Surveiller, se reproduire, récupérer : comment les chimpanzés organisent leurs nuits

Source: The Conversation – in French – By Clara Hozer, Docteure en chronobiologie, écophysiologie, comportement, Muséum national d’histoire naturelle (MNHN)


L’ESSENTIEL

  • En Ouganda, une étude récente chez les chimpanzés dans leur milieu naturel est parvenue pour la première fois à les filmer endormis.

  • Les mâles dominants réduisent leur temps de sommeil en présence d’autres mâles, probablement pour surveiller de potentiels rivaux, mais également en présence de femelles en activité sexuelle.

  • Cette étude illustre les compromis nécessaires entre sommeil et activités sociales que les animaux doivent adopter dans la nature.


Dormir est essentiel : système immunitaire, mémoire, apprentissage, et tant d’autres fonctions biologiques tirent profit des heures passées dans cet état d’inconscience réversible. Mais qui dit sommeil, dit impossibilité de chercher de la nourriture, de se protéger des prédateurs, de se reproduire ou d’entretenir des relations sociales. Comment les individus parviennent-ils à gérer ce compromis entre activités et sommeil ?

Au sein d’espèces grégaires, comme de nombreux primates (dont les humains), les facteurs sociaux, tels que le rang, la taille ou la composition du groupe, pourraient plus particulièrement influencer la durée, la phase et la fragmentation du sommeil.

Pour mieux comprendre cette balance entre sommeil et vie sociale, nous avons mené une étude chez l’un de nos plus proches cousins, le chimpanzé. Ce primate vit en communautés de plusieurs dizaines voire centaines d’individus, selon un modèle de fission-fusion : au cours de la journée, les individus peuvent être seuls, se regrouper ou se séparer de manière dynamique en sous-groupes de taille variable. Afin d’étudier ces interactions dans toute leur complexité, nous avons suivi les chimpanzés dans leur milieu naturel, au sein de la communauté de Sonso dans la forêt de Budongo, en Ouganda.

Cette communauté, occupant un territoire d’environ 6 kilomètres carrés, est composée d’environ 70 individus, dont 10 mâles adultes. Elle est suivie quotidiennement depuis plus de trente ans ; les chimpanzés sont donc très habitués à la présence humaine.

Filmer le sommeil de chimpanzés dans leur milieu naturel

Pas facile du tout de mesurer le sommeil de chimpanzés sauvages. Il faut savoir que ces grands singes construisent des nids individuels à 12 mètres de hauteur en moyenne ! Et comme si cela ne suffisait pas, ils construisent un nouveau nid chaque soir, rendant impossible la pose de caméras fixes. Le premier défi de cette étude a donc été de trouver un moyen de filmer l’intérieur de ces nids.

Les nids des chimpanzés peuvent être situés à plus de dix mètres du sol, il faut donc utiliser de longues perches pour les filmer.
Noémie Freymond, Fourni par l’auteur

Pour ce faire, nous suivions un chimpanzé dans la forêt de l’aube jusqu’au soir, où l’individu construisait son nid pour la nuit. Il fallait alors être très rapide et efficace : en quelques minutes, nous devions noter l’heure à laquelle l’individu s’était couché, mesurer la hauteur du nid, décider l’endroit idéal pour poser notre caméra, le dégager grossièrement, et patienter en silence pour ne pas déranger les chimpanzés en train de se coucher. Nous relevions également l’identité de tous les individus présents dans des nids dans un rayon de 25 mètres.

Une fois la nuit tombée, il était temps de déployer dans la plus grande discrétion une perche télescopique pouvant atteindre 16,5 m de haut. Au sommet de cette perche, un piège-caméra (caméra très robuste utilisée pour suivre la faune sauvage) filmant en infrarouge était positionné à la hauteur du nid. Le tour était joué ! Il ne restait plus qu’à revenir le lendemain matin récupérer la perche et les vidéos enregistrées pendant la nuit.

Hawa, mâle de 31 ans en plein sommeil.
Clara Hozer, Fourni par l’auteur

Nous avons ainsi filmé 116 nuits chez 35 individus de sexe et d’âge différents. Chaque nuit, nous avons mesuré la durée totale du sommeil, sa fragmentation (nombre de réveils nocturnes par heure) ainsi que l’heure de réveil.

Ce travail a permis d’obtenir les toutes premières données sur le sommeil des chimpanzés en milieu naturel. Ils dorment en moyenne neuf heures et trente minutes par nuit, une valeur supérieure de deux heures à celle de l’humain, mais avec de grandes disparités, tant interindividuelles que d’une nuit à l’autre, la durée de sommeil pouvant varier de sept heures à onze heures et demie par nuit.

Comme les humains, ils dorment principalement sur le côté et sur le dos, mais ont la particularité de dormir assis quand il pleut ! Ils se réveillent en moyenne trois fois par nuit pour faire leurs besoins (jamais à l’intérieur du nid, par propreté), pour échanger des vocalisations avec leurs congénères et même parfois pour se délecter de quelques feuilles aux alentours. Nous avons ensuite étudié l’impact des facteurs sociaux sur le sommeil plus en détail.

Mbotella, mâle de 25 ans.
Clara Hozer, Fourni par l’auteur

Les mâles dominants dorment moins longtemps que les autres mâles

La communauté de Sonso étant suivie depuis des années, des données sur chaque chimpanzé sont disponibles, notamment concernant l’évolution de leur rang social. Ainsi, les mâles et les femelles peuvent être classés, de l’individu le plus dominant au plus subordonné.

En comparant la durée de sommeil entre les individus dominants et subordonnés, il résulte que les mâles dominants sont ceux qui dorment le moins et ont le sommeil le plus fragmenté. Ils dorment en moyenne huit heures et demie par nuit contre neuf heures et demie chez les autres mâles. Une heure de sommeil peut sembler anecdotique, mais il s’agit ici d’une moyenne. Cette heure, cumulée sur de longues périodes, représente en réalité une grande différence et un manque de sommeil non négligeable !

Mbotella, mâle de 25 ans, vocalise en pleine nuit.

Les mâles dominants étant responsables du groupe, il leur incombe un rôle de protection, ce qui expliquerait les réveils plus fréquents. Cependant, une interprétation alternative est possible : ces réveils pourraient plutôt refléter une vigilance accrue à l’égard de la concurrence, c’est-à-dire des autres mâles.

Pour étayer cette seconde hypothèse, nous avons observé que la durée de sommeil chez les dominants était fortement modulée par le nombre de mâles présents dans le groupe de sommeil : plus ce nombre était élevé, plus la durée de sommeil était réduite chez les mâles dominants (en moyenne douze minutes de moins par mâle supplémentaire présent), alors que l’effet inverse était observé chez les individus subordonnés, qui, eux, pourraient bénéficier d’un sentiment de sécurité accru en groupe.

En étudiant les comportements adoptés par les chimpanzés lors des réveils nocturnes, une autre observation tend également à confirmer cette hypothèse : les mâles dominants étaient davantage susceptibles d’avoir un comportement de vigilance (regards répétés aux alentours) lorsque le nombre de mâles dans le groupe augmentait !

Entre se reproduire et dormir, il faut choisir !

Autre observation intéressante, bien que plus prévisible : la présence d’une femelle en œstrus (c’est-à-dire en activité sexuelle) dans le groupe de sommeil chamboule le sommeil des mâles : construction de nid tardive, sommeil réduit (en moyenne de vingt-trois minutes par nuit), fragmentation accrue et réveil avancé. En somme, le sommeil est sacrifié pour optimiser ses chances d’accéder aux femelles pendant ou après la nuit, mais peut-être au prix d’une santé altérée ?

Une femelle chimpanzé qui vient s’accoupler dans le nid d’un mâle au milieu de la nuit.

Un coût à payer pour le sommeil réduit ?

Les heures de sommeil en moins se répercutent-elles sur d’autres fonctions, notamment cérébrales ? En effet, il est connu chez les humains et chez les rongeurs qu’un sommeil court et fragmenté altère les fonctions cognitives et émotionnelles. Alors, comment les mâles dominants maintiennent-ils un niveau d’attention élevé le jour malgré un sommeil réduit, alors qu’ils sont précisément les individus dont le statut exige des performances cognitives plus élevées pour surveiller le groupe, gérer les interactions sociales et maintenir leur position hiérarchique ?

Pour répondre à cette question, il faudrait mesurer les performances cognitives des chimpanzés dans leur milieu naturel, mais ce protocole est très difficile à mettre en place en raison de la nécessité d’isoler l’individu du groupe le temps de lui faire passer le test. En attendant, on peut seulement émettre des hypothèses.

Il est possible, tout d’abord, que les individus dormant moins la nuit compensent grâce à des siestes le jour, mais aucune de nos données n’étaye cette hypothèse pour l’instant. Il est également possible que certains individus possèdent des adaptations génétiques leur permettant de performer aussi bien que les autres, même avec très peu de sommeil. Enfin, le manque de sommeil généré n’est peut-être pas suffisant pour engranger des déficits cognitifs. De manière intéressante, plusieurs études menées au sein d’autres espèces non primates ont démontré qu’un déficit de sommeil n’entraînait pas de désagréments immédiats et pouvait même favoriser la reproduction !

Et chez les autres primates ?

Observe-t-on les mêmes phénomènes chez les autres espèces grégaires de primates ? Il est un peu tôt pour répondre à cette question tant les études sur le sommeil en milieu naturel sont rares. Cependant, des études chez les babouins (Papio ursinus) en milieu naturel et chez les géladas (Theropithecus gelada), cette fois-ci en captivité, corroborent nos observations : les individus dominants sont ceux qui dorment le moins.

Par ailleurs, d’autres études chez les orangs-outans et les babouins montrent que plus la taille du groupe augmente, plus le sommeil est réduit et fragmenté : dormir en groupe pourrait favoriser les interactions sociales, les opportunités d’accouplement ou la protection contre les prédateurs, mais au prix d’un sommeil moins long et de moindre qualité.

Et chez l’humain, quel parallèle pouvons-nous tirer de ces résultats ? Il semblerait que nos ancêtres aient été confrontés au même genre de dilemme que leurs cousins. En effet, de tous les primates, l’humain est celui qui dort le moins ! Une hypothèse est que la maîtrise du feu aurait allongé artificiellement les journées et, ainsi, les interactions sociales, en échange d’un sommeil plus réduit, faisant écho à ce qu’il se passe chez les autres singes. Pour compenser, il aurait développé un sommeil plus profond, lui permettant de maintenir des performances sociales et cognitives élevées. Est-ce que les chimpanzés sont capables de telles adaptations ? Mystère…

The Conversation

Clara Hozer ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Surveiller, se reproduire, récupérer : comment les chimpanzés organisent leurs nuits – https://theconversation.com/surveiller-se-reproduire-recuperer-comment-les-chimpanzes-organisent-leurs-nuits-290888

Comprendre la crise de la « valeur travail » à travers les yeux de policiers, des informaticiens et des ouvriers

Source: The Conversation – in French – By Marc Loriol, Directeur de recherche CNRS, sociologue, Université Paris 1 Panthéon-Sorbonne


L’ESSENTIEL

  • La crise de la « valeur travail » traduit une individualisation du sens donné au travail depuis les années 1950.

  • Pour comprendre ces évolutions, trois groupes professionnels ont été examinés à la loupe : ouvriers, policiers et informaticiens.

  • La financiarisation et la managérisation de l’économie française redéfinit le sens du mot travail. Pour quel avenir ?


À un an de l’élection présidentielle, le travail s’impose comme l’un des thèmes majeurs du débat public. À gauche, les discussions portent essentiellement sur les conditions de travail, la quête de sens et la reconnaissance professionnelle. À droite et au centre, le diagnostic est différent : les Français auraient perdu le goût du travail. Bruno Retailleau propose « d’instaurer la priorité travail », tandis que Gabriel Attal affirme que « le rapport au travail est l’une des questions les plus centrales ». Jean-Luc Mélenchon, dans un discours prononcé à Saint-Denis, estime que le rapport au travail a changé depuis 1958.

Mais le rapport au travail a-t-il réellement changé ? Peut-on parler d’un affaiblissement de la « valeur travail » ? Et pourquoi la question du sens du travail semble-t-elle aujourd’hui occuper une place aussi importante ?

Afin de comprendre les évolutions du rapport au travail depuis les années 1950, dans mon dernier livre, j’ai croisé les résultats d’enquêtes statistiques avec plus de 400 témoignages et récits de vie. Cette démarche a porté sur de nombreux secteurs d’activité, avec une attention particulière à trois groupes professionnels dans cet article : ouvriers, policiers et informaticiens.

Rapport au travail

Le rapport au travail comporte plusieurs dimensions étroitement imbriquées, loin d’être une simple affaire de personnalité ou de valeurs individuelles.

