne particulièrement les sols argileux ou mal aérés.

Les résultats expérimentaux rapportés par plusieurs méta-analyses internationales sont contrastés : selon les contextes, le non-labour peut réduire, ne pas modifier ou augmenter les émissions de protoxyde d’azote. Mais dans certains cas, cette hausse peut compenser les bénéfices liés au stockage de carbone.

L’essai de longue durée de l’Inrae, « La Cage », mené depuis 1998 à Versailles, illustre bien cette complexité. Le système en agriculture de conservation des sols (combinant non-travail du sol et recours aux couverts végétaux) a stocké davantage de carbone, mais a aussi émis davantage de protoxyde d’azote que les systèmes dits conventionnels ou bas-intrants, c’est-à-dire ayant peu recours aux engrais et pesticides de synthèse.

Autrement dit, une pratique favorable pour un indicateur environnemental ne l’est pas forcément pour un autre.

Sortir des oppositions simplistes

L’enjeu n’est donc pas de choisir entre « pour » ou « contre » le travail du sol. Les systèmes agricoles fonctionnent comme des équilibres complexes où interagissent le climat, le sol, les cultures, les microorganismes et la faune du sol, les bioagresseurs (terme rassemblant l’ensemble des maladies, ravageurs et adventices des cultures) et les pratiques agricoles.

Dans certains contextes, réduire fortement le travail du sol reste pertinent, notamment pour limiter l’érosion ou préserver certains organismes du sol, comme les vers de terre et les champignons mycorhiziens. Dans d’autres, un travail du sol occasionnel (1 année sur 4 ou sur 5) peut permettre de réduire l’usage des herbicides tout en sécurisant les productions.

La véritable question devient alors : comment concevoir des systèmes agricoles capables à la fois de réduire les pesticides, maintenir la fertilité des sols et limiter les émissions de gaz à effet de serre ?

Nos travaux suggèrent qu’aucune pratique isolée ne constitue une solution miracle. Les leviers les plus efficaces semblent plutôt résider dans la diversification des cultures, l’usage régulier des couverts végétaux, l’allongement des rotations, l’intégration de légumineuses fixatrices d’azote et de plantes pérennes, ou encore l’agroforesterie.

La transition vers des systèmes de productions agricoles agroécologiques demandera donc probablement moins d’interdictions catégoriques que de combinaisons de pratiques stratégiquement mobilisées, innovantes et adaptées aux contextes locaux.

The Conversation

ALLETTO Lionel a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR) et de la Commission Européenne dans le cadre de projets de recherche du programme Horizon 2020.

Fabien Ferchaud a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR), de l’Agence de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) et de la Commission Européenne dans le cadre de projets de recherche du programme Horizon 2020.

Gwenaëlle Lashermes a reçu des financements de l’Agence nationale de la recherche (ANR).

Nicolas Munier-Jolain a reçu (à titre professionnel) des financements de l’OFB dans le cadre de projets de recherche ECOPHYTO, de la Commission Européenne dans le cadre de projets de recherche du programme Horizon 2020.

ref. Faut-il vraiment arrêter de labourer les champs ? – https://theconversation.com/faut-il-vraiment-arreter-de-labourer-les-champs-284340

Alliances d’universités européennes : porter des projets communs, un défi linguistique ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Cédric Brudermann, Professeur des universités, Conservatoire national des arts et métiers (CNAM)

À l’initiative de la Commission européenne, les alliances d’universités permettent d’organiser des formations et des projets de recherche communs. À mesure qu’elles se déploient, le choix des langues de réunion, d’évaluation des étudiants ou de coordination globale revêt une dimension stratégique.


Depuis 2019, les alliances d’universités européennes occupent une place croissante dans le paysage de l’enseignement supérieur. Portées par la Commission européenne dans le cadre du programme Erasmus+, elles visent à structurer un espace universitaire plus intégré, en rapprochant durablement des établissements de différents pays autour de formations, de projets de recherche et de mobilités étudiantes communes.

L’initiative a rapidement pris de l’ampleur. En quelques années, plusieurs dizaines d’alliances ont été créées, fédérant ainsi près de 600 établissements à travers le continent.

Dans ce contexte, la diversité linguistique constitue un élément structurant, même si ses modalités de mise en œuvre restent encore évolutives. De ce fait, à mesure que les alliances se déploient, la question des langues apparaît comme une dimension concrète à organiser, au croisement de contraintes institutionnelles, pédagogiques et opérationnelles.

Coordonner des établissements issus de systèmes linguistiques différents

Faire fonctionner une alliance européenne ne se limite pas à mutualiser des formations ou à harmoniser des stratégies. Cela implique de coordonner des établissements issus de systèmes linguistiques différents, dans lesquels les langues nationales restent fortement ancrées dans les pratiques d’enseignement, d’administration et de recherche.

Dès lors, si cette diversité constitue une ressource pour les alliances, elle introduit aussi des contraintes opérationnelles car la rédaction d’un accord, l’organisation d’une réunion ou la conception de cursus communs supposent de choisir une ou plusieurs langues de travail.

Dans ce contexte, les arbitrages linguistiques conduisent parfois à privilégier des solutions pragmatiques, non nécessairement formalisées, mais résultant d’ajustements progressifs entre partenaires.

