Les séries sud-coréennes : un soft power efficace auprès des jeunes

Source: The Conversation – France (in French) – By Laurence Corroy, Professeure des universités, Université de Lorraine

Dans *True Beauty* (2020), une adolescente complexée passe maître dans l’art du maquillage et devient la coqueluche de son nouveau lycée. Netflix

True Beauty, A Killer Paradox, la Reine des larmes… les 15-25 ans, grands consommateurs de séries sud-coréennes, semblent particulièrement sensibles au soft power qu’elles véhiculent.


La plateforme Netflix, leader sur le marché, avec plus de 10 millions d’abonnés, a largement réussi son pari en France. Un quart des usagers ont entre 15 et 25 ans. Auprès de ces publics, les séries anglophones sont particulièrement prisées ainsi que les séries sud-coréennes.

Boostées par le succès planétaire de Squid Game, qui met en scène des jeux d’enfants transformés en épreuves mortelles, les « K-dramas » séduisent. Ces séries couvrent une large variété de genres, du thriller aux séries pour adolescents, et la romance est souvent centrale dans l’intrigue. Elles s’inscrivent dans le contexte plus large de la hallyu, la vague culturelle coréenne, qui comprend également la K-pop, la K-beauty et la K-food.

Or, les succès identifiés culturellement, tels le fameux Emily in Paris, qui met en scène une capitale de carte postale, sont loin d’être anecdotiques et ont des effets dans la vie réelle, notamment sur le tourisme ou encore les pratiques de consommation.

Le soft power a été théorisé par Joseph Nye, en 1990, comme la capacité d’un État à influencer et à persuader d’autres États de son attractivité, sans recourir à la force ou à la contrainte, mais au travers de la circulation de sa culture populaire ; cette capacité est souvent associée à des ressources immatérielles telles qu’une culture attrayante. De manière plus large, il s’agit de la manière dont les industries culturelles d’un pays donnent une image positive de celui-ci et des pratiques qui lui sont associées.




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Nous avons voulu savoir comment ces mises en scène culturelles sont reçues par des publics jeunes et si ce soft power a des effets concrets dans leur vie quotidienne. Notre étude se concentre sur la réception des K-dramas chez les étudiants de 18 à 25 ans dans l’est de la France. Nous avons donc soumis un questionnaire à plus de 400 étudiants de l’Université de Haute-Alsace et de l’Université de Lorraine, puis réalisé des focus groups sur la base du volontariat entre septembre 2025 et mars 2026.

Un soft power largement sous-estimé par les répondant·es ?

Sur les 454 personnes interrogées, 52 % ont déclaré avoir regardé et apprécié au moins un K-drama. Seuls 22 % de nos répondants se déclarent fans de la hallyu en général, ce qui indique que les séries coréennes sont consommées sans attachement particulier à la culture coréenne, souvent sur des plateformes (principalement Netflix) proposant des contenus d’origines diverses. Pour 59 % de nos répondants, les K-dramas n’ont pas influencé l’image qu’ils avaient de la Corée du Sud tandis que 36 % ont déclaré qu’ils avaient eu une influence positive, 5 % une influence négative.

Cependant, en y regardant de plus près, on constate un engouement pour ce pays : 61 % des femmes interrogées et 48 % des hommes interrogés déclarent qu’ils aimeraient le visiter un jour, 5 % y ayant déjà séjourné. Parmi les personnes interrogées, 6 % déclarent qu’elles apprennent la langue, et 16 % qu’elles aimeraient l’apprendre.

Les K-dramas semblent en outre avoir une influence sur la consommation quotidienne, en particulier chez les jeunes femmes. Par exemple, 67 % d’entre elles ont déjà envisagé d’acheter des produits de beauté sud-coréens après avoir en avoir regardé, 20 % des vêtements et 57 % des produits alimentaires.

Les focus groups nous ont permis d’en apprendre davantage sur la réception des séries sud-coréennes et le soft power qui leur est associé. Nous avons demandé dans un premier temps aux participant·es ce qui leur paraissait caractéristique des séries coréennes, en quoi ces séries avaient changé – ou non – leur vision de la Corée du Sud et, enfin, si cela leur avait donné envie d’en savoir davantage sur le pays et sa culture et quelles éventuelles pratiques de consommation de produits coréens avaient été adoptées.

Une réception active des éléments caractéristiques des séries sud-coréennes

Si un certain nombre d’étudiant·es indiquent qu’ils n’avaient pas de vision précise de la Corée du Sud avant de regarder des séries, ils s’accordent sur des aspérités culturelles ou des points saillants récurrents développés dans les univers sériels sud-coréens. L’injonction à la réussite scolaire puis en entreprise et la place accordée à l’argent leur semblent prégnantes et constantes. Elles prennent leurs sources dans l’obsession de sauver la face et de ne pas jeter le discrédit sur la famille. Le poids générationnel, le respect dû aux anciens, la politesse sont soulignés.

Les étudiants, et plus généralement les étudiantes, évoquent la place centrale accordée à la romance. Celle-ci est décrite comme pudique, idéalisée, reposant sur des schémas narratifs récurrents, dont les « enemies to lovers » où les héros après s’être détestés tombent dans les bras l’un de l’autre. Le caractère irréaliste des relations amoureuses dans les K-dramas est ainsi souligné :

« C’est des histoires un peu… en vrai, on se dirait que ça ne peut pas arriver […] par exemple, la jeune fille qui est pauvre avec le mec qui est très riche. » Aurélie, 20 ans.

Les étudiantes expliquent que « ce qui [les] pousse à regarder jusqu’au bout », c’est la temporalité contrastée avec celle des séries occidentales, où les relations amoureuses sont jugées plus rapides et plus explicites :

« Dès le premier épisode, tu les retrouves, excusez-moi le terme, au lit quoi (rires) ! Tu pleures. » Dalya, 22 ans.

Elles insistent sur le plaisir de suivre l’évolution progressive des relations, jusqu’à des formes d’intimité minimales, comme un baiser ou le simple fait que les personnages en viennent enfin à se donner la main. Néanmoins, les rapports genrés paraissent problématiques, entre « romances idéalisées » déconnectées du réel et machisme non questionné :

« Et ça montre que les producteurs n’ont pas vraiment compris les réels besoins de la société, notamment du côté de la gent féminine, parce que les besoins, c’est pas des romances idéalisées, mais surtout de l’honnêteté, et aussi une matière à réfléchir pour les hommes, leur montrer qu’une relation saine en Corée, c’est possible, mais seulement s’ils font des efforts, et on le voit pas dans les séries je trouve, ou en tout cas pas assez. » Cléa, 21 ans.

Les enquêté·es soulignent également l’importance accordée à l’esthétique et aux normes de beauté en Corée du Sud, très élevées, parfois institutionnalisées, notamment au travers du recours naturel et facile à la chirurgie esthétique afin d’être positivement et socialement valorisés.

Un soft power intégré à des pratiques de consommation

Les réponses montrent que les K-dramas ont une influence sur les pratiques quotidiennes ainsi que les choix de consommation. Plusieurs répondantes ont exprimé leur désir d’acheter des produits de K-beauty, par exemple des sérums, des crèmes ou des masques pour le visage, fréquemment montrés dans les K-dramas. Si les séries en sont un vecteur, elles indiquent que ces produits bénéficient d’une bonne réputation par ailleurs, notamment sur les réseaux sociaux :

« Mais c’est pas les séries coréennes en soi qui m’ont donné envie, c’est le fait que tout le monde en parle sur TikTok, ça m’impacte. » Yasmine, 21 ans.

Les K-dramas sont également une vitrine de la culture alimentaire sud-coréenne. La nourriture est en effet un élément central dans les séries et de nombreuses scènes ont lieu dans des restaurants ou des cafés. Certain·es répondant·es indiquent que cela leur a donné envie de se rendre dans des restaurants coréens ou d’acheter de quoi préparer des plats typiques à la maison. Tteokbokki (gâteaux de riz dans une sauce pimentée), ramen, corndogs ou encore barbecues coréens sont mentionnés.

Langue et culture coréennes approfondies

Les K-dramas, souvent vus en version originale, familiarisent les spectateurs avec la langue. Plusieurs de nos répondant·es indiquent avoir appris quelques mots ou expressions langagières en regardant des K-dramas, par exemple Aurélie, qui l’utilise dans sa vie quotidienne :

« Forcément oui, parce que moi, je les regarde en coréen avec les sous-titres français, c’est le mieux. Donc forcément, on intègre des expressions basiques et aussi des expressions entre amis. »

D’autres se sont mis·es à apprendre la langue de manière active, a minima l’alphabet coréen, par simple intérêt linguistique ou pour préparer un voyage sur place :

« Dans le contexte où peut-être j’irais […] j’ai un petit peu essayé d’apprendre l’alphabet, pour pouvoir un peu dire que, maintenant, je connais l’alphabet. Je le lis difficilement. Mais, ça vient petit à petit, quoi. Comme ça, si un jour j’y vais, j’aurai un peu des bases, quoi. » Inès, 21 ans.

Les K-dramas, un instrument puissant de soft power

Les K-dramas sont donc, aux yeux de ces jeunes gens, une vitrine d’un mode de vie séduisant. Certains éléments culturels, comme la nourriture, la langue et les produits cosmétiques, trouvent leur place dans la vie quotidienne de personnes qui ne sont pas fans de la Corée du Sud par ailleurs. Ils donnent envie d’en savoir plus sur la culture sud-coréenne, voire de voyager en Corée du Sud. Ils l’imaginent marquée par des milieux urbains ultramodernes, des temples magnifiques, un raffinement culinaire et une esthétique des visages et des corps. L’extrême attention portée à la beauté s’associe aussi à la chirurgie esthétique qui leur semble banalisée.

La culture populaire sud-coréenne, véhiculée par les séries diffusées, concourt à un soft power qui paraît plutôt sous-estimé par les répondant·es dans un premier temps et qui est pourtant bien présent dès lors qu’on aborde en entretien les mêmes items : les jeunes publics ont le réflexe d’en apprendre davantage sur la Corée du Sud, se montrent curieux envers le mode de vie sud-coréen et ses produits de consommation.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

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La transition énergétique n’est pas qu’une question de ressources

Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)

La transition énergétique est souvent présentée comme une course aux minerais critiques. Lithium, cobalt, nickel ou terres rares sont désormais au cœur des inquiétudes liées à la décarbonation, alimentant l’idée que l’enjeu central réside dans l’accès à ces ressources stratégiques.


Cette lecture est pourtant trompeuse. Elle réduit la transition à un problème d’approvisionnement, alors que le véritable enjeu se situe ailleurs : dans le contrôle des chaînes industrielles qui transforment ces ressources en technologies. Autrement dit, la question décisive n’est pas tant qui possède les minerais, mais qui maîtrise leur transformation.

Après avoir atteint des niveaux records en 2022, les prix du lithium ont fortement chuté en 2024 sous l’effet d’un ralentissement de la demande, notamment en Chine. Cette volatilité illustre la réalité d’une transition énergétique qui, certes, dépend de la disponibilité des ressources, mais aussi de la manière dont ces ressources circulent dans des systèmes industriels complexes.

Elle est généralement expliquée par la compétition à l’accès aux minerais critiques (lithium, cobalt, nickel), indispensables aux batteries et aux technologies bas carbone. Plusieurs sources étayent ce constat. La Banque mondiale estime que l’extraction de certains métaux pourrait augmenter de près de 500 % d’ici 2050 pour répondre à la demande des technologies propres, et l’Agence internationale de l’énergie souligne que les technologies bas carbone sont beaucoup plus intensives en matériaux que les systèmes fossiles.

Toutefois, ces justifications axées sur l’intérêt envers les ressources masquent une dimension plus déterminante. La valeur économique ne se situe pas principalement dans l’extraction, mais plutôt dans les activités de transformation et de fabrication.




