Source: The Conversation – in French – By Martin Mourre, Historien et anthropologue spécialisé dans les armées coloniales et postcoloniales en Afrique de l’Ouest, École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS)
Dans le camp de Thiaroye, près de Dakar, des soldats africains, appelés tirailleurs sénégalais, rentrés du front européen de la Deuxième guerre mondiale, attendent leur rappel de solde de captivité et leur prime de démobilisation. A l’aube du 1er décembre 1944, ils sont abattus par leurs propres officiers français. Ce qui devait être une célébration de retour devient un bain de sang.
Si les archives coloniales évoquent généralement 35 morts (et une fois 70 dans une formulation ambiguë), divers éléments permettent de poser une hypothèse d’un bilan autour de 300 à 400 morts.
À l’été 2024, dans la perspective des commémorations du 80e anniversaire du massacre, le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a nommé une commission présidée par le professeur Mamadou Diouf de l’Université Columbia à New York. Parmi ses attributions, la rédaction d’un livre banc, qui a été remis le 17 octobre 2025 au président sénégalais Bassirou Diomaye Faye. Martin Mourre, historien et anthropologue spécialisé des armées coloniales, qui a étudié cette question, explique ici ce que le Livre Blanc apporte de nouveau et pourquoi Thiaroye reste un enjeu historique sensible.
Que s’est-il passé à Thiaroye ?
En décembre 1944, des tirailleurs dits sénégalais sont tués par leurs propres officiers français. Ces hommes avaient été mobilisés à l’orée de la guerre puis faits prisonniers lors de la défaite de 1940 en métropole. Le 21 novembre 1944, un premier contingent d’ex-prisonniers arrive au camp de Thiaroye où ils doivent être démobilisés. Ils doivent récupérer d’importantes sommes d’argent, principalement le rappel de leur solde de captivité. L’armée française va refuser de leur verser ce qu’ils réclament, alors que, semble-t-il, Dakar disposait de cet argent.
Le 27 novembre, des incidents ont lieu conduisant à la venue d’un officier supérieur. Celui-ci va ensuite monter une opération de répression qui se mue en massacre le 1er décembre 1944 à l’aube. Le bilan oscille entre plusieurs dizaines et plusieurs centaines de morts parmi les tirailleurs ex-prisonniers.
D’un point de vue historique, même si un ensemble de questions reste encore en suspens, l’événement est relativement bien documenté. Le débat principal porté par l’écriture du Livre blanc, exprimé publiquement dans la presse, a pris pour angle la question du nombre de morts et du lieu d’inhumation des victimes.
Sur le premier point, on peut avoir soit une lecture littérale des archives qui indiquent régulièrement le chiffre de 35 morts – ou 70 dans le rapport d’un officier qui présente ce chiffre avec une formule alambiquée. Soit, par un faisceau d’indices convergents, un chiffre tournant autour de 300 à 400. Sur ce point, le Livre blanc ne semble pas aller plus loin que les travaux précédents qui retiennent ces seconds chiffres.
Quelles sont les nouvelles informations apportées par le Livre blanc ?
La nouveauté principale présentée dans le Livre blanc a été dans la démarche de recourir à des fouilles archéologiques. Celles-ci ont été menées dans le cimetière militaire de Thiaroye par une équipe d’archéologues de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar.
À ce jour, sept corps ont été retrouvés et tout laisse à penser que ces hommes ont été victimes de la tuerie du 1er décembre 1944. Les archéologues ont en effet insisté sur le caractère précipité des inhumations, sur le fait que certaines tombes semblaient construites de manière postérieure aux sépultures tandis que certains cadavres étaient encore vêtus de leurs tenues militaires.
Jusqu’à présent, les archives administratives françaises de l’époque sont restées muettes sur ce point. Il existait un flou sur le lieu d’inhumation des tirailleurs ou de l’existence de fosses communes, qu’elles soient situées dans le camp, à proximité ou au cimetière. Si la découverte de sépultures se confirme, ce serait une information importante qui permettra d’affirmer que des victimes reposent dans ce lieu. Il est néanmoins possible que des corps soient situés ailleurs et l’équipe d’archéologues a d’ailleurs prévu de continuer son travail.
Comment ces informations ont-elles été obtenues ?
La question des fouilles a une profondeur historique qu’il faut aussi évoquer. En 2017, un ensemble d’organisations panafricaines avait proposé que les autorités sénégalaises de l’époque procèdent à de telles fouilles. Parmi ces organisations, on notait le PASTEF du député Ousmane Sonko (actuel Premier ministre du Sénégal).
Dix ans plus tôt, au moment de la construction de l’autoroute désenclavant Dakar et passant en partie par le camp militaire, l’historien Cheikh Faty Faye, président de l’Association des professeurs d’histoire-géographie du Sénégal, portait déjà cette question sur la place publique.
