Il y a 70 ans, le fiasco franco-britannique de Suez : une leçon pour Washington face à l’Iran

Source: The Conversation – France in French (3) – By Eoin McLaughlin, Professor in Economics, University College Cork

Comme le détroit d’Ormuz, le canal de Suez est une voie d’eau vitale pour le commerce mondial.
Viktor Hladchenko/Shutterstock

L’ESSENTIEL

  • En novembre 1956, Paris et Londres, alliés à Israël, ont renoncé à reprendre le canal de Suez sous la pression américaine.

  • Sa livre sterling affaiblie et sa dépendance envers Washington ont empêché le Royaume-Uni d’agir seul, malgré sa puissance militaire.

  • Ormuz fermé, frappes sur Qeshm, munitions épuisées : les États-Unis pourraient buter à leur tour sur les limites de leur puissance.


Des mois après le lancement par les États-Unis et Israël de l’opération Epic Fury contre l’Iran (nom de l’offensive déclenchée le 28 février 2026, NdT), le détroit d’Ormuz reste en grande partie fermé. Le Royaume-Uni a choisi de ne pas s’impliquer directement dans le conflit. Il n’en a pas moins été exposé à la crise, avec des prix du gazole record et une flambée de l’inflation.

Cela fait écho à une crise plus ancienne au Moyen-Orient, comme le montrent mes travaux récents.

Il y a soixante-dix ans, le gouvernement égyptien nationalisait le canal de Suez, déclenchant la crise de Suez. Le canal, qui traverse l’Égypte de la mer Rouge à la Méditerranée, était un lien vital pour les navires circulant entre l’Europe et l’Asie.

Après l’achèvement du canal en 1869 par une compagnie à direction française (la Compagnie universelle du canal maritime de Suez, fondée par Ferdinand de Lesseps, NdT), le gouvernement égyptien en détenait 44 %. Mais des difficultés financières ont contraint l’Égypte à vendre ses parts au gouvernement britannique en 1875, laissant au Royaume-Uni et à la France d’importants intérêts financiers dans le canal.

Après la nationalisation égyptienne du canal, la France et le Royaume-Uni, avec Israël, ont envahi l’Égypte pour tenter de reprendre le contrôle de cette voie d’eau vitale. Mais l’invasion a été un échec spectaculaire, condamné par la communauté internationale. La crise en est venue à symboliser la perte par le Royaume-Uni de son statut de superpuissance.

Aujourd’hui, les élections de mi-mandat américaines (qui se tiennent le 3 novembre 2026, NdT) accentuent la pression sur l’administration Trump à propos du conflit en cours. Les élections en Israël ont aussi eu une incidence sur le conflit : selon de récentes informations, le premier ministre Benyamin Nétanyahou aurait poussé à de nouvelles frappes avant le scrutin. D’autres informations laissent penser que les États-Unis et Israël ont élaboré des plans pour reprendre les frappes après les élections.

À lire aussi : Iran : l’échec stratégique de Donald Trump

En 1956, l’élection présidentielle américaine (qui s’est tenue le 6 novembre, le jour même du débarquement à Port-Saïd, NdT) pesait aussi lourd dans les calculs. Mais à l’époque, le Royaume-Uni et la France avaient supposé que l’élection détournerait l’attention des États-Unis de leurs actions. C’était une erreur de calcul. Dans un message adressé au premier ministre britannique Anthony Eden au lendemain du scrutin, le président américain Dwight D. Eisenhower a clairement fait savoir que son administration ne tolérerait pas la poursuite des actions du Royaume-Uni, de la France et d’Israël. Il a exigé un règlement négocié dans le cadre de l’ONU.

Les parallèles entre Suez et Ormuz vont au-delà de la fermeture de ces deux voies d’eau vitales. Les deux crises posent la même question : la puissance géopolitique peut-elle dépasser la puissance économique ?

Des superpuissances en déclin

En 1944, le professeur américain de politique étrangère William T. R. Fox a forgé le terme de « superpuissance ». Il la définissait comme la conséquence d’« une grande richesse, une population nombreuse et une position géographique favorable ». C’est assez proche de la manière dont l’historien Phillips O’Brien définit aujourd’hui la grande puissance. Fox voyait alors trois superpuissances : les États-Unis, le Royaume-Uni et l’Union soviétique. Il a ensuite reconnu qu’inclure le Royaume-Uni avait été une erreur, principalement en raison de son déclin relatif face aux États-Unis, puis face au reste de l’Europe.

On peut soutenir qu’un basculement comparable est en cours aujourd’hui.

On débat de la meilleure façon de mesurer une économie, mais si l’on raisonne en parité de pouvoir d’achat, le basculement est frappant. L’économie chinoise, qui ne pesait en 1990 qu’une fraction de l’économie américaine, la devance aujourd’hui largement.