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Chaînes de valeur, asymétries de pouvoir et dépendances structurelles

La transition énergétique révèle une transformation profonde dans les rapports de pouvoir économique. Contrairement à l’énergie fossile, où le contrôle des ressources primaires constituait l’avantage stratégique principal, la dynamique actuelle reflète des chaînes de valeur diverses et hiérarchisées. Comme l’ont démontré de nombreux travaux, ce sont les segments les plus avancés des chaînes de valeur qui concentrent les marges et le pouvoir.

Dans ce cadre, toutes les étapes de production ne contribuent pas de manière équivalente à la création de valeur. L’extraction demeure souvent peu rentable, tandis que les activités de transformation et d’assemblage captent l’essentiel des marges.

Cette hiérarchisation explique pourquoi certains pays riches en ressources restent confinés à des rôles périphériques. La République démocratique du Congo, qui produit plus de 70 % du cobalt mondial, exporte principalement des matières premières brutes, avec peu de transformation locale.

Les travaux empiriques sur les chaînes industrielles du lithium confirment cette concentration de la valeur. Certains montrent que les segments intermédiaires et aval (comme le raffinage et la fabrication de batteries) sont dominés par un nombre restreint d’acteurs industriels.

La Chine illustre particulièrement cette réalité. Elle assure environ 70 % de la production mondiale de batteries lithium-ion et domine largement le raffinage de plusieurs minerais critiques. Cette position lui confère un avantage systémique dans l’économie bas carbone.

Une instabilité persistante

Cependant, cette organisation hiérarchisée s’accompagne d’une instabilité persistante. Des analyses montrent que les marchés du lithium sont soumis à des fluctuations importantes, liées aux cycles d’investissement et aux chocs économiques. Les périodes de pénurie alternent avec des phases de surproduction, générant des incertitudes pour les acteurs industriels. Entre 2020 et 2022, la hausse rapide de la demande en véhicules électriques a ainsi entraîné une forte augmentation des prix du lithium, suivi d’un ajustement à mesure que les capacités de production augmentaient.

Ces dynamiques contribuent à renforcer la vulnérabilité des chaînes d’approvisionnement. Plusieurs formes de dépendance émergent, qu’elles soient industrielles, technologiques ou géopolitiques. Les tensions commerciales ou les chocs exogènes, comme la pandémie de Covid-19, perturbent directement la stabilité des marchés et ralentissent la transition énergétique. La guerre en Ukraine en fournit un exemple concret où les prix de l’énergie et des matières premières ont été entraînés à la hausse, conduisant plusieurs États à privilégier la sécurité énergétique à court terme, parfois au détriment des objectifs de décarbonisation.




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Le friendshoring des chaînes de valeur

Face à ces vulnérabilités, des stratégies émergent pour réduire les risques sans renoncer complètement à la mondialisation. Le friendshoring, un concept popularisé par la secrétaire américaine au Trésor Janet Yellen, consiste à relocaliser ou à réorganiser les chaînes de production vers des pays considérés comme politiquement et économiquement fiables, plutôt que de viser une relocalisation complète. Autrement dit, il ne s’agit plus de produire « chez soi », mais de produire « chez ses alliés ».


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Cette approche vise à sécuriser les approvisionnements tout en conservant les bénéfices de l’intégration économique mondiale.

C’est cette raison qui amène l’Union européenne (UE) à chercher à réduire sa dépendance en développant des capacités locales de production, de transformation et de recyclage des minerais critiques.

Le Règlement sur les matières premières critiques, une législation majeure de l’UE entrée en vigueur en mai 2024, prévoit notamment d’atteindre d’ici 2030 au moins 10 % de l’extraction, 40 % de la transformation et 15 % du recyclage des minerais critiques au sein du territoire européen, tout en limitant la dépendance à un seul pays à 65 % maximum. L’objectif est double : réduire la dépendance envers certains pays et développer davantage de production sur son propre territoire.

La transition énergétique n’est donc pas une simple substitution de ressources ni une problématique strictement extractive. Elle correspond à une transformation systémique des structures productives, marquée à la fois par une intensification matérielle des systèmes énergétiques, par un remodelage des chaînes de valeur à l’échelle mondiale et par une évolution des rapports de pouvoir économiques et géopolitiques.

Dans ce contexte, la ligne de fracture ne se situe plus entre les pays disposant ou non de ressources, mais entre ceux capables de maîtriser les processus industriels et les segments stratégiques de production, et ceux qui demeurent confinés à des activités extractives à faible valeur ajoutée. Cette évolution a des implications directes pour les États, qui sont de plus en plus amenés à repenser leurs politiques industrielles afin de sécuriser leur position dans ces chaînes de valeur.

Au-delà de l’accès aux ressources, l’enjeu devient celui du développement de capacités de transformation, d’innovation et d’intégration industrielle, considérées comme essentielles pour capter la valeur et réduire les vulnérabilités.

Cependant, au lieu de supprimer les dépendances, ces stratégies semblent plutôt les reconfigurer. Les initiatives visant à diversifier les approvisionnements ou à relocaliser certaines activités s’inscrivent dans une volonté de sécurisation sélective de partenaires, et participent de ce fait à induire de nouvelles formes de dépendance.

La transition énergétique devient alors un enjeu stratégique, où les États cherchent un arbitrage entre efficacité économique, résilience des chaînes d’approvisionnement et considérations géopolitiques.

La Conversation Canada

Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. La transition énergétique n’est pas qu’une question de ressources – https://theconversation.com/la-transition-energetique-nest-pas-quune-question-de-ressources-277908

Coupe du monde 2026 : l’histoire vraie de ces migrants africains résilients qui redessinent le football mondial

Source: The Conversation – in French – By Uroš Kovač, Postdoctoral fellow, University of Groningen

La FIFA, l’instance dirigeante du football mondial, présente la Coupe du monde 2026 – et le football mondial en général – comme une célébration de l’inclusion et de la diversité. Elle est présentée comme un symbole de paix et d’espoir, voire comme une forme de salut pour les migrants africains qui périssent en tentant de traverser la Méditerranée.

Cette posture humanitaire ne doit pas nous faire oublier l’existence d’une classe mondiale de migrants en situation précaire. Beaucoup viennent d’Afrique de l’Ouest et rejoignent l’Europe (et d’autres régions du monde) par divers moyens, avec le rêve de gagner leur vie en jouant au football. Comme l’ont montré de nombreuses études, beaucoup se retrouvent bloqués en tant que migrants en situation irrégulière, manipulés par des agents malhonnêtes ou exploités par des clubs de football.

Malgré des recherches nuancées menées sur ce sujet depuis longtemps, les migrants ouest-africains du football font encore régulièrement la une des journaux pour des raisons plus sensationnelles. Ils sont présentés soit comme des victimes de la traite des êtres humains, soit comme des joueurs exceptionnels dans le football de haut niveau.

Le trafic des êtres humains lié au football existe bel et bien. Ce phénomène a été expliqué en détail par des chercheurs et par des journalistes d’investigation. Mais réduire les migrants à des victimes ou à des stars ne reflète pas leur réalité, leurs ambitions et les défis auxquels ils sont confrontés. Ils contribuent à transformer l’Europe et son football.




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J’ai passé plus d’une décennie à mener des recherches anthropologiques sur les migrations liées au football de l’Afrique de l’Ouest vers l’Europe. Plus récemment, j’ai interviewé des migrants en Belgique et en Europe de l’Est, en m’appuyant sur mes travaux antérieurs auprès de joueurs en herbe dans l’Ouest du Cameroun.

J’ai constaté qu’entre les gros titres alarmistes et les récits héroïques se cache une autre réalité : celle de migrants ambitieux et résilients qui évoluent dans la précarité et dans une industrie guidée par le profit, dans un contexte de politiques violentes de fermeture des frontières.

Rêves de football

Une récente enquête menée par des chercheurs en migration en Afrique de l’Ouest a demandé à des jeunes (18-39 ans) quel était leur rêve le plus important dans la vie. Au Ghana, 13 % des jeunes hommes ont répondu que c’était de devenir footballeur professionnel. En Gambie, ce chiffre était de 10 %.

Ces pourcentages sont très élevés, et seraient probablement bien plus élevés si l’enquête avait été menée auprès d’une population plus jeune (par exemple les 15-30 ans). Ils sont particulièrement frappants quand on considère que très peu d’aspirants ont une chance réaliste de « percer » en tant que professionnels.

Les opportunités dans les ligues nationales d’Afrique de l’Ouest sont limitées, incertaines et souvent peu rémunérées. Rêver d’une carrière dans le football, c’est presque rêver de partir à l’étranger.

Jouer et s’entraîner au football est devenu l’un des moyens les plus prisés par les jeunes hommes pour tenter d’émigrer, de gagner leur vie et de subvenir aux besoins de leur famille. L’Europe reste la destination privilégiée des aspirants footballeurs, même s’ils tentent parfois leur chance ailleurs.

Migrer par tous les moyens

Des jeunes hommes originaires de pays comme le Ghana, la Gambie, la Côte d’Ivoire et le Nigeria se rendent en Europe par tous les moyens possibles. Bon nombre de ces itinéraires n’ont pas grand-chose à voir avec les transferts officiels de joueurs entre clubs.

Un jeune footballeur ghanéen en herbe que j’ai rencontré en 2024 en Belgique, par exemple, est arrivé en Europe par bateau. Il s’agissait d’un itinéraire clandestin, via la Libye et l’Italie, que certains de ses amis gambiens appelaient « la voie détournée ».

Ce n’est qu’après son arrivée en Europe qu’il a commencé à chercher des opportunités dans des clubs de divisions inférieures. Il vivait avec son père et son frère en Belgique tout en faisant une demande de permis de séjour au titre du regroupement familial.




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Tous ne prennent pas une route dangereuse. Mais une grande partie de la migration liée au football se déroule de manière informelle, par l’intermédiaire de personnes informelles et de membres de la famille vivant déjà à l’étranger. Les transferts officiellement reconnus sont réservés aux plus talentueux – et aux plus chanceux.

Les footballeurs avec lesquels j’ai travaillé appellent parfois cela un “système D”. Ce terme est également utilisé de manière plus générale en Afrique de l’Ouest pour désigner l’art de se débrouiller pour gagner sa vie dans une économie informelle souple mais aléatoire.

Pour les migrants en devenir, cela signifie trouver des moyens de se déplacer et de naviguer dans un contexte transnational où les demandes de visa sont systématiquement rejetées et où les voies de migration régulières sont difficiles à trouver.

Une prison dorée

Ce système D peut être excitant et gratifiant, mais aussi incroyablement dur et épuisant. L’un des participants à mes recherches était un Ivoirien qui s’est retrouvé bloqué en Belgique en tant que migrant en situation irrégulière après avoir été mal géré par un agent cupide. Il décrivait sa situation comme une « prison dorée ». Dorée en raison de la perspective d’une brillante carrière en Europe, et prison en raison de son statut irrégulier qui le laissait dans la peur et confiné dans une petite chambre.

Quand je demandais à des jeunes hommes comme lui pourquoi ils restaient en Europe après avoir échoué à signer un contrat professionnel, ils répondaient qu’ils devaient continuer à se battre. Qu’ils étaient conscients qu’ils n’auraient peut-être plus jamais une autre occasion de quitter l’Afrique, que ce soit pour le football ou pour autre chose. En d’autres termes, des politiques migratoires restrictives limitaient leur liberté de mouvement. Elles les poussaient vers des itinéraires irréguliers et les marges de la société.




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Les autorités ciblent souvent les agents véreux et les trafiquants pour lutter contre ce problème. Mais ces individus ne sont qu’une partie d’un ensemble de problèmes plus vastes.

J’ai également suivi et interviewé des intermédiaires du football : agents, entraîneurs et propriétaires de clubs qui cherchent à organiser et à contrôler la mobilité des footballeurs. J’ai découvert qu’ils étaient motivés à la fois par le profit et par un désir sincère d’aider ces jeunes hommes à réaliser leurs rêves.

Lorsque je leur ai demandé pourquoi ils se lançaient dans des transactions incertaines (et parfois louches) et changeaient fréquemment leurs plans, ils m’ont expliqué qu’ils devaient répondre aux exigences en constante évolution du marché mondial. Les courtiers étaient des entrepreneurs pris dans leur propre système D : le business mondial spéculatif et imprévisible des transferts dans le football mondial.

