Pourquoi le fait de naître sans défense pourrait être l’une des plus grandes forces de l’humanité

Source: The Conversation – in French – By Stuart I. Hammond, Full Professor in Developmental Psychology, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa

Les bébés naissent sans défense et le restent pendant longtemps. Ils ne peuvent ni marcher, ni se nourrir seuls, ni survivre sans les soins constants d’un adulte. La durée de cette dépendance n’a pas d’équivalent clair dans le reste du règne animal.


Contrairement à la plupart des mammifères, dont les petits atteignent une autonomie de base en quelques semaines ou quelques mois, les humains restent dépendants pendant des années. Cette impuissance est peut-être essentielle pour comprendre l’humanité.

Et pourtant, dans les sociétés qui valorisent l’indépendance et l’autosuffisance, la dépendance est souvent considérée comme quelque chose de négatif à surmonter.

En tant que chercheur en psychologie du développement, je soutiens qu’il est grand temps de repenser cette conception.

Où se situent les humains sur ce spectre ?

Les nouveau-nés animaux sont classés selon un spectre comportant deux pôles : les espèces « altricielles » et « précociales ». Les espèces altricielles, comme les rats, naissent en grandes portées, les yeux et les oreilles encore fermés. Elles ont besoin de soins parentaux intensifs.

Les espèces précociales, comme les chevaux, naissent seules, se tiennent debout et marchent peu après la naissance. Il existe même des espèces « superprécociales », telles que les oiseaux de la famille des mégapodidés, qui vivent et survivent par eux-mêmes dès leur éclosion.

Il est difficile de classer les êtres humains comme étant soit altriciels, soit précociaux.

Dans l’ensemble, nous sommes une espèce précociale, nés les yeux et les oreilles ouverts. Mais, à d’autres égards, les humains ont évolué pour devenir plus altriciels, notamment en ce qui concerne notre développement moteur. À titre de comparaison, par exemple, les chimpanzés franchissent des étapes motrices bien avant les bébés humains.

Les êtres humains restent dépendants pendant une période exceptionnellement longue et conservent des traits juvéniles bien au-delà de l’enfance, jusque dans l’âge adulte. L’alignement de notre colonne vertébrale et de notre tête, par exemple, ressemble davantage à celui d’un jeune chimpanzé qu’à celui d’un adulte.

Ce type d’impuissance prolongée nous est propre et remet en question une hypothèse courante concernant l’évolution : celle selon laquelle elle progresserait en ligne droite vers une plus grande indépendance et de meilleures capacités.




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Pourquoi les psychologues s’y intéressent

Les biologistes évolutionnistes et les anthropologues se sont demandé si la dépendance évolutive des bébés expliquait en partie notre collaboration sociale et notre innovation culturelle. Ce n’est que récemment que les psychologues de l’enfant ont commencé à examiner l’impuissance elle-même comme une caractéristique du développement plutôt que comme une limitation.

L’impuissance des nourrissons humains a souvent été expliquée par le « dilemme obstétrique », l’idée selon laquelle les humains sont confrontés à un compromis évolutif : la marche debout a entraîné un rétrécissement du bassin, tandis que notre gros cerveau nécessite que les bébés aient une grosse tête. Cette théorie postule que, par conséquent, les humains auraient évolué pour donner naissance plus tôt. Mais en matière d’évolution, même un trait apparu pour une raison donnée peut finir par avoir de nouvelles conséquences.

Les psychologues de l’enfant étudient aujourd’hui le sentiment d’impuissance afin de comprendre, entre autres, comment l’évolution façonne l’enfance et le rôle que ce trait joue dans l’apprentissage social.

Il existe même des débats pour savoir si l’impuissance aide les bébés à acquérir des connaissances fondamentales, à l’instar de la manière dont les données d’entraînement façonnent un système d’IA.


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Dans mes propres recherches, je m’appuie sur ces idées pour élaborer une feuille de route visant à intégrer l’impuissance dans les recherches futures. Je considère les nourrissons humains comme particulièrement actifs – nous disposons de systèmes sensoriels puissants associés à des systèmes moteurs faibles, ce qui signifie que nous nous orientons plus facilement vers les stimuli sociaux – et plus largement relationnels, dans la mesure où nous dépendons des relations sociales pour survivre.

Je considère également que l’impuissance est un phénomène durable, ce qui signifie que nous ne devrions pas juger un bébé uniquement en tant que futur adulte, mais plutôt examiner comment les adultes conservent des traits de leur enfance.

Cette feuille de route peut ensuite servir à comprendre la moralité. Mes travaux sur l’impuissance sont issus de recherches sur les comportements prosociaux. En étudiant comment les comportements d’entraide se développent dès la petite enfance, je me suis demandé si le rôle de l’impuissance, qui fait que les nourrissons sont les bénéficiaires de soins, pouvait expliquer certains aspects de la manière dont ils apprennent à faire preuve de bienveillance.

Si les soins sont d’abord quelque chose que les nourrissons reçoivent plutôt que donnent, alors peut-être que la capacité d’empathie n’apparaît pas en dépit de l’impuissance, mais grâce à elle.




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L’impuissance et la dépendance considérées comme des faiblesses

Lorsque le psychiatre et psychanalyste britannique John Bowlby a inventé le terme « attachement » pour désigner la théorie de l’attachement, il avait envisagé d’utiliser le mot « dépendance ». Il ne l’a pas fait, car il s’inquiétait des connotations négatives associées à ce terme.

Le mot « impuissance » partage ces associations. Mais y a-t-il quelque chose de mal à dépendre des autres ?

Les visions du monde féministes et autochtones ont mis beaucoup plus l’accent sur l’importance de la dépendance et de l’interdépendance. La plupart des apprentissages sociaux et linguistiques ne se font pas de manière isolée, mais au sein d’une communauté.

Vue sous cet angle, la dépendance n’est pas un déficit à corriger, mais une structure qui rend possibles l’apprentissage, la culture et la bienveillance. Ce qui importe, c’est la qualité du soutien dont bénéficie un nourrisson ou un enfant dans les relations dont il dépend, plutôt que la rapidité avec laquelle il devient indépendant.

L’indépendance n’est pas l’histoire de l’humanité. La vérité, c’est que les êtres humains ont évolué et se sont développés pour dépendre les uns des autres.

La Conversation Canada

Stuart I. Hammond ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Pourquoi le fait de naître sans défense pourrait être l’une des plus grandes forces de l’humanité – https://theconversation.com/pourquoi-le-fait-de-naitre-sans-defense-pourrait-etre-lune-des-plus-grandes-forces-de-lhumanite-289254

Quand la paix devient suspecte : pourquoi Peter Thiel voit le pape comme l’Antéchrist

Source: The Conversation – in French – By Laurent Tessier, Docteur en histoire, spécialiste du sionisme chrétien, École pratique des hautes études (EPHE)

À Scottsdale en Arizona, Peter Thiel s’entretient avec des dirigeants d’entreprise, des investisseurs et des leaders d’opinion participant au Converge Tech Summit de 2022, organisé dans le cadre du Waste Management Phoenix Open, un tournoi de golf professionnel. Gage Skidmore/Wikimedia Commons, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Dans un essai publié en juillet 2026, le milliardaire états-unien Peter Thiel s’en prend aux aspirations pacificatrices du pape, qu’il associe, sans jamais le nommer, à l’Antéchrist.

  • Derrière cette comparaison se cache la dénonciation d’un « ennemi intérieur », qui, au nom de la paix et de l’universalisme, serait en train de trahir l’héritage occidental.

  • Des conservateurs états-uniens aux droites nationalistes européennes, cette vision contribue à faire de la désignation du « camp du Mal » la principale grille de lecture des conflits contemporains, par-delà la frontière entre guerre et paix.


Peter Thiel, cofondateur de PayPal et de Palantir, s’est pris de passion pour la figure de l’Antéchrist. Il lui a consacré des conférences à Rome et, avec Sam Wolfe, un essai retentissant, The Pope and the Antichrist, dans lequel l’Antéchrist prend les traits du théologien suisse Hans Küng (1928-2021), coupable d’avoir prêché l’entente entre les religions. Leur essai est paru dans First Things, l’un des grands organes intellectuels de la droite religieuse américaine. Il en a même exposé les thèses à Paris devant l’Académie des sciences morales et politiques.

Mais l’Antéchrist que Thiel scrute a une particularité déconcertante : ce n’est pas un tyran sanguinaire. C’est un pacificateur.

Un Antéchrist qui apporte la paix

Encore faut-il savoir de qui l’on parle. Le terme n’apparaît que dans les épîtres de Jean, et au pluriel : « Beaucoup d’antichrists sont venus », écrit l’auteur. Il précise qu’ils sont sortis de la communauté sans jamais lui avoir appartenu (Première épître de Jean 2, 18-19). Le portrait, lui, se construit ailleurs. Paul annonce un « homme de l’impiété » qui s’installera dans le temple de Dieu pour s’y faire adorer (Deuxième lettre aux Thessaloniciens 2, 3-4). Le Livre de Daniel évoque un roi blasphémateur ; l’Apocalypse, une Bête et un faux prophète. Les Pères de l’Église rassemblent progressivement ces différentes figures en un personnage unique, auquel le moine Adson de Montier-en-Der donnera, vers 950, une biographie complète.

Un détail de vocabulaire éclaire alors tout le reste : en grec, le préfixe « anti- » signifie à la fois « contre » et « à la place de ». L’Antéchrist n’est donc pas l’inverse du Christ, il en est la contrefaçon.

L’idée d’un Antéchrist pacificateur n’est pas neuve non plus. Thiel la puise chez le philosophe russe Vladimir Soloviev, dont le Court récit sur l’Antéchrist de 1900 met en scène un unificateur philanthrope, œcuménique, adulé pour son œuvre en faveur de la paix universelle. Là où le Christ apportait l’épée (Évangile selon saint Matthieu 10, 34), l’Antéchrist de Soloviev apporte la concorde ; il abolit le partage du bien et du mal, fait oublier le Jugement dernier. Sa signature est une formule de saint Paul – « paix et sûreté » (1 Thessaloniciens 5, 3) –, cet instant de fausse quiétude qui, dit l’Apôtre, précède la ruine.

D’ailleurs, Thiel ne lit pas Soloviev seul. Il l’aborde à travers René Girard, dont il fut l’élève à Stanford, avant de fonder avec lui en 2007 le projet Imitatio chargé de diffuser sa pensée. La théorie mimétique lui fournit la clé : le Mal n’agit jamais qu’en imitant.

Dans cette tradition, l’Antéchrist ne vient pas du dehors. Il n’est ni l’infidèle ni l’étranger : il surgit du cœur même du christianisme, il est chrétien parmi les chrétiens, il est même parfois pape.

Identifier le souverain pontife à l’Antéchrist n’est pas une idée nouvelle. Longtemps position doctrinale majoritaire de la Réforme, inscrite jusque dans la Confession de Westminster (1646), la thèse s’est peu à peu marginalisée pour devenir, au XXᵉ siècle, un marqueur des franges les plus intransigeantes du protestantisme. En 1988, le pasteur nord‑irlandais Ian Paisley interrompait encore Jean-Paul II au Parlement européen en le désignant comme l’Antéchrist. Cette figure est d’autant plus redoutable qu’elle a le visage de l’ami.