Au XIXᵉ siècle, le Royaume-Uni était la puissance mondiale dominante et bénéficiait de ce que les économistes appellent le « privilège exorbitant » (l’expression est attribuée à Valéry Giscard d’Estaing, alors ministre des Finances, qui l’appliquait au dollar dans les années 1960, NdT). Il s’agissait de la capacité à financer facilement sa dette à des taux d’intérêt avantageux, grâce au rôle central de la livre sterling dans le système monétaire international. Londres était aussi la première place financière du monde.

Mais à mesure que le Royaume-Uni déclinait, ce privilège a peu à peu glissé vers les États-Unis. Sa perte est devenue particulièrement pressante pendant la crise de Suez, lorsque la livre a subi une pression intense. De la même manière, on observe aujourd’hui des signes de tension dans le système financier qui sous-tend la puissance américaine.

À lire aussi : Les pressions de Donald Trump sur la Fed annoncent-elles la fin du dollar ?

Pendant la crise de Suez, la faiblesse de la monnaie britannique et la dépendance du pays envers le soutien financier américain ont limité sa capacité à agir de manière indépendante, malgré sa puissance militaire considérable.

La crise s’inscrivait aussi dans la géopolitique plus large de la guerre froide. Un contrat d’armement signé en 1955 entre l’Égypte et l’Union soviétique (conclu formellement avec la Tchécoslovaquie, NdT) avait bouleversé l’équilibre régional des forces et contribué à la décision d’Israël de s’engager dans une guerre préventive.

En réponse à ce contrat d’armement, les États-Unis ont retiré leur financement du barrage d’Assouan, un grand projet d’infrastructure sur le Nil. Puis, en 1956, l’Égypte a nationalisé le canal de Suez, déclenchant la crise. Les dirigeants britanniques ont cherché à dépeindre le président égyptien Gamal Abdel Nasser comme un dictateur des années 1930.

L’intervention américaine en Iran a des connotations similaires. Le secrétaire américain à la Guerre, Pete Hegseth, a présenté l’assassinat des dirigeants iraniens comme nécessaire pour prévenir une menace existentielle venant de « l’ennemi mortel de l’Amérique ».

La géoéconomie, c’est-à-dire la relation entre économie et géopolitique, a également joué un rôle central dans la crise de Suez. Le canal était une artère majeure pour le pétrole du Moyen-Orient, et l’on craignait que sa nationalisation ne perturbe l’approvisionnement pétrolier du Royaume-Uni. Mais, ironie de l’histoire, c’est la décision d’envahir l’Égypte qui a entraîné une pénurie de pétrole et un rationnement du carburant au Royaume-Uni (la France a elle aussi rationné l’essence à partir de la fin novembre 1956, NdT).

À lire aussi : Ce que la crise d’Ormuz a changé (ou non) au monde de l’énergie

Le contexte plus large de la guerre froide a été un facteur clé de la position américaine. Les États-Unis ne voulaient pas donner l’impression de cautionner des actions impériales en Égypte tout en condamnant l’impérialisme russe en Hongrie. De même que la crise de Suez doit être comprise dans le contexte de la guerre froide, le conflit actuel doit aussi être lu à travers le prisme de la géopolitique d’une « seconde guerre froide ». Les relations entre les États-Unis et la Chine ne se sont pas réchauffées, tandis que les guerres par procuration présentent des similitudes avec la première guerre froide.

Aujourd’hui, les États-Unis sont de plus en plus sollicités, ce qui se voit le plus nettement dans l’épuisement de leurs stocks de munitions. Ceux-ci étaient déjà sous pression (en partie à cause du soutien à l’Ukraine) et ont été encore réduits par la guerre contre l’Iran.

La crise de Suez montre combien les dirigeants politiques peuvent tarder à mesurer les contraintes économiques qui pèsent sur leurs ambitions géopolitiques. Les États-Unis d’aujourd’hui ne sont pas le Royaume-Uni de 1956, mais le conflit en Iran a suscité des interrogations sur les limites de la puissance américaine. Alors que leur domination économique relative est contestée, les États-Unis devront-ils eux aussi revoir l’étendue de leurs engagements militaires dans le monde ?

The Conversation

Eoin McLaughlin ne travaille pas, ne conseille pas, ne possède pas de parts, ne reçoit pas de fonds d’une organisation qui pourrait tirer profit de cet article, et n’a déclaré aucune autre affiliation que son organisme de recherche.

– ref. Il y a 70 ans, le fiasco franco-britannique de Suez : une leçon pour Washington face à l’Iran – https://theconversation.com/il-y-a-70-ans-le-fiasco-franco-britannique-de-suez-une-lecon-pour-washington-face-a-liran-295809