Enfin, lorsque j’ai interrogé les footballeurs sur les raisons de leur voyage initial, ils répondaient que les opportunités économiques pour les jeunes en Afrique de l’Ouest ne pouvaient se comparer à celles que l’on trouve à l’étranger, dans le football comme dans d’autres domaines. L’une des principales raisons qui poussent ces jeunes hommes vers des horizons plus prometteurs réside dans les inégalités entre le Nord et le Sud.

Inégalités systémiques

Des problèmes tels que le capitalisme spéculatif, les politiques migratoires violentes, les inégalités mondiales et un racisme à la fois manifeste et dissimulé – sont structurels et profondément enracinés. Ils ne se limitent pas aux migrations liées au football.

Ces problèmes ne seront pas résolus simplement en traquant les agents malhonnêtes. Les étiquettes utilisées sans nuance de «trafic d’êtres humains» et de «commerce d’esclaves» peuvent en effet masquer les problèmes courants rencontrés par la majorité des migrants. Elles occultent les inégalités sous-jacentes qui rendent leur parcours précaire.




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Les récits des migrants du football présentés dans mon étude ne reflètent pas tant les cas de traite moderne qui font la une des journaux, ni les récits triomphants sur la diversité et l’inclusion. Ils révèlent une réalité bien plus courante : celle de l’ambition et de la résilience dans un monde inégalitaire et injuste.

The Conversation

Uroš Kovač bénéficie d’un financement de l’Agence exécutive européenne pour la recherche dans le cadre de la convention de subvention n° 101106831 pour un projet intitulé « Two-Faced Hopes : Football, Migration, and Religion Between West Africa and Europe (JANUSHOPE) ».

ref. Coupe du monde 2026 : l’histoire vraie de ces migrants africains résilients qui redessinent le football mondial – https://theconversation.com/coupe-du-monde-2026-lhistoire-vraie-de-ces-migrants-africains-resilients-qui-redessinent-le-football-mondial-285201

Au sommet du marathon mondial, l’histoire douloureuse de la frontière entre l’Ouganda et le Kenya

Source: The Conversation – in French – By Romélien Colavitti, Professeur des universités en droit public, Université de Tours

Le 26 avril 2026, le Kényan Sabastian Sawe est passé sous la barre symbolique des deux heures lors du marathon de Londres : 1 heure, 59 minutes et 30 secondes. Sawe s’inscrit dans la lignée des coureurs qui, à quelques kilomètres de la frontière avec l’Ouganda, foulent chaque jour les pistes d’Iten, dans la vallée du Grand Rift. Si cette terre est aujourd’hui kényane, elle ne l’a pas toujours été et reste marquée par une histoire difficile, où il est notamment question des sources du Nil, d’un train lunatique, d’attaques léonines et de crimes coloniaux.

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Les marathoniens Kipchoge Keino, Eliud Kipchoge ou Kelvin Kiptum et marathoniennes Peres Jepchirchir, Brigid Kosgei ou Ruth Chepngetich sont quelques exemples – parmi tant d’autres – d’athlètes qui ont fait l’histoire de leur discipline.

Ils proviennent des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift, dans l’ouest du Kenya, plus précisément des comtés de Nandi, Kericho, Kisumu, Uasin Gishu ou Elgeyo-Marakwet. Pour la plupart d’entre eux, ils sont kalendjins, issus des groupes Nandi, Keiyo ou Kipsigi.

Tous ont en commun d’avoir assidûment fréquenté les fameuses pistes rouges de latérite (un minerai volcanique, riche en oxyde de fer) d’Iten, Eldoret, Kaptagat ou Kapsabet, à près de 2500 m d’altitude. On dit qu’en ces lieux « l’air se raréfie ».

En réalité, la pression atmosphérique y étant diminuée, l’apport en oxygène à l’effort se trouve lui aussi réduit. Physiologiquement, l’entraînement bi (voire tri) quotidien – alternant fractionnés courts ou longs, récupération et sorties longues – vise à optimiser ces apports en améliorant la production de globules rouges, le transport d’oxygène vers les muscles et, plus globalement, l’endurance aérobie (décisive sur longue distance). Cela explique que les marathoniens d’élite s’y entraînent et que fleurissent autour d’Iten, « capitale mondiale du marathon », nombre de training camps offrant des prestations hôtelières à des coureurs venus du monde entier.

Cette terre fertile, bénie des dieux de l’athlétisme, fait aujourd’hui la fierté et la richesse du Kenya. Le thé, le café, les légumes et les roses y poussent aussi volontiers que germent les graines de champions. Mais beaucoup ignorent qu’elle aurait pu être placée sous souveraineté ougandaise au moment des indépendances de 1962 et 1963. Pour le comprendre, une brève mise en perspective historico-juridique s’impose.

Le contrôle du Nil par le colon britannique

La conférence de Berlin s’est ouverte le 15 novembre 1884, à l’initiative du chancelier Otto von Bismarck, avant de se clore le 26 février 1885. Cet accord politique entre États européens constitue la base d’un vaste processus de colonisation, de peuplement et de spoliation des ressources.

À cette époque, les Britanniques contrôlent le delta du Nil, depuis la mise en place d’un protectorat de facto sur l’Égypte, sous la responsabilité du consul général Evelyn Baring, Comte de Cromer.

Mais leur expansion sur le Haut-Nil est stoppée lors de la guerre des mahdistes (1881-1899) (du nom de Muhammad Ahmad, le mahdi ou « sauveur », qui dirige la révolte soudanaise contre les forces anglo-égyptiennes). Le 26 janvier 1885, les mahdistes prennent Khartoum, épisode durant lequel le général britannique Charles George Gordon trouve la mort. Dix ans plus tard, en 1896, le général Horatio Herbert Kitchener revient, l’esprit revanchard, reprend Khartoum au successeur du mahdi (Abdullah al-Taashi) et met fin à son règne lors de la fameuse bataille d’Omdourman, le 2 septembre 1898, sous les yeux du jeune Winston Churchill alors officier de cavalerie. C’est grâce à la construction de la ligne ferroviaire entre Wadi Halfa et Abu Hamed («Kitchener’s Railway», 1896-1897) que la victoire britannique fut acquise.

Ce tableau peint par William Barnes Wollen en 1899 représente la charge du 21ᵉ régiment des lanciers britanniques lors de la bataille d’Omdourman (2 septembre 1898).
Wikimédia

La crise de Fachoda, dans le sud du Soudan – déclenchée par la présence des troupes françaises du commandant Jean-Baptiste Marchand – n’y fera rien : les Britanniques contrôleront durablement le Nil unique, entre Khartoum et le delta.

Mais qu’en était-il de ses sources, les lacs Tana et Victoria, qui donnent respectivement naissance au Nil bleu et au Nil blanc ?

Les Britanniques n’ont pas entendu s’approprier directement la source du Nil bleu, le lac Tana en Éthiopie (territoire non colonisé). La diplomatie a ainsi été préférée à la force avec la conclusion du Traité anglo-éthiopien du 15 mai 1902, entre l’empereur Ménélik II et Sir John Harrington.

Pour continuer à fournir les usines de textile du Lancashire en coton soudanais et égyptien, tout projet d’ouvrage visant à irriguer en amont les terres éthiopiennes devait recevoir l’accord des autorités britanniques. D’autres traités coloniaux seront conclus avec la France ou l’Italie, ce qui marquera durablement les conditions d’exploitation du Nil.

Pour ce qui concerne la source du Nil blanc, en revanche, la logique fut celle de la colonisation via l’instauration des protectorats d’Ouganda et d’Afrique orientale britannique (qui deviendra le Kenya).

Les protectorats britanniques et le « Lunatic Express »

Au XIXe siècle, le sultanat de Zanzibar contrôlait le Zanguebar, bande côtière entre la Somalie et le Mozambique actuels. Des missionnaires européens s’étaient implantés entre le fleuve Tana et Mombasa (sur la future côte kényane).

Au lendemain de la conférence de Berlin, les Britanniques ont obtenu un prolongement de leur sphère d’influence dans les terres, jusqu’aux lacs Rodolphe (actuel lac Turkana) au nord, Albert/Kivu à l’est et Victoria au sud-est. Au sud-ouest, l’Allemagne avait pris possession, quant à elle, de l’Afrique orientale (actuels Burundi, Rwanda et Tanzanie).

Dans ce contexte, la Compagnie britannique impériale d’Afrique de l’Est (Imperial British East Africa Company), chargée de développer le commerce (de l’ivoire, notamment) dans les zones sous contrôle de la Couronne, étendait son activité sur près de 640 000 kilomètres carrés, soit plus des trois quarts des territoires actuels de l’Ouganda et du Kenya.

Mais la Compagnie affrontait une difficulté de taille : l’acheminement. L’ivoire, acheté aux chefs locaux du royaume de Buganda (sur la rive ougandaise du lac Victoria), était alors préférablement dirigé – dans les conditions inhumaines du système esclavagiste du portage – vers le port de Bagamoyo (« Ici, mon cœur défaille », en swahili). La capitale de l’Afrique orientale allemande disposait, en effet, d’infrastructures portuaires légères et d’un accès privilégié à Zanzibar.

Face à cette concurrence, les Britanniques entendirent reprendre la main en liquidant la Compagnie et en instaurant les protectorats d’Ouganda (en 1894) et d’Afrique orientale britannique (l’actuel Kenya, en 1895).

Ces territoires dépendaient du Colonial Office et étaient soumis à deux régimes différents d’administration : l’Indirect Rule (gouvernement indirect) et le Direct Rule (gouvernement direct).

Le protectorat d’Ouganda englobait des royaumes précoloniaux structurés (principalement le Buganda, du peuple baganda) et était administré selon l’Indirect Rule. Un commissaire représentait la Couronne britannique et intervenait peu dans les affaires foncières. Celles-ci relevaient, en vertu de l’accord du 10 mars 1900, du kabaka (le roi), assisté par le lukiko (l’assemblée du Buganda). Le contrôle colonial se cantonnait à la collecte des impôts de capitation (Hut Tax) et à l’administration de la justice, assurées par un colon britannique à la tête d’un saza (un comté) ou d’un gombola (un sous-comté). En somme, il s’agissait certes d’un régime colonial, mais une (relative) autonomie était garantie localement.

Le protectorat d’Afrique orientale britannique était, lui, une colonie de peuplement, administrée directement – selon le Direct Rule – par la Couronne. Le commissaire concentrait l’essentiel des pouvoirs et était assisté par un conseil exécutif exclusivement européen. Le conseil législatif, à la composition similaire, votait les lois et le budget. Contrairement à l’Ouganda, les colons de l’Afrique orientale ne s’appuyaient pas sur des royaumes préexistants. Ils nommaient des District Commissioners sans légitimité, enclins à réserver les meilleures terres aux européens et à pérenniser le travail forcé.

Lors de l’instauration de ces deux protectorats, l’Ouganda oriental (correspondant à la région des hauts plateaux du Grand Rift entre les lacs Victoria et Rodolphe, où se trouvent Kisumu, Eldoret ou Iten) faisait partie intégrante du protectorat d’Ouganda et était donc placé sous la responsabilité des autorités locales, sous administration coloniale indirecte. C’est dans ce contexte que fut inauguré, en 1896, le nouveau port de Kilindini à Mombasa (sur l’actuelle côte kényane), dont la structure en eaux profondes permettait d’accueillir de grands navires à vapeur. L’activité du port de Bagamoyo (qui avait perdu son statut de capitale de l’Afrique orientale allemande en 1891 au profit de Dar es-Salaam) n’a alors cessé de péricliter.

Mais c’est surtout la mise en place du chemin de fer ougandais, reliant Mombasa à Kampala (capitale actuelle de l’Ouganda) via Kisumu et le lac Victoria, qui a imposé durablement la suprématie commerciale britannique dans la zone.

