Source: The Conversation – in French – By Mina Fakhravar, PhD Candidate, Feminist and Gender Studies, L’Université d’Ottawa/University of Ottawa
Depuis plus de deux semaines, l’Iran est de nouveau traversé par une révolte populaire. Violemment réprimée, elle semble s’atténuer.
Ce qui a commencé le 28 décembre comme une protestation contre l’effondrement économique s’est rapidement transformé en soulèvement politique ouvert. Les rues se sont remplies, les slogans se sont durcis, et le régime a répondu comme toujours lorsque sa survie est menacée : par les tirs, les arrestations massives et, depuis le 8 janvier, la coupure numérique et des communications téléphoniques. Le régime reconnaît plus de 2000 morts, mais le bilan pourrait être beaucoup plus élevé.
Le blackout numérique n’est pas seulement de la censure. Il crée un espace où l’on peut tuer sans témoins ni mémoire et dominer le seul narratif qui sort du pays.
Pourtant, ce qui se joue n’est pas un simple retour à une séquence cyclique de contestation. Il s’agit de la poursuite de la rupture féministe amorcée en 2022 avec « Femme, Vie, Liberté », aujourd’hui confrontée à deux forces décidées à la neutraliser : la République islamique et ses alternatives patriarcales et militaristes.
Doctorante en études féministes, d’origine iranienne, et engagée depuis de nombreuses années dans les luttes féministes et les mobilisations transnationales liées à l’Iran, je suis sans nouvelles, depuis la coupure d’Internet, de plusieurs membres de ma famille et de nombreux amis là-bas. Seuls quelques appels très brefs ont parfois pu passer, uniquement pour nous dire qu’ils étaient en vie. Cette position structure mon regard sur ce qui se joue aujourd’hui.
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Les femmes, des objets politiques à discipliner
Des décennies de répression ont appris aux femmes que leurs corps constituent le premier terrain du pouvoir d’État : voile obligatoire, surveillance publique, patrouilles de la moralité, aveux forcés, violences sexuelles en détention, menaces d’exécution contre de jeunes femmes.
Les femmes sont au cœur de cette machine répressive. Sous la République islamique, leurs corps sont gouvernés comme des objets politiques à discipliner. Les mobilisations précédentes l’ont montré clairement : en attaquant les symboles mêmes de la domination, les Iraniennes ont affirmé leur agentivité politique. Elles ont arraché des victoires sur la visibilité, mais le régime juridique fondé sur la charia est resté intact. C’est cette tension qui structure la révolte actuelle.
Figure centrale de l’opposition monarchiste en exil aux États-Unis, Reza Pahlavi, fils du dernier chah d’Iran, multiplie les interventions publiques, parlant « de crimes contre l’humanité » et se positionnant comme un futur dirigeant.
Qu’annonce ce possible retour ? Rien pour rassurer les Iraniennes, selon moi. En effet, sur ses plates-formes tout récemment, Reza Pahlavi a supprimé toute allusion au mouvement « Femme, Vie, Liberté ».
Je crois qu’il envoie un message clair : une nouvelle révolution peut exister, mais sans les femmes. Comme en 1979, le pouvoir est prêt à les utiliser pour gagner, puis à les écarter.
Ni République islamique ni bombes étrangères
Ce mouvement des femmes est aussi pluriel. Il ne porte pas une seule voix iranienne, mais une constellation de groupes opprimés qui se reconnaissent mutuellement. Femmes kurdes, baloutches, arabes, azéries et persanes ont toutes façonné cette révolte.
Plusieurs de ses voix les plus radicales sont aujourd’hui en prison. Parmi elles, la militante kurde Verisheh Moradi, qui a récemment fait sortir deux lettres depuis sa cellule. Elle y refuse le faux choix imposé aux Iraniens. Nous ne voulons pas de la République islamique, écrit-elle, mais nous ne voulons pas non plus de bombes étrangères.
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Le corps des femmes iraniennes devient un champ de bataille
Ce n’est pas de la neutralité. C’est une position féministe et anticoloniale, ancrée dans la conscience que dictature et intervention militaire détruisent d’abord les femmes.
Ce refus est essentiel. Lorsque des soldats israéliens ont inscrit « Femme, Vie, Liberté » sur des missiles pendant la guerre de juin 2025, une insurrection féministe a été vidée de son sens pour devenir un slogan colonial de domination. « Jin, Jiyan, Azadi » est né de l’assassinat de Jina Mahsa Amini, une jeune kurde tuée par la police des mœurs. Il est né des corps des femmes en révolte, pas des armées.
Une machine de domination fondée sur l’humiliation des femmes
Les publics occidentaux interprètent souvent ce combat comme un conflit culturel contre la religion. Mais la République islamique est une théocratie militarisée qui utilise le droit islamique comme arme institutionnelle.
