Source: The Conversation – in French – By Denis Carlier, Doctorant en science politique (UQAM) et en histoire (université d’Angers), Université du Québec à Montréal (UQAM)
Longtemps colonne vertébrale de la sociabilité académique en ligne, Twitter/X se vide désormais de ses universitaires. Le virage idéologique de la plate-forme vers l’extrême droite après son rachat par Elon Musk en 2022 a poussé les chercheurs à ne plus rester passifs : le « Twitter scientifique » se fragmente, puis se dissout, au profit d’un écosystème dispersé… et plus méfiant.
Créée en 2006, Twitter/X s’était imposé comme la plate-forme de prédilection des professions intellectuelles. Malgré le rejet par de nombreux universitaires des positions d’extrême droite d’Elon Musk, beaucoup ont eu du mal à quitter le réseau après son rachat en 2022, faute d’alternative offrant les mêmes ressources professionnelles.
L’attentisme dominait, dans l’espoir qu’une alternative émergerait, freinée par la nécessité d’atteindre une masse critique, en particulier pour les comptes les plus suivis capables d’attirer le public plus passif.
Un sondage publié en juin dernier conclut finalement à un éclatement du « Twitter scientifique », avec à la fois un intérêt renouvelé pour des plates-formes préétablies (YouTube, Instagram, LinkedIn), l’investissement de nouvelles plates-formes (Bluesky, Mastodon) et un retour aux lettres d’information, aux courriels et aux interactions en personne.
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Élections, émeutes et ingérences : les déclencheurs d’un exode académique
Plusieurs événements auront pu servir de déclencheur au départ de Twitter/X, depuis le rachat lui-même et l’introduction d’un système d’abonnement premium jusqu’à la restauration du compte de Donald Trump, suspendu après l’attaque du Capitole.
Des événements plus locaux ont aussi servi de déclencheur, comme le blocage judiciaire de Twitter/X au Brésil à l’automne 2024, après le refus de Musk de suspendre des comptes liés à la tentative de coup du 8 janvier 2023. En Grande-Bretagne, son soutien aux émeutes anti-immigration de l’été 2024 a également précipité des départs. Le milliardaire avait auparavant amplifié la portée de Tommy Robinson, l’un des artisans des émeutes, en restaurant son compte.
L’événement majeur aura cependant été la réélection de Donald Trump en novembre 2024, à l’issue d’une campagne financée par Elon Musk. L’association des deux noms, la consternation face à une campagne marquée par les mensonges racistes, et les craintes quant aux politiques à venir ont agi comme un électrochoc bien au-delà des États-Unis. Dès novembre, des universitaires très suivis annonçaient leur départ pour Bluesky.
Les événements évoqués ne suffisent toutefois pas à expliquer, à eux seuls, la dissolution du « Twitter universitaire ». S’y ajoutent notamment les frustrations associées à la fin de l’interface de programmation (API) gratuite, utilisée pour de nombreuses recherches empiriques, ou le risque réputationnel pour les comptes les plus influents.
Le risque de harcèlement n’est pas le même pour tous : il concerne particulièrement les femmes, avec des campagnes qui peuvent s’étaler sur des années et mènent rarement à des condamnations.
Dans plusieurs pays, le départ des institutions s’est trouvé motivé par l’ingérence d’Elon Musk dans la politique nationale. Cela a été le cas en Grande-Bretagne après les émeutes de l’été 2024, avec notamment des annonces de départ de la part de la bibliothèque de York University et de la London Metropolitan University.
Ce désengagement est cependant demeuré largement silencieux, d’autres institutions arrêtant simplement de poster de nouveaux messages, dont la London Business School.
En Allemagne et en Autriche, c’est une intervention vidéo d’Elon Musk lors d’un rassemblement du parti d’extrême droite AfD qui a déclenché, en janvier 2025, le départ concerté d’une soixantaine d’universités. Au même moment en France, Polytechnique ou l’École des hautes études en sciences sociales annonçaient leur départ, suivies par d’autres universités. Au Pays-Bas enfin, un phénomène semblable a eu lieu.
