Source: The Conversation – in French – By Konstantine Panegyres, Lecturer in Classics and Ancient History, The University of Western Australia

Dans l’Antiquité, pas de Bourse ni de produits financiers complexes, mais déjà une vraie culture de l’investissement. Or, terres, marchandises ou œuvres d’art : Grecs et Romains cherchaient, comme aujourd’hui, à sécuriser et faire fructifier leur richesse malgré les risques économiques et politiques.
« Tout ce que je veux, c’est un revenu de 20 000 sesterces provenant d’investissements sûrs », proclame un personnage dans un poème de Juvenal (Ier-IIe siècle de notre ère), le poète romain.
Aujourd’hui, 20 000 sesterces correspondraient à environ 170 000 euros d’intérêts issus d’investissements. N’importe qui serait très heureux de disposer d’un tel revenu annuel passif.
Comme aujourd’hui, les gens de l’Antiquité comprenaient que l’investissement de l’argent pouvait les aider à consolider et à accroître leur richesse.
Comme l’écrivain romain Pétrone (Ier siècle de notre ère) l’a un jour écrit,
Celui qui a de l’argent navigue avec un vent favorable et gouverne sa fortune comme il l’entend. (Quisquis habet nummos, secura naviget aura fortunamque suo temperet arbitrio.)
Alors, concrètement, comment les Anciens investissaient-ils leur argent ?
Une maison cossue aux réserves d’argent cachées
Dans la Grèce et la Rome antiques, il n’existait pas de marché boursier permettant d’acheter et d’échanger des parts d’une entreprise. Si l’on voulait investir son argent liquide, l’une des options les plus courantes consistait à acquérir de l’or ou de l’argent.
On le faisait pour se protéger contre les fluctuations monétaires et l’inflation. Les métaux étaient généralement conservés soit sous forme de lingots, soit sous forme d’objets, comme des bijoux. Le stockage de ces biens pouvait être risqué et les exposait aux vols.
Le poète romain Virgile (70-19 av. notre ère) décrit le domaine d’un riche propriétaire, qui comprenait « une demeure élevée, où des talents d’argent ciselé sont profondément enfouis, », aux côtés de « tas d’or travaillé et brut ».
Un talent était la plus grande unité de mesure monétaire dans la Grèce et la Rome antiques, et correspondait à environ 25 kg d’argent.
En général, les métaux étaient conservés dans un coffre spécial. L’écrivain romain Cicéron (106-43 av. notre ère) décrit par exemple comment une riche femme nommée Clodia sortait de l’or (peut-être sous forme de barres, de lingots ou de plaques) de son trésor lorsqu’elle souhaitait prêter de l’argent à quelqu’un. Cet or pouvait ensuite être échangé contre de la monnaie.
Essors des marchés – et effondrements
Le prix de ces métaux pouvait toutefois, à l’occasion, être soumis à des fluctuations imprévisibles et à des chutes brutales, même si cela arrivait moins souvent que pour la monnaie.
L’historien grec Polybe (vers 200-118 av. notre ère) explique ainsi que la découverte d’un nouveau filon d’or à Aquilée, en Italie, à seulement deux pieds de profondeur, provoqua une ruée vers l’or. Ce nouveau matériau inonda le marché trop rapidement et « le prix de l’or dans toute l’Italie chuta aussitôt d’un tiers » au bout de seulement deux mois. Pour stabiliser le prix de l’or, l’exploitation minière dans la région fut rapidement monopolisée et réglementée.
Lorsque les gens souhaitaient échanger des métaux précieux, ils les vendaient au poids. Si l’or, l’argent ou le bronze avaient été transformés en bijoux ou en d’autres objets, ceux-ci pouvaient être fondus et convertis en lingots.
Les gens semblaient éprouver un réel plaisir à posséder ces métaux précieux. L’écrivain athénien Xénophon (vers 430-350 av. notre ère) donne un indice sur l’état d’esprit des investisseurs antiques dans l’argent :
Quand on a fait l’acquisition du matériel nécessaire à un ménage, on n’achète rien en plus ; mais l’argent, jamais personne n’en possède assez pour n’en vouloir pas davantage : à ce point que ceux qui en ont beaucoup, trouvent autant de plaisir à enfouir leur superflu qu’à en user.
Un certain nombre de testaments romains révèlent d’ailleurs que des individus léguaient à leurs héritiers de l’argent et de l’or sous forme de barres, de plats ou de lingots.

Joyofmuseums, CC BY-SA 4.0, CC BY
Des marchandises qui ne pouvaient pas être « ruinées par Jupiter »
Outre les métaux, les produits agricoles étaient eux aussi très prisés, en particulier les céréales, l’huile d’olive et le vin. Pour tirer profit des denrées agricoles, on achetait des terres et on échangeait ces produits sur le marché.
L’homme d’État romain Caton estimait que placer son argent dans la production de marchandises constituait l’investissement le plus sûr. D’après. Plutarque, il affirmait que ces biens « ne pouvaient pas être ruinés par Jupiter » — autrement dit, qu’ils résistaient aux mouvements imprévisibles de l’économie. Alors que les métaux précieux constituaient une réserve de richesse, ils ne généraient aucun revenu tant qu’ils n’étaient pas vendus. En revanche, un portefeuille diversifié de denrées agricoles garantissait un revenu permanent.
On investissait aussi et on commerçait des biens précieux, comme les œuvres d’art. Lorsque les Romains mirent la ville de Corinthe à sac en 146 av. notre ère, ils dérobèrent sa célèbre collection d’œuvres d’art, puis vendirent par la suite ces chefs-d’œuvre aux enchères pour des sommes considérables afin de procurer des profits à l’État romain.
Lors de cette vente, le roi de Pergame, Attale II (220-138 av. notre ère), acheta l’une des peintures, réalisée par le maître Aristeidès de Thèbes (IVe siècle av. notre ère), pour la somme incroyable de 100 talents (environ 2 500 kg d’argent).
Des empereurs excentriques
L’instabilité politique ou l’incertitude faisaient parfois grimper le prix des métaux. L’historien grec Appien (IIe siècle de notre ère) rapporte que, durant la guerre civile romaine de 32-30 av. notre ère :
le prix de toutes les marchandises avait augmenté, et les Romains en attribuaient la cause aux querelles des chefs, qu’ils maudissaient.

By anonymous – Clio20, CC BY-SA 3.0, CC BY
Des empereurs excentriques pouvaient aussi imposer de nouvelles taxes ou redevances sur les marchandises, ou tenter de manipuler le marché.
L’historien romain Suétone (vers 69-122 de notre ère) nous raconte que l’empereur Caligula (12-41 de notre ère) « institua des impôts nouveaux et inouïs […] et il n’y eut aucune catégorie de marchandises ni d’hommes sur laquelle il n’imposa quelque forme de taxe ».
Un autre empereur, Vespasien (17-79 de notre ère), alla jusqu’à « acheter certaines marchandises uniquement afin de les redistribuer avec profit », écrit Suétone.
De toute évidence, investir judicieusement il y a 2 000 ans pouvait permettre de bâtir une richesse personnelle — mais comportait aussi des risques, tout comme aujourd’hui.
![]()
Konstantine Panegyres ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.
– ref. Comment investissait-on son argent à Rome ou dans la Grèce antique ? – https://theconversation.com/comment-investissait-on-son-argent-a-rome-ou-dans-la-grece-antique-272628
