Source: The Conversation – France (in French) – By Justine Vincent, Postdoctorante, Université Lumière Lyon 2

Les familles recomposées sont aujourd’hui banales, mais un certain nombre de questions se posent toujours aux parents et beaux-parents, notamment celle du traitement égalitaire de tous les enfants du foyer.
La recomposition familiale (le fait qu’au moins un des deux conjoins ait eu un enfant au cours d’une précédente union) est une réalité qui concerne un grand nombre de foyers : a minima, en France, 1 enfant sur 10 vit dans cette configuration, les données du recensement ne comptabilisant toutefois pas l’ensemble des familles que l’on définit couramment comme recomposées.
Malgré cette banalisation, aujourd’hui encore un certain nombre de défis se posent aux parents et beaux-parents : quels sont leur place et leur rôle ? Comment faire famille ? En toile de fond de ces interrogations, une question revient souvent : traite-t-on tous les enfants du foyer de manière égalitaire ou favorise-t-on ses propres enfants ?
Plus précisément, comment parents et beaux-parents composent-ils face à cette norme égalitaire, principe de régulation structurant des fonctionnements familiaux contemporains ? Cette question a émergé au cours de ma recherche doctorale, portant sur le « faire famille » en famille recomposée, au cours de laquelle j’ai mené des entretiens auprès de 62 parents ou beaux-parents à la tête de ces configurations et projetant d’avoir ou ayant eu un enfant commun.
La famille égalitaire : un modèle aujourd’hui consensuel
Pour comprendre les fondements de cette question, une prise de recul historique est nécessaire. En effet, si la revendication à l’égalité entre l’ensemble des frères et sœurs semble aujourd’hui relever de l’évidence, elle ne s’est imposée à la faveur de transformations législatives qu’à partir de la fin du XIXᵉ siècle : au droit d’aînesse, qui privilégiait le premier-né masculin, succède alors une égalité entre les enfants face à l’héritage.
Mais la question dépasse le seul enjeu successoral et matériel, et la référence à l’égalité parcourt progressivement de nombreux domaines de la vie familiale : il s’agit pour les parents d’éduquer de manière égale leurs enfants pour réaffirmer le fait de les « aimer pareil ».
L’exploration des pratiques effectives dans les familles met en lumière une application rarement stricte de ce principe égalitaire : des inégalités demeurent entre frères et sœurs. Une logique comptable systématique n’est, par ailleurs, pas toujours possible, la singularisation des trajectoires des enfants à l’âge adulte complexifie sa mise en œuvre.
Pour autant, sur le papier, l’égalité de traitement des enfants constitue un principe consensuel chez les parents. Il s’agit surtout de maintenir l’illusion, ou une « fiction » de l’égalité, pour prévenir des conflits familiaux ou des sentiments de jalousie perçus comme néfastes à la cohésion familiale.
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Dans les familles recomposées que j’ai pu étudier dans mes travaux de recherche, cet enjeu se trouve particulièrement réactivé quand sont amenés à cohabiter, de manière plus ou moins intermittente et sur un temps plus ou moins long, des enfants nés de couples parentaux différents.
« Est-ce que tu leur paieras le permis de conduire ? »
L’exigence de traitement égalitaire est d’ailleurs parfois rappelée par l’entourage. Au cours d’un entretien, Jessica*, belle-mère de deux enfants de 4 ans et 8 ans, raconte ainsi avoir été interpellée par les parents de son conjoint quand elle est tombée enceinte :
« Ils me disaient “Mais comment tu vas faire ? Les pauvres [ses beaux-enfants], ils vont se sentir exclus” […] ; “Mais quand Léo [son fils] aura 18 ans, ou Maël ou Claire [ses beaux-enfants], est-ce que tu leur paieras le permis de conduire comme tu le paieras à Léo ?” […] J’achetais un truc pour l’arrivée de mon bébé, c’était “Ah, mais Maël et Claire, ils ont eu quoi ?”. »
Signaler que l’on traite tous les enfants de la même manière vise à se rapprocher des principes de régulation des familles « ordinaires » et par là même signifier que l’on est une famille comme une autre.
Préserver la « fiction égalitaire » contribue en miroir à l’élaboration du sentiment de « faire famille », ce dernier ne s’imposant pas avec la même évidence que dans les contextes où les adultes sont les parents de tous les enfants du foyer.
Il s’agit également de montrer à son partenaire que l’on ne différencie pas ses beaux-enfants de ses propres enfants.
« J’essaie d’être plus stricte avec le mien »
Naëlle, séparée du père de son fils de 10 ans, est en couple avec Maxime, qui a eu deux enfants avec sa compagne précédente. Elle estime qu’elle n’est pas « autoritaire avec ses enfants [à lui] et pas avec le [sien à elle] », ajoutant qu’ils « ont les mêmes droits » et « sont disputés sur les mêmes choses ».