Le pasteur Ian Paisley manifeste contre la visite du pape Jean-Paul II au Parlement européen, à Strasbourg en octobre 1988.
Service Photo du Parlement Européen/European Union — EP, CC BY-NC-SA

On comprend alors le renversement. Pour toute une frange de la droite chrétienne des deux côtés de l’Atlantique, la paix universelle, le pluralisme des religions et des cultures ainsi que la réconciliation ne sont pas des objectifs positifs, mais au contraire des leviers de séduction que le Mal emploie pour endormir le monde. La cible de Thiel est l’irénisme lui-même : l’idée que l’on pourrait bâtir la concorde ici-bas. La paix trop parfaite – même comme idéal – est suspecte.

Il faut rendre à cette droite son meilleur argument. Elle ne condamne pas la paix, mais ce qu’elle tient pour une fausse paix – un irénisme qui, en promettant « paix et sûreté », désarmerait les peuples. Reste que faire de toute concorde un piège conduit, en pratique, à rejeter toute paix négociée.

Le pape à la place de l’Antéchrist

Ce soupçon rencontre aujourd’hui une cible de choix. Au printemps 2026, le pape Léon XIV a publié sa première encyclique, Magnifica Humanitas, où il déclare qu’à l’exception des cas de légitime défense au sens strict, la théorie de la guerre juste est « désormais dépassée » (§ 192).

Le geste n’est pas anodin : héritée d’Augustin et de Thomas d’Aquin, cette doctrine de la guerre juste permettait depuis des siècles à l’Église d’admettre qu’un conflit pût être légitime, sous certaines conditions strictement définies. En la déclarant périmée, le pape opère une rupture et vise, sans le nommer, le vice-président des États-Unis. Quelques semaines plus tôt, J. D. Vance lui reprochait publiquement de mal comprendre la doctrine, qu’il invoquait pour justifier la récente guerre contre l’Iran.

Un pape qui élargit la définition de la paix jusqu’à récuser la guerre juste, qui fait du multilatéralisme et de la fraternité universelle le cœur de son magistère : le voilà qui occupe, presque terme pour terme, la position que la grille de Thiel réserve à l’Antéchrist. Celle-ci n’explicite jamais le rapprochement : Thiel trace les contours d’une figure, et laisse au lecteur le soin d’y reconnaître le visage du pape.

La querelle n’a donc rien d’anecdotique. Elle est structurelle : le champion de la paix et le prophète de l’Antéchrist se regardent en miroir, chacun désignant l’autre comme la menace.

Car le pape rend la pareille. Son encyclique oppose la tour de Babel – l’orgueil d’« atteindre le ciel sans la bénédiction de Dieu » – à la Jérusalem que Néhémie rebâtit grâce à l’effort commun de tous ; elle dénonce aussi la concentration du pouvoir entre des mains privées et transnationales « plus puissantes que bien des États ». Difficile de ne pas y lire une allusion aux empires technologiques, y compris celui que Thiel a bâti avec Palantir. L’ironie est parfaite : celui qui voit l’Antéchrist dans un « système de gouvernance mondiale » exploitant les peurs en a lui-même édifié l’une des infrastructures les plus puissantes.

On aurait tort d’y voir un simple duel : à l’intérieur même du catholicisme américain, des évêques ont rappelé qu’un pape qui parle de la guerre n’émet pas une opinion privée, mais exerce son magistère.

Une méfiance sans frontières

On pourrait croire l’affaire lointaine, cantonnée à un bras de fer entre Washington et le Vatican. Elle ne l’est pas. La même méfiance envers l’universalisme irrigue les droites nationalistes européennes, et les circuits transatlantiques sont désormais bien réels. Ce discours trouve d’ailleurs un terreau tout prêt.

Dès Vatican II – concile ayant duré de 1962 à 1965 –, les catholiques identitaires et traditionalistes dénoncent un Vatican « moderniste », coupable d’avoir bradé la Tradition à l’œcuménisme, au dialogue interreligieux et à l’ouverture au monde moderne. Dès lors, un pape prônant la fraternité universelle coche, à leurs yeux, toutes les cases du soupçon. Thiel ne fait que leur fournir une clé théologique.

Ce n’est pas un hasard, non plus, si First Things est allée chercher, après la seconde investiture de Trump début 2025, un polémiste français : Éric Zemmour, dont l’essai commandé par la revue est revenu en France sous forme de livre, La messe n’est pas dite. Son ennemi désigné – un « globalisme » qui dissoudrait les nations – est le pendant sécularisé de l’Antéchrist universaliste de Thiel. Lui-même n’est pas catholique : il défend une civilisation chrétienne dont il ne partage pas la foi.

Il s’inscrit pourtant dans la même logique, car ce qui unit ces sensibilités n’est pas la foi, mais une même défiance envers l’universel, du moins envers tout universel qui ne serait pas chrétien, ou « judéo-chrétien ». Zemmour n’est d’ailleurs qu’un maillon : la revue tisse patiemment les liens entre conservateurs américains et nationalistes européens, autour d’un adversaire commun, l’universalisme.

Ce réseau porte même un nom : les conférences « National Conservatism », animées depuis 2019 par la fondation Edmund-Burke de l’Israélo-Américain Yoram Hazony, qui rassemblent, de Rome à Bruxelles, les mêmes protagonistes. Zemmour y fut l’un des orateurs vedettes aux côtés de Viktor Orban en avril 2024 à Bruxelles, tout comme J. D. Vance un peu plus tard à Washington, quelques jours avant de devenir le colistier de Donald Trump.

On retrouve là, transposée en politique, la logique de l’ennemi intérieur. À Munich, en février 2025, Vance assurait déjà que la vraie menace pour l’Europe ne venait ni de la Russie ni de la Chine, mais « de l’intérieur », plus redoutable que tout ennemi venu d’ailleurs.




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De l’Antéchrist niché dans l’Église à l’ennemi tapi au cœur de l’Occident, c’est la même peur : celle de la trahison par les siens.

La frontière brouillée

L’enjeu dépasse la théologie. Faire de la paix, du dialogue et de l’universalisme des ruses du Mal, c’est délégitimer par avance la diplomatie et toute solution négociée. Le glissement est déjà visible : quand le secrétaire d’État Marco Rubio décrit la Cour pénale internationale comme une puissance qui « fait la guerre » à l’Amérique – non avec des armes, mais avec des textes de droit – et qu’il promet de « démonter, brique par brique », c’est la frontière même entre la paix et la guerre qui se déplace.

Présenter une institution internationale comme une créature du Mal n’a d’ailleurs rien d’inédit : l’ancienne secrétaire d’État (1997-2001) Madeleine Albright rappelait que des courants apocalyptiques américains voyaient déjà dans l’ONU un instrument de l’Antéchrist. Et la défiance envers ces institutions internationales est plus ancienne encore. Les États-Unis en furent souvent les architectes avant d’en devenir les déserteurs : le Sénat refusa, en 1919-1920, d’entrer dans la Société des nations (SDN) voulue par le président Wilson, et Washington n’a jamais ratifié le traité fondant cette même Cour pénale internationale. Le réflexe souverainiste est ancien ; ce que la droite chrétienne lui ajoute aujourd’hui, c’est une dimension apocalyptique.

Sous cet habillage, chacun redessine la ligne entre la paix et la guerre : le pape en élargissant la paix, Thiel en la rendant suspecte, Rubio en requalifiant le droit en agression. Ce qui se joue, au fond, est une bataille pour savoir de quel côté se tient le Mal. Et l’histoire enseigne une chose simple : lorsque la paix devient l’ennemie et que la guerre se déguise en droit, il faut se demander ce que ce brouillage autorise.

The Conversation

Laurent Tessier est membre de l’Observatoire Pharos.

ref. Quand la paix devient suspecte : pourquoi Peter Thiel voit le pape comme l’Antéchrist – https://theconversation.com/quand-la-paix-devient-suspecte-pourquoi-peter-thiel-voit-le-pape-comme-lantechrist-288158

Pourquoi le vote des personnes détenues doit être préservé

Source: The Conversation – in French – By Laure de Galbert, Doctorante en droit public comparé, Université Paris-Panthéon-Assas

L’ESSENTIEL

  • Les personnes détenues font – en théorie – pleinement partie du corps électoral.

  • Pourtant, leur accès au vote a été largement restreint par une loi votée au cours de l’été 2025. Seuls 4 % des potentiels électeurs incarcérés ont participé au dernier scrutin municipal.

  • Ce vote doit-il être restreint ou, au contraire, favorisé afin de maintenir le lien entre les détenus et la communauté politique ?


Les personnes détenues conservent aujourd’hui par principe leur droit de vote. La loi du 31 décembre 1975 est la première à leur avoir ouvert l’accès au scrutin en leur donnant la possibilité de voter par procuration. À cette époque toutefois, une condamnation pour crime entraînait systématiquement la privation du droit de vote à vie et la commission de nombreux délits conduisait également à sa suspension pendant dix ans.

La réforme du Code pénal de 1994 a mis fin à cette automaticité. Aujourd’hui, si le juge peut décider individuellement de priver certains auteurs d’infractions de leur droit de vote, toutes les personnes détenues – prévenues comme condamnées – le conservent par principe. En 2007, un décret leur a accordé la possibilité, outre celle d’établir une procuration, de solliciter une permission de sortir pour se rendre aux urnes.

Pendant de nombreuses années, procuration et permission de sortir étaient ainsi les deux uniques modalités de vote prévues pour la population incarcérée. Ces deux procédures sont en pratique toutefois extrêmement difficiles d’accès, une large partie des personnes détenues n’étant notamment pas éligible à l’obtention d’une permission de sortir.

Le vote par correspondance, facilitateur d’accès au scrutin

Avec ces deux uniques modalités de vote, le taux de participation à l’élection présidentielle de 2017 n’avait atteint que 2 %. En mars 2018, le président Emmanuel Macron réagissait, déclarant devant l’École nationale d’administration pénitentiaire (ENAP) ne pas comprendre pourquoi le vote en prison était si compliqué, et décidait d’en faciliter l’accès.

La réflexion conduite par la suite a abouti à l’expérimentation du vote par correspondance dans l’ensemble des établissements pénitentiaires français pour les élections européennes de 2019. Grâce à cette nouvelle procédure de vote, la participation est passée à 8 %, puis à 10 % pour les élections départementales et régionales de 2021. Elle a encore augmenté ensuite, avec des taux avoisinant les 22 % pour chacun des scrutins de 2022 et de 2024.

Bien que cette procédure soit critiquable, force est de constater que le vote par correspondance a permis une véritable avancée dans l’accès au scrutin des personnes détenues. En 2022 et en 2024, plus de 90 % des personnes détenues ayant voté y ont eu recours.

La suppression du vote par correspondance dans les circonscriptions locales : un signal antidémocratique

En 2025 pourtant, en vue des élections municipales de 2026, les parlementaires ont voté un texte supprimant le vote par correspondance pour les scrutins municipaux, départementaux, régionaux et législatifs, soit ceux pour lesquels le vote est compté localement et non au niveau national. En cause : le poids que représenterait le vote des personnes détenues dans le corps électoral local.

Pourtant, dans le système actuel, elles doivent s’inscrire sur la liste électorale de la commune chef-lieu du département dans lequel se situe leur établissement d’incarcération, soit celle qui y compte le plus d’électeurs. En vue de limiter leur poids dans le corps électoral local, les personnes détenues ne votent donc pas dans la commune dans laquelle elles sont incarcérées, mais dans une commune suffisamment peuplée pour que leurs voix y soient diluées. L’importance de leur vote dans ces communes est ainsi faible, voire totalement marginale.

