Lycéens professionnels, les grands oubliés de Parcoursup ?

Source: The Conversation – France (in French) – By Alban Mizzi, Chercheur post-doctorant, Université de Bordeaux

Comment appréhende-t-on Parcoursup et l’inscription dans l’enseignement supérieur lorsqu’on a déjà vécu une expérience d’orientation scolaire subie ? Une enquête auprès de lycéens accompagnés par un programme de la Région Nouvelle-Aquitaine offre quelques éclairages. Premiers éléments d’analyse.


Le compte à rebours a commencé. À partir du 20 mai, les élèves de terminale professionnelle passeront les épreuves écrites du baccalauréat. Mais en parallèle du marathon des révisions, ils sont en attente d’un autre verdict, celui des résultats de Parcoursup, et donc du résultat de leurs candidatures dans l’enseignement supérieur.

Comment ces lycéens vivent-ils le processus d’orientation post-bac ? Comment appréhendent-ils la plateforme Parcoursup ?

Le programme ACCES – Accompagner vers l’enseignement supérieur – qui suit des élèves de terminale professionnelle en Nouvelle-Aquitaine pendant la procédure nous apporte quelques éclairages. Il montre que l’épreuve d’orientation commence pour ces élèves bien avant avec l’ouverture de la plateforme, là où se fabrique le rapport de ces élèves à l’institution scolaire.

Avant Parcoursup : des orientations souvent subies

Presque tous les élèves rencontrés partagent un point commun : leur arrivée en filière professionnelle n’a pas relevé d’un choix pleinement assumé. Un niveau scolaire jugé insuffisant pour la seconde générale, une offre locale réduite, un conseil d’orientation expéditif peuvent avoir conduit à cette orientation. La

Si le sujet a été abondamment documenté, cette orientation par l’échec vers la voie professionnelle prend un relief particulier rapporté à ce qui attend ces élèves sur Parcoursup. C’est avec ce passif qu’ils abordent la plateforme : un sentiment diffus d’avoir été triés avant même que la compétition ne commence.

Seuls face à la machine

Parcoursup demande des compétences qui ne sont pas systématiquement enseignées aux élèves : naviguer dans une interface dense, distinguer vœux et sous-vœux, rédiger des lettres de motivation pour des formations qu’ils ne connaissent pas, interpréter des taux d’accès dont la signification reste opaque.

L’hétérogénéité de l’accompagnement entre établissements est frappante. Dans certains lycées, les enseignants d’atelier montrent comment remplir un vœu, conseillent d’ajouter un BUT en complément des BTS, vérifient le lendemain que l’élève n’a pas validé le mauvais choix. D’autres font appel à des interventions extérieures. Enfin, d’autres comptent sur la capacité de résilience des élèves aux agendas déjà saturés.




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Mohamed, en terminale mécanique, raconte l’inscription elle-même comme un parcours technique. « Au début, c’était compliqué. On avait beaucoup d’infos pour se connecter. On ne comprenait pas les codes. »

Face à ces difficultés, les élèves mobilisent effectivement ce qu’ils ont, mais la frontière entre autonomie et solitude est fine.

Un stress continu

C’est Mohamed qui trouve la formule la plus juste pour décrire le stress généré par Parcoursup. « À chaque fois que j’ai envie de m’amuser ou de faire un truc, que ce ne soit pas scolaire, ce stress revient. Même s’il n’est pas très grand, des fois, il est toujours présent. Quoi que je fasse, il y sera là. Il est en tâche de fond, tout le temps. » La métaphore informatique est parlante : un processus qui tourne en arrière-plan et consomme de l’énergie cognitive sans jamais se fermer.

Ce qui alimente cette anxiété dépasse largement la question de l’affectation dans une formation. Parcoursup demeure un moment où se joue, dans un calendrier compressé, quelque chose qui touche à la valeur de soi. La charge émotionnelle est entièrement privatisée, portée seule.

Mennel parle à plusieurs reprises d’une « boule au ventre ». Chez la plupart de nos enquêtés en terminale professionnelle, le stress reste confiné dans un espace intime invisible aux yeux de leurs proches. Les parents ne comprennent pas le dispositif. Les enseignants sont parfois eux-mêmes « dépassés ». Reste le groupe des pairs, qui traverse la même grande épreuve.

Une solitude structurelle

Les PsyEN sont absents de leurs récits. Les CPE aussi. Le « moment Parcoursup » tel qu’ils le vivent est un moment de solitude structurelle. Structurelle parce qu’elle ne tient pas aux qualités personnelles des individus, mais à l’architecture d’un dispositif qui produit de l’angoisse sans produire les conditions de sa prise en charge.

Et cette solitude s’ajoute à tout le reste : l’orientation subie, le déficit d’information, le sentiment d’illégitimité, et, pour certains, des conditions de vie difficiles qui rendent l’épreuve d’autant plus lourde. Adrienne en tire une formule qui condense tout avec une précision presque sociologique : « On n’a pas trop, trop, trop de chance… on pourrait dire qu’on n’est pas très aimés. »

Tant que le dispositif ne prendra pas au sérieux cette expérience, il restera un impensé pour un quart des bacheliers français.

The Conversation

Alban Mizzi a reçu des financements de la part du PIA3 ACCES – Accompagner vers l’enseignement supérieur.

ref. Lycéens professionnels, les grands oubliés de Parcoursup ? – https://theconversation.com/lyceens-professionnels-les-grands-oublies-de-parcoursup-281072

Bon anniversaire Apple ! Comment la marque à la pomme est devenue membre de ma famille

Source: The Conversation – France (in French) – By Dominique Billon, Professeur de Marketing, Kedge Business School

Pendant trente années, à travers les yeux de trois générations – de mes parents à mes enfants –, j’ai étudié la façon dont Apple a réussi à faire partie de ma famille. L’idée sous-jacente : comprendre comment les consommateurs se réapproprient les récits mythologiques nourris par les équipes marketing et les insèrent dans leur vie personnelle. Qui de mieux que ses proches pour en parler ? Quels enseignements en retenir pour les services marketing des entreprises ?


Impossible d’y échapper. Apple célèbre ces 50 ans dans le monde entier dans des lieux iconiques : concert d’Alicia Keys à l’Apple Store de Grand Central à New York, de Paul Mc Cartney à l’Apple Park de Cupertino (Californie), défilé de mode de Feng Chen Wang à l’Apple Jing’an à Shanghai (Chine).

Symbole de la contre-culture, devenue l’une des trois plus importantes capitalisations boursières mondiales (plus de 4 000 milliards de dollars états-uniens, soit près de 3 400 milliards d’euros), l’entreprise nourrit au fil des années le récit d’une marque située « au croisement des arts et de la technologie », autour de la promesse « Think Different ».

Ce n’est pas une simple stratégie de communication mais un exemple parfait de « branding culturel ». Les marques reconnues comme icônes culturelles ne le doivent pas uniquement à leurs produits, mais à leur capacité à mobiliser les grands mythes de leur époque, puis à les réinterpréter.

Apple ne vend pas seulement des iPhone ou des Mac, mais un récit mythologique, celui de l’individu créatif qui pense autrement dans un monde enfermé dans la standardisation. C’est pourquoi le « branding culturel » peut nous aider à comprendre comment les individus se réapproprient ces récits dans leur vie quotidienne.

Ma thèse a documenté ce phénomène à une échelle inhabituelle pour la recherche en marketing : trente années de relation entre ma propre famille et la marque, analysée selon la perspective de la Consumer Culture Theory. Elle est fondée sur le croisement de plusieurs types de données, comme les récits de vie, des photographies familiales ou des artefacts collectés auprès de trois générations.

Rites de passage

Cette thèse raconte une histoire que les tableaux de bord marketing ne capturent pas. Apple ne s’est pas contentée d’être achetée par la famille, elle s’y est introduite souvent par le vecteur du cadeau :

« À chaque anniversaire, ou à Noël, il faut qu’il y ait un peu d’Apple… C’est une autre façon de se dire qu’on est une famille », souligne Valérie, mon épouse.

Des goodies – T-shirts, pin’s, etc. – aux différentes générations d’iPod, d’iPhone, d’iPad ou de Mac, donner et recevoir des cadeaux Apple est un rituel mis en scène à l’occasion d’événements familiaux ou de rites de passage :

« Matthieu, mon fils ainé, vient d’avoir son bac. Sa grand-mère, ma maman et moi lui offrons un Macbook blanc. L’objet est magnifique… Nous voulons célébrer son succès et marquer son entrée en école de commerce. »

Ces objets circulent entre les membres de la famille, passent des parents aux enfants, et parfois des enfants aux parents. Le « vieux » modèle d’iPhone acheté par les parents est ensuite offert aux grands-parents, puis aux petits-enfants. Chacun de ces échanges est chargé de significations qui dépassent infiniment la valeur marchande du produit :

« Son iPad, ça représente ses petits-enfants, car c’est une manière de dialoguer avec eux », rappelle ma sœur Virginie.

Ces pratiques familiales se transmettent dans le temps long, entre les générations et au gré des phases de recomposition familiale.

Marque de famille

La marque s’est insérée dans nos interactions quotidiennes : appeler en FaceTime le frère aîné afin de motiver les plus jeunes sœurs à manger ou organiser des activités père-filles ludico-éducatives. Pour ce temps « Papa, on joue au maître, comme à l’école ?» avec Carla, ma fille cadette, je mobilisais dictionnaire, papier, crayons et iPad pour découvrir de nouveaux mots ou écrire des histoires, les samedis pluvieux.