Mais elle identifie aussi un paradoxe :
« D’un côté, j’essaie d’être plus stricte avec le mien, pour pas qu’il ait l’impression que je gronde plus les siens, mais, d’un autre côté, je suis bien consciente qu’on supporte plus facilement, le seuil de tolérance voilà, va beaucoup plus loin avec nos enfants qu’avec ceux qui ne sont pas les nôtres. »
La naissance d’un enfant commun au couple recomposé constitue un catalyseur – et un moment d’observation révélateur – de cette actualisation de la « fiction » égalitaire.
Travail de réassurance
Clément, en couple avec Dorine, est un beau-père de 34 ans. Ils ont donné naissance à une petite fille nommée Capucine, âgée de 8 mois quand je les rencontre. Dorine, dès la grossesse, s’est inquiétée de voir Clément privilégier Capucine face à Loïc, qu’elle a eu au cours d’une précédente union :
« Je lui disais que forcément ça changerait un truc […] Et c’était plus des questions du type “Loïc, comment il va le prendre, comment va-t-on se partager le temps ?”, mais je ne sais pas, si ça avait été avec le même père, si je me serais pas posée les mêmes questions en fait. Clément, je lui disais “Une fois que tu vas avoir ta fille, c’est ton sang” […] et en même temps il me disait […] “Mais non, ça ne changera rien”. »
Clément entend les préoccupations de sa compagne, et réaffirme de son côté ne pas faire de différences. Parents, mais surtout beaux-parents, déploient ainsi fréquemment un travail de réassurance, tant auprès de leur partenaire… que des enfants eux-mêmes.
Si la jalousie des enfants à la naissance d’un bébé commun au couple est largement anticipée par les (beaux-)parents, mes recherches montrent que ce sont toutefois les pères plus particulièrement qui tâchent de rassurer leurs aînés quant au fait que « ça ne changera rien » à l’amour et au temps qu’il leur consacre.
En réalité, les hommes, plus généralement, sont davantage exposés à cet impératif de traitement égalitaire : en tant que pères, dont le rôle est plus fréquemment ébranlé que celui des mères à l’issue d’une séparation (parce qu’il doit se reconfigurer sans la médiation de la mère alors même qu’il s’était construit sur celle-ci du temps de la vie commune), l’enjeu est de sécuriser la relation avec leurs premiers enfants.
Pour les beaux-pères qui deviennent pères, notamment quand ils jouent un rôle parfois plus actif que les pères d’origine, il s’agit de confirmer la relation privilégiée qu’ils nouent avec leurs beaux-enfants.
Division genrée des soins
Les forces de rappel de ce principe d’égalité semblent souvent moindres à l’égard des belles-mères dans les entretiens recueillis. Par ailleurs, la division genrée des tâches de soin aux enfants, notamment en bas âge, renforce, par les pratiques, la croyance initiale que le lien maternel est « naturellement » sans commune mesure avec le lien belle-mère/bel-enfant.
Chargées des soins de leur nouveau-né, les belles-mères deviennent de fait moins disponibles pour leurs beaux-enfants – cela peut également concerner les premiers-nés des mères, mais c’est moins « perceptible » dans les discours, parce ce que ce sont les attitudes des beaux-parents qui sont davantage scrutées.
Dans le même temps, les beaux-pères, en prenant en charge les aînés, consacrent souvent plus de temps aux enfants de leur compagne malgré la naissance de leur propre enfant. C’est d’ailleurs ce que constate Ophélie, mère d’une aînée de 8 ans, et ayant eu avec son conjoint actuel une petite fille âgée de 18 mois :
« Finalement, il passe plus de temps avec ma fille qu’avec la sienne en réalité. Après je pense que c’est l’âge aussi. »
In fine, différents répertoires normatifs entrent en tension dans les familles recomposées : la norme d’égalité de traitement de tous les enfants qui permet de créer un sens de la famille coexiste avec la valorisation du fondement biologique dans la parenté, qui contribue à relégitimer des pratiques différenciées envers ses enfants et ses beaux-enfants.
Dès lors que se maintiennent de profondes asymétries de genre dans les rôles parentaux, mères, pères, beaux-pères et belles-mères se heurtent de manière inégale à ces contradictions normatives avec lesquelles composer.
* Les prénoms ont été changés.
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Justine Vincent ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Familles recomposées : la délicate question de l’égalité entre les enfants – https://theconversation.com/familles-recomposees-la-delicate-question-de-legalite-entre-les-enfants-271129