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Un départ en toute discrétion
Cette tendance a été beaucoup plus discrète en Amérique du Nord. Toutefois, sans en faire grande publicité, les deux tiers des universités du Québec ont bien cessé de mettre à jour leur compte officiel. Le 27 janvier 2025, l’UQAR annonçait en interne sa décision, après avoir stoppé toute communication durant l’automne. Le compte de l’Université de Montréal, non alimenté depuis le 11 février, comprend en description la mention « Ce compte est inactif ». Enfin l’ÉTS publiait le 5 décembre un message annonçant son basculement vers Bluesky, après des mois d’inaction.
Pour la plupart des universités, ce départ a été parfaitement silencieux. On le constate pour l’UQTR (dernier message le 17 octobre 2024), l’UQAT, Polytechnique, ou encore HEC.
L’UQAC (octobre 2021) et le Collège militaire royal Saint-Jean (juin 2024) ont précédé cette vague, cet établissement ayant même supprimé son compte au cours de l’année 2025. Quant au compte de l’Institut national de la recherche scientifique, il est désormais passé en mode « privé ».
Seules six universités québécoises continuent aujourd’hui de communiquer sur Twitter/X : l’UQAM, l’UQO, l’Université Laval, Bishop’s, Concordia et McGill.
Parmi les raisons expliquant le maintien d’un compte institutionnel figure, selon le chercheur en communication Andy Tattersall, une volonté d’éviter l’usurpation d’identité, de laisser ouverte la possibilité de revenir, de maintenir une veille des discussions à propos de l’université et de maximiser la capacité à communiquer. Sur ce dernier point, on peut noter cependant un effondrement de l’engagement avec la fin du Twitter académique. Un tweet de l’UQAM n’atteint aujourd’hui que 100 à 200 personnes, avec un nombre négligeable de clics mensuels.
Parmi les raisons de quitter le réseau figure à l’inverse le risque réputationnel associé à une plate-forme d’extrême droite. La reprise en main du réseau par Elon Musk a également été marquée par des décisions incongrues, annoncée par des réactions impulsives à certains tweets. De quoi susciter une perte de confiance face à un manque de prévisibilité et de constance.
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Fin de la neutralité des plates-formes
En faisant de Twitter/X son bac à sable personnel, Elon Musk rend de plus en plus difficile toute dissociation entre l’homme et le réseau social. Depuis son rachat, la modération des contenus a été considérablement réduite. Coutumier de sorties haineuses, souvent présentées comme de simples provocations pour rire (« pour le lulz »), Musk partage également des messages d’autres comptes pour en amplifier la diffusion – une pratique qui fait l’objet d’une plainte en France, déposée par la boxeuse algérienne Imane Khelif.
Le milliardaire est aussi engagé personnellement dans la guerre contre les sciences de l’administration Trump. Il y contribue notamment à travers l’outil conversationnel Grok, intégré à Twitter/X en novembre 2023. En novembre 2025, Grok faisait l’apologie de la Shoah. Deux mois plus tard, l’outil était utilisé pour générer des images pédopornographiques ou « déshabiller » des femmes par hypertrucage (deepfake).
Au-delà des prises de position d’Elon Musk, la droitisation de Twitter/X a accentué des dérives déjà présentes. Le harcèlement et la haine, autrefois perçus comme des abus, s’imposent désormais comme des traits centraux du réseau. L’échec relatif d’un « Bluesky académique » et le retour à des formats plus traditionnels, comme l’infolettre, relancent enfin la question d’un déclin des réseaux sociaux, marqué par une baisse globale du nombre de messages publiés, au profit de la simple consultation (lurking).
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Denis Carlier a reçu des financements du Conseil de recherches en sciences humaines du Canada (CRSH), du Réseau québécois en études féministes (RÉQEF) et de la Société québécoise de science politique (SQSP). Il possède un compte Twitter, inactif depuis plusieurs années.
– ref. Dérapages sur Twitter/X : le départ discret des universités – https://theconversation.com/derapages-sur-twitter-x-le-depart-discret-des-universites-270209
