Source: The Conversation – in French – By Amélie Guèvremont, Professeur titulaire, Marketing, chercheure à l’Observatoire de la consommation responsable, Université du Québec à Montréal (UQAM)
Le phénomène intrigue : des adolescents et jeunes adultes troquent volontairement leur téléphone intelligent contre un à clapet, communément appelé flip phone. Pourquoi renoncer à l’objet technologique le plus central de notre quotidien ? En analysant plus de 10 000 commentaires publiés sur TikTok, YouTube et Reddit, nous avons constaté que ce mouvement, bien que minoritaire, révèle une fatigue profonde face à l’hyperconnexion. Derrière le geste, un besoin : retrouver du temps, de l’attention et une forme de liberté que le téléphone intelligent semble ôter.
« J’ai passé 11,5 heures sur TikTok cette semaine 🤮 », écrit un utilisateur sur Reddit. « Passé tout le weekend à scroller, me sens vide », confie un autre. Ces témoignages, parmi 10 697 commentaires récoltés sur les réseaux sociaux, illustrent un phénomène de plus en plus documenté : les effets néfastes des écrans, particulièrement du téléphone intelligent, l’hyperconnexion et la dépendance vécus par la société actuelle.
À lire aussi :
La génération Z devient rétro : retour fracassant des téléphones « idiots » à clapet
On passe en moyenne plus de cinq heures par jour sur notre téléphone. Notifications, FOMO (fear of missing out), défilement infini : l’hyperconnexion est devenue la norme, au point que l’Organisation mondiale de la santé considère désormais l’usage excessif des écrans comme un enjeu de santé publique. Les inquiétudes sont particulièrement fortes chez les jeunes, et des décisions comme l’interdiction du cellulaire en classe au Québec et en France montrent que la préoccupation est devenue collective.
C’est dans ce contexte qu’a émergé l’abandon du téléphone intelligent au profit… du flip phone. Ce petit appareil « à l’ancienne », sans applications ni notifications, séduit de plus en plus. Certains adolescents ont même surnommé l’été 2025 le « flip phone summer ». Le mouvement rejoint aussi des célébrités : des personnalités comme Léna Situations, influenceuse très connue notamment en France, a passé un mois sans écran en utilisant un téléphone de base. Et sur TikTok, YouTube ou Reddit, des milliers d’utilisateurs documentent désormais leur transition vers une vie numérique plus sobre.
À lire aussi :
Les marques veulent vous inciter à consommer moins et mieux… et ce n’est pas sans risque
Une prise de conscience douloureuse
Dans les commentaires analysés, un thème émerge : la prise de conscience des effets délétères de l’hyperconnexion. Les utilisateurs parlent d’« anxiété », de « fatigue mentale », de « FOMO » et même d’une impression d’avoir été « empoisonné » par un mode de vie dominé par le téléphone intelligent.
Notre analyse paralinguistique confirme l’intensité émotionnelle : emojis de détresse, répétitions, interjections. Une forme de fatalisme ressort, parfois incarnée par 💀 : « Ça m’a fait réaliser à quel point je suis anxieux sans mon téléphone 💀 ».
Plusieurs utilisateurs décrivent une véritable dépendance — « J’ai réalisé que l’addiction numérique est bien réelle et qu’elle ruinait ma vie » — tandis que d’autres la comparent à une drogue.
Pourquoi revenir au flip phone ?
Ce qui frappe dans les récits, c’est le contraste entre le ton désespéré associé au téléphone intelligent et le soulagement presque physique à l’idée de passer au flip phone : « J’ai besoin d’une pause 😢 », écrit un utilisateur. Un autre s’exprime : « Abandonner son smartphone pour un téléphone simple procure un sentiment de liberté et de libération »
Notre analyse paralinguistique montre que les commentaires relatifs au flip phone adoptent une tonalité plus sereine, plus posée, avec un lexique centré sur la reconstruction : « repos », « calme », « recharge mentale », « retour à l’essentiel ». Les emojis se tournent vers le positif (ex. ☺️,☀️). Cette utilisatrice résume : « C’est super — tout revient toujours à la base❤️ ». Le flip phone semble offrir du temps : « J’ai terminé trois livres en 30 jours » ou « j’ai pu porter attention à la vie ».
Il ne s’agit pas de rejeter la technologie, mais de garder l’utile et d’éliminer la dépendance. Une démarche qui s’apparente à la sobriété — « consommer moins, mais mieux ».
Un changement graduel
Notre analyse montre que la transition vers la sobriété numérique n’est pas un geste impulsif, mais un processus graduel, similaire aux autres trajectoires décrites par le modèle transthéorique du changement. Ce modèle, largement utilisé en santé et en marketing social, distingue cinq étapes de changement de comportement.