Il renvoie à l’importance d’un revenu. Une stabilité permet de construire des projets de vie : se loger, fonder une famille, financer sa consommation ou ses loisirs. Il participe à la construction de l’identité sociale et professionnelle. À ce titre, il est indissociable d’un métier, à savoir la possibilité de s’identifier à un groupe professionnel reconnu et valorisé. La plupart des salariés cherchent à trouver de l’intérêt dans leur travail, à lui attribuer une utilité sociale ou à y puiser une forme d’accomplissement personnel.

Ce rapport au travail se construit tout au long de son existence. Les socialisations familiales, les expériences professionnelles successives, la transmission – ou l’absence de transmission – des savoir-faire et des règles du métier, ainsi que les perspectives d’évolution professionnelle contribuent à façonner la manière dont chacun perçoit son travail.

Une réalité ambivalente

Cette complexité explique les résultats parfois paradoxaux des enquêtes sur la question du rapport au travail.

Une même personne peut déclarer aimer son métier, tout en critiquant ses conditions d’exercice et en souhaitant que ses enfants choisissent une autre voie professionnelle. De même, lorsqu’un salarié répond que le travail occupe une place importante dans sa vie, cette affirmation peut recouvrir des significations différentes. Elle peut traduire un investissement personnel dans l’activité exercée, mais aussi renvoyer à la nécessité de disposer d’un emploi pour gagner sa vie et conserver une place dans la société.

L’ambivalence du rapport au travail, entre satisfaction et rejet, ne peut se comprendre qu’avec des situations concrètes. C’est pourquoi je vous propose de découvrir le rapport au travail des ouvriers, des policiers, des infirmiers et des informaticiens.

Les ouvriers : améliorer le niveau de vie

Avant de parler du rapport au travail aujourd’hui, penchons-nous sur le passé. L’idée selon laquelle les travailleurs des années 1950 et 1960 auraient accordé une place centrale au travail mérite d’être nuancée, notamment pour les ouvriers.

Dans une étude réalisée en 1959, les personnes interrogées devaient choisir quelle activité leur procure « le maximum de satisfaction » parmi le travail, la famille et les loisirs. Seuls 25 % des ouvriers spécialisés et 15 % des ouvriers qualifiés plaçaient le travail en tête, loin derrière la famille et même les loisirs.




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Les témoignages confirment cette tendance. Une ancienne ouvrière bobineuse, qui renonçait à son envie de faire des études pour aider financièrement sa famille, déclare que quand elle était jeune, en 1963, elle avait « amusement et travaillement au programme ». Si l’on travaille beaucoup durant les Trente Glorieuses, c’est souvent pour améliorer un niveau de vie encore modeste et accéder à la société de consommation en plein essor.

Les policiers : idéal du travail bien fait

Dans les années 1950 et 1960, de nombreux gardiens de la paix sont issus du monde ouvrier. Entrés dans la police pour échapper à l’usine, au chômage ou, pour certains, au service du travail obligatoire (STO), ils importent dans leur nouveau métier une culture professionnelle marquée par l’idéal du travail bien fait et la défense collective des intérêts du groupe.

Dans cette perspective, exercer correctement son métier consiste avant tout à maintenir la tranquillité publique, en privilégiant la prévention plutôt que la répression. Cette culture est transmise sur le terrain, des anciens aux nouvelles recrues.

À partir des années 1970, plusieurs évolutions viennent fragiliser ce modèle : accroissement des mobilités, politisation croissante des enjeux de sécurité, élévation du niveau de diplôme des recrues et, plus récemment, développement des logiques de performance et de « politique du chiffre ». Les policiers éprouvent davantage de difficultés à construire collectivement le sens de leur activité.

La transmission du métier ne se fait plus suffisamment : « la sagesse de l’ancien doit être prise en compte dans beaucoup de situations difficiles, pour éviter ce côté impulsif, calmer un peu ses ardeurs et temporiser », déplore un gardien de la paix de 35 ans interrogé en 2003. Les entretiens menés en 2018 par Marc Nino dévoilent des policiers encore plus isolés, avec des positions pas toujours conciliables, face aux difficultés de leur métier.

De même, l’étude à dix ans d’intervalle (2007-2017) d’un même commissariat par la chercheuse Élodie Lemaire révèle un recul du soutien collectif entre collègues face à une politique du chiffre et une individualisation des carrières qui freinent la coopération.

Les informaticiens : férus d’innovation technologique

Les récits de vie d’informaticiens montrent combien le sens du travail est lié au partage d’un intérêt commun pour la technique. Une ancienne informaticienne qui a travaillé dans la sécurité informatique explique :

« C’était un service hypertechnique avec des gens qui voulaient vraiment travailler dans la technique, donc c’était vraiment très chouette. C’est quelque chose qui galope toujours, parce que la technologie avance en permanence. »

Cet informaticien retraité se souvient de son premier emploi :

« J’ai débarqué dans ce monde, et c’était super sympa parce qu’il y avait plein de jeunes qui venaient de partout, il y avait tous les domaines, et ça rigolait pas mal, ça bossait bien. »

Les témoignages révèlent une évolution entre les professionnels nés dans les années 1970 qui décrivent une transformation profonde de leur environnement de travail au cours des années 1990 et 2000. À la suite de rachats, de privatisations ou de fortes croissances d’entreprise, ils observent l’émergence de managers davantage centrés sur la gestion et leur plan de carrière que sur la maîtrise technique.

« Nous avons eu un défilé de gens, on les appelait des ingénieurs Excel. Ils arrivent avec leurs uniformes pour t’expliquer comment tu dois bosser », explique cet ancien spécialiste d’informatique industrielle.

Cette évolution accroît la distance entre ceux qui conçoivent et réalisent le travail et ceux qui l’organisent.

Une transformation plus qu’un déclin

Le slogan de Mai 68 « ne pas perdre sa vie à la gagner » aurait sans doute trouvé un écho aussi bien dans les années 1950 qu’au lendemain de la pandémie de Covid-19. Il témoigne d’interrogations récurrentes – voire métaphysique – sur la place du travail dans notre existence.

Ce qui apparaît plus spécifiquement depuis les années 1990-2000 n’est pas tant un recul de l’attachement au travail qu’une transformation de ses fondements. Sous l’effet de la financiarisation de l’économie et des processus de rationalisation, les organisations ont connu une division accrue du travail, une personnalisation des carrières et une distanciation croissante entre producteurs, gens de métier, et gestionnaires, managers désincarnés.

Dans ce contexte, les questions d’utilité sociale, d’éthique professionnelle et de cohérence avec ses valeurs personnelles se posent avec une acuité croissante. Plus qu’une crise de la « valeur travail », les évolutions contemporaines semblent traduire une individualisation du sens donné au travail.

The Conversation

Marc Loriol ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Comprendre la crise de la « valeur travail » à travers les yeux de policiers, des informaticiens et des ouvriers – https://theconversation.com/comprendre-la-crise-de-la-valeur-travail-a-travers-les-yeux-de-policiers-des-informaticiens-et-des-ouvriers-285989

Les sociétés militaires privées en Amérique latine : de la fin de la guerre froide à Vectus Global

Source: The Conversation – in French – By Valère Llobet, Doctorant en Science Politique, Université Grenoble Alpes (UGA)


L’ESSENTIEL

  • Les sociétés militaires privées (SMP) états-uniennes disposent d’un ancrage ancien en Amérique latine, où elles sont notamment impliquées dans la lutte contre le narcotrafic, dans la protection d’infrastructures et dans la formation des forces locales.

  • Le rôle central d’Erik Prince, ancien patron de la tristement célèbre Blackwater, aujourd’hui à la tête d’une nouvelle SMP nommée Vectus Global, illustre le retour en force de ces SMP dans la région.

  • La compétition entre les grandes puissances en Amérique latine se manifeste aussi dans ce domaine : la Chine investit progressivement le marché tandis que la présence russe, elle, semble reculer.


Avec le retour à la présidence des États-Unis de Donald Trump, un nom est réapparu sur la scène internationale : celui de l’un de ses fervents soutiens, Erik Prince. Figure emblématique des sociétés militaires privées (SMP) depuis la création de Blackwater, renommée Xᵉ en 2009 et Academi en 2011, puis revendue à Constellis Group, Prince poursuit depuis les guerres d’Afghanistan (2001) et d’Irak (2003) ses activités dans le secteur de la guerre privée. Il est notamment revenu sur le devant de la scène en Amérique latine avec sa nouvelle société, Vectus Global.

Les États-Unis ne sont toutefois plus les seuls à s’intéresser à ce marché. La Russie et, surtout, la Chine cherchent elles aussi à y développer leurs propres entreprises de sécurité.

Les SMP anglo-saxonnes, une présence ancienne

La situation sécuritaire délétère dans de nombreux pays latino-américains et la lutte contre les cartels et les gangs offrent depuis longtemps d’importants débouchés aux SMP américaines et, plus largement, anglo-saxonnes. Leurs activités répondent avant tout aux besoins liés à la lutte contre le narcotrafic et le crime organisé, mais aussi à la protection des investissements et des personnels étrangers. Sur place, elles proposent notamment des services de conseil, de formation et de vente d’armes.

Cette implantation remonte au moins aux années 1990. La société américaine DynCorp, présente en Colombie dès 1998, a notamment participé au « Plan Colombie », lancé sous la présidence de Bill Clinton pour lutter contre le trafic de drogue et renforcer la sécurité du pays. Elle a pris part à des actions antidrogue, notamment à l’épandage d’herbicides comme le glyphosate, mais aussi à la protection d’infrastructures et de personnels, ainsi qu’à des opérations armées. Ces activités ont suscité de nombreuses controverses, notamment en raison de leurs conséquences environnementales et sanitaires dans les pays limitrophes.

En Colombie, des entreprises états-uniennes ont également assuré des missions de renseignement aérien pour le compte des autorités de Washington. Certaines opérations ont été lourdement mises en cause : en 1998, des renseignements fournis par la société Airscan auraient notamment contribué au bombardement d’un village civil par l’armée de l’air colombienne. Dans ce pays, les SMP ont également profité de la présence de groupes rebelles comme les FARC. Une filiale d’ArmorGroup, Defense Systems Colombia, employait plusieurs centaines de personnes, principalement d’anciens militaires, pour assurer notamment la protection d’installations pétrolières, dont certaines appartenant à British Petroleum. Elle a par ailleurs été accusée d’implication dans de graves violations des droits humains.

À la même période, on retrouve dans la région d’autres SMP implantées dans le secteur de la formation militaire. Citons, au Pérou, les entreprises Gun Supply et Triple Canopy qui ont « offert leurs services » en matière de formation au sein d’installations militaires appartenant à Lima. Ou encore les groupes Your Solution Inc. et à nouveau Triple Canopy qui ont utilisé des installations gouvernementales au Honduras pour y former des combattants honduriens, chiliens, nicaraguayens et salvadoriens.

Cette longue coopération a aussi contribué à renforcer les compétences des forces gouvernementales latino-américaines, tout en facilitant ensuite le passage de certains militaires dans le secteur privé, notamment au sein de SMP étrangères.

Vectus Global, le retour d’Erik Prince

Depuis le retour de Donald Trump à la Maison-Blanche, l’activité d’Erik Prince et de son entreprise Vectus Global, semble connaître un nouvel essor. Il est notamment intervenu en République démocratique du Congo et, en ce qui concerne l’Amérique latine, en Équateur, au Salvador, au Pérou et en Haïti.

En Équateur, Prince a participé en 2025 aux efforts de lutte contre la criminalité aux côtés des autorités locales. Les détails des contrats restent peu documentés, mais ses activités auraient porté sur la formation et le conseil aux forces équatoriennes ainsi que sur la lutte contre l’exploitation minière illégale, le trafic de drogue et le crime organisé. Prince aurait également promis de fournir les « outils, tactiques et informations » nécessaires pour combattre les trafiquants de drogue.

Prince s’est également rapproché du président salvadorien Nayib Bukele, qu’il a rencontré à plusieurs reprises, et aurait proposé ses services au Pérou en 2025. Par ailleurs, il se serait également intéressé au Venezuela, en apportant un soutien plus ou moins direct à des opposants au régime de Caracas.

C’est surtout en Haïti que Vectus Global aurait développé une présence importante. Depuis début 2025, elle y serait chargée de contribuer à la lutte contre les gangs, mais aussi de reprendre le contrôle de certains axes routiers et de rétablir la collecte des impôts et des taxes. Le groupe aurait déployé entre 150 et 200 hommes, accompagnés de spécialistes du renseignement et des communications, ainsi que d’hélicoptères, de navires et de drones.

Ces derniers auraient été utilisés dans des opérations offensives menées conjointement avec les autorités haïtiennes. En janvier 2026, une opération aurait notamment visé le groupe criminel G9 et son chef Jimmy Chérizier, dit « Barbecue ».

