Source: The Conversation – in French – By Michel Jébrak, Professeur émérite en ressources minérales, Université du Québec à Montréal (UQAM)
La transition énergétique repose sur une utilisation accrue de métaux. À mesure que cette dépendance augmente, l’attention portée à ces ressources a explosé. En vingt ans, un sujet autrefois réservé aux spécialistes est devenu un enjeu public majeur, et parfois même un motif de tensions internationales.
Dans cet espace de plus en plus exposé, l’information circule vite… et pas toujours correctement. Dans les médias et sur les réseaux sociaux, les fausses nouvelles abondent. Certaines relèvent d’erreurs sincères, d’autres d’approximations intéressées, d’autres encore de stratégies délibérées visant à peser sur les marchés ou à renforcer la position géopolitique d’un pays.
Ces dérives prennent des formes multiples : confusion technique, exagérations, chiffres gonflés, récits séduisants, mais trompeurs, jusqu’aux montages sophistiqués destinés à orienter l’opinion ou les investissements. On peut les regrouper sous une même étiquette : la désinformation minérale.
Pour y voir clair, l’Unesco propose un cadre utile distinguant bien les registres de mésinformation, malinformation et désinformation — un outil précieux pour comprendre comment, dans le domaine des métaux, l’information peut devenir une arme.
À lire aussi :
Le rôle stratégique et essentiel des métaux rares pour la santé
Mésinformation : promesses trop belles et confusion des termes
La mésinformation renvoie à des informations inexactes ou incomplètes. Elle est fréquente au stade de l’exploration minière, quand les promoteurs doivent attirer des capitaux pour des projets miniers tout en rassurant les populations locales. Les chercheurs français Brice Laurent et Julien Merlin parlent d’ « ingénierie de la promesse », des récits optimistes, voire enjolivés, qui mêlent parfois écoblanchiment et espoirs de rendements exceptionnels. Ces approximations peuvent devenir lourdes de conséquences : l’exagération de la taille d’un gisement peut créer l’illusion de prospérité et servir à lever des fonds ou faire monter artificiellement la valeur de l’entreprise en bourse.
La confusion entre « ressources » (un potentiel géologique encore théorique) et « réserves » (une évaluation rigoureuse intégrant la faisabilité économique) demeure répandue, d’autant que les normes de classification varient selon les pays.
Cette ambiguïté a alimenté plusieurs emballements médiatiques. C’est que la multiplication des informations et la vitesse des diffusions augmentent le risque ! En Ukraine, par exemple, l’administration Trump et certains médias ont présenté le pays comme disposant d’immenses « réserves » de terres rares, capables de rivaliser avec la Chine. Or il ne s’agissait pas de réserves au sens strict, mais d’hypothèses géologiques très préliminaires : aucun gisement n’avait été évalué selon les normes internationales ni confirmé économiquement.
L’affaire rappelle le scandale Shell : en 2004, la compagnie reconnaissait avoir surévalué de 20 % ses réserves de pétrole, ce qui a entraîné une chute de valeur d’environ 12 milliards de dollars. Ces cas illustrent combien un vocabulaire précis et des méthodes transparentes sont indispensables.
Autre source d’imprécision : la notion même de « minéraux critiques ». Il n’existe pas de définition internationale consensuelle. Un minéral est dit « critique » lorsqu’il est essentiel à l’industrie et à la technologie d’un pays, mais que son approvisionnement est vulnérable. Chaque État établit donc sa propre liste selon ses besoins et ses risques, certains y incluant même l’or ou le charbon.
Ce pluralisme n’est pas illégitime en soi, mais il ouvre une brèche narrative. Un métal peut être déclaré « critique » pour attirer les investissements ou justifier une politique, puis « déclassé » lorsqu’il suscite trop de convoitises. À l’ère des réseaux sociaux, l’anecdotique peut rapidement prendre l’allure d’un basculement mondial.
À lire aussi :
Le projet d’accord sur les métaux stratégiques Ukraine-États-Unis repose-t-il sur une méprise ?