La charia y cautionne la surveillance, la punition et la violence sexualisée. Lorsque les Iraniennes s’attaquent au voile obligatoire, elles ne le font pas contre une croyance. Elles démantèlent une machine de domination fondée sur leur humiliation et leur mort.
La révolte actuelle s’appuie sur cette expérience accumulée. En persistant à s’organiser, à témoigner et à tenir malgré les exécutions, la torture et le blackout, les femmes ne formulent pas de simples revendications. Elles affirment un nouvel ordre politique où la vie, et non l’obéissance, devient la valeur centrale.
« Jin, Jiyan, Azadi » ne s’est pas contenté de s’opposer au régime. Il a déplacé en profondeur le récit de l’autorité qui structure la politique iranienne depuis un siècle.
C’est précisément ce que la République islamique et ses prétendus successeurs tentent aujourd’hui d’annuler.
Un blackout numérique qui appauvrit les femmes
Le régime considère sa propre population comme un ennemi. Les manifestants sont qualifiés de terroristes, d’agents du Mossad ou d’éléments de type Daech.
Dans un système juridique où la moharebeh محاربه, « la guerre contre Dieu », est passible de la peine de mort, ce langage autorise les exécutions avant même les procès. Le blackout numérique total vient ensuite verrouiller cette violence. Sans Internet indépendant, sans images ni témoignages, la réalité elle-même est effacée.
Cette guerre numérique a des effets profondément genrés. Des milliers de femmes iraniennes survivent grâce à des microentreprises en ligne, du tutorat, des services de beauté, de l’artisanat, du commerce informel. Quand Internet disparaît, leurs revenus disparaissent aussi. Lorsque l’inflation et les sanctions frappent, elles n’ont aucun filet de sécurité. L’effondrement économique devient une autre forme de punition contre l’autonomie des femmes.
Le militarisme n’est jamais neutre
À cela s’ajoute la répression sexualisée. Le viol et la torture sexuelle ne servent pas seulement à extorquer des aveux, ils détruisent les liens sociaux, les mariages, les projets d’avenir. Les femmes qui sortent des prisons portent des traumatismes médicaux, psychiques et sociaux durables. Leurs corps continuent de porter la guerre bien après que les tirs cessent.
C’est pourquoi les théories féministes de la guerre insistent sur le fait que le militarisme n’est jamais neutre. Cynthia Enloe politologue féministe américaine et figure majeure des études sur le militarisme, a montré comment les conflits reposent sur le travail invisible des femmes, qui prennent en charge les blessés, les familles, les communautés quand les hommes sont tués ou emprisonnés.
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Carol Cohn, chercheure féministe et spécialiste des discours de sécurité et des études stratégiques, a analysé comment le langage de la sécurité efface la souffrance des femmes en transformant les corps en cibles abstraites. La guerre exige que certaines vies soient traitées comme jetables, et les femmes figurent presque toujours parmi les premières sacrifiées.
Les Iraniennes le savent. Leur refus à la fois de la dictature et des sauveurs étrangers n’est pas de la naïveté. C’est de l’intelligence politique.
Qui écrira l’après-révolution ?
Les Iraniennes ont déjà accompli quelque chose d’extraordinaire. Elles ont fissuré les fondements d’un ordre politique bâti sur leur subordination.
La République islamique craint « Femme, Vie, Liberté » parce qu’elle ne peut l’absorber. Les monarchistes le craignent parce qu’il ne peut être plié à un pouvoir dynastique. Les militaristes le craignent parce qu’il rejette la logique du sacrifice.
Ce qui se joue aujourd’hui en Iran n’est pas seulement la question du pouvoir. C’est la définition même de la révolution. Sera-t-elle encore une fois l’histoire d’hommes s’emparant de l’avenir sur le dos des femmes, ou bien, cette fois, les femmes qui ont organisé, résisté et verser leur sang pourront enfin façonner l’après ?
La question n’est pas de savoir si la révolte est terminée. Elle est de savoir qui pourra écrire l’après. Si l’histoire se répète, les femmes risquent d’être une fois de plus reléguées après avoir porté le combat. Or l’avenir de l’Iran ne peut se construire sans celles qui ont fait de leur vie même un acte de résistance. Le lendemain de la chute de ce régime leur appartient aussi. Et tant que cette évidence sera contestée, « Femme, Vie, Liberté » restera une ligne de fracture, et non un slogan du passé.
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Mina Fakhravar ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Répression meurtrière en Iran : le mouvement « Femme, Vie, Liberté » n’a pas disparu, mais on cherche à l’effacer – https://theconversation.com/repression-meurtriere-en-iran-le-mouvement-femme-vie-liberte-na-pas-disparu-mais-on-cherche-a-leffacer-273346