Au total, entre le 1er mars 2025 et le 21 janvier 2026, 1 243 personnes, parmi lesquelles des civils, auraient été tuées et 738 blessées par des frappes de drones. Ces dernières ont été réalisées lors de 141 interventions attribuées aux autorités haïtiennes qui auraient opéré, tout ou partie, avec le soutien de Vectus Global.

Soulignons également que les SMP anglo-saxonnes ne se limitent pas aux opérations anticriminalité. Des entreprises comme MWM Inc. et Acri Defense développent par exemple des activités liées à la surveillance pénitentiaire et à la gestion des migrants à la frontière entre les États-Unis et le Mexique.




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La Russie : une présence limitée

La présence russe en Amérique latine est beaucoup plus réduite. Les SMP de Moscou ont obtenu quelques contrats, principalement auprès des alliés de la Russie, sans parvenir à s’implanter durablement.

En 2019, environ 400 membres de Wagner auraient ainsi été envoyés au Venezuela pour protéger Nicolás Maduro pendant la crise politique qui secouait le pays. Cette présence intervenait alors que des groupes armés vénézuéliens soutenus par la SMP américaine Silvercorp tentaient, avec l’opération Gideon, de renverser le gouvernement.

Fin 2021, une autre société russe, Vega Strategic Services, aurait mené des missions de formation auprès des forces vénézuéliennes. En somme, l’implantation des acteurs privés russes se limite des alliés de la Russie dans la région, mais il semblerait que depuis février 2022 et la reprise en main des structures militaires privées russes après la rébellion de Wagner en juin 2023, l’activité de ces sociétés dans la région semble s’être fortement réduite.

La Chine avance à couvert

La stratégie chinoise est différente. Elle accompagne l’expansion économique de Pékin en Amérique latine, notamment dans le cadre des Nouvelles Routes de la soie. La construction d’infrastructures stratégiques, comme le méga-port de Chancay au Pérou, crée de nouveaux besoins en matière de protection des investissements, des installations et des ressortissants chinois.

Des entreprises de sécurité chinoises sont ainsi présentes en Argentine, en Uruguay, au Venezuela, au Panama, au Salvador, au Costa Rica et au Pérou. Parmi elles figurent China Overseas Security Group, Beijing Dujie Security Technology Company, ZhongBao Hua’an Security Service ou encore China Security Technology Group, actif notamment dans le secteur minier.

Au Mexique, le « Conseil de sécurité mexicano-chinois », fondé par Feng Chengkang, ancien cadre du gouvernement de la RPC, assurerait pour sa part la protection d’hommes d’affaires chinois contre les gangs. Cette présence s’inscrit dans un marché de la sécurité privée particulièrement dynamique : entre 2012 et 2018, celui-ci aurait augmenté de 180 % pour atteindre 1,5 milliard de dollars.

L’Amérique latine constitue aujourd’hui l’une des cinq grandes zones d’intervention des SMP chinoises, avec l’Asie centrale, le Moyen-Orient, l’Afrique et l’Asie du Sud-Est continentale. Leur implantation y demeure toutefois plus récente et moins développée qu’ailleurs. Elle bénéficie du rapprochement politique et militaire entre Pékin et plusieurs gouvernements de la région, notamment à travers la fourniture d’équipements et la formation d’officiers latino-américains en Chine, notamment en République dominicaine.

Une concurrence internationale ancienne

La présence de SMP étrangères en Amérique latine n’est pas une nouveauté. Avant les entreprises russes et chinoises, des sociétés israéliennes s’étaient déjà implantées dans la région. À la fin des années 1980, la société Spearhead Ltd, dirigée par Yaïr Klein, avait fourni des armes et formé en Colombie des groupes paramilitaires ainsi que des hommes liés au narcotrafic, notamment au cartel de Medellín.

Au début des années 2000 l’entreprise Global CST, fondée par d’anciens responsables militaires et du renseignement israéliens, a notamment opéré au Pérou et en Colombie. Dans ce dernier pays, elle prodiguait notamment ses services dans le domaine de la formation à destination des unités d’intervention locales.

Le recours à des SMP étrangères présente pour les États latino-américains un intérêt évident : elles disposent souvent d’une expertise et de moyens supérieurs à ceux des sociétés locales, tout en étant moins susceptibles d’être liées aux organisations criminelles ou des gangs.

L’Amérique latine constitue ainsi un marché de plus en plus disputé. Les SMP américaines, qui y disposent d’un réseau ancien et étendu, accompagnent le durcissement de la politique de Washington contre le narcotrafic et le crime organisé. Les entreprises chinoises progressent parallèlement au développement des investissements et des infrastructures de Pékin, notamment pour protéger ses intérêts et ses ressortissants. La Russie, en revanche, paraît avoir vu sa présence fortement se réduire depuis le début de la guerre en Ukraine et surtout depuis la tentative de rébellion du groupe Wagner en juin 2023 qui a réduit leur marge de manœuvre.

The Conversation

Valère Llobet ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Les sociétés militaires privées en Amérique latine : de la fin de la guerre froide à Vectus Global – https://theconversation.com/les-societes-militaires-privees-en-amerique-latine-de-la-fin-de-la-guerre-froide-a-vectus-global-291844

Brésil : le monde ancien est mort, et le nouveau ne peut pas naître

Source: The Conversation – in French – By Guilherme Casarões, Associate Professor of Brazilian Studies, Florida International University


L’ESSENTIEL

  • Flavio Bolsonaro a devancé Lula à l’issue du premier tour de la présidentielle brésilienne. Le leader de la gauche aura du mal à inverser la tendance au second tour.

  • Une défaite de Lula planterait le dernier clou dans le cercueil de la Nouvelle République, ce système instauré au milieu des années 1980 après la fin de la dictature militaire.

  • Flavio Bolsonaro, s’il est élu, appliquerait un programme totalement opposé à celui de son prédécesseur, sur le plan intérieur comme sur le plan international, où il se positionne comme un allié fidèle de Donald Trump.


Le dimanche 4 octobre 2026, en plaçant Flavio Bolsonaro en tête au premier tour de l’élection présidentielle, les Brésiliens n’ont pas seulement infligé un camouflet au président sortant Luiz Inácio Lula da Silva. Ils ont, de fait, planté le dernier clou dans le cercueil d’un projet politique qui, depuis près d’une décennie, ne survivait plus que sous perfusion : celui de la Nova República, la « Nouvelle République », née au milieu des années 1980, sur les ruines de vingt et un ans de dictature militaire, avant d’être consacrée par la Constitution de 1988. Pendant une génération, les Brésiliens l’ont considérée comme un pacte démocratique fondé sur trois engagements.

Le premier était social. La Nouvelle République faisait du pluralisme un principe et de la diversité de la population une composante de l’identité nationale plutôt qu’un problème à gérer.

Le deuxième était institutionnel. Dans un système multipartite fragmenté, personne ne peut gouverner seul : le consensus était donc le moteur de l’action publique. Ce consensus reposait sur des élections libres et régulières, mais aussi sur des coalitions permettant aux gouvernements fédéral, régionaux et municipaux de mettre en œuvre des politiques communes, ainsi que sur un équilibre fonctionnel entre le président, le Congrès et la Cour suprême.

Le troisième avait trait à la politique de l’État. Celle-ci devait préserver la stabilité économique, réduire les profondes inégalités sociales via la redistribution et élargir la participation des citoyens à la vie publique.

Pendant près de trente ans, jusqu’au milieu des années 2010, le pacte a tenu, tant bien que mal. Ses résultats ont été inégaux, mais bien réels : l’hyperinflation a été maîtrisée, des dizaines de millions de Brésiliens sont sortis de la pauvreté, et les alternances se sont déroulées pacifiquement entre les deux principaux partis de l’époque, à savoir le Parti des travailleurs (PT, gauche) et le Parti social-démocratique (PSDB, droite).

Le bureau de la Chambre des députés, présidé par le légendaire député Ulysses Guimarães, lors de la signature de la Constitution nationale brésilienne de 1988. Ce document a posé les fondements de la gouvernance politique, sociale et économique du Brésil pendant plus de trente ans.
Archives du Congrès national

La première offensive

À gauche, beaucoup estiment que la Nouvelle République a commencé à se fissurer avec la destitution de la présidente Dilma Rousseff (PT) en 2016. Selon cette lecture, cette destitution aurait été orchestrée pour préserver les structures élitistes et corrompues que le nouveau pacte n’était pas parvenu à réformer.

Mais c’est surtout la victoire à l’élection de 2018 de Jair Bolsonaro, alors à la tête du Parti socia-libéral (parti centriste qu’il oriente vers la droite radicale) qui a constitué une offensive frontale contre chacun des engagements démocratiques du Brésil. Bolsonaro s’était alors présenté comme un outsider, alors qu’il avait passé vingt-huit ans au Congrès brésilien. Il a placé le nationalisme chrétien au cœur de son projet, aux dépens du pluralisme ; il a présenté la recherche du consensus comme une forme de corruption des élites et les coalitions qui avaient permis au Brésil d’être gouvernable comme la source même de sa décadence ; et il promettait de redresser l’économie en débarrassant les entreprises et les individus des contraintes de l’État, au nom de la liberté.

Bolsonaro n’a pas obtenu les résultats promis. Une fois au pouvoir, il a découvert qu’il devait gouverner dans le cadre du pacte contre lequel il avait fait campagne. Il lui fallait négocier avec le Congrès, respecter les décisions des tribunaux et composer avec des gouverneurs disposant de leurs propres fiefs. Ces contraintes permettent en partie de comprendre pourquoi tant de ses électeurs ont eu le sentiment d’avoir été déçus. Elles expliquent aussi pourquoi, après sa défaite face à Lula en 2022, il a cherché à organiser un coup d’État pour se maintenir au pouvoir, ce qui lui a valu, quelques années plus tard, d’être condamné à vingt-sept ans de prison, une peine qu’il purge actuellement à son domicile pour raisons de santé. Lorsqu’un dirigeant ne parvient pas à plier les règles à sa volonté, il peut finir par penser qu’il doit les briser.

La restauration qui n’a pas eu lieu

Après avoir gouverné le Brésil pendant deux mandats, de 2003 à 2010, Lula est revenu au pouvoir en 2023 en promettant de sauver la démocratie brésilienne. Son troisième mandat est, au contraire, devenu la démonstration la plus éclatante que la Nouvelle République ne pouvait plus être sauvée.

L’équilibre institutionnel qui avait permis au système de tenir s’était évanoui. Le Congrès, qui contrôle désormais une part considérable du budget fédéral à travers les crédits qu’il attribue directement, a pris la présidence en otage, tandis que la Cour suprême a progressivement occupé le vide laissé par le pouvoir politique en intervenant de plus en plus directement dans la production des normes.

Les tentatives de Lula visant à mettre en œuvre son programme se sont heurtées, les unes après les autres, à des blocages. Son bilan économique est honorable, mais son mandat n’a pas transformé la vie des Brésiliens : une croissance correcte et un faible taux de chômage ne se sont pas traduits par une amélioration significative des conditions de vie de la majorité de la population.

La sécurité, qui figure régulièrement parmi les principales préoccupations des électeurs, ne s’est pas améliorée sous Lula. Il faut toutefois rappeler qu’au Brésil, en vertu de la répartition des compétences, l’essentiel des forces de police relève des États fédérés et que le gouvernement fédéral ne peut agir que dans certaines limites. Mais les électeurs ne se préoccupent généralement ni de la lettre ni de l’esprit de la Constitution. Ils veulent des résultats.

Il y a enfin Lula lui-même. À 80 ans et après quatre décennies de vie publique, il était devenu le visage le plus reconnaissable de la Nouvelle République. Cela faisait de lui une cible idéale. Pour de nombreux Brésiliens, leur exaspération à l’égard du système politique s’est matérialisée par un profond rejet de Lula et, pour certains, avec une profonde haine à son endroit.

Le chant du cygne ?

Si la défaite de Lula se confirme au second tour, le 25 octobre, il ne s’agira pas seulement d’une défaite personnelle ou d’un revers pour le Parti des travailleurs, qui a gouverné le Brésil pendant près de dix-huit des vingt-quatre dernières années. Ce sera le chant du cygne d’un projet politique qui promettait de reconstruire un pays sur les ruines de l’autoritarisme et qui n’est jamais parvenu à tenir pleinement ses promesses : stabilité politique, prospérité économique et justice sociale.

Tout cela ne signifie pas que les 56 millions de Brésiliens qui ont voté pour Flavio Bolsonaro, l’un des fils de Jair Bolsonaro, rejettent la démocratie. Certains le font. Ils sont nostalgiques d’un passé largement fantasmé : une époque où la classe moyenne était plus forte – et beaucoup moins nombreuse –, où les valeurs familiales chrétiennes étaient dominantes et où l’ordre comptait davantage que l’État de droit.