Cependant, malgré cette limite, les parlementaires ont estimé que ce poids était encore trop important et ne se justifiait pas. Étant incarcérées, les personnes détenues n’auraient pas de légitimité à exprimer leur suffrage pour des scrutins locaux. Elles risqueraient de faire basculer des élections alors qu’elles n’entretiennent pas de lien avec les collectivités dans lesquelles elles peuvent voter. La loi du 18 juillet 2025 relative au droit de vote par correspondance des personnes détenues revient ainsi, pour les élections municipales, départementales, régionales et législatives, à la situation antérieure : celle d’un vote par procuration ou grâce à une permission de sortir (dans la commune du domicile de l’électeur détenu, de sa dernière résidence avant incarcération, de sa naissance ou dans laquelle un membre de sa famille est né, est inscrit ou a été inscrit).

Soutenir que les personnes détenues seraient étrangères aux enjeux locaux et n’auraient, pour cette raison, aucune légitimité particulière à participer au vote est pourtant contestable. L’incarcération ne les place pas en dehors du territoire ni des collectivités locales dans lesquelles elles vivent temporairement. Elles sont en droit d’élire domicile à l’établissement dans lequel elles sont incarcérées et dépendent directement de nombreux services publics locaux tels les infrastructures sanitaires, l’action sociale ou les transports afin, notamment, que leurs proches puissent leur rendre visite. Les personnes détenues ont par ailleurs un intérêt à voter pour les députés de la circonscription de leur établissement d’incarcération, qui, s’ils disposent d’un droit de visite des lieux de privation de liberté de l’ensemble du territoire, seront plus à même de se rendre dans ceux se trouvant dans leur circonscription.

L’incarcération n’implique surtout pas nécessairement une rupture avec l’environnement local extérieur. De nombreuses personnes détenues exécutent leur peine près du lieu où elles vivaient auparavant, où résident encore leurs proches et où elles envisagent de se réinsérer après leur libération.

Le vote comme levier de réinsertion et d’existence citoyenne

Le vote par correspondance ne subsiste ainsi aujourd’hui que pour les élections présidentielles et européennes ainsi que pour les référendums. Pour l’ensemble des autres scrutins, la large partie de la population carcérale n’étant pas en capacité d’obtenir une permission de sortir se retrouve contrainte de recourir à la procuration. Cette dernière, en plus d’être difficile d’accès, ne permet pas la solennité du déplacement pour placer son bulletin dans l’urne.

Les élections municipales de 2026 ont ainsi vu la participation largement baisser et revenir à des chiffres proches de ceux antérieurs à l’instauration du vote par correspondance, qui avait véritablement permis et motivé celle de la population détenue. Ce sont en effet autour de 4 % des 66 858 individus incarcérés en capacité de voter à la date des élections qui l’ont fait, soit un peu plus de 2 500 personnes.

La peine privative de liberté a pour mission de préparer le retour des individus détenus dans la société. L’exercice du droit de vote revêt dans cette perspective un intérêt particulier. Il maintient leur lien avec la communauté politique et reconnaît leur capacité à prendre part aux décisions collectives. C’est précisément l’objectif que poursuivait l’instauration du vote par correspondance, désormais supprimé pour une partie des scrutins. À l’inverse, c’est aujourd’hui leur pleine participation démocratique qui se trouve menacée, le législateur ayant choisi de limiter l’accès au suffrage de cette population déjà fortement exclue.

En vue de contourner le supposé problème du poids local de leur vote, une réflexion pourrait être entamée sur des moyens de permettre à l’ensemble des personnes détenues de s’inscrire dans une commune avec laquelle elles entretiennent des liens personnels ou familiaux antérieurs à l’incarcération – rattachement prévu dans la proposition de loi originelle tout en garantissant leur accès au vote. Afin d’éviter la difficulté logistique de l’acheminement physique des bulletins de vote des établissements pénitentiaires vers un certain nombre de communes différentes, potentiellement compliqué, la réflexion pourrait notamment porter sur leur transmission par la voie électronique. En attendant, il a plutôt été décidé de sacrifier, pour une large partie des élections, la procédure de vote par correspondance pourtant récemment éprouvée.

The Conversation

Laure de Galbert a reçu des financements de l’Université Paris Panthéon-Assas (contrat doctoral de trois ans).

ref. Pourquoi le vote des personnes détenues doit être préservé – https://theconversation.com/pourquoi-le-vote-des-personnes-detenues-doit-etre-preserve-283455

Pourquoi certains chocolats ne fondent-ils pas malgré la chaleur ?

Source: The Conversation – in French – By Ana Isabel Terraes Huerta, Técnico medio de investigación de la Facultad de Química de Valencia, Universitat de València

Derrière une simple tablette de chocolat se cache une mécanique d’une grande précision. SviatlanaLaza/Shutterstock (no reuse)

L’ESSENTIEL

  • Le chocolat fond facilement, car son point de fusion est proche de la température du corps humain.

  • Les chercheurs développent des chocolats capables de résister jusqu’à 45 °C.

  • Le défi est de préserver leur goût, leur texture et leur fondant en bouche.


Peu de plaisirs égalent celui de laisser un morceau de chocolat fondre lentement sur la langue. Si le chocolat est si apprécié, c’est notamment parce que son point de fusion est très proche de la température du corps humain.

Mais cette qualité a aussi son revers : dès que la température grimpe, le chocolat ramollit, se déforme et devient difficile à stocker ou à transporter sous les climats chauds. Pour remédier à ce problème, l’industrie agroalimentaire a mis au point différentes techniques permettant de fabriquer des chocolats plus résistants à la chaleur.

Pour comprendre comment elles fonctionnent, il faut d’abord voir comment le chocolat est fabriqué, et plus particulièrement le rôle que joue le beurre de cacao dans ses propriétés physiques.

Le fruit du Theobroma cacao, aussi appelé cabosse.
nnattalli/Shutterstock

Le chocolat est fabriqué à partir des graines du cacaoyer (Theobroma cacao), un arbre originaire des forêts tropicales du bassin amazonien. Chaque fruit renferme entre 20 et 60 graines, appelées fèves, entourées d’une pulpe très riche en sucres.

Après la récolte, les fèves sont mises à fermenter. Les levures et les bactéries transforment alors la pulpe, déclenchant une série de réactions biochimiques qui produisent les précurseurs des arômes caractéristiques du chocolat. Les fèves sont ensuite séchées puis torréfiées. Cette étape permet à la réaction de Maillard de se produire, générant une grande diversité de composés aromatiques.

Fèves de cacao torréfiées.
Parilov/Shutterstock

Ce n’est qu’à l’issue de ce processus que l’on peut fabriquer ce que nous appelons du chocolat. Les fèves torréfiées sont broyées pour obtenir une pâte de cacao (ou « liqueur de cacao »), qui est ensuite soumise à un pressage à chaud afin de séparer le beurre de cacao de la poudre de cacao.

Le chocolat noir est élaboré en mélangeant cette pâte de cacao avec du beurre de cacao et du sucre. Les autres variétés sont obtenues par l’ajout d’ingrédients supplémentaires, comme le lait. Après cette étape, vient le conchage : le mélange est chauffé et brassé pendant plusieurs heures afin de réduire son humidité, d’éliminer certains composés volatils et indigestes, et de permettre au beurre de cacao d’enrober parfaitement les particules de cacao et de sucre. C’est ce procédé qui donne au chocolat sa texture onctueuse et fondante.

La dernière étape est le tempérage, un procédé de fusion puis de refroidissement contrôlés qui permet au beurre de cacao de cristalliser sous sa forme la plus stable, appelée forme V. C’est elle qui confère au chocolat son aspect brillant, sa fermeté, le claquement net lorsqu’on le casse, ainsi que son point de fusion d’environ 34 °C, très proche de la température du corps humain.

En revanche, si le beurre de cacao cristallise sous une autre forme cristalline (ou polymorphe), le chocolat perd de son éclat et sa texture est altérée. Il peut également présenter un blanchiment gras : ce voile blanchâtre à la surface est dû à la migration puis à la recristallisation des matières grasses.

Des chocolats qui résistent à la chaleur

Cette qualité si appréciée du chocolat – fondre en bouche – est aussi ce qui le rend si vulnérable aux fortes températures. Pour remédier à ce problème, les spécialistes des matériaux de l’industrie agroalimentaire travaillent au développement de chocolats résistants à la chaleur, capables de conserver leur forme entre 38 et 45 °C, voire davantage dans certaines formulations expérimentales.

Les recherches actuelles s’articulent autour de trois grandes pistes.

  • 1. Les sucres

La première approche consiste à modifier la microstructure des sucres. L’objectif est de renforcer la structure interne du chocolat en y incorporant de très faibles quantités d’eau ou de composés hydrophiles (qui attirent l’eau), comme le glycérol ou le sorbitol.

Ces additifs dissolvent partiellement les particules de sucre et leur permettent de se lier entre elles, formant un réseau tridimensionnel rigide. Cette armature interne empêche les particules solides de se désagréger et immobilise la matière grasse liquide lorsqu’elle fond. Le chocolat conserve ainsi sa forme, même à des températures plus élevées.

Le principal inconvénient de cette méthode est que l’eau doit être ajoutée avec une extrême précision. La moindre variation peut modifier la viscosité du chocolat ou provoquer un blanchiment du sucre, un défaut de surface dû à la recristallisation du sucre.

  • 2. Les matières grasses

Une autre approche consiste à modifier la composition de la phase grasse afin d’augmenter le point de fusion du chocolat. Deux stratégies sont possibles : remplacer une partie du beurre de cacao ou ajouter certains ingrédients.

Le beurre de cacao peut être partiellement remplacé par deux catégories de matières grasses végétales.

  • Les équivalents du beurre de cacao, comme le beurre de karité, l’huile de palme ou l’huile de noyau de mangue, présentent une composition chimique très proche de celle du beurre de cacao. Ils permettent donc d’augmenter la résistance à la chaleur sans modifier les propriétés du chocolat.

  • Les substituts du beurre de cacao, des matières grasses hydrogénées issues de la noix de coco ou du palmiste (l’amande du fruit du palmier à huile) qui imitent les propriétés physiques du beurre de cacao mais sont moins compatibles que les équivalents tels que le beurre de karité. Leur utilisation nécessite donc d’adapter la recette du chocolat.

Il est également possible d’ajouter des améliorants du beurre de cacao, destinés à modifier le comportement de la phase grasse et à limiter le blanchiment gras. Ces ingrédients sont obtenus soit par fractionnement – une technique qui sépare les matières grasses selon leur point de fusion –, soit par interestérification, un procédé chimique ou enzymatique qui réorganise les acides gras au sein des triglycérides afin d’augmenter la proportion de molécules plus stables à haute température.

En revanche, lorsqu’ils sont utilisés en trop grande quantité, ces additifs peuvent rendre le chocolat plus dur et lui donner une sensation cireuse peu agréable en bouche.

D’autres solutions reposent sur les oléogels et les bigels, des matériaux structurés qui immobilisent les huiles végétales grâce à des agents gélifiants. Ils peuvent remplacer partiellement, voire totalement, le beurre de cacao, ce qui améliore la stabilité thermique du produit et l’empêche de fondre prématurément.

  • 3. Le procédé de fabrication

Les recherches les plus récentes s’intéressent au procédé de fabrication lui-même, en modifiant la manière dont le chocolat est élaboré plutôt que sa composition. Plusieurs études ont montré que de légères modifications de la microstructure du chocolat peuvent améliorer sensiblement sa résistance à la chaleur.

L’optimisation des étapes de raffinage et de conchage permet d’obtenir des particules solides de taille très homogène, plus efficacement enrobées de beurre de cacao. Il en résulte une microstructure plus compacte et plus stable, capable de conserver sa forme même lorsqu’une partie de la matière grasse commence à fondre.