Les produits de la marque sont omniprésents : « Il n’y a pas une heure où l’on n’a pas de produit Apple dans les mains sur une journée », souligne Valérie mon épouse.




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Apple nourrit la mémoire familiale lors des visites systématiques des Apple Stores à l’occasion de nos voyages familiaux :

« Ce que j’aime avec les Apple Stores, c’est que ça crée un véritable point d’ancrage. C’est le seul magasin qui me fait ça. J’ai l’impression d’être à la maison et ça me rappelle systématiquement mon père », relate Matthieu, mon fils aîné.

La marque à la pomme est devenue une « marque de famille ». Non pas une marque que la famille achète, mais une marque qui participe sur le temps long à la construction de l’identité familiale. Elle alimente les membres de la famille en récits, qu’ils jugent convaincants pour leur construction identitaire en tant qu’individu, mais surtout en tant que famille.

« L’ordinateur, c’est un instrument qui permet à l’esprit de prendre son envol, c’est l’ULM de l’esprit », disait le directeur général d’Apple France Jean-Louis Gassée.

Progressivement, la marque en vient à incarner la pérennité du lien familial, à exprimer une forme relative de stabilité familiale, à jouer un rôle d’onguent symbolique qui apaise des tensions ou des incertitudes identitaires au sein d’un groupe familial, évoluant dans une société qualifiée par le sociologue Zygmunt Bauman de « liquide », où rien n’est durable.

En retour, Apple capte le « surplus éthique » que produisent les affects qu’elle suscite auprès des consommateurs, selon le chercheur Adam Arvidson. La fidélité à la marque se nourrit du lien familial qu’elle contribue à tisser.

Moments clés de la vie des gens

Que peuvent retenir les responsables marketing de ces cinquante ans de saga Apple ? Peut-être une invitation à décaler leur regard, à « penser différemment » ?

La plupart des entreprises cherchent à fidéliser leurs clients avec des programmes orientés principalement vers l’intérêt de l’entreprise. Le client est davantage considéré comme un « actif financier » que comme une personne avec des centres d’intérêt, des passions, des compétences et des problèmes. De nombreuses entreprises mesurent la fidélité à travers des indicateurs centrés sur l’entreprise : taux de réachat, taux de churn (ou d’attrition), satisfaction client, Net Promoter Score, etc.

Ces outils mesurent la surface de la relation. Ils ne disent rien de ce qui se passe en profondeur : la place que la marque occupe dans les pratiques, les conversations et les moments clés de la vie des gens.

Cette recherche invite à une vision culturelle de la marque. Au lieu de « combien de clients reviennent ? », posons-nous les questions suivantes : comment les individus insèrent-ils la marque dans leurs usages, pratiques et rituels ? Comment favorise-t-elle les rituels de partage ? Comment nourrit-elle des récits que les consommateurs s’approprient ? Comment s’insère-t-elle dans les moments de transmission de génération ? Quelle signification la marque prend-elle dans le monde personnel, familial et socio-culturel de chacun ?

Cela revient à s’interroger sur la valeur de lien de la marque : comment la marque aide-t-elle à créer des liens avec les autres ?

Apple n’a pas construit cinquante de fidélité avec des programmes de fidélisation ou des promotions. Elle a gagné cette fidélité en proposant et actualisant un mythe suffisamment puissant pour que des millions de personnes, dans des millions de familles, se l’approprient et en fassent un morceau de leur propre histoire.

The Conversation

Dominique Billon ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Bon anniversaire Apple ! Comment la marque à la pomme est devenue membre de ma famille – https://theconversation.com/bon-anniversaire-apple-comment-la-marque-a-la-pomme-est-devenue-membre-de-ma-famille-280521

Comment les mèmes sur Chuck Norris ont réinventé la célébrité

Source: The Conversation – France (in French) – By Tom van Laer, Professor of Persuasive Language and Storytelling, SKEMA Business School

Un « Chuck Norris Fact », parmi des milliers d’autres. Capture d’écran/Compte X d’@agylon57.

Les « Chuck Norris Facts », ces blagues absurdes au sujet du comédien, diffusées sur le Net depuis une vingtaine d’années, racontent le moment où le public s’est mis à fabriquer lui-même la célébrité.


« Chuck Norris ne dort pas. Il attend. »

« Chuck Norris peut diviser par zéro. »

Ce qu’on appelle les « Chuck Norris Facts » ont envahi Internet au milieu des années 2000, transformant un acteur de films d’action un peu ringard en une figure mythique. Mais derrière l’humour se cache une mutation plus profonde, car avec ce format viral, la célébrité a changé de nature. Chuck Norris n’a certes pas inventé les mèmes, mais la récupération de son image a contribué à la réinventer la célébrité à l’ère des mèmes.

Pour rappel, le mème est une image, une vidéo ou un texte humoristique diffusé largement sur Internet et faisant l’objet de nombreuses variations. La recherche montre que les mèmes fonctionnent particulièrement bien lorsqu’ils s’appuient sur des figures déjà fortement codées. Avec sa force surhumaine, son invincibilité, son sérieux absolu à l’écran, Norris incarne une exagération prête à l’emploi : il suffisait de pousser ces traits jusqu’à l’absurde pour créer un mème parfait.

Avant Internet, Chuck Norris était une célébrité classique : champion d’arts martiaux, acteur, puis star de la série Walker, Texas Ranger, diffusée en France de 1995 à 2012 et rediffusée à maintes reprises depuis. L’image rigide, virile, et même caricaturale du comédien (qui incarnait, selon un article du Monde paru après la disparition de l’acteur en mars dernier, « le mâle blanc dominateur de l’ère Reagan ») en fait un archétype du star-système hollywoodien. Et c’est précisément cette image qui va le rendre mème-compatible.

La masculinité toxique qu’il véhicule à travers ses prises de position politiques devient l’objet de blagues potaches mais un peu ambivalentes, qui permettent à la fois de célébrer cet archétype tout en l’écornant.




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Les mèmes « Chuck Norris » sont créés par des internautes anonymes, notamment sur des forums, comme Something Awful, autour de 2005. Ils reprennent une structure simple – « Chuck Norris peut… » – et la déclinent à l’infini. Très vite, le personnage échappe à son biotope d’origine et devient un mythe collectif.

Le moteur des « Chuck Norris Facts »

Le succès de ces mèmes repose sur une mécanique simple :

  • une phrase courte,

  • une structure reproductible,

  • une surenchère permanente.

Chaque blague doit aller plus loin que la précédente. Si Chuck Norris peut battre Superman, la suivante dira qu’il lui a appris à voler… puis qu’il n’en a même pas besoin.

Ce fonctionnement correspond à ce que nous, les chercheurs en communication appelons la culture participative. Les fans produisaient déjà des fanzines, des parodies ou des récits dérivés bien avant les plateformes numériques. Alors, cette culture participative n’est pas née avec le Web. L’Internet lui a donné un nouvel élan quand même : il a rendu plus simples, plus rapides et plus visibles des pratiques de reprise, de détournement et de création collective qui existaient déjà dans les cultures fans.

Au sein de ces cultures, les publics ne se contentent plus de consommer, ils produisent, transforment et diffusent des contenus. La force des mèmes vient du fait qu’ils peuvent être repris par tous, sans compétence particulière. Chaque blague procède ainsi d’une dynamique collective, provient d’une série de rebonds-variations, même si elle relève à chaque fois d’un auteur différent – et anonyme.

Quand le public réinvente la célébrité

Ce phénomène marque une rupture. Dans le modèle traditionnel, la célébrité est produite de manière verticale par les médias, à travers campagnes promotionnelles. Le public se contente de recevoir des informations descendantes.

Avec les mèmes, la logique s’inverse. Les publics deviennent coproducteurs, les contenus circulent grâce à leur implication, parce qu’ils sont activement partagés et transformés.

Chuck Norris représente un cas emblématique de cette transformation. Son image et sa célébrité ont échappé aux médias pour devenir participatives, modulables et incontrôlables.

Les « Chuck Norris Facts » apparaissent à un moment précis : celui du Web des forums, des chaînes de mails, des blogs et des premiers sites viraux, juste avant la domination des grands réseaux sociaux. Ils montrent que la viralité ne dépend pas seulement des technologies, mais des formats culturels adaptés au partage. À l’époque, le mème n’a même pas besoin de photo ou de vidéo : une simple phrase suffit : « Chuck Norris ne dort pas. Il attend. »

Cette simplicité explique leur diffusion massive. Le web devient une forme de conversation publique, où chacun peut intervenir. Chuck Norris incarne ainsi une transition, d’une culture médiatique centralisée à une culture distribuée.

Une notoriété qui dépasse la personne

Le cas est d’autant plus intéressant que Chuck Norris est une célébrité « pré-Internet ». Contrairement aux influenceurs ou aux stars actuels, ses apparitions et ses déclarations n’ont pas été conçues pour être virales. Pourtant, il devient une icône numérique. Peu à peu, le personnage fabriqué par les mèmes dépasse la personne réelle. Il devient une figure abstraite, presque indépendante du « vrai » Chuck Norris, comme un double qui n’a plus grand-chose à voir avec sa vie et ses rôles.

Mais ce détachement entre le personnage mémétique et la personne réelle produit aussi un effet d’écran. À force de circuler sous forme de blagues absurdes, Chuck Norris paraît presque inoffensif. Or, cette image ludique tend à faire oublier ses prises de position politiques conservatrices, notamment son opposition au mariage homosexuel. Le paradoxe est là : même lorsqu’ils se moquent de lui, les mèmes contribuent à maintenir sa visibilité et à rendre son image sympathique.