Mais la véritable leçon du 4 octobre est ailleurs. Des millions de Brésiliens veulent une autre forme de démocratie : moins pluraliste, fondée sur une conception différente de ce que la démocratie doit permettre. Surtout, ils ne croient plus que la Nouvelle République soit capable de répondre aux défis du monde dans lequel ils vivent.

L’ancien monde se meurt

Le philosophe marxiste italien Antonio Gramsci (1891-1937) avait formulé une observation devenue célèbre : une crise survient lorsque « l’ancien monde se meurt et que le nouveau ne parvient pas à naître ». Le Brésil se trouve aujourd’hui à ce carrefour.

Contrairement à son père, Flavio Bolsonaro accéderait au pouvoir en bénéficiant d’un alignement exceptionnel des forces politiques. Les résultats des législatives tenues ce dimanche simultanément avec la présidentielle laissent penser que ses alliés détiendront près d’un quart des sièges de la Chambre des députés, la chambre basse du Congrès brésilien, et du Sénat : une base solide dans un Congrès où les coalitions s’achètent davantage qu’elles ne se construisent. Il pourrait également nommer quatre des onze juges de la Cour suprême au cours de son mandat.

Jair Bolsonaro a passé quatre ans à combattre les institutions. Son fils pourrait avoir les moyens de les remodeler.

Pour autant, Flávio n’incarne pas ce « nouveau monde » que Gramsci attendait. C’est un professionnel de la politique, visé par plusieurs accusations de corruption, et l’héritier d’une dynastie familiale. Il représente davantage la continuité de la réaction politique de la dernière décennie qu’une véritable rupture avec celle-ci.

S’y ajoute la volonté de Flávio de devenir l’allié privilégié de Donald Trump en Amérique du Sud.

Flavio Bolsonaro (cravate jaune) reçu par Donald Trump à la Maison-Blanche, en compagnie de son frère Eduardo Bolsonaro et du blogueur brésilien Paulo Figueiredo, 26 mai 2026. Photo publiée sur le compte Truth Social de Donald Trump, avec ce commentaire : « C’était vraiment un plaisir d’accueillir Flávio Bolsonaro dans le bureau Ovale de la Maison-Blanche – un jeune homme brillant qui aime profondément son pays, le Brésil ! »
Donald Trump/Truth Social

Le Brésil pourrait ainsi consentir d’importantes concessions aux États-Unis dans les années à venir, en renonçant à une partie de ses richesses
– pétrole ou terres rares, par exemple – afin d’obtenir une place privilégiée dans le nouvel ordre continental promu par Washington. Reste à savoir ce que ce rang de premier allié de la Maison-Blanche signifierait réellement. Et les événements récents dans la région laissent à penser que ce statut n’aurait rien de particulièrement honorable.

Quoi qu’il en soit, la victoire de Flavio Bolsonaro bouleverserait le paysage politique brésilien. Les Brésiliens qui s’opposent à son programme – qu’ils soient de gauche, du centre ou de la droite démocratique – ne pourront plus compter sur l’ancien pacte pour les protéger ou leur permettre de revenir au pouvoir et devront apprendre à évoluer dans ce nouveau jeu, sur le plan intérieur comme sur la scène internationale.

La Nouvelle République appartient au passé. La question qui se pose désormais au Brésil – et à tous ceux qui ont observé le pays comme un révélateur de l’état de la démocratie dans le Sud global – est de savoir ce qui la remplacera, et si les nouvelles règles permettront enfin au Brésil d’entrer dans l’avenir.

Si les Brésiliens ne veulent pas que cet avenir ressemble à un passé sombre et lointain, ils doivent comprendre que le combat n’est pas terminé.

The Conversation

Guilherme Casarões ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Brésil : le monde ancien est mort, et le nouveau ne peut pas naître – https://theconversation.com/bresil-le-monde-ancien-est-mort-et-le-nouveau-ne-peut-pas-naitre-293717

Mechanical Turk, la plateforme qui cachait des humains, tire sa révérence

Source: The Conversation – in French – By Sophie Renault, Professeur des Universités en Sciences de Gestion et du Management, Université d’Orléans

La coupe du Turc mécanique de Joseph Friedrich von Racknitz est une explication technique de la supercherie de l’automate joueur d’échecs de Wolfgang von Kempelen. Wikipédia, CC BY

L’ESSENTIEL

  • La plateforme de microtâches Amazon Mechanical Turk a fermé dans une relative discrétion. Elle était utilisée notamment par les chercheurs pour mener des expérimentations en ligne.

  • Que dit cette fermeture de l’évolution du modèle économique d’Amazon ? Comment l’interpréter en pleine vague de l’IA ?

  • C’est tout un pan du travail humain rendu invisible qui disparaît complètement. Qui se souviendra qu’aux débuts du numérique il fallait des hommes et des femmes pour faire « tourner » les machines ?


« On évalue régulièrement nos programmes, nos outils et nos services, et on apporte des ajustements en fonction de ces évaluations. À la suite d’une telle évaluation, on a pris la décision de fermer Amazon Mechanical Turk à compter du 30 septembre 2026. »

C’est en ces termes laconiques qu’Amazon a annoncé, fin août 2026, la fermeture de Mechanical Turk (MTurk), la plateforme de crowdsourcing (ou production participative) de microtâches qu’elle avait lancée en 2005, l’accès aux nouveaux clients ayant déjà été coupé depuis juillet.

Vingt et un ans après sa création, ce service que Jeff Bezos qualifiait d’« intelligence artificielle artificielle » disparaît ainsi dans une relative discrétion, sans raison officielle détaillée au-delà de cette formule prudente. Derrière elle se cache pourtant un basculement révélateur. Il semble en effet que la plateforme, qui a longtemps fourni la main-d’œuvre humaine invisible derrière l’intelligence artificielle, soit aujourd’hui rendue obsolète par cette même intelligence artificielle.

L’humain caché dans la machine

Le nom choisi par Amazon en 2005 pour sa plateforme de microtravail n’a rien d’anodin. Il rend hommage, avec une ironie assumée, au « Turc mécanique ».

Il s’agit d’un automate joueur d’échecs conçu en 1770 par l’ingénieur autrichien Wolfgang von Kempelen pour la cour de l’impératrice Marie-Thérèse d’Autriche. Présenté comme une machine capable de battre aux échecs de solides adversaires, l’automate a affronté de prestigieux joueurs comme Benjamin Franklin ou Napoléon Bonaparte. En réalité un joueur humain était dissimulé dans son socle, actionnant bras et pièces au moyen d’un système de leviers.




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La supercherie ne fut pleinement révélée qu’après la destruction de la machine dans un incendie, à Philadelphie, en 1854. En reprenant ce nom pour sa plateforme de microtâches, Amazon assumait donc le fait de faire passer pour la performance d’une machine ce qui reste, en coulisses, un travail humain. Cette ironie a été largement commentée depuis par les chercheurs en études du travail numérique.

Une « intelligence artificielle artificielle »

À son lancement, MTurk répondait à un problème très concret. En effet, certaines tâches, triviales pour un humain, restaient hors de portée des machines. Il s’agissait, par exemple, d’identifier un objet sur une photo, de transcrire un audio, de juger du caractère positif ou négatif d’un commentaire déposé sur un site marchand, etc. Jeff Bezos avait résumé le concept d’une formule restée célèbre : une « intelligence artificielle artificielle », c’est-à-dire des humains rémunérés à la tâche pour simuler, en coulisses, les capacités que les algorithmes n’avaient pas encore.

Des centaines de milliers de « Turkers », répartis dans le monde entier, ont bâti autour de la plateforme une économie parallèle faite de micro-paiements et de communautés d’entraide en ligne.

Déjà utilisé pour l’annotation d’images depuis la fin des années 2000, MTurk connaît un regain d’intérêt à partir de 2018, quand Amazon Web Services (AWS, la division cloud d’Amazon) en fait l’une des sources de main-d’œuvre d’Amazon SageMaker Ground Truth, son service d’annotation de données pour l’apprentissage automatique. Les tâches confiées aux Turkers évoluent en conséquence, puis s’étendent avec l’avènement de l’intelligence artificielle (IA) générative : validation de réponses de chatbots, évaluation de modèles de langage…

Au-delà de son usage commercial, la plateforme a aussi occupé une place singulière dans la recherche académique. Elle est rapidement devenue une source privilégiée de participants pour les expérimentations en ligne : coût réduit, rapidité de collecte, diversité démographique bien supérieure aux échantillons traditionnels d’étudiants recrutés sur les campus. Moult articles publiés dans des revues de premier plan reposent, en tout ou partie, sur des données collectées par le biais de MTurk.

Anatomie d’une chute

Depuis plusieurs années, les chercheurs signalaient une dégradation de la qualité des données : bots, fermes à clics, réponses bâclées de travailleurs multipliant les tâches pour maximiser leur gain horaire et surtout un phénomène nouveau à savoir l’usage de l’IA générative par les participants eux-mêmes pour répondre aux enquêtes.

Une recherche intitulée « Artificial Artificial Artificial Intelligence », titre en clin d’œil à la formule de Bezos, estimait qu’entre un tiers et près de la moitié des travailleurs de MTurk y avaient recours pour des tâches de rédaction, interrogeant directement la validité de nombreuses données dites « humaines » collectées ces dernières années. Des plateformes concurrentes, comme Prolific ou CloudResearch, s’étaient déjà imposées dans une partie de la communauté scientifique en réponse à ces limites, en misant sur une vérification plus stricte de l’identité et de l’attention des participants.

Arte, 2025.

Plusieurs facteurs convergent ainsi pour expliquer la fermeture du Turc mécanique d’Amazon. Le premier tient à cette érosion de la confiance dans les données produites par la plateforme, côté entreprises comme côté chercheurs. Le second est concurrentiel. En effet, des acteurs spécialisés dans l’entraînement et l’évaluation de modèles d’IA ont capté une large part des usages que MTurk dominait, avec des dispositifs plus fiables et mieux adaptés aux besoins actuels de l’IA générative.

Le troisième, plus structurel, tient à la transformation du besoin lui-même. En effet, les grands modèles nécessitent désormais moins d’annotation manuelle brute et davantage de retours experts ou de données synthétiques. Or, il s’agit d’un travail que MTurk, conçu pour la tâche massive et peu qualifiée, n’était pas taillé pour fournir. Faute d’investissements, Amazon a laissé la plateforme se scléroser techniquement pendant que l’écosystème évoluait autour d’elle.

Invisibles et pourtant indispensables

Cette disparition met en lumière une question restée irrésolue : celle du statut des travailleurs qui, pendant deux décennies, ont produit la donnée nécessaire à l’entraînement des systèmes d’IA, sans protection sociale comparable à celle d’un salariat classique. Nombre de ces Turkers dépendaient de la plateforme, parfois depuis sa création.

Cette situation illustre, derrière les conditions générales d’utilisation, l’absence persistante de cadre réglementaire consacré au crowdsourcing à l’échelle internationale, alors même que ce travail constitue l’un des fondements invisibles de l’économie de l’IA.

La boucle se referme ainsi sur l’ironie de départ : comme l’automate de Kempelen dissimulait un joueur humain sous des dehors mécaniques, la plateforme d’Amazon dissimulait, sous des dehors algorithmiques, des millions d’heures de travail humain, un travail qui a fini par nourrir les modèles capables, aujourd’hui, de s’en passer.

The Conversation

Sophie Renault ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Mechanical Turk, la plateforme qui cachait des humains, tire sa révérence – https://theconversation.com/mechanical-turk-la-plateforme-qui-cachait-des-humains-tire-sa-reverence-292008

Poivres et piments : un nouvel engouement pour les plus vieilles des épices

Source: The Conversation – France in French (3) – By Hirac Gurden, Directeur de Recherches en Neurosciences au CNRS, Université Paris Cité


L’ESSENTIEL

  • La popularité du poivre (originaire d’Asie) et du piment (originaire d’Amérique) s’est installée en Europe depuis des siècles.

  • Nous disposons de récepteurs spécifiques pour détecter leur piquant et leur chaleur, mais c’est un apprentissage socioculturel qui nous les fait apprécier.

  • Expositions, concours télévisés, monographies… la diversité des espèces de poivres et de piments se donne à voir tous azimuts.


« Tu peux me passer le poivre, s’il te plaît ? » C’est la plus banale des phrases au monde. Mais quand on tourne son moulin à poivre, on ignore qu’on tient plusieurs milliers d’années de l’histoire de l’humanité dans ses mains.

Le poivre, puis le piment qui débarquera plus tard sur les tables européennes, témoignent aussi des chocs passés entre Empires pour contrôler le commerce international.

Actuellement, la production mondiale d’épices n’a jamais été aussi forte de toute l’histoire. Plus de 5 millions de tonnes de piments séchés, près d’un million de tonnes de poivre et cinq millions de tonnes de gingembre sont produits. En comparaison, même si le safran et la vanille sont de loin les plus chères des épices (prix de vente maximal au détail jusqu’à 45 000 euros le kilogramme pour le safran, 1 000 euros le kilogramme pour la vanille), ils restent très faibles en tonnage, d’après les chiffres de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO).

