Source: The Conversation – in French – By Francesco Cavatorta, Professor of Political Science, Université Laval
Depuis fin décembre, l’Iran est frappé par un soulèvement inédit. Des manifestants de toutes les régions et de toutes les classes sociales descendent dans les rues pour dénoncer la crise économique et la répression politique, défiant le blocus d’Internet et de télécommunications imposé par le régime.
Le pays traverse une crise économique profonde : dévaluation de la monnaie, inflation galopante et inégalités croissantes alimentent la colère. Les Iraniens dénoncent un régime qui exige des sacrifices constants tout en étant incapable de répondre à leurs besoins.
Face à cette mobilisation massive, le gouvernement répond par une répression violente. Selon les plus récentes estimations d’ONG de défense des droits humains, le bilan de la répression s’élève à plus de 600 morts depuis le début du soulèvement fin décembre, dont une large majorité de manifestants, et plus de 10 000 arrestations ont été signalées dans tout le pays. L’ONG Iran Human Rights (IHR), basée en Norvège, estime néanmoins que le nombre réel de victimes pourrait être beaucoup plus élevé.
Dans ce contexte, le président Donald Trump a menacé de « frapper fort » si la situation devait dégénérer, relançant les inquiétudes sur une possible intervention américaine dans la région.
Pour analyser ces événements, nous avons interrogé le professeur à l’Université Laval Francesco Cavatorta, spécialiste du Moyen‑Orient. Il revient sur les causes du mouvement, les stratégies du régime et les enjeux géopolitiques.
La Conversation Canada : Quelle est l’origine profonde du mouvement de protestation en cours en Iran et en quoi diffère-t-il des précédents soulèvements (2019, 2022) ?
Francesco Cavatorta : Le mouvement actuel est le dernier épisode d’une longue série de mobilisations en Iran, qui date au moins de 2009. Depuis deux décennies, il y a des protestations périodiques. Cette fois-ci, ce qui explique l’intensité de la révolte, c’est la situation socioéconomique, et surtout économique, qui touche même des couches qui étaient auparavant favorisées : la bourgeoisie marchande, les professionnels.
Ces frustrations ont été exacerbées par les récents bombardements israéliens et américains dans la région. On a demandé à la population des sacrifices importants, mais on voit que les puissances étrangères font ce qu’elles veulent. La dévaluation de la monnaie a également contribué au ras-le-bol de personnes qui n’auraient normalement pas manifesté.
Sur les réseaux sociaux, on entend beaucoup de commentaires comme : « Normalement je ne manifeste pas » ou « J’ai convaincu mon père ». Les inégalités croissantes pèsent partout, et même si la dévaluation a été l’étincelle, les conditions de fond étaient déjà en place depuis longtemps.
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LCC : Comment expliquer l’ampleur et la rapidité des manifestations malgré le blocus d’Internet par le régime pour contenir les protestations et limiter la diffusion des images et des informations ?
F.C. : Il y a deux ou trois explications. Premièrement, ceux qui sont actifs dans l’opposition ont de l’expérience en communication ; ça fait deux décennies qu’ils protestent. Ensuite, même si l’Internet est limité, les téléphones mobiles restent fonctionnels. On peut filmer, échanger des vidéos, parler avec des proches.
Et pour une fois, la télévision d’État a même diffusé des images de manifestations, [celles pro‑gouvernementales mais aussi de bâtiment en feu]. Enfin, la crise économique touche maintenant tous les quartiers et régions, même ceux qui se croyaient à l’abri. Cela crée un sentiment partagé, ce qui explique la propagation rapide.
LCC : Quelles options réelles les États-Unis ont-ils à leur disposition et quelles seraient les conséquences ?
F.C. Si on savait ce que ferait l’administration Trump, on serait millionnaires. Les options sont difficiles à évaluer : plus de sanctions ? L’Iran est déjà marginalisé, notamment sur le système bancaire international. Bombarder qui et quoi ? Le ministère de l’Intérieur ? Les quartiers généraux de la Garde révolutionnaire ? Mais une attaque pourrait tuer des manifestants et les intimider, sans résoudre le problème de fond.
Pour l’administration Trump, l’idée de tuer le guide suprême, l’ayatollah Ali Khamenei, ne résoudrait rien. Le régime a plus de force qu’on le pense, et une intervention directe avec des soldats ne serait pas souhaitable. L’histoire de l’Irak montre les risques. Même si une intervention avait lieu, son impact serait limité : le régime n’est pas une seule personne, mais un appareil étatique structuré.
LCC : Quelles stratégies les forces de sécurité iraniennes utilisent-elles et quelles sont leurs implications ?
F.C. Avant, la répression était déjà dure, avec des morts dans la rue, mais pas à cette échelle. On arrêtait des personnalités locales, on organisait des procès spectaculaires et on exécutait parfois. Aujourd’hui, les forces de sécurité tirent à bout portant sur les manifestants, ce qui montre que le régime perçoit réellement un danger.
Deux scénarios sont envisageables : soit, à l’image de la Syrie en 2011, la répression dégénère et entraîne une guerre civile prolongée. L’autre scénario est de faire comme en Algérie en 1989 : l’armée tire, mais le régime tente ensuite de se réformer pour préserver sa légitimité [avec l’adoption d’une nouvelle constitution après les émeutes d’octobre 1988]. (Certes, il y a eu une guerre civile qui a débuté quelques années plus tard, en 1992, mais pendant trois ans l’Algérie a vécu un véritable changement.)
LCC : Quel rôle joue la diaspora et les acteurs externes dans le mouvement ?
F.C. La diaspora iranienne est très importante et suit le mouvement depuis longtemps. Reza Pahlavi, le fils exilé du chah d’Iran depuis la révolution khomeyniste de 1979, tente de s’imposer une figure de l’opposition. Son nom est souvent scandé lors des manifestations en Iran.
Mais le régime est en place depuis près de 50 ans. Ceux qui sont à l’extérieur ont moins de poids qu’avant. Il n’y a pas de leaders nationaux clairement identifiés : les manifestants veulent surtout la chute du régime, mais personne ne peut dire ce qui viendra ensuite.
L’histoire montre que se fier uniquement aux exilés peut être trompeur, comme en Irak. Pour le moment, la mobilisation intérieure reste le facteur principal.
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LCC : Quelles perspectives politiques pour le régime iranien ?
F.C. À court terme, c’est très difficile pour les manifestants. L’appareil répressif agit pour sa survie. Mais plus il tire, plus il perd de légitimité. À long terme, tout est possible. Une transition, si elle survient, pourrait être longue et complexe.
La révolution iranienne de 1979 et la chute du Shah d’Iran, Mohammad Reza Pahlavi, n’ont pas suffi : il a fallu une année ou plus de manifestations et de compromis pour que le pays trouve une nouvelle direction. La consolidation de la République islamique a été lente, car de nombreux acteurs aux idéologies différentes avaient participé à la chute du Shah. Après son départ, il a fallu du temps avant que Khomeini ne devienne le leader unique de la révolution et n’impose son modèle de régime théocratique.
Quoi qu’il arrive, la situation s’annonce explosive. C’est un pays de 80 millions d’habitants, divisé sur les plans ethnique et religieux, et doté de réserves pétrolières colossales. Je ne me risquerai à aucune prévision.
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Francesco Cavatorta ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Manifestations en Iran : « Quoi qu’il arrive, la situation s’annonce explosive » – https://theconversation.com/manifestations-en-iran-quoi-quil-arrive-la-situation-sannonce-explosive-273312