Malinformation : gonfler les chiffres pour peser sur les marchés
La malinformation relève d’informations exagérées ou fausses destinées à tromper. Des responsables politiques et des États y recourent pour attirer des capitaux étrangers ou rehausser leur poids diplomatique. En 2023, le ministère iranien de l’Industrie, des Mines et du Commerce a annoncé la « découverte de 8,5 millions de tonnes de lithium ». Les États-Unis se sont alors inquiétés, tandis que la Chine y a vu une opportunité stratégique. En réalité, il s’agissait surtout d’hectorite, un minéral argileux ne représentant qu’environ 500 tonnes de lithium exploitable.
En Zambie, le ministre des Mines a vanté « le plus grand gisement de cuivre du monde découvert par intelligence artificielle », alors que KoBold Metals, une start‑up américaine qui utilise l’IA pour repérer ce type de gisement, précisait que la zone était en réalité explorée depuis des décennies. Ces récits séduisent les médias, alimentent les espoirs politiques et attirent des investisseurs, masquant la réalité. Dans ce contexte, le cadre de l’Unesco sur les « désordres informationnels » fournit un vocabulaire utile pour distinguer l’erreur, l’exagération et la manipulation.
Désinformation : l’information comme outil d’influence stratégique
La désinformation consiste à diffuser sciemment de l’information trompeuse pour miner la confiance, manipuler l’opinion ou affaiblir un adversaire. Le concept émerge dans l’orbite soviétique au XXe siècle, lié à toute une panoplie d’opérations destinées à orienter l’opinion internationale. Chez Staline, l’objectif est moins de décrire la réalité que de la produire : énoncer une version officielle, la répéter, mobiliser l’appareil d’État pour la faire croire, puis punir ceux qui la contredisent. La Russie a poursuivi ces pratiques, comme le montre sa stratégie au Sahel, qui visait à évincer l’influence diplomatique et militaire française et à sécuriser des ressources clés — diamants en République centrafricaine, or au Mali et uranium au Niger.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Aujourd’hui, la guerre informationnelle autour des ressources prend de nouvelles formes : campagnes numériques contre des projets concurrents — par exemple, des opérations russes destinées à décrédibiliser le gaz de schiste américain en Europe, ou le lobbying américain présentant son GNL comme l’alternative « démocratique » au gaz russe —, spéculation coordonnée sur les marchés, espionnage industriel et gouvernemental dans le domaine des minéraux critiques. L’Australie estime déjà à plusieurs milliards de dollars les pertes liées à l’espionnage dans le secteur des ressources. Derrière les mots et les chiffres, c’est une lutte pour le contrôle des données qui se joue — et donc pour un avantage technologique et financier durable.
Transparence, vérification, formation, éthique
L’idée d’une science — ici, les sciences de la Terre — entièrement neutre est tentante. Les faits suggèrent pourtant autre chose : l’information géologique agit comme un instrument de pouvoir. Elle peut stabiliser les marchés ou les faire exploser, favoriser la coopération internationale… ou attiser la méfiance.
Pour sortir du brouillard informationnel, un chantier éthique s’impose : promouvoir la transparence des données publiques, renforcer la vérification, et mieux former journalistes et grand public à la lecture critique des annonces techniques. Par exemple, le Service géologique américain publie régulièrement des rapports détaillés sur la production et les réserves de minéraux stratégiques, permettant aux chercheurs, médias et investisseurs de croiser les informations et de détecter les exagérations ou erreurs, tout en masquant cependant certaines informations sensibles.
Sans confiance dans les données géologiques, il ne peut y avoir de transition énergétique crédible. Défendre la fiabilité de l’information scientifique comme bien commun — au même titre que l’eau, l’air ou la biodiversité — devient indispensable. Il est grand temps de construire une éthique de la géo-information.
![]()
Michel Jébrak ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. La guerre de l’information autour des métaux stratégiques – https://theconversation.com/la-guerre-de-linformation-autour-des-metaux-strategiques-269586