Des plantes tropicales au cœur d’enjeux stratégiques pour l’Europe

Le poivre n’est disponible à volonté que depuis peu de temps. Au Moyen Âge par exemple, sa quantité en Europe, en provenance de son pays d’origine, l’Inde, était faible et son prix équivalait à celui de l’or. On l’appelait d’ailleurs l’« or noir » et, quand on payait en espèces, on payait en grains de poivre noir.

En Europe, à l’époque, la consommation des baies du poivrier, une liane dont le nom botanique est Piper nigrum, est emblématique de la fascination exercée par les épices orientales et de la forte demande dont elles ont fait l’objet. Rappelons que la distance entre la France et l’Inde, directement à vol d’oiseau, est de 7 300 km qu’il fallait parcourir par des routes caravanières et surtout maritimes pendant des mois, voire des années.

Et bien plus tard, après les voyages de Christophe Colomb à la fin du XVᵉ siècle, le piment (de son nom botanique Capsicum) deviendra la plus consommée des épices venant des Amériques et prendra progressivement la place de première épice mondiale à la fin du XXe siècle, selon le tonnage indiqué par la FAO.

À chaque épice, ses siècles de domination, mais aussi ses enjeux géostratégiques pour s’en fournir, puisqu’à l’origine ces plantes tropicales poussent très loin d’Europe, sur des territoires que les Européens voudront conquérir.

Au fil des siècles, des épices prisées par les puissants

Commençons par le poivre, espèces et épices. En latin tardif, species a pu prendre le sens de denrées, de marchandises, et particulièrement, parmi ces dernières, de drogues et d’épices.

Jusqu’à la Renaissance, les Européens n’avaient pas d’accès direct aux cultures du poivre en Inde. Ce sont des marchands arabes préislamiques puis islamiques, les Indiens et les Perses qui faisaient le lien est-ouest et alimentaient les ports d’Alexandrie en Égypte et de Byzance en épices et en légendes. Pour la chrétienté, à l’Est étaient situés le jardin d’Éden, la fontaine de jouvence et le paradis ; alors, ces baies provenant de cette direction magique étaient divines et, par la logique commerciale, leur prix était colossal.

Sur cette base, et dans le sillage du poivre long et à grains (Inde), la cannelle (Sri Lanka) et le gingembre (Chine), puis le macis, la noix de muscade et le clou de girofle (Indonésie) régnèrent pendant des siècles sur le commerce à longue distance pour approvisionner toutes les cours européennes afin que les élites du pouvoir fassent étalage de leur puissance. Ces plantes exotiques hors du commun servirent de moteur à une quête de puissance mondiale jamais égalée.

Autour de la période des croisades, la République de Venise domina progressivement la redistribution des épices en Méditerranée et en Europe.

Pour accéder directement aux régions productrices d’épices orientales et contourner les intermédiaires mamelouks en Égypte, la République de Venise ainsi que, plus tard, l’Empire ottoman, les Portugais ouvrirent une route maritime vers l’Inde en contournant l’Afrique après presque un siècle d’efforts. Ainsi, Vasco de Gama arriva à Calicut en 1498.

Quant aux rois catholiques d’Espagne, ils financèrent les quatre voyages de Christophe Colomb vers l’Ouest pour créer, pensaient-ils, leur propre route d’approvisionnement des épices indiennes. Toute sa vie, Colomb resta persuadé d’avoir découvert les Indes occidentales et non pas les Amériques.

C’est en compensation de l’absence de poivres de ces nouvelles terres que Christophe Colomb ramena… le piment. La famille des piments provient probablement de l’Amazonie bolivienne. Le piment aurait été essaimé par les oiseaux vers le Mexique et les Caraïbes.

Grâce aux progrès de la navigation, les Ibériques portèrent le commerce des épices à un niveau mondial et les deux Empires portugais et espagnols se partagèrent le monde. En créant les Compagnies des Indes dès 1600, Anglais et Hollandais conquirent les comptoirs dans l’océan Indien et en Asie du Sud-Est. La course à la mondialisation qui se servira largement de l’esclavage était lancée.

Pourquoi l’humain apprécie-t-il des molécules irritantes ?

La pipérine des Piper et la capsaïcine des Capsicum sont des molécules synthétisées par la plante et utilisées pour se défendre contre des micro-organismes par des effets bactéricides, mais aussi contre les prédateurs phytophages de leurs fruits pour empêcher qu’ils ne soient tous mangés avant le développement de nouvelles plantes. Pourquoi ces sensations de piquant et de chaleur nous plaisent-elles tant alors qu’aucun autre primate n’aime ce genre d’irritations ?

La première explication est médicale et elle tient dans la théorie des quatre humeurs (sang, phlegme, bile jaune, bile noire) développée par le médecin de l’Antiquité grecque Hippocrate et qui a marqué tout le Moyen Âge. Cette théorie est proche de la médecine traditionnelle ayurvédique indienne. Dans la Charaka Samhita, le premier écrit, mais à la datation incertaine, où il est fait mention des trois doshas (les énergies vitales en médecine ayurvédique, nlr), le poivre, considéré comme « chaud et sec », était employé pour corriger des excès « de froid et d’humidité » (phlegme).

La deuxième raison est à la fois biologique et culturelle, l’une influençant l’autre. Notre visage est rempli de capteurs sensoriels pour les cinq sens classiques : olfaction, goût, toucher sur notre peau, audition et vision, mais aussi un sens peu connu qui est très important pour apprécier les épices : le système trigéminal.

Le nerf trigéminal est un nerf crânien qui permet une sensibilité dans les yeux, le nez et la bouche par rapport à la présence de molécules irritantes dans l’air ou sur la langue. Exemple : je coupe des oignons ; je libère des molécules soufrées dans l’air qui se dissolvent dans mes yeux, je pleure pour protéger mes yeux d’une acidification excessive. Merci, le système trigéminal !

Des récepteurs aux épices au niveau du visage

Les fibres sensitives de ce nerf disposent de récepteurs spécifiques capables de fixer la pipérine des poivres et, plus fortement encore, avec plus d’affinité, la capsaïcine des piments. Une fois le duo formé, s’enclenche la sensation de piquant ou de chaleur créée par le cerveau.

Ces stimulations intenses qui existent très peu avec les herbes aromatiques européennes comme le thym viennent ajouter à la richesse sensorielle de l’une de nos activités les plus intenses et complexes qui fait que nous pouvons nous définir en tant qu’Homo sapiens (du latin sapere, au double sens de savoir et goûter) : la cuisine.

De l’Empire romain… à des concours télévisés

Les poivres possèdent de multiples arômes, mais aussi cinq couleurs, signes de leur goût différent : leurs baies peuvent être vertes immatures, rouges matures, noires issues du traitement des baies vertes, blanches issues du traitement des baies rouges mais aussi grises, issues de baies noires moulues, oxydées et sans goût, qui passent des mois dans les poivriers.

Une demi-douzaine d’espèces, incluant le poivre long, égaye nos plats depuis plus de 2 000 ans après l’Empire romain. Côté piment, cinq espèces de piments ont été domestiquées par l’humain depuis 1492, mais il est actuellement impossible de dénombrer leurs variétés horticoles, développées localement, tellement elles sont nombreuses.

Au Mexique, par exemple, il est dit que chaque village s’enorgueillit de son propre piment ! Leurs couleurs varient du vert immature, au rouge très vif à pleine maturité, en passant par le jaune et l’orange.

Avec le piment, ça explose actuellement sur l’échelle de Scoville avec les Hot Ones, les concours et émissions de dégustation de piments à force croissante ! Mais c’est en… 1912 que ce pharmacologue introduisit cette échelle afin de distinguer les différentes forces de chaleur des piments.

Le poivron vert doux a une valeur de 0 Scoville Heat Units (SHU ou unité de chaleur selon l’échelle de Scoville). Le piment d’Espelette atteint jusqu’à 4 000 SHU, le piment jalapeño jusqu’à 8 000 SHU, et, au maximum de l’échelle, le Pepper X atteint 2,7 millions de SHU.

Enfin, un conseil utile : en cas de brûlure en bouche, évitez absolument l’eau et mangez un yaourt. La capsaïcine est lipophile et hydrophobe, donc elle se mélange bien au gras.


Hirac Gurden est cocréateur de l’exposition itinérante grand public « le Goût des épices » présentée à l’Espace des sciences « les Champs libres », à Rennes (Ille-et-Vilaine), à partir du 5 octobre 2026. L’exposition aborde de manière ludique l’histoire et la géographie des épices, leur botanique, ainsi que les mécanismes cérébraux qui sous-tendent la perception de leur goût.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Hirac Gurden ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Poivres et piments : un nouvel engouement pour les plus vieilles des épices – https://theconversation.com/poivres-et-piments-un-nouvel-engouement-pour-les-plus-vieilles-des-epices-293037

Petite histoire sensorielle de la truffe à l’époque moderne

Source: The Conversation – France (in French) – By Anne-Constance Legros, Doctorante contractuelle en histoire moderne, spécialisée dans la botanique des XVIe et XVIIe siècles., Université de Tours


L’ESSENTIEL

  • La truffe nourrit de nombreux discours et alimente nombre de controverses depuis l’Antiquité.

  • C’est à l’époque moderne, aux XVIᵉ et XVIIᵉ siècles, qu’elle est mise en valeur par les naturalistes, les artistes et les gastronomes.

  • À travers les sources littéraires et visuelles, il est possible de retracer une histoire sensorielle de la truffe.


La truffe, champignon aromatique, est hypogée – c’est-à-dire qu’elle vit sous terre contrairement aux champignons épigés qui croissent à la surface – et mycorhizienne (le terme vient du grec μύκης (mykēs), champignon et ρίζα (ríza), racine).

Autrement dit, la truffe vit en symbiose avec des racines, le plus souvent celles d’arbres appelés « truffiers ». La fructification, qui est communément dénommée truffe, est composée d’une chair (gléba) marbrée et d’une écorce (péridium) soit verruqueuse, soit lisse.

Dans le sillon de l’histoire des sensibilités représentée par les travaux de Lucien Febvre, d’Alain Corbin et d’Hervé Mazurel, il convient de s’intéresser aux sens mobilisés par les champignons, et plus particulièrement, dans la lignée des recherches de Jean-Louis Flandrin, aux odeurs et saveurs de truffe à l’époque moderne (XVIᵉ-XVIIᵉ siècles).

À travers l’étude des traités de naturalistes, des recettes et des représentations, cet article propose ainsi une approche historique du goût mycologique et de sa perception dans la première modernité.

La grande absente

En 1601, Charles de l’Écluse (1526-1609), dit Clusius publie une importante monographie sur les champignons : Fungorum in Pannoniis observatorum brevis historia. Mais étrangement, il n’y mentionne pas les truffes, singulière au regard de la tradition des savoirs mycologiques. C’est d’autant plus surprenant que Giambattista della Porta (1535-1615), dont Clusius a repris le chapitre sur les champignons dans l’addendum, consacre également un chapitre aux truffes, « De tuberibus », dans ses Villae, un important traité encyclopédique d’agronomie et d’architecture rurale (1592).

Trois hypothèses peuvent être envisagées pour expliquer cette omission. La première, sans doute la moins plausible au regard de l’attention portée par Clusius au legs antique et médiéval, serait celle d’un simple oubli. La deuxième supposerait l’absence de truffes en Pannonie – à cheval sur les actuelles Autriche, Hongrie, Slovénie, Croatie, Serbie et Bosnie-Herzégovine – ce qui expliquerait qu’elles ne soient pas mentionnées dans son étude de la région.

Si une telle absence paraît peu vraisemblable dans cette zone géographique, il reste possible que Clusius et son entourage n’aient pas eu l’occasion d’en observer sur le terrain.

Enfin, la troisième repose sur une distinction entre les Fungi (champignons) et les Tubera (truffes). Clusius les envisagerait comme deux catégories distinctes : une classe de Fungi, subdivisée en deux ordres, esculenti et noxii (comestibles et toxiques), eux-mêmes répartis en genres et en espèces ; et une classe indépendante regroupant les Tubera. Si aucune de ces hypothèses n’est vraiment satisfaisante, ce silence mérite d’être relevé, a fortiori parce qu’il se manifeste également dans son Codex clusii, recueil d’aquarelles mycologiques publié en 1578.

Pourtant, à l’époque de Clusius, les truffes commencent à sortir de l’ombre et à devenir un sujet d’étude à part entière. De la terre au traité, la truffe s’inscrit ainsi progressivement dans les discours médicaux, puis naturalistes, où elle acquiert progressivement le statut d’objet de savoir.

C’est ainsi que Le Libro de componere herbe et frutti, de Giovanni Cademosto de Lodi, composé vers 1460–1500, représente dans la notice des Tartufole, un homme récoltant des truffes, sur le même modèle que les descendants du Tacuinum sanitatis, manuel médiéval très populaire sur la santé.