Il existe également des méthodes qui reposent sur une modification mécanique de la structure du chocolat. L’exemple le plus connu est sans doute la barre Cadbury Flake, dont la structure interne est constituée de multiples fines couches de chocolat séparées par de minuscules poches d’air, créées par un procédé de pliage et d’étirement.

À l’origine, cette barre n’a pas été conçue pour résister à la chaleur, mais pour offrir une texture unique. Toutefois, cette architecture particulière présente un avantage inattendu : elle ralentit la montée en température du chocolat et, par conséquent, son ramollissement.

Trouver le bon équilibre

Malgré les progrès considérables réalisés au cours des dernières décennies, il n’existe toujours pas de chocolat résistant à la chaleur capable de reproduire parfaitement toutes les qualités d’un chocolat classique. Une meilleure stabilité thermique s’accompagne généralement de modifications de la texture, de la vitesse de fonte, de la libération des composés aromatiques ou encore des sensations en bouche.

Certaines formulations peuvent même accroître le risque d’autres défauts, comme le blanchiment du sucre, ou ne plus répondre à la définition légale du « chocolat » en vigueur dans certains pays.

L’objectif des recherches actuelles n’est donc pas seulement d’empêcher le chocolat de fondre pendant son stockage ou son transport. Il s’agit aussi de préserver son brillant, sa texture, ses arômes et, surtout, sa capacité à fondre délicatement en bouche – autant de qualités qui ont fait du chocolat l’un des aliments les plus appréciés au monde.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Pourquoi certains chocolats ne fondent-ils pas malgré la chaleur ? – https://theconversation.com/pourquoi-certains-chocolats-ne-fondent-ils-pas-malgre-la-chaleur-288295

Les entreprises qui passent à la semaine de quatre jours sont-elles plus productives ? Une étude menée sur 15 entreprises apporte des réponses

Source: The Conversation – in French – By John L. Hopkins, Professor of Management, Deakin University

Réduire le temps de travail sans réduire le salaire ou les résultats : c’est le pari du modèle « 100 : 80 : 100 », mobilisé pour mettre en place la semaine de quatre jours dans les 15 entreprises étudiées par des chercheurs australiens. Israel Andrade/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • Une étude menée auprès de 15 entreprises australiennes montre que la semaine de quatre jours a été largement adoptée après les essais.

  • Aucune n’a constaté de baisse de productivité, et plusieurs ont même observé une amélioration.

  • La principale motivation n’était pas la performance, mais la prévention du burn out.


Dans un essai publié en 1930, l’économiste britannique John Maynard Keynes prédisait que, cent ans plus tard, les progrès technologiques auraient remplacé une telle part du travail humain que nous ne travaillerions plus que 15 heures par semaine – voire plus du tout.

Près d’un siècle plus tard, cette vision ne s’est pas vraiment concrétisée. En Australie, des recherches montrent au contraire que les salariés travaillent régulièrement davantage que ce pour quoi ils sont rémunérés, en effectuant en moyenne 3,6 heures supplémentaires non payées par semaine.

La semaine de quatre jours est apparue pour la première fois comme une solution concrète lors de la crise énergétique des années 1970. Mais l’idée a véritablement repris de l’élan lorsque la pandémie de Covid-19 a conduit à une remise en question mondiale de nos façons de travailler et de nos lieux de travail.

Aujourd’hui, l’intérêt pour cette organisation du travail grandit pour d’autres raisons. La guerre entre l’Iran et Israël, qui perturbe les approvisionnements en carburant, relance les appels à réduire les déplacements. Les syndicats réclament une réduction du temps de travail. Enfin, récemment, le spécialiste de l’intelligence artificielle OpenAI a invité les employeurs à expérimenter la semaine de quatre jours afin de mieux redistribuer les gains de productivité attendus de l’intelligence artificielle (IA).

Notre nouvelle étude, publiée dans la revue Humanities and Social Sciences Communications du groupe Nature, s’intéresse à l’expérience de 15 entreprises australiennes ayant adopté la semaine de quatre jours. Quatorze d’entre elles ont choisi de conserver ce modèle. Aucune n’a constaté de baisse de productivité.

Notre étude

Pendant deux ans, nous avons étudié 15 entreprises ayant officiellement expérimenté la semaine de quatre jours selon le modèle « 100:80:100 ».

Ce modèle repose sur un principe simple : les salariés conservent 100 % de leur salaire tout en ne travaillant que 80 % de leur temps habituel, à condition de maintenir 100 % de leur niveau de production.

Nous avons interrogé les principaux décideurs de ces entreprises, ceux qui avaient porté le projet de semaine de quatre jours et joué un rôle central dans sa conception et sa mise en œuvre.

Nous voulions comprendre ce qui avait motivé ces entreprises à adopter ce modèle, quels bénéfices et quelles difficultés elles avaient rencontrés, ainsi que son impact global sur leur productivité et leurs performances.

Les entreprises étudiées appartenaient à des secteurs très variés, allant de la logistique à la gestion immobilière, en passant par la santé et l’édition. Environ la moitié étaient de petites structures comptant de deux à 18 salariés, les autres étant des entreprises de taille intermédiaire employant jusqu’à 85 personnes.

Pourquoi ces entreprises ont franchi le pas

La semaine de quatre jours est souvent présentée comme un moyen d’améliorer la productivité. Pourtant, parmi les 15 entreprises que nous avons interrogées, six ont indiqué que leur principale motivation était avant tout de lutter contre l’épuisement professionnel (burn out).

Selon une enquête menée en 2025 par l’association Beyond Blue, un salarié australien sur deux est confronté au burn out, les jeunes et les parents étant les plus exposés.

Dans notre étude, la directrice générale d’une entreprise de taille intermédiaire spécialisée dans les technologies de santé a ainsi souligné l’importance de préserver l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle, ainsi que de mettre en place des stratégies de prévention du burn out pour les salariés.

Selon elle, les principaux indicateurs permettant d’évaluer le succès de la semaine de quatre jours étaient le taux de départs des salariés, l’absentéisme, ainsi que le nombre d’arrêts maladie ou de journées d’absence liées à la santé mentale provoquées par le burn out.

Une autre dirigeante, à la tête d’une entreprise de taille intermédiaire du secteur financier, résume ainsi sa démarche :

« Nous nous sommes dit qu’il était un peu hypocrite d’encourager chaque jour nos clients à mieux vivre si nous n’appliquions pas nous-mêmes ces principes au sein de notre entreprise. »

Pour beaucoup d’entreprises, la prévention du burn out a été un argument déterminant en faveur de la semaine de quatre jours.
Cup of Couple/Pexels

Le bilan

Au moment de nos entretiens, réalisés entre le début de l’année 2023 et la fin de l’année 2024, 14 des 15 entreprises participantes appliquaient toujours le modèle « 100:80:100 », soit en prolongeant leur phase d’essai, soit en l’adoptant définitivement. Certaines reconnaissaient être encore au début de l’expérience. À l’inverse, l’une d’entre elles fonctionnait déjà selon ce modèle depuis près de huit ans.

Une seule entreprise a finalement renoncé à la semaine de quatre jours. Elle a toutefois expliqué que le contexte avait fortement pesé dans cette décision, l’expérimentation ayant coïncidé avec une période de profonds changements au sein de l’organisation.

S’agissant de la productivité, six des entreprises participantes ont indiqué qu’elle avait augmenté depuis l’instauration de la semaine de quatre jours. Les autres ont estimé qu’elle était restée globalement stable. Fait notable, aucune n’a signalé de baisse de productivité liée à cette nouvelle organisation du travail.

Ces évaluations reposaient sur les indicateurs choisis par chaque entreprise : chiffre d’affaires, bénéfices, respect des délais de livraison des projets ou encore Net Promoter Score, un indicateur mesurant la satisfaction et la fidélité des clients. Invitées à dresser un bilan global de l’expérience, les entreprises ont attribué au modèle une note moyenne de 8,5 sur 10.

Limites et enseignements

Notre étude présente plusieurs limites. D’abord, le modèle « 100:80:100 » que nous avons analysé est encore relativement récent, ce qui explique le nombre limité d’entreprises australiennes pouvant être étudiées. Nous prévoyons de retrouver ces mêmes entreprises dans les prochaines années afin d’évaluer si cette organisation du travail est viable sur le long terme.

Il faut également souligner que les personnes interrogées avaient, pour la plupart, joué un rôle décisif dans la mise en place de la semaine de quatre jours. Leurs réponses peuvent donc refléter un certain biais en faveur de cette expérimentation.

Malgré ces réserves, alors que le burn out au travail progresse et que les gains de productivité attendus de l’intelligence artificielle soulèvent la question de leur répartition, la semaine de quatre jours apparaît comme une piste sérieuse qui mérite d’être explorée.

The Conversation

John L. Hopkins ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Les entreprises qui passent à la semaine de quatre jours sont-elles plus productives ? Une étude menée sur 15 entreprises apporte des réponses – https://theconversation.com/les-entreprises-qui-passent-a-la-semaine-de-quatre-jours-sont-elles-plus-productives-une-etude-menee-sur-15-entreprises-apporte-des-reponses-288018

La guerre contre les houthistes du Yémen peut-elle détourner Riyad du Soudan ?

Source: The Conversation – France in French (3) – By Yassine El Yattioui, Chargé d’enseignement à l’Université Lumière Lyon II – Professeur invité à l’ILERI Nice, Université Lumière Lyon 2


L’ESSENTIEL

  • La guerre civile soudanaise dépasse désormais le cadre national et s’inscrit dans un espace stratégique reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique.

  • L’Arabie saoudite est un soutien affirmé de l’une des parties belligérantes : les Forces armées soudanaises (SAF). Si les attaques des houthistes du Yémen contre Riyad s’intensifiaient durablement, le royaume serait contraint de réorienter ses ressources vers sa propre protection, réduisant son soutien aux SAF.

  • L’avenir du conflit soudanais dépend peut-être moins des combats au Soudan que des arbitrages géopolitiques que fera Riyad face à des menaces régionales concurrentes.


La guerre civile soudanaise ne peut plus être appréhendée comme un conflit strictement interne opposant les Forces armées soudanaises (SAF), contrôlant aujourd’hui le nord et l’est du pays, aux Forces de soutien rapide (RSF), qui ont la haute main dans l’ouest et le sud. Elle s’inscrit désormais dans un espace sécuritaire interdépendant reliant la Corne de l’Afrique, la mer Rouge et la péninsule Arabique, où les dynamiques d’un théâtre influencent directement les équilibres d’un autre.

Dans cette configuration, les choix stratégiques de l’Arabie saoudite, appui constant des SAF, ne relèvent pas uniquement de l’évolution du conflit soudanais, mais également des contraintes imposées par son environnement régional.

La place du Soudan dans la politique étrangère saoudienne

Depuis plusieurs années, Riyad privilégie une politique étrangère conciliant médiation diplomatique, stabilité régionale et protection des intérêts économiques associés au projet Vision 2030. Lancé en 2016 par le prince héritier Mohammed ben Salmane, ce plan vise à diversifier l’économie du pays pour réduire sa dépendance historique aux revenus du pétrole, tout en transformant la société saoudienne et en modernisant l’État.

Le Soudan occupe une place importante dans cette stratégie en raison de sa position sur la façade occidentale de la mer Rouge et de son rôle dans la sécurisation des routes commerciales reliant Bab el-Mandeb au canal de Suez. Ainsi, 12 % du commerce maritime mondial transite par cet espace, qui constitue un passage essentiel pour la sécurité énergétique et commerciale du Golfe.

