Source: The Conversation – in French – By Rachida Bouhid, Ph.D Scholar, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Dix ans après l’Accord de Paris, les bilans climatiques sont clairs : l’écart entre promesses des États et trajectoire scientifique ne se referme pas. Il s’est institutionnalisé.
Le 12 décembre 2015, à l’issue de la COP21, l’Accord de Paris était adopté par consensus, marquant un tournant majeur dans la gouvernance climatique internationale. Pour la première fois, tous les États s’engageaient à contenir le réchauffement climatique bien en dessous de 2 °C et à poursuivre les efforts pour le limiter à 1,5 °C par rapport aux niveaux préindustriels.
Le Rapport 2025 de l’écart des émissions du programme des Nations unies pour l’environnement (UNEP), publié en guise d’évaluation de la mise en œuvre de l’Accord de Paris dix ans après son adoption, indique que les engagements climatiques actuels des États conduisent toujours à un réchauffement largement supérieur aux seuils fixés en 2015.
Le rapport précise que, même si tous les engagements actuels des États étaient pleinement mis en œuvre, le monde se dirigerait vers un réchauffement de l’ordre de 2,3 °C à 2,5 °C d’ici la fin du siècle, et jusqu’à environ 2,8 °C si l’on se base uniquement sur les politiques actuellement en place, toujours loin des objectifs de 1,5 °C de l’Accord de Paris.
Malgré certaines améliorations marginales par rapport aux réalisations antérieures, l’écart entre les niveaux d’émission observés et ceux compatibles avec les objectifs climatiques demeure considérable.
Cet état des lieux fait écho à mes travaux doctoraux, qui portent sur l’institutionnalisation des politiques climatiques. Ils analysent plus particulièrement le rôle de l’économie circulaire dans l’évolution des niveaux d’émissions et des cadres d’action territoriale, inscrits dans le prolongement direct des débats ouverts par l’Accord de Paris.
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Des objectifs connus, une action politique insuffisante
Les analyses publiées fin 2025 soulignent que cet écart ne résulte pas d’un manque de connaissances scientifiques. Une publication annuelle de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques rappelle que les conditions nécessaires pour limiter le réchauffement sont identifiées depuis plusieurs années et exigent une réduction rapide, profonde et soutenue des émissions mondiales dès la première décennie.
Cependant l’architecture même de l’Accord de Paris contribue à la difficulté de traduire ces exigences en action concrète. Fondé sur des contributions déterminées au niveau national définies volontairement par les États, l’accord ne prévoit ni sanctions formelles ni mécanismes contraignants en cas de non-respect.
Cette souplesse institutionnelle a permis une adhésion quasi universelle, mais elle limite fortement la capacité du régime climatique international à assurer un alignement effectif entre engagements politiques et impératifs scientifiques.
Une dépendance persistante aux énergies fossiles
La dépendance persistante des économies mondiales aux énergies fossiles est un autre facteur central sur lequel convergent les bilans de 2025. Le Emissions Gap Report 2025, de l’UNEP, souligne que, malgré les engagements pris dans le cadre de l’Accord de Paris, de nombreux États continuent de soutenir le développement de nouvelles infrastructures liées au charbon, au pétrole ou au gaz, compromettant les objectifs de long terme.
Cette contradiction structurelle entre discours climatiques et décisions économiques demeure l’un des principaux freins à la réduction effective des émissions. Les progrès technologiques réalisés depuis 2015, notamment dans le domaine des énergies renouvelables, ne suffisent pas à compenser des choix d’investissement qui prolongent les dépendances carbonées et verrouillent les systèmes énergétiques.
Dix ans après Paris, des avancées réelles, mais fragmentées
Les bilans publiés en 2025 à l’occasion du dixième anniversaire de l’Accord de Paris reconnaissent néanmoins plusieurs avancées. Le think tank britannique Energy & Climate Intelligence souligne dans une récente analyse qu’une part croissante des émissions mondiales est désormais couverte par des engagements de neutralité carbone, signe d’une diffusion progressive des objectifs climatiques fixés en 2015.
De son côté, le média spécialisé Climate Change News, à l’occasion de cet anniversaire, met en évidence une hausse marquée des investissements dans les technologies bas carbone au cours de la dernière décennie, même si ces évolutions restent insuffisantes pour aligner l’action climatique mondiale avec les exigences scientifiques.
Ces progrès restent fragmentés et inégalement répartis. Les mêmes bilans susmentionnés soulignent que l’agrégation des engagements nationaux actuels ne permet toujours pas de respecter les seuils climatiques établis par la science. Le problème n’est donc pas l’absence d’initiatives, mais leur manque de cohérence systémique, leur portée limitée et la lenteur de leur mise en œuvre.
Des impacts déjà visibles et des inégalités persistantes
Pendant que les émissions demeurent à des niveaux incompatibles avec les objectifs climatiques, les impacts du changement climatique s’intensifient. Les différents bilans montrent que la dernière décennie a été marquée par une augmentation significative des événements climatiques extrêmes, en particulier des vagues de chaleur, dont la fréquence et l’intensité se sont accrues dans la plupart des régions du monde.
Ces évolutions mettent également en lumière les limites de l’Accord de Paris en matière de justice climatique. Les populations les moins responsables des émissions historiques restent les plus exposées aux conséquences du changement climatique, avec des capacités d’adaptation souvent limitées. Selon Oxfam, ces populations continuent de disposer de peu de moyens pour renforcer leurs infrastructures, leurs systèmes de santé ou leur protection sociale, en raison d’accès restreint au financement climatique dédié à l’adaptation.
Dix ans après l’Accord de Paris, les mécanismes de soutien aux pertes et dommages — destinés à compenser les impacts irréversibles du changement climatique dans les pays les plus vulnérables —, bien que reconnus politiquement, demeurent encore insuffisamment opérationnels.
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Dix ans après, l’enjeu de l’alignement
Le constat est désormais évident. Les émissions mondiales demeurent incompatibles avec les objectifs climatiques définis par la science. Cet écart ne reflète pas un déficit de connaissances, mais une insuffisance de transformations économiques, politiques et institutionnelles.
Le Canada illustre ces tensions. L’écart est persistant entre les engagements climatiques du pays et ses résultats effectifs en matière de réduction des émissions. Malgré l’adoption de politiques climatiques et l’affirmation d’objectifs ambitieux, la dépendance aux hydrocarbures, notamment aux sables bitumineux, continue de peser sur la crédibilité climatique du pays dans le cadre de l’accord. La signature, en 2025, d’un mémorandum d’entente entre le premier ministre Mark Carney et la première ministre de l’Alberta pour un nouveau pipeline pétrolier illustre des compromis politiques favorables aux hydrocarbures, au détriment d’un alignement clair avec les objectifs internationaux.
À l’entrée dans la seconde décennie de mise en œuvre de l’Accord de Paris, l’enjeu central n’est donc plus la définition des objectifs puisque la science les a clairement établis, mais l’alignement effectif des décisions publiques et privées avec ces exigences. Sans cet alignement, l’accord risque de rester un cadre de référence symbolique plutôt qu’un levier réel de transformation climatique.
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Rachida Bouhid ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Accord de Paris : dix ans d’engagements, un écart climatique persistant – https://theconversation.com/accord-de-paris-dix-ans-dengagements-un-ecart-climatique-persistant-271574
