Source: The Conversation – in French – By Marie Rose Tshite, PHD Student, University of Cincinnati
Alors que les présidents Félix Tshisekedi et Paul Kagame ont entériné un nouvel accord de paix, le 4 décembre 2025 à Washington, une question importante demeure : où sont les femmes congolaises ?
Leur absence dans les négociations de Washington reproduit un cycle d’exclusion déjà observé à Sun City (2002), Nairobi (2022), Luanda (2022-2024) et Doha (2025). Ainsi, assimiler la présence d’une seule ministre, Thérèse Kayikwamba Wagner, ministre des Affaires étrangères de la RDC, à une représentation globale est une erreur. La pluralité des voix féminines, y compris celles des survivantes de violences sexuelles et de guerre, des jeunes et des actrices communautaires, doit être reconnue.
En tant que doctorante, mes recherches portent sur la politique féministe comparative et internationale en lien avec l’activisme des femmes congolaises pour la paix et l’inclusion politique. J’analyse comment leurs conceptualisations de la paix et leurs mobilisations, depuis le Dialogue inter‑congolais de Sun City jusqu’aux négociations récentes, ont façonné mais aussi été contraintes par des processus de paix dominés par des logiques patriarcales, coloniales et extractivistes.
Dans cet article, j’examine l’exclusion continue que subissent les femmes congolaises, allant de leur activisme au Dialogue inter-congolais de Sun City, en Afrique du Sud, aux récents accords de Nairobi, Luanda, Washington et Doha.
Analyse comparative
Les recherches sur l’héritage de la participation des femmes congolaises au dialogue inter-congolais (DIC) à Sun City, en Afrique du Sud, démontrent deux choses importantes.
Premièrement, les barrières à la participation des femmes sont structurelles. Deuxièmement, leur action collective a un potentiel transformateur. Cette dualité sert de cadre pour analyser le rôle des femmes dans les processus ultérieurs de Nairobi, Luanda et Doha/Washington.
Le processus du dialogue inter-congolais à Sun City reste la seule fois où une telle mobilisation des organisations des femmes a été observée jusqu’à nos jours.
Les chercheuses, Doris Mpoumou, Shelly Whitman,Selebogo Mothepane Yaliwe et Catherine Odimba l’ont très bien documenté. Elles ont montré que les femmes ont dû se battre pour faire partie de ce processus de paix en 2002 par des actions de lobbying régional et international intenses, rappelant aux partis en conflit le strict respect des cadres normatifs internationaux en lien avec les droits des femmes.
Sous cette pression, le nombre de déléguées fut augmenté, avec plus de 40 femmes déléguées et 40 femmes expertes. Ainsi, malgré les exclusions initiales et une participation féminine limitée de 11 % à 12 %, elles ont obtenu des acquis importants dont un quota de 30 % pour les femmes dans les instances de décision au niveau national et la création d’un ministère de Genre.
Nairobi et Luanda : une régression
Vingt ans plus tard, l’exclusion persiste. À Nairobi I (en avril 2022), les organisations des femmes étaient absentes. Ce n’est qu’aux consultations de Nairobi II en mai 2022 que l’on note la participation de l’association des femmes de l’Ituri et de quelques représentants des acteurs communautaires de Goma, Beni, Bunia et Bukavu dans l’est de la RDC.
À Nairobi III, en fin novembre 2022, les organisations des femmes ont été dépêchées comme à Sun City avec l’appui des partenaires internationaux. Il y avait un peu plus de 40 femmes présentes hors de la salle, même si le nombre exact varie selon les différents rapports. Elles ont mené des actions de lobbying auprès des parlementaires kenyanes. Pour les quelques femmes présentes dans la salle, leur rôle est resté marginal et symbolique, souvent limité à des témoignages sur les violences subies.
Quant au processus de Luanda (2022-2024), les femmes n’y ont pas été intégrées directement. Mais les Congolaises ont pu faire entendre leur voix à travers la Synergie des femmes pour la paix et la sécurité, notamment par des pétitions, des [communiqués] et une rencontre avec le président angolais João Lourenço le 17 juillet, à Luanda.
Elles ont notamment plaidé pour une accélération de la mise en œuvre de la feuille de route de Luanda, une plus grande implication des femmes dans les processus de paix et l’organisation d’une rencontre régionale des femmes des Grands Lacs. Cette absence systématique illustre une reproduction continue des exclusions et confirme une régression, malgré les acquis obtenus lors du processus de Sun City.
