Source: The Conversation – France (in French) – By Elise Penalva-Icher, Professeure des universités en sociologie, Université Paris Dauphine – PSL
Ces dernières semaines, l’ancien PDG de Stellantis, Carlos Tavares, a eu une forte présence médiatique à l’occasion de la promotion de son livre. Une de ses déclarations a fortement fait réagir. Selon lui, le président de la République gagnerait autant qu’un ingénieur de Stellantis, soit 19 000 euros par mois. Cela est faux. Mais au-delà du fact checking, quelle analyse pouvons-nous proposer de cette déclaration et plus largement du rapport des dirigeants aux rémunérations ?
En cet automne 2025, Carlos Tavares, ancien PDG de Stellantis à la réputation de cost killer, est en pleine promotion de son livre autobiographique, Un pilote dans la tempête (Plon). À l’écouter, ces confessions ne relèvent guère d’un exercice d’autocritique, mais plutôt d’une réhabilitation de sa personne et de son action à la tête d’un groupe pourtant aujourd’hui dans la tourmente boursière, et, confronté au scandale des airbags défectueux.
Carlos Tavares souhaite livrer sa vérité, « son éthique » comme il le dit lui-même. Il s’agit d’une belle occasion de comprendre sa rationalité en tant qu’acteur économique. Et disons-le sans suspense, celle de l’ancien PDG appartient à la catégorie de la rationalité en finalité, qui repose sur un calcul coût-bénéfice effectué dans le cadre d’une relation marchande contractuelle.
Dans son discours, on ne trouve pas de valeur ou de sens – hors du marché. Au mieux, tolère-t-il de rester dans un cadre légal, quand il répond aux journalistes que si ses rémunérations choquent, le Parlement n’a qu’à voter une nouvelle loi pour les encadrer. Mais de quoi parle-t-il et pourquoi la question de ses émoluments, comme ceux de ses comparses, déborde sa personne et peut être analysée comme un sujet central dans nos sociétés ?
Un ingénieur payé 19 000 euros. Vraiment ?
Rappelons d’abord les faits. Carlos Tavares a affirmé qu’avec environ 19 000 euros brut par mois, le salaire d’Emmanuel Macron équivalait « à peu près, [au] salaire d’un bon ingénieur de Stellantis avec entre cinq et dix ans d’expérience ».
Est-ce vrai ? Aujourd’hui, les exercices de debunkage de fake news sont bien rodés. Assez rapidement, ce chiffre a été mis en cause par de nombreux articles du Figaro à BFM en passant par la Revue automobile.
À lire aussi :
Les écarts de salaires stimulent-ils vraiment les individus au travail ?
Les syndicats de Stellantis ont également rétabli les faits. Un communiqué du syndicat des cadres CFE-CGC dénonce des propos « totalement erronés », et précise :
« Le salaire moyen d’un ingénieur chez Stellantis, avec cinq à dix ans d’expérience, se situe entre 4 000 et 6 000 euros brut par mois, primes comprises, selon les données internes fiables de l’entreprise. »
Cela peut heurter qu’un PDG méconnaisse autant l’échelle de rémunération de son entreprise, le conduisant à une représentation de la stratification sociale totalement biaisée, surtout quand sa propre rémunération fait débat. Et ce n’est pas un quidam qui le dit, mais un investisseur : Allianz Global Investors a voté contre les 23 millions de rémunérations proposés au vote des actionnaires réunis lors de l’assemblée générale du groupe en avril 2025.
Des rémunérations de plus en plus complexes
On relèvera également que son bonus de départ de 10 millions n’a pas été versé, contrairement à d’autres dispositifs de rémunérations variables. Cela révèle à quel point, aujourd’hui, les rémunérations sont devenues complexes et individualisées, composées d’un salaire fixe, mais aussi de bonus, de participation, d’intéressement… Trop hétérogènes pour être circonscrites uniquement à la contrepartie du contrat de travail, elles débordent de la fiche de paie et témoignent de l’inscription du salarié dans le collectif que constitue son entreprise. Elles sont le signe d’un contrat social.