Des travaux de recherche montrent à cet égard que, pour des dimensions spécifiques de la vie des alliances, comme la communication institutionnelle en ligne ou les offres de formation mutualisées, l’usage de l’anglais comme langue véhiculaire apparaît comme une solution fonctionnelle.

Ces usages ne recouvrent toutefois pas l’ensemble des activités des alliances. Les langues nationales peuvent ainsi conserver un rôle structurant dans les enseignements ancrés localement, les interactions administratives internes ou les relations avec les environnements socioéconomiques.

On observe également des configurations hybrides, dans lesquelles plusieurs langues coexistent, sans que leur articulation fasse toujours l’objet d’une formalisation explicite. Dans certaines alliances, les réunions stratégiques peuvent par exemple se dérouler en anglais, tandis que les enseignements sont dispensés majoritairement dans des langues nationales.

Ces équilibres sont d’ailleurs susceptibles d’évoluer au fil des projets, certaines formations conjointes ou étapes de coordination pouvant ponctuellement nécessiter davantage d’harmonisation linguistique, notamment lorsque le nombre de partenaires impliqués augmente.

La langue, une variable de gouvernance

Les choix linguistiques ne sont pas neutres et peuvent avoir des conséquences sur la participation des acteurs, la répartition des rôles au sein des projets, la précision des échanges ou les délais de coordination. Lorsqu’une langue de travail est en effet partagée, la participation aux réunions, aux formations ou aux échanges stratégiques devient plus fluide, l’accès à l’information est facilité et la coordination entre partenaires s’en trouve généralement améliorée.

À l’inverse, la langue peut créer des situations d’asymétrie (lorsque les niveaux de maîtrise des langues véhiculaires retenues sont hétérogènes), voire d’exclusion, lorsque les usagers n’ont pas pleinement accès aux informations qui les concernent parce qu’elles sont diffusées dans des langues qu’ils ne maîtrisent pas ou pas assez.

Dans cette perspective, la langue apparaît comme une variable de gouvernance à part entière car, loin de se réduire à un outil de communication, elle participe concrètement à la manière dont les alliances s’organisent, arbitrent leurs équilibres internes et incluent leurs usagers. Ce faisant, la question des langues contribue souvent, de manière implicite, à structurer les rapports de pouvoir et les dynamiques de légitimité entre partenaires au sein des alliances.

Des expérimentations pédagogiques sous contrainte linguistique

Ces enjeux se prolongent dans les formations. Les parcours proposés par les alliances reposent en effet souvent sur des mobilités multiples (présentiel, distanciel ou mixte), qui exposent les étudiants à des environnements linguistiques et culturels variés. Ces configurations soulèvent cependant des questions concrètes : dans quelle langue enseigner ? Faut-il privilégier une langue commune ou maintenir plusieurs langues d’enseignement ? Comment articuler apprentissage disciplinaire et exigences linguistiques ?

Ces contraintes conduisent ainsi parfois les alliances à expérimenter de nouvelles approches pédagogiques. Dans cette logique, certaines alliances déploient des dispositifs permettant aux étudiants d’évoluer dans des environnements académiques multilingues, en cohérence avec les orientations du Conseil de l’Europe en matière de plurilinguisme et d’éducation aux langues.

Ces initiatives restent toutefois fortement dépendantes des ressources disponibles et des capacités de coordination entre partenaires, ce qui peut en limiter la diffusion à plus grande échelle.

Des équilibres à construire

Si les langues constituent un enjeu opérationnel dans les alliances, leurs effets dépassent l’organisation de la vie universitaire dans la mesure où les arbitrages linguistiques influencent aussi la manière dont les acteurs s’approprient les dynamiques d’intégration européenne qu’elles portent.

Ces choix peuvent ainsi favoriser l’engagement des usagers dans les dispositifs proposés, mais aussi produire des formes de distance, d’autocensure ou de retrait lorsque les conditions de participation sont perçues comme inégales. Les langues participent donc indirectement aux processus d’intégration académique qui se construisent dans les alliances, en conditionnant l’accès aux activités transnationales et les modalités de participation qui y sont associées.

En définitive, plutôt que de converger vers un modèle unique, les alliances semblent confrontées à la nécessité de construire des équilibres linguistiques adaptés à leurs contextes.

Ces équilibres peuvent alors varier selon les types d’activité (coordination institutionnelle, formation, communication) et évoluer dans le temps en fonction des contraintes rencontrées. Ils reposent donc moins sur des prescriptions stabilisées que sur des ajustements progressifs, souvent implicites et négociés au fil des interactions entre partenaires. À ce titre, loin de faire disparaître les tensions, ces arrangements les rendent visibles et discutables.

Dès lors, à mesure que les alliances continueront à se développer, la question des langues pourrait s’imposer comme un levier structurant de leur fonctionnement, en influençant les formes de coopération, de participation et d’intégration qu’elles déploient pour contribuer à la construction de l’espace européen de l’enseignement supérieur.

The Conversation

Cédric Brudermann ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Alliances d’universités européennes : porter des projets communs, un défi linguistique ? – https://theconversation.com/alliances-duniversites-europeennes-porter-des-projets-communs-un-defi-linguistique-282630