Cheikh Faty Faye, décédé en 2021, était un des meilleurs spécialistes sénégalais de l’histoire de Thiaroye, ayant travaillé dessus depuis les années 1970. Il était un héritier de la génération des militants de l’indépendance, du Rassemblement démocratique africain (RDA), le grand parti panafricaniste créé en 1946 à l’échelle de toute l’Afrique francophone et du Parti africain de l’indépendance (PAI) (créé en 1957). Ces différentes générations militantes avaient participé à ériger le cimetière en lieu de mémoire grâce aux commémorations qu’elles organisaient ou animaient.
Le cimetière accueille 202 tombes, dont une trentaine sont séparées des autres. Si, à ma connaissance, il n’existe pas de travaux scientifiques sur l’origine du cimetière, il date vraisemblablement de la Première Guerre mondiale, au moment de la construction du camp de Thiaroye.
Situé à environ un kilomètre de l’entrée actuelle de ce dernier, il servait à enterrer des tirailleurs issus de l’Afrique de l’Ouest qui décédaient sur place lors de leur entraînement à Thiaroye et dont la dépouille n’était pas rapatriée. Si les recherches futures confirment que les cadavres découverts sont bien ceux des tirailleurs tués le 1er décembre 1944, cela constituera un pas important pour répondre à la question du nombre de morts.
Quels sont les autres points importants de ce document ?
Si le Livre blanc s’est beaucoup concentré sur la question du bilan de la tuerie, il a aussi affiché sa volonté de s’intéresser aux parcours de vie des tirailleurs de Thiaroye. Mais, une des questions restant en suspens est, me semble-t-il, celle de la colonialité de la violence, entendue comme spécificité de la violence liée à la situation coloniale et caractérisée par des phénomènes d’altérisation et de racialisation des victimes, un sentiment d’impunité, l’éloignement entre la colonie et la métropole.
Comment la France a-t-elle réagi à propos Thiaroye 1944 au fil des années ?
La violence survenue ce 1er décembre 1944 est assez unique dans l’histoire du Sénégal. Thiaroye a dès lors constitué un enjeu mémoriel important, d’autant que l’évènement a fait face à une volonté d’effacement en France. Dans les semaines suivant le drame des officiels français déclarent, selon des archives, qu’il faut prendre des mesures adéquates pour effacer ces heures d’égarement. Ce qui révèle une volonté manifeste d’atténuer et d’occulter cette violence extrême.
Ces processus d’effacement ont perduré bien après l’indépendance. L’un des exemples les plus célèbres étant la « censure » du célèbre film Camp de Thiaroye des cinéastes sénégalais Ousmane Sembène et Thierno Faty Sow qui n’a pas trouvé de distributeurs en France à sa sortie. Les choses ont cependant changé à partir des années 2000 notamment lorsque le président Abdoulaye Wade organise des commémorations officielles. C’est un tournant marqué par une première déclaration d’un ambassadeur spécial français lors des commémorations organisées par le président Wade reconnaissant la responsabilité de l’armée coloniale dans cette tragédie.
En 2014, le président français François Hollande se rend au cimetière militaire où il tient un discours et remet à cette occasion tout un lot d’archives au président sénégalais Macky Sall en déclarant, ce qui s’est avéré inexact, qu’il s’agissait de toutes les archives que la France possédait sur ce drame. Ces archives n’ont pas été consultables au Sénégal jusqu’à un décret du président Bassirou Diomaye Faye à l’automne 2024, sans que ce blocage n’ait été réellement justifié.
En 2024, le président Emmanuel Macron a reconnu que les événements de Thiaroye étaient “un massacre”, un terme que n’avait pas utilisé son prédécesseur François Hollande. Il l’a fait sans se déplacer lui-même au Sénégal, via une lettre dont certains passages ont été révélés par le président Faye.
Alors que la question des archives de Thiaroye est restée largement en suspens pendant près de dix ans, les nouvelles autorités n’ont pour l’instant pas commenté ce blocage.
En ce 1er décembre, date de la commémoration, l’enjeu n’est plus seulement de documenter Thiaroye, mais également d’assurer la transmission à la prochaine génération. Le travail patient des chercheurs, qui sera désormais enseigné dans les écoles, montre que la compréhension du passé éclaire notre présent et permet de construire, sur des bases solides, une mémoire collective solide.
![]()
Martin Mourre does not work for, consult, own shares in or receive funding from any company or organisation that would benefit from this article, and has disclosed no relevant affiliations beyond their academic appointment.
– ref. Sénégal : un Livre blanc confirme l’ampleur du massacre de Thiaroye et relance le débat sur la vérité historique – https://theconversation.com/senegal-un-livre-blanc-confirme-lampleur-du-massacre-de-thiaroye-et-relance-le-debat-sur-la-verite-historique-268899