La construction de cette ligne de 930 kilomètres, débutée en mai 1896, s’est achevée en 1901. Ce projet – dramatique d’un point de vue humain (l’épisode des attaques de lions à Tsavo, en 1898, a coûté la vie à des dizaines d’ouvriers) – a mobilisé une main-d’œuvre locale ainsi que 32 000 travailleurs migrants indiens, tous travaillant dans des conditions sanitaires déplorables. Il a nécessité l’édification de viaducs et d’un dépôt ferroviaire dans le marais d’Enkare Nyrobi (« Lieu de l’eau fraîche », en langue maa), site qui deviendra Nairobi. Le député de Northampton Henry Du Pré Labouchère baptisa alors ironiquement cet ouvrage titanesque, qui coûta environ 5 millions de livres sterling, « Lunatic Express ».

Le chemin de fer ougandais (Lunatic Express) reliait le port de Mombasa à Kisumu (anciennement Port Florence) en quelques dizaines d’heures contre plusieurs semaines à pieds.
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Les mutations territoriales et l’« uti possidetis juris »

Le chantier du Lunatic Express terminé, le colon britannique entendit prendre le contrôle total du territoire. Pour ce faire, un Uganda Order in Council – signé par le roi Édouard VII, le 11 août 1902 – a transféré l’Ouganda oriental (avec Kisumu, Eldoret ou Iten) du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique.

La frontière entre les deux, qui embrassait l’escarpement de Naivasha, était déplacée vers l’ouest, entre la rive orientale du lac Victoria et le mont Elgon. La région échappait ainsi au contrôle foncier des royaumes locaux pour relever directement des autorités coloniales britanniques.

Les hauts plateaux du Grand Rift étaient situés dans l’Ouganda oriental, passé en 1902 de l’administration indirecte (Indirect Rule) à l’administration directe (Direct Rule) de la Couronne britannique. (Cliquer pour zoomer.)
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Charles Eliot, alors commissaire du protectorat d’Afrique orientale britannique, avait été un farouche opposant au Lunatic Express et voyait dans la colonisation de peuplement une possibilité d’en amortir les frais. Défenseur d’une doctrine raciste et suprématiste, Eliot s’est inspiré des recommandations de Harry Johnston (son homologue du protectorat d’Ouganda) et a appuyé les politiques d’accaparement des terres et de peuplement des plateaux fertiles en octroyant aux colons européens (parfois des Boers du Transvaal sud-africain) des concessions terrestres à loyers modiques.

La spéculation foncière qui s’ensuivit évinça durablement les paysans locaux de l’accès aux terres (en 1914, 20 % des baux ruraux étaient ainsi détenus par une douzaine de colons). Cette situation a perduré pendant plusieurs décennies, avant l’accès aux indépendances.

Côté ougandais, le protectorat britannique ne reposait pas sur le peuplement. Aussi, l’indépendance acquise le 9 octobre 1962 a surtout été marquée par des tensions internes entre le Congrès du peuple ougandais de Milton Obote et le kabaka de Buganda, Muteesa II (ce dernier sera déposé en 1966 par Obote avec la complicité de son chef d’état-major Idi Amin Dada, futur despote qui massacrera sa population et expulsera par milliers les descendants d’ouvriers indiens venus participer au chantier du Lunatic Express).

Côté kényan, le protectorat d’Afrique orientale britannique sera remplacé par celui du Kenya en 1920, avant qu’un soulèvement populaire contre l’accaparement des terres (la fameuse révolte des Mau-Mau, lancée en 1952 et menée par le peuple kikuyu) ne précipite les conférences de Lancaster House qui aboutiront à l’indépendance, le 12 décembre 1963.

La délimitation de la frontière s’est alors inspirée du principe d’uti possidetis juris. Cette règle du droit international coutumier, rappelée par la Déclaration de l’Organisation de l’unité africaine (OUA) adoptée au Caire en 1964, visait à prévenir les conflits frontaliers en consacrant l’intangibilité des frontières héritées de l’époque coloniale.

Si cette prétendue fonction pacificatrice est loin d’avoir fait son œuvre partout, la frontière ougando-kényane s’est effectivement imposée sur la base de textes coloniaux : l’Uganda Order in Council (précité) de 1902 (qui transfère les hauts plateaux de la vallée du Grand Rift du protectorat d’Ouganda à celui d’Afrique orientale britannique), le Kenya Colony and Protectorate (Boundaries) Order in Council de 1921 (qui délimite plus précisément les frontières du protectorat du Kenya) et celui de 1926 (qui rattache le pays Turkana, jusqu’alors partie nord du protectorat d’Ouganda, au protectorat du Kenya).

Les indépendances de 1962 et 1963 ont, ce faisant, définitivement consolidé l’appartenance des hauts plateaux de la vallée du Grand Rift – et d’Iten, « capitale mondiale du marathon » – au Kenya.

Iten, « Home of Champions », attire chaque année des marathoniens professionnels ou amateurs du monde entier.
R. Colavitti, Fourni par l’auteur

Le rayonnement planétaire des coureurs de la région est une bien futile satisfaction face aux tragiques décennies de la colonisation. L’ironie de l’histoire veut qu’un coureur kényan soit le premier à avoir officiellement franchi la barre fatidique des deux heures au marathon de Londres, capitale de l’ancienne puissance coloniale. Mais le règne de Sawe et de ses compatriotes reste précaire : n’oublions pas que le champion ougandais, Jacob Kiplimo (originaire du district de Kween, à la frontière, et entraîné sur les pentes ougandaises du mont Elgon) est à l’affût ; que l’éthiopien Yomif Kejelcha est le deuxième marathonien de l’histoire à être passé sous la barre des deux heures (record homologué), également à Londres (en 1 heure 59 minutes et 41 secondes) ; et que sa compatriote Tigst Assefa est, depuis le même jour, nouvelle détentrice du record du monde pour une épreuve féminine sur cette distance (en 2 heures 15 minutes et 41 secondes). La course au record n’est pas près de s’arrêter ; avec elle, grandit l’exigence d’un marathon éthique également libéré de toute suspicion de dopage.

The Conversation

Romélien Colavitti est assesseur à la Cour nationale du droit d’asile. Les propos tenus dans cet article sont personnels et n’engagent pas l’institution

ref. Au sommet du marathon mondial, l’histoire douloureuse de la frontière entre l’Ouganda et le Kenya – https://theconversation.com/au-sommet-du-marathon-mondial-lhistoire-douloureuse-de-la-frontiere-entre-louganda-et-le-kenya-282639

L’Hakoah Amateur Club de New York : entre sionisme, exil et intégration

Source: The Conversation – in French – By Charlotte Carayol, Doctorante en études germaniques, Université Bordeaux Montaigne

L’équipe de l’Hakoah de Vienne en 1927 lors de sa tournée aux États-Unis à la suite de quoi une Hakoah américaine sera créée à New York, obligeant les exilés à appeler leur club Hakoah Amateur Club pour s’en différencier.
https://sammlung.jmw.at/

Après l’Anschluss de 1938, des Viennois réfugiés à New York recréent l’Hakoah, célèbre club sportif juif et sioniste dissous par les nazis, afin de préserver leurs réseaux de solidarité et leur identité collective en exil. Le club prolonge l’idéal du Muskeljudentum (« judaïsme du muscle »), qui entend répondre à l’antisémitisme par la valorisation d’un corps juif fort et fier, tout en maintenant un engagement culturel et politique hérité de l’Europe centrale. Dans le même temps, la pratique du football et la participation à la vie associative locale favorisent l’intégration de ces exilés au melting-pot états-unien, jusqu’à ce que leurs descendants s’éloignent progressivement de cet héritage.


En 1940, des exilés juifs de Vienne recréent à New York leur club de sport, l’Hakoah (« force » en hébreu). Son équipe de football est entrée dans la légende en 1925 : l’équipe, juive et sioniste, est sacrée championne d’Autriche, pays marqué par un fort antisémitisme. En 1938, l’Hakoah est dissoute par les nazis. Recréer ce club de l’autre côté de l’Atlantique, c’est à la fois retrouver ses marques dans un environnement étranger et perpétuer un mouvement qui porte un combat politique juif sur les terrains de sport alors que l’extermination des Juifs d’Europe est en cours. Dans le même temps, jouer au soccer à New York permet de s’intégrer au melting-pot états-unien.

Personne n’a encore écrit l’histoire de l’Hakoah de New York, qui n’a pas de fonds d’archive propre. Je m’appuie donc dans mes recherches sur la presse des exilés germanophones à New York, et sur deux livres publiés à l’occasion des 35ᵉ et 50ᵉ anniversaires du club historique. Le premier est publié par le club de New York en 1945, et le second à Tel-Aviv en 1959 et accompagné en 1961 d’un supplément et d’un carnet avec les adresses de tous les Hakoahner encore en vie.

Un club en exil

On estime que l’annexion de l’Autriche par l’Allemagne nazie en mars 1938 a poussé à l’exil 130 000 juifs autrichiens, dont 30 000 arrivent aux États-Unis. Il leur faut dès lors s’adapter à un environnement social, culturel et linguistique étranger, faire face à la perte de leur statut social, de leurs amis, voire de leur famille. Dans ce contexte naissent des associations et des clubs de sport, qui leur permettent de s’entraider et de recréer du lien avec des gens qui partagent leur vécu et leur langue.

Deux équipes de l’Haokah de New York en 1944/1945.
« 35 years of the Hakoah », New York, 1945, p. 25.

L’Hakoah propose à ses membres, dont on peut imaginer que ce sont essentiellement d’anciens membres du club viennois, des cours de tennis, de natation, et des cours de gymnastique réservés aux femmes. Les horaires et lieux d’entraînement sont publiés dans le journal Aufbau (« Reconstruction »). Évidemment, la section football est représentée. Elle joue en amateur dans l’Eastern District League avec trois équipes masculines et compte 65 membres, dont 22 ont moins de 18 ans en 1945.

Un tableau de résultats de l’Eastern District Soccer League (EDSL).
« Aufbau », 30 avril 1943, p. 23.

Mais l’Hakoah, comme les autres clubs de sport d’exilés juifs germanophones, le Prospect Unity Club ou le New World Club, joue un rôle beaucoup plus structurant dans leur vie sociale. Il organise des bals, héberge des cabarets, comme Die Arche, le cabaret sioniste que j’étudie dans ma thèse.

Par-delà les activités qu’il propose, le club semble être un réel repère dans la reconstruction de la vie sociale des exilés. La publicité pour le café de Joschy Gruenfeld (parfois orthograpgié Grünfeld), elle aussi publiée dans Aufbau, met ainsi en avant le fait que ce dernier est un ancien joueur de l’Hakoah de Vienne.

Publicité pour le café de Joschy Gruenfeld.
« Aubau », 7 janvier 1944, p. 12.

L’Hakoah de New York est donc une affaire de liens, célébrés en 1960 dans un poème de Pourim, dépeignant une réunion des membres à l’occasion de cette fête religieuse au restaurant de Joschy Gruenfeld.

« Chez Joschy Grünfeld, aujourd’hui il y a un meeting ;
De près et de loin, ils sont tous venus,
De ce bastion du sport la vieille garde,
Les combattants et les amis de l’« Hakoah »…
Regardez-les, ces vieux garçons,
Avec leurs jeunes épouses ;
Ils ont perdu leurs cheveux noirs et touffus,
Aujourd’hui, ils sont plutôt « rabou-gris ».
Les voici réunis – toutes les sections sont représentées
Ils ont fui Hitler jusqu’aux États-Unis
Pourtant, ne les comptez pas, ces têtes aimées ;
Les meilleurs manquent – ils ne sont plus là.
Mais aujourd’hui, nous voulons célébrer Pourim,
Et chasser au loin ces sombres pensées ;
Les Hakoahner ont toujours été prompts à rire,
Alors, cette tradition, laissez-nous la perpétuer. »

L’Hakoah et le sionisme

À Vienne, l’Hakoah, au maillot bleu et blanc arborant l’étoile de David, est un club sioniste, dans un contexte où les clubs sportifs ont des identités politiques très marquées. Sport et politique font en effet bon ménage dans la première moitié du XXᵉ siècle. Mais le sionisme l’investit d’une manière qui lui est propre à travers le concept de Muskeljudentum, « judaïsme du muscle », théorisé par le penseur Max Nordau en 1898.