Cependant, l’illustration ne reproduit pas seulement l’image des truffes, elle glisse également dans le paysage des champignons à stipe, au premier plan. Dans son panier néanmoins, l’homme n’a collecté que des truffes. La présence des champignons dans le paysage et leur absence dans le panier apparaissent comme un véritable mode d’emploi de la cueillette.

Dans cet esprit, le médecin et botaniste italien Pierandrea Mattioli (1501-1577), précise au sujet des truffes dans son Commentaire du médecin grec Dioscoride :

« Les truffes sont communes en Toscane et sont fort desirees des Gentils hommes et grans seigneurs. »

Ainsi, dans le contexte italien toscan, la truffe jouit du statut de mets de premier choix, destiné aux tables nobles.

Une histoire sensorielle

Au XIIIᵉ siècle, le dominicain Albert le Grand considère les truffes comme étant un genre de champignons. Cependant, il les différencie et précise qu’elles se caractérisent par l’absence de goût et/ou de parfum : « et sunt privati sapore omnes tuberes, et in hoc differunt a fungis ». En effet, le terme latin sapor, oris (m.) peut concerner les deux sens, olfactif et gustatif.

Dans le contexte mycologique, il n’est pas impossible qu’il puisse désigner les deux en même temps, à la fois l’odeur particulière du champignon et le goût prononcé de celui-ci. Leur consommation étant considérée par les autorités comme une cause de mélancolie, elles doivent être mangées avec du vin pur
– « vinum purum » – et des épices – « species condientes eos » – pour contrer leurs effets néfastes sur l’eucrasie (c’est-à-dire l’équilibre entre les quatre humeurs du corps : le sang, la phlegme, la bile jaune et la bile noire qui, déséquilibrées, engendrent des maladies, selon les croyances médicales de l’époque).

Il indique cependant que l’ajout de ces assaisonnements ne permet pas aux truffes de devenir plus goûtues, « mais elles restent toutefois inspides » (« sed tamen remanent insipidi »), écrit-il, ce qui est très surprenant, tant la truffe est connue au contraire pour son goût prononcé. Pour reprendre la formule du gastronome français Jean Anthelme Brillat-Savarin, « [q]ui n’a pas senti sa bouche se mouiller en entendant parler de truffes… » (Brillat-Savarin, Éd. 1828, p.203-204) et en imaginant leurs arômes sur notre palais ?

Alfonso Ceccarelli, médecin généalogiste et faussaire italien, publie à Padoue un court traité sur les truffes – Opusculum de tuberibus, 1564 – qui témoigne de l’intérêt renouvelé pour cet objet naturel et ses qualités gustatives à la Renaissance. Dans le chapitre IV sur la variété des truffes, il rapporte l’hypothèse de deux naturalistes qui en recensent quatre espèces. Celles-ci se différencient notamment par leur apparence, leur couleur et par leur goût :

« [Ils] affirment qu’il existe quatre sortes de truffes : certaines sont rousses avec une écorce noire et un goût désagréable ; d’autres sont blanches avec une écorce noire et sans goût ; d’autres encore sont grises avec une écorce noire, plus savoureuses que les autres ; et d’autres enfin sont noires, également avec une écorce noire, et ont un goût aromatique vif, sucré et très savoureux, supérieur aux autres, et sont très recherchées dans les cuisines par les amateurs de bonnes choses. »

Il existerait donc parmi les truffes une hiérarchie des saveurs : elles peuvent être désagréables, insipides, ou développer de vifs arômes. Les espèces de truffes semblent ainsi répertoriées selon leur sapidité, ce qui suggère une plus ou moins grande propension à les consommer. Contrairement à Albert le Grand, certaines variétés de truffes sont considérées comme intéressantes à cuisiner en raison de leurs particularités aromatiques. C’est notamment le cas de la truffe de couleur noire à l’écorce noire, qui désigne sans aucun doute le Tuber melanosporum
– Truffe noire dite du Périgord – dont le goût est jugé meilleur que celui de toutes les autres.

Dans l’édition posthume de De l’Honneste volupté, livre très nécessaire à la vie humaine, pour observer bonne santé… (1571), Platine de Crémone énonce la manière d’apprêter les truffes pour bien les déguster :

« Est bon toutefois (ainsi qu’il dict) de les bouillir premierement en eaue ensemble un roux d’œuf, & nettoyées & plumées les confire en huille doux & inspargir des espices. Autres y a qui les apprestent & lavent premierement avec du vin, & puis les font & laissent cuire soubz les cendres chaudes : & quand sont cuyctes & bien nettoyées les mettent à table toutes chaudes apres la chair inspargies de sel, & de poyvre. Et apres icelles mangées lon doit boire de bon vin… »

S’il mentionne l’usage de sel, de vin et d’épices pour rehausser les saveurs du plat, il ne fait cependant aucune mention du goût caractéristique de la truffe, ni des nuances gustatives propres à ses différentes variétés. En l’absence de toute caractérisation de sa saveur, la truffe semble ainsi perdre la singularité gustative qui lui est par ailleurs attribuée. Pourtant, Ceccarelli estime que la perfection et qualité des truffes – sous-entendu leur sapidité – dépendent de leurs régions et lieux de récolte.

« Que nul ne s’étonne si les truffes récoltées en différents lieux n’offrent pas le même degré de perfection et de qualité, car les végétaux varient et se transforment selon la région et l’emplacement […] Il faut assurément admettre que les racines des plantes acquièrent des saveurs distinctes déterminées par les propriétés du sol, tout comme on l’observe pour les fruits. »

Sous sa plume, l’odeur des truffes se décline en une série de qualificatifs
– plaisante (gratus), parfumée (odorata), aromatique (aromaticum), voire pénétrante (penetratiuum) – tandis que leur goût est décrit plus simplement, comme doux et agréable (dulcia, gustuque suavia). Dans le traité de cuisine « dedié aux Dames Mesnageres » de l’agronome Nicolas de Bonnefons (1654), la puissante senteur des truffes semble même aller jusqu’à susciter l’émotion chez d’aucuns :

« Elles ont une tres-bonne odeur, car si vous les enfermiez dans des Boettes pour les transporter au loing ; à l’ouverture de la Boete leur parfum est si puissant, qu’il tire les larmes des yeux. »

Cependant, davantage que le sens olfactif, c’est le sens gustatif qui revêt la plus grande importance pour l’agronome :

« À cause que de tous les sens, il n’y en a point de plus délicieux, ny de plus necessaire à la vie que celuy du Goust. »

Il suggère en ce sens de « fai[re] secher des Champignons » et de les réduire « en poudre bien fine ». Cette poudre « sera excellente […] pour […] relever le goust au tems [sic : temps] que l’on ne voit point de Champignons ».

Les champignons, y compris la truffe, deviennent ainsi des exhausteurs de goût et d’arômes, facilement conservables sous forme sèche, afin de contrer leur saisonnalité. Cette réflexion synesthésique, qui associe les perceptions olfactives et gustatives à l’expérience sensible, trouve un écho chez Ceccarelli. À la fin de son traité, il rapporte un distique attribué à Laurentius Sacchareus – qui rappelle une épigramme du poète latin Martial (Epigrammata, livre XIII, 50) :

« Nous sommes des fruits nés des entrailles déchirées de la terre ;

Que vous nous humiez ou que vous nous mangiez, nous sommes d’agréables truffes. »

En donnant voix aux truffes dans ces vers, il met en scène l’expérience sensorielle du consommateur, dont l’agrément tient tant à leur fragrance qu’à leurs qualités gustatives.

Les propriétés organoleptiques des truffes, stimulant les sens du goût et de l’odorat, sont connues dès le XVIᵉ siècle. La rareté de cet objet naturel et ses arômes vifs en font un produit alimentaire recherché. Tant est si bien que les truffes se retrouvent comme sujet de composition sous le pinceau du toscan Bartolomeo Bimbi (1648-1729) pour rejoindre le cabinet du grand-duc de Toscane, Côme III de Médicis (1642-1723), à la villa Medicea dell’Ambrogiana.

Comme l’indique le cartouche dans le tableau, cette masse fongique fut découverte en octobre 1706 sur le lieu de production habituel des « Tartufi neri odorosi » (truffes noires parfumées) et présentait « tutte le qualita di vero Tartufo, cioe figura, colore, consistenza, e odore » (« toutes les caractéristiques d’une véritable truffe – à savoir la forme, la couleur, la consistance et l’odeur »). Bien qu’il s’agisse d’une multitude de truffes agglutinées par la terre, ce portrait rigoureux confère à la truffe une certaine noblesse par sa représentation, dont le morceau découpé laisse deviner les effluves au spectateur.


Cet article est publié dans le cadre de la Fête de la science (qui a eu lieu du 2 au 12 octobre 2026), dont The Conversation France est partenaire. Cette nouvelle édition porte sur la thématique « Saveurs savantes ». Retrouvez tous les événements de votre région sur le site Fetedelascience.fr.

The Conversation

Anne-Constance Legros ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Petite histoire sensorielle de la truffe à l’époque moderne – https://theconversation.com/petite-histoire-sensorielle-de-la-truffe-a-lepoque-moderne-291384

L’optogénétique récompensée par le Nobel : un siècle d’innovations pour cartographier et contrôler le cerveau

Source: The Conversation – France in French (2) – By Kimberlee D’Ardenne, Assistant Research Professor in Psychology, Arizona State University

L’optogénétique, l’une des découvertes majeures qui permet de mieux comprendre le cerveau. akinbostanci/iStock via Getty Images Plus

L’ESSENTIEL

  • Le Nobel de médecine 2026 récompense les travaux à l’origine de l’optogénétique, qui permet de contrôler l’activité des neurones grâce à la lumière.

  • Cette avancée s’inscrit dans une longue histoire technologique : visualiser le cerveau, mesurer son activité, puis parvenir à la modifier avec toujours plus de précision.

  • L’optogénétique et d’autres techniques pourraient à terme contribuer à traiter la perte de vision, Parkinson, l’épilepsie ou certaines maladies neurodégénératives.


Le cerveau est d’une complexité vertigineuse, ce qui est à la fois intimidant et fascinant pour les neuroscientifiques comme moi. Dans un seul millimètre cube – soit à peu près le volume d’une graine de pavot –, on trouve des dizaines de milliers de neurones et d’autres cellules assurant le bon fonctionnement du cerveau, qui s’influencent tous les uns les autres.

Comment les neuroscientifiques parviennent-ils à comprendre une telle complexité ? Et comment en sont-ils arrivés à pouvoir contrôler l’activité de neurones uniquement en projetant différentes couleurs de lumière sur le cerveau ?

La réponse tient en quelques mots : avancer étape par étape, en s’appuyant sur les progrès technologiques.

En revenant sur certaines des avancées qui ont permis aux chercheurs d’atteindre notre compréhension actuelle du fonctionnement du cerveau, on peut entrevoir les orientations que pourraient prendre les neurosciences à l’avenir. En effet, les progrès technologiques ayant permis le développement des neurosciences ont suivi, dans les grandes lignes, un même cheminement : il s’agissait d’abord de visualiser le cerveau, puis de mesurer son activité et, enfin, de la contrôler.

L’optogénétique utilise la lumière pour contrôler l’activité neuronale.
Jonathan Nackstrand/AFP

L’optogénétique est une technique qui utilise la lumière pour influencer le fonctionnement des neurones et contrôler leur activité à l’échelle de la milliseconde. Les chercheurs dont les travaux ont conduit à cette technique ont reçu le prix Nobel de médecine 2026.

Le niveau de contrôle que permet l’optogénétique laisse entrevoir la possibilité d’agir à des fins thérapeutiques sur l’activité du cerveau d’une manière qui, il y a peu, aurait relevé de la science-fiction : restaurer la vision, réduire la douleur ou traiter certaines maladies, comme l’épilepsie ou certains troubles de santé mentale.

D’abord visualiser le cerveau

Les neuroscientifiques ont commencé à découvrir à quoi ressemblent les neurones et comment ils sont reliés entre eux grâce à des taches colorées et à des microscopes.

À la fin du XIXe siècle, le neuroscientifique et artiste espagnol Santiago Ramón y Cajal dessinait ce qu’il observait au microscope. Il examinait des échantillons de tissu cérébral colorés à l’aide de sels d’argent, afin de rendre visibles les neurones individuellement. Cette technique avait été mise au point par le neuroscientifique italien Camillo Golgi.




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En dessinant ses observations, Cajal s’interrogeait sur la manière dont les neurones pouvaient s’influencer mutuellement par l’intermédiaire de leurs connexions. Les idées qu’il a alors élaborées constituent aujourd’hui l’un des fondements de notre compréhension des mécanismes d’apprentissage et de mémorisation. Ces travaux ont valu aux deux scientifiques le prix Nobel de physiologie ou médecine en 1906.