Chuck Norris a d’ailleurs largement profité de cette seconde célébrité. En 2009, il publie The Official Chuck Norris Fact Book, qui rassemble ses « facts » préférés ; en 2010, il fait paraître Black Belt Patriotism: How to Reawaken America (Ceinture noire de patriotisme. Comment réveiller l’Amérique, non traduit en français), essai politique conservateur devenu best-seller.

La célébrité mémétique ne remplace donc pas seulement l’ancienne célébrité : elle peut aussi la réactiver, la rentabiliser et servir un propos idéologique.

Aujourd’hui encore, ces mèmes continuent à circuler. Comme beaucoup de figures devenues mèmes, Chuck Norris existe désormais sous deux formes : une personne réelle et une entité culturelle collective. Dans la culture numérique, les célébrités deviennent des matériaux réutilisables.

Des « Chuck Norris Facts » à Instagram et TikTok

Ce qui s’est joué avec Chuck Norris est désormais omniprésent. Les célébrités contemporaines sont constamment amplifiées, détournées et remixées. Leur image ne leur appartient plus entièrement.

La différence, c’est que, aujourd’hui, cette logique est intégrée : les contenus sont pensés pour être repris. Au milieu des années 2000, ce n’était pas encore le cas. Chuck Norris représente le moment où cette transformation s’est produite spontanément.

Au fond, les « Chuck Norris Facts » racontent un transfert de pouvoir. Le pouvoir de définir la célébrité ne revient plus uniquement aux médias. Il est partagé avec les publics, à une époque où être célèbre ne suffit plus. Il faut désormais être repris, détourné, remixé, digéré par le collectif.

The Conversation

Tom van Laer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Comment les mèmes sur Chuck Norris ont réinventé la célébrité – https://theconversation.com/comment-les-memes-sur-chuck-norris-ont-reinvente-la-celebrite-279783

Quand l’humour l’emporte sur la parole politique

Source: The Conversation – France in French (3) – By Laélia Véron, Maîtresse de conférence en stylistique et langue française, Université d’Orléans

À mesure que les frontières entre information, divertissement et politique s’estompent, le rire s’impose au centre du jeu. L’humour semble combler le vide laissé par une parole politique en perte de crédit. Que révèle ce déplacement sur l’état du débat démocratique ? Que gagne (et que perd) la démocratie lorsque le rire prétend non seulement dénoncer, mais aussi changer le réel ?


« En vingt ans d’activisme pour la paix, j’ai influencé vingt personnes. Avec une plaisanterie sur un dictateur, vingt millions. »

Ces mots sont ceux de Noam Shuster-Eliassi, humoriste israélienne « entrée dans l’humour comme d’autres en politique » après avoir délaissé les manifestations et l’activisme aux Nations Unies pour la chanson et le stand-up engagé. L’humour permet-il le renouveau de la politique ?

Les relations entre les deux sphères restent houleuses. En témoigne la récente plainte du ministère de l’intérieur Laurent Nuñez contre l’humoriste Pierre-Emmanuel Barré (pour avoir comparé, dans une chronique sur les violences policières, la police à Daech) et le nouveau procès aux prudhommes de l’humoriste Guillaume Meurice, qui conteste la rupture anticipée de son contrat par son ex-employeur France Inter à la suite d’une blague sur Benyamin Nétanyahou.

Ces polémiques ne sont pas isolées : on peut également citer celle sur l’apparence vestimentaire lors d’un sketch sur France 5 de l’humoriste Merwane Benlazar (accusé d’islamisme en raison de son look) ou les controverses autour de l’humoriste Sophia Aram, accusée de « racisme » par les journalistes du Parisien à la suite d’une chronique dans laquelle elle se moquait des membres de la flottille en route vers Gaza, de l’eurodéputée Rima Hassan (surnommée « Lady Gaza ») et de l’activiste Greta Thunberg (renommée « Miss Krisprolls »).

Si ces polémiques ne sont pas nouvelles, comme le rappelle la linguiste Nelly Quemener, elles semblent prendre une dimension inédite : la blague de Guillaume Meurice, discutée à l’Assemblée nationale et au Sénat, a ainsi provoqué plus de réactions que certaines prises de position sérieuses de dirigeants politiques.

Bande-annonce du documentaire de Noam Shuster-Eliassi.

Des sphères de moins en moins étanches

Les sphères politiques et humoristiques ne cessent de se chevaucher. Les dispositifs discursifs médiatiques, qui jouent de plus en plus sur « l’infotainment » (le croisement de l’information et de l’entertainment, le divertissement), croisent très souvent prises de parole journalistique, politique et humoristique. Il est fréquent de voir réunis autour d’un plateau, politiques, experts, artistes et humoristes, si bien qu’on ne sait plus à quel régime discursif participe telle ou telle intervention.

Un exemple type est l’émission « Quotidien » de Yann Barthès, présentée comme « une grande session d’information qui mêle humour et impertinence. » Les réseaux sociaux contribuent à ce mélange des genres en rebondissant, avec des blagues, sur des informations sérieuses. Ces blagues peuvent faire le buzz et se voir ensuite relayées par les médias traditionnels.

Parole politique et parole politique humoristique s’entremêlent au point qu’il n’est plus toujours facile de les distinguer. Qui n’a pas fait l’expérience de s’esclaffer devant un titre du Gorafi puis d’être effaré quand, quelques jours après, l’information a priori burlesque est devenue réalité ? L’indistinction a donné lieu à un hastag, #pasgorafi, pour désigner des informations qui ont l’air d’être des blagues mais qui n’en sont pas. Les proches de Trump portent docilement des chaussures de la marque préférée du président des États-Unis, même lorsqu’elles sont trop grandes pour eux ? Clownesque mais #pasgorafi.

Que projette-t-on sur l’humour politique ?

Du côté du public, la dévalorisation de la parole politique, qui peut paraître de plus en plus vide et stéréotypée (ce qu’on appelle la « langue de bois ») peut aller de pair avec une tendance à reporter des attentes frustrées sur d’autres types de discours. On cherche alors la politique partout… sauf dans les discours institutionnels politiques.

Il peut s’agir de la parole scientifique, lorsque chercheuses et chercheurs sont sommés de trouver une solution à des problèmes politiques ou doivent mener un travail d’alerte politique face à la surdité de certains dirigeants, comme cela a été le cas avec les pesticides et la loi Duplomb. On pense aussi à la parole journalistique : il est quelquefois bien difficile de tracer la limite entre le discours d’un éditorialiste et le discours d’un politique professionnel. Enfin, c’est le cas de la parole humoristique.

Lorsque la parole politique est désavouée, qu’elle paraît inexistante ou nulle, l’humour politique peut finir par être perçu non comme un discours qui croise le politique, qui peut le servir ou au contraire le critiquer, mais comme l’incarnation de la parole politique. L’effet, quelquefois bien réel, de cet humour qui peut taquiner ou même déstabiliser le pouvoir en place peut alors être confondu avec une capacité politique à changer l’ordre des choses.

L’impossible équilibre des humoristes

Face à cette situation, les humoristes sont dans une situation d’autant plus inconfortable qu’ils peuvent être sanctionnés, comme le rappelle Nelly Quemener, « par en haut » (par des institutions, comme l’Arcom), mais aussi contestés « par en bas » (par le public, notamment sur les réseaux sociaux).

Pris entre des injonctions contradictoires, ces humoristes adoptent un discours ambigu. Certaines et certains vont revendiquer un humour « politique » mais tout en rejetant l’étiquette d’un humour « partisan » ou « militant ». L’humoriste Fary insiste sur l’importance de ne pas se prendre pour un « porte-parole » et préfère définir son spectacle comme un moment plus « poétique » que politique. Très peu d’humoristes assument de faire passer leur engagement politique au premier plan (Sophia Aram déclare qu’elle assume d’être « de moins en moins drôle », mais c’est une exception).

Guillaume Meurice signe bon nombre de pétitions marquées à gauche, mais lorsque La France insoumise (LFI) lui a proposé son investiture pour se présenter aux législatives en juin-juillet 2024, il a réagi en déclarant, sur les réseaux sociaux,

« La République, ce n’est pas moi ! »

(une allusion ironique aux propos de Jean-Luc Mélenchon).

Quand on analyse le métadiscours des humoristes sur leurs pratiques, on remarque que les mêmes qui revendiquent l’humour politique et qui, pour le défendre, peuvent lui prêter bon nombre de vertus (pédagogiques, démocratiques, cathartiques) vont également prendre soin de rejeter la posture du « donneur de leçons » ou même de celui ou de celle qui croirait pouvoir agir sur le réel grâce au rire.

Dans un entretien au Monde, l’humoriste Charline Vanhoenacker déclare à la fois que l’humour politique est un moyen d’« inverser le rapport de domination » et qu’il ne faut pas le « surinterpréte[r] », car il n’aurait d’autre intention que de « faire rire ». Charline Vanhoenacker tente à la fois de défendre sa pratique (et son utilité) et de se protéger (sachant qu’elle a été, entre autres, interrogée par la police judiciaire à la suite de la blague de Guillaume Meurice) en dégonflant ses prétentions.

Ne réduire ni l’humour ni la politique

La force critique de l’humour n’est plus à démontrer. L’ironie politique peut ainsi permettre d’interroger et de reconsidérer les discours politiques dominants en les mettant à distance. Mais il ne faut pas réduire le discours politique à l’humour ou l’ironie. Le soulagement ou l’admiration éprouvée devant une vanne bien placée ne doit pas nous pousser à renoncer au débat, à la contestation et la proposition argumentée.