Il s’agit de prendre le contre-pied des discours antisémites (et sexistes) sur les hommes juifs, qui seraient faibles et efféminés. Cultiver un corps fort et fier, celui d’un « nouvel homme juif », et se confronter aux corps « aryens », c’est donc prouver la vacuité des discours antisémites. On comprend là une caractéristique importante du sionisme en Europe centrale avant la Seconde Guerre mondiale : c’est un mouvement nationaliste tourné vers la Palestine, mais dans la pratique, ce sont des organisations locales qui répondent à des enjeux locaux, dont le premier est de faire face à l’antisémitisme.

Le sionisme, en tant que pratique du Muskeljudentum et en tant que projet de création d’un État juif en Palestine, est très présent dans la brochure publiée par l’Hakoah de New York en 1945. Elle est éditée par Heinrich Heinz Glanz, éditeur viennois en exil, proche du sionisme révisionniste de Vladimir Jabotinsky.

En 1945, les révisionnistes prônent l’immigration illégale en Palestine, voire le terrorisme. C’est Glanz qui écrit le premier article de la brochure, qui est de loin l’article le plus politique. Il y prône la légitimité totale de l’établissement d’un État juif à l’aune de l’engagement de brigades juives dans les forces alliées. Sous sa plume, la Seconde Guerre mondiale devient la « German-Jewish war », et la rhétorique états-unienne du combat pour la liberté et la démocratie, le « Jewish fight for liberty ».

Ce qu’il met en avant, ce sont les corps fiers des soldats, qui incarnent le Muskeljudentum, plutôt que les corps morts de la Shoah. Cette manière de contrebalancer la honte que représente le massacre de six millions de juifs par l’image de combattants juifs victorieux sera caractéristique du traitement mémoriel de la Shoah en Israël jusque dans les années 1960.

Toutefois, ce texte a ceci de paradoxal qu’il reste bien loin du terrain. Les membres du club se sont battus en Europe, mais ils ne sont pas appelés à se battre en Palestine. Et si l’on regarde les adresses des membres de l’Hakoah en 1959, on constate que, parmi les membres de l’Hakoah de New York que l’on peut identifier avec la brochure de 1945, seul Paul Fulton, alors vice-président, a émigré des États-Unis vers Israël après 1948.

Une histoire d’intégration états-unienne

Même si les auteurs de la brochure répètent que leur engagement est tendu vers la création d’un État juif, ce document donne plutôt des gages de l’intégration du club et de ses membres à la société états-unienne. Il est rédigé en anglais, patronné par le gouverneur de l’État de New York et s’ouvre sur un Honor Roll des membres du club engagés dans l’armée états-unienne. Malgré la lecture qu’en fait Glanz, cet engagement dans les forces armées est un phénomène très large parmi les exilés, et qui n’est pas forcément politiquement motivé : ils peuvent ainsi accélérer leur naturalisation, et donc parachever leur intégration.

Le club semble donc s’être solidement installé aux États-Unis, et Otto I. Herbst, son président, insiste ainsi sur sa volonté d’y développer le « Jewish sports movment », c’est-à-dire la pratique militante du Muskeljudentum – en somme, de perpétuer la pratique diasporique du sionisme. Pour comprendre les différentes approches de Glanz et de Herbst, il faut toutefois souligner que le premier se place dans la construction d’un argumentaire en vue de la création imminente de l’Organisation des Nations unies (ONU), là où le deuxième exprime son pessimisme quant à la création prochaine d’un État juif. Il part donc du principe que les États-Unis sont le nouveau centre de la vie juive.

Pratiquer le football européen à New York a donc permis à ces exilés de devenir des émigrés dans le melting-pot (dans la limite de la diversité autorisée, bien sûr). En jouant dans l’Eastern District League, ils expriment et mettent en scène une identité nationale parmi d’autres groupes nationaux, également issus de l’immigration. J’entends ici identité nationale au sens central-européen de groupe ethno-culturel.

Le terrain de football devient un lieu de partage d’une double expérience : celle du transfert culturel d’une pratique proprement européenne, que ces émigrés conservent aux États-Unis, et celle d’une nouvelle organisation sociale où l’on appartient à une community et à la nation civique états-unienne. Ils y font aussi l’expérience de la diversité de la communauté juive new-yorkaise, qui, loin de se ranger derrière un seul club, dispose de plusieurs équipes.

Signe de cette intégration réussie : le club ne trouve pas vraiment de relève. En 1959, il prend les allures d’un café où se retrouvent ses membres vieillissants. Pendant ce temps, leurs enfants et petits-enfants jouent au baseball et au football… américain.

The Conversation

Charlotte Carayol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. L’Hakoah Amateur Club de New York : entre sionisme, exil et intégration – https://theconversation.com/lhakoah-amateur-club-de-new-york-entre-sionisme-exil-et-integration-285122

Ces Américaines qui ont pris soin des orphelins français pendant la Première Guerre mondiale

Source: The Conversation – in French – By Emmanuel Destenay, Research Fellow, Sorbonne Université

Pendant et après la Première Guerre mondiale, des milliers d’Américaines ont joué le rôle de mères auprès d’orphelins français. Éclairage de cette facette méconnue de l’histoire transatlantique.


Entre août 1914 et avril 1917, malgré la neutralité affichée de leur pays, près de 25 000 Américaines, selon les estimations, traversent l’Atlantique pour soutenir la France dans sa guerre contre l’Allemagne. Ces citoyennes, bien souvent issues de la haute société américaine, pansent les plaies des soldats, réconfortent les civils, appuient les médecins ; une manière, selon elles, de s’opposer à la neutralité officielle de leur pays. À en croire ces femmes, il est du devoir des États-Unis de porter secours à la France, en mémoire de La Fayette, le héros français de la révolution américaine.

Lorsque les États-Unis entrent en guerre en avril 1917, certaines Américaines appuient les missions des troupes et occupent des positions précises. En 1918, 223 Américaines travaillent comme opératrices téléphoniques.

Leur participation à l’effort de guerre ainsi que leur implication sur le front occidental leur permettent de revendiquer une citoyenneté pleine et entière. Beaucoup espéraient que leur participation à l’effort de guerre leur permettrait d’obtenir enfin le droit de vote.

Pourquoi s’intéresser à l’histoire des marraines de guerre américaines

En règle générale, les historiens militaires traitent des batailles, des erreurs stratégiques commises par les états-majors et des pertes tandis que les spécialistes d’histoire culturelle analysent les répercussions du conflit sur les communautés civiles. Quant aux spécialistes d’histoire diplomatique, leur travail vise à comprendre la responsabilité des belligérants dans cette catastrophe européenne.

La plupart du temps, les historiens américains de la Première Guerre mondiale préfèrent traiter de la neutralité américaine plutôt que d’analyser la contribution des civils américains à l’effort de guerre français.

Plutôt que de chercher à comprendre ce qui pousse le président Woodrow Wilson à adopter une stricte neutralité en août 1914, il serait intéressant de dégager une histoire transatlantique des trajectoires individuelles de ces femmes qui ont choisi de participer à l’effort de guerre de la France.

Le Centenaire de la Première Guerre mondiale a permis à une nouvelle génération de chercheurs américains et européens de renouveler considérablement l’historiographie européenne à ce sujet. Cependant, ces études s’intéressent généralement à un pays en particulier et peinent à dégager un angle transnational. Par ailleurs, même lorsque certains chercheurs tentent une approche comparative de différentes sociétés européennes en guerre, la dimension transatlantique manque cruellement.

Les historiens spécialistes de l’enfance, des femmes et de la philanthropie peuvent contribuer de manière significative à l’historiographie de la Première Guerre mondiale en orientant les recherches dans une perspective transnationale et transatlantique.

Femmes américaines et actions humanitaires

Entre 1914 et 1921, malgré la neutralité affichée de leur pays, plusieurs centaines d’Américaines choisissent de s’engager dans des missions humanitaires et de secourir des orphelins de guerre français.

En 1915, un groupe de philanthropes américains décide de créer plusieurs « colonies » franco-américaines pour mettre à l’abri des orphelins de guerre belges et français. Au total, le Comité franco-américain pour les enfants de la frontière (CFAPCF) établit 28 colonies sur tout le territoire français. Les congrégations religieuses, comme les sœurs de Notre-Dame-de-Sion, mettent leurs domaines à disposition des philanthropes américains. Elles accueillent les jeunes rescapés, les instruisent et les nourrissent pendant toute la durée du conflit.

Cependant, ce sont des Américaines qui lèvent suffisamment de fonds pour approvisionner ces « colonies » et faire en sorte que les orphelins ne manquent de rien. Certaines, comme Alma A. Clarke, ancienne élève du prestigieux Bryn Mawr College (Pennsylvanie), et Erica Thorp de Berry (1890-1943), petite-fille du célèbre professeur de l’Université d’Harvard Henry Wadsworth Longfellow, lèvent des fortunes colossales aux États-Unis pour subvenir aux besoins des orphelins français. La France, elle, n’intervient nullement dans cette initiative.

Plus important encore, ces Américaines traversent l’Atlantique pour rencontrer les enfants. Au-delà même de leur contribution humanitaire, les Américaines mettent un point d’honneur à apprendre l’histoire des États-Unis aux petits orphelins. Alma A. Clarke organise même la très célèbre fête du 4-Juillet (Independence Day) dans la « colonie » du château de la Cour-au-Berruyer (Indre-et-Loire). Au total, plus de 800 enfants qui sont secourus.

Cette même année, en 1915, Émile Deutsch de la Meurthe (1847-1924) fonde une œuvre transatlantique humanitaire. La Société des enfants sans père de France (FCFS) mène une campagne intense aux États-Unis pour inciter les Américains à « adopter » des orphelins de père français. À raison de 36,50 dollars par an (ce qui reviendrait à environ 900 dollars aujourd’hui, soit 775,8 euros), un citoyen américain peut nourrir, blanchir, et contribuer à l’éducation d’un orphelin de père.

Même si l’organisation naît de l’initiative d’un industriel français et que l’œuvre se situe à Paris, ce sont des femmes américaines qui donnent une visibilité certaine à cette société philanthropique. Lors de la fête nationale des États-Unis, le 4 juillet, par exemple, les Américaines s’habillent en Marianne, n’hésitent pas à scander le nom de La Fayette et font circuler des récits d’orphelins affamés pour attendrir leurs compatriotes. Entre 1915 et 1921, les Américains adoptent quelque 300 000 orphelins de père français.

Le rôle des Américaines dans la reconstruction de la France

Après la signature de l’Armistice, les Américaines contribuent à la reconstruction de la France. Elles lèvent des fonds pour construire des écoles et des bibliothèques communales. Elles achètent des tracteurs et du bétail pour aider les agriculteurs et les fermiers. Depuis le château de Blérancourt (Aisne), Anne Morgan (1873-1952) et quelque 350 Américaines parcourent les territoires dévastés du Nord pour venir en aide aux civils. Avec Mary Carson Breckinridge (1881-1965) et Lucile Atcherson Curtis (1894-1986), Anne Morgan supervise plusieurs programmes destinés à redynamiser les zones libérées.

Anne Morgan.
Bain News Service, publisher/Wikimedia

Son initiative inspire d’autres Américaines. Certaines pilotent des programmes pour aider de jeunes mères incapables d’allaiter leurs nourrissons. En 1920, à Verdun (Meuse), Miss Butler, du Vassar College (État de New York), fonde la Ligue des enfants franco-américains. L’objectif : collecter suffisamment de fonds pour acheter des vaches et organiser quotidiennement la distribution de lait. À Reims (Marne), une « Goutte de lait » ouvre grâce à la détermination de femmes américaines, permettant à des centaines de veuves de nourrir leurs nourrissons.