Cette stratégie demeure toutefois conditionnée par une variable souvent sous-estimée : la disponibilité des ressources militaires, financières et diplomatiques du Royaume. Sur le plan financier, ses marges de manœuvre sont également contraintes. Le budget saoudien pour l’exercice 2026 prévoit 1 313 milliards de riyals (plus de 303 milliards d’euros, ndlr) de dépenses, contre 1 147 milliards de riyals (environ 264,8 milliards d’euros, ndlr) de recettes, soit un déficit de 165 milliards de riyals, équivalant à environ 38 milliards d’euros (3,3 % du PIB). Cette trajectoire budgétaire traduit la volonté de Riyad de poursuivre simultanément le financement des mégaprojets du plan Vision 2030, la modernisation de ses capacités de défense, les investissements du Public Investment Fund (PIF) ainsi que la sécurisation des infrastructures énergétiques et des voies maritimes de la mer Rouge.

Dans ce contexte, les ressources consacrées au dossier soudanais restent volontairement ciblées et privilégient l’assistance humanitaire, le soutien aux institutions étatiques et les mécanismes de stabilisation économique plutôt qu’un financement direct des opérations militaires des SAF. La rencontre du 20 avril 2026 entre le prince héritier Mohammed ben Salmane et le général soudanais Abdel Fattah al-Burhan à Djeddah illustre cette approche.

Une reprise durable des hostilités contre les houthistes modifierait la hiérarchie des priorités sécuritaires saoudiennes en imposant une réallocation des capacités vers la protection du territoire national, des infrastructures énergétiques et des objectifs économiques de Vision 2030. L’engagement au Soudan dépendrait alors moins de l’évolution du conflit soudanais que de la pression exercée par une menace jugée plus immédiate.

Hiérarchisation des menaces et soutenabilité stratégique de l’engagement saoudien

L’évolution de la politique étrangère saoudienne ne peut être comprise à travers une lecture exclusivement événementielle des crises régionales. Les arbitrages opérés par Riyad résultent avant tout de contraintes structurelles liées à la rareté des ressources, à l’interdépendance des espaces sécuritaires et à la nécessité de préserver les conditions internes de la puissance. L’engagement du Royaume au Soudan doit ainsi être analysé à l’aune de la concurrence entre plusieurs priorités stratégiques plutôt qu’à partir des seules dynamiques internes du conflit soudanais.

Le réalisme structurel offre un premier cadre d’analyse pertinent. Dans un système international anarchique, les États disposent de ressources militaires, financières et politiques limitées qu’ils doivent répartir entre des menaces concurrentes. Toute intensification d’un front stratégique réduit mécaniquement les capacités mobilisables sur un autre.

Pour l’Arabie saoudite, une reprise durable de la confrontation avec les houthistes du Yémen mobiliserait prioritairement les systèmes de défense aérienne, les capacités de renseignement, les ressources budgétaires et les moyens navals destinés à protéger le territoire, les infrastructures énergétiques et les objectifs économiques associés à Vision 2030. Le soutien au Soudan ne disparaîtrait pas nécessairement, mais il serait soumis à une logique de réallocation des ressources.

Cette dynamique rejoint la théorie de l’équilibre des menaces développée par Stephen Walt. Les États hiérarchisent leurs priorités non seulement en fonction de la puissance de leurs adversaires, mais aussi de leur proximité géographique, de leurs capacités offensives et de leurs intentions perçues. À cet égard, les houthistes représentent pour Riyad une menace directe contre le territoire national et les infrastructures critiques, tandis que le conflit soudanais demeure une menace indirecte affectant principalement la stabilité de la mer Rouge. Cette différence de nature conduit logiquement à privilégier la gestion de la menace la plus immédiate lorsque les ressources deviennent plus contraintes.

Cette hiérarchisation doit également être replacée dans le cadre du complexe régional de sécurité de la mer Rouge. Les conflits yéménite et soudanais ne constituent pas deux crises indépendantes, mais deux composantes d’un même environnement stratégique où les évolutions d’un théâtre influencent les équilibres de l’autre. Une dégradation de la situation au Yémen accroît les besoins sécuritaires de l’Arabie saoudite et modifie, par ricochet, les ressources qu’elle peut consacrer au Soudan. De même, l’instabilité soudanaise fragilise la sécurité maritime régionale, soulignant l’interdépendance croissante des espaces compris entre Bab el-Mandeb, la mer Rouge et la Corne de l’Afrique.

Les apports de la sociologie du conflit permettent d’approfondir cette lecture. Les guerres prolongées ne mobilisent pas uniquement des capacités militaires ; elles sollicitent durablement les appareils administratifs, les finances publiques et les ressources politiques des États. Dans le cas saoudien, cette tension est particulièrement forte, car la réussite de Vision 2030 repose sur la stabilité sécuritaire, l’attractivité des investissements étrangers et la protection des infrastructures stratégiques. Une escalade prolongée contre les houthistes ferait donc peser une double contrainte : répondre à une menace militaire directe tout en préservant les conditions économiques de la transformation du Royaume.

Cette évolution traduit une transformation plus large de la doctrine stratégique saoudienne. Depuis le début des années 2020, Riyad privilégie progressivement une logique de consolidation plutôt que de projection militaire systématique. L’influence régionale ne repose plus exclusivement sur l’intervention directe, mais sur une combinaison d’instruments diplomatiques, économiques et institutionnels visant à limiter les coûts des engagements extérieurs tout en préservant les intérêts stratégiques du Royaume.

Dans cette perspective, le soutien aux Forces armées soudanaises ne serait pas remis en cause dans son principe, mais dans ses modalités. Une intensification durable de la menace houthie conduirait vraisemblablement à privilégier la médiation diplomatique, l’appui institutionnel, la coopération sécuritaire ciblée et les initiatives de stabilisation régionale plutôt qu’un engagement militaire plus coûteux.

Implications stratégiques et trajectoires prospectives

Une telle évolution ne traduirait pas un désengagement du dossier soudanais, mais une adaptation rationnelle à la concurrence entre plusieurs priorités sécuritaires.

Pour les SAF, cette évolution ne signifierait pas une rupture du partenariat avec l’Arabie saoudite, mais une dépendance accrue aux arbitrages régionaux. La capacité de Riyad à maintenir simultanément plusieurs engagements extérieurs apparaît désormais comme une variable déterminante de l’équilibre stratégique soudanais.

Trois trajectoires prospectives peuvent être envisagées.

  • La première, la plus probable, correspond à une rationalisation progressive de l’engagement saoudien : le Royaume préserverait son influence au Soudan tout en privilégiant les instruments diplomatiques et institutionnels.

  • La seconde repose sur une intensification majeure des attaques houthies, susceptible d’imposer un recentrage durable des ressources sur la protection du territoire national et de réduire davantage les capacités consacrées au dossier soudanais.

  • Enfin, un scénario de stabilisation régionale avec une victoire totale des SAF permettrait à Riyad de réinvestir plus largement le théâtre soudanais, notamment dans les domaines de la reconstruction institutionnelle, de la sécurité maritime et du développement économique.

La redéfinition de la puissance

Au-delà du cas saoudien, on assiste à une transformation plus profonde des rapports de puissance au Moyen-Orient. La puissance ne se mesure plus seulement à la capacité de projeter des moyens militaires sur plusieurs théâtres, mais également à l’aptitude des États à arbitrer durablement entre des priorités concurrentes sans compromettre leurs objectifs stratégiques de long terme.

La Turquie en fournit une illustration particulièrement éclairante. Malgré son implication simultanée en Syrie, en Irak, dans le Caucase, en Méditerranée orientale et en Libye, Ankara a progressivement adapté son activisme extérieur afin de limiter les coûts économiques et diplomatiques de cette surextension stratégique. Depuis le début des années 2020, la normalisation engagée avec plusieurs puissances régionales, notamment l’Arabie saoudite, l’Égypte et Israël – avant la dégradation liée à Gaza – témoigne d’une volonté de hiérarchiser les priorités nationales sans renoncer à son statut de puissance régionale.

La crédibilité d’un État repose désormais autant sur sa capacité à sélectionner ses engagements qu’à les multiplier, faisant de la gestion des arbitrages stratégiques un indicateur central de puissance. Comprendre cette logique apparaît indispensable pour analyser les recompositions géopolitiques de la mer Rouge et les nouvelles formes d’exercice de la puissance dans les conflits du XXIᵉ siècle.

The Conversation

Yassine El Yattioui ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La guerre contre les houthistes du Yémen peut-elle détourner Riyad du Soudan ? – https://theconversation.com/la-guerre-contre-les-houthistes-du-yemen-peut-elle-detourner-riyad-du-soudan-288862

Fusion froide : quand la compétition et la pression médiatique virent à la bavure scientifique

Source: The Conversation – France in French (2) – By Denis Machon, Professeur, INSA Lyon – Université de Lyon

La fusion froide, une révolution qui n’aura pas eu lieu. Logan Vosssur/Unsplash, CC BY

L’ESSENTIEL

  • La fusion est la réaction qui a lieu à l’intérieur du soleil et qui fournit une quantité d’énergie immense.

  • Pour initier cette réaction, il faut atteindre des températures extrêmement élevées : 100 millions de degrés Celsius, ce qui est très complexe sur Terre.

  • Imaginez l’enthousiasme général lorsque deux équipes de recherche ont annoncé avoir observé une fusion à température ambiante : la promesse d’une énergie illimitée et propre. Un peu trop beau pour être vrai !


Toute découverte de rupture dans le domaine de conversion et stockage de l’énergie, en particulier pour fournir une énergie bon marché et quasi inépuisable, est un sésame pour une célébrité intemporelle.

La fusion nucléaire est le mécanisme à l’œuvre au cœur du soleil et qui permet la production de quantités d’énergie immenses. Une réaction de fusion consiste en l’appariement de deux atomes de deutérium (un isotope de l’hydrogène constitué d’un proton et d’un neutron). C’est une réaction très différente de la fission nucléaire qui est le phénomène utilisé dans les centrales nucléaires actuelles et qui consiste à scinder le noyau d’un atome lourd, comme l’uranium, après l’absorption d’un neutron. Cette réaction de fission libère une grande quantité d’énergie ainsi que de nouveaux neutrons, qui peuvent à leur tour provoquer d’autres fissions. Il en résulte une réaction en chaîne qui doit être soigneusement contrôlée dans un réacteur nucléaire.

Les intérêts de la fusion sont l’utilisation de « combustible » abondant (deutérium), une très forte densité énergétique et moins de déchets radioactifs à vie longue que pour la fission.

Dans le cas de la fusion, la combinaison des atomes de deutérium demande une quantité d’énergie importante pour initier la réaction (il est nécessaire d’atteindre des températures de 100 millions de degrés Celsius soit 10 000 fois la température de la surface du Soleil). Toutefois, l’espoir est d’obtenir un bilan énergétique final en faveur de l’utilisateur, typiquement un gain d’un facteur 10. La maîtrise de la fusion est donc un défi scientifique et technologique majeur. Des programmes de recherche coûteux ont été dédiés à la construction d’un tel réacteur. Par exemple, le projet ITER est une collaboration internationale dont le réacteur se situe dans le sud de la France.

Un soleil dans une éprouvette ?

Ainsi, quelle surprise quand des scientifiques ont clamé observer ce phénomène de fusion dans une éprouvette de laboratoire sans fournir une énergie d’initiation prohibitive.