C’est d’ailleurs cet équilibre entre humour et sérieux politique que cherchent à atteindre bon nombre d’émissions qui ne sont rarement qu’humoristiques, qui alternent entre moments d’humour cathartique et écoute des analyses ou des propositions d’une ou d’un invité non humoriste.

L’humour politique peut être une étape, un moyen. Mais s’il devient une fin, il risque de tourner au ludisme, qui fait de tout discours un jeu, ou au cynisme, qui pointe les insuffisances de chaque discours. La dérision peut devenir une tentation : elle réduit alors le monde à un ensemble de discours absurdes et nous installe dans une position désabusée et désengagée vis-à-vis du réel. Au lieu de nous aider à affronter la politique, elle conduit alors à la déserter.


Laélia Véron est coautrice, avec Guillaume Fondu, de T’es sérieuse ? Problèmes politiques de l’ironie, La Découverte, 2026.

The Conversation

Laelia Véron a été chroniqueuse scientifique pendant plusieurs années dans l’émission “Par Jupiter” “C’est encore nous” “Le Grand Dimanche Soir” avec Charline Vanhoenacker et Guillaume Meurice sur France Inter. Elle est actuellement chroniqueuse dans l’émission “La Dernière”, animée par Guillaume Meurice, sur Radio Nova.

ref. Quand l’humour l’emporte sur la parole politique – https://theconversation.com/quand-lhumour-lemporte-sur-la-parole-politique-279375

En Iran, la poésie comme langage politique clandestin

Source: The Conversation – France in French (3) – By Firouzeh Nahavandi, Professeure émérite, Université Libre de Bruxelles (ULB)

En Iran, les vers des grands poètes classiques ne sont pas seulement un héritage culturel : ils permettent de dire, suggérer et partager des significations politiques sans les formuler explicitement.


Dans un contexte marqué, depuis plusieurs années par un durcissement de la répression en Iran — milliers de manifestants tués par les forces d’ordre, dizaines de milliers d’arrestations, surveillance accrue de la parole publique, multiplication des cas d’application de la peine capitale —, s’exprimer de façon explicite devient de plus en plus dangereux.

Dans ce contexte, certaines formes d’expression acquièrent une fonction particulière. C’est le cas de la poésie, qui ne relève pas uniquement du patrimoine culturel : elle constitue une pratique sociale vivante et un mode d’expression structurant. Aujourd’hui encore, les vers des grands poètes classiques continuent de circuler, d’être cités et réinterprétés — non seulement pour leur valeur littéraire, mais aussi parce qu’ils offrent une manière de dire les choses autrement.

Langage d’Ésope

Cette centralité de l’implicite ne relève pas seulement de la conjoncture actuelle : elle correspond à une ressource déjà disponible, qui devient particulièrement centrale en contexte de contrainte. Elle s’inscrit dans une histoire plus longue des rapports entre pouvoir et expression en Iran, où la parole indirecte a souvent constitué une modalité privilégiée pour dire ce qui ne pouvait être formulé ouvertement. Elle se retrouve également dans d’autres formes d’interaction sociale, comme le ta’arof, cet ensemble de codes relationnels fondés sur la politesse, le décalage entre le dit et le voulu, et la gestion implicite des positions sociales. Elle apparaît aussi, sous d’autres formes, dans les pratiques de négociation, où la formulation indirecte permet d’introduire des marges d’interprétation. On l’a par exemple constaté dans les pratiques diplomatiques contemporaines, quand l’Iran peut se dire prêt à la négociation tout en en déplaçant constamment les conditions, maintenant ainsi une marge d’interprétation.




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Dans cette optique, le recours à la poésie ne relève pas d’un contournement ponctuel, mais d’un registre d’expression durable. Ainsi, dans un environnement où parler de façon directe revient à s’exposer au danger, la poésie apparaît comme une ressource discursive spécifique : elle permet de suggérer, d’évoquer, de partager des significations politiques sans les formuler explicitement. La densité symbolique et la polysémie de la poésie persane classique permettent des lectures multiples, ajustées aux contextes. Cette plasticité en fait un outil d’expression particulièrement efficace dans des contextes de coercition. Dans le Shahnameh, Ferdowsi (Xe–XIe siècle) met en scène des figures de souveraineté dont les trajectoires — justice, dérive, chute — offrent autant de modèles implicites d’évaluation du pouvoir. Ces récits n’évoquent pas directement le présent, mais ils fournissent des cadres d’interprétation à celui-ci.

Chez Saadi (XIIIe siècle), certaines maximes formulent plus directement les conditions de la légitimité politique :

« Le roi qui opprime son peuple creuse lui-même les fondations de sa chute. »

Leur généralité fait leur force : elles peuvent être mobilisées sans désigner explicitement une situation donnée.

À l’inverse, Hafez (XIVe siècle) privilégie l’ambiguïté. Ses vers autorisent des interprétations multiples, sans jamais s’inscrire dans un registre univoque. Cette indétermination facilite leur circulation dans des contextes de surveillance. Ces différents registres — récit exemplaire, maxime normative, ambiguïté poétique — composent un répertoire d’expressions disponibles. Ils offrent plusieurs manières de dire le pouvoir, de le juger ou de s’en distancier, sans recourir à une parole directe.

Lire entre les lignes : une compétence partagée

L’efficacité de ce mode d’expression repose sur une compétence largement partagée : la capacité à reconnaître les références, à interpréter les allusions et à lire entre les lignes. Car, en Iran, la poésie classique n’est pas réservée aux milieux lettrés. Elle est connue, citée, mobilisée dans les échanges quotidiens comme dans les discours publics.

« Les fils d’Adam sont les membres d’un même corps, créés d’une même essence. Si un membre souffre, les autres ne peuvent rester en repos. »

Ce passage de Saadi, inscrit au fronton du siège de l’Organisation des Nations unies, illustre la portée universelle de cette tradition. Mais dans le contexte iranien, il peut aussi être mobilisé comme une manière indirecte de rappeler que face à l’injustice, nul ne peut rester indifférent. Cette compétence ne se réduit pas à une connaissance des textes. Elle implique une capacité à situer les énoncés, à en ajuster l’interprétation en fonction de la situation, et à reconnaître ce qui est suggéré sans être explicitement formulé. Elle s’acquiert progressivement, par familiarité plus que par apprentissage formel, et constitue une dimension ordinaire de la socialisation.

Comprendre un vers ne consiste pas seulement à en saisir le sens littéral. C’est reconnaître une allusion, capter un sous-entendu, situer une référence. Cette compétence, acquise dans le temps long, devient dans un contexte de surveillance une ressource sociale et politique. Dans un environnement de surveillance, elle permet une communication implicite, où le sens circule sans être entièrement formulé.

Des répertoires anciens, des usages actuels

La force de la poésie classique tient aussi à sa distance par rapport aux situations contemporaines. Produits dans des contextes historiques éloignés, les vers d’Omar Khayyam (XIe–XIIe siècle), de Saadi ou de Hafez ne renvoient pas à une conjoncture précise. Cette distance facilite leur réappropriation. Les quatrains d’Omar Khayyam, qui insistent sur la fragilité de l’existence et la valeur de l’instant présent, peuvent ainsi entrer en résonance avec des contextes contemporains marqués par l’incertitude et la violence, en proposant une autre hiérarchie des valeurs. Cette capacité d’actualisation repose sur une tension productive entre distance historique et pertinence contemporaine. Plus les textes sont éloignés de leur contexte d’origine, plus ils peuvent être réinvestis dans des configurations nouvelles, sans être immédiatement assignables à une position politique explicite.

Aujourd’hui, ces répertoires se reconfigurent à travers de nouveaux supports. Sur les réseaux sociaux, les vers sont fragmentés, transformés, parfois anonymisés. Ils circulent sous forme de citations, d’images ou de slogans. Ces circulations numériques modifient les modalités de diffusion sans en altérer la logique. La fragmentation des vers, leur mise en image ou leur anonymisation renforcent parfois leur capacité de circulation, tout en maintenant leur fonction d’allusion. Le numérique n’efface pas la tradition : il en reconfigure les usages.

Lors des mobilisations qui ont suivi la mort de Mahsa Jina Amini en 2022, de nombreux messages ont repris, explicitement ou non, des motifs issus de la poésie classique — notamment très présents chez Hafez — la nuit, l’attente, l’aube — pour exprimer des attentes ou des critiques sans recourir à un langage explicitement politique.

Dans un espace public restreint, cette circulation permet de maintenir un langage commun.

Une autre manière de dire le politique

Le recours à la poésie peut être compris comme le signe d’un décalage entre les formes d’expression disponibles dans la société et les contraintes imposées à la parole publique. Ce décalage ne signifie pas absence de parole, mais transformation de ses formes. Il révèle une tension entre des attentes sociales d’expression et les limites imposées à leur formulation explicite. Dans cet espace contraint, la poésie apparaît comme l’un des lieux où cette tension peut se dire — de manière indirecte, mais intelligible.

Lorsque l’expression directe devient risquée, les formes indirectes ne disparaissent pas : elles se maintiennent, se transforment et parfois se renforcent. La poésie, en Iran, constitue une modalité spécifique du politique, fondée sur l’allusion, la polysémie et le partage de références communes.

Dans un contexte où parler peut entraîner des sanctions allant jusqu’à la mort, cette forme d’expression n’annule pas le risque, mais elle en modifie les conditions. Elle permet au sens de circuler sans être entièrement fixé. Ainsi comprise, la poésie apparaît moins comme un refuge que comme une ressource : non pas un extérieur au politique, mais une manière de le formuler sous contrainte.