S’intéresser aux œuvres humanitaires pilotées par des Américaines pendant et après la Première Guerre mondiale, c’est écrire une nouvelle histoire, une histoire « connectée », des relations franco-américaines en temps de guerre. Ces recherches ne renouvellent pas seulement l’historiographie de 1914–1918 ; elles représentent un point d’entrée important pour les enseignants d’histoire soucieux de partir d’une perspective transnationale pour traiter du Premier Conflit mondial avec leurs élèves.

À partir de l’exemple d’un orphelin adopté pendant le conflit, il serait possible à des établissements français d’envisager des projets pédagogiques avec leurs homologues américains. Imaginons, par exemple, un lycée de Paris travailler en étroite collaboration avec le célèbre Vassar College. À l’heure où les associations américaines d’histoire, telles que l’American Historical Association (AHA) et l’Organization for American Historians (OAH), réfléchissent à la manière d’inclure les établissements secondaires dans les recherches universitaires et militent pour que les jeunes générations s’intéressent à cette discipline, une telle démarche serait précieuse.

The Conversation

Emmanuel Destenay ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Ces Américaines qui ont pris soin des orphelins français pendant la Première Guerre mondiale – https://theconversation.com/ces-americaines-qui-ont-pris-soin-des-orphelins-francais-pendant-la-premiere-guerre-mondiale-284336

Agathe Habyarimana, un procès pour l’Histoire ?

Source: The Conversation – in French – By François Robinet, Maître de conférences en histoire contemporaine, Université de Versailles Saint-Quentin-en-Yvelines (UVSQ) – Université Paris-Saclay

Le 6 avril 1994, la destruction en vol par un tir de missile de l’avion transportant le président rwandais Juvénal Habyarimana, ainsi que le chef de l’État burundais Cyprien Ntaryamira, marque le début du génocide des Tutsi du Rwanda, au cours duquel plus d’un million de personnes furent massacrées en quelque trois mois. L’entourage de la veuve d’Habyarimana, Agathe, est accusé d’avoir joué un rôle majeur dans l’instigation de ce carnage à grande échelle. Réfugiée depuis des années en France, Mme Habyarimana, qui a bénéficié en 2025 d’un non-lieu qui vient d’être infirmé par la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris, pourrait être jugée pour ces faits. Un tel procès, s’il avait lieu, aurait une importance cruciale pour l’histoire du génocide des Tutsi.


Alors qu’un non-lieu semblait se profiler, la chambre de l’instruction de la Cour d’appel de Paris a ordonné, le 6 mai dernier, la reprise de l’instruction des plaintes visant Agathe Habyarimana pour complicité de génocide et complicité de crimes contre l’humanité.

Pour quelles raisons cette décision, qui rouvre un dossier ancien de près de vingt ans, est-elle si importante pour les rescapés comme pour les associations engagées à leurs côtés ? Comment expliquer la durée de l’instruction ? Que pourrait-on attendre d’un procès si l’information judiciaire devait aboutir à un renvoi en cour d’assises ?

Une procédure au long cours

L’affaire semblait entendue. En août 2025, après dix-sept ans d’enquête judiciaire en France – la justice française a été saisie à la suite d’une plainte déposée en février 2007 par le Collectif des parties civiles pour le Rwanda (CPCR), la présence d’Agathe Habyarimana sur le sol français permettant l’ouverture d’une enquête pour des faits présumés de génocide – deux juges d’instruction considéraient les charges insuffisantes pour renvoyer l’ancienne première dame rwandaise, veuve du président Juvénal Habyarimana, devant une cour d’assises.

L’ordonnance de non-lieu des juges Stéphanie Tacheau et Carole Vujasinovic semblait définitivement éloigner la perspective d’un procès d’Agathe Habyarimana pour ses responsabilités présumées dans le génocide contre les Tutsi.

Cette ordonnance de non-lieu a suscité de vives réactions et a été contestée aussi bien par les parties civiles et plusieurs associations de rescapés que par le parquet national antiterroriste lui-même.

Ainsi, dans une tribune publiée par le Monde, le 30 mars dernier, plusieurs personnalités et historiens spécialistes du Rwanda – parmi lesquels l’auteur de ces lignes – rappelaient que les travaux historiques ainsi que les procédures judiciaires conduites devant le Tribunal pénal international avaient mis en lumière le rôle joué par le réseau informel parfois appelé « Akazu » (un réseau parfois surnommé le « clan de Madame ») dans la radicalisation du régime, puis dans la mise en œuvre des massacres.

Les réactions furent d’autant plus vives que l’ordonnance de non-lieu décrivait Agathe Habyarimana comme une « victime » des événements et de l’exil qui suivit, une formulation qui a suscité l’incompréhension de plusieurs associations de rescapés et parties civiles.

Encore récemment, plus de 600 Rwandaises publiaient une lettre ouverte dénonçant la possible clôture de l’instruction dans un texte exprimant leur inquiétude – et leur indignation – face au risque de voir disparaître la possibilité même d’un débat public sur le rôle d’Agathe Habyarimana dans le génocide.

La décision de la chambre d’instruction de la Cour d’appel du 6 mai dernier, contestée en cassation par madame Habyarimana, marque donc un nouveau retournement de situation, un retournement qui ne préjuge en rien de l’organisation d’un futur procès et encore moins d’une éventuelle condamnation.

Plus de trente ans après le génocide, cette décision rappelle surtout à quel point le cas Agathe Habyarimana (aujourd’hui âgée de 83 ans) occupe une place singulière au cœur des débats historiques, judiciaires et mémoriels consacrés au génocide des Tutsi.

Le pouvoir informel de l’« Akazu »

Comprendre cette singularité exige de revenir sur le travail d’enquête et de documentation exceptionnel qui a été mené depuis 1994 et dont la justice dispose aujourd’hui pour se prononcer.

Dès les années 1990, les recherches consacrées au génocide des Tutsi ont permis de mieux comprendre le rôle joué par ce que les contemporains appelaient alors publiquement l’« Akazu » (la « Petite Maison »). Derrière ces termes se dessinait un premier cercle du pouvoir rwandais structuré autour de la famille présidentielle – de proches alliés politiques, militaires et économiques, majoritairement originaires du nord-ouest du Rwanda.

De nombreux travaux – notamment ceux d’Andrew Wallis et d’autres historiens, journalistes, acteurs judiciaires et associations de défense des droits humains – ont souligné à quel point ce réseau informel joua un rôle majeur dans la diffusion de l’idéologie du Hutu Power (idéologie extrémiste qui présente les Tutsi comme une menace à éliminer), dans le soutien aux médias extrémistes comme la Radio télévision libre des Mille Collines (RTLM) ou le journal Kangura, dans la préparation puis dans l’exécution même du génocide.

Au cœur de ce réseau, Agathe Habyarimana apparaît comme une figure centrale. Elle n’a certes occupé aucune fonction officielle dans l’appareil d’État, mais sa position au sein des réseaux familiaux et politiques du régime – ainsi que sa renommée et le prestige de son clan – lui donnait une influence singulière.

Le défi de la preuve

Si les logiques de pouvoir à l’œuvre sont désormais bien connues, comment expliquer les difficultés de la justice à établir les responsabilités individuelles d’Agathe Habyarimana ?

D’abord, comme souvent dans les affaires liées aux crimes imprescriptibles, le temps finit par devenir lui-même un acteur du dossier judiciaire : des témoins disparaissent, les mémoires se fragmentent et les archives écrites – parfois difficilement accessibles – prennent une place croissante dans la compréhension des événements.

Il reste par ailleurs difficile de qualifier précisément les responsabilités pénales individuelles alors même que les mécanismes de décision au sein de l’« Akazu » passaient principalement par des relations de proximité, d’influence et de patronage, un tel système de pouvoir reposant moins sur des décisions administratives classiques laissant des traces écrites que sur des échanges informels.

Il faut enfin comprendre qu’Agathe Habyarimana – et son fils Jean-Luc Habyarimana (qui n’a jamais fait l’objet de poursuites judiciaires pour une participation présumée au génocide des Tutsi) – restent après le génocide des figures symboliquement importantes dans les controverses mémorielles et politiques liées au génocide des Tutsi, nombreux étant les anciens dignitaires du régime engagés dans des stratégies de renversement des responsabilités voire de négation du génocide.

Les journées des 6, 7 et 8 avril 1994 se trouvent au cœur des investigations et, là encore, les responsabilités individuelles ne sont pas si simples à documenter précisément.

Plusieurs témoignages recueillis après le génocide décrivent la résidence présidentielle de Kanombe, à Kigali, comme un lieu de regroupement et de coordination du premier cercle du régime dans les heures qui suivent l’attentat contre l’avion présidentiel. Certains témoignages évoquent la présence d’Agathe Habyarimana lors de discussions concernant la traque des opposants politiques et des Tutsi. D’autres témoignages demeurent indirects, contradictoires ou fragiles tandis que les sources écrites disponibles restent souvent lacunaires. L’informalité même du fonctionnement de l’« Akazu » complique considérablement le travail de la justice comme celui des historiens.

Ces difficultés ne doivent pourtant pas conduire à invisibiliser ce que les travaux historiques ont progressivement mis en lumière : le génocide des Tutsi a été porté par un appareil politico-militaire dont le premier cercle présidentiel constitua l’un des principaux centres de gravité.

Ce que juger signifie

C’est sans doute là que réside, à mon sens, l’enjeu si particulier d’un éventuel procès d’Agathe Habyarimana. Non dans la révélation spectaculaire de faits inconnus. Non dans l’illusion qu’une procédure judiciaire pourrait à elle seule enrichir l’histoire du génocide des Tutsi. Mais dans la création d’un temps de confrontation publique entre archives, témoignages et savoirs historiques autour du rôle joué par l’entourage présidentiel.

L’important me semble ici que les procès pour génocide ne produisent pas seulement des verdicts. Ils constituent aussi des moments de mise en visibilité, de discussion publique, d’intelligibilité partagée, comme l’ont montré les procès du Tribunal pénal international pour le Rwanda (TPIR) à Arusha ou ceux en compétence universelle en Europe. Si l’on peut regretter que ces derniers n’aient pas bénéficié de la même attention que les grands procès historiques des années 1980-1990 (Barbie, Touvier, Papon), leurs audiences ont tout de même contribué à révéler des témoignages, à exhumer certains documents, à inscrire plus profondément le génocide des Tutsi dans notre mémoire collective.

La tenue d’un procès d’Agathe Habyarimana aurait, c’est vrai, une portée bien particulière. Parce qu’il se déroulerait vraisemblablement à Paris. Parce qu’il concernerait une personnalité présente en France depuis 1994. Parce qu’il rouvrirait nécessairement, dans l’espace public français, des questions longtemps demeurées sensibles sur les relations entre Paris et le régime Habyarimana, sur l’opération Amaryllis (8-14 avril 1994) ou encore sur les réseaux politiques, militaires et médiatiques qui entourèrent l’ancien pouvoir rwandais avant, pendant et à la suite du génocide.

L’absence de procès aurait aussi une signification historique et mémorielle. Pour de nombreux rescapés du génocide, pour plusieurs associations et pour une partie des chercheurs travaillant depuis des années sur le génocide des Tutsi, elle laisserait ouverte une question devenue centrale : celle de la possibilité même d’examiner publiquement en France les responsabilités des réseaux politico-familiaux qui gravitaient autour du pouvoir présidentiel rwandais en 1994, privant du même coup les rescapés comme les citoyens français d’un moment important de clarification publique.

The Conversation

Les recherches de François Robinet ont bénéficié de financements accordés par différentes organisations publiques de soutien à la recherche scientifique.

ref. Agathe Habyarimana, un procès pour l’Histoire ? – https://theconversation.com/agathe-habyarimana-un-proces-pour-lhistoire-284850

L’Europe dépense des milliards pour renvoyer les migrants : pourquoi cette stratégie ne fonctionne pas

Source: The Conversation – in French – By Umutcan Yüksel, Analyst /Researcher, European University Institute

Depuis plus d’une décennie, l’Union européenne (UE) s’appuie sur des partenariats extérieurs pour renforcer le renvoi des migrants qui n’ont pas le droit de séjourner en Europe. Elle a progressivement mis en place un réseau étendu d’instruments de financement, de projets et d’accords bilatéraux afin d’inciter les pays d’Afrique et du Moyen-Orient à coopérer dans le cadre de ses efforts de retour des migrants vers leur pays d’origine.