Et c’est pourquoi ces sommes peuvent choquer, quand elles deviennent si inexactes, comme dans le cas de l’ingénieur Stellantis, ou astronomiques pour celles des PDG. Pas tant pour leur non-véracité, mais surtout parce qu’elles révèlent le désajustement de Carlos Tavares à sa propre entreprise et à son contrat social.
Un entre-soi dangereux
Et Carlos Tavares n’est pas le premier PDG à buter sur la question de ses rémunérations. Avant lui, toujours dans le secteur automobile, Carlos Ghosn avait connu de premiers déboires quand sa rémunération n’avait pas été votée en assemblée générale d’actionnaires lors de la première année d’application de la loi Sapin 2. Heureusement pour lui, à l’époque, ce vote n’avait qu’une valeur consultative.
Rappelons aussi que Patrick Pouyanné, PDG de TotalÉnergies, a vécu un bad buzz lorsqu’il a communiqué à propos de sa rémunération sur les réseaux sociaux, qui en réaction s’étaient enflammés pour critiquer les écarts stratosphériques entre ses émoluments et le salaire moyen dans son entreprise. Il avait alors tenté une défense en se comparant à ses pairs des grands groupes pétroliers mondiaux, révélant être le moins bien rémunéré d’entre eux.
Capture d’écran du compte X de Patrick Pouyanné

« In or out »
On relève ici un contraste. L’opinion publique comme la loi, qui oblige aujourd’hui à communiquer des indicateurs d’écarts de salaires, posent les termes de la comparaison à l’intérieur de l’entreprise. Nos PDG, eux, en sortent pour s’inscrire dans une petite élite mondialisée. Ces justifications témoignent d’une position des PDG évoluant partiellement hors de l’entreprise qui pourtant les mandate. Est-ce un signe supplémentaire de la rupture du contrat social ?
Un autre argument apporté par Carlos Tavares pour justifier sa rémunération repose sur les risques encourus par les patrons, un discours dans la filiation de la figure de l’entrepreneur. L’argument peut être questionné, car pourquoi, pendant le Covid, la prise de risque effective des salariés de première ligne a-t-elle été récompensée par une faible prime ? La prise de risque, certes non financier mais qui n’en est pas moins important dans le cas du Covid, n’est pas rémunérée de la même façon selon la position.
Si le risque n’est plus l’apanage des entrepreneurs, quelle justification apporter pour faire accepter de tels écarts ? Car sans un consensus sur le sens à donner aux écarts salariaux, ils deviennent des inégalités… et les inégalités peuvent devenir des injustices et des sources de révolte.
Quelle est la situation générale en France ? L’échelle de l’Observatoire des inégalités nous précise que le niveau de vie médian est à 2 147 euros. Le rapport d’Oxfam note que le PDG de Téléperformance gagne 1 484 fois plus que le salaire moyen de son entreprise.
Ces montants offrent un ordre de grandeur et posent la question de comment faire tenir ensemble des salariés dans un collectif où les écarts seraient si importants qu’ils dépasseraient les limites de l’entendement. Cela tient au sens qui manque au discours de notre ancien PDG pour à la fois devenir socialement acceptable, voire responsable, mais surtout emporter l’adhésion des salariés comme de ses actionnaires. Peut-on faire corps avec une échelle de mesure si dilatée ?
![]()
Elise Penalva-Icher a reçu des financements du département recherches et études de l’APEC (rapport paru en 2016) et de l’ANR : projet ProVirCap sur les professionnel.les du capitalisme vertueux https://provircap.hypotheses.org/
– ref. Le président de la République, l’ingénieur de Stellantis et les 19 000 euros – https://theconversation.com/le-president-de-la-republique-lingenieur-de-stellantis-et-les-19-000-euros-270305