The Conversation

Firouzeh Nahavandi ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En Iran, la poésie comme langage politique clandestin – https://theconversation.com/en-iran-la-poesie-comme-langage-politique-clandestin-282181

Crédit immobilier : les raisons d’un blocage du marché du logement

Source: The Conversation – France (in French) – By Jérémie Bertrand, Professeur de finance, IESEG School of Management et LEM-CNRS 9221, IÉSEG School of Management, IÉSEG School of Management

La brutale hausse des taux d’intérêt fait craindre à certains experts un krach immobilier. Pourtant, les conditions sont loin d’être réunies. Ce que l’on observe, c’est plutôt un marché en pause, où acheteurs et vendeurs retardent leur projet. Ce n’est pas forcément une bonne nouvelle pour les ménages qui cherchent à se loger. Pour l’économie, c’est moins grave. Pour le moment.


Depuis deux ans, le marché immobilier français traverse une zone de turbulences rarement observée depuis le début des années 2000. Hausse brutale des taux d’intérêt, chute du pouvoir d’achat immobilier, transactions en berne : autant de signaux qui alimentent une question devenue récurrente chez les ménages comme chez les investisseurs : faut-il s’attendre à un krach du crédit immobilier ?

Derrière les discours anxiogènes, quels sont les mécanismes économiques réellement à l’œuvre ? Entre 2021 et 2024, les taux immobiliers sont passés d’environ 1 % à plus de 4 %. Ce choc peut être perçu comme violent, surtout après une décennie d’argent « quasi gratuit ». Cependant, comme le montre le graphique ci-dessous, dans les années 2000, emprunter à 4 ou 5 % était la norme.


Coin Capital et Banque de France (calculs des auteurs), Fourni par l’auteur

Ce qui change aujourd’hui, et ce qu’on observe sur le graphique, c’est la vitesse de la remontée. Elle a pris de court les ménages comme les banques. Résultat : la hausse rapide des taux a provoqué une contraction accélérée de la demande de crédit. Beaucoup de ménages ne passent plus le filtre du taux d’endettement, ou renoncent tout simplement à s’endetter pour acheter.

Un marché du crédit sous tension

Le volume de crédits immobiliers accordés a fortement chuté depuis 2022. Les banques, contraintes par des règles prudentielles (taux d’endettement à 35 %, durée maximale de 25 ans), ont resserré l’accès au financement. Elles prêtent moins, et sélectionnent les dossiers de manière plus rigoureuse.




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Ce phénomène nourrit l’idée d’un « krach du crédit ». Toutefois, un krach, au sens strict, suppose un effondrement brutal et désordonné du système. Or, ce que l’on observe aujourd’hui ressemble davantage à un ajustement forcé qu’à une rupture systémique.

Les banques françaises restent solides, bien capitalisées, et peu exposées à des prêts risqués de type « subprime » comme ce fut le cas aux États-Unis en 2008.

Correction dans les grandes villes

Face à la baisse de la demande, les prix immobiliers ont entamé une correction dans de nombreuses grandes villes depuis 2023. Paris, Lyon ou Bordeaux ont enregistré des baisses de prix significatives, souvent comprises entre 5 % et 10 % selon les périodes et les marchés.

Cet ajustement est logique : quand le crédit devient plus cher, la capacité d’achat diminue. Pour que les transactions repartent, les prix doivent s’aligner, c’est la loi de l’offre et de la demande. Mais là encore, on parle d’une correction progressive, pas d’un effondrement généralisé.

Toutefois, plusieurs facteurs structurels viennent limiter la baisse des prix. D’abord, le déséquilibre entre l’offre et la demande reste important. En France, le marché du logement est caractérisé depuis plusieurs années par une forme de pénurie, en particulier dans les grandes métropoles. Comme l’explique l’association nationale pour l’information sur le logement (ANIL), il n’y a tout simplement pas assez de logements disponibles pour répondre aux besoins des ménages, ce qui soutient mécaniquement les prix, même en période de ralentissement. De plus, de nombreux propriétaires hésitent à revendre leur bien à un prix inférieur à celui auquel ils l’ont acheté, afin d’éviter de matérialiser une perte financière.

Le marché immobilier français ne connaît pas un ajustement fluide par les prix, mais un ajustement bloqué : les vendeurs refusent de baisser fortement leurs prix tandis que les acheteurs perdent leur capacité d’emprunt. Le résultat est moins un krach qu’une paralysie progressive du marché.

Des besoins de logement accrus pour des raisons démographiques

Simultanément, la dynamique démographique continue d’alimenter la demande. La population française augmente, vieillit et évolue dans ses modes de vie (dé-cohabitation, familles monoparentales, mobilité professionnelle). Toutes ces évolutions accroissent le besoin de logements, ajoutant un blocage supplémentaire à l’ajustement attendu.

Enfin, la structure de la propriété joue un rôle stabilisateur. Une part importante des propriétaires en France n’a plus de crédit à rembourser : leur taux d’endettement est d’environ 11 %, contre près de 28 % pour les accédants. Cette situation financière plus confortable limite les ventes contraintes en période de ralentissement.

Au total, ces éléments créent une forme d’inertie du marché immobilier français : les prix peuvent baisser, mais ils résistent mieux aux chocs que dans des marchés plus spéculatifs ou plus endettés. Autrement dit, on n’observe pas de ventes massives contraintes susceptibles de provoquer une chute brutale des prix qui constituerait le mécanisme d’ajustement « normal ».

En revanche, cette résistance s’accompagne d’un autre phénomène : un fort ralentissement de l’activité. Dans un contexte de taux d’intérêt élevés, acheteurs et vendeurs adoptent des stratégies d’attente. Les premiers espèrent une baisse des taux pour améliorer leur capacité d’emprunt ; les seconds préfèrent différer la vente dans l’espoir de préserver leur prix. Ce décalage bloque les négociations et réduit fortement le nombre de transactions. Le marché ne s’effondre donc pas : il se grippe. Les échanges se raréfient, la mobilité résidentielle ralentit, et l’ensemble donne l’impression d’un marché « à l’arrêt ».

Le rôle stabilisateur des autorités européennes et nationales

Par ailleurs, les autorités jouent un rôle central dans l’évolution du marché. La Banque Centrale européenne a déjà ralenti la hausse des taux, et pourrait les stabiliser, voire les baisser progressivement si l’inflation recule. En France, les autorités ont déjà ajusté certains paramètres pour éviter un blocage du marché. Le calcul du taux d’usure, le taux maximal légal pour prêter, a ainsi été temporairement mensualisé en 2023 afin de mieux suivre la remontée rapide des taux et de fluidifier l’octroi des crédits.

Parallèlement, les banques disposent de marges de flexibilité sur les règles d’endettement, avec des dérogations encadrées qui permettent d’approuver certains dossiers au-delà des critères standards. L’objectif est clair : maintenir un accès minimal au crédit malgré le durcissement des conditions. Ces interventions contribuent à amortir les chocs. Elles rendent un scénario de krach pur, moins probable, même si elles ne peuvent pas empêcher un ralentissement durable.

France 24 – 2024.

Ce n’est pas un krach, juste un dérèglement

Plutôt qu’un krach, on assiste à la fin d’un cycle exceptionnellement favorable. Le marché immobilier entre dans une phase plus « normale », marquée par des taux plus élevés qu’au cours de la décennie passée, une sélection accrue des emprunteurs et une stabilisation, voire une baisse modérée des prix. Cela implique un changement de comportement. Les acheteurs doivent revoir leurs attentes, les vendeurs ajuster leurs prix, et les investisseurs recalculer leurs rendements.

Pour les ménages, la situation est inconfortable mais pas catastrophique. Ceux qui ont déjà emprunté à taux fixe sont protégés. Ceux qui souhaitent acheter doivent être plus patients et plus stratégiques.

Le vrai risque n’est pas un krach brutal, mais un marché durablement grippé, avec moins de transactions et une mobilité résidentielle réduite. Cela peut avoir des effets économiques plus larges, notamment sur le secteur du bâtiment.

La période d’euphorie du secteur immobilier est révolue. Nous sommes entrés dans un environnement plus exigeant, où le crédit redevient une ressource rare et coûteuse. Pour les acteurs du marché, l’enjeu n’est plus de profiter d’un cycle haussier, mais de s’adapter à une nouvelle réalité.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

ref. Crédit immobilier : les raisons d’un blocage du marché du logement – https://theconversation.com/credit-immobilier-les-raisons-dun-blocage-du-marche-du-logement-281774

Ce que les chats peuvent nous apprendre sur les cancers humains

Source: The Conversation – in French – By Geoffrey Wood, Professor, Co-Director, Institute for Comparative Cancer Investigation, University of Guelph

Les chats ont un taux de cancers similaire à celui des humains et développent souvent les mêmes types de cancer. (Unsplash/Andy Quezada)

Les chats vivent dans nos maisons, boivent notre eau et dorment même dans nos lits. Ils sont des membres à part entière de nombreux foyers et partagent notre vie.

Ils présentent également de nombreuses similitudes biologiques avec nous. Les chats ont un taux de cancers similaire à celui des humains et développent souvent les mêmes types de cancer. Comme pour les humains, l’amélioration des soins de santé et de l’alimentation leur permet de vivre plus longtemps, ce qui augmente leur risque de souffrir d’un cancer au cours de leur vie.

un chat gris dans un jardin
Les chats sont des membres à part entière de nombreux foyers et partagent notre vie. Ils présentent également de multiples similitudes biologiques avec les humains.
(Geoff Wood)

Avec mes collègues, nous nous sommes demandé si les cancers félins ressemblaient aux cancers humains sur le plan génétique ? Nous avons mené la plus grande étude jamais réalisée sur le séquençage de l’ADN des tumeurs des chats. Nos recherches ont révélé des similitudes frappantes entre les cancers félins et humains, et les résultats laissent entrevoir des retombées positives tant pour les chats que pour nous.