Ses politiques ont notamment comporté des mesures incitatives, telles que le Fonds fiduciaire d’urgence de l’Union européenne pour l’Afrique, la Facilité pour les réfugiés en Turquie et l’Instrument de voisinage, de coopération au développement et de coopération internationale (IVCDCI – Europe dans le monde).

Des milliards d’euros ont été consacrés à des projets liés à la migration.

Les incitations ont été accompagnées de mesures coercitives. L’UE utilise le code des visas révisé (article 25 bis) comme levier, permettant à la Commission européenne d’imposer des restrictions en matière de visas aux pays qui ne coopèrent pas.

Parallèlement à ce levier financier et diplomatique, l’UE a investi massivement dans des infrastructures de contrôle afin d’augmenter le nombre de renvois. Ces investissements comprennent notamment des équipements frontaliers, des bases de données biométriques, des centres de détention et un soutien opérationnel par l’intermédiaire de Frontex, l’agence européenne de garde-frontières et de garde-côtes.

Cette approche a été qualifiée de stratégie d’externalisation des politiques migratoires de l’UE. Elle part du principe que des incitations financières peuvent acheter la coopération et que les infrastructures de contrôle peuvent transformer les accords politiques en retours effectifs.

En Afrique, l’UE a principalement utilisé le financement comme un instrument de confinement des migrations, tandis qu’au Moyen-Orient, il a servi à partager le fardeau de la crise syrienne. Aucun de ces modèles n’a produit le niveau de coopération escompté.

Nous sommes chercheurs en politiques publiques à la Florence School of Transnational Governance de l’Institut universitaire européen. En nous appuyant sur des recherches antérieures sur la gouvernance de l’UE en matière de retour et de réadmission, notre dernière note d’orientation examine si les politiques de l’UE ont conduit à une coopération durable en matière de retours depuis l’Afrique et le Moyen-Orient. Nous nous sommes appuyés sur les données d’Eurostat relatives aux retours, les registres des dépenses de l’UE et le Réseau européen des migrations.

La réponse courte est non. Les taux de retour restent inférieurs à 10 % dans la majeure partie de l’Afrique. Au Moyen-Orient, seul un nombre limité d’États coopèrent de manière significative. Nos recherches confirment que les taux de retour sont davantage influencés par les dynamiques structurelles régionales que par les accords de réadmission ou aux niveaux de financement.

Nous avons constaté que le levier financier et les infrastructures de contrôle ont contribué à une approche plus transactionnelle et à court terme. La coopération est souvent négociée au cas par cas et dépend de marchandages politiques à court terme.

Sur la base de nos recherches, nous soutenons qu’un financement accru des retours et des réadmissions n’aura qu’un effet limité sur les retours effectifs vers les pays d’origine. Nous concluons par trois recommandations visant à mieux aligner les objectifs de l’UE en matière de retour sur ses investissements financiers et diplomatiques.

Premièrement, mesurer la qualité des retours plutôt que leur seul volume, en tenant compte de la durabilité et de la sécurité de la réintégration.

Deuxièmement, privilégier une diplomatie migratoire ciblée plutôt que de vastes programmes de financement, en plaçant les droits des migrants au cœur des partenariats de l’Union européenne (UE).

Troisièmement, accroître les investissements dans les voies légales de migration de travail, qui représentent actuellement moins de 10 % des dépenses totales de l’UE en matière de migration.

Impact

Le taux de retour des migrants africains est, en moyenne, de 9,9 %. Ce chiffre masque des variations sous-régionales spectaculaires. Le taux de retour de 11,2 % en Afrique du Nord s’explique en partie par la coopération avec le Maroc et la Tunisie. En revanche, les taux de retour sont plus faibles en Afrique de l’Ouest (7,5 %) et en Afrique de l’Est (7,9 %), régions qui génèrent de nombreuses arrivées irrégulières en Europe et bénéficient d’un financement substantiel de l’UE en matière de migration.

Au Moyen-Orient, le taux de retour global de la région est de 16,8 %. La coopération est forte avec la Jordanie (57,0 %) et l’Irak (35,4 %). Le Yémen reste à 2,1 %, ce qui souligne qu’un financement élevé et une volonté politique ne peuvent se substituer aux conditions fondamentales de sécurité et de bon fonctionnement de l’État dans les pays d’origine.

Les programmes de retour volontaire, souvent soutenus par des fonds de réintégration, sont largement présentés comme une alternative plus humaine aux expulsions forcées. Pourtant, la frontière entre les deux est souvent floue : les migrants peuvent opter pour un retour « volontaire » après avoir reçu une décision de retour, afin d’éviter la détention ou la perte de leur droit de séjour. Le retour assisté est rarement un choix mûrement réfléchi pour les migrants ; il constitue le plus souvent un dernier recours.

Les réponses

Nous formulons trois recommandations. Premièrement, évaluer la qualité des retours, y compris la durabilité et la sécurité de la réintégration. Comprendre les expériences des personnes renvoyées peut contribuer à garantir que les politiques de retour n’entraînent pas de nouveaux déplacements ou une migration vers d’autres destinations.

À cette fin, les programmes de réintégration devraient adopter des indicateurs standardisés couvrant des domaines tels que le logement, les revenus, l’accès aux soins de santé, l’éducation, le statut juridique et le bien-être général. Les résultats devraient faire l’objet d’un suivi à long terme. En outre, la migration vers d’autres destinations et les nouveaux déplacements devraient être considérés comme des indicateurs de l’échec des politiques de retour.

Deuxièmement, privilégier une diplomatie migratoire ciblée plutôt que de vastes programmes d’aide financière. Un engagement soutenu auprès de partenaires spécifiques peut produire des résultats plus durables que de vastes programmes d’aide financière. Parallèlement, les droits des migrants et les normes internationales en matière de protection doivent être respectés.

Troisièmement, il convient d’accroître les investissements dans les voies légales de migration de main-d’œuvre, telles que les programmes qui mettent en adéquation la formation dans les pays d’origine avec les pénuries de main-d’œuvre dans l’UE.

L’UE devrait augmenter les financements dédiés, rationaliser les procédures de reconnaissance et de délivrance de visas et mettre en place des mesures incitatives pour renforcer l’engagement du secteur privé.

Les migrants qualifiés pourraient alors travailler légalement et soutenir le développement économique tant dans les pays d’origine que dans les pays de destination.

La coopération en matière de migration est, en fin de compte, une question politique. Les outils de contrôle ne sont pas efficaces s’il n’y a pas de coopération politique.

The Conversation

The authors do not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and have disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.

ref. L’Europe dépense des milliards pour renvoyer les migrants : pourquoi cette stratégie ne fonctionne pas – https://theconversation.com/leurope-depense-des-milliards-pour-renvoyer-les-migrants-pourquoi-cette-strategie-ne-fonctionne-pas-284613

Une plante carnivore révèle un mécanisme inédit de mouvement ultrarapide sans muscle

Source: The Conversation – in French – By Joel Marthelot, Chercheur au CNRS, Aix-Marseille Université (AMU)

Le piège de la plante carnivore dionée se referme sur ses proies. Jeanne Bourdier et Corentin Mollier, Fourni par l’auteur

La dionée, ou « plante attrape-mouche », fascine les naturalistes depuis des siècles pour sa capacité à refermer son piège en une fraction de seconde lorsqu’un insecte s’y aventure. Charles Darwin écrivait d’ailleurs dans Insectivorous Plants, en 1875, qu’elle était, « par la rapidité et la puissance de ses mouvements, l’une des plus merveilleuses qui soit au monde ».

Cette fascination tient à un paradoxe : contrairement aux animaux, les plantes ne possèdent ni muscles ni système nerveux centralisé. Comment peuvent-elles alors produire des mouvements aussi rapides ?

Depuis plusieurs décennies, l’explication dominante reposait sur un mécanisme hydraulique. Une redistribution rapide de l’eau entre différentes cellules du piège devait provoquer un changement de courbure des feuilles et entraîner leur fermeture. Cette hypothèse s’accordait avec le rôle central que joue la pression hydraulique dans de nombreux processus végétaux, depuis les mouvements réversibles d’ouverture et fermeture des pores à la surface des feuilles, pour capter le C0₂ nécessaire à la photosynthèse, jusqu’à la croissance lente des tissus.

Notre étude, publiée dans Science, montre toutefois que cette explication est insuffisante. En combinant des mesures hydrauliques et mécaniques de l’échelle du piège entier à la cellule, nous avons pu comparer directement les échelles de temps associées aux différents mécanismes en jeu.

Nous avons montré que les transferts d’eau sont beaucoup trop lents pour expliquer une fermeture qui se produit en environ un dixième de seconde, et mis en évidence un autre phénomène, beaucoup plus rapide.

Dans la seconde qui suit la stimulation, les cellules de la face externe du piège, qui se comportent comme des ballons gonflés, se ramollissent brutalement. Ce ramollissement ne provient pas de la baisse de la pression interne, mais directement de la paroi qui entoure les cellules, qui devient plus flexible !

L’équilibre mécanique des tissus est ainsi modifié et induit une courbure active des deux lobes du piège, qui se referment. Le système franchit alors un seuil d’instabilité mécanique, comparable à celui d’une coque élastique qui se retourne brusquement sous l’effet d’une contrainte, à la manière des jouets appelés « puces sauteuses », déclenchant une amplification spectaculaire de la vitesse du piège.

Il s’agit de la première démonstration expérimentale d’un changement aussi rapide des propriétés mécaniques des parois cellulaires chez une plante.

Pourquoi est-ce important ?

Cette découverte conduit à revoir notre compréhension des mouvements végétaux rapides.

Les mouvements des plantes sont généralement interprétés comme des phénomènes gouvernés par des échanges d’eau. Nos travaux révèlent une autre stratégie : plutôt que de déplacer rapidement de grandes quantités d’eau, la plante agit directement sur les propriétés mécaniques de la paroi cellulaire.

On peut comparer ce mécanisme à celui d’un ressort comprimé. L’énergie nécessaire au mouvement est stockée à l’avance dans la structure. Il suffit ensuite de libérer un verrou pour déclencher un mouvement très rapide. Dans le cas de la dionée, ce verrou est mécanique : l’assouplissement local des parois cellulaires permet au piège de franchir un seuil d’instabilité et de basculer brutalement d’un état stable à un autre.

schéma explicitant le ramollissement de la paroi extérieure
Le ramollissement de la couche externe lors du déclenchement induit un allongement différentiel et donc la courbure du piège. La pression hydraulique dans les cellules n’a pas changé.
Yoel Forterre, Fourni par l’auteur

Plus généralement, cette observation montre que la paroi cellulaire végétale n’est pas un simple élément structural passif, mais un matériau dont les propriétés mécaniques peuvent être modulées de manière dynamique pour contrôler le mouvement.

Quelles sont les suites ?

Si nous avons identifié le mécanisme physique responsable de la fermeture du piège, de nombreuses questions demeurent ouvertes.

La principale concerne l’origine moléculaire de ce ramollissement ultrarapide. Comment la plante parvient-elle à modifier en quelques secondes les propriétés mécaniques de ses parois cellulaires ?

La paroi végétale est un matériau composite complexe, constitué d’un réseau de fibres de cellulose enchâssées dans une matrice de polysaccharides et de protéines. Les acteurs moléculaires responsables de cette transition mécanique restent encore à identifier. Comprendre comment un signal mécanique déclenché par le contact d’un insecte est converti en une modification aussi rapide des propriétés du matériau constitue désormais l’un des principaux défis.

photo de plante carnivore avec les pièges ouverts
Image de la dionée montrant ses pièges ouverts en forme de coque mince. Barre d’échelle : 1 centimètre.
Yoel Forterre, Fourni par l’auteur

Les progrès récents des outils de génétique moléculaire appliqués à la dionée ouvrent aujourd’hui des perspectives prometteuses. Ils pourraient permettre de relier les mécanismes biologiques impliqués aux changements mécaniques observés à l’échelle de la paroi.