Washington, Doha : même cycle d’exclusions
Les processus de Washington et Doha se caractérisent par une approche plus étatique et sécuritaire, centrée sur la coopération économique et sans dispositions de genre. La sélection des acteurs a été restreinte, sans participation substantielle de plusieurs autres acteurs de la société civile ni des femmes. Lors d’une rencontre avec la ministre des Affaires étrangères, les femmes de la Synergie avaient reçu l’assurance que « le ministère restera engagé à porter cette voix aux niveaux régional, continental et international ».
Cette promesse ne se reflète pas dans le texte de l’accord, dépourvu de toute dimension genrée et humanisée. Un accord « humanisé » qui inclurait des dispositions qui prennent en compte la dignité humaine, la justice, les droits et les vécus des populations, en particulier des groupes marginalisés (femmes, jeunes, minorités), plutôt que les seuls intérêts géopolitiques ou miniers.
Cependant, force est de constater que l’accord de Washington s’inscrit dans une logique héritée de l’administration Trump, où la paix est conditionnée à des intérêts économiques et miniers américains.
Les femmes congolaises restent ainsi exclues des accords formels, réduites à la participation des acteurs étatiques. On parle pour elles, sans elles. Cette exclusion reflète une continuité patriarcale et coloniale des structures étatiques. Comme le souligne l’analyste politique américain Seth Kaplan , l’Occident, en complicité avec les acteurs régionaux, continue d’appliquer « the wrong prescription » au Congo. L’accord de Washington est une prescription erronée à la crise au Congo car dépourvu de sanctions et de dispositions liées au respect des droits humains, au besoin de justice des populations locales.
Il se concentre sur la sécurité et la coopération économique, ignorant les cadres normatifs existants comme la Résolution 1325 des Nations Unies. Il ne mentionne ni l’égalité de genre, ni la protection contre les violences sexuelles, ni la participation des femmes aux mécanismes de suivi.
Il se concentre sur la sécurité, la cessation des hostilités, le désarmement des groupes armés et la coopération économique. Il n’y a aucun passage qui mentionne l’égalité de genre, la protection contre les violences sexuelles, ou la participation des femmes dans les instances de suivi des différents mécanismes de coopération économique ou sécuritaire.
Il est donc essentiel de corriger cette injustice de l’exclusion pour construire une paix véritable et durable, car tant que les femmes congolaises et une grande tranche de la société civile ne seront pas intégrées de manière substantielle et représentative, les processus de paix resteront incomplets et fragiles.
Une réflexion continue
Le gouvernement de la RDC doit ainsi humaniser la paix et refuser de s’engager dans des accords basés sur des prescriptions occidentales comme ceux de Doha et de Washington, asymétriques et réduits à des signatures étatiques sans confiance entre les acteurs. Ces accords manquent de durabilité et laissent de côté les réalités vécues par les femmes et autres acteurs communautaires, qui portent le poids quotidien des conflits.
L’absence des femmes n’est pas un détail mais le symptôme d’un système patriarcal qui fragilise les accords, car ces prescriptions ont échoué en ignorant les pratiques locales de paix portées par les femmes et les autres acteurs communautaires. Sans ces dimensions genrées et humaines, les accords de Washington resteront incomplets et incapables de fonder une paix juste et durable.
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Marie Rose Tshite works as the Executive Director of the Salama Women’s Institute, which is a non-profit organization that has built a digital archive and Peace Stele to uncover some of the untold stories of Congolese women’s activism in the Inter-Congolese Dialogue in South Africa twenty years ago.
The author has conducted this research under the Fulbright Foreign Student Scholarship and has received additional internal funding from the University of Cincinnati, including the University Research Council Graduate Student Award, the Charles Phelps Taft Research Center Graduate Enrichment Award for fieldwork in the DRC. She has received external funds from the Swiss Embassy in the DRC, BEIF-ODD 2030, UN Women, UNDP, MONUSCO, NDI, YALI-RDC, L’association des Femmes d’Exception du Congo and numerous other partners who supported this project over the past 3 years. This includes government funds from the Ministry of Communication, Arts, Culture, and Patrimoines to conduct additional archival research to document the narratives of the women of Sun City. The author is affiliated with the University of Cincinnati.
– ref. Accords de paix sur la RD Congo : où sont passées les femmes congolaises ? – https://theconversation.com/accords-de-paix-sur-la-rd-congo-ou-sont-passees-les-femmes-congolaises-272022
