Source: The Conversation – in French – By Caroline Diard, Professeur associé – Département Droit des Affaires et Ressources Humaines, TBS Education

En 2025, l’entreprise iconique française a réussi à récolter 20 millions d’euros auprès de 13 467 investisseurs intéressés par « moderniser son outil industriel et rayonner à l’international ». Que dit cet engouement pour soutenir cette société coopérative de production (SCOP) via une campagne de crowdfunding ?
Le 3 novembre dernier, la France se réveille avec une nouvelle inattendue : une campagne de crowdfunding est lancée par Duralex. Cette levée de fonds dépasse toutes les attentes. Alors que l’objectif initial était de 5 millions d’euros, en 48 heures 20 millions d’euros d’intentions sont récoltés.
La campagne, visait une levée destinée à moderniser l’usine et développer de nouveaux produits. En quarante-huit heures, les intentions d’investissement atteignent près de quatre fois l’objectif, portées par plus de vingt mille personnes et un ticket moyen avoisinant neuf cents euros. Devant cet afflux inédit, la société coopérative de production (SCOP) a dû plafonner les participations pour permettre au plus grand nombre de contribuer. Il s’agit d’un véritable raz-de-marée citoyen.
Comment une entreprise en crise, reprise par ses salariés, a-t-elle réussi à fédérer des dizaines de milliers de citoyens ? Que révèle cet engouement sur notre rapport à l’industrie, au territoire et à l’économie locale ? Alors que les délocalisations et fermetures d’usines rythment régulièrement l’actualité, Duralex démontre qu’une voie alternative est possible.
Si nous avons étudié la transformation de la société Duralex et son passage au statut de société coopérative de production (SCOP), nous décryptons ici les enseignements de cette levée de fonds historique.
Quel est ton âge ?
L’effet made in France joue à plein. Soutenir Duralex, c’est défendre une production locale et un secteur emblématique du verre. À cela s’ajoute la transparence de l’entreprise, qui communique en temps réel sur l’utilisation des fonds – qu’il s’agisse de la modernisation des fours, de l’innovation ou de la formation.
L’émotion fait le reste. Sauver Duralex, c’est sauver une part de notre patrimoine industriel. Il y a beaucoup d’affects avec cette marque qui a marqué des générations d’enfants. « Quel est ton âge ? » était le jeu préféré dans les cantines grâce aux verres Duralex.
Peu de campagnes industrielles ont atteint de tels montants ; Duralex rejoint le cercle très restreint des réussites comparables à celles de certaines SCOP comme le spécialiste de la laine Bergère de France il y a un an.
Cette mobilisation est révélatrice de la volonté d’adhérer à un projet commun, presque un rêve partagé. Les consommateurs ne se contentent plus d’acheter : ils investissent dans des projets porteurs de sens et se projettent dans l’image renvoyée par Duralex. En témoignent les chiffres du crowdfunding en France.
La défiance envers les grands groupes, alimentée par les délocalisations et les scandales industriels, renforce la volonté de soutenir des alternatives. L’attachement au territoire joue également un rôle déterminant. Les Français aspirent à des entreprises ancrées, transparentes et dotées d’une histoire à laquelle ils peuvent s’identifier.
D’après une étude (Ipsos), 54 % des Français, soit environ 26 millions de personnes, déclarent avoir un lien de proximité avec l’industrie. Ce chiffre illustre l’ancrage fort de ce secteur dans le quotidien des citoyens, qu’il s’agisse de relations familiales ou sociales.
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Comme nous l’avions souligné dans notre étude de cas sur Duralex, la légitimité des dirigeants n’est plus conférée par un organigramme. Elle s’est construite collectivement à travers la confiance, la transparence et la capacité à embarquer les équipes dans un projet commun qui est presque devenu un projet sociétal au sens large.
Les salariés, désormais actionnaires majoritaires, deviennent des parties prenantes actives de la gouvernance.
Concurrence chinoise, gouvernance et facture énergétique
Les défis restent nombreux. L’argent ne suffira pas à garantir la réussite. La concurrence chinoise continue de peser, avec des coûts de production plus bas. Les prix à la production en Chine ont baissé de 2,2 % en glissement annuel en novembre 2025.
La facture énergétique demeure une vulnérabilité majeure, malgré les efforts réalisés pour la maîtriser.
La gouvernance représente également un enjeu. Gérer une SCOP de 228 actionnaires est un exercice quotidien d’équilibre et de dialogue. Le principe de la SCOP « un homme, une voix » nécessite un dialogue social réinventé et un mode de gestion collaboratif.
Les fonds permettront certes de lancer une nouvelle gamme de verres écoconçus, mais le véritable test sera de convaincre les distributeurs d’accorder une place en rayon à ces produits face au low-cost asiatique. Un pas a déjà été fait en ce sens avec des actions marketing : diversification de la gamme, vente en ligne, corner au bon marché rive gauche… L’entreprise a très vite compris les défis imposés par une concurrence acerbe.
L’industrie de demain
Duralex s’impose comme un laboratoire potentiel de l’industrie de demain.
Son modèle associant SCOP et crowdfunding pourrait inspirer d’autres PME dotées d’un fort capital sympathie. Pour les pouvoirs publics, l’expérience souligne l’importance de faciliter les reprises en SCOP, notamment en simplifiant les démarches et en proposant des formations.
Le statut de SCOP implique que les salariés investissent dans l’entreprise, ce qui fait peser le risque entrepreneurial sur leurs épaules. Cela peut mettre en péril un bassin d’emploi, des familles… Autre point et non des moindres, les salariés n’ont pas nécessairement la formation ou les compétences nécessaires pour affronter le monde des affaires.
Pour les consommateurs, elle rappelle que le made in France a un coût, mais qu’il crée de la valeur locale en préservant des emplois et des savoir-faire. La capacité à réformer son modèle commercial (vente en ligne, magasin..) A permis de séduire de nouveaux marchés.
Duralex montre que l’industrie française peut rebondir grâce à l’innovation, la transparence et l’intelligence collective. Reste à savoir si ce modèle est transposable à d’autres secteurs. Une certitude : les citoyens se disent prêts à jouer leur rôle.
Bien que l’entreprise Brandt ait proposé comme alternative à la liquidation, le passage en SCOP et malgré l’aval du gouvernement pour ce statut salvateur, le tribunal de Nanterre a malheureusement préféré sceller le destin du groupe le 11 décembre dernier. Peut-être, demain d’autres usines en difficulté pourront-elles suivre la voie de Duralex qui a déjà prouvé qu’un pari fou pouvait inspirer tout un pays.
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Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Duralex : et si les citoyens sauvaient nos usines ? – https://theconversation.com/duralex-et-si-les-citoyens-sauvaient-nos-usines-270379