Puis, dans les années 1970, les chercheurs commencent à colorer le cerveau un peu différemment, avec les traçages (ou marquages) antérograde et rétrograde. Ces méthodes leur permettent de cartographier les différents types de connexion entre les neurones du cerveau.

Aujourd’hui, on sait visualiser le cerveau avec un niveau de détail bien supérieur, par exemple avec la microscopie électronique, qui consiste à envoyer un faisceau d’électrons sur un objet afin d’en obtenir une image à l’échelle atomique, et la microscopie d’expansion, qui utilise le même type de gel que celui présent dans les couches pour bébés pour agrandir physiquement un échantillon de tissu et ainsi observer chaque cellule et ses connexions.

Associées à des algorithmes d’intelligence artificielle, ces techniques permettent aux scientifiques de révéler toute la complexité contenue dans un seul millimètre cube de tissu cérébral.

L’imagerie par résonance magnétique (IRM) a elle aussi profondément transformé notre compréhension du cerveau. L’IRM fonctionnelle permet aux neuroscientifiques d’observer de manière non invasive l’activité cérébrale en mesurant les variations du débit sanguin dans l’ensemble du cerveau. En 2003, le prix Nobel de physiologie ou médecine a récompensé la mise au point de techniques d’IRM qui ont rendu possible l’IRM fonctionnelle : les séquences d’imagerie rapide et le codage spatial.

L’ensemble de ces méthodes de visualisation et de grossissement a contribué à l’émergence d’un domaine appelé la « connectomique », qui vise à cartographier toutes les connexions entre les neurones.

Mesurer l’activité des neurones

Voici comment on peut visualiser la structure et l’organisation du cerveau. Pour comprendre comment les neurones communiquent entre eux, c’est du côté des signaux électriques qu’il faut se pencher.

Les neuroscientifiques Alan Hodgkin et Andrew Huxley ont reçu le prix Nobel de médecine en 1963 pour leurs travaux sur l’enregistrement et la mesure des impulsions électriques produites par les neurones. Pour communiquer entre eux, ceux-ci propagent ces signaux électriques, appelés potentiels d’action.

Aujourd’hui, les sondes utilisées par les neuroscientifiques pour mesurer l’activité électrique des neurones permettent d’enregistrer simultanément l’activité de centaines de neurones situés dans différentes régions du cerveau.




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Les recherches exploitant ces méthodes d’enregistrement en simultané bouleversent notre compréhension du fonctionnement du cerveau. Une série d’études publiées en 2025 a ainsi montré que, lorsqu’un animal prend une décision, 95 % du cerveau participe activement au processus, et pas seulement les neurones des régions cérébrales habituellement associées à la prise de décision.

Contrôler l’activité des neurones

La possibilité de contrôler l’activité de neurones spécifiques existe depuis la fin des années 1980, lorsque le neurochirurgien français Alim-Louis Benabid a mis au point la technique de stimulation cérébrale profonde afin d’atténuer les symptômes de la maladie de Parkinson.

La stimulation cérébrale profonde agit un peu comme un pacemaker de l’activité cérébrale. Aujourd’hui, les chercheurs étudient la possibilité d’utiliser cette technique pour soulager les symptômes de certains troubles de santé mentale, notamment le trouble obsessionnel compulsif, la dépression majeure ou encore l’hyperphagie boulimique.

Si ses résultats peuvent être spectaculaires, la stimulation cérébrale profonde reste une méthode relativement peu précise pour contrôler l’activité neuronale, car l’électrode implantée agit sur toutes les cellules situées à proximité. Les chercheurs développent cependant des techniques plus précises, offrant une meilleure résolution, afin d’étudier le fonctionnement du cerveau mais aussi d’agir sur lui.




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L’un des aspects les plus prometteurs de l’optogénétique est qu’elle pourrait également permettre de traiter certaines maladies. Les chercheurs évaluent actuellement sa capacité à atténuer les symptômes ou à améliorer le traitement de la perte de vision, la maladie d’Alzheimer et la maladie de Parkinson, l’épilepsie et la sclérose en plaques, le diabète et le cancer, entre autres.

Quand les neurosciences utilisent les virus

Les neurones ne réagissent pas naturellement aux lumières utilisées en optogénétique. Les neuroscientifiques doivent donc leur donner des instructions afin qu’ils modifient leur membrane cellulaire et produisent certaines protéines sensibles à la lumière. Pour cela, ils transmettent directement ces instructions aux neurones à l’aide d’un virus inoffensif.

L’optogénétique n’est pas la seule technique de neurosciences à utiliser des virus pour transmettre des instructions aux neurones. C’est également le cas d’une méthode appelée DREADD, pour « designer receptors exclusively activated by designer drugs » (« Récepteurs de synthèse activés exclusivement par des molécules de synthèse. », en français), qui repose sur des récepteurs spécialement conçus pour être activés par des molécules elles-mêmes spécifiquement conçues à cet effet.

Comme l’optogénétique, les DREADD permettent aux neuroscientifiques de contrôler l’activité des neurones. Mais alors que l’optogénétique utilise la lumière pour cibler un groupe précis de neurones et contrôler son activité, les DREADD agissent par voie chimique, selon un mécanisme comparable à celui d’une clé et d’une serrure qui ne fonctionneraient qu’avec certains types de neurones ou dans une région précise du cerveau.

Les DREADD utilisent le même type de virus inoffensif pour donner aux neurones l’instruction de modifier leurs récepteurs chimiques, afin qu’ils ne répondent plus qu’à des médicaments spécifiques. Plusieurs essais cliniques évaluent actuellement la possibilité d’utiliser cette technique pour traiter des maladies comme celle de Parkinson, l’épilepsie ou les douleurs neuropathiques.

À l’avenir, une intervention chirurgicale utilisant une lumière rouge ou bleue pourrait permettre de restaurer la vision ou d’enrayer la progression de maladies neurodégénératives. Une combinaison de médicaments pourrait, quant à elle, réduire l’anxiété ou traiter l’épilepsie. Ces traitements seraient l’aboutissement de décennies de travaux visant à identifier précisément les zones du cerveau qui dysfonctionnent, puis à modifier ou ajuster l’activité des neurones qui s’y trouvent.

À mes yeux, l’avenir des neurosciences s’annonce lumineux.

The Conversation

Kimberlee D’Ardenne a reçu des financements des National Institutes of Health et de la National Science Foundation.

– ref. L’optogénétique récompensée par le Nobel : un siècle d’innovations pour cartographier et contrôler le cerveau – https://theconversation.com/loptogenetique-recompensee-par-le-nobel-un-siecle-dinnovations-pour-cartographier-et-controler-le-cerveau-293722

Posible muerte por peste neumónica en Rusia: por qué puede fallar la bioseguridad en un laboratorio

Source: The Conversation – (in Spanish) – By Antonio José Caruz Arcos, Catedrático de Genética, Universidad de Jaén

ultramansk/Shutterstock

Una trabajadora de 28 años del Instituto de Investigación Antiplagas de Irkutsk, en Siberia (Rusia), murió hace unos días tras desarrollar una neumonía fulminante. El centro en el que trabajaba investiga algunos de los microorganismos más peligrosos que todavía circulan en la naturaleza, entre ellos Yersinia pestis, la bacteria causante de la peste. La enfermedad neumónica por peste, sin tratamiento, tiene una mortalidad prácticamente del 100 %.

Las primeras informaciones apuntaban a una posible infección por peste neumónica tras un accidente de laboratorio. Sin embargo, las autoridades aún no han confirmado exactamente el patógeno responsable de la muerte. A pesar de ello, los trabajadores del centro han sido aislados y los contactos están sometidos a vigilancia.

El caso plantea una pregunta interesante: ¿cómo se protege a quienes trabajan diariamente con microorganismos capaces de causar enfermedades graves o incluso mortales? La respuesta empieza por los llamados niveles de bioseguridad, más conocidos por sus siglas inglesas BSL (Biosafety Level).

Los laboratorios de investigación biológica se clasifican en cuatro niveles de bioseguridad según el riesgo que suponen los patógenos para el trabajador, el entorno y el fin de la investigación. El BSL-1 corresponde al riesgo más bajo; por ejemplo, trabajar con levadura de cerveza. El BSL-2 añade medidas de contención para quienes manipulan microorganismos capaces de causar enfermedad pero para los que existe tratamiento, ya que no se transmiten fácilmente a la comunidad.

El BSL-3 –el aplicado cuando se manipula Yersinia pestis– rige para agentes de alto riesgo para el trabajador, pero de baja transmisión a la comunidad, como virus transmitidos por contacto con sangre. Este nivel incorpora estrictos controles de esterilización, acceso y contención. El BSL-4 está reservado para algunos de los microorganismos más peligrosos y exige las máximas barreras de aislamiento respiratorio y protección hacia el exterior, ya que pueden transmitirse por el aire.

Pero por más precauciones que se apliquen, conviene recordar que, para muchos patógenos, no existen barreras infranqueables. Tampoco existe tecnología capaz de convertir un laboratorio en una cámara acorazada.

Encontramos un buen ejemplo en la propia Yersinia pestis. En 2009, el biólogo Malcolm Casadaban, científico de la Universidad de Chicago, murió tras infectarse con una cepa de laboratorio de esta bacteria. Lo sorprendente era que trabajaba con una cepa atenuada que no se consideraba peligrosa porque necesitaba un medio especial muy rico en hierro. Desafortunadamente, Casadaban padecía una enfermedad genética en la que el organismo acumulaba cantidades altísimas de hierro (hemocromatosis) y fue, probablemente, esa abundancia de hierro en su organismo lo que compensó la debilidad que hacía a la bacteria de la peste menos virulenta. La vía exacta por la que se infectó nunca pudo determinarse .

El caso demuestra una característica fundamental de la bioseguridad: el riesgo no reside únicamente en el microorganismo. Surge de la interacción entre el microorganismo, el tipo de experimento, las instalaciones y la persona que lo manipula.

Accidente con meningitis

Tampoco es necesario trabajar con peste, ébola o algún otro microorganismo apocalíptico para estar en riesgo. En 2012, un joven científico de 25 años que trabajaba en California con la bacteria causante de la meningitis, comenzó a encontrarse mal al salir del laboratorio. Falleció al día siguiente. Las pesquisas posteriores encontraron varias deficiencias en las prácticas de seguridad, entre ellas la manipulación de cultivos sobre una mesa abierta en lugar de hacerlo dentro de una cabina de seguridad biológica .

Incluso las barreras físicas pueden fallar. En 1978, Janet Parker, fotógrafa médica de la Universidad de Birmingham (Reino Unido), contrajo viruela trabajando en un piso situado sobre un laboratorio que cultivaba el virus. Parker nunca trabajó en aquel laboratorio. La investigación oficial consideró distintas posibles vías por las que pudo producirse la infección, incluida la dispersión del virus por hormigas a través de la conducción eléctrica. La fotógrafa murió semanas después y pasó a la historia como la última persona fallecida por viruela antes de que la enfermedad fuese declarada erradicada.

Henry Bedson, director del laboratorio de la viruela, se suicidó. La investigación posterior examinó no solo las actuaciones del laboratorio, sino también un sistema de supervisión que había permitido continuar trabajando pese a que meses antes se habían señalado algunas deficiencias en las instalaciones y medidas de seguridad.

La muerte de un puma en el Gran Cañón

Pero la bioseguridad no termina en las paredes de un laboratorio. En 2007, Eric York, un zoólogo de fauna silvestre del Parque Nacional del Gran Cañón, encontró muerto a uno de los pumas que seguía mediante radiocollar. Convencido de que el animal había muerto durante una pelea con otro puma, trasladó el cadáver y realizó una necropsia sin protección respiratoria ni guantes. Tres días después comenzó a sufrir fiebre y tos con expectoración sanguinolenta.

Inicialmente se sospechó que había contraído la gripe. Murió pocos días más tarde. La autopsia reveló que padecía peste neumónica y los análisis demostraron que la cepa de Yersinia pestis que lo había infectado coincidía con la hallada en el puma. Probablemente, el zoólogo se contagió a partir de pequeñas gotas o aerosoles contaminados generados mientras manipulaba al animal .

El caso ilustra otra cara de la bioseguridad: el riesgo biológico no siempre viene marcado con letrero. Un animal encontrado muerto en el campo puede requerir precauciones comparables a las utilizadas para manipular un patógeno peligroso en un laboratorio. La primera barrera de contención es reconocer el riesgo potencial.

Barreras sucesivas para minimizar el riesgo

La investigación con microorganismos peligrosos es imprescindible. Gracias a ella podemos diagnosticarlos, vigilarlos, desarrollar vacunas y tratamientos. El objetivo razonable no puede ser eliminar completamente el riesgo —algo imposible en cualquier actividad humana—, sino reducirlo mediante barreras sucesivas y conseguir que, cuando una falle, las demás impidan que el accidente se convierta en una tragedia.

