Source: The Conversation – in French – By Frédérick Bastien, Professeur titulaire, Université de Montréal
On s’interroge de plus en plus sur l’espace accordé au président des États-Unis Donald Trump dans les médias au Québec et au Canada. Dans une chronique à l’émission radiophonique Tout un matin le 26 septembre dernier, l’ancienne ministre Véronique Hivon exprimait d’ailleurs ses inquiétudes concernant le temps et les ressources accordés à la couverture de la politique américaine. Ses propos ont ensuite suscité le débat sur plusieurs tribunes médiatiques.
Dans la foulée, il est apparu que l’intérêt porté par la presse à la politique américaine excède possiblement la demande du public québécois et canadien, comme le suggèrent des données récemment publiées par les politologues Karine Prémont et Jean-François Daoust dans Options politiques.
Certains participants à ce débat ont dévoilé quelques données comparatives sur « le poids » de Donald Trump et de Mark Carney dans les médias canadiens. Toutefois, il nous paraît important de situer la couverture actuelle de la presse dans une perspective plus longue, par exemple en comparant la avec la première présidence de Donald Trump, ou avec celle plus récente de Joe Biden. Nous avons donc procédé à une brève analyse pour répondre à la question suivante : dans quelle mesure Trump est-il présent dans les médias canadiens ? Elle apporte des éléments de preuve à la thèse selon laquelle Trump est « hypermédiatisé » au Canada.
Coup d’œil méthodologique
Nous avons mobilisé une méthodologie quantitative en réalisant une recension de mots-clés à travers la banque de données « Eureka », à partir de l’abonnement de l’Université de Sherbrooke. Celui-ci donne accès aux contenus de la presse écrite et d’autres médias canadiens qui publient sur le Web, en français et en anglais.
Dans un premier temps, nous avons considéré la période de six mois suivant immédiatement l’élection de Mark Carney à titre de premier ministre du Canada, soit du 28 avril au 28 octobre 2025. Puis, à rebours, nous avons pris en compte la même période de six mois pour les années où ni le président américain ni le premier ministre canadien ne se trouvaient formellement en campagne électorale.
Chaque fois, nous avons relevé le nombre d’articles répertoriés par Eureka contenant les mots-clés « Joe Biden », « Mark Carney », « Justin Trudeau » ou « Donald Trump », selon les dirigeants en place.
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Des résultats (presque) sans ambiguïté
Les résultats obtenus sur Eureka démontrent de façon claire et sans équivoque une véritable domination de Donald Trump sur le plan de la présence médiatique au Canada, particulièrement lorsque l’on combine les sources francophones et anglophones.
Comme on le constate au tableau 1 (section A), on relève dans les médias en anglais et en français d’avril à octobre 2025 un peu plus de 155 000 textes pour « Mark Carney » alors que la référence à « Donald Trump » revient dans plus de 548 000 articles. C’est 3,5 fois plus de textes que ceux contenant le nom du premier ministre canadien.
Cette forte médiatisation n’est pas une première : on observait plus de quatre fois plus de textes contenant « Donald Trump » que « Justin Trudeau » durant la même période en 2017 et 2018. En revanche, en 2022 et 2023, la référence au président américain alors en poste « Joe Biden » apparaissait dans plus de textes que « Justin Trudeau », mais dans de moins grandes proportions (près de 1,9 fois en 2022 et 1,5 fois en 2023).
Du côté des sources exclusivement francophones (voir section B dans le tableau 1), Donald Trump demeure visiblement plus médiatisé que les premiers ministres Trudeau et Carney, mais dans des proportions plus faibles (1,4 fois plus en 2017, 1,5 fois plus en 2018 et 1,8 fois plus en 2025).
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Si les références à Donald Trump sont moins importantes, elles restent considérables lorsqu’on les compare à celles de Joe Biden. De fait, pour les années 2022 et 2023, c’est Justin Trudeau qui obtient le plus grand nombre d’occurrences (1,5 fois plus en 2022 et 2,1 fois plus en 2023). Un constat qui remet en perspective la présence de la présidence américaine, celle de Joe Biden en particulier, dans les médias francophones canadiens.
De toute évidence, un facteur « Donald Trump » joue un rôle dans le fait que, dans l’espace médiatique francophone au Canada, on traite davantage du président des États-Unis. Ainsi, contrairement à ce que l’on observe pour Joe Biden, les références à Trump dépassent celles accordées au premier ministre alors en fonction, Justin Trudeau.
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Comment interpréter ces résultats ?
Mais alors, comment interpréter cette domination en termes de références à Donald Trump dans l’espace médiatique canadien ? Pourquoi, tant pour les médias francophones qu’anglophones au pays, les mentions au 47e président des États-Unis sont-elles plus nombreuses que celles des premiers ministres Trudeau et Carney ?
Nous proposons deux explications à cette situation.
La première est d’origine politique : on peut penser que les médias estiment qu’il importe d’accorder une plus grande attention à la présidence actuelle parce qu’elle pose des défis exceptionnels, par exemple les politiques sur les tarifs douaniers, les menaces d’annexion du Canada et, plus largement, les efforts qui tendent vers le déploiement d’un régime politique plus autoritaire.
La seconde est d’origine médiatique : par sa forte personnalisation du pouvoir et son recours fréquent à des procédés de dramatisation ou de spectacularisation, la présidence de Donald Trump répond très bien à certains critères de sélection de la nouvelle qui ont moins à voir avec la logique politique elle-même.
Dans un cas comme dans l’autre, il y a lieu de s’interroger sur les mérites et les inconvénients de cette « hypermédiatisation » de Donald Trump qui a bel et bien lieu dans notre espace public.
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Frédérick Bastien a reçu des financements du Conseil de recherche en sciences humaines (CRSH) du Canada et du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQ-SC).
Emmanuel Choquette a reçu des financements du Fonds de recherche du Québec – Société et culture (FRQ-SC) et de la Défense nationale canadienne (Programme de subventions de coopération ciblées)
– ref. Une « hypermédiatisation » de Trump au Canada ? – https://theconversation.com/une-hypermediatisation-de-trump-au-canada-270608