Au-delà de la biologie végétale, cette découverte intéresse également les ingénieurs qui cherchent à concevoir des robots souples et des matériaux adaptatifs. Les structures bistables et les instabilités mécaniques sont déjà largement exploitées pour produire des mouvements rapides comme des mini-robots sauteurs.

La dionée montre cependant qu’un organisme vivant peut contrôler une telle instabilité en modifiant très rapidement les propriétés mécaniques de ses tissus. Ce principe pourrait inspirer une nouvelle génération de systèmes capables de changer de forme rapidement en réponse à un signal mécanique, électrique ou chimique.


Tout savoir en trois minutes sur des résultats récents de recherches, commentés et contextualisés par les chercheuses et les chercheurs qui les ont menées, c’est le principe de nos « Research Briefs ». Un format à retrouver ici.


The Conversation

Ce travail a reçu le soutien financier du programme public H2020 de l’Union Européenne (Conseil Européen de la Recherche) à travers le projet ERC 647384 PLANTMOVE .

Joel Marthelot ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Une plante carnivore révèle un mécanisme inédit de mouvement ultrarapide sans muscle – https://theconversation.com/une-plante-carnivore-revele-un-mecanisme-inedit-de-mouvement-ultrarapide-sans-muscle-285263

Est-ce sans danger de conserver le poisson dans des emballages en plastique ? Une nouvelle étude fait le point

Source: The Conversation – in French – By Ethel Eljarrat, Profesora de Investigación del Departamento de Química Ambiental, Instituto de Diagnóstico Ambiental y Estudios del Agua (IDAEA – CSIC)

Une étude inédite montre que la migration de substances depuis des emballages alimentaires en plastique vers le poisson dépend de différents facteurs et varie selon le type de poisson (gras ou maigre). Rimma Aberten/Shutterstock

Une étude menée sur des poissons gras, comme le saumon, ou maigres, comme le merlu, conservés dans du plastique, montre que des substances toxiques (phtalates, bisphénol A pourtant interdit, etc.) migrent depuis l’emballage vers les aliments. Les chercheurs ont reproduit les usages domestiques, avec du poisson mis au réfrigérateur et au congélateur et différents emballages en plastique (barquettes classiques, compostables, films alimentaires, sacs…). Leurs résultats sont surprenants et plaident pour une réglementation plus stricte dans ce domaine.


Quand nous achetons un filet de saumon ou un merlu frais au supermarché, notre priorité est de respecter la chaîne du froid afin d’éviter la prolifération de bactéries. Cependant, nous ne pensons généralement pas à la contamination potentielle de ces aliments qui viendrait de l’utilisation d’emballages destinés à les conserver. Quand nous conservons du poisson au réfrigérateur ou au congélateur, les additifs chimiques présents dans le plastique, des composés conçus pour conférer souplesse ou durabilité à l’emballage, peuvent migrer depuis cet emballage vers l’aliment.

Les plastiques ne sont pas des matériaux inertes. Ils sont constitués de polymères auxquels sont ajoutées plus de 12 000 substances chimiques différentes, comme des plastifiants, des bisphénols, des filtres solaires et des retardateurs de flamme. Ces composés peuvent se retrouver dans le poisson par trois voies différentes : la pollution des mers et des océans, la transformation des aliments et leur conservation dans différents types d’emballages.




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Certaines études concluent que ces composés ne sont pas inoffensifs, car ils présentent une toxicité à long terme chez l’humain, en particulier du fait de leur lien potentiel avec des troubles métaboliques et des effets sur la reproduction. De nombreuses données scientifiques démontrent par exemple la toxicité des plastifiants tels que les phtalates. En guise de réponse, les fabricants ont de plus en plus souvent recours à des plastifiants de substitution, bien que des recherches récentes suggèrent que bon nombre d’entre eux ne sont pas non plus exempts de risques pour la santé.

Une étude pionnière dans des conditions réelles d’utilisation domestique

Jusqu’à présent, la plupart des études sur les contaminants alimentaires analysaient le produit directement après son achat, sans tenir compte des processus de conservation ou de cuisson. Par ailleurs, les tests visant à évaluer les risques potentiels liés à la migration depuis les emballages vers les aliments sont réalisés en laboratoire à l’aide de simulants alimentaires qui ne reflètent pas la complexité d’une matrice réelle.

Une étude récente, menée par l’Institut de diagnostic environnemental et d’études sur l’eau (IDAEA-CSIC), en collaboration avec l’Université de Florence, et publiée dans la revue Environment International, a bouleversé cette approche.

Au cours de nos investigations, nous avons analysé pour la première fois le transfert de quatre familles de substances chimiques, en l’occurrence les phtalates, les esters organophosphorés, les bisphénols et les plastifiants de substitution aux phtalates, depuis des emballages d’usages courants vers le poisson. Nous avons procédé dans des conditions réelles de conservation à domicile. Nous avons évalué ce transfert sur des espèces très consommées en Espagne, comme le saumon, le thon et le merlu. Ces poissons étaient conservés dans deux conditions habituelles : au réfrigérateur (+4 °C pendant 48 heures) et au congélateur (-18 °C pendant 30 jours).

Les emballages analysés incluaient des barquettes classiques en polystyrène, du film transparent jusqu’à des sachets de congélation à fermeture zip, en passant par des barquettes et des sachets compostables.

Filets de poisson dans différents emballages en plastique
Des travaux de recherche ont été menés afin d’observer la migration d’additifs en plastique, dans des conditions réelles de réfrigération domestique, à partir de poissons (saumon, thon et merlu) conservés dans des barquettes et des sacs d’usages courants.
Les auteurs

Même le congélateur n’empêche pas la migration

Dans des travaux précédents, nous avons déjà démontré que la cuisson d’aliments emballés dans des matériaux plastiques peut accroître le transfert de plastifiants. Les résultats présentés dans cette nouvelle étude montrent, cette fois, que le froid ne constitue pas une barrière infranchissable. Même si les basses températures ralentissent généralement les processus, le temps de contact est un facteur clé qui favorise la migration de ces substances.

Le dihexylphtalate (DHEXP) n’a, par exemple, présenté de migration significative que dans les échantillons congelés, ce qui suggère que le fait de laisser le poisson en contact avec le plastique pendant plusieurs semaines augmente le risque de transfert.

De plus, la migration n’est pas la même pour tous les poissons, mais dépend de nombreux facteurs. Dans les poissons gras (comme le saumon), les additifs les plus lipophiles (qui se dissolvent bien dans les graisses), tels que le plastifiant de substitution DEHA, ont montré une migration plus importante, avec des taux pouvant atteindre 95 à 98 %. En revanche, des transferts plus importants de bisphénols, tels que le bisphénol A (BPA), qui présentent une plus grande solubilité dans l’eau, ont été détectés dans les poissons maigres à forte teneur en eau, comme le merlu.

Cette distinction est essentielle pour comprendre le risque : la contamination du poisson par des additifs qui s’accumulent dans ses muscles dépend de nombreux facteurs. Il est donc indispensable de prendre en compte tous les scénarios possibles.

Les barquettes compostables présentent également un risque

Par ailleurs, les barquettes compostables à base de cellulose contiennent des taux plus élevés de plastifiants. Par conséquent, la quantité de composés qui migrent est supérieure à celle des plastiques conventionnels. En effet, les niveaux de risque les plus élevés relevés dans l’étude étaient associés au merlu congelé et conservé dans ces barquettes alternatives.

Les barquettes compostables, en particulier celles à base de cellulose, se sont imposées comme des alternatives durables fabriquées à partir de matériaux renouvelables. En outre, elles peuvent être valorisées par compostage à la fin de leur cycle de vie. Cependant, ces matériaux peuvent eux aussi contenir des substances susceptibles de migrer vers les aliments.

Le danger de ces substances réside dans le fait que beaucoup d’entre eux sont des perturbateurs endocriniens. Cela signifie qu’ils imitent nos hormones et peuvent entraîner des effets chroniques sur la santé à long terme, comme l’infertilité, le diabète, les maladies cardiovasculaires et certains types de cancers. Elles ne provoquent pas de toxicité aiguë immédiate, mais agissent silencieusement par l’exposition à de petites doses quotidiennes qui s’accumulent.

Les bébés et les enfants sont les plus vulnérables

L’étude a évalué l’exposition à ces additifs par ingestion chez les bébés, les enfants et les adultes, en combinant les données de concentration après migration des additifs dans le poisson avec les données officielles sur la consommation de poisson en Espagne. L’évaluation a mis en évidence un risque plus élevé pour les plus jeunes. En raison de leur poids corporel plus faible, les bébés et les enfants sont exposés à ces substances toxiques jusqu’à dix fois plus que les adultes.

La plupart des composés ne présentaient aucun risque, à l’exception du bisphénol A : les concentrations détectées dans le poisson après stockage dépassent dans de nombreux cas les nouvelles limites de sécurité fixées par l’Agence européenne de sécurité des aliments (EFSA), qui a réduit en 2023 le seuil d’ingestion sans danger pour ce composé de 20 000 fois en raison de son potentiel toxique.

Vers une réglementation plus stricte

Il est important de souligner que le poisson est un aliment sain et indispensable à notre alimentation. Le problème ne réside pas dans l’aliment lui-même, mais dans l’absence de réglementations ambitieuses régissant la présence de ces substances chimiques dans la chaîne d’approvisionnement.




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La nouvelle loi espagnole sur les déchets, adoptée en 2022, interdisait déjà l’utilisation des phtalates et du bisphénol A dans les emballages. Cependant, les résultats de cette étude suggèrent que cette législation n’est pas respectée, la présence de ces composés ayant été détectée dans des emballages commercialisés en Espagne en 2025.

(Le bisphénol A ainsi qu’un phtalate dénommé DEHP (phtalate de di-2-éthylhexyle), utilisés depuis cinquante ans pour la fabrication de certains plastiques et de résines, sont considérées comme perturbateurs endocriniens par de nombreux organismes internationaux. Mais ces substances demeurent des sources de contamination environnementale et d’imprégnation de la population, bien que leur usage soit restreint, relève le site officiel français notre-environnement.gouv.fr, ndlr.)

Par ailleurs, l’Union européenne a adopté en 2024 un règlement visant à limiter la présence de BPA dans les emballages alimentaires (en vigueur depuis janvier 2025), qui prévoit une période de transition de 36 mois avant son application définitive.

(Qu’est-ce que les bisphénols ? Où les trouve-t-on ?, les réponses du ministère français de la santé, ndlr.)

Il est essentiel de mettre en place un système de contrôle pour vérifier le respect de ces réglementations. De même, il est nécessaire de continuer à évaluer les nouveaux additifs qui remplacent ceux qui ont été interdits car, souvent, nous ne disposons souvent pas de données suffisantes concernant leur innocuité.

En tant que consommateurs, en attendant que les politiques évoluent, nous pouvons prendre des mesures simples, comme réduire le temps de contact avec le plastique, privilégier les récipients en verre pour la conservation et éviter de réchauffer les aliments dans des récipients en plastique ou des sachets de cuisson, car la chaleur multiplie de manière exponentielle la migration de ces substances.

Mais le véritable défi est d’ordre politique et mondial : nous devons fabriquer des produits de consommation courante en gardant à l’esprit qu’ils pourraient, à terme, finir dans notre assiette.

The Conversation

Maria Vittoria Barbieri a reçu des financements dans le cadre du programme postdoctoral Beatriu de Pinos de l’Agence de gestion des aides universitaires et de recherche de la Generalitat de Catalunya (AGAUR) (subvention n° 2023 BP 00079).

Ethel Eljarrat ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. Est-ce sans danger de conserver le poisson dans des emballages en plastique ? Une nouvelle étude fait le point – https://theconversation.com/est-ce-sans-danger-de-conserver-le-poisson-dans-des-emballages-en-plastique-une-nouvelle-etude-fait-le-point-285093