Por eso la bioseguridad moderna se basa en capas. Una cabina puede fallar, el guante se puede rasgar, muchas veces vamos con prisas y se pasan por alto normas mínimas de seguridad. Además, una cepa atenuada puede comportarse de manera inesperada. Sin olvidar que un trabajador enfermo puede interpretar sus primeros síntomas como una gripe y, pasados los días, acudir a un médico que desconoce que su paciente manipula diariamente un determinado patógeno.

Todavía no sabemos qué ocurrió realmente en Irkutsk, ni si la muerte de la joven científica estuvo relacionada con su trabajo. Precisamente por eso, será importante conocer qué revela la investigación. La historia de la bioseguridad demuestra que los accidentes rara vez dependen de una única barrera que falla: suelen aparecer cuando coinciden pequeños errores, riesgos que no se reconocen y peligros que se subestiman.

The Conversation

Antonio José Caruz Arcos no recibe salario, ni ejerce labores de consultoría, ni posee acciones, ni recibe financiación de ninguna compañía u organización que pueda obtener beneficio de este artículo, y ha declarado carecer de vínculos relevantes más allá del cargo académico citado.

– ref. Posible muerte por peste neumónica en Rusia: por qué puede fallar la bioseguridad en un laboratorio – https://theconversation.com/posible-muerte-por-peste-neumonica-en-rusia-por-que-puede-fallar-la-bioseguridad-en-un-laboratorio-293571

Endurance des collégiens : ce que les tests scolaires disent de leur santé

Source: The Conversation – France in French (3) – By Olivier Rey, Maître de conférences en Sciences du Sport, Aix-Marseille Université (AMU)


L’ESSENTIEL

  • Les premières évaluations nationales en France signalent une faible endurance physique chez les élèves de sixième.

  • Le test Navette estime la capacité aérobie, mais son résultat dépend aussi de la maturation, de la motivation et des conditions de passation. Les comparaisons internationales exigent donc de la prudence.

  • Ces évaluations doivent aider à déterminer les besoins, à adapter les cours d’éducation physique et sportive et à accompagner les progrès pour favoriser un engagement durable dans l’activité physique.


À l’automne 2025, près de 270 000 élèves de sixième ont participé, en France, à la première évaluation nationale de leur condition physique. Cette opération inédite visait à mieux connaître l’état de santé de 32 % des jeunes de sixième afin d’adapter les politiques de prévention et les pratiques pédagogiques.

Grâce à ce test, la condition physique d’une génération représentative d’élèves a pu être estimée pour la première fois dans notre pays. Les premiers résultats, publiés par la direction de l’évaluation, de la prospective et de la performance (DEPP) du ministère de l’éducation nationale dressent un constat préoccupant.

L’endurance des enfants est estimée faible, ce qui semble confirmer la tendance à la baisse constatée depuis plusieurs décennies dans le monde. Mais ces travaux posent également une question essentielle : que mesure réellement un test de condition physique réalisé à l’école ?

Une génération moins endurante

L’épreuve retenue pour ces épreuves est le test de course en allers-retours sur 20 mètres, ou « test Navette ». Largement utilisé à l’international, il consiste à faire courir les élèves entre deux lignes au rythme de signaux sonores. La vitesse augmente progressivement, jusqu’au point où les enfants ne peuvent plus suivre le rythme imposé et s’arrêtent. Ils sont alors considérés comme ayant atteint leur vitesse maximale aérobie.

Les résultats obtenus lors des tests menés en 2025 révèlent que l’endurance des collégiens est, dans l’ensemble, faible. Les élèves atteignent en moyenne 2,8 paliers, soit une vitesse maximale aérobie estimée inférieure à 10,3 km/h. Plus préoccupant encore, près d’un élève sur cinq ne termine pas le premier palier, couru à seulement 8,5 km/h.

Ces chiffres s’inscrivent dans une tendance observée depuis plusieurs décennies. En France, comme dans de nombreux pays, plusieurs travaux mettent en évidence une diminution progressive de la condition physique des enfants et des adolescents selon divers indicateurs. Cette évolution accompagne les transformations profondes des modes de vie : augmentation du temps d’écran, recul des déplacements actifs et pratique physique moins régulière.

Pourquoi l’endurance est-elle un indicateur de santé ?

L’endurance cardio-respiratoire ne renseigne pas uniquement sur les performances physiques. Elle constitue aujourd’hui l’un des meilleurs indicateurs de santé chez l’enfant et l’adolescent. Un faible niveau de capacité aérobie durant l’enfance est associé à un risque plus élevé de maladies cardiovasculaires, de diabète de type 2 et de mortalité prématurée à l’âge adulte.

En outre, courir jusqu’à l’épuisement mobilise aussi d’autres dimensions : coordination, gestion de l’effort, motivation, confiance en soi ou persévérance. Pour cette raison, les spécialistes font de plus en plus souvent appel au concept de « littératie physique », c’est-à-dire la capacité à se sentir compétent, confiant et motivé pour pratiquer durablement une activité physique. Un résultat au test Navette en dit donc beaucoup plus qu’une simple aptitude cardiovasculaire.

Que mesure réellement le test Navette ?

Ce test a été choisi parce qu’il est simple à organiser et qu’il permet d’évaluer rapidement une classe entière. Son utilisation dans de nombreux pays facilite également les comparaisons internationales.

Il ne mesure toutefois pas directement la consommation maximale d’oxygène (VO2max), qui constitue la référence de la capacité aérobie. En effet, mesurer directement ce paramètre nécessite des équipements de laboratoire et une analyse complexe, souvent en laboratoire. L’effort est produit pendant 10 à 15 minutes, de façon progressive, en courant sur un tapis de course ou en pédalant sur un vélo ergométrique, tout en étant équipé d’un masque qui analyse les gaz expirés et d’une mesure en continu de l’activité cardiaque. Chez des enfants de 11 ans, les valeurs de référence sont comprises entre 47 et 52 mL·min⁻¹·kg⁻¹ chez les garçons et 40 à 46 mL·min⁻¹·kg⁻¹ chez les filles.

Le test Navette fournit quant à lui une estimation indirecte de cette capacité à partir de la performance atteinte. Cette nuance est importante, car, au-delà du sexe, le résultat dépend aussi d’autres facteurs : taille, masse corporelle, maturation, expérience sportive, technique de course ou motivation.

Les nombreux changements de direction augmentent les contraintes neuromusculaires par rapport aux tests de course en continu, comme le VAM-EVAL. Deux élèves s’arrêtant au même palier ne présentent donc pas nécessairement la même condition physique.

Contrairement aux évaluations réalisées en laboratoire, il est par ailleurs impossible de vérifier si chaque élève a réellement atteint son effort physiologique maximal selon les critères habituels, sauf à relever la fréquence cardiaque directe, la difficulté perçue de l’effort selon une échelle préalablement apprise et de prendre en compte des observations comportementales fines. Le test Navette constitue ainsi un excellent outil standardisé de diagnostic et de suivi plus qu’une évaluation individuelle précise.

Peut-on comparer les résultats français aux références européennes ?

Les grandes bases de données européennes, comme EUROFIT ou FitBack, permettent de suivre l’évolution de la condition physique de plusieurs millions d’enfants et d’adolescents et de comparer les pays entre eux. Elles complètent les analyses internationales portant spécifiquement sur le test Navette.

Les comparaisons européennes mettent en évidence des différences géographiques de condition physique chez les jeunes. Les données FitBack indiquent notamment des niveaux d’aptitude cardio-respiratoire relativement élevés dans plusieurs pays d’Europe du Nord et centrale, dont l’Islande, la Norvège, la Slovénie, le Danemark et la Finlande, tandis que des niveaux plus faibles sont observés dans plusieurs pays d’Europe, comme en Espagne, en Italie, en Grèce ou au Royaume-Uni.

Ces écarts, également mis en évidence par des analyses internationales du test Navette, restent difficiles à expliquer et ne peuvent être attribués à un facteur unique. Les différences d’activité physique, de caractéristiques socio-économiques et d’environnements favorables à l’activité physique constituent des hypothèses plausibles, sans qu’un lien causal puisse être établi à partir des données disponibles. Pour cette raison, et à cause de l’hétérogénéité des échantillons et des données résultantes, il convient de rester prudent en matière de comparaisons entre pays.

Carte représentant le paysage européen de la condition physique cardiorespiratoire des enfants et adolescents, évaluée par le test Navette et exprimée en centile moyen national par rapport aux valeurs européennes. Les dix premiers pa
Paysage européen de la condition physique cardio-respiratoire des enfants et des adolescents, évaluée par le test Navette et exprimée en centile moyen national par rapport aux valeurs européennes. Les dix premiers pays du classement sont indiqués.
Adapté d’Ortega et al. (2023), CC BY-NC-SA

Ces comparaisons doivent donc être interprétées avec prudence. D’abord, parce que le protocole utilisé en France diffère légèrement du protocole international. L’existence d’une minute supplémentaire d’échauffement décale le déroulement du test et limite les comparaisons directes avec les références européennes. Ensuite, les seuils définissant un niveau « satisfaisant » sont établis à partir de la distribution des performances de la population de référence elle-même évaluée : les centiles reflètent donc le niveau relatif de condition physique au sein de cette population, et non un seuil absolu de santé. Si le niveau moyen d’une génération diminue, ces références peuvent, elles aussi, évoluer à la baisse.

Un classement relatif à un instant t ne traduit donc pas nécessairement l’évolution réelle de l’état de santé d’une population. Un centile renseigne en effet sur une position relative à une population et à une période de référence, mais ne suffit pas, à lui seul, à caractériser une évolution temporelle de la condition physique ou de l’état de santé.

Graphique représentant les bandes normatives européennes de performance au test Navette 20 m selon l’âge et le sexe. Les courbes représentent les valeurs médianes (P50) chez les garçons et les filles. Les zones colorées correspondent à l’intervalle compri
Illustration des valeurs normatives européennes de performance au test Navette de 20 mètres selon l’âge et le sexe. Les courbes représentent les médianes (P50) chez les garçons et les filles et les zones colorées l’intervalle P20–P80. Les lignes horizontales en pointillé indiquent, pour la classe d’âge 11,0–11,9 ans, les performances médianes correspondantes (4,6 paliers chez les garçons et 3,6 chez les filles).
Adapté d’Ortega et al. (2023), CC BY-NC-SA

Enfin, la performance dépend aussi des conditions de passation : qualité du sol, familiarisation avec le test, maîtrise des changements de direction, mais aussi contexte collectif. À cet âge, motivation, peur du jugement ou émulation du groupe influencent également le résultat.

Mesurer pour mieux agir

Ces limites ne remettent pas en cause l’intérêt de cette première évaluation nationale. Pour la première fois, la France dispose d’une « photographie » de la condition physique d’une proportion représentative d’élèves. Répétées régulièrement, ces évaluations permettront de suivre les évolutions dans le temps, d’identifier les inégalités entre territoires et de mieux cibler les actions de prévention. La comparaison aux données internationales serait toutefois facilitée par l’emploi du même protocole de test.

Graphique illustrant la répartition des élèves de sixième selon le niveau de maîtrise au test d’endurance, par sexe, octobre 2025. Les groupes sont définis selon le dernier palier atteint : « à besoins » (palier ≤ 1), « fragile » (paliers 2 à 3) et « sati
Répartition des élèves de sixième selon le niveau de maîtrise au test d’endurance, par sexe, octobre 2025. Les groupes sont définis selon le dernier palier atteint : « à besoins » (palier ≤ 1), « fragile » (paliers 2 à 3) et « satisfaisant » (palier ≥ 4).
DEPP, 2026., CC BY-NC-SA

À l’échelle des établissements scolaires, ces données peuvent aider les enseignants d’éducation physique et sportive (EPS) à adapter leurs pratiques. L’objectif n’est pas de classer les élèves ni de réduire leur état de santé à un score, mais d’identifier des besoins, d’accompagner les progrès et de favoriser l’engagement durable dans l’activité physique, conformément aux recommandations de la DEPP.

Les niveaux jugés faibles observés reflètent probablement des évolutions de nos modes de vie. Mesurer la condition physique ne constitue donc pas une fin en soi. L’enjeu est désormais de transformer ces résultats en leviers d’action pour redonner aux enfants et aux adolescents le goût du mouvement et de l’engagement dans une activité physique et sportive. Une priorité, car on sait aujourd’hui que la pratique régulière contribue à la santé, avec des bénéfices qui varient selon la quantité, l’intensité et le type d’activité : toute augmentation de l’activité peut être bénéfique, notamment chez les jeunes les moins actifs.

The Conversation

Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.

– ref. Endurance des collégiens : ce que les tests scolaires disent de leur santé – https://theconversation.com/endurance-des-collegiens-ce-que-les-tests-scolaires-disent-de-leur-sante-292941