En quoi pourraient consister des sanctions économiques de l’UE contre Israël, et quels effets auraient-elles ?

Source: The Conversation – in French – By Mohamed Bahlali, Post-doctorant en économie, Aix-Marseille Université (AMU)

Un cessez-le-feu a été proclamé à Gaza, mais l’armée israélienne continue d’y mener des opérations meurtrières. En outre, la reconstruction de Gaza coûtera des dizaines de milliards de dollars, et Israël ne compte pas y contribuer. Adopter des sanctions à son encontre pourrait changer les choses, dans ces deux domaines.


Plus de 69 000 morts et 170 000 blessés, une famine généralisée, 90 % des habitations endommagées ou détruites : tel était le bilan, au moment de l’entrée en vigueur du cessez-le-feu à Gaza, le 10 octobre 2025, de plus de deux ans de massacres et de destructions. Gaza est dévastée.

« Le mérite premier de l’arrêt de la guerre d’extermination revient à la détermination de notre peuple à Gaza », avait alors déclaré Mustafa Barghouti, secrétaire général du mouvement de l’Initiative nationale palestinienne, un parti palestinien indépendant du Fatah et du Hamas. Si ces propos visaient d’abord à rendre hommage à la population palestinienne, ils résonnent néanmoins dans un contexte marqué par l’impunité générale des auteurs de ce que plusieurs organisations internationales de défense des droits humains, de même que la Commission chargée d’enquêter dans le Territoire palestinien occupé, qualifient de génocide, et par la complaisance des principaux partenaires militaires et commerciaux d’Israël, qui n’ont pris aucune sanction significative à son égard.

Un cessez-le-feu qui n’est pas respecté

Le chemin vers la liberté et l’autodétermination du peuple palestinien reste encore long. Le plan de cessez-le-feu proposé par Donald Trump, largement favorable à Israël, offre peu de garanties à long terme. Aucun représentant palestinien n’a été associé à sa rédaction, et le texte ne mentionne même pas la Cisjordanie, pourtant sous occupation israélienne depuis cinquante-huit ans. De plus, au moins 266 Palestiniens ont été tués et 634 blessés depuis l’instauration du cessez-le-feu. Dans un texte publié le 8 décembre, Amnesty International affirme ainsi qu’« Israël continue d’imposer sciemment des conditions de vie amenant à la destruction du peuple palestinien à Gaza, sans aucun signe que cette pratique ou l’intention sous-jacente ait changé. C’est cela, un génocide. »

Cet accord de cessez-le-feu ne saurait donc écarter la perspective de sanctions économiques. Le 10 septembre dernier, la Commission européenne avait proposé la suspension de l’accord d’association UE-Israël sur les questions liées au commerce. Cette proposition reste pourtant, à l’heure actuelle – et plus encore depuis la proclamation du cessez-le-feu – au stade de simple déclaration d’intention.

Dans une analyse publiée sur Yaani le 29 septembre dernier, nous examinions les effets potentiels de telles sanctions, selon les pays qui les appliqueraient et les secteurs économiques ciblés. Nous en avions tiré trois conclusions.

L’UE peut agir de façon ciblée

Tout d’abord, l’Union européenne a les moyens d’agir. Elle est le premier partenaire commercial d’Israël. Nous avions calculé qu’une simple hausse tarifaire de 20 % à l’import et à l’export pouvait réduire le PIB israélien de 1,1 %. Pour une hausse tarifaire de 50 %, la diminution serait de 1,6 %. Ces chiffres sont des estimations basses car le modèle utilisé pour les obtenir ne tient pas compte des effets à long terme des sanctions. D’un autre côté, l’effet sur l’UE de telles sanctions serait quasi nul. Israël est certes un pays développé, mais son influence sur la chaîne de valeur mondiale n’est pas importante. L’UE peut aisément réorienter ses échanges vers d’autres partenaires commerciaux sans subir de conséquences économiques perceptibles.

Deuxièmement, une coalition élargie de pays sanctionneurs aurait un impact plus élevé. Si, en plus de l’UE, tous les États ayant voté pour l’adhésion de la Palestine à l’ONU (143 pays dont les « BRICS » : Brésil, Russie, Inde, Chine, Afrique du Sud) décidaient également de sanctionner Israël, une hausse tarifaire de 20 % ferait chuter le PIB israélien de 3,1 %, et une hausse de 50 % engendrerait une diminution de 4,4 %.