Notre collaboration internationale a permis de publier récemment une étude portant sur les tumeurs de 500 chats et couvrant 13 types de tumeurs. Nous avons isolé l’ADN de ces tumeurs et cartographié la séquence de 1 000 gènes qui présentent souvent des mutations dans les cancers humains.

Cancers félins et humains

Dans l’ensemble, le gène qui a le plus souvent muté est le gène TP5, un gène de protection contre le cancer, qui est également le plus fréquemment muté dans les cancers humains. Un autre exemple est le gène PIK3CA, qui comporte une mutation dans environ 40 % des cancers du sein chez l’être humain et dont on a constaté qu’il était altéré dans environ 50 % des cancers mammaires chez le chat.

Il existe des médicaments spécialement conçus pour les cancers humains présentant certaines mutations, comme celles du gène PIK3CA. Maintenant que nous connaissons les mutations courantes dans les cancers félins, il est possible de tester ces médicaments sur les chats.

Comment étudions-nous le cancer chez les chats ? Depuis 2009, la biobanque vétérinaire du Collège vétérinaire de l’Ontario, qui fait partie de l’Institut de recherche comparative sur le cancer de l’Université de Guelph, conserve des échantillons de tumeurs provenant de chats traités au Centre de cancer animal.

Avec le consentement du propriétaire, une partie de la tumeur prélevée lors de l’intervention chirurgicale est préservée et congelée en vue d’études futures. De plus, des échantillons sanguins sont conservés afin de servir de ressource pour mettre au point des tests de dépistage moins invasifs, en utilisant des molécules associées à la maladie présentes dans le sang.

Récemment, la biobanque vétérinaire s’est jointe au consortium Biobanques Ontario afin de faciliter les études sur le cancer entre espèces. Des essais cliniques sur le cancer sont également menés chez des chats et des chiens, dans le but d’utiliser les résultats de la recherche pour concevoir de meilleurs traitements pour les animaux de compagnie, mais aussi pour nous permettre de mieux comprendre les cancers humains.

Les chats peuvent nous en apprendre beaucoup sur les cancers humains. Il existe plusieurs cancers ou sous-types de cancer qui sont courants chez les chats, mais rares chez nous. Le cancer mammaire « triple négatif » — caractérisé par l’absence de récepteurs d’œstrogènes et de progestérone, et du récepteur du facteur de croissance HER2 — est de loin le sous-type le plus courant chez les chats. Il ne représente toutefois que 15 % des cancers du sein chez l’humain.

Ce sous-type touche principalement les femmes jeunes, les femmes noires et celles présentant une prédisposition génétique héréditaire (mutation du gène BRCA1). Il est particulièrement agressif et difficile à traiter.

Le cancer du pancréas est un autre exemple. Le sous-type acineux, le plus fréquent chez les chats, est relativement rare chez l’être humain. Il est donc plus facile de mener des études sur ce type de cancer chez les chats.

Notre étude sur le séquençage génomique chez le chat a également révélé quelques différences dans les profils de mutation entre les cancers humains et félins. Environ 25 % des cancers humains présentent des mutations des gènes RAS, alors que ces mutations sont rares chez les chats. L’étude de ces cancers chez le chat pourrait nous aider à mieux comprendre le rôle de ces gènes dans le développement de la maladie.

Génomes de souris et de chats

Les associations caritatives de lutte contre le cancer et les organismes qui octroient des subventions pour la recherche en santé humaine soutiennent régulièrement des études utilisant des modèles de cancer humain chez les rongeurs, mais l’étude du cancer chez d’autres espèces animales est plus difficile à faire accepter.

Les rongeurs servant de modèles sont génétiquement modifiés pour développer un cancer ou pour présenter un système immunitaire gravement déficient, de manière à pouvoir héberger des cellules cancéreuses humaines.

Ces modèles sont très efficaces pour étudier les mécanismes moléculaires du cancer, mais leur bilan en matière de médicaments anticancéreux est médiocre. En effet, plus de 90 % des nouveaux traitements anticancéreux mis au point à partir de ces modèles échouent lors des essais cliniques humains et ne sont jamais autorisés à des fins thérapeutiques.


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En revanche, le cancer se développe souvent spontanément chez le chat dans le même environnement que chez les humains. Ces animaux présentent également de nombreux troubles sous-jacents ou concomitants similaires aux nôtres, tels qu’obésité, maladies auto-immunes, maladies rénales, diabète et divers autres troubles endocriniens.

Le génome des chats ressemble davantage à celui des humains que le génome des souris, et l’organisation du génome félin (l’ordre des gènes sur les chromosomes) est plus proche de celle de l’être humain que ne l’est celle du chien.

L’Atlas du génome du cancer est une immense base de données en libre accès qui répertorie les mutations observées dans différents types de cancer chez les humains. Aucune ressource de ce type n’existe pour les chats.

Les données issues de notre récente publication sont désormais disponibles via le Wellcome Sanger Institute. Elles constitueront une ressource fondamentale et gratuite pour les chercheurs qui étudient le cancer chez les chats et les humains, au bénéfice des deux espèces.

La Conversation Canada

Geoffrey Wood bénéficie d’un financement du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie du Canada, du Pet Trust et de l’Institut ontarien de recherche sur le cancer.

ref. Ce que les chats peuvent nous apprendre sur les cancers humains – https://theconversation.com/ce-que-les-chats-peuvent-nous-apprendre-sur-les-cancers-humains-277929

Les groupes armés comblent un vide politique au Mali : il est essentiel d’y remédier pour mettre fin à la violence

Source: The Conversation – in French – By Norman Sempijja, Associate professor, Université Mohammed VI Polytechnique

Le Mali est en proie à des troubles politiques depuis 2012. Cette année-là a été marquée par un coup d’État militaire et la prise de contrôle des régions du nord de ce pays d’Afrique de l’Ouest par des groupes armés. Au cours des années qui ont suivi, les efforts visant à mettre en place des gouvernements de transition ont échoué. Cette situation a abouti à l’interdiction de tous les partis politiques en mai 2025.

De plus, le pays a connu des vagues d’interventions militaires menées par des acteurs extérieurs tels que la France, les États-Unis et, plus récemment, la Russie. Tous ont investi massivement pour tenter de contenir la menace extrémiste au Mali.

Mais les groupes liés à Al-Qaïda et à l’État islamique ont continué à étendre leur influence. Et fin avril 2026, le gouvernement militaire a été contraint de repousser des attaques coordonnées menées par des séparatistes et des djihadistes à travers tout le pays. Le ministre de la Défense, le général Sadio Camara, a été tué.

Au cours de la dernière décennie, les interventions étrangères ont souvent mal interprété ce qui se passait sur le terrain. Les groupes extrémistes ont tiré parti de problèmes tels que les conflits fonciers, la corruption et la concurrence pour les ressources afin de se légitimer, s’alignant souvent sur les tensions au sein de la communauté. La faiblesse des institutions étatiques et des forces de sécurité a permis à des groupes tels que le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans (JNIM) et l’État islamique au Grand Sahara (EIGS) de consolider leur pouvoir.

Ces groupes se sont adaptés en formant des alliances et en adaptant leurs discours aux revendications locales, donnant la priorité aux problèmes immédiats plutôt qu’aux objectifs idéologiques.

Nous sommes des politologues qui avons mené des recherches sur la situation sécuritaire au Mali et au Sahel. Notre article récemment publié a montré que les groupes armés non étatiques du Sahel, en particulier au Mali, sont devenus des acteurs clés du pouvoir. Ils influent sur la gouvernance locale en comblant les lacunes laissées par des institutions étatiques faibles.

Alors que des acteurs extérieurs tels que la France, les États-Unis et la Russie accordent la priorité à la lutte contre le terrorisme et à la consolidation de l’État, ils négligent souvent les fonctions de gouvernance que remplissent ces groupes armés non étatiques. Ces groupes fournissent souvent des services essentiels et acquièrent une légitimité locale.

Reconnaître le rôle des groupes armés en tant que détenteurs du pouvoir local ne signifie pas accepter ou légitimer leurs actions. Cependant, ignorer cette réalité a conduit à des politiques qui n’atteignent pas leur cible. Lorsque les interventions se concentrent uniquement sur des solutions militaires, elles risquent de passer à côté des raisons pour lesquelles les populations interagissent avec ces groupes.

Nos conclusions remettent en question les interventions conventionnelles qui se concentrent uniquement sur la défaite des groupes armés non étatiques ou le rétablissement d’un contrôle étatique centralisé. Nous soutenons que les solutions sécuritaires seules sont insuffisantes. Nous préconisons une approche plus nuancée qui intègre le potentiel des groupes armés non étatiques en matière de gouvernance, de légitimité et d’action locale. Des groupes armés non étatiques ont assuré la gouvernance de territoires dans des pays comme la Colombie, la Syrie et le Soudan du Sud, entre autres.

Les groupes armés en tant qu’autorités de facto

Au Mali, les groupes armés ne sont pas seulement des forces combattantes. Dans de nombreuses régions du pays, ils jouent un rôle plus complexe. Il est difficile d’estimer le nombre exact de groupes opérant au Mali. Le plus grand et le plus connu, le JNIM, est une coalition de cinq organisations et revendique plus de 10 000 combattants dans le pays.

