« Rage bait » : le mot de l’année met en évidence une mutation des médias sociaux vers la fabrication de la colère

Source: The Conversation – in French – By Laurence Grondin-Robillard, Professeure associée à l’École des médias et doctorante en communication, Université du Québec à Montréal (UQAM)

Que rage bait devienne le mot de l’année, selon le Oxford Dictionary, n’a rien d’un hasard. Après 2025 et ses drames mis en scène en direct, difficile de nier que l’indignation alimente désormais tous les contenus en ligne.

Le décès du diffuseur Raphaël Graven, alias Jean Pormanove, a été particulièrement marquant. Mort en direct sur Kick au bout de 298 heures de diffusion, il avait déjà été exposé à des mises en scène humiliantes et à des violences psychologiques, comme l’a montré une enquête de Médiapart.

Même si l’enregistrement du direct ayant précédé son décès n’est plus accessible, des extraits de diffusions antérieures, où l’on voit Pormanove ridiculisé ou maltraité, continuent de circuler sur Internet.

Une foire aux questions à Jean Pormanove, le 5 juillet 2021. Il révèle une facette de lui parfois maladroite, mais aussi très touchante. (YouTube).

En tant que professeure associée et doctorante à l’École des médias de l’UQAM, j’étudie de près les dynamiques qui façonnent les plates-formes numériques. Une tendance croissante est la montée de cet appât à rage qui transforme l’expression de la colère en une stratégie de captation de l’attention des utilisateurs intégrée aux logiques commerciales de ces espaces en ligne.

L’après Jean Pormanove

La plate-forme Kick, comparable à Twitch en termes d’interface, a été pointé du doigt dans la mort sordide de Raphaël Graven, avec raison. Trop de laxisme, absence de modération et encouragement aux jeux de hasard et d’argent figurent parmi les critiques les plus fréquentes.

À peine quelques jours plus tard, le 22 août, c’est le meurtre d’Iryna Zarutska, 23 ans, poignardée dans le métro de Charlotte, en Caroline du Nord, qui circule massivement sur X, Instagram et TikTok. Les images de surveillance — la jeune femme blessée, seule, sans secours — deviennent virales en quelques heures.

La fascination pour ce meurtre sordide n’a rien de nouveau. Ce qui l’est davantage, et relève du rage bait est sa récupération. Par exemple, le youtubeur conservateur Benny Johnson accuse les médias d’information de passer l’affaire sous silence, affirmant que « si elle était noire et son tueur blanc, les médias en parleraient sans arrêt ». Cette affirmation vise à susciter une réaction émotionnelle forte de part et d’autre.

Au delà de la réappropriation de faits divers médiatisés pour produire du contenu destiné à susciter l’indignation, la dernière année a également été marquée par l’emploi stratégique de vidéos générées par intelligence artificielle poursuivant le même objectif. On peut penser à la séquence mettant en scène le président des États-Unis en tant que « roi », survolant des manifestations « No Kings » et larguant sur la foule un liquide brun évoquant des excréments. Elle a d’ailleurs été relayée par Donald Trump lui-même en octobre dernier.

Le mot de l’année du Oxford Dictionary

C’est dans ce contexte plutôt chargé que rage bait devient le mot de l’année du Oxford Dictionary, alors que son utilisation aurait triplé au courant des 12 derniers mois. Le terme est défini comme étant du contenu en ligne délibérément conçu pour susciter la colère ou l’indignation en étant frustrant, provocateur ou offensant, généralement publié dans le but d’augmenter le trafic ou l’engagement vers une page web ou une publication.

Depuis quelques années déjà, le mot de l’année du Oxford Dictionary est lié à la culture numérique. En 2022, c’était goblin mode, en 2023, rizz remportait le vote et, en 2024, c’était brain rot (pourriture cérébrale).

Pour 2025, c’est plus de 30 000 personnes qui ont voté pour élire le mot de l’année du prestigieux dictionnaire. Le terme était en compétition avec aura farming (cultiver son aura) et biohack (ensemble de pratiques visant à optimiser la santé et les performances du corps et de l’esprit par des changements dans le mode de vie, l’alimentation et la technologie).

De click bait à rage bait

Du clickbait (piège à clics) en ligne, on glisse désormais vers le rage bait, autrement dit le piège à indignation, toujours dans le même objectif : obtenir de la visibilité en ligne. Le problème ne réside pas seulement dans les créateurs de contenu qui utilisent ce type d’appât, il concerne également de manière centrale les médias sociaux eux-mêmes. Il y a une dizaine d’années, on décrivait les plates-formes comme des chambres d’écho, des espaces où les utilisateurs étaient exposés presque exclusivement à des contenus confirmant leurs intérêts, opinions et croyances. En dire autant s’avère plus difficile aujourd’hui.

Excluant la plate-forme X, que Elon Musk a déjà considérablement remaniée depuis qu’il a acquis Twitter, on constate que Mark Zuckerberg, PDG de Meta, et Shou Zi Chew, directeur général de TikTok, ont tous deux assoupli leurs conditions d’utilisation en 2025 au nom de la liberté d’expression. Le premier cherche à renouer avec la classe politique américaine républicaine, tandis que le second tente de maintenir l’accès de TikTok au marché américain, qui est menacé par des pressions législatives. Cette nouvelle voie permet l’émergence d’espaces numériques où le contenu polémique, en particulier le rage bait, est acceptable.

Pourtant, TikTok affirme interdire les contenus sanglants ou dérangeants, même d’intérêt public, en plus d’avoir pour mission « d’inspirer la créativité et d’apporter de la joie ».

Or, ce type de contenu génère de l’engagement. Il circule donc et continue d’être recommandé. Il demeure visible grâce à sa rentabilité. Ce paradoxe se trouve au cœur du problème : les plates-formes disent vouloir limiter la violence, mais elles tirent profit des éléments qui la rendent virale. Nous sommes ainsi pris au piège dans un écosystème où l’indignation devient une ressource économique et où les émotions les plus intenses servent de carburant à la visibilité.

Une mutation profonde du web

En ce sens, le passage du piège à clics au rage bait ne constitue pas uniquement une évolution dans les techniques de visibilisation, il met en évidence une mutation profonde des médias socionumériques. Cette dynamique invite à repenser non seulement les règles de modération, mais aussi les modèles d’affaires qui maintiennent ce cycle d’exposition, d’indignation et de rentabilité.

À la lumière de la commission d’enquête sur les effets psychologiques de TikTok sur les mineurs en France, entre autres travaux, les choix du Oxford Dictionary ressemblent moins à une anecdote lexicale qu’à un constat d’échec avec le web. Ces mots des dernières années décrivent un environnement où l’épuisement mental, l’abrutissement et l’indignation sont devenus monnaie courante. Le décès de Jean Pormanove nous rappelle que des vies humaines sont prises dans des dispositifs qui transforment la vulnérabilité en spectacle et la souffrance en produit.

La Conversation Canada

Laurence Grondin-Robillard ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

ref. « Rage bait » : le mot de l’année met en évidence une mutation des médias sociaux vers la fabrication de la colère – https://theconversation.com/rage-bait-le-mot-de-lannee-met-en-evidence-une-mutation-des-medias-sociaux-vers-la-fabrication-de-la-colere-267579