Dans les années 1980, deux groupes de chercheurs de l’état de Utah aux États-Unis travaillaient sur la fusion mais à température ambiante à l’aide d’une cellule électrochimique à base de palladium. Ce matériau peut absorber des quantités importantes d’hydrogène et de deutérium, deux ingrédients essentiels pour la fusion. L’hypothèse scientifique était que le confinement de ces deux éléments dans un volume réduit pouvait conduire à la réaction de fusion. Le premier groupe dirigé par Stanley Pons et Michael Fleischmann a mesuré une production de chaleur très élevée (faisant fondre les électrodes, paraît-il). Le second groupe dirigé par Steven Jones a, quant à lui, détecté une production importante de neutrons, signe d’une réaction nucléaire.

Les deux groupes, malgré leur proximité géographique, travaillaient en parallèle, indépendamment l’un de l’autre. Néanmoins, ils finirent par découvrir leurs activités réciproques et décidèrent de se rencontrer en janvier 1989. La réunion a tourné court : aucune collaboration n’a été possible car chaque groupe voulait annoncer sa découverte le plus rapidement possible pour obtenir le prestige officiel des premiers résultats sur la fusion froide. Néanmoins, leurs universités instaurèrent une réunion d’arbitrage. Les deux groupes sont arrivés à un accord : ils devaient, l’un et l’autre, envoyer par courrier leur article respectif à la revue Nature le 24 mars. Ils prévoyaient même de se retrouver au bureau de poste ce jour-là.

Le travail scientifique est généralement mené en collaboration mais il existe une forme de compétition permanente sous-jacente, cette approche ambiguë ayant reçu le nom de coopétition.

Un sprint médiatique pour la paternité de la « Fusion froide »

Malgré l’entente, Pons et Fleischmann ont soumis leur article plus tôt (le 11 mars) à une autre revue et ont convoqué une conférence de presse pour le 23 mars afin d’annoncer leurs résultats. Jones ayant écho de cette démarche a envoyé son article à Nature par fax.

Ainsi, l’annonce médiatique a devancé l’annonce scientifique, cette dernière consistant en une publication dans une revue scientifique avec comité de lecture. Sous cette pression médiatique, la revue s’est dépêchée de publier l’article de Pons et Fleischmann au plus tôt.

Cette précipitation, tant du côté des auteurs que des éditeurs, est incompatible avec les exigences de la rigueur scientifique. Dans le cas de cette affaire, après publication de l’article, le journal a dû publier deux pages d’errata soit 1 9 changements en tout. La temporalité de la science n’est que peu compatible avec celle des médias.

Une course de fond scientifique

Après cette course à l’annonce est venu le temps de la vérification et de la discussion. Dans une première période, des confirmations expérimentales de génération d’un excès de chaleur ou d’émission de rayonnement et particules furent obtenues avant que les résultats négatifs ne s’accumulent.

En particulier, les scientifiques s’étonnèrent de la faible émission de neutrons comparée à la production d’énergie. En réalité, si la fusion avait eu lieu avec le niveau d’émission neutronique attendu, les expérimentateurs auraient été exposés à des doses létales de rayonnement. Par ailleurs, l’analyse du spectre montrant l’émission de rayons gamma montra que le pic observé était trop fin pour être un pic d’origine physique et correspondait à un artéfact expérimental. Les défenseurs de la fusion froide ont alors suggéré l’existence de mécanismes nucléaires inconnus, sans fondement expérimental solide.

Avec le temps, malgré de nombreuses expériences dans d’autres laboratoires, les résultats ne purent pas être reproduits, ni sur la production de chaleur ni sur l’émission de neutrons. Les publications présentant des résultats négatifs commencèrent à s’empiler. Récemment, deux articles ont analysé l’ensemble des données et ont conclu que la « fusion froide » avait été proclamée sur la base de signaux expérimentaux fragiles ou mal interprétés, combinés à des erreurs de mesure, un contrôle insuffisant des conditions expérimentales, et l’absence de validation indépendante.

Ce que la fusion froide nous apprend

Cet épisode montre la pression pesant sur les chercheurs qui doivent être « visibles » dans le paysage scientifico-médiatique pour obtenir des récompenses et des financements.

Cela est d’autant plus actuel que les promesses technologiques (nouvelles batteries, ordinateur quantique, Intelligence artificielle, conquête de l’espace…) se multiplient. L’injonction du « publish or perish » pousse les scientifiques à la faute soit en produisant des résultats frauduleux soit en annonçant des résultats exceptionnels mais sur la base d’une expérimentation et d’une analyse bâclées.

Ce phénomène a malheureusement tendance à proliférer : le nombre de fraudes et de rétractations est en augmentation (cela montre quand même le bon fonctionnement de l’autorégulation en science, mais jusqu’à quand ?) mais, parallèlement, la publication de résultats « négatifs », c’est-à-dire contredisant un article publié, est en baisse. Ce dernier point pourrait être une bonne nouvelle car signe d’une qualité accrue. Mais il semble que la raison première est plutôt qu’il est difficile de publier et valoriser un résultat montrant que rien ne se passe plutôt qu’un résultat démontrant un phénomène.

Ainsi, bien qu’elles s’ancrent dans la durée, la démarche scientifique et la reproductibilité des résultats restent les outils fiables pour établir la réalité d’une découverte. Seules les observations expérimentales robustes et reproductibles s’inscrivent durablement dans l’héritage scientifique.

The Conversation

Denis Machon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Fusion froide : quand la compétition et la pression médiatique virent à la bavure scientifique – https://theconversation.com/fusion-froide-quand-la-competition-et-la-pression-mediatique-virent-a-la-bavure-scientifique-286459

Migration de travail : pourquoi l’Afrique ne peut pas miser uniquement sur l’emploi à l’étranger

Source: The Conversation – in French – By Michael Boampong, Visiting Fellow, The Open University

Les gouvernements africains encouragent de plus en plus les jeunes à travailler à l’étranger. Pour lutter contre le chômage des jeunes dans leur pays, par exemple, le Ghana et le Kenya ont élargi leurs accords de mobilité de main-d’œuvre avec d’autres pays. Parmi ceux-ci figurent l’Espagne, le Qatar et des États des Caraïbes.

Les accords conclus avec les pays du Golfe concernent principalement les emplois dans les secteurs de la construction et des services. Mais les partenariats plus récents avec les pays des Caraïbes ciblent des professionnels qualifiés tels que les infirmières et le personnel de santé.

Ces accords peuvent créer des parcours structurés permettant aux personnes de travailler à l’étranger, souvent dans des secteurs où la main-d’œuvre est très demandée.

De nombreux pays africains comptent une population jeune importante et en pleine croissance qui peine à trouver des emplois décents. Parallèlement, les économies plus riches sont confrontées au vieillissement de leur population et à des pénuries de main-d’œuvre. Des données indiquent que 71,7 % des jeunes adultes (25-29 ans) actifs en Afrique subsaharienne occupent des emplois «précaires».

Dans le même temps, les pays d’Europe et d’ailleurs ont besoin de main-d’œuvre dans des secteurs tels que les soins, l’agriculture et le bâtiment. Mettre en relation les travailleurs avec les pénuries de main-d’œuvre à l’étranger semble offrir une solution pratique.

Mais une question plus profonde se pose. Quelles sont les conséquences à long terme pour le développement lorsque les gouvernements font de l’emploi à l’étranger une stratégie de développement économique ?

Nous étudions la gouvernance des migrations et les aspirations des jeunes au Ghana. Nous avons examiné comment les gouvernements, les acteurs internationaux et les jeunes appréhendent le rôle de la migration dans le développement.

Notre étude récente s’est appuyée sur une analyse documentaire, des entretiens avec des décideurs politiques et des acteurs du domaine de la migration, ainsi que sur une recherche ethnographique menée auprès de jeunes au Ghana. Elle a révélé que les décideurs politiques adoptent de plus en plus une perspective axée sur les « gains économiques ».

Ils considèrent la migration comme une source de transferts de fonds, de compétences et d’investissements. En revanche, les aspirations des jeunes à émigrer restent ancrées dans le manque d’opportunités et dans des réalités socio-économiques plus larges.

Notre étude s’est concentrée sur la gouvernance de la migration plutôt que sur les accords de mobilité de main-d’œuvre eux-mêmes. Elle soulève toutefois la question de ce qui se passe lorsque la perception de la migration comme une ressource économique commence à façonner la politique de mobilité de main-d’œuvre.

Les facteurs déterminants

Au Ghana, les transferts de fonds représentent 6 % du PIB du pays. En 2024, ce chiffre s’élevait à environ 4,6 milliards de dollars américains.

Ce montant était bien supérieur à la somme des investissements directs étrangers et de l’aide publique au développement cette année-là. Le développement de l’emploi à l’étranger est donc considéré comme un moyen d’accroître ces flux tout en allégeant la pression sur les marchés du travail nationaux.

La protection des travailleurs migrants illustre bien l’une des implications de ce phénomène.

Une étude récente menée au Kenya a montré comment les gouvernements peuvent encourager l’emploi à l’étranger même lorsque les protections accordées aux travailleurs migrants restent insuffisantes. Il s’agit là d’une préoccupation importante, mais qui passe à côté d’un enjeu plus large.

Les arbitrages plus généraux en matière de développement peuvent être moins pris en compte. Même lorsque les accords de mobilité de la main-d’œuvre sont relativement bien réglementés, ils peuvent néanmoins contribuer à des défis structurels au niveau national, tels que la perte de travailleurs qualifiés dans des secteurs critiques comme la santé et l’éducation.

Le Ghana en est un exemple clair. Le pays connaît déjà un exode important de professionnels de santé. Les données montrent que 400 à 500 infirmiers émigrent chaque mois ces dernières années pour travailler à l’étranger. Dans le même temps, les systèmes de santé nationaux restent sous pression, avec un ratio patients/personnel soignant élevé et des ressources limitées.

Cette situation a suscité de larges débats sur l’éthique du recrutement dans des pays déjà confrontés à des pénuries de personnel de santé. Encourager davantage la migration, même dans le cadre d’accords officiels, soulève des questions importantes. Les pays peuvent-ils maintenir des services essentiels tout en facilitant le départ de travailleurs qualifiés ? Et comment ces politiques affectent-elles les investissements à long terme dans le capital humain ?

Que se passe-t-il lorsque les migrants rentrent chez eux ?

Nos recherches soulignent également l’importance de considérer la migration comme un processus de développement plus large plutôt que comme un simple déplacement transfrontalier. À mesure que la mobilité de la main-d’œuvre s’étend, la question de savoir ce qui se passe lorsque les migrants rentrent chez eux prend de plus en plus d’importance. De nombreux migrants finissent par rentrer chez eux, apportant avec eux des compétences, de l’expérience et des ressources financières.

La migration de retour peut favoriser l’entrepreneuriat, l’innovation et le développement local. Mais ces résultats ne sont pas automatiques. Le Rapport mondial des Nations Unies sur la jeunesse et la migration suggère que les migrants de retour ont souvent besoin d’un soutien efficace à la réintégration et d’un accès à des opportunités économiques pour transformer les compétences et l’expérience acquises à l’étranger en atouts pour le développement local. Des politiques telles que la reconnaissance des compétences et l’accès au financement peuvent contribuer à rendre cela possible.

Repenser la mobilité de la main-d’œuvre

L’une des implications de nos recherches est que les politiques migratoires devraient s’inscrire dans des stratégies de développement plus larges plutôt que d’être jugées uniquement à l’aune de leurs retombées économiques immédiates. Cela ne signifie pas qu’il faille décourager la mobilité de la main-d’œuvre. Celle-ci devrait plutôt compléter (et non remplacer) les investissements dans le travail décent, le développement des compétences et des institutions publiques solides dans le pays d’origine.

La mobilité de la main-d’œuvre n’est donc pas négative en soi. Lorsqu’elle est bien conçue, elle peut contribuer tant au développement individuel qu’au développement national. Pour cela, il faut aller au-delà d’une approche étroite axée uniquement sur l’emploi à l’étranger.

Premièrement, des partenariats stratégiques entre les gouvernements, les employeurs, les établissements d’enseignement et de formation, les agences de recrutement et les organisations internationales sont essentiels. Cela pourrait passer par des programmes de formation conçus conjointement, la reconnaissance des qualifications et des accords dans le cadre desquels les pays de destination investissent dans la formation de travailleurs qualifiés dans les pays d’origine.

Deuxièmement, la réintégration doit être prise plus au sérieux. Offrir aux migrants de retour un accès au financement, à la formation et à des opportunités d’emploi peut aider à transformer les expériences de migration en atouts pour le développement économique local.

Troisièmement, la mobilité de la main-d’œuvre ne doit pas se substituer à la création d’emplois au niveau national, mais la compléter. Les gouvernements doivent continuer à investir dans des secteurs capables d’offrir aux jeunes un travail décent dans leur pays d’origine, plutôt que de compter sur la migration comme solution principale au chômage ou au sous-emploi des jeunes.

La question centrale est de savoir comment la migration s’inscrit dans une stratégie de développement plus large.

La mobilité de la main-d’œuvre peut créer des opportunités pour les individus et les familles. Mais elle ne peut se substituer aux investissements à long terme en faveur du travail décent, de l’éducation et de la transformation économique dans le pays d’origine.

Si elle est simplement considérée comme une solution à court terme au chômage, la mobilité de la main-d’œuvre risque d’aggraver les inégalités et d’affaiblir des systèmes déjà fragiles. Lorsqu’elle s’inscrit dans une stratégie de développement plus large, elle peut contribuer à une croissance plus inclusive et durable.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Migration de travail : pourquoi l’Afrique ne peut pas miser uniquement sur l’emploi à l’étranger – https://theconversation.com/migration-de-travail-pourquoi-lafrique-ne-peut-pas-miser-uniquement-sur-lemploi-a-letranger-288853

Décharges sauvages, décharges anciennes : comment surmonter la tentation de l’oubli ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Camille Dormoy, Docteure en sociologie, spécialiste des politiques publiques de gestion des déchets/économie circulaire, Le Mans Université; Université de Picardie Jules Verne (UPJV)

Les décharges ont accompagné l’essor de la société de consommation, mais elles ne bénéficient d’un statut réglementaire que depuis 1975. Celui-ci a introduit un certain nombre d’obligations environnementales pour les nouveaux sites de traitement des déchets. Mais qu’en est-il des anciennes décharges ? Les tentatives d’inventaires réalisées restent loin d’être exhaustives, et le coût des opérations peut inciter les communes concernées à privilégier la voie de l’oubli. Des opérations de réhabilitation sont pourtant possibles.


Les décharges sauvages font partie de notre histoire et polluent silencieusement les sols. Le procès Nestlé Waters, dans lequel la multinationale est poursuivie pour ses décharges sauvages, en lien avec sa production d’eau en bouteilles plastique, l’a récemment rappelé.

Des milliers de bouteilles en plastique (473 000 mètres cubes pour les quatre sites concernés par le procès) ont ainsi été stockées illégalement, sans qu’aucune mesure ne soit prise pour empêcher la pollution des milieux.

Rappel des faits de l’affaire Nestlé Waters, où des milliers de bouteilles en plastique se sont retrouvées dans l’environnement.

Ce procès s’inscrit dans le cadre d’un problème national bien plus vaste, qui tient au fait que le l’invention réglementaire des décharges, soit finalement assez récente : elle date de 1975. Quelles sont ses implications pour la gestion contemporaine de ce qu’on nomme aujourd’hui « décharges sauvages » ? État des lieux.

La création réglementaire des décharges en 1975

La loi du 15 juillet 1975 relative à l’élimination des déchets et à la récupération des matériaux définit le déchet dans son premier article :

« Est un déchet au sens de la présente loi tout résidu d’un processus de production, de transformation ou d’utilisation, toute substance, matériau, produit ou plus généralement tout bien meuble abandonné ou que son détenteur destine à l’abandon. »

Elle impose un mode d’élimination caractérisé par la volonté de favoriser au maximum la récupération des « matériaux, éléments ou formes d’énergie réutilisables » (dans son article 15) et par celle d’éviter « les effets nocifs sur le sol, la flore et la faune, à dégrader les sites ou les paysages, à polluer l’air ou les eaux, à engendrer des bruits et des odeurs, et d’une façon générale à porter atteinte à la santé de l’homme et à l’environnement » (art. 2).

Cette loi importante est intervenue à un moment où le nombre de déchets croissait de façon exponentielle en raison du développement de la consommation de produits rapidement obsolètes. Les préoccupations environnementales étaient vives, tant dans les milieux scientifiques que dans certains secteurs de la société civile. Par exemple, l’essai la Société de consommation du sociologue Jean Baudrillard a paru en 1970.

Cette loi a imposé aux communes la responsabilité de la collecte et de l’élimination de leurs déchets. Depuis, il n’est plus possible de se débarrasser des déchets dans le premier trou venu ou de les jeter dans les cours d’eau. La décharge est une opération réglementée, et les sites qui accueillent les déchets sont soumis à autorisation administrative.




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Une réglementation qui ne règle pas entièrement le problème

Autrement dit, 1975 a vu l’invention réglementaire des décharges, qui existaient déjà de fait, mais sans aucun cadre contraignant. Cette loi a toutefois mis du temps à produire ses premiers effets sur les modes de gestion des déchets. En effet, les communes ont dû investir pour s’équiper en infrastructures adaptées : collecte, incinération, ou sites d’enfouissement agréés, quitte à se regrouper pour mettre en commun leurs déchets et leurs moyens de les gérer.

Mais même une fois déployée dans un maillage complet du territoire, ces « décharges agréées » ne règlent pas totalement, tant s’en faut, l’épineux problème du devenir des matières et des objets ayant perdu toute valeur. Et cela, pour trois raisons :

  • d’abord parce que le législateur a exclu de la loi de 1975 les effluents liquides et gazeux, qui peuvent pourtant occasionner de grands problèmes environnementaux. L’évacuation dans l’atmosphère des particules fines ou du CO₂, par exemple, n’est pas visée par la loi ;

  • mais aussi parce qu’il y a toujours des dépôts « sauvages », dont le nombre et le volume sont difficilement évaluables. Une économie criminelle s’est d’ailleurs développée autour de la prise en charge à faible coût de certains déchets ;

  • enfin, les décharges anciennes n’ont pas disparu avec l’instauration de la loi de 1975 qui, en instituant les « décharges agréées », a du même coup rendu toutes les autres « sauvages ». Elles sont qualifiées de « décharges brutes » dans les documents réglementaires.

Toutes ces anciennes décharges, grandes ou petites mais innombrables, continuent de retenir des déchets et des substances potentiellement toxiques.

Certaines ressurgissent brutalement. À la faveur de l’actualité, comme c’est le cas pour l’affaire Nestlé Waters, ou encore lorsqu’un pan de falaise abritant une ancienne décharge littorale menace de s’effondrer dans la mer et de libérer les déchets qu’elle contient, comme c’est le cas à Dollemard, près du Havre.

Fermée depuis vingt-cinq ans, la décharge de Dollemard au Havre (Seine-Maritime) va être traitée. Les travaux de réhabilitation ont commencé en juin 2026.

Malgré sa fermeture officielle au tournant des années 2000, Dollemard continuerait de déverser entre 30 et 80 m³ de déchets dans la mer chaque année.

Comment se débarrasser du passé ? Le regard des sciences sociales

Les sciences sociales ont plusieurs façons de définir le déchet. L’une d’entre elles le considère comme une trace du passé, d’ailleurs d’intérêt potentiel pour l’archéologie.

Longtemps, l’élimination des déchets par la mise en décharge a permis de croire que l’on pouvait éliminer le passé. Mais les objets font preuve de rémanence. Comment s’en débarrasser ?

Il existe deux manières de traiter du passé et de ses objets.

  • La première est de l’actualiser, c’est-à-dire de faire de ce passé un présent. C’est la procédure qui est utilisée avec la patrimonialisation (c’est-à-dire faire des déchets passés un objet d’étude du passé), la réhabilitation (c’est-à-dire la remise en état), ou encore le réemploi : les choses du passé sont traitées en fonction des besoins et des exigences du présent.

  • La seconde est simplement l’oubli.

Le traitement des décharges anciennes a précisément emprunté ces deux voies.




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Inventorier pour réhabiliter

En 1997, une directive a lancé une vaste opération de recensement des anciennes décharges, sous l’égide des préfets. L’ambition ? Que cet inventaire permette de contrôler le potentiel dangereux de ces décharges ou de les résorber.

Un peu plus d’un quart de siècle plus tard, plusieurs rapports officiels montrent que cette tentative comportait de très grosses lacunes. Le passage à l’action est resté bien trop timide.

Pour les décharges du littoral, comme celle de Dollemard près du Havre (Seine-Maritime), un vaste plan de résorption a débuté en 2022. La décharge de Dollemard, où plus de 400 000 tonnes de déchets ont été stockées, est ainsi en cours de réhabilitation. Il s’agit d’en retirer les déchets et de les envoyer vers des lieux d’oubli bien gérés, c’est-à-dire vers des centres d’enfouissement modernes où les risques de fuite vers l’environnement, en particulier vers les nappes phréatiques, sont contrôlés.

Mais faire disparaître une ancienne décharge ne consiste pas toujours à retirer les déchets. Ce n’est pas toujours possible : lorsqu’ils sont enfouis depuis plusieurs décennies, mélangés à la terre et répartis sur plusieurs mètres d’épaisseur, leur excavation, leur transport et leur traitement peuvent représenter un coût – humain et financier – colossal.




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Réhabiliter sans déplacer les déchets : l’exemple de Guêprei

Le cas de Guêprei, commune de l’Orne d’environ 150 habitants, montre concrètement ce que suppose la réhabilitation d’un site de petite taille, tant sur le plan technique que financier.

Son ancienne décharge communale occupait près de 3 800 mètres carrés à proximité du Meillon, un cours d’eau fragilisé par différentes pollutions. Après une étude des sols, le choix n’a pas été d’extraire tous les déchets, ce qui aurait représenté un coût que cette petite collectivité n’aurait pas pu supporter, mais de limiter leur contact avec les eaux de ruissellement tout en les maintenant sur place.

L’aménagement réalisé peut être décrit comme une forme de « sarcophage » : les déchets ont été confinés sous une épaisse couverture argileuse destinée à réduire les infiltrations et à isoler le dépôt. Le terme est imagé, mais il rappelle une réalité importante : la pollution n’a pas disparu. Elle a été stabilisée, recouverte et rendue moins susceptible de se diffuser.

Aménagement réalisé pour la requalification de l’ancienne décharge communale de Guêprei (Orne).
Syndicat mixte du bassin de la Dives/LinkedIn

Dans les documents institutionnels, l’opération n’est d’ailleurs pas présentée comme une dépollution, mais comme une « requalification » de l’ancienne décharge. Au-dessus et autour de cet espace confiné, le projet a consisté à créer une zone tampon humide artificielle. Celle-ci recueille une partie des eaux provenant des terrains agricoles voisins, ralentit leur écoulement et limite le transfert de nitrates, de phosphore ou de produits phytosanitaires vers le Meillon qui coule en contrebas.