Dans le centre et le nord du Mali, à la frontière avec l’Algérie, l’État est souvent distant, absent ou fait l’objet de méfiance. Les groupes armés comblent ce vide. Ils règlent les différends, font respecter les règles, perçoivent les impôts et assurent parfois un minimum d’ordre.

Pour les communautés vivant dans l’insécurité quotidienne, ces fonctions ne sont pas abstraites. Elles ont des effets concrets sur la vie quotidienne.

Notre étude a établi que cela ne signifie pas nécessairement que la population approuve ces groupes ou soutient leur idéologie. Beaucoup n’y adhèrent pas. Cependant, lorsqu’il y a peu d’alternatives, les gens s’adaptent. Ils suivent les règles parce qu’ils en ont besoin pour survivre, pas parce qu’ils y croient.

Cette distinction est importante. Elle aide à expliquer pourquoi ces groupes sont si difficiles à déloger. Leur force ne provient pas seulement des armes, mais aussi de leur ancrage profond dans les réalités locales.

Pourquoi les stratégies militaires échouent

Les efforts internationaux se sont largement concentrés sur la lutte contre ces groupes et la reconstruction de l’autorité de l’État malien. Bien qu’elles partent d’une bonne intention, ces interventions négligent souvent un élément essentiel : qu’advient-il des espaces laissés vacants par ces groupes ?

L’intervention française de 2013 en est un exemple. L’armée française a aidé l’armée malienne à reprendre le contrôle du nord du pays face à l’avancée des islamistes lors de l’opération Serval. L’objectif était d’empêcher les forces extrémistes d’avancer vers Bamako. Cela n’a pas mis fin au conflit. De nombreux combattants se sont déplacés vers des zones rurales où l’État était peu présent et ont tissé des liens avec les communautés locales.

Dans le centre du Mali, où l’élevage bovin est une source de revenus essentielle, cette dynamique a contribué à propager la violence entre les communautés peules et dogon, renforçant ainsi les griefs exploités par les groupes extrémistes.

Parallèlement, les tentatives de renforcement des institutions de l’État se sont heurtées à des difficultés. Dans certaines régions, les forces de sécurité sont perçues comme inefficaces, voire abusives.

Face à cette réalité, les populations se tournent souvent vers tous ceux qui sont capables de leur offrir un certain niveau de prévisibilité et de protection, même s’il s’agit d’un groupe armé.

L’implication des acteurs extérieurs s’est également fragmentée progressivement. Le retrait de la France, la montée du sentiment anti-occidental et l’arrivée de forces liées à la Russie ont créé un paysage d’interventions encombré et parfois conflictuel.

Les différents acteurs ont des agendas divergents, et leur présence ne se traduit pas toujours par une sécurité accrue. Dans certains cas, elle peut même aggraver la situation en renforçant les tensions ou en affaiblissant la confiance dans des institutions déjà fragiles.

Pris entre deux feux, les civils font quotidiennement des choix difficiles. Leurs décisions sont rarement idéologiques, mais plutôt dictées par la survie.

Repenser la réponse

Nous concluons de nos constatations qu’une approche plus réaliste commencerait par une écoute des réalités locales. Elle s’attaquerait aux lacunes qui permettent aux groupes armés de s’implanter. Cela implique d’améliorer l’accès à la justice et à la sécurité, de soutenir les institutions locales et de prendre au sérieux les griefs. Cela signifie également reconnaître que la légitimité se construit à partir de la base, et non d’imposé d’en haut.

L’expérience du Mali montre qu’il y a des limites claires à ce que la force militaire peut accomplir à elle seule. Tant que les interventions négligeront les réalités quotidiennes de la gouvernance et de la survie, elles auront peu de chances d’apporter un changement durable. Tant que ce changement ne se produira pas, les groupes armés resteront difficiles à déloger, non seulement parce qu’ils sont capables de se battre, mais aussi parce que, dans de nombreuses zones, ils font désormais partie intégrante de ceux qui organisent la vie quotidienne.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. Les groupes armés comblent un vide politique au Mali : il est essentiel d’y remédier pour mettre fin à la violence – https://theconversation.com/les-groupes-armes-comblent-un-vide-politique-au-mali-il-est-essentiel-dy-remedier-pour-mettre-fin-a-la-violence-281885

Sept penseurs francophones pour comprendre la condition intellectuelle contemporaine

Source: The Conversation – in French – By Christophe Premat, Professor, Canadian and Cultural Studies, Stockholm University

Qu’est-ce qu’être intellectuel aujourd’hui depuis l’Afrique ou ses diasporas, sinon occuper une position instable, prise entre héritages coloniaux, contraintes globales et luttes pour une autonomie critique, au prix fréquent d’une marginalisation sociale ?

Comme le montre l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines, auquel j’ai contribué, l’intellectualité africaine ne peut être comprise sans prendre en compte les formes sensibles, éthiques et cognitives par lesquelles les penseurs habitent leur époque. L’intellectuel n’est pas seulement producteur de savoir, il est un sujet situé, traversé par des contradictions, engagé dans un monde qu’il contribue à transformer.


Sortir de l’« intellectuel exotique »

  • Penser la rupture critique – Jean-Godefroy Bidima

La philosophie de Bidima ouvre sur une autre manière de penser, plus relationnelle, plus située, attentive aux formes concrètes de production du sens. Elle s’enracine dans une revalorisation d’une éthique de la palabre.

Loin d’une vision folklorisante, la palabre est chez Bidima une véritable figure philosophique du débat et du jugement. Elle désigne un espace de parole où la vérité ne se décrète pas, mais se construit collectivement, dans la confrontation des points de vue, dans la temporalité longue de l’échange, dans l’attention aux voix multiples.

La palabre est ainsi une pratique épistémique et politique mettant en jeu une rationalité qui ne se réduit pas à l’argument abstrait, mais qui intègre les affects, les expériences, les positions sociales. Elle permet de penser autrement la délibération, en dehors des modèles strictement occidentaux de la raison discursive, tout en évitant toute idéalisation naïve.

Dans cette perspective, l’intellectuel n’est plus celui qui parle de manière surplombante, mais celui qui participe à des dispositifs de co-élaboration du sens. Il doit apprendre à écouter, à se décentrer, à inscrire sa parole dans un tissu relationnel.

Seloua Luste Boulbina radicalise cette exigence en montrant que la colonisation a produit une infrastructure mentale durable. Dans la perspective de Boulbina, penser ne consiste jamais à habiter une langue comme un sol stable, mais à se tenir dans l’écart entre les langues, là où les concepts vacillent et où leur prétendue universalité se fissure.

Sa philosophie relève ainsi d’une déconstruction active : penser “entre les langues”, c’est dès lors assumer une position de discontinuité, de déplacement et d’hybridité, où aucune appartenance linguistique ou conceptuelle ne peut être tenue pour évidente.

Avec Diagne, la sortie de l’aliénation ne passe ni par le rejet ni par la pure déconstruction, mais par la traduction. Celle-ci est pensée comme une opération philosophique majeure : traduire, c’est faire circuler les idées, mais aussi les transformer.

Il défend une conception relationnelle du savoir, où les traditions philosophiques ne sont pas closes, mais en dialogue. L’Afrique n’est pas en périphérie : elle participe activement à la reconfiguration des savoirs. Dans cette optique, l’intellectuel devient un passeur, capable de naviguer entre plusieurs univers linguistiques et conceptuels.

L’intellectuel face au pouvoir : entre critique et marginalité

La pensée de Mbembe s’ancre dans une interrogation radicale sur les formes historiques de la violence. Esclavage, colonisation, postcolonie : ces expériences ne sont pas seulement des événements passés, mais des structures qui continuent d’informer le présent.

Le concept de postcolonie occupe ici une place centrale. Il ne désigne pas simplement la période qui suit les indépendances, mais un régime de pouvoir spécifique, caractérisé par l’imbrication du passé colonial et des formes contemporaines de domination. La postcolonie est un espace où s’entrelacent continuités et transformations. Les logiques de commandement, de violence et de dépendance héritées de la colonisation y sont reconfigurées plutôt que dépassées. Mbembe insiste notamment sur la dimension quotidienne et diffuse du pouvoir postcolonial. Celui-ci ne s’exerce pas seulement de manière coercitive, mais aussi à travers des formes de complicité, de théâtralisation et d’intériorisation.

Le pouvoir et les sujets qu’il gouverne sont pris dans une relation ambivalente, faite à la fois de soumission, de détournement et de participation. Cette ambivalence produit une condition marquée par ce que Mbembe décrit comme une « convivialité » paradoxale avec le pouvoir, où domination et adhésion coexistent.

La postcolonie est ainsi un espace où le politique se mêle à l’affectif, au symbolique, au corporel, produisant une expérience du monde marquée par l’excès, la précarité et l’incertitude. L’intellectuel, chez Mbembe, est celui qui affronte cette configuration complexe. Il travaille à partir d’un monde marqué par ce qu’il appelle une « grande nuit », c’est-à-dire une histoire dense de dépossession et de violence, mais aussi de résistances et de réinventions.

Avec Jean-Marc Ela, la réflexion sur l’intellectuel s’ancre dans une exigence théologique et politique forte : penser à partir du vécu concret des populations, en particulier des mondes ruraux africains longtemps marginalisés par les savoirs dominants.

Sa théologie, proche de la théologie de la libération, rompt avec une approche abstraite et désincarnée du religieux comme du savoir. Elle affirme au contraire que toute pensée authentique doit émerger des conditions réelles d’existence, des expériences de précarité, des luttes pour la dignité et des formes ordinaires de résistance.