Lors de la précontemplation, les individus reconnaissent parfois leur excès, mais sans intention d’agir. Un utilisateur admet avoir fait des efforts, « POURTANT mon temps reste à 8+ heures🤡🤡🤡 ». Les émojis de cette phase (🤮, 😭, 🤡) résument le malaise : dégoût, tristesse, autodérision. Ils servent d’exutoire, mais ne s’accompagnent pas encore d’une véritable intention d’agir.
La phase de contemplation est marquée par l’ambivalence. Les utilisateurs reconnaissent l’impact de leur hyperconnexion : « J’ai réalisé que j’utilise trop les réseaux sociaux, ils m’empêchent de vivre chaque moment », mais l’hésitation persiste : « Je ne suis pas certaine d’être prêt pour un flip phone » Les emojis (👀, 😮) expriment une curiosité naissante pour le flip phone, sans que le passage à l’action soit assuré.
Dans la phase de préparation, le discours devient tourné vers l’action. Plusieurs ont acheté un appareil : « J’ai acheté un flip phone aujourd’hui… je l’ouvre. Je l’adore 🥰 ». Les marqueurs paralinguistiques — emojis enthousiastes (🥰,❤️), étirements (« trooooooooop cool »), majuscules (« WOOOOOOOW ») traduisent un engagement imminent.
Lors de l’action, les utilisateurs partagent des bénéfices, tels une concentration accrue (« Je ne me suis jamais senti autant concentré de ma vie ») et de nouvelles activités (« J’ai recommencé à lire »). Quelqu’un affirme même que « les vieux téléphones vont nous ramener en vie ». Les verbes d’action (« débuté », « aimé », « révolutionné ») illustrent une excitation liée aux premiers bénéfices ressentis.
Lors du maintien, une relation plus apaisée au numérique est décrite. Le ton est posé, centré sur la routine et les ajustements — planifier ses trajets, trouver des solutions pratiques — tout en affirmant la stabilité d’un mode de vie moins connecté : « Je ne retournerai jamais à un téléphone intelligent ».
À lire aussi :
En temps de crise, les marques doivent miser sur l’authenticité
Normaliser la déconnexion
Ce parcours personnel s’inscrit dans une dynamique beaucoup plus large. Depuis quelques années, plusieurs initiatives internationales encouragent la remise en question du rapport au numérique, normalisent la déconnexion et légitiment la sobriété numérique comme une pratique sociale émergente. Le « OFF Movement », né en Europe, encourage des périodes régulières sans connexion afin de rétablir un rapport plus sain aux technologies. Plus près d’ici, un défi récent, 24 heures sans écran de PAUSE, invite familles, écoles et organisations à relever un défi collectif de déconnexion.
Ces mouvements ne font pas que proposer des pauses : ils créent un cadre social, un vocabulaire commun et un sentiment d’appartenance. Nos résultats montrent justement que la transition vers un usage plus sobre du numérique n’émerge pas dans le vide : elle s’appuie sur des espaces, en ligne et hors ligne.
Un mouvement individuel… aux résonances collectives
Ainsi, la sobriété numérique dépasse le choix individuel : elle exprime un malaise collectif face à un environnement digital devenu trop envahissant et exigeant. Le téléphone intelligent n’est plus qu’un outil, mais le centre d’un écosystème social où disponibilité permanente, pression des réseaux et performance numérique s’alimentent mutuellement, au point que plusieurs utilisateurs analysés affirment qu’il leur serait impossible de changer seuls.
Déjà des milliers d’abonnés à l’infolettre de La Conversation. Et vous ? Abonnez-vous gratuitement à notre infolettre pour mieux comprendre les grands enjeux contemporains.
Des travaux montrent d’ailleurs une dépendance profondément collective : les individus sont beaucoup plus enclins à modifier leurs habitudes — voire à se déconnecter — lorsque leur entourage s’engage dans la même démarche.
Le flip phone n’est pas appelé à devenir la norme, mais il symbolise quelque chose de plus large : un désir de reprendre le contrôle, de récupérer du temps, de restaurer sa capacité d’attention.
En ce sens, le flip phone n’est pas une fin en soi, mais un révélateur : il montre que l’enjeu n’est pas de renoncer à la technologie, mais de trouver une manière de vivre avec elle, avec modération.
![]()
Les auteurs ne travaillent pas, ne conseillent pas, ne possèdent pas de parts, ne reçoivent pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’ont déclaré aucune autre affiliation que leur organisme de recherche.
– ref. Le retour du flip phone : se libérer de l’hyperconnexion – https://theconversation.com/le-retour-du-flip-phone-se-liberer-de-lhyperconnexion-270920