Plan de l’aménagement réalisé.
Syndicat mixte du bassin de la Dives/LinkedIn

L’opération comprend également une plantation boisée, une valorisation paysagère du site et son intégration à un chemin de randonnée. La décharge devient ainsi presque invisible : elle prend l’apparence d’un espace naturel, alors même que les déchets demeurent sous la surface. La réhabilitation ne constitue donc pas un retour à l’état initial, mais la construction d’un nouvel équilibre technique, qui devra être surveillée dans le temps.

Le coût de l’opération atteint 70 000 euros. À l’échelle d’une commune de 153 âmes, cela représente plus de 450 euros par habitant. Ce chiffre reste théorique, puisque les travaux n’ont pas seulement financé directement par les seuls habitants – ils ont également été subventionnés à hauteur de 80 %. Mais elle permet de mesurer l’écart entre le coût d’une intervention environnementale et les ressources disponibles dans une très petite commune.

Cet exemple montre donc que les difficultés tiennent moins à un manque de volonté qu’à l’insuffisance des moyens financiers, techniques et administratifs. Diagnostiquer les sols, arbitrer entre excavation et confinement, mobiliser des financements, puis assurer le suivi du site supposent une ingénierie dont les petites communes disposent rarement.

La tentation de l’oubli, un mauvais calcul

La réhabilitation des anciennes décharges révèle ainsi une inégalité entre les territoires. Certains sites peuvent être traités parce qu’ils bénéficient d’un syndicat compétent et de financements adaptés. D’autres restent en place pendant des décennies, non parce qu’ils seraient sans danger, mais parce que leur traitement dépasse les capacités de la commune qui en a hérité. Dans ce cas, la politique de l’oubli peut être tentante.

Rendre publique l’existence d’une décharge oubliée soulève donc, pour une commune, toute sorte de difficultés matérielles et financières. Les petites communes n’ont pas les ressources budgétaires pour engager les opérations de dépollution qui pourraient se révéler nécessaires. Sans compter la perte de valeur du foncier : la présence d’une ancienne décharge peut rendre de vastes terrains inconstructibles ou non cultivables.

Les pollutions restant souvent invisibles, l’oubli est souvent la solution la moins coûteuse. Du moins dans l’immédiat, car la dissémination des substances toxiques aura très probablement un coût, en matière de gestion des eaux et de santé publique, aussi élevé que difficile à évaluer pour l’instant.

Il y a, par conséquent, urgence à identifier les anciennes décharges. Elles vivent encore dans les mémoires des gens qui les ont connues et utilisées avant la transformation imposée par la loi de 1975. Les personnes qui avaient 20 ans en 1975 sont aujourd’hui septuagénaires. Dans vingt ans, qui se souviendra ?


Cet article est issu du séminaire « Ce que les infrastructures font aux déchets – Regards des sciences sociales », organisé du 27 au 29 avril 2026 par le laboratoire ESO (CNRS, Le Mans Université) et le laboratoire Habiter le Monde (Université de Picardie Jules Verne).


Le projet SO RYLL-22-PERE-0011, mené dans le cadre du PEPR Recyclage de France 2030, est soutenu par l’Agence nationale de la recherche (ANR), qui finance en France la recherche sur projets. L’ANR a pour mission de soutenir et de promouvoir le développement de recherches fondamentales et finalisées dans toutes les disciplines, et de renforcer le dialogue entre science et société. Pour en savoir plus, consultez le site de l’ANR.

The Conversation

Camille Dormoy a reçu des financements de l’ANR-22-PEPR-0011.

Mathieu Durand a reçu des financements de ANR-22-PEPR-0011, ainsi que de l’AMI CMA COMREVA

Denis Blot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Décharges sauvages, décharges anciennes : comment surmonter la tentation de l’oubli ? – https://theconversation.com/decharges-sauvages-decharges-anciennes-comment-surmonter-la-tentation-de-loubli-287891

Décès de Rudolph Marcus : est-ce la fin des théories analytiques élégantes ?

Source: The Conversation – in French – By Olivier Fontaine, Professeur de Chimie, et de sciences physiques, Université de Montréal

La triste nouvelle du 16 juillet dernier du décès de Rudolph Arthur Marcus, lauréat du prix Nobel de chimie en 1992, invite à revenir sur son héritage scientifique.


Au-delà de l’équation qui porte son nom, Marcus incarne une époque où l’ambition des chercheurs était de décrire des phénomènes complexes à l’aide de quelques équations élégantes.

Aujourd’hui, le paysage scientifique a profondément évolué. Les modèles d’intelligence artificielle apprennent directement à partir des données, et les prédictions peuvent parfois être obtenues sans qu’une théorie analytique complète ne soit disponible.

La disparition de Marcus soulève alors une question plus large : assiste-t-on à la fin de l’ère des grandes théories analytiques, au seul profit d’études théoriques à base de l’intelligence artificielle ?

Professeur au département de chimie et membre de l’Institut Courtois, de l’Université de Montréal, je mène des recherches sur le stockage de l’énergie dans les batteries au lithium. Mes travaux m’ont naturellement conduit à m’intéresser à la théorie de Marcus et l’intelligence artificielle.

Un homme âgé enseigne devant une classe
Le professeur Rudolph Arthur Marcus enseigne à l’université.
(Caltech Division of Chemistry and Chemical Engineering | Facebook), CC BY

Bibliographie abrégée : la persévérance avant la consécration

Né le 21 juillet 1923 à Montréal, au Canada, Marcus entreprend des études de chimie à l’Université McGill, où il obtient son doctorat en 1946.

En 1978, Marcus rejoint le California Institute of Technology, où il poursuivra le reste de sa carrière. Plus tôt, c’est pourtant le hasard d’une rencontre lors d’un congrès de l’American Chemical Society qui lui avait ouvert les portes de son premier poste universitaire, à l’Institut polytechnique de Brooklyn. Une anecdote qui rappelle qu’avant la reconnaissance se cache souvent une longue succession d’échecs : Marcus avait essuyé près de trente-cinq refus avant d’obtenir ce poste !

En 1992, Marcus reçoit seul le prix Nobel de chimie, alors que cette distinction était déjà le plus souvent partagée entre plusieurs chercheurs. Si cette récompense consacre l’importance exceptionnelle de ses travaux, certains estiment que d’autres pionniers auraient également mérité une telle reconnaissance. Parmi eux figure Revaz Dogonadze, chef de file de l’école soviétique du transfert d’électron.




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Rudolph A. Marcus s’est éteint le 16 juillet 2026, à Pasadena aux États-Unis, en Californie, à l’âge de 102 ans, proche de son 103e anniversaire.

Impact de la théorie de Marcus, de la chimie à la biologie

L’une des plus grandes réussites de la théorie de Marcus est sans doute d’avoir dépassé le cadre de la chimie. Initialement développée pour expliquer les réactions rédox en solution, elle s’est progressivement élargie à d’autres types de transfert d’électrons. Aujourd’hui, elle est utilisée pour comprendre des phénomènes aussi variés que la biologie, la corrosion des métaux, les cellules solaires, les batteries, ou encore les matériaux moléculaires.

Une réaction rédox est une réaction chimique qui correspond au cas précis d’un échange d’électron entre des molécules. La théorie du transfert d’électron de Marcus décrit justement comment un électron saute d’une molécule qui le possède à une autre qui peut le recevoir.

La théorie de Marcus est indispensable à certaines découvertes en biologie. Elle permet de comprendre comment les électrons circulent entre les protéines au cours de la photosynthèse, comment les cellules produisent leur énergie grâce à la respiration cellulaire, mais aussi comment fonctionnent de nombreuses enzymes impliquées dans les réactions rédox.

Par exemple, elle éclaire également les mécanismes moléculaires à l’origine des cycles rédox responsables de la toxicité de nombreux composés chimiques et médicaments.

Au-delà du vivant, l’une des prédictions les plus surprenantes de la théorie de Marcus est l’existence de la région inversée, longtemps considérée comme contre-intuitive. Cette zone inverse est fort utile en physique. La zone inverse de Marcus révèle qu’une réaction chimique possède une vitesse optimale, au-delà, elle peut ralentir malgré que les conditions soient plus favorables.

Cette prédiction paraissait si étonnante que de nombreux chercheurs la jugeaient irréaliste, c’était un peu comme annoncer qu’une résistance électrique pouvait devenir négative.

Ce n’est que plusieurs décennies plus tard que des expériences confirmèrent l’existence de cette région inversée de Marcus

Démonstration grand public de la célèbre équation de l’énergie de réorganisation

Au-delà de la zone inverse, l’une des contributions majeures de Marcus est le concept d’énergie de réorganisation. Faisons une expérience de pensée. Imaginons que nous puissions saisir une charge électrique entre nos doigts, un électron ou un ion, puis la déplacer lentement du vide vers un liquide.

Dans le vide, la charge crée autour d’elle un champ électrique, mais aucun atome, aucune molécule ne se déplace pour l’accueillir, car nous sommes dans le vide.

Dès que la charge pénètre dans le liquide, tout change. Les molécules environnantes ressentent son champ électrique. Elles tournent, se déplacent et s’ordonnent autour d’elle. Mais cette réorganisation n’est pas gratuite : elle demande une énergie de réorganisation.


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C’est précisément cette énergie que Marcus est parvenu à démontrer, en combinant les grandes lois de l’électrostatique avec les principes de la thermodynamique.

À contre-courant de son époque, alors que la révolution de la mécanique quantique transformait déjà la chimie théorique, Marcus choisit d’aborder le transfert d’électron sous un angle essentiellement électrostatique.




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L’élégance analytique à l’ère de l’intelligence artificielle

L’énergie de réorganisation de Marcus est née à une époque où un chercheur disposait essentiellement d’un stylo, de quelques feuilles de papier et d’une remarquable maîtrise des outils mathématiques.

La beauté de cette démarche ne résidait pas seulement dans le résultat final, mais dans le chemin qui y conduisait : une démonstration où chaque ligne découlait naturellement de la précédente, selon la logique implacable du raisonnement scientifique. « Soit A ; alors B. Si B est vrai, alors C. » Une succession d’étapes où les équations racontaient une histoire et révélaient les mécanismes cachés de la nature, qui se finissait par le fameux CQFD (ce qui fallait démontrer).

Le parcours de Marcus illustre une approche de la recherche devenue plus rare. Avant de chercher à publier, il a d’abord cherché à comprendre. Pendant plusieurs années, il s’est immergé dans les mathématiques et l’électrostatique, n’hésitant pas à interrompre ses propres recherches pour acquérir les outils théoriques qui lui manquaient. C’est cette culture scientifique patiemment construite qui lui permettra ensuite de révolutionner la compréhension du transfert d’électron.

Aujourd’hui, le paysage scientifique a profondément changé. L’intelligence artificielle permet souvent de prédire le comportement d’un système sans qu’une démonstration analytique complète soit nécessaire. L’objectif n’est plus toujours de trouver une équation élégante, mais d’exploiter d’immenses volumes de données pour construire des modèles capables de prédire.

Le départ de Marcus marque aussi, symboliquement, la disparition d’une génération de chercheurs pour qui la démonstration analytique constituait le cœur de la découverte scientifique. Une époque où la rigueur du raisonnement suffisait parfois à faire émerger une théorie appelée à transformer durablement notre compréhension du monde.

Marcus nous laisse une démonstration, mais à nous de préserver l’esprit du CQFD.

La Conversation Canada

Olivier Fontaine ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Décès de Rudolph Marcus : est-ce la fin des théories analytiques élégantes ? – https://theconversation.com/deces-de-rudolph-marcus-est-ce-la-fin-des-theories-analytiques-elegantes-288251