Critiquer le développement comme injonction

  • Dénoncer l’injonction au développement – Aminata Traoré

Aminata Traoré propose une critique frontale du discours du développement, qu’elle analyse comme une nouvelle forme de domination. Les politiques économiques globales imposent des normes qui dépossèdent les sociétés de leur capacité d’autodéfinition. Le développement devient une injonction, un cadre contraignant qui reproduit des dépendances.

Son travail met en évidence la dimension politique, culturelle et symbolique de ces processus. L’intellectuel est ici une figure de résistance, qui travaille à restaurer des marges d’autonomie et à redonner sens à la notion de souveraineté. Cette critique s’inscrit pleinement dans les analyses du livre sur la marginalisation structurelle de l’Afrique dans les dynamiques globales.

Pour une habitation poétique du monde

  • Habiter le déphasage – Felwine Sarr

Chez Felwine Sarr, l’intellectuel se caractérise par un décalage avec son environnement. Ce déphasage tient à une lucidité particulière qui lui fait percevoir les contradictions et les non-dits du monde. Une telle perception rend difficile toute adhésion simple et installe une tension intérieure. Cette tension n’est pas seulement inconfortable, elle est aussi la condition d’une pensée critique exigeante.

Cependant, cette lucidité ne conduit pas uniquement à une forme de malaise. Elle ouvre un espace de création. L’intellectuel ne se limite pas à analyser ou à dénoncer, il imagine d’autres possibles et esquisse de nouveaux horizons. Sa clairvoyance devient alors une ressource qui permet de transformer la critique en invention.

Il en résulte une figure à la fois exposée et créatrice, dont la force tient précisément à cette capacité à faire de la lucidité un principe d’ouverture plutôt qu’un simple constat.

  • Une condition plus qu’une école

Ces penseurs ne forment pas une école au sens strict, mais donnent à voir une condition partagée. Ils tracent un espace de pensée où l’exigence intellectuelle naît du rapport concret au monde et d’un refus des solutions toutes faites. Leur diversité ne fragilise pas leur portée, elle en constitue la force, en montrant que la figure de l’intellectuel africain ne se laisse pas réduire à un modèle unique. Cette pluralité apparaît comme une manière d’habiter le réel plutôt que comme une doctrine à suivre. Elle engage aussi un rapport singulier à l’Afrique, non pas comme une essence figée ou un simple objet d’étude, mais comme un horizon de pensée.

The Conversation

Christophe Premat est directeur du Centre d’études canadiennes de l’Université de Stockholm et professeur en études culturelles francophones. Il a codirigé avec Buata B. Malela l’ouvrage Sensibilités intellectuelles africaines (éditions Hermann, 2025), consacré aux formes contemporaines de l’intellectualité africaine.

ref. Sept penseurs francophones pour comprendre la condition intellectuelle contemporaine – https://theconversation.com/sept-penseurs-francophones-pour-comprendre-la-condition-intellectuelle-contemporaine-281903

Yémen–Somalie : l’inquiétante coopération entre ennemis idéologiques menace le commerce mondial

Source: The Conversation – in French – By Brendon Novel, Candidat au doctorat en science politique, Université de Montréal

Dans une région stratégique pour le commerce mondial, des ennemis idéologiques pourraient aujourd’hui coopérer. Les insurgés houthistes du Yémen et le groupe somalien Al-Chabab, branche d’Al-Qaida la plus puissante au monde, échangeraient des ressources logistiques et militaires selon plusieurs rapports de l’ONU et du renseignement étatsunien, sans qu’il soit toutefois question d’une alliance formelle.


Ces échanges concernent notamment des technologies militaires, dont des drones, qui pourraient accroître la capacité d’Al-Chabab à opérer bien au-delà du territoire somalien, dans une zone déjà marquée par de fortes tensions sécuritaires.

Le mouvement Ansar Allah (dont les partisans sont les « Houthistes ») contrôle une partie du nord du Yémen et dispose de capacités militaires lui permettant de perturber la navigation en mer Rouge. Al-Chabab, de son côté, contrôle de larges portions du territoire somalien et mène une insurrection armée contre le gouvernement central.

Dans le cadre de mes recherches doctorales en science politique à l’Université de Montréal, j’ai été amené à m’intéresser aux questions de sécurité dans la Corne de l’Afrique, et plus largement dans le bassin de la mer Rouge, qui constitue l’une des principales routes du commerce mondial entre l’Asie et l’Europe via le canal de Suez.

Des liens opportunistes

Les premières mentions d’une coopération entre les deux groupes remontent à 2024. Le panel d’experts sur le Yémen de l’ONU est le premier à avoir alerté sur un trafic d’armes en expansion entre les côtes somaliennes et yéménites, toutes deux en proie à des conflits depuis 1991 et 2014 respectivement. Ce même panel s’est aussi inquiété d’une coopération croissante entre les deux organisations, tant sur le plan opérationnel que logistique.

Des cadres houthistes se seraient effectivement rendus en Somalie pour y établir des liens directs. Il est également probable que des connexions aient été établies par des individus extérieurs aux deux groupes, mais intégrés à des réseaux criminels qui leur sont liés. Des flux de contrebande de tout type — y compris d’armes — prospèrent en effet depuis longtemps le long des côtes de la Corne de l’Afrique et du Yémen.

À première vue, il peut paraître contre-intuitif que ces deux organisations coopèrent. Les Houthistes sont d’obédience chiite zaydite, alors qu’Al-Chabab s’inscrit dans un courant rigoriste de l’islam sunnite particulièrement anti-chiite.

L’existence d’intérêts matériels circonstanciels entre deux forces idéologiquement opposées n’a toutefois rien d’inédit. Le mouvement houthiste cherche à gagner en influence régionale et à diversifier ses sources de revenus, tandis qu’Al-Chabab vise à enrichir son arsenal militaire.




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Al-Chabab en quête de drones

Toujours selon l’ONU, des militants d’Al-Chabab auraient été formés au Yémen aux technologies de drone et à la fabrication d’engins explosifs sophistiqués. Par-là, Al-Chabab cherche à rendre ses assauts plus efficaces et meurtriers contre les forces gouvernementales somaliennes et leurs soutiens internationaux.

Ce faisant, les Houthistes auraient déjà fourni des drones armés aux militants somaliens qui leur ont également demandé des missiles guidés. Très utilisés au cours des attaques houthistes contre des navires en mer Rouge et dans le golfe d’Aden entre 2023 et 2025, ces équipements conféreraient à Al-Chabab une capacité de nuisance encore plus importante, en Somalie et au-delà.

Jusqu’à présent, l’organisation se sert de drones essentiellement pour des activités de surveillance et de renseignement. L’acquisition de drones offensifs donnerait à ses militants un levier de plus face à une armée somalienne déjà en grande difficulté.

Une expansion territoriale quasi continue

Depuis son émergence au milieu des années 2000, Al-Chabab s’est imposé comme la branche d’Al-Qaida la plus puissante au monde. L’organisation contrôle aujourd’hui de larges portions du territoire somalien, au centre et au sud du pays. Sa force repose d’abord sur les défaillances militaires, politiques et économiques du gouvernement somalien et de ses soutiens étrangers.

Al-Chabab prospère en effet sur l’échec du processus de reconstruction de l’État somalien selon un modèle fédéral. L’organisation exploite en particulier les rivalités — parfois violentes — entre l’armée fédérale et les forces régionales en quête d’autonomie. Ses militants profitent de ces dissensions, toujours plus importantes, alors que le pouvoir central à Mogadiscio, la capitale, s’efforce de centraliser le pouvoir et les ressources économiques du pays.

Comme l’armée somalienne, les forces internationales engagées à leur côté depuis le milieu des années 2000 — notamment celles de l’Union africaine — sont mises en difficulté par Al-Chabab.

Les États-Unis sont également en peine. En 2025, le nombre de frappes états-uniennes en Somalie n’a jamais été aussi important. Si elles ont permis d’affaiblir le groupe État islamique dans le nord du pays (aussi suspectées de liens avec les Houthistes), elles n’ont que peu affecté le contrôle territorial d’Al-Chabab.




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Risques d’instabilité régionale accrue

Après l’opération Hilaac (« éclair »), menée avec le soutien de Washington contre l’État islamique dans la province autonomiste du Puntland au nord, une nouvelle opération, Onkod (« tonnerre »), se prépare contre Al-Chabab dans une région côtière à l’ouest du Puntland. Les militants de l’organisation y renforcent donc leurs positions. Leurs actions — pour l’instant limitées — pourraient alors déborder sur le golfe d’Aden qui voit passer près de 30 % du trafic mondial de conteneurs.

Entre 2023 et 2025 déjà, ce passage maritime a traversé une période de forte instabilité du fait des attaques houthistes en mer Rouge en soutien au peuple palestinien. Ces opérations ont mobilisé l’attention et les ressources des forces internationales présentes dans la région, contribuant à un regain des attaques de piraterie depuis les côtes somaliennes. Si ces attaques ont diminué aujourd’hui, un retour de l’instabilité n’est pas exclu.

Une présence d’Al-Chabab plus marquée dans le nord de la Somalie pourrait y contribuer. Dans le même temps, les Houthistes pourraient eux aussi participer à l’instabilité de cet espace maritime, dans un contexte de guerre ouverte entre l’Iran, les États-Unis et Israël depuis février. L’économie mondiale, déjà exposée aux perturbations du détroit d’Ormuz, en serait alors d’autant plus fragilisée.

La Conversation Canada

Brendon Novel ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Yémen–Somalie : l’inquiétante coopération entre ennemis idéologiques menace le commerce mondial – https://theconversation.com/yemen-somalie-linquietante-cooperation-entre-ennemis-ideologiques-menace-le-commerce-mondial-278176