Enfin, nous avions examiné les secteurs pour lesquels les sanctions seraient les plus efficaces. Pour des sanctions à l’export vers Israël, nous avions montré qu’il s’agissait de l’automobile, des minéraux et du commerce de gros, qui inclut tous les biens exportés via des intermédiaires. Pour des sanctions à l’import en provenance d’Israël, le secteur de la tech est sans surprise le plus déterminant. Le secteur technologique représente près de 20 % du PIB israélien, et quasiment la moitié des exportations israéliennes. C’est donc un secteur à forte valeur ajoutée et très intégré au commerce international. C’est donc logiquement celui pour lequel des sanctions à l’import seraient les plus efficaces.

Sunrise ou Phoenix ?

Plus de deux ans de bombardements incessants sur Gaza ont engendré des destructions considérables. Des experts de l’ONU estiment le coût de la reconstruction à plus de 70 milliards de dollars, dont 20 milliards pour les seules trois prochaines années.

Ce chiffre ne correspond qu’au montant minimal requis pour rétablir des conditions basiques d’existence : d’après le rapport, « accès à l’eau potable, emplois d’urgence, fournitures médicales, sécurisation des habitations et des espaces publics en déblayant les gravats pouvant cacher des munitions non explosées ou les milliers de Palestiniens disparus ».

L’indécent projet « Sunrise » proposé par l’administration Trump, visant à transformer Gaza en une destination touristique de luxe pour 112 milliards de dollars, ignore complètement la participation des Palestiniens en remodelant leur territoire selon des intérêts externes, au détriment de leur histoire et de leur identité. À l’inverse, le plan Phoenix, élaboré par un collectif pluridisciplinaire (architectes, ingénieurs, juristes, sociologues, médecins, entre autres) de Palestiniens, est actuellement le seul à considérer la population locale avec décence.

De plus, le projet de l’administration Trump n’envisage pas de faire contribuer Israël au financement de la reconstruction. Or, les responsables de la destruction de Gaza, en premier lieu l’État d’Israël, doivent être financièrement tenus pour compte.

Avec la possibilité d’instaurer des droits de douane sur les échanges avec Israël, l’UE dispose précisément d’un levier concret pour faire supporter à l’économie israélienne, et aux entreprises européennes qui commercent avec elle, une part de ce coût. D’une part, cette taxe permettrait de prélever directement sur l’économie israélienne et ses partenaires une manne financière substantielle, qui pourrait ensuite être redistribuée aux institutions palestiniennes. Un calcul simple permet d’en avoir une idée.

Les échanges annuels entre l’UE et Israël s’élèvent à environ 70 milliards d’euros. Avec une taxe de 20 % et en tenant compte de la réduction des quantités échangées dues à la taxe avec une élasticité de -5, les échanges bilatéraux UE-Israël tomberaient à environ 28 milliards, générant un revenu tarifaire de l’ordre de 5 milliards d’euros chaque année. Rappelons qu’Israël retient en ce moment même 4 milliards de dollars de recettes fiscales palestiniennes, fonds essentiels au fonctionnement de l’Autorité palestinienne et à la fourniture des services de base à la population.

D’autre part, ces sanctions constituent également un instrument de pression pour contraindre l’État d’Israël à respecter le droit international et à assumer sa responsabilité morale, politique et matérielle dans l’oppression des Palestiniens.

Renoncer aujourd’hui au levier que constituerait l’adoption de sanctions vis-à-vis d’Israël reviendrait à abandonner une fois de plus la population palestinienne. L’Union européenne va-t-elle rester spectatrice d’un drame humain qu’elle a les moyens d’infléchir ?

The Conversation

Mohamed Bahlali ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. En quoi pourraient consister des sanctions économiques de l’UE contre Israël, et quels effets auraient-elles ? – https://theconversation.com/en-quoi-pourraient-consister-des-sanctions-economiques-de-lue-contre-israel-et-quels-effets-auraient